Glaucus
Fragment de poème
Non, ce n'est plus assez de la roche
lointaine
Où mes jours, consumés
à contempler les mers,
Ont nourri dans mon sein un amour
qui m'entraîne
À suivre aveuglément
l'attrait des flots amers.
Il me faut sur le bord une grotte
profonde,
Que l'orage remplit d'écume
et de clameurs,
Où, quand le dieu du jour
se lève sur le monde,
L'oeil règne et se contente
au vaste sein de l'onde,
Ou suit à l'horizon la fuite
des rameurs.
J'aime Téthys : ses bords
ont des sables humides ;
La pente qui m'attire y conduit
mes pieds nus ;
Son haleine a gonflé mes
songes trop timides,
Et je vogue en dormant à
des points inconnus.
L'amour qui, dans le sein des roches
les plus dures,
Tire de son sommeil la source des
ruisseaux,
Du désir de la mer émeut
ses faibles eaux,
La conduit vers le jour par des
veines obscures,
Et qui, précipitant sa pente
et ses murmures,
Dans l'abîme cherché
termine ses travaux :
C'est le mien. Mon destin s'incline
vers la plage.
Le secret de mon mal est au sein
de Téthys,
J'irai, je goûterai les plantes
du rivage,
Et peut-être en mon sein tombera
le breuvage
Qui change en dieux des mers les
mortels engloutis.
Non, je transporterai mon chaume
des montagnes
Sur la pente du sable, aux bords
pleins de fraîcheur ;
Là, je verrai Téthys,
répandant sa blancheur,
À l'éclat de ses pieds
entraîner ses compagnes ;
Là, ma pensée aura
ses humides campagnes,
J'aurai même une barque et
je serai pêcheur.
Ah ! les dieux retirés aux
antres qu'on ignore,
Les dieux secrets, plongés
dans le charme des eaux,
Se plaisent à ravir un berger
aux troupeaux,
Mes regards aux vallons, mon souffle
aux chalumeaux,
Pour charger mon esprit du mal qui
le dévore.
J'étais berger ; j'avais plus
de mille brebis.
Berger je suis encor, mes brebis
sont fidèles
Mais qu'aux champs refroidis languissent
les épis,
Et meurent dans mon sein les soins
que j'eus pour elles !
Au cours de l'abandon je laisse
errer leurs pas,
Et je me livre aux dieux que je
ne connais pas !...
J'immolerai ce soir aux Nymphes
des montagnes.
Nymphes, divinités dont le
pouvoir conduit
Les racines des bois et le cours
des fontaines,
Qui nourrissez les airs de fécondes
haleines,
Et des sources que Pan entretient
toujours pleines
Aux champs menez la vie à
grands flots et sans bruit,
Comme la nuit répand le sommeil
dans nos veines ;
Dieux des monts et des bois, dieux
nommés ou cachés,
De qui le charme vient à
tous lieux solitaires,
Et toi, dieu des bergers à
ces lieux attachés,
Pan, qui dans les forêts m'entrouvris
tes mystères :
Vous tous, dieux de ma vie et que
j'ai tant aimés,
De vos bienfaits en moi réveillez
la mémoire,
Pour m'ôter ce penchant et
ravir la victoire
Aux perfides attraits dans la mer
enfermés.
Comme un fruit suspendu dans l'ombre
du feuillage,
Mon destin s'est formé dans
l'épaisseur des bois.
J'ai grandi, recouvert d'une chaleur
sauvage,
Et le vent qui rompait le tissu
de l'ombrage
Me découvrit le ciel pour
la première fois.
Les faveurs de nos dieux m'ont touché
dès l'enfance ;
Mes plus jeunes regards ont aimé
les forêts,
Et mes plus jeunes pas ont suivi
le silence
Qui m'entraînait bien loin
dans l'ombre et les secrets.
Mais le jour où, du haut
d'une cime perdue,
Je vis (ce fut pour moi comme un
brillant réveil !)
Le monde parcouru par les feux du
soleil,
Et les champs et les eaux couchés
dans l'étendue,
L'étendue enivra mon esprit
et mes yeux ;
Je voulus égaler mes regards
à l'espace,
Et posséder sans borne, en
égarant ma trace,
L'ouverture des champs avec celle
des cieux.
Aux bergers appartient l'espace
et la lumière,
En parcourant les monts ils épuisent
le jour ;
Ils sont chers à la nuit,
qui s'ouvre tout entière
À leurs pas inconnus, et
laisse leur paupière
Ouverte aux feux perdus dans leur
profond séjour.
Je courus aux bergers, je reconnus
leurs fêtes,
Je marchai, je goûtai le charme
des troupeaux ;
Et, sur le haut des monts comme
au sein des retraites,
Les dieux, qui m'attiraient dans
leurs faveurs secrètes,
Dans des pièges divins prenaient
mes sens nouveaux.
Dans les réduits secrets
que le gazon recèle,
Un ver, du jour éteint recueillant
les débris,
Lorsque tout s'obscurcit, devient
une étincelle,
Et plein des traits perdus de la
flamme éternelle,
Goûte encor le soleil dans
l'ombre des abris.
Ainsi...................................
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