LE VASE ÉTRUSQUE
Prospère Mérimée
(1803/1870)
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Auguste Saint-Clair n'était
point aimé dans ce qu'on appelle le monde; la principale raison,
c'est qu'il ne cherchait à plaire qu'aux gens qui lui plaisaient
à lui-même. Il recherchait les uns et fuyait les autres.
D'ailleurs il était distrait
et indolent. Un soir, comme il sortait du Théâtre-Italien,
la marquise A*** lui demanda comment avait chanté Mlle Sontag.
Oui, madame , répondit Saint-Clair en souriant agréablement,
et pensant à tout autre chose. On ne pouvait attribuer cette réponse
ridicule à la timidité ; car il parlait à un grand
seigneur, à un grand homme et même à une femme à
la mode, avec autant d'aplomb que s'il eût entretenu son égal.
- La marquise décida que Saint-Clair était un prodige d'impertinence
et de fatuité.
Mme B*** l'invita à dîner
un lundi. Elle lui parla souvent ; et, en sortant de chez elle, il déclara
que jamais il n'avait rencontré de femme plus aimable. Mme B***
amassait de l'esprit chez les autres pendant un mois, et le dépensait
chez elle en une soirée. Saint-Clair la revit le jeudi de la même
semaine. Cette fois, il s'ennuya quelque peu. Une autre visite le détermina
à ne plus reparaître dans son salon. Mme B *** publia que
Saint-Clair était un jeune homme sans manières et du plus
mauvais ton.
Il était né avec un
coeur tendre et aimant ; mais, à un âge où l'on prend
trop facilement des impressions qui durent toute la vie, sa sensibilité
trop expansive lui avait attiré les railleries de ses camarades.
Il était fier, ambitieux ; il tenait à l'opinion comme y
tiennent les enfants.
Dès lors, il se fit une étude
de cacher tous les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse déshonorante.
Il atteignit son but ; mais sa victoire lui coûta cher. Il put celer
aux autres les émotions de son âme trop tendre; mais, en les
renfermant en lui-même, il se les rendit cent fois plus cruelles.
Dans le monde, il obtint la triste réputation d'insensible et d'insouciant
et, dans la solitude, son imagination inquiète lui créait
des tourments d'autant plus affreux qu'il n'aurait voulu en confier le
secret à personne.
Il est vrai qu'il est difficile
de trouver un ami !
Difficile ! Est-ce possible? Deux
hommes ont-ils existé qui n'eussent pas de secret l'un pour l'autre
? Saint-Clair ne croyait guère à l'amitié, et l'on
s'en apercevait. On le trouvait froid et réservé avec les
jeunes gens de la société. Jamais il ne les questionnait
sur leurs secrets; mais toutes ses pensées et la plupart de ses
actions étaient des mystères pour eux. Les Français
aiment à parler d'eux-mêmes ; aussi Saint-Clair était-il,
malgré lui, le dépositaire de bien des confidences. Ses amis,
et ce mot désigne les personnes que nous voyons deux fois par semaine,
se plaignaient de sa méfiance à leur égard ; en effet,
celui qui, sans qu'on l'interroge, nous fait part de son secret, s'offense
ordinairement de ne pas apprendre le nôtre. On s'imagine qu'il doit
y avoir réciprocité dans l'indiscrétion.
Il est boutonné jusqu'au
menton, disait un jour le beau chef d'escadron Alphonse de Thémines
; jamais je ne pourrai avoir la moindre confiance dans ce diable de Saint-Clair
- Je le crois un peu jésuite, reprit Jules Lambert; quelqu'un m'a
juré sa parole qu'il l'avait rencontré deux fois sortant
de Saint-Sulpice. Personne ne sait ce qu'il pense. Pour moi, je ne pourrai
jamais être à mon aise avec lui. Ils se séparèrent.
Alphonse rencontra Saint-Clair sur le boulevard Italien, marchant la tête
baissée et sans voir personne. Alphonse l'arrêta, lui prit
le bras, et, avant qu'ils fussent arrivés à la rue de la
Paix, il lui avait raconté toute l'histoire de ses amours avec Mme
***, dont le mari est si jaloux et si brutal.
Le même soir, Jules Lambert
perdit son argent à l'écarté. Il se mit à danser.
En dansant, il coudoya un homme qui, ayant aussi perdu tout son argent,
était de fort mauvaise humeur. De là quelques mots piquants
: rendez-vous pris. Jules pria Saint-Clair de lui servir de second et,
par la même occasion, lui emprunta de l'argent, qu'il a toujours
oublié de lui rendre.
Après tout, Saint-Clair était
un homme assez facile à vivre. Ses défauts ne nuisaient qu'à
lui seul. Il était obligeant, souvent aimable, rarement ennuyeux.
Il avait beaucoup voyagé, beaucoup lu, et ne parlait de ses voyages
et de ses lectures que lorsqu'on l'exigeait.
D'ailleurs, il était grand,
bien fait ; sa physionomie était noble et spirituelle, presque toujours
trop grave ; mais son sourire était plein de grâce.
J'oubliais un point important. Saint-Clair
était attentif auprès de toutes les femmes, et recherchait
leur conversation plus que celle des hommes. Aimait-il ?
C'est ce qu'il était difficile
de décider. Seulement, si cet être si froid ressentait de
l'amour, on savait que la jolie comtesse Mathilde de Coursy devait être
l'objet de sa préférence. C'était une jeune veuve
chez laquelle on le voyait assidu. Pour conclure à leur intimité,
on avait les présomptions suivantes : d'abord la politesse presque
cérémonieuse de Saint-Clair pour la comtesse, et vice versa
; puis son affectation de ne jamais prononcer son nom dans le monde ; ou,
s'il était obligé de parler d'elle, jamais le moindre éloge
; puis, avant que Saint-Clair lui fût présenté, il
aimait passionnément la musique, et la comtesse avait autant de
goût pour la peinture. Depuis qu'ils s'étaient vus, leurs
goûts avaient changé. Enfin, la comtesse ayant été
aux eaux l'année passée, Saint-Clair était parti six
jours après elle.
Mon devoir d'historien m'oblige
à déclarer qu'une nuit du mois de juillet, peu de moments
avant le lever du soleil, la porte du parc d'une maison de campagne s'ouvrit,
et qu'il en sortit un homme avec toutes les précautions d'un voleur
qui craint d'être surpris. Cette maison de campagne appartenait à
Mme de Coursy, et cet homme était Saint-Clair. Une femme, enveloppée
dans une pelisse, l'accompagna jusqu'à la porte, et passa la tête
en dehors pour le voir encore plus longtemps tandis qu'il s'éloignait
en descendant le sentier qui longeait le mur du parc. Saint-Clair s'arrêta,
jeta autour de lui un coup d'oeil circonspect, et de la main fit signe
à cette femme de rentrer. La clarté d'une nuit d'été
lui permettait de distinguer sa figure pâle, toujours immobile à
la même place. Il revint sur ses pas, s'approcha d'elle et la serra
tendrement dans ses bras. Il voulait l'engager à rentrer ; mais
il avait encore cent choses à lui dire. Leur conversation durait
depuis dix minutes, quand on entendit la voix d'un paysan qui sortait pour
aller travailler aux champs. Un baiser est pris et rendu, la porte est
fermée, et Saint-Clair d'un saut, est au bout du sentier.
Il suivait un chemin qui lui semblait
bien connu. Tantôt il sautait presque de joie, et courait en frappant
les buissons de sa canne ; tantôt il s'arrêtait ou marchait
lentement, regardant le ciel qui se colorait de pourpre du côté
de l'orient. Bref, à le voir, on eût dit un fou enchanté
d'avoir brisé sa cage. Après une demi-heure de marche, il
était à la porte d'une petite maison isolée qu'il
avait louée pour la saison. Il avait une clef: il entra, puis il
se jeta sur un grand canapé et là, les yeux fixes, la bouche
courbée par un doux sourire, il pensait, il rêvait tout éveillé.
Son imagination ne lui présentait alors que des pensées de
bonheur Que je suis heureux! se disait-il à chaque instant. Enfin
je l'ai rencontré ce coeur qui comprend le mien !... - Oui, c'est
mon idéal que j'ai trouvé... J'ai tout à la fois un
ami et une maîtresse...
Quel caractère !... quelle
âme passionnée !... Non, elle n'a jamais aimé avant
moi... Bientôt, comme la vanité se glisse toujours dans
les affaires de ce monde : C'est la plus belle femme de Paris , pensait-il.
Et son imagination lui retraçait à la fois tous ses charmes.
- Elle m'a choisi entre tous. Elle avait pour admirateurs l'élite
de la société. Ce colonel de hussards si beau, si brave,
et pas trop fat ; - ce jeune auteur qui fait de si jolies aquarelles et
qui joue si bien les proverbes ; - ce Lovelace russe qui a vu le Balkan
et qui a servi sous Diébitch, - surtout Camille T***, qui a de l'esprit
certainement, de belles manières, un beau coup de sabre sur le front...
elle les a tous éconduits. Et moi !... Alors venait son refrain
:
Que je suis heureux ! que je suis
heureux ! Et il se levait, ouvrait la fenêtre, car il ne pouvait
respirer ; puis il se promenait, puis il se roulait sur son canapé.
Un amant heureux est presque aussi
ennuyeux qu'un amant malheureux. Un de mes amis, qui se trouvait souvent
dans l'une ou l'autre de ces deux positions, n'avait trouvé d'autre
moyen de se faire écouter que de me donner un excellent déjeuner
pendant lequel il avait la liberté de parler de ses amours ; le
café pris, il fallait absolument changer de conversation.
Comme je ne puis donner à
déjeuner à tous mes lecteurs, je leur ferai grâce des
pensées d'amour de saint-Clair. D'ailleurs, on ne peut pas toujours
rester dans la région des nuages. Saint-Clair était fatigué,
il bâilla, étendit les bras, vit qu'il était grand
jour ; il fallait enfin penser à dormir Lorsqu'il se réveilla,
il vit à sa montre qu'il avait à peine le temps de s'habiller
et de courir à Paris, où il était invité à
un déjeuner-dîner avec plusieurs jeunes gens de sa connaissance.
On venait de déboucher une
autre bouteille de vin de Champagne; je laisse au lecteur à en déterminer
le numéro. Qu'il lui suffise de savoir qu'on en était venu
à ce moment, qui arrive assez vite dans un déjeuner de garçons,
où tout le monde veut parler à la fois, où les bonnes
têtes commencent à concevoir des inquiétudes pour les
mauvaises.
Je voudrais, dit Alphonse de Thémines,
qui ne perdait jamais une occasion de parler de l'Angleterre, je voudrais
que ce fût la mode à Paris comme à Londres de porter
chacun un toast à sa maîtresse. De la sorte nous saurions
au juste pour qui soupire notre ami Saint-Clair ; et, en parlant ainsi,
il remplit son verre et ceux de ses voisins.
Saint-Clair, un peu embarrassé,
se préparait à répondre ; mais Jules Lambert le prévint
:
J'approuve fort cet usage, dit-il,
et je l'adopte ; et, levant son verre : À toutes ]es modistes
de Paris ! J'en excepte celles qui ont trente ans, les borgnes et les boiteuses,
etc.
- Hourra ! hourra ! crièrent
les jeunes anglomanes.
Saint-Clair se leva, son verre à
la main :
Messieurs, dit-il, je n'ai point
un coeur aussi vaste que notre ami Jules, mais il est plus constant. Or
ma constance est d'autant plus méritoire que, depuis longtemps,
je suis séparé de la dame de mes pensées. Je suis
sûr cependant que vous approuvez mon choix, si toutefois vous n'êtes
pas déjà mes rivaux. À Judith Pasta, messieurs! Puissions-nous
revoir bientôt la première tragédienne de l'Europe
!
Thémines voulait critiquer
le toast ; mais les acclamations l'interrompirent. Saint-Clair ayant paré
cette botte se croyait hors d'affaire pour la journée.
La conversation tomba d'abord sur
les théâtres. La censure dramatique servit de transition pour
parler de la politique. De Lord Wellington, on passa aux chevaux anglais,
et, des chevaux anglais, aux femmes par une liaison d'idées facile
à saisir ; car pour des jeunes gens, un beau cheval d'abord et une
jolie maîtresse ensuite sont les deux objets les plus désirables.
Alors, on discuta les moyens d'acquérir
ces objets si désirables. Les chevaux s'achètent, on achète
aussi des femmes ; mais, de celles-là, n'en parlons point. Saint-Clair,
après avoir modestement allégué son peu d'expérience
sur ce sujet délicat, conclut que la première condition pour
plaire à une femme, c'est de se singulariser, d'être différent
des autres. Mais y a-t-il une formule générale de singularité
? Il ne le croyait pas.
Si bien qu'à votre sentiment,
dit Jules, un boiteux ou un bossu sont plus en passe de plaire qu'un homme
droit et fait comme tout le monde ?
- vous poussez les choses bien loin,
répondit Saint-Clair mais j'accepte, s'il le faut, toutes les conséquences
de ma proposition. Par exemple, si j'étais bossu, je ne me brûlerais
pas la cervelle et je voudrais faire des conquêtes. D'abord, je ne
m'adresserais qu'à deux sortes de femmes, soit à celles qui
ont une véritable sensibilité, soit aux femmes, et le nombre
en est grand, qui ont la prétention d'avoir un caractère
original, eccentric, comme on dit en Angleterre. Aux premières,
je peindrais l'horreur de ma position, la cruauté de la nature à
mon égard. Je tâcherais de les apitoyer sur mon sort, je saurais
leur faire soupçonner que je suis capable d'un amour passionné.
Je tuerais en duel un de mes rivaux, et je m'empoisonnerais avec une faible
dose de laudanum. Au bout de quelques mois on ne verrait plus ma bosse,
et alors ce serait mon affaire d'épier le premier accès de
sensibilité. Quant aux femmes qui prétendent à l'originalité,
la conquête en est facile. Persuadez-leur seulement que c'est une
règle bien et dûment établie qu'un bossu ne peut avoir
de bonne fortune; elles voudront aussitôt donner le démenti
à la règle générale.
- Quel don Juan ! s'écria
Jules.
- Cassons-nous les jambes, messieurs,
dit le colonel Beaujeu, puisque nous avons le malheur de n'être pas
nés bossus.
- Je suis tout à fait de
l'avis de Saint-Clair dit Hector Roquantin, qui n'avait pas plus de trois
pieds et demi de haut ; on voit tous les jours les plus belles femmes et
les plus à la mode se rendre à des gens dont vous autres
beaux garçons vous ne vous méfieriez jamais...
- Hector, levez-vous, je vous en
prie, et sonnez pour qu'on nous apporte du vin , dit Thémines de
l'air du monde le plus naturel.
Le nain se leva, et chacun se rappela
en souriant la fable du renard qui a la queue coupée.
Pour moi, dit Thémines
reprenant la conversation, plus je vis, et plus je vois qu'une figure passable
, et en même temps il jetait un coup d'oeil complaisant sur la glace
qui lui était opposée, une figure passable et du goût
dans la toilette sont la grande singularité qui séduit les
plus cruelles ; et, d'une chiquenaude, il fit sauter une petite miette
de pain qui s'était attachée au revers de son habit.
Bah ! s'écria le nain,
avec une jolie figure et un habit de Staub, on a des femmes que l'on garde
huit jours et qui vous ennuient au second rendez-vous. Il faut autre chose
peur se faire aimer, ce qui s'appelle aimer... Il faut...
- Tenez, interrompit Thémines,
voulez-vous un exemple concluant ? vous avez tous connu Massigny, et vous
savez quel homme c'était. Des manières comme un groom anglais,
de la conversation comme son cheval... Mais il était beau comme
Adonis et mettait sa cravate comme Brummel. Au total, c'était l'être
le plus ennuyeux que j'aie connu.
- Il a pensé me tuer d'ennui,
dit le colonel Beaujeu.
Figurez-vous que j'ai été
obligé de faire deux cents lieues avec lui.
- Savez-vous, demanda Saint-Clair,
qu'il a causé la mort de ce pauvre Richard Thornton, que vous avez
tous connu ? - Mais, répondit Jules, ne savez-vous donc pas qu'il
a été assassiné par les brigands auprès de
Fondi?
- D'accord ; mais vous allez voir
que Massigny a été au moins complice du crime. Plusieurs
voyageurs, parmi lesquels se trouvait Thomton, avaient arrangé d'aller
à Naples tous ensemble de peur des brigands.
Massigny voulut se joindre à
la caravane. Aussitôt que Thomton le sut, il prit les devants, d'effroi,
je pense, d'avoir à passer quelques jours avec lui. Il partit seul,
et vous savez le reste.
- Thomton avait raison, dit Thémines
; et, de deux morts, il choisit la plus douce. Chacun à sa place
en eût fait autant. Puis, après une pause :
Vous m'accordez donc, reprit-il,
que Massigny était l'homme le plus ennuyeux de la terre ?
- Accordé ! s'écria-t-on
par acclamation.
- Ne désespérons personne,
dit Jules; faisons une exception en faveur de ***, surtout quand il développe
ses plans politiques. - Vous m'accorderez présentement, poursuivit
Thémines, que Mme de Coursy est une femme d'esprit s'il en fut.
Il y eut un moment de silence. Saint-Clair baissait la tête et
s'imaginait que tous les yeux étaient fixés sur lui.
Qui en doute ? dit-il enfin, toujours
penché sur son assiette et paraissant observer avec beaucoup de
curiosité les fleurs peintes sur la porcelaine.
- Je maintiens, dit Jules élevant
la voix, je maintiens que c'est une des trois plus aimables femmes de Paris.
- J'ai connu son mari, dit le colonel.
Il m'a souvent montré des lettres charmantes de sa femme.
- Auguste, interrompit Hector Roquantin,
présentez-moi donc à la comtesse. On dit que vous faites
chez elle la pluie et le beau temps.
- À la fin de l'automne,
murmura Saint-Clair, quand elle sera de retour à Paris... Je...
je crois qu'elle ne reçoit pas à la campagne.
- Voulez-vous m'écouter ?
s'écria Thémines.
Le silence se rétablit. Saint-Clair
s'agitait sur sa chaise comme un prévenu devant une cour d'assises.
vous n'avez pas vu la comtesse
il y a trois ans, vous étiez alors en Allemagne, Saint-Clair, reprit
Alphonse de Thémines avec un sang-froid désespérant.
Vous ne pouvez vous faire une idée de ce qu'elle était alors
: belle, fraîche comme une rose, vive surtout, et gaie comme un papillon.
Eh bien, savez-vous, parmi ses nombreux adorateurs, lequel a été
honoré de ses bontés ? Massigny !
Le plus bête des hommes et
le plus sot a tourné la tête de la plus spirituelle des femmes.
Croyez-vous qu'un bossu aurait pu en faire autant? Allez, croyez-moi, ayez
une jolie figure, un bon tailleur et soyez hardi. Saint-Clair était
dans une position atroce. Il allait donner un démenti formel au
narrateur ; mais la peur de compromettre la comtesse le retint. Il aurait
voulu pouvoir dire quelque chose en sa faveur ; mais sa langue était
glacée. Ses lèvres tremblaient de fureur, et il cherchait
en vain dans son esprit quelque moyen détourné d'engager
une querelle.
Quoi ! s'écria Jules d'un
air de surprise, Mme de Coursy s'est donnée à Massigny!
Frailty thy naine is woman !
- C'est une chose si peu importante
que la réputation d'une femme ! dit Saint-Clair d'un ton sec et
méprisant.
Il est bien permis de la mettre
en pièces pour faire un peu d'esprit, et... Comme il parlait il
se rappela avec horreur un certain vase étrusque qu'il avait vu
cent fois sur la cheminée de la comtesse à Paris. Il savait
que c'était un présent de Massigny à son retour d'Italie
; et, circonstance accablante! ce vase avait été apporté
de Paris à la campagne. Et tous les soirs, en ôtant son bouquet,
Mathilde le posait dans le vase étrusque.
La parole expira sur ses lèvres
; il ne vit plus qu'une chose, il ne pensa plus qu'à une chose :
le vase étrusque !
La belle preuve ! dira un critique
: soupçonner sa maîtresse pour si peu de chose !
Avez-vous été amoureux,
monsieur le critique ?
Thémines était en
trop belle humeur pour s'offenser du ton que Saint-Clair avait pris en
lui parlant. Il répondit d'un air de légèreté
et de bonhomie :
Je ne fais que répéter
ce que l'on a dit dans le monde. La chose passait pour certaine quand vous
étiez en Allemagne. Au reste, je connais assez peu Mme de Coursy
; il y a dix-huit mois que je ne suis allé chez elle.
Il est possible qu'on se soit trompé
et que Massigny m'ait fait un conte. Pour en revenir à ce qui nous
occupe, quand l'exemple que je viens de citer serait faux, je n'en aurais
pas moins raison. vous savez tous que la femme de France la plus spirituelle,
celle dont les ouvrages... La porte s'ouvrit, et Théodore Néville
entra. Il revenait d'Égypte.
Théodore ! sitôt de
retour ! Il fut accablé de questions.
As-tu rapporté un véritable
costume turc ? demanda Thémines. As-tu un cheval arabe et un groom
égyptien ?
- Quel homme est le pacha ? dit
Jules. Quand il se rendit indépendant ? As-tu vu couper une tête
d'un seul coup de sabre ?
- Et les aimées ? dit Roquantin.
Les femmes sont-elles belles au Caire ?
- Avez-vous vu le général
L*** ? demanda le colonel Beaujeu. Comment a-t-il organisé l'armée
du pacha ? Le colonel C*** vous a-t-il donné un sabre pour moi ?
- Et les pyramides ? et les cataractes
du Nil ? et la statue de Memnon ? Ibrahim pacha ? etc. Tous parlaient
à la fois ; Saint-Clair ne pensait qu'au vase étrusque.
Théodore s'étant assis
les jambes croisées, car il avait pris cette habitude en Égypte
et n'avait pu la perdre en France, attendit que les questionneurs se fussent
lassés, et parla comme il suit, assez vite pour n'être pas
facilement interrompu.
<Les pyramides! d'honneur, c'est
un régular humbug. C'est bien moins haut qu'on ne croit. Le Munster
à Strasbourg n'a que quatre mètres de moins. Les antiquités
me sortent par les yeux. Ne m'en parlez-pas. La seule vue d'un hiéroglyphe
me ferait évanouir. Il y a tant de voyageurs qui s'occupent de ces
choses là! Moi, mon but a été d'étudier la
physionomie et les moeurs de toute cette population byzarre qui se presse
dans les rue d'Alexandrie et du caire, comme des Turcs, des Bédouins,
des Coptes, des Fellahs, des Môghrebins. J'ai rédigé
quelques notes à la hâte pendant que j'étais au lazaret.
Quelle infâmie que ce lazaret! J'espère que vous ne croyez
pas la contagion, vous autres! Moi, j'ai fumé tranquillement ma
pipe au milieu de trois cents pestiférés. Ah! colonel, vous
verriez là une belle cavalerie, bien montée. Je vous montrerai
des armes superbes j'ai rapportées. J'ai un djerid qui a appartenu
au fameux Mourad bey Colonel, j'ai un yatagan pour vous et un khandjar
pour Auguste. vous verrez mon metchlâ, mon burnous ; mon hhaïck.
Savez-vous qu'il n'aurait tenu qu'à moi de rapporter des femmes?
Ibrahim pacha en a tant envoyé de Grèce, qu'elles sont pour
rien... Mais à cause de ma mère... J'ai beaucoup causé
avec le pacha. C'est un homme d'esprit, parbleu ! sans préjugés.
vous ne sauriez croire comme il entend bien nos affaires. D'honneur, il
est informé des plus petits mystères de notre cabinet. J'ai
puisé dans sa conversation des renseignements bien précieux
sur l'état des partis en France. Il s'occupe beaucoup de statistique
en ce moment. Il est abonné à tous nos journaux. Savez-vous
qu'il est bonapartiste enragé ! Il ne parle que de Napoléon.
Ah ! quel grand homme que Bounabardo! me disait-il. Bounabardo, c'est ainsi
qu'ils appellent Bonaparte.
- Giourdina, c'est-à-dire
Jourdain, murmura tout bas Thémines. - D'abord, continua Théodore,
Mohamed Ali était fort réservé avec moi. vous savez
que tous les Turcs sont très méfiants. Il me prenait pour
un espion, le diable m'emporte ! ou pour un jésuite. - Il a les
jésuites en horreur. Mais, au bout de quelques visites, il a reconnu
que j'étais un voyageur sans préjugés, curieux de
m'instruire à fond des coutumes, des moeurs et de la politique de
l'Orient. Alors il s'est déboutonné et m'a parié à
coeur ouvert. À ma dernière audience, c'était la troisième
qu'il m'accordait, je pris la liberté de lui dire :
" Je ne conçois pas pourquoi
Ton Altesse ne se rend pas indépendante de la Porte. - Mon Dieu
! me dit-il, je le voudrais bien, mais je crains que les journaux libéraux,
qui gouvernent tout dans ton pays, ne me soutiennent pas quand une fois
j'aurai proclamé l'indépendance de l'Égypte. " C'est
un beau vieillard, belle barbe blanche, ne riant jamais. Il m'a donné
des confitures excellentes, mais de tout ce que je lui ai donné,
ce qui lui a fait le plus de plaisir, c'est la collection des costumes
de la garde impériale par Charlet.
- Le pacha est-il romantique ? demanda
Thémines.
- Il s'occupe peu de littérature
; mais vous n'ignorez pas que la littérature arabe est toute romantique.
Ils ont un poète nommé Melek AyataInefous-Ebn-Esraf, qui
a publié dernièrement des Méditations auprès
desquelles celles de Lamartine paraîtraient de la prose classique.
À mon arrivée au Caire, j'ai pris un maître d'arabe,
avec lequel je me suis mis à lire le Coran. Bien que je n'aie pris
que peu de leçons, j'en ai assez vu pour comprendre les sublimes
beautés du style du prophète, et combien sont mauvaises toutes
nos traductions. Tenez, voulez-vous voir de l'écriture arabe ? Ce
mot en lettres d'or c'est Allah, c'est-à-dire Dieu. En parlant
ainsi, il montrait une lettre fort sale qu'il avait tirée d'une
bourse de soie parfumée.
Combien de temps es-tu resté
en Égypte ? demanda Thémines.
- Six semaines. Et le voyageur
continua de tout décrire, depuis le cèdre jusqu'à
l'hysope. Saint-Clair sortit presque aussitôt après son arrivée,
et reprit le chemin de sa maison de campagne. Le galop impétueux
de son cheval l'empêchait de suivre nettement ses idées. Mais
il sentait vaguement que son bonheur en ce monde était détruit
à jamais, et qu'il ne pouvait s'en prendre qu'à un mort et
à un vase étrusque.
Arrivé chez lui, il se jeta
sur le canapé où, la veille il avait si longuement et si
délicieusement analysé son bonheur. L'idée qu'il avait
caressée le plus amoureusement, c'était que sa maîtresse
n'était pas une femme comme une autre, qu'elle n'avait aimé
et ne pourrait jamais aimer que lui. Maintenant ce beau rêve disparaissait
dans la triste et cruelle réalité. Je possède une
belle femme, et voilà tout. Elle a de l'esprit : elle en est plus
coupable, elle a pu aimer Massigny !
- Il est vrai qu'elle m'aime maintenant...
de toute son âme... comme elle peut aimer. être aimé
comme Massigny l'a été !...
Elle s'est rendue à mes soins,
à mes cajoleries, à mes importunités. Mais je me suis
trompé. Il n'y avait pas de sympathie entre nos deux coeurs. Massigny
ou moi, ce lui est tout un. Il est beau, elle l'aime pour sa beauté.
J'amuse quelquefois madame. Eh
bien, aimons Saint-Clair s'est-elle dit, puisque l'autre est mort ! Et
si Saint-Clair meurt ou m'ennuie, nous verrons.
Je crois fermement que le diable
est aux écoutes invisible auprès d'un malheureux qui se torture
ainsi lui-même. Le spectacle est amusant pour l'ennemi des hommes
; et, quand la victime sent ses blessures se fermer, le diable est là
pour les rouvrir Saint-Clair crut entendre une voix qui murmurait à
ses oreilles :
L'honneur singulier D'être
le successeur..
Il se leva sur son séant
et jeta un coup d'oeil farouche autour de lui. Qu'il eût été
heureux de trouver quelqu'un dans sa chambre ! Sans doute il l'eût
déchiré.
La pendule sonna huit heures. À
huit heures et demie, la comtesse l'attend. - S'il manquait au rendez-vous
! Au fait, pourquoi revoir la maîtresse de Massigny ? Il se recoucha
sur son canapé et ferma les yeux.
Je veux dormir , dit-il. Il resta
immobile une demi-minute, puis sauta en pieds et courut à la pendule
pour voir le progrès du temps. Que je voudrais qu'il fût
huit heures et demie ! pensa-t-il. Alors il serait trop tard pour me mettre
en route. Dans son coeur il ne se sentait pas le courage de rester chez
lui ; il voulait avoir un prétexte. Il aurait voulu être bien
malade. Il se promena dans la chambre, puis s'assit, prit un livre, et
ne put lire une syllabe. Il se plaça devant son piano, et n'eut
pas la force de l'ouvrir. Il siffla, il regarda les nuages et voulut compter
les peupliers devant ses fenêtres. Enfin il retourna consulter la
pendule, et, vit qu'il n'avait pu parvenir à passer trois minutes.
Je ne puis m'empêcher de l'aimer, s'écria-t-il en grinçant
des dents et frappant du pied ; elle me domine, et je suis son esclave,
comme Massigny l'a été avant moi ! Eh bien, misérable,
obéis, puisque tu n'as pas assez de coeur pour briser une chaîne
que tu hais ! Il prit son chapeau et sortit précipitamment.
Quand une passion nous emporte,
nous éprouvons quelque consolation d'amour-propre à contempler
notre faiblesse du haut de notre orgueil. Il est vrai que je suis faible,
se dit-on, mais si je voulais ! .
Il montait à pas lents le
sentier qui conduisait à la porte du parc, et de loin il voyait
une figure blanche qui se détachait sur la teinte foncée
des arbres. De sa main, elle agitait un mouchoir comme pour lui faire signe.
Son coeur battait avec violence,
ses genoux tremblaient ; il n'avait pas la force de parler, et il était
devenu si timide, qu'il craignait que la comtesse ne lût sa mauvaise
humeur sur sa physionomie.
Il prit la main qu'elle lui tendait,
lui baisa le front, parce qu'elle se jeta sur son sein, et il la suivit
jusque dans son appartement, muet, et étouffant avec peine des soupirs
qui semblaient devoir faire éclater sa poitrine. Une seule bougie
éclairait le boudoir de la comtesse.
Tous deux s'assirent. Saint-Clair
remarqua la coiffure de son amie ; une seule rose dans ses cheveux. La
veille, il lui avait apporté une belle gravure anglaise, la duchesse
de Portland d'après Lesly (elle est coiffée de cette manière),
et Saint-Clair n'avait dit que ces mots :
J'aime mieux cette rose toute
simple que vos coiffures compliquées. Il n'aimait pas les bijoux,
et il pensait comme ce lord qui disait brutalement.: À femmes
parées, à chevaux caparaçonnés, le diable ne
connaîtrait rien. La nuit dernière en jouant avec un collier
de perles de la comtesse (car en parlant, il fallait toujours qu'il eût
quelque chose entre les mains), il avait dit :
Les bijoux ne sont bons que pour
cacher des défauts. vous êtes trop jolie, Mathilde, pour en
porter Ce soir, la comtesse, qui retenait jusqu'à ses paroles
les plus indifférentes, avait ôté bagues, colliers,
boucles d'oreilles et bracelets.- Dans la toilette d'une femme il remarquait,
avant tout, la chaussure, et, comme bien d'autres, il avait ses manies
sur ce chapitre. Une grosse averse était tombée avant le
coucher du soleil. L'herbe était encore toute mouillée; cependant
la comtesse avait marché sur le gazon humide avec des bas de soie
et des souliers de satin noir... Si elle allait être malade ?
Elle m'aime , se dit Saint-Clair
.
Et il soupira sur lui-même
et sur sa folie, et il regardait Mathilde en souriant malgré lui,
partagé entre sa mauvaise humeur et le plaisir de voir une jolie
femme qui cherchait à lui plaire par tous ces petits riens qui ont
tant de prix pour les amants.
Pour la comtesse, sa physionomie
radieuse exprimait un mélange d'amour et de malice enjouée
qui la rendait encore plus aimable. Elle prit quelque chose dans un coffre
en laque du Japon, et, présentant sa petite main fermée et
cachant l'objet qu'elle tenait :
L'autre soir dit-elle, j'ai cassé
votre montre. La voici raccommodée. Elle lui remit la montre,
et le regardait d'un air à la fois tendre et espiègle, en
se mordant la lèvre inférieure, comme pour s'empêcher
de rire. vive Dieu ! que ses dents étaient belles ! comme elles
brillaient blanches sur le rose ardent de ses lèvres ! (Un homme
a l'air bien sot quand il reçoit froidement les cajoleries d'une
jolie femme. ) Saint-Clair la remercia, prit la montre et allait la mettre
dans sa poche :
Regardez donc, continua-t-elle,
ouvrez-la, et voyez si elle est bien raccommodée. vous qui êtes
si savant, vous qui avez été à l'École polytechnique,
vous devez voir cela.
- Oh ! je m'y connais fort peu ,
dit Saint-Clair Et il ouvrit la boîte de la montre d'un air distrait.
Quelle fut sa surprise ! le portrait
en miniature de Mme de Coursy était peint sur le fond de la boîte.
Le moyen de bouder encore ? Son front s'éclaircit ; il ne pensa
plus à Massigny; il se souvint seulement qu'il était auprès
d'une femme charmante, et que cette femme l'adorait.
L'alouette, cette messagère
de l'aurore, commençait à chanter, et de longues bandes de
lumière pâle sillonnaient les nuages à l'orient. C'est
alors que Roméo dit adieu à Juliette; c'est l'heure classique
où tous les amants doivent se séparer Saint-Clair était
debout devant une cheminée, la clef du parc à la main, les
yeux attentivement fixés sur le vase étrusque dont nous avons
déjà parlé. Il lui gardait encore rancune au fond
de son âme. Cependant il était en belle humeur, et l'idée
bien simple que Thémines avait pu mentir commençait à
se présenter à son esprit.
Pendant que la comtesse, qui voulait
le reconduire jusqu'à la porte du parc, s'enveloppait la tête
d'un châle, il frappait doucement de sa clef le vase odieux, augmentant
progressivement la force de ses coups, de manière à faire
croire qu'il allait bientôt le faire voler en éclats.
Ah ! Dieu ! prenez garde ! s'écria
Mathilde ; vous allez casser mon beau vase étrusque. Et elle lui
arracha la clef des mains.
Saint-Clair était très
mécontent, mais il était résigné.
Il tourna le dos à la cheminée
pour ne pas succomber à la tentation, et, ouvrant sa montre, il
se mit à considérer le portrait qu'il venait de recevoir
Quel est le peintre ? demanda-t-il.
-M. R... Tenez, c'est Massigny qui
me l'a fait connaître. (Massigny, depuis son voyage à Rome,
avait découvert qu'il avait un goût exquis pour les beaux-arts,
et s'était fait le Mécène de tous les jeunes artistes.
) vraiment, je trouve que ce portrait me ressemble, quoique un peu flatté.
Saint-Clair avait envie de jeter la montre contre la muraille, ce qui
l'aurait rendue bien difficile à raccommoder Il se contint pourtant
et la remit dans sa poche ; puis, remarquant qu'il était déjà
jour il sortit de la maison, supplia Mathilde de ne pas l'accompagner traversa
le parc à grands pas, et, dans un moment, il fut seul dans la campagne.
Massigny ! Massigny ! s'écriait-il
avec une rage concentrée, te trouverai-je donc toujours !... Sans
doute, le peintre qui a fait ce portrait en a peint un autre pour Massigny
!... Imbécile que j'étais ! J'ai pu croire un instant que
j'étais aimé d'un amour égal au mien... et cela parce
qu'elle se coiffe avec une rose et qu'elle ne porte pas de bijoux !...
elle en a plein un secrétaire... Massigny, qui ne regardait que
la toilette des femmes, aimait tant les bijoux!... Oui, elle a un bon caractère
il faut en convenir. Elle sait se conformer aux goûts de ses amants.
Morbleu ! j'aimerais mieux cent fois qu'elle fût une courtisane et
qu'elle se fût donnée pour de l'argent.
Au moins pourrais-je croire qu'elle
m'aime, puisqu'elle est ma maîtresse et que je ne la paie pas.
Bientôt une autre idée encore plus affligeante vint s'offrir
à son esprit. Dans quelques semaines, le deuil de la comtesse allait
finir Saint-Clair devait l'épouser aussitôt que l'année
de son veuvage serait révolue. Il l'avait promis. Promis ? Non.
Jamais il n'en avait parlé. Mais telle avait été son
intention, et la comtesse l'avait comprise. Pour lui, cela valait un serment.
La veille, il aurait donné un trône pour hâter le moment
où il pourrait avouer publiquement son amour ; maintenant il frémissait
à la seule idée de lier son sort à l'ancienne maîtresse
de Massigny.
Et pourtant JE LE Dois ! se disait-il,
et cela sera. Elle a cru sans doute, pauvre femme, que je connaissais son
intrigue passée. Ils disent que la chose a été publique.
Et puis, d'ailleurs, elle ne me
connaît pas... Elle ne peut me comprendre. Elle pense que je ne l'aime
que comme Massigny l'aimait. Alors il se dit non sans orgueil :
Trois mois elle m'a rendu le plus
heureux des hommes. Ce bonheur vaut bien le sacrifice de ma vie entière.
Il ne se coucha pas, et se promena à cheval dans les bois pendant
toute la matinée. Dans une allée du bois de verrières,
il vit un homme monté sur un beau cheval anglais qui de très
loin l'appela par son nom et l'accosta sur-le-champ. C'était Alphonse
de Thémines. Dans la situation d'esprit où se trouvait Saint-Clair,
la solitude est particulièrement agréable: aussi la rencontre
de Thémines changea-t-elle sa mauvaise humeur en une colère
étouffée. Thémines ne s'en apercevait pas, ou bien
se faisait un malin plaisir de le contrarier, Il parlait, il riait, il
plaisantait sans s'apercevoir qu'on ne lui répondait pas. Saint-Clair
voyant une allée étroite y fit entrer son cheval aussitôt,
espérant que le fâcheux ne l'y suivrait pas ; mais il se trompait
; un fâcheux ne lâche pas facilement sa proie. Thémines
tourna bride et doubla le pas pour se mettre en ligne avec Saint-Clair
et continuer la conversation plus commodément.
J'ai dit que l'allée était
étroite. À toute peine les deux chevaux pouvaient y marcher
de front ; aussi n'est-il pas extraordinaire que Thémines, bien
que très bon cavalier effleurât le pied de Saint-Clair en
passant à côté de lui. Celui-ci, dont la colère
était arrivée à son dernier période, ne put
se contraindre plus longtemps. Il se leva sur ses étriers et frappa
fortement de sa badine le nez du cheval de Thémines.
Que diable avez-vous, Auguste
? s'écria Thémines.
Pourquoi battez-vous mon cheval
?
-Pourquoi me suivez-vous ? répondit
Saint-Clair d'une voix terrible.
- Perdez-vous le sens, Saint-Clair
? Oubliez-vous que vous me parlez ?
- Je sais bien que je parle à
un fat.
- Saint-Clair !... vous êtes
fou, je pense... Écoutez:
demain, vous me ferez des excuses,
ou bien vous me rendrez raison de votre impertinence.
- À demain donc, monsieur
Thémines arrêta son cheval; Saint-Clair poussa le sien ;
bientôt il disparut dans le bois.
Dans ce moment, il se sentit plus
calme. Il avait la faiblesse de croire aux pressentiments. Il pensait qu'il
serait tué le lendemain, et alors c'était un dénouement
tout trouvé à sa position. Encore un jour à passer;
demain, plus d'inquiétudes, plus de tourments. Il rentra chez lui,
envoya son domestique avec un billet au colonel Beaujeu, écrivit
quelques lettres, puis il dîna de bon appétit, et fut exact
à se trouver à huit heures et demie à la petite porte
du parc.
Qu'avez-vous donc aujourd'hui,
Auguste? dit la comtesse. vous êtes d'une gaieté étrange,
et pourtant vous ne pouvez me faire rire avec toutes vos plaisanteries.
Hier vous étiez tant soit peu maussade, et, moi, j'étais
si gaie ! Aujourd'hui, nous avons changé de rôle. Moi, j'ai
un mal de tête affreux.
-Belle amie, je l'avoue, oui, j'étais
bien ennuyeux hier. Mais, aujourd'hui, je me suis promené, j'ai
fait de l'exercice ; je me porte à ravir.
- Pour moi, je me suis levée
tard, j'ai dormi longtemps ce matin, et j'ai fait des rêves fatigants.
- Ah ! des rêves ? Croyez-vous
aux rêves ?
- Quelle folie !
- Moi, j'y crois ; je parie que
vous avez fait un rêve qui annonce quelque événement
tragique.
- Mon Dieu, jamais je ne me souviens
de mes rêves.
Pourtant, je me rappelle... dans
mon rêve j'ai vu Massigny ; ainsi vous voyez que ce n'était
rien de bien amusant.
- Massigny? J'aurais cru, au contraire,
que vous auriez beaucoup de plaisir à le revoir ?
- Pauvre Massigny !
- Pauvre Massigny ?
- Auguste, dites-moi, je vous en
prie, ce que vous avez ce soir Il y a dans votre sourire quelque chose
de diabolique. vous avez l'air de vous moquer de vous-même.
- Ah ! voilà que vous me
traitez aussi mal que me traitent les vieilles douairières, vos
amies.
- Oui, Auguste, vous avez aujourd'hui
la figure que vous avez avec les gens que vous n'aimez pas.
- Méchante ! allons, donnez-moi
votre main. Il lui baisa la main avec une galanterie ironique et ils
se regardèrent fixement pendant une minute. Saint-Clair baissa les
yeux le premier et s'écria : .
Qu'il est difficile de vivre en
ce monde sans passer pour méchant! Il faudrait ne jamais parler
d'autre chose que du temps ou de la chasse, ou bien discuter avec vos vieilles
amies le budget de leurs comités de bienfaisance. Il prit un papier
sur une table :
Tenez, voici le mémoire
de votre blanchisseuse de fin. Causons là-dessus, mon ange : comme
cela, vous ne direz pas que je suis méchant.
- En vérité, Auguste,
vous m'étonnez...
- Cette orthographe me fait penser
à une lettre que j'ai trouvée ce matin. Il faut vous dire
que j'ai rangé mes papiers, car j'ai de l'ordre de temps en temps.
Or donc, j'ai retrouvé une lettre d'amour que m'écrivait
une couturière dont j'étais amoureux quand j'avais seize
ans.
Elle a une manière à
elle d'écrire chaque mot, et toujours la plus compliquée.
Son style est digne de son orthographe. Eh bien, comme j'étais alors
tant soit peu fat, je trouvai indigne de moi d'avoir une maîtresse
qui n'écrivît pas comme Sévigné. Je la quittai
brusquement.
Aujourd'hui, en relisant cette lettre,
j'ai reconnu que cette couturière devait avoir un amour véritable
pour moi.
- Bon ! une femme que vous entreteniez
?...
- Très magnifiquement : à
cinquante francs par mois.
Mais mon tuteur ne me faisait pas
une pension trop forte, car il disait qu'un jeune homme qui a de l'argent
se perd et perd les autres.
- Et cette femme, qu'est-elle devenue
?
- Que sais-je ?... Probablement
elle est morte à l'hôpital.
- Auguste... si cela était
vrai, vous n'auriez pas cet air insouciant.
- S'il faut dire la vérité,
elle s'est mariée à un honnête homme ; et, quand on
m'a émancipé, je lui ai donné une petite dot.
- Que vous êtes bon !... Mais
pourquoi voulez-vous paraître méchant ?
- Oh ! je suis très bon...
Plus j'y songe, plus je me persuade que cette femme m'aimait réellement...
Mais alors je ne savais pas distinguer un sentiment vrai sous une forme
ridicule.
- vous auriez dû m'apporter
votre lettre. Je n'aurais pas été jalouse... Nous autres
femmes, nous avons plus de tact que vous, et nous voyons tout de suite
au style d'une lettre, si l'auteur est de bonne foi, ou s'il feint une
passion qu'il n'éprouve pas.
- Et cependant combien de fois vous
laissez-vous attraper par des sots ou des fats ! En parlant il regardait
le vase étrusque, et il y avait dans ses yeux et dans sa voix une
expression sinistre que Mathilde ne remarqua point.
Allons donc ! vous autres hommes,
vous voulez tous passer pour des don Juan. vous vous imaginez que vous
faites des dupes, tandis que souvent vous ne trouvez que des dofla Juana,
encore plus rouées que vous.
- Je conçois qu'avec votre
esprit supérieur mesdames, vous sentez un sot d'une lieue. Aussi
je ne doute pas que votre ami Massigny qui était sot et fat, ne
soit mort vierge et martyr..
- Massigny ? Mais il n'était
pas trop sot, et puis il y a des femmes sottes. Il faut que je vous conte
une histoire sur Massigny... Mais ne vous l'ai-je pas déjà
contée, dites-moi ?
- Jamais, répondit Saint-Clair
d'une voix tremblante.
- Massigny, à son retour
d'Italie, devint amoureux de moi. Mon mari le connaissait ; il me le présenta
comme un homme d'esprit et de goût. Ils étaient faits l'un
pour l'autre. Massigny fut d'abord très assidu ; il me donnait comme
de lui des aquarelles qu'il achetait chez Schroth, et me parlait musique
et peinture avec un ton de supériorité tout à fait
divertissant. Un jour il m'envoya une lettre incroyable. Il me disait,
entre autres choses, que j'étais la plus honnête, femme de
Paris ; c'est pourquoi il voulait être mon amant. Je montrai la lettre
à ma cousine Julie. Nous étions deux folles alors, et nous
résolûmes de lui jouer un tour. Un soir, nous avions quelques
visites, entre autres Massigny. Ma cousine me dit : "Je vais vous lire
une déclaration d'amour que j'ai reçue ce matin. " Elle prend
la lettre et la lit au milieu des éclats de rire... Le pauvre Massigny.
Saint-Clair tomba à genoux en poussant un cri de joie. Il saisit
la main de la comtesse, et la couvrit de baisers et de larmes. Mathilde
était dans la dernière surprise, et crut d'abord qu'il se
trouvait mal. Saint-Clair ne pouvait dire que ces mots : Pardonnez-moi
! pardonnez-moi ! Enfin il se releva. Il était radieux.
Dans ce moment, il était
plus heureux que le jour où Mathilde lui dit pour la première
fois : Je vous aime. Je suis le plus fou et le plus coupable des
hommes, s'écria-t-il ; depuis deux jours, je te soupçonnais...
et je n'ai pas cherché une explication avec toi...
- Tu me soupçonnais !...
Et de quoi ?
- Oh ! je suis un misérable
!... On m'a dit que tu avais aimé Massigny, et...
-Massigny! et elle se mit à
rire; puis, reprenant aussitôt son sérieux: Auguste, dit-elle,
pouvez-vous être assez fou pour avoir de pareils soupçons,
et assez hypocrite pour me les cacher !
Une larme roulait dans ses yeux.
Je t'en supplie, pardonne-moi.
- Comment ne te pardonnerais-je
pas, cher ami ?...
Mais d'abord laisse-moi te jurer..
- Oh ! je te crois, je te crois,
ne me dis rien.
- Mais au nom du Ciel, quel motif
a pu te faire soupçonner une chose aussi improbable ?
- Rien, rien au monde que ma mauvaise
tête... et...
vois-tu, ce vase étrusque,
je savais qu'il t'avait été donné par Massigny...
La comtesse joignit les mains d'un air d'étonnement ; puis elle
s'écria, en riant aux éclats :
Mon vase étrusque ! mon
vase étrusque ! Saint-Clair ne put s'empêcher de rire lui-même,
et cependant de grosses larmes coulaient le long de ses joues. Il saisit
Mathilde dans ses bras, et lui dit :
Je ne te lâche pas que tu
ne m'aies pardonné.
- Oui, je te pardonne, fou que tu
es ! dit-elle en l'embrassant tendrement. Tu me rends bien heureuse aujourd'hui
; voici la première fois que je te vois pleurer et je croyais que
tu ne pleurais pas. Puis, se dégageant de ses bras, elle saisit
le vase étrusque et le brisa en mille pièces sur le plancher.
(C'était une pièce
rare et inédite. On y voyait peint, avec trois couleurs, le combat
d'un Lapithe contre un Centaure. ) Saint-Clair fut, pendant quelques heures,
le plus honteux et le plus heureux des hommes.
Eh bien, dit Roquantin, au colonel
Beaujeu qu'il rencontra le soir chez Tortoni, la nouvelle est-elle vraie
?
- Trop vraie, mon cher, répondit
le colonel d'un air triste.
- Contez-moi donc comment cela s'est
passé.
- Oh ! fort bien, Saint-Clair a
commencé par me dire qu'il avait tort, mais qu'il voulait essuyer
le feu de Thémines avant de lui faire des excuses. Je ne pouvais
que l'approuver Thémines voulait que le sort décidât
lequel tirerait le premier. Saint-Clair a exigé que ce fût
Thémines. Thémines a tiré : j'ai vu Saint-Clair tourner
une fois sur lui-même, et il est tombé raide mort. J'ai déjà
remarqué, dans bien des soldats frappés de coups de feu,
ce tournoiement étrange qui précède la mort.
- C'est fort extraordinaire, dit
Roquantin. Et Thémines, qu'a-t-il fait ?
- Oh ! ce qu'il faut faire en pareille
occasion. Il a jeté son pistolet à terre d'un air de regret.
Il l'a jeté si fort, qu'il en a cassé le chien. C'est un
pistolet anglais de Manton ; je ne sais s'il pourra trouver à Paris
un arquebusier qui soit capable de lui en refaire un.
La comtesse fut trois ans entiers
sans voir personne ; hiver comme été, elle demeurait dans
sa maison de campagne, sortant à peine de sa chambre, et servie
par une mulâtresse qui connaissait sa liaison avec Saint-Clair, et
à laquelle elle ne disait pas deux mots par jour.
Au bout de trois ans, sa cousine
Julie revint d'un long voyage ; elle força la porte et trouva la
pauvre Mathilde si maigre et si pâle, qu'elle crut voir le cadavre
de cette femme qu'elle avait laissée belle et pleine de vie. Elle
parvint avec peine à la tirer de sa retraite, et à l'emmener
à Hyères. La comtesse y languit encore trois ou quatre mois,
puis elle mourut d'une maladie de poitrine causée par des chagrins
domestiques, comme dit le docteur M... qui lui donna des soins.
1830
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