MATEO FALCONE
Pospère Mérimée
(1803/1870)
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En sortant de Porto-Vecchio et se
dirigeant au nord-ouest vers l'intérieur de l'Ile, on voit le terrain
s'élever assez rapidement, et après trois heures de marche
par des sentiers tortueux, obstrués par de gros quartiers de rocs,
et quelquefois par des ravins, on se trouve sur le bord d'un maquis très
étendu. Le maquis est la patrie des bergers corses et de quiconque
s'est brouillé avec la justice. Il faut savoir que le laboureur
corse, pour s'épargner la peine de fumer son champ, met le feu à
une certaine étendue de bois: tant pis si la flamme se répand
plus loin que besoin n'est; arrive que pourra; on est sûr d'avoir
une bonne récolte en semant sur cette terre fertilisée par
les cendres des arbres qu'elle portait. Les épis enlevés,
car on laisse la paille, qui donnerait de la peine à recueillir,
les racines qui sont restées en terre sans se consumer poussent
au printemps suivant, des cépées très épaisses
qui, en peu d'années, parviennent à une hauteur de sept ou
huit pieds. C'est cette manière de taillis fourré qu'on nomme
maquis. Différentes espèces d'arbres et d'arbrisseaux le
composent, mêlés et confondus comme il plaît à
Dieu. Ce n'est que la hache à la main que l'homme s'y ouvrirait
un passage, et l'on voit des maquis si épais et si touffus, que
les mouflons eux-mêmes ne peuvent y pénétrer.
Si vous avez tué un homme, allez dans le maquis de Porto-Vecchio,
et vous y vivrez en sûreté, avec un bon fusil, de la poudre
et des balles; n'oubliez pas un manteau brun garni d'un capuchon, qui sert
de couverture et de matelas. Les bergers vous donnent du lait, du fromage
et des châtaignes, et vous n'aurez rien à craindre de la justice
ou des parents du mort, si ce n'est quand il vous faudra descendre à
la ville pour y renouveler vos munitions.
Mateo Falcone quand j'étais en Corse en 18.., avait sa maison à
une demie-lieue de ce maquis. C'était un homme assez riche pour
le pays; vivant noblement, c'est-à-dire sans rien faire, du produit
de ses troupeaux, que des bergers, espèces de nomades, menaient
paître çà et là sur les montagnes. Lorsque je
le vis, deux années après les événements que
je vais raconter, il me parut âgé de cinquante ans tout au
plus. Figurez-vous un homme petit, mais robuste, avec des cheveux crépus,
noirs comme le jais, un nez aquilin, les lèvres minces, les yeux
grands et vifs, et un teint couleur de revers de botte. Son habileté
au tir du fusil passait pour extraordinaire, même dans son pays,
où il y a tant de bons tireurs. Par exemple, Mateo n'aurait jamais
tiré sur un mouflon avec des chevrotines mais, à cent vingt
pas, il l'abattait d une balle dans la tête ou dans l'épaule,
à son choix. La nuit, il se servait de ses armes aussi facilement
que le jour, et l'on m'a cité de lui ce trait d'adresse qui paraîtra
incroyable à qui n'a pas voyagé en Corse .A quatre-vingts
pas, on plaçait une chandelle allumée derrière un
transparent de papier, large comme une assiette. Il mettait en joue, puis
on éteignait la chandelle et, au bout d'une minute dans l'obscurité
la plus complète, il tirait et perçait le transparent trois
fois sur quatre.
Avec un mérite aussi transcendant Mateo s'était attiré
une grande réputation. On le disait aussi bon ami que dangereux
ennemi: d'ailleurs serviable et faisant l'aumône,
Il vivait en paix avec tout le monde dans le district de Porto-Vecchio.
Mais on contait de lui qu'à Corte, où il avait pris femme,
il s'était débarrassé fort vigoureusement d'un rival
qui passait pour aussi redoutable en guerre qu'en amour: du moins on attribuait
à Mateo certain coup de fusil qui surprit ce rival comme il était
à se raser devant un petit miroir pendu à sa fenêtre.
L'affaire assoupie, Mateo se maria. Sa femme Giuseppa lui avait donné
d'abord trois filles (dont il enrageait), et enfin un fils, qu'il nomma
Fortunato: c'était l'espoir de sa famille, l'héritier du
nom. Les filles étaient bien mariées: leur père pouvait
compter au besoin sur les poignards et les escopettes de ses gendres. Le
fils n'avait que dix ans, mais il annonçait déjà d'heureuses
dispositions.
Un certain jour d'automne, Mateo sortit de bonne heure avec sa femme pour
aller visiter un de ses troupeaux dans une clairière du maquis.
Le petit Fortunato voulait l'accompagner, mais la clairière était
trop loin; d'ailleurs, il fallait bien que quelqu'un restât pour
garder la maison; le père refusa donc: on verra s'il n'eut pas lieu
de s'en repentir.
Il était absent depuis quelques heures et le petit Fortunato était
tranquillement étendu au soleil, regardant les montagnes bleues,
et pensant que, le dimanche prochain, il irait dîner à la
ville, chez son oncle le caporal, quand il fut soudainement interrompu
dans ses méditations par l'explosion d'une arme à feu. Il
se leva et se tourna du côté de la plaine d'où partait
ce bruit. D'autres coups de fusil se succédèrent tirés
à intervalles inégaux, et toujours de plus en plus rapprochés;
enfin, dans le sentier qui menait de la plaine à la maison de Mateo
parut un homme, coiffé d'un bonnet pointu comme en portent les montagnards,
barbu, couvert de haillons, et se traînant avec peine en s'appuyant
sur son fusil. Il venait de recevoir un coup de feu dans la cuisse.
Cet homme était un bandit, qui, étant parti de nuit pour
aller chercher de la poudre à la ville, était tombé
en route dans une embuscade de voltigeurs corses. Après une vigoureuse
défense, il était parvenu à faire sa retraite, vivement
poursuivi et tiraillant de rocher en rocher. Mais il avait peu d'avance
sur les soldats et sa blessure le mettait hors d'état de gagner
le maquis avant d'être rejoint.
Il s'approcha de Fortunato et lui dit:
« Tu es le fils de Mateo Falcone ?
Oui.
Moi, je suis Gianetto Sampiero. Je suis poursuivi par les collets jaunes.
Cache-moi, car je ne puis aller plus loin.
Et que dira mon père si je te cache sans sa permission ?
Il dira que tu as bien fait.
Qui sait ?
Cache-moi vite; ils viennent.
Attends que mon père soit revenu.
Que j'attende ? malédiction ! Ils seront ici dans cinq minutes.
Allons, cache-moi, ou je te tue. »
Fortunato lui répondit avec le plus grand sang-froid:
« Ton fusil est déchargé, et il n'y a plus de cartouches
dans ta carchera.
J'ai mon stylet.
Mais courras-tu aussi vite que moi ? »
Il fit un saut, et se mit hors d'atteinte.
« Tu n'es pas le fils de Mateo Falcone ! Me laisseras-tu donc arrêté
devant ta maison ? »
L'enfant parut touché
« Que me donneras-tu si je te cache ? » dit-il en se rapprochant.
« Ne crains rien. »
Aussitôt il fit un grand trou dans un tas de foin placé auprès
de la maison, Gianetto s'y blottit, et l'enfant le recouvrit de manière
à lui laisser un peu d'air pour respirer, sans qu'il fût possible
cependant de soupçonner que ce foin cachât un homme. Il s'avisa,
de plus, d'une finesse de sauvage assez ingénieuse. Il alla prendre
une chatte et ses petits, et les établit sur le tas de foin pour
faire croire qu'il n'avait pas été remué depuis peu.
Ensuite, remarquant des traces de sang sur le sentier près de la
maison, il les couvrit de poussière avec soin, et, cela fait, il
se recoucha au soleil avec la plus grande tranquillité.
Quelques minutes après, six hommes en uniforme brun à collet
jaune, et commandés par un adjudant, étaient devant la porte
de Mateo. Cet adjudant était quelque peu parent de Falcone. (On
sait qu'en Corse on suit les degrés de parenté beaucoup plus
loin qu'ailleurs.) Il se nommait Tiodoro Gamba: c'était un homme
actif, fort redouté des bandits dont il avait déjà
traqué plusieurs.
« Bonjour, petit cousin, dit-il à Fortunato en l'abordant;
Comme te voilà grandi ! As-tu vu passer un homme tout à l'heure
?
Oh ! je ne suis pas encore si grand que vous, mon cousin, répondit
l'enfant d'un air niais.
Cela viendra. Mais n'as-tu pas vu passer un homme, dis-moi ?
Si j'ai vu passer un homme?
Oui, un homme avec un bonnet pointu en velours noir, et une veste brodée
de rouge et de jaune ?
Un homme avec un bonnet pointu, et une veste brodée de rouge et
de jaune ?
Oui, réponds vite, et ne répète pas mes questions.
Ce matin, M. le curé est passé devant notre porte, sur
son cheval Piero. Il m'a demandé comment papa se portait, et je
lui ai répondu...
Ah! petit drôle, tu fais le malin ! Dis-moi vite par où
est passé Gianetto, car c'est lui que nous cherchons; et, j'en suis
certain, il a pris par ce sentier.
Qui sait ?
Qui sait ? C'est moi qui sais que tu l'as vu.
Est-ce qu'on voit les passants quand on dort ?
Tu ne dormais pas, vaurien; les coups de fusil t'ont réveillé.
Vous croyez donc, mon cousin, que vos fusils font tant de bruit ? L'escopette
de mon père en fait bien davantage.
Que le diable te confonde, maudit garnement! Je suis bien sûr que
tu as vu le Giametto. Peut-être même l'as-tu caché.
Allons, camarades, entrez dans cette maison, et voyez si notre homme n'y
est pas. Il n'allait plus que d'une patte, et il a trop de bon sens, le
coquin, pour avoir cherché à gagner le maquis en clopinant.
D'ailleurs, les traces de sang s'arrêtent ici.
Et que dira papa ? demanda Fortunato en ricanant; que dira-t-il s'il
sait qu'on est entré dans sa maison pendant qu'il était sorti
?
Vaurien ! dit l'adjudant Gamba en le prenant par l'oreille, sais-tu qu'il
ne tient qu'à moi de te faire changer de note ? Peut-être
qu'en te donnant une vingtaine de coups de plat de sabre tu parleras enfin.
»
Et Fortunato ricanait toujours.
« Mon père est Mateo Falcone ! dit-il avec emphase.
Sais-tu bien, petit drôle, que je puis t'emmener à Corte
ou à Bastia. Je te ferai coucher dans un cachot, sur la paille,
les fers aux pieds, et je te ferai guillotiner si tu ne dis où est
Gianetto Sanpiero. »
L'enfant éclata de rire à cette ridicule menace. Il répéta.
« Mon père est Mateo Falcone !
Adjudant, dit tout bas un des voltigeurs, ne nous brouillons pas avec
Mateo. »
Gamba paraissait évidemment embarrassé. Il causait à
voix basse avec ses soldats, qui avaient déjà visité
toute la maison Ce n'était pas une opération fort longue,
car la cabane d'un Corse ne consiste qu'en une seule pièce carrée.
L'ameublement se compose d'une table, de bancs, de coffres et d'ustensiles
de chasse ou de ménage. Cependant le Petit Fortunato caressait sa
chatte, et semblait jouir malignement de la confusion des voltigeurs et
de son cousin.
Un soldat s'approcha du tas de foin. Il vit la chatte, et donna un coup
de baïonnette dans le foin avec négligence, et haussant les
épaules, comme s'il sentait que sa précaution était
ridicule. Rien ne remua; et le visage de l'enfant ne trahit pas la plus
légère émotion.
L'adjudant et sa troupe se donnaient au diable; déjà ils
regardaient sérieusement du côté de la plaine, comme
disposés à s'en retourner par où ils étaient
venus, quand leur chef, convaincu que les menaces ne produiraient aucune
impression sur le fils de Falcone, voulut faire un dernier effort et tenter
le pouvoir des caresses et des présents.
« Petit cousin, dit-il, tu me parais un gaillard bien éveillé
! Tu iras loin. Mais tu joues un vilain jeu avec moi; et, si je ne craignais
de faire de la peine à mon cousin Mateo, le diable m'emporte ! je
t'emmènerais avec moi.
Bah!
Mais, quand mon cousin sera revenu, je lui conterai l'affaire, et, pour
ta peine d'avoir menti, il te donnera le fouet jusqu'au sang.
Savoir ?
Tu verras... Mais tiens... sois brave garçon, et ]e te donnerai
quelque chose.
Moi, mon cousin, je vous donnerai un avis: c'est que, si vous tardez
davantage, le Gianetto sera dans le maquis, et alors il faudra plus d'un
luron comme vous pour aller l'y chercher. »
L'adjudant tira de sa poche une montre d'argent qui valait bien dix écus;
et, remarquant que les yeux du petit Fortunato étincelaient en la
regardant, il lui dit an tenant la montre suspendue au bout de sa chaîne
d'acier:
« Fripon ! tu voudrais bien avoir une montre comme celle-ci suspendue
à ton col, et tu te promènerais dans les rues de Porto-Vecchio,
fier comme un paon; et les gens te demanderaient: « Quelle heure
est-il ? » et tu leur dirais: « Regardez à ma montre
»
Quand je serai grand, mon oncle le caporal me donnera une montre.
Oui; mais le fils de ton oncle en a déjà une... Pas aussi
belle que celle-ci, à la vérité... Cependant il est
plus jeune que toi. » L'enfant soupira. « Eh bien, la veux-tu
cette montre, petit cousin ? »
Fortunato, lorgnant la montre du coin de l'oeil, ressemblait à un
chat à qui l'on présente un poulet tout entier.
Et comme il sent qu'on se moque de lui, il n'ose y porter la griffe, et
de temps en temps, il détourne les yeux pour ne pas s'exposer à
succomber à la tentation; mais il se lèche les babines à
tout moment, il a l'air de dire à son maître: « Que
votre plaisanterie est cruelle ! »
Cependant l'adjudant Gamba semblait de bonne foi en présentant sa
montre. Fortunato n'avança pas la main; mais il lui dit avec un
sourire amer:
« Pourquoi vous moquez-vous de moi ?
Par Dieu ! je ne moque pas. Dis-moi seulement où est Giametto,
et cette montre est à toi. »
Fortunato laissa échapper un sourire d'incrédulité;
et, fixant ses yeux noirs sur ceux de l'adjudant, il s'efforçait
d'y lire la foi qu'il devait avoir en ses paroles.
« Que je perde mon épaulette, s'écria l'adjudant, si
je ne te donne pas la montre à cette condition ! les camarades sont
témoins; et je ne puis m'en dédire. »
En parlant ainsi, il approchait toujours la montre, tant qu'elle touchait
presque la Joue pâle de l'enfant. Celui-ci montrait bien sur sa figure
le combat que se livraient en son âme la convoitise et le respect
dû à l'hospitalité. Sa poitrine nue se soulevait avec
force, et il semblait près d'étouffer. Cependant la montre
oscillait, tournait, et quelquefois lui heurtait le bout du nez. Enfin,
peu à peu, sa main droite s'éleva vers la montre; le bout
de ses doigts la toucha; et elle pesait tout entière dans sa main
sans que l'adjudant lâchât pourtant le bout de la chaîne...
Le cadran était azuré... La boîte nouvellement fourbie...
au soleil, elle paraissait toute de feu, La tentation était trop
forte.
Fortunato leva aussi sa main gauche, et indiqua du pouce, par-dessus son
épaule, le tas de foin auquel il était adossé. L'adjudant
le comprit aussitôt. Il abandonna l'extrémité de la
chaîne; Fortunato se sentit seul possesseur de la montre. Il se leva
avec l'agilité d'un daim, et s'éloigna de dix pas du tas
de foin, que les voltigeurs se mirent aussitôt à culbuter.
On ne tarda pas à voir le foin s'agiter; et un homme sanglant, le
poignard à la main, en sortit; mais, comme il essayait de se lever
en pied, sa blessure refroidie ne lui permit plus de se tenir debout. Il
tomba L'adjudant se jeta sur lui et lui arracha son stylet. Aussitôt
on le garrotta fortement malgré sa résistance.
Gianetto, couché par terre et lié comme un fagot, tourna
la tête vers Fortunato qui s'était rapproché.
« Fils de... ! » lui dit-il avec plus de mépris que
de colère.
L'enfant lui jeta la pièce d'argent qu'il en avait reçue,
sentant qu'il avait cessé de la mériter; mais le proscrit
n'eut pas l'air de faire attention à ce mouvement. Il dit avec beaucoup
de sang-froid à l'adjudant:
« Mon cher Gamba, je ne puis marcher; vous allez être obligé
de me porter à la ville.
Tu courais tout à l'heure plus vite qu'un chevreuil, repartit
le cruel vainqueur; mais sois tranquille: je suis si content de te tenir,
que je te porterais une lieue sur mon dos sans être fatigué.
Au reste, mon camarade, nous allons te faire une litière avec des
branches et ta capote; et à la ferme de Crespoli nous trouverons
des chevaux.
Bien, dit le prisonnier; vous mettrez aussi un peu de paille sur votre
litière, pour que je sois plus commodément.
Pendant que les voltigeurs s'occupaient, les uns à faire une espèce
de brancard avec des branches de châtaignier, les autres à
panser la blessure de Gianetto, Mateo Falcone et sa femme parurent tout
d'un coup au détour d'un sentier qui conduisait au maquis. La femme
s'avançait courbée péniblement sous le poids d'un
énorme sac de châtaignes, tandis que son mari se prélassait,
ne portant qu'un fusil à la main et un autre en bandoulière;
car il est indigne d'un homme de porter d'autre fardeau que ses armes.
A la vue des soldats, la première pensée de Mateo fut qu'ils
venaient pour l'arrêter. Mais pourquoi cette idée ? Mateo
avait-il donc quelques démêlés avec la Justice ? Non.
Il jouissait d'une bonne réputation. C'était, comme on dit,
un particulier bien famé; mais il était Corse et montagnard,
et il y a peu de Corses montagnards qui, en scrutant bien leur mémoire,
n'y trouvent quelque peccadille, telle que coups de fusil, coups de stylet
et autres bagatelles. Mateo, plus qu'un autre, avait la conscience nette;
car depuis plus de dix ans il n'avait dirigé son fusil contre un
homme; mais toutefois il était prudent, et il se mit en posture
de faire une belle défense, s'il en était besoin.
« Femme, dit-il à Giuseppa, mets bas ton sac et tiens-toi
prête.»
Elle obéit sur-le-champ. Il lui donna le fusil qu'il avait en bandoulière
et qui aurait pu le gêner. Il arma celui qu'il avait à la
main, et il s'avança lentement vers sa maison, longeant les arbres
qui bordaient le chemin, et prêt, à la moindre démonstration
hostile, à se jeter derrière le plus gros tronc, d'où
il aurait pu faire feu à couvert. Sa femme marchait sur ses talons,
tenant son fusil de rechange et sa giberne. L emploi d'une bonne ménagère,
en cas de combat, est de charger les armes de son mari.
D'un autre côté, I'adjudant était fort en peine en
voyant Mateo s'avancer ainsi, à pas comptés, le fusil en
avant et le doigt sur la détente.
« Si par hasard, pensa-t-il, Mateo se trouvait parent de Gianetto,
ou s'il était son ami, et qu'il voulût le défendre,
les bourres de ses deux fusils arriveraient à deux d'entre nous,
aussi sûr qu'une lettre à la poste, et s'il me visait, nonobstant
la parenté !... »
Dans cette perplexité, il prit un parti fort courageux, ce fut de
s'avancer seul vers Mateo pour lui conter l'affaire, en l'abordant comme
une vieille connaissance; mais le court intervalle qui le séparait
de Mateo lui parut terriblement long.
« Holà ! eh ! mon vieux camarade, criait-il, comment cela
va-t-il, mon brave ? C'est moi, je suis Gamba, ton cousin. »
Mateo, sans répondre un mot, s'était arrêté,
et, à mesure que l'autre parlait, il relevait doucement le canon
de son fusil, de sorte qu'il était dirigé vers le ciel au
moment où l'adjudant le joignit.
« Bonjour, frère, dit l'adjudant en lui tendant la main. Il
y a bien longtemps que je ne t'ai vu.
Bonjour, frère !
J'étais venu pour te dire bonjour en passant, et à ma cousine
Pepa. Nous avons fait une longue traite aujourd'hui; mais il ne faut pas
plaindre notre fatigue, car nous avons fait une fameuse prise. Nous venons
d'empoigner Gianetto Sanpiero.
Dieu soit loué ! s'écria Giuseppa. Il nous a volé
une chèvre laitière la semaine passée. » Ces
mots réjouirent Gamba.
« Pauvre diable ! dit Mateo, il avait faim.
Le drôle s'est défendu comme un lion, poursuivit l'adjudant
un peu mortifié; il m'a tué un de mes voltigeurs, et, non
content de cela, il a cassé le bras au caporal Chardon; mais il
n'y a pas grand mal, ce n'était qu'un Français... Ensuite,
il s'était si bien caché, que le diable ne l'aurait pu découvrir,
Sans mon petit cousin Fortunato, Je ne l'aurais jamais pu trouver.
Fortunato ! s'écria Mateo.
Fortunato ! répéta Giuseppa.
Oui, le Gianetto s'était caché sous ce tas de foin là-bas;
mais mon petit cousin m'a montré la malice. Aussi je le dirai à
son oncle le caporal, afin qu'il lui envoie un beau cadeau pour sa peine.
Et son nom et le tien seront dans le rapport que j'enverrai à M.
l'avocat général.
Malédiction ! » dit tout bas Mateo.
Ils avaient rejoint le détachement. Giametto était déjà
couché sur la litière et prêt à partir. Quand
il vit Mateo en la compagnie de Gamba, il sourit d'un sourire étrange;
puis, se tournant vers la porte de la maison, il cracha sur le seuil en
disant:
« Maison d'un traître ! »
Il n'y avait qu'un homme décidé à mourir qui eût
osé prononcer le mot de traître en l'appliquant à Falcone.
Un bon coup de stylet, qui n'aurait pas eu besoin d'être répété,
aurait immédiatement payé l'insulte. Cependant Mateo ne fit
pas d'autre geste que celui de porter sa main à son front comme
un homme accablé.
Fortunato était entré dans la maison en voyant arriver son
père. Il reparut bientôt avec une jatte de lait, qu'il présenta
les yeux baissés à Gianetto.
« Loin de moi! »lui cria le proscrit d'une voix foudroyante.
Puis, se tournant vers un des voltigeurs:
« Camarade, donne-moi à boire », dit-il. Le soldat remit
sa gourde entre ses mains, et le bandit but l'eau que lui donnait un homme
avec lequel il venait d'échanger des coups de fusil. Ensuite il
demanda qu'on lui attachât les mains de manière qu'il les
eût croisées sur sa poitrine, au lieu de les avoir liées
derrière le dos.
« J'aime, disait-il, à être couché à mon
aise. »
On s'empressa de le satisfaire; puis l'adjudant donna le signal du départ,
dit adieu à Mateo, qui ne lui répondit pas, et descendit
au pas accéléré vers la plaine.
Il se passa près de dix minutes avant que Mateo ouvrît la
bouche. L'enfant regardait d'un oeil inquiet tantôt sa mère
et tantôt son père, qui, s'appuyant sur son fusil, le considérait
avec une expression de colère concentrée.
« Tu commences bien ! dit enfin Mateo d'une voix calme, mais effrayante
pour qui connaissait l'homme.
Mon père ! s'écria l'enfant en s'avançant les larmes
aux yeux comme pour se jeter à ses genoux.
Mais Mateo lui cria:
« Arrière de moi ! »
Et l'enfant s'arrêta et sanglota, immobile, à quelques pas
de son père.
Giuseppa s'approcha. Elle venait d'apercevoir la chaîne de la montre,
dont un bout sortait de la chemise de Fortunato.
« Qui t'a donné cette montre ? demanda-t-elle d'un ton sévère.
Mon cousin l'adjudant. »
Falcone saisit la montre, et, la jetant avec force contre une pierre, il
la mit en mille pièces.
« Femme, dit-il, cet enfant est-il de moi ? »
Les joues brunes de Giuseppa devinrent d'un rouge de brique.
« Que dis-tu, Mateo ? et sais-tu bien à qui tu parles ?
Eh bien, cet enfant est le premier de sa race qui ait fait une trahison.
» Les sanglots et les hoquets de Fortunato redoublèrent, et
Falcone tenait ses yeux de lynx toujours attachés sur lui. Enfin
il frappa la terre de la crosse de son fusil, puis le jeta sur son épaule
et reprit le chemin du maquis en criant à Fortuuato de le suivre.
L'enfant obéit. Giuseppa courut après Mateo et lui saisit
le bras.
« C'est ton fils, lui dit-elle d'une voix tremblante en attachant
ses yeux noirs sur ceux de son mari, comme pour lire ce qui se passait
dans son âme.
Laisse-moi, répondit Mateo: je suis son père.»
Giuseppa entra en pleurant dans sa cabane. Elle se jeta à genoux
devant une image de la vierge et pria avec ferveur. Cependant Falcone marcha
quelque deux cents pas dans le sentier et ne s'arrêta que dans un
petit ravin où il descendit. Il sonda la terre avec la crosse de
son fusil et la trouva molle et facile à creuser. L'endroit lui
parut convenable pour son dessein.
« Fortumato, va auprès de cette grosse pierre. » L'enfant
fit ce qu'il lui commandait, puis il s'agenouilla.
« Dis tes prières.
Mon père, mon père, ne me tuez pas.
Dis tes prières ! » répéta Mateo d'une voix
terrible.
L'enfant, tout en balbutiant et en sanglotant, récita le Pater et
le Credo. Le père, d'une voix forte, répondait Amen ! à
la fin de chaque prière.
« Sont-ce là toutes les prières que tu sais ?
Mon père, je sais encore l'Ave Maria et la litanie que ma tante
m'a apprise.
Elle est bien longue, n'importe.»
L'enfant acheva la litanie d'une voix éteinte.
« As-tu fini ?
Oh ! mon père, grâce ! pardonnez-moi ! Je ne le ferai plus
! Je prierai tant mon cousin le caporal qu'on fera grâce au Giametto
! »
Il parlait encore; Mateo avait armé son fusil et le couchait en
joue en lui disant:
« Que Dieu te pardonne ! »
L'enfant fit un effort désespéré pour se relever et
embrasser les genoux de son père; mais il n'en eut pas le temps.
Mateo fit feu, et Fortunato tomba roide mort.
Sans jeter un coup d'oeil sur le cadavre, Mateo reprit le chemin de sa
maison pour aller chercher une bêche afin d'enterrer son fils. Il
avait fait à peine quelques pas qu'il rencontra Giuseppa, qui accourait
alarmée du coup de feu.
« Qu'as-tu fait ? s'écria-t-elle.
Justice.
Où est-il ?
Dans le ravin. Je vais l'enterrer, il est mort en chrétien; je
lui ferai chanter une messe. Qu'on dise à mon gendre Tiodoro Bianchi
de venir demeurer avec nous. »
© Prosper Mérimée
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