Le
Petit Chose
Alphonse
DAUDET (1840-1897)
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PREMIERE
PARTIE
Chapitre I
LA FABRIQUE
Je suis né le 13 mai 18..., dans une ville du Languedoc où
l'on trouve, comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil,
pas mal de poussière, un couvent de carmélites et deux ou
trois monuments romains.
Mon père, M. Eyssette, qui faisait à cette époque
le commerce des foulards, avait, aux portes de la ville, une grande fabrique
dans un pan de laquelle il s'était taillé une habitation
commode, tout ombragée de platanes, et séparée des
ateliers par un vaste jardin.
C'est là que je suis venu au monde et que j'ai passé
les premières, les seules bonnes années de ma vie.
Aussi ma mémoire reconnaissante a-t-elle gardé du jardin,
de la fabrique et des platanes un impérissable souvenir, et lorsque
à la ruine de mes parents il m'a fallu me séparer de ces
choses, je les ai positivement regrettées comme des êtres.
Je dois dire, pour commencer, que ma naissance ne porta pas bonheur
à la maison Eyssette. La vieille Annou, notre cuisinière,
m'a souvent conté depuis comme quoi mon père, en voyage à
ce moment, reçut en même temps la nouvelle de mon apparition
dans le monde et celle de la disparition d'un de ses clients de Marseille,
qui lui emportait plus de quarante mille francs ; si bien que M. Eyssette,
heureux et désolé du même coup, se demandait, comme
l'autre, s'il devait pleurer pour la disparition du client de Marseille,
ou rire pour l'heureuse arrivée du Petit Daniel... Il fallait pleurer,
mon bon monsieur Eyssette, il fallait pleurer doublement.
C'est une vérité, je fus la mauvaise étoile de
mes parents. Du jour de ma naissance, d'incroyables malheurs les assaillirent
par vingt endroits. D'abord nous eûmes donc le client de Marseille,
puis deux fois le feu dans la même année, puis la grève
des ourdisseuses, puis notre brouille avec l'oncle Baptiste?, puis un procès
très coûteux avec nos marchands de couleurs, puis, enfin,
la révolution de 18..., qui nous donna le coup de grâce.
A partir de ce moment, la fabrique ne battit plus que d'une aile ;
petit à petit, les ateliers se vidèrent :
chaque semaine un métier à bas, chaque mois une table
d'impression de moins. C'était pitié de voir la vie s'en
aller de notre maison comme d'un corps malade, lentement, tous les jours
un peu. Une fois, on n'entra plus dans les salles du second. Une autre
fois, la cour du fond fut condamnée. Cela dura ainsi pendant deux
ans ; pendant deux ans, la fabrique agonisa. Enfin, un jour, les ouvriers
ne vinrent plus, la cloche des ateliers ne sonna pas, le puits à
roue cessa de grincer, l'eau des grands bassins, dans lesquels on lavait
les tissus, demeura immobile, et bientôt, dans toute la fabrique,
il ne resta plus que M. et Mme Eyssette, la vieille Annou, mon frère
Jacques et moi ; puis, là-bas, dans le fond, pour garder les ateliers,
le concierge Colombe et son fils le petit Rouget.
C'était fini, nous étions ruinés.
J'avais alors six ou sept ans. Comme j'étais très frêle
et maladif, mes parents n'avaient pas voulu m'envoyer à l'école.
Ma mère m'avait seulement appris à lire et à écrire,
plus quelques mots d'espagnol et deux ou trois airs de guitare, à
l'aide desquels on m'avait fait, dans la famille, une réputation
de petit prodige. Grâce à ce système d'éducation,
je ne bougeais jamais de chez nous, et je pus assister dans tous ses détails
à l'agonie de la maison Eyssette. Ce spectacle me laissa froid,
je l'avoue ; même je trouvai à notre ruine ce côté
très agréable que je pouvais gambader à ma guise par
toute la fabrique, ce qui, du temps des ouvriers, ne m'était permis
que le dimanche. Je disais gravement au petit Rouget:
Maintenant, la fabrique est à moi ; on me l'a donnée
pour jouer. Et le petit Rouget me croyait. Il croyait tout ce que je
lui disais, cet imbécile.
A la maison, par exemple, tout le monde ne prit pas notre débâcle
aussi gaiement. Tout à coup, M. Eyssette devint terrible : c'était
dans l'habitude une nature enflammée, violente, exagérée,
aimant les cris, la casse et les tonnerres ; au fond, un très excellent
homme, ayant seulement la main leste, le verbe haut et l'impérieux
besoin de donner le tremblement à tout ce qui l'entourait. La mauvaise
fortune, au lieu de l'abattre, l'exaspéra. Du soir au matin, ce
fut une colère formidable qui, ne sachant à qui s'en prendre,
s'attaquait à tout, au soleil, au mistral, à Jacques, à
la vieille Annou, à la Révolution, oh! surtout à la
Révolution!... A entendre mon père, vous auriez juré
que cette révolution de 18..., qui nous avait mis à mal,
était spécialement dirigée contre nous. Aussi, je
vous prie de croire que les révolutionnaires n'étaient pas
en odeur de sainteté dans la maison Eyssette. Dieu sait ce que nous
avons dit de ces messieurs dans ce temps. là... Encore aujourd'hui,
quand le vieux papa Eyssette (que Dieu me le conserve !) sent venir son
accès de goutte, il s'étend péniblement sur sa chaise
longue, et nous l'entendons dire : Oh! ces révolutionnaires !...
A l'époque dont je vous parle, M. Eyssette n'avait pas la goutte,
et la douleur de se voir ruiné en avait fait un homme terrible que
personne ne pouvait approcher. Il fallut le saigner deux fois en quinze
jours. Autour de lui, chacun se taisait ; on avait peur.
A table, nous demandions du pain à voix basse. On n'osait pas
même pleurer devant lui. Aussi, dès qu'il avait tourné
les talons, ce n'était qu'un sanglot, d'un bout de la maison à
l'autre ; ma mère, la vieille Annou, mon frère Jacques et
aussi mon grand frère l'abbé, lorsqu'il venait nous voir,
tout le monde s'y mettait. Ma mère, cela se conçoit, pleurait
de voir M. Eyssette malheureux ; l'abbé et la vieille Annou pleuraient
de voir pleurer Mme Eyssette ; quant à Jacques, trop jeune encore
pour comprendre nos malheurs - il avait à peine deux ans de plus
que moi - il pleurait par besoin, pour le plaisir.
Un singulier enfant que mon frère Jacques; en voilà un
qui avait le don des larmes! D'aussi loin qu'il me souvienne, je le vois
les yeux rouges et la joue ruisselante. Le soir, le matin, de jour, de
nuit, en classe, à la maison, en promenade, il pleurait sans cesse,
il pleurait partout. Quand on lui disait :
Qu'as-tu? il répondait en sanglotant: Je n'ai rien. Et,
le plus curieux, c'est qu'il n'avait rien. Il pleurait comme on se mouche,
plus souvent, voilà tout. Quelquefois M. Eyssette, exaspéré,
disait à ma mère: Cet enfant est ridicule, regardez-le...
c'est un fleuve. A quoi Mme Eyssette répondait de sa voix douce:
Que veux-tu, mon ami ? cela passera en grandissant ; à son âge,
j'étais comme lui. En attendant, Jacques grandissait; il grandissait
beaucoup même, et cela ne lui passait pas. Tout au contraire, la
singulière aptitude qu'avait cet étrange garçon à
répandre sans raison des averses de larmes allait chaque jour en
augmentant. Aussi la désolation de nos parents lui fut une grande
fortune... C'est pour le coup qu'il s'en donna de sangloter à son
aise, des journées entières, sans que personne vînt
lui dire :
Qu'as-tu ? En somme, pour Jacques comme pour moi, notre ruine avait
son joli côté.
Pour ma part, j'étais très heureux. On ne s'occupait
plus de moi. J'en profitais pour jouer tout le jour avec Rouget parmi les
ateliers déserts, où nos pas sonnaient comme dans une église,
et les grandes cours abandonnées, que l'herbe envahissait déjà,
Ce jeune Rouget, fils du concierge Colombe, était un gros garçon
d'une douzaine d'années, fort comme un boeuf, dévoué
comme un chien, bête comme une oie et remarquable surtout par une
chevelure rouge, à laquelle il devait son surnom de Rouget. Seulement,
je vais vous dire: Rouget, pour moi, n'était pas Rouget. Il était
tout à tour mon fidèle Vendredi, une tribu de sauvages, un
équipage révolté, tout ce qu'on voulait. Moi-même,
en ce temps-là, je ne m'appelais pas Daniel Eyssette: j'étais
cet homme singulier, vêtu de peaux de bêtes, dont on venait
de me donner les aventures, master Crusoé lui-même. Douce
folie! Le soir, après souper, je relisais mon Robinson, je l'apprenais
par coeur ; le jour, je le jouais, je le jouais avec rage, et tout ce qui
m'entourait, je l'enrôlais dans ma comédie. La fabrique n'était
plus la fabrique ; c'était mon île déserte, oh! bien
déserte.
Les bassins jouaient le rôle d'Océan. Le jardin faisait
une forêt vierge. Il y avait dans les platanes un tas de cigales
qui étaient de la pièce et qui ne le savaient pas .
Rouget, lui non plus, ne se doutait guère de l'importance de
son rôle. Si on lui avait demandé ce que c'était que
Robinson, on l'aurait bien embarrassé; pourtant je dois dire qu'il
tenait son emploi avec la plus grande conviction, et que, pour imiter le
rugissement des sauvages, il n'y en avait pas comme lui.
Où avait-il appris ? Je l'ignore... Toujours est-il que ces
grands rugissements de sauvage qu'il allait chercher dans le fond de sa
gorge, en agitant sa forte crinière rouge, auraient fait frémir
les plus braves.
Moi-même, Robinson, j'en avais quelquefois le coeur bouleversé,
et j'étais obligé de lui dire à voix basse! Pas
si fort, Rouget, tu me fais peur. Malheureusement, si Rouget, imitait
le cri des sauvages très bien, il savait encore mieux dire les gros
mots d'enfants de la rue et jurer le nom de Notre-Seigneur. Tout en jouant,
j'appris à faire comme lui, et un jour, en pleine table, un formidable
juron m'échappa je ne sais comment, Consternation générale
! Qui t'a appris cela ? Où l'as-tu entendu ? Ce fut un événement.
M. Eyssette parla tout de suite de me mettre dans une maison de correction
; mon grand frère l'abbé dit qu'avant toute chose on devait
m'envoyer à confesse, puisque j'avais l'âge de raison. On
me mena à confesse. Grande affaire! Il fallait ramasser dans tous
les coins de ma conscience un tas de vieux péchés qui traînaient
là depuis sept ans. Je ne dormis pas de deux nuits ; c'est qu'il
y en avait toute une panerée de ces diables de péchés
; j'avais mis les plus petits dessus, mais c'est égal, les autres
se voyaient, et lorsque, agenouillé dans la petite armoire de chêne,
il fallut montrer tout cela au curé des Récollets , je crus
que je mourrais de peur et de confusion...
Ce fut fini. Je ne voulus plus jouer avec Rouget ; je savais maintenant,
c'est saint Paul qui l'a dit et le curé des Récollets me
le répéta, que le démon rôde éternellement
autour de nous comme un lion, quaerens quem devoret? Oh ! ce quaerens quem
devoret, quelle impression il me fit! Je savais aussi que cet intrigant
de Lucifer prend tous les visages qu'il veut pour vous tenter; et vous
ne m'auriez pas ôté de l'idée qu'il s'était
caché dans la peau de Rouget pour m'apprendre à jurer le
nom de Dieu. Aussi, mon premier soin, en rentrant à la fabrique,
fut d'avertir Vendredi qu'il eût à rester chez lui dorénavant.
Infortuné Vendredi ! Cet ukase lui creva, le coeur, mais il s'y
conforma sans une plainte. Quelquefois je l'apercevais debout, sur la porte
de la loge, du côté des ateliers ; il se tenait là
tristement ; et lorsqu'il voyait que je le regardais, le malheureux poussait
pour m'attendrir les plus effroyables rugissements, en agitant sa crinière
flamboyante ; mais plus il rugissait, plus je me tenais loin. Je trouvais
qu'il ressemblait au fameux lion quaerens. Je lui criais: Va-t'en! tu
me fais horreur. Rouget s'obstina à rugir ainsi pendant quelques
jours ; puis, un matin, son père, fatigué de ses rugissements
à domicile, l'envoya rugir en apprentissage, et je ne le revis plus.
Mon enthousiasme pour Robinson n'en fut pas un instant refroidi. Tout
juste vers ce temps-là, l'oncle Baptiste se dégoûta
subitement de son perroquet et me le donna. Ce perroquet remplaça
Vendredi. Je l'installai dans une belle cage au fond de ma résidence
d'hiver ; et me voilà, plus Crusoé que jamais, passant
mes journées en tête-à-tête avec cet intéressant
volatile et cherchant à lui faire dire : Robinson, mon pauvre
Robinson! Comprenez-vous cela ?
Ce perroquet, que l'oncle Baptiste m'avait donné pour se débarrasser
de son éternel bavardage, s'obstina à ne pas parler dès
qu'il fut à moi... Pas plus mon pauvre Robinson qu'autre chose;
jamais je n'en pus rien tirer. Malgré cela, je l'aimais beaucoup
et j'en avais le plus grand soin.
Nous vivions ainsi, mon perroquet et moi, dans la plus austère
solitude, lorsqu'un matin il m'arriva une chose vraiment extraordinaire.
Ce jour-là, j'avais quitté ma cabane de bonne heure et je
faisais, armé jusqu'aux dents, un voyage d'exploration à
travers mon île... Tout à coup, je vis venir de mon côté
un groupe de trois ou quatre personnes, qui parlaient à voix très
haute et gesticulaient vivement. Juste Dieu ! des hommes dans mon île!
Je n'eus que le temps de me jeter derrière un bouquet de lauriers
roses, et à plat ventre, s'il vous plaît... Les hommes passèrent
près de moi sans me voir... Je crus distinguer la voix du concierge
Colombe, ce qui me rassura un peu ; mais, c'est égal, dès
qu'ils furent loin je sortis de ma cachette et je les suivis à distance
pour voir ce que tout cela deviendrait...
Ces étrangers restèrent longtemps dans mon île.
Ils la visitèrent d'un bout à l'autre dans tous ses détails.
Je les vis entrer dans mes grottes et sonder avec leurs cannes la profondeur
de mes océans. De temps en temps ils s'arrêtaient et remuaient
la tête.
Toute ma crainte était qu'ils ne vinssent à découvrir
mes résidences... Que serais-je devenu, grand Dieu !
Heureusement, il n'en fut rien, et au bout d'une demi-heure, les hommes
se retirèrent sans se douter seulement que l'île était
habitée. Dès qu'ils furent partis, je courus m'enfermer dans
une de mes cabanes, et passai là le reste du jour à me demander
quels étaient ces hommes et ce qu'ils étaient venus faire.
J'allais le savoir bientôt.
Le soir, à souper, M. Eyssette nous annonça solennellement
que la fabrique était vendue, et que, dans un mois, nous partirions
tous pour Lyon, où nous allions demeurer désormais.
Ce fut un coup terrible. Il me sembla que le ciel croulait. La fabrique
vendue!... Eh bien, et mon île, mes grottes, mes cabanes ? Hélas
! l'île, les grottes, les cabanes, M. Eyssette avait tout vendu ;
il fallait tout quitter. Dieu, que je pleurais !...
Pendant un mois, tandis qu'à la maison on emballait les glaces,
la vaisselle, je me promenais triste et seul dans ma chère fabrique,
Je n'avais plus le coeur à jouer, vous pensez... oh! non... J'allais
m'asseoir dans tous les coins, et regardant les objets autour de moi, je
leur parlais comme à des personnes; je disais aux platanes : Adieu,
mes chers amis! et aux bassins : C'est fini, nous ne nous verrons plus
! Il y avait dans le fond du jardin un grand grenadier dont les belles
fleurs rouges s'épanouissaient au soleil. Je lui dis en sanglotant
: Donne-moi une de tes fleurs. Il me la donna. Je la mis dans ma poitrine,
en souvenir de lui. J'étais très malheureux.
Pourtant, au milieu de cette grande douleur, deux choses me faisaient
sourire : d'abord la pensée de monter sur un navire, puis la permission
qu'on' m'avait donnée d'emporter mon perroquet avec moi.
Je me disais que Robinson avait quitté son île dans des
conditions à peu près semblables, et cela me donnait du courage
.
Enfin, le jour du départ arriva. M. Eyssette était déjà
à Lyon depuis une semaine. Il avait pris les devant avec les gros
meubles. Je partis donc en compagnie de Jacques, de ma mère et de
la vieille Annou. Mon grand frère l'abbé ne partait pas,
mais il nous accompagna jusqu'à la diligence de Beaucaire?, et aussi
le concierge Colombe nous accompagna. C'est lui qui marchait devant en
poussant une énorme brouette chargée de malles. Derrière
venait mon frère l'abbé, donnant le bras à Mme Eyssette.
Mon pauvre abbé, que je ne devais plus revoir !
La vieille Annou marchait ensuite, flanquée d'un énorme
parapluie bleu et de Jacques, qui était bien content d'aller à
Lyon, mais qui sanglotait tout de même... Enfin, à la queue
de la colonne venait Daniel Eyssette, portant gravement la cage du perroquet
et se retournant à chaque pas du côté de sa chère
fabrique.
A mesure que la caravane s'éloignait, l'arbre aux grenades se
haussait tant qu'il pouvait par-dessus les murs du jardin pour la voir
encore une fois... Les platanes agitaient leurs branches en signe d'adieu...
Daniel Eyssette, très ému, leur envoyait des baisers
à tous, furtivement et du bout des doigts.
Je quittai mon île le 30 septembre 18...
Chapitre II
LES BABAROTRES
Oh choses de mon enfance, quelle impression VOUS m'avez laissée
! Il me semble que c'est hier, ce voyage sur le Rhône. Je vois encore
le bateau, ses passagers, son équipage ; j'entends le bruit des
roues et le sifflet de la machine. Le capitaine s'appelait Géniès,
le maître coq Montélimart. On n'oublie pas ces choses là.
La traversée dura trois jours. Je passai ces trois jours sur
le pont, descendant au salon juste pour manger et dormir. Le reste du temps,
j'allais me mettre à la pointe extrême du navire, près
de l'ancre.
Il y avait là une grosse cloche qu'on sonnait en entrant dans
les villes : je m'asseyais à côté de cette cloche,
parmi des tas de cordes ; je posais la cage du perroquet entre mes jambes
et je regardais. Le Rhône était si large qu'on voyait à
peine ses rives.
Moi, je l'aurais voulu encore plus large, et qu'il se fût appelé
: la mer! Le ciel riait, l'onde était verte.
Des grandes barques descendaient au fil de l'eau. Des mariniers, guéant
le fleuve à dos de mules, passaient près de nous en chantant.
Parfois, le bateau longeait quelque île bien touffue, couverte de
joncs et de saules: Oh! une île déserte! me disais-je dans
moi-même ; et je la dévorais des yeux...
Vers la fin du troisième jour, je crus que nous allions avoir
un grain. Le ciel s'était assombri subitement ; un brouillard épais
dansait sur le fleuve ; à l'avant du navire on avait allumé
une grosse lanterne, et, ma foi, en présence de tous ces symptômes,
je commençais à être ému... A ce moment, quelqu'un
dit près de moi : Voilà Lyon! En même temps la grosse
cloche se mit à sonner. C'était Lyon.
Confusément, dans le brouillard, je vis des lumières
briller sur l'une et sur l'autre rive ; nous passâmes sous un pont,
puis sous un autre. A chaque fois l'énorme tuyau de la cheminée
se courbait en deux et crachait des torrents d'une fumée noire qui
faisait tousser... Sur le bateau, c'était un remue-ménage
effroyable. Les passagers cherchaient leurs malles ; les matelots juraient
en roulant des tonneaux dans l'ombre. Il pleuvait...
Je me hâtai de rejoindre ma mère, Jacques et la vieille
Annou qui étaient à l'autre bout du bateau, et nous voilà
tous les quatre, serrés les uns contre les autres, sous le grand
parapluie d'Annou, tandis que le bateau se rangeait au long des quais et
que le débarquement commençait, En vérité,
si M. Eyssette n'était pas venu nous tirer de là, je crois
que nous n'en serions jamais sortis.
Il arriva vers nous, à tâtons, en criant : Qui vive!
qui vive ! A ce qui vive ! bien connu, nous répondîmes
: amis! tous les quatre à la fois avec un bonheur, un soulagement
inexprimable... M. Eyssette nous embrassa lestement, prit mon frère
d'une main, moi de l'autre, dit aux femmes : Suivez-moi! et en route...
Ah! c'était un homme.
Nous avancions avec peine ; il faisait nuit, le pont glissait. A chaque
pas, on se heurtait contre des caisses... Tout à coup, du bout du
navire, une voix stridente, éplorée, arrive jusqu'à
nous: Robinson! Robinson! disait la voix.
Ah ! mon Dieu ! m'écriai-je ; et j'essayai de dégager
ma main de celle de mon père ; lui, croyant que j'avais glissé,
me serra plus fort.
La voix reprit, plus stridente encore, et plus éplorée
: Robinson! mon pauvre Robinson! Je fis un nouvel effort pour dégager
ma main. Mon perroquet, criai-je, mon perroquet! - Il parle donc maintenant
? dit Jacques.
S'il parlait, je crois bien; on l'entendait d'une lieue. Dans mon trouble,
je l'avais oublié là-bas, tout au bout du navire, près
de l'ancre, et c'est de là qu'il m'appelait, en criant de toutes
ses forces : Robinson ! Robinson ! mon pauvre Robinson ! Malheureusement
nous étions loin; le capitaine criait : Dépêchons-nous.
Nous viendrons le chercher demain, dit M. Eyssette, sur les bateaux,
rien ne s'égare. Et là-dessus, malgré mes larmes,
il m'entraîna. Pécaire! le lendemain on l'envoya chercher
et on ne le trouva pas...
Jugez de mon désespoir : plus de Vendredi! plus de perroquet
! Robinson n'était plus possible. Le moyen, d'ailleurs, avec la
meilleure volonté du monde, de se forger une île déserte,
à un quatrième étage, dans une maison sale et humide,
rue Lanterne ?
Oh ! l'horrible maison ! Je la verrai toute ma vie :
l'escalier était gluant ; la cour ressemblait à un puits
; le concierge, un cordonnier, avait son échoppe contre la pompe...
C'était hideux.
Le soir de notre arrivée, la vieille Annou, en s'installant
dans sa cuisine, poussa un cri de détresse :
Les babarottes ! les babarottes ! Nous accourûmes. Quel spectacle!...
La cuisine était pleine de ces vilaines bêtes ; il y en avait
sur la crédence, au long des murs, dans les tiroirs, sur la cheminée,
dans le buffet, partout. Sans le vouloir, on en écrasait. Pouah
! Annou en avait déjà tué beaucoup ; mais plus elle
en tuait, plus il en venait. Elles arrivaient par le trou de l'évier,
on boucha le trou de l'évier ; mais le lendemain soir elles revinrent
par un autre endroit, on ne sait d'où. Il fallut avoir un chat exprès
pour les tuer, et toutes les nuits c'était dans la cuisine une effroyable
boucherie.
Les babarottes me firent haïr Lyon dés le premier soir.
Le lendemain, ce fut bien pis. Il fallait prendre des habitudes nouvelles
; les heures des repas étaient changées... Les pains n'avaient
pas la même forme que chez nous. On les appelait des couronnes.
En voilà un nom !
Chez les bouchers, quand la vieille Annou demandait une carbonadel,
l'étalier lui riait au nez; il ne savait pas ce que c'était
une carbonade, ce sauvage !... Ah ! je me suis bien ennuyé.
Le dimanche, pour nous égayer un peu, nous allions nous promener
en famille sur les quais du Rhône, avec des parapluies. Instinctivement
nous nous dirigions toujours vers le Midi, du côté de Perrache.
Il me semble que cela nous rapproche du pays , disait ma mère,
qui languissait encore plus que moi... Ces promenades de famille étaient
lugubres. M. Eyssette grondait. Jacques pleurait tout le temps, moi je
me tenais toujours derrière; je ne sais pas pourquoi, j'avais honte
d'être dans la rue, sans douté parce que nous étions
pauvres.
Au bout d'un mois, la vieille Annou tomba malade.
Les brouillards la tuaient ; on dut la renvoyer dans le Midi. Cette
pauvre fille, qui aimait ma mère à la passion, ne pouvait
pas se décider à nous quitter. Elle suppliait qu'on la gardât,
promettant de ne pas mourir. Il fallut l'embarquer de force. Arrivée
dans le Midi, elle s'y maria de désespoir?.
Annou partie, on ne prit pas de nouvelle bonne, ce qui me parut le
comble de la misère... La femme du concierge montait faire le gros
ouvrage ; ma mère, au feu des fourneaux, calcinait ses belles mains
blanches que j'aimais tant embrasser ; quant aux provisions, c'est Jacques
qui les faisait. On lui mettait un grand panier sous le bras, en lui disant
: Tu achèteras ça et ça ; et il achetait ça
et ça très bien, toujours en pleurant, par exemple.
Pauvre Jacques ! il n'était pas heureux, lui non plus.
M. Eyssette, de le voir éternellement la larme à l'oeil,
avait fini par le prendre en grippe et l'abreuvait de taloches... On entendait
tout le jour : Jacques, tu es un butor! Jacques, tu es un âne !
Le fait est que, lorsque son père était là, le malheureux
Jacques perdait tous ses moyens. Les efforts qu'il faisait pour retenir
ses larmes le rendaient laid. M. Eyssette lui portait malheur. Ecoutez
la scène de la cruche :
Un soir, au moment de se mettre à table, on s'aperçoit
qu'il n'y a plus une goutte d'eau dans la maison.
Si vous voulez, j'irai en chercher, dit ce bon enfant de Jacques.
Et le voilà qui prend la cruche, une grosse cruche de grès.
M. Eyssette hausse les épaules : Si c'est Jacques qui y va;
dit-il, la cruche est cassée, c'est sûr.
- Tu entends, Jacques, - c'est Mme Eyssette qui parle avec sa voix
tranquille - tu entends, ne la casse pas, fais bien attention.
M. Eyssette reprend :
Oh ! tu as beau lui dire de ne pas la casser, il la cassera tout
de même. Ici, la voix éplorée de Jacques i Mais enfin,
pourquoi voulez-vous que je la casse ?
- Je ne veux pas que tu la casses, je te dis que tu la casseras ,
répond M. Eyssette, et d'un ton qui n'admet pas de réplique.
Jacques ne réplique pas ; il prend la cruche d'une main fiévreuse
et sort brusquement avec l'air de dire :
Ah! je la casserai? Eh bien, nous allons voir. Cinq minutes, dix
minutes se passent; Jacques ne revient pas. Mme Eyssette commence à
se tourmenter :
Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé! - Parbleu! que
veux-tu qu'il lui soit arrivé ? dit M. Eyssette d'un ton bourru.
Il a cassé la cruche et n'ose plus rentrer. Mais tout en disant
cela - avec son air bourru, c'était le meilleur homme du monde -,
il se lève et va ouvrir la porte pour voir un peu ce que Jacques
était devenu. Il n'a pas loin à aller; Jacques est debout
sur le palier, devant la porte, les mains vides, silencieux, pétrifié.
En voyant M. Eyssette, il pâlit, et d'une voix navrante et faible,
oh ! si faible : Je l'ai cassée , dit-il... Il l'avait cassée!...
Dans les archives de la maison Eyssette, nous appelons cela la scène
de la cruche.
Il y avait environ deux mois que nous étions à Lyon,
lorsque nos parents songèrent à nos études.
Mon père aurait bien voulu nous mettre au collège, mais
c'était trop cher. Si nous les envoyions dans une manécanterie
? dit Mme Eyssette; il paraît que les enfants y sont bien. Cette
idée sourit à mon père, et comme Saint-Nizier était
l'église la plus proche, on nous envoya à la manécanterie
de Saint-Nizier.
C'était très amusant, la manécanterie! Au lieu
de nous bourrer la tête de grec et de latin comme dans les autres
institutions, on nous apprenait à servir la messe du grand et du
petit côté, à chanter les antiennes, à faire
des génuflexions, à encenser élégamment, ce
qui est très difficile. Il y avait bien par-ci par-là, quelques
heures dans le jour consacrées aux déclinaisons et à
l'Epitome mais ceci n'était qu'accessoire. Avant tout, nous étions
là pour le service de l'église. Au moins une fois par semaine,
l'abbé Micou nous disait entre deux prisés et d'un air solennel
: Demain, messieurs, pas de classe du matin! Nous sommes d'enterrement.
Nous étions d'enterrement. Quel bonheur! Puis c'étaient
des baptêmes, des mariages, une visite de monseigneur, le viatique
qu'on portait à un malade.
Oh ! le viatique ! comme on était fier quand on pouvait l'accompagner
!... Sous un petit dais de velours rouge, marchait le prêtre, portant
l'hostie et les saintes huiles. Deux enfants de choeur soutenaient le dais,
deux autres l'escortaient avec de gros falots dorés. Un cinquième
marchait devant, en agitant une crécelle. D'ordinaire, c'étaient
mes fonctions... Sur le passage du viatique, les hommes se découvraient,
les femmes se signaient. Quand on passait devant un poste, la sentinelle
criait : Aux armes ! les soldats accouraient et se mettaient en rang.
Présentez...
armes! genou terre! disait l'officier... Les fusils sonnaient, le
tambour battait aux champs. J'agitais ma crécelle par trois fois,
comme au Sanctus, et nous passions. C'était très amusant
la manécanterie.
Chacun de nous avait dans une petite armoire un fourniment complet
d'ecclésiastique : une soutane noire avec une longue queue, une
aube, un surplis à grandes manches roides d'empois, des bas de soie
noire, deux calottes, l'une en drap, l'autre en velours, des rabats bordés
de petites perles blanches, tout ce qu'il fallait.
Il parait que ce costume m'allait très bien : Il est à
croquer là-dessous , disait Mme Eyssette.
Malheureusement j'étais très petit, et cela me désespérait.
Figurez-vous que, même en me haussant, je ne montais guère
plus haut que les bas blancs de M. Caduffe, notre suisse, et puis si frêle
! Une fois, à la messe, en changeant les Evangiles de place, le
gros livre était si lourd qu'il m'entraîna. Je tombai de tout
mon long sur les marches de l'autel. Le pupitre fut brisé, le service
interrompu, C'était un jour de Pentecôte. Quel scandale !...
A part ces légers inconvénients de ma petite taille, j'étais
très content de mon sort, et souvent le soir, en nous couchant,
Jacques et moi, nous nous disions : En somme, c'est très amusant
la manécanterie. Par malheur, nous n'y restâmes pas longtemps.
Un ami de la famille, recteur d'université dans le Midi, écrivit
un jour à mon père que s'il voulait une bourse d'externe
au collège de Lyon pour un de ses fils, on pourrait lui en avoir
une.
Ce sera pour Daniel, dit M. Eyssette.
- Et Jacques ? dit ma mère.
- Oh ! Jacques ! Je le garde avec moi ; il me sera très utile.
D'ailleurs, je m'aperçois qu'il a du goût pour le commerce.
Nous en ferons un négociant. De bonne foi, je ne sais comment,
M. Eyssette avait pu s'apercevoir que Jacques avait du goût pour
le commerce. En ce temps-là, le pauvre garçon n'avait du
goût que pour les larmes, et si on l'avait consulté...
Mais on ne le consulta pas, ni moi non plus.
Ce qui me frappa d'abord, à mon arrivée au collège,
c'est que j'étais le seul avec une blouse, A Lyon, les fils de riches
ne portent pas de blouses ; il n'y a que les enfants de la rue, les gones
comme on dit. Moi, j'en avais une, une petite blouse -j'avais l'air d'un
gone... Quand j'entrai dans la classe, les élèves ricanèrent.
On disait : Tiens ! il a une blouse! Le professeur fit la grimace et
tout de suite me prit en aversion. Depuis lors, quand il me parla, ce fut
toujours du bout des lèvres, d'un air méprisant. Jamais il
ne m'appela par mon nom ; il disait toujours:
Hé! vous, là-bas, le petit Chose! Je lui avais dit
pourtant plus de vingt fois que je m'appelais Daniel Ey-sset-te... A la
fin, mes camarades me surnommèrent le petit Chose , et le surnom
me resta...
Ce n'était pas seulement ma blouse qui me distinguait des autres
enfants. Les autres avaient de beaux cartables en cuir jaune, des encriers
de buis qui sentaient bon, des cahiers cartonnés, des livres neufs
avec beaucoup de notes dans le bas ; moi, mes livres étaient de
vieux bouquins achetés sur les quais, moisis, fanés, sentant
le rance ; les couvertures étaient toujours en lambeaux, quelquefois
il manquait des pages. Jacques faisait bien de son mieux pour me les relier
avec du gros carton et de la colle forte ; mais il mettait toujours trop
de colle, et cela puait. Il m'avait fait aussi un cartable avec une infinité
de poches, très commode, mais toujours trop de colle.
Le besoin de coller et de cartonner était devenu chez Jacques
une manie comme le besoin de pleurer. Il avait constamment devant le feu
un tas de petits pots de colle et, dès qu'il pouvait s'échapper
du magasin un moment, il collait, reliait, cartonnait. Le reste du temps,
il portait des paquets en ville, écrivait sous la dictée,
allait aux provisions - le commerce enfin.
Quant à moi, j'avais compris que lorsqu'on est boursier, qu'on
porte une blouse, qu'on s'appelle le petit Chose , il faut travailler
deux fois plus que les autres pour être leur égal, et ma foi
! le petit Chose se mit à travailler de tout son courage.
Brave petit Chose! Je le vois, en hiver, dans sa chambre sans feu,
assis à sa table de travail, les jambes enveloppées d'une
couverture. Au-dehors, le givre fouettait les vitres. Dans le magasin,
on entendait M. Eyssette qui dictait.
J'ai reçu votre honorée du 8 courant. Et la voix
pleurarde de Jacques qui reprenait :
J'ai reçu votre honorée du 8 courant. De temps en
temps, la porte de la chambre s'ouvrait doucement : c'était Mme
Eyssette qui entrait.
Elle s'approchait du petit Chose sur la pointe des pieds. Chut !...
Tu travailles ? lui disait-elle tout bas.
- Oui, mère.
- Tu n'as pas froid ?
- Oh ! non ! Le petit Chose mentait, il avait bien froid, au contraire.
Alors, Mme Eyssette s'asseyait auprès de lui, avec son tricot,
et restait là de longues heures, comptant ses mailles à voix
basse, avec un gros soupir de temps en temps. Pauvre Mme Eyssette! Elle
y pensait toujours à ce cher pays qu'elle n'espérait plus
revoir... Hélas! pour notre malheur, pour notre malheur à
tous, elle allait le revoir bientôt...
Chapitre III
IL EST MORT! PRIEZ POUR LUI!
C'ÉTAIT UN LUNDI DU MOIS DE JUILLET.
Ce jour-là, en sortant du collège, je m'étais
laissé entraîner à faire une partie de barres, et lorsque
je me décidai à rentrer à la maison, il était
beaucoup plus tard que je n'aurais voulu. De la place des Terreaux à
la rue Lanterne, je courus sans m'arrêter, mes livres à la
ceinture, ma casquette entre les dents.
Toutefois, comme j'avais une peur effroyable de mon père, je
repris haleine une minute dans l'escalier, juste le temps d'inventer une
histoire pour expliquer mon retard. Sur quoi, je sonnai bravement.
Ce fut M. Eyssette lui-même qui vint m'ouvrir.
Comme tu viens tard! me dit-il. Je commençais à débiter
mon mensonge en tremblant ; mais le cher homme ne me laissa pas achever
et, m'attirant sur sa poitrine, il m'embrassa longuement et silencieusement.
Moi qui m'attendais pour le moins à une verte semonce, cet accueil
me surprit. Ma première idée fut que nous avions le curé
de Saint-Nizier à dîner ; je savais par expérience
qu'on ne nous grondait jamais ces jours-là. Mais en entrant dans
la salle à manger, je vis tout de suite que je m'étais trompé.
Il n'y avait que deux couverts sur la table, celui de mon père
et le mien. Et ma mère ? Et Jacques ? demandai-je, étonné.
M. Eyssette me répondit d'une voix douce qui ne lui était
pas habituelle.
Ta mère et Jacques sont partis, Daniel ; ton frère
l'abbé est bien malade. Puis, voyant que j'étais devenu
tout pâle, il ajouta presque gaiement pour me rassurer:
Quand je dis bien malade, c'est une façon de parler : on nous
a écrit que l'abbé était au lit ; tu connais ta mère,
elle a voulu partir et je lui ai donné Jacques pour l'accompagner.
En somme, ce ne sera rien !... Et maintenant mets-toi là et mangeons;
je meurs de faim. Je m'attablai sans rien dire, mais j'avais le coeur
serré et toutes les peines du monde à retenir mes larmes,
en pensant que mon grand frère l'abbé était bien malade.
Nous dînâmes tristement en face l'un de l'autre, sans parler.
M. Eyssette mangeait vite, buvait à grands coups, puis s'arrêtait
subitement et songeait... Pour moi, immobile au bout de la table et comme
frappé de stupeur, je me rappelais les belles histoires que l'abbé
me contait lorsqu'il venait à la fabrique. Je le voyais retroussant
bravement sa soutane pour franchir les bassins. Je me souvenais aussi du
jour de sa première messe, où toute la famille assistait,
comme il était beau lorsqu'il se tournait vers nous, les bras ouverts,
disant Dominus vobiscum d'une voix si douce que Mme Eyssette en pleurait
de joie !... Maintenant je me le figurais là-bas, couché,
malade (oh ! bien malade; quelque chose me le disait), et ce qui redoublait
mon chagrin de le savoir ainsi, c'est une voix que j'entendais me crier
au fond du coeur : Dieu te punit, c'est ta faute! il fallait rentrer
tout droit ! Il fallait ne pas mentir ! Et plein de cette effroyable
pensée que Dieu, pour le punir, allait faire mourir son frère,
le petit Chose se désespérait en lui-même, disant :
Jamais, non! jamais, je ne jouerai plus aux barres en sortant du collège.
Le repas terminée, on alluma la lampe, et la veillée commença.
Sur la nappe, au milieu des débris du dessert, M. Eyssette avait
posé ses gros livres de commerce et faisait ses comptes à
haute voix. Finet, le chat des babarottes, miaulait tristement en rôdant
autour de la table... ; moi, j'avais ouvert la fenêtre et je m'y
étais accoudé...
Il faisait nuit, l'air était lourd... On entendait les gens
d'en bas rire et causer devant leurs portes, et les tambours du fort Loyassel
battre dans le lointain...
J'étais là depuis quelques instants, pensant à
des choses tristes et regardant vaguement dans la nuit, quand un violent
coup de sonnette m'arracha de ma croisée brusquement. Je regardai
mon père avec effroi, et je crus voir passer sur son visage le frisson
d'angoisse et de terreur qui venait de m'envahir.
Ce coup de sonnette lui avait fait peur, à lui aussi.
On sonne ! me dit-il presque à voix basse.
- Restez, père! j'y vais. Et je m'élançai vers
la porte.
Un homme était debout sur le seuil. Je l'entrevis dans l'ombre,
me tendant quelque chose que j'hésitais à prendre.
C'est une dépêche, dit-il.
- Une dépêche, grand Dieu! pour quoi faire ? Je la pris
en frissonnant, et déjà je repoussais la porte ; mais l'homme
la retint avec son pied et me dit froidement :
Il faut signer. Il fallait signer! Je ne savais pas : c'était
la première dépêche que je recevais. Qui est là,
Daniel ? me cria M. Eyssette ; sa voix tremblait.
Je répondis :
Rien! c'est un pauvre... Et, faisant signe à l''homme de
m'attendre, je courus à ma chambre, je trempai ma plume dans l'encre,
à tâtons, puis je revins. L'homme dit :
Signez là. Le petit Chose signa d'une main tremblante, à
la lueur des lampes de l'escalier ; ensuite il ferma la porte et rentra,
tenant la dépêche cachée sous sa blouse.
Oh ! oui, je te tenais cachée sous ma blouse, dépêche
de malheur ! Je ne voulais pas que M. Eyssette te vît ; car d'avance
je savais que tu venais nous annoncer quelque chose de terrible, et lorsque
je t'ouvris, tu ne m'appris rien de nouveau, entends-tu, dépêche
! Tu ne m'appris rien que mon coeur n'eût déjà deviné.
C'était un pauvre ? me dit mon père en me regardant.
Je répondis sans rougir : C'était un pauvre ; et
pour détourner les soupçons, je repris ma place à
la croisée.
J'y restai encore quelque temps, ne bougeant pas, ne parlant pas, serrant
contre ma poitrine ce papier qui me brûlait.
Par moments, j'essayais de me raisonner, de me donner du courage, je
me disais : Qu'en sais-tu ? c'est peut-être une bonne nouvelle.
Peut-être on écrit qu'il est guéri... Mais, au fond,
je sentais bien que ce n'était pas vrai, que je me mentais à
moi-même, que la dépêche ne dirait pas qu'il était
guéri.
Enfin, je me décidai à passer dans ma chambre pour savoir
une bonne fois à quoi m'en tenir. Je sortis de la salle à
manger, lentement, sans avoir l'air ; mais quand je fus dans ma chambre,
avec quelle rapidité fiévreuse j'allumai ma lampe! Et comme
mes mains tremblaient en ouvrant cette dépêche de mort! Et
de quelles larmes brûlantes je l'arrosai, lorsque je l'eus ouverte
!... Je la relus vingt fois, espérant toujours m'être trompé
; mais, pauvre de moi ! j'eus beau la lire et la relire, et la tourner
dans tous les sens, je ne pus lui faire dire autre chose que ce qu'elle
avait dit d'abord, ce que je savais bien qu'elle dirait :
Il est mort! Priez pour lui!
Combien de temps je restai là, debout, pleurant devant cette
dépêche ouverte, je l'ignore. Je me souviens seulement que
mes yeux me cuisaient beaucoup, et qu'avant de sortir de ma chambre, je
baignai mon visage longuement. Puis, je rentrai dans la salle à
manger, tenant dans ma petite main crispée la dépêche
trois fois maudite.
Et maintenant, qu'allais-je faire? Comment m'y prendre pour annoncer
l'horrible nouvelle à mon père, et quel ridicule enfantillage
m'avait poussé à la garder pour moi seul ? Un peu plus tôt,
un peu plus tard, est-ce qu'il ne l'aurait pas su ? Quelle folie ! Au moins,
si j'étais allé droit à lui lorsque la dépêche
était arrivée, nous l'aurions ouverte ensemble ; à
présent, tout serait dit.
Or, tandis que je me parlais à moi-même, je m'approchai
de la table et je vins m'asseoir à côté de M. Eyssette,
juste à côté de lui. Le pauvre homme avait fermé
ses livres et, de la barbe de sa plume, s'amusait à chatouiller
le museau blanc de Finet.
Cela me serrait le coeur qu'il s'amusât ainsi. Je voyais sa bonne
figure que la lampe éclairait à demi, s'animer et rire par
moments, et j'avais envie de lui dire :
Oh ! non, ne riez pas ; je vous en prie. .
Alors, comme je le regardais ainsi tristement avec, ma dépêche
à la main, M. Eyssette leva la tête. Nos regards se rencontrèrent,
et je ne sais pas ce qu'il vit dans le mien, mais je sais que sa figure
se décomposa tout à coup, qu'un grand cri jaillit de sa poitrine,
qu'il me dit d'une voix à fendre l'âme : Il est mort, n'est-ce
pas ? que la dépêche glissa de mes doigts, que je tombai
dans ses bras en sanglotant, et que nous pleurâmes, tandis qu'à
nos pieds Finet jouait avec la dépêche, l'horrible dépêche
de mort, cause de toutes nos larmes.
Ecoutez, je ne mens pas : voilà longtemps que ces choses se
sont passées, voilà longtemps qu'il dort dans la terre, mon
cher abbé que j'aimais tant ; eh bien, encore aujourd'hui, quand
je reçois une dépêche, je ne peux pas l'ouvrir sans
un frisson de terreur. Il me semble que je vais lire qu'il est mort, et
qu'il faut prier pour lui !
Chapitre IV
LE CAHIER ROUGE
On trouve dans les vieux missels de naïves enluminures, où
la Dame des sept douleurs est représentée ayant sur chacune
de ses joues une grande ride profonde, cicatrice divine que l'artiste a
mise là pour nous dire : Regardez comme elle a pleuré!...
Cette ride - la ride des larmes - je jure que je l'ai vue sur le visage
amaigri de Mme Eyssette, lorsqu'elle revint à Lyon, après
avoir enterré son fils.
Pauvre mère, depuis ce jour elle ne voulut plus sourire. Ses
robes furent toujours noires, son visage toujours désolé,
Dans ses vêtements comme dans son coeur, elle prit le grand deuil,
et ne le quitta jamais... Du reste, rien de changé dans la maison
Eyssette ; ce fut un peu plus lugubre, voilà tout. Le curé
de Saint-Nizier dit quelques messes pour le repos de l'âme de l'abbé.
On tailla deux vêtements noirs pour les enfants dans une vieille
rouliére? de leur père, et la vie, la triste vie recommença.
Il y avait déjà quelque temps que notre cher abbé
était mort, lorsqu'un soir, à l'heure de nous coucher, je
fus étonné de voir Jacques fermer notre chambre à
double tour, boucher soigneusement les rainures de la porte, et, cela fait,
venir vers moi, d'un grand air de solennité et de mystère.
Il faut vous dire que, depuis son retour du Midi, un singulier changement
s'était opéré dans les habitudes de l'ami Jacques.
D'abord, ce que peu de personnes voudront croire, Jacques ne pleurait plus,
ou presque plus ; puis, son fol amour du cartonnage lui avait à
peu près passé. Les petits pots de colle allaient encore
au feu de temps en temps, mais ce n'était plus avec le même
entrain; maintenant, si vous aviez besoin d'un cartable, il fallait vous
mettre à genoux pour l'obtenir... Des choses incroyables! un carton
à chapeaux que Mme Eyssette avait commandé était sur
le chantier depuis huit jours... A la maison, on ne s'apercevait de rien;
mais moi, je voyais bien que Jacques avait quelque chose. Plusieurs fois,
je l'avais surpris dans le magasin, parlant seul et faisant des gestes.
La nuit, il ne dormait pas ; je l'entendais marmotter entre ses dents,
puis subitement sauter à bas du lit et marcher à grands pas
dans la chambre... tout cela n'était pas naturel et me faisait peur
quand j'y songeais. Il me semblait que Jacques allait devenir fou.
Ce soir-là, quand je le vis fermer à double tour la porte
de notre chambre, cette idée de folie me revint dans la tête
et j'eus un mouvement d'effroi ; mon pauvre Jacques! lui, ne s'en aperçut
pas, et prenant gravement une de mes mains dans les siennes :
Daniel, me dit-il, je vais te confier quelque chose mais il faut
me jurer que tu n'en parleras jamais. Je compris tout de suite que Jacques
n'était pas fou.
Je répondis sans hésiter:
Je te le jure, Jacques.
- Eh bien, tu ne sais pas ?...,chut!... Je fais un poème, un
grand poème.
- Un poème, Jacques! Tu fais un poème, toi! Pour toute
réponse, Jacques tira de dessous sa veste un énorme cahier
rouge qu'il avait cartonné lui-même, et en tête duquel
il avait écrit de sa plus belle main:
RELIGION ! RELIGION !
Poème en douze chants PAR EYSSETTE (JACQUES)
C'était si grand que j'en eus comme un vertige.
Comprenez-vous cela?... Jacques, mon frère Jacques, un enfant
de treize ans, le Jacques des sanglots et des petits pots de colle, faisait
: Religion ! Religion ! poème en douze chants. Et personne ne s'en
doutait ! et on continuait à l'envoyer chez les marchands d'herbes
avec un panier sous le bras ! et son père lui criait plus que jamais
:
Jacques, tu es un âne !... Ah ! pauvre cher Eyssette (Jacques)!
comme je vous aurais sauté. au cou de bon coeur, si j'avais osé,
Mais je n'osai pas... Songez donc !... Religion! Religion! poème
en douze chants !... Pourtant la vérité m'oblige à
dire que ce poème en douze chants était loin d'être
terminé. Je crois même qu'il n'y avait encore de fait que
les quatre premiers vers du premier chant ; mais vous savez, en ces sortes
d'ouvrages la mise en train est toujours ce qu'il y a de plus difficile,
et comme disait Eyssette (Jacques) avec beaucoup de raison : Maintenant
que j'ai mes quatre premiers vers, le reste n'est rien; ce n'est qu'une
affaire de temps".
* Les voici, ces quatre vers. Les voici tels que je les ai vus ce soir-là,
moulés en belle ronde, à la première page du cahier
rouge :
Religion ! Religion !
Mot sublime ! Mystère !
Voix touchante et solitaire.
Compassion ! Compassion ! Ne riez pas, cela lui avait coûté
beaucoup de mal.
Ce reste qui n'était rien qu'une affaire de temps, jamais Eyssette
(Jacques) n'en put venir à bout...
Que voulez-vous ? les poèmes ont leurs destinées ; il
paraît que la destinée de Religion ! Religion ! poème
en douze chants, était de ne pas être en douze chants du tout.
Le poète eut beau faire, il n'alla jamais plus loin que les quatre
premiers vers. C'était fatal. A la fin, le malheureux garçon,
impatienté, envoya son poème au diable et congédia
la Muse (on disait encore la Muse en ce temps-là). Le jour même,
ses sanglots le reprirent et les petits pots de colle reparurent devant
le feu... Et le cahier rouge ?... Oh! le cahier rouge, il avait sa destinée
aussi, celui-là.
Jacques me dit : Je te le donne, mets-y ce que tu voudras. Savez-vous
ce que j'y mis, moi ?... Mes poésies, parbleu! les poésies
du petit Chose. Jacques m'avait donné son mal.
Et maintenant, si le lecteur le veut bien, pendant que le petit Chose
est en train de cueillir des rimes, nous allons d'une enjambée franchir
quatre ou cinq années de sa vie. J'ai hâte d'arriver à
un certain printemps de 18..., dont la maison Eyssette n'a pas encore aujourd'hui
perdu le souvenir ; on a comme cela des dates dans les familles.
Du reste, ce fragment de ma vie que je passe sous silence, le lecteur
ne perdra rien à ne pas le connaître. C'est toujours la même
chanson, des larmes et de la misère! les affaires qui ne vont pas,
des loyers en retard, des créanciers qui font des scènes,
les diamants de la mère vendus, l'argenterie au mont-de-piété,
les draps de lit qui ont des trous, les pantalons qui ont des pièces,
des privations de toutes sortes, des humiliations de tous les jours, l'éternel
comment ferons-nous demain? , le coup de sonnette insolent des huissiers,
le concierge qui sourit quand on passe, et puis les emprunts, et puis les
prêts, et puis... et puis...
Nous voilà donc en 18... .
Cette année-là, le petit Chose achevait sa philosophie.
C'était, si j'ai bonne mémoire, un jeune garçon
très prétentieux, se prenant tout à fait au sérieux
comme philosophe et aussi comme poète ; du reste pas plus haut qu'une
botte et sans un poil de barbe au menton.
Or, un matin que ce grand philosophe de petit Chose se disposait à
aller en classe, M. Eyssette père l'appela dans le magasin et, sitôt
qu'il le vit entrer, lui fit de sa voix brutale :
Daniel, jette tes livres, tu ne vas plus au collège. Ayant
dit cela, M. Eyssette père se mit à marcher à grands
pas dans le magasin, sans parler. Il paraissait très ému,
et le petit Chose aussi, je vous assure...
Après un long moment de silence, M. Eyssette père reprit
la parole :
Mon garçon, dit-il, j'ai une mauvaise nouvelle à t'apprendre,
oh! bien mauvaise... nous allons être obligés de nous séparer
tous, voici pourquoi. Ici, un grand sanglot, un sanglot déchirant
retentit derrière la porte entrebâillée.
Jacques, tu es un âne! cria M. Eyssette sans se retourner,
puis il continua:
Quand nous sommes venus à Lyon, il y a six ans, ruinés
par les révolutionnaires, j'espérais, à force de travail,
arriver à reconstruire notre fortune ; mais le démon s'en
mêle! Je n'ai réussi qu'à nous enfoncer jusqu'au cou
dans les dettes et dans la misère... A présent, c'est fini,
nous sommer embourbés... Pour sortir de là, nous n'avons
qu'un parti à prendre, maintenant que vous voilà grandis
: vendre le peu qui nous reste et chercher notre vie chacun de notre côté.
Un nouveau sanglot de l'invisible Jacques vint interrompre M. Eyssette
; mais il était tellement ému lui-même qu'il ne se
fâcha pas. Il fit seulement signe à Daniel de fermer la porte,
et, la porte fermée, il reprit :
Voici donc ce que j'ai décidé: jusqu'à nouvel
ordre, ta mère va s'en aller vivre dans le Midi, chez son frère,
l'oncle Baptiste. Jacques restera à Lyon ; il a trouvé un
petit emploi au mont-de-piété, Moi, j'entre commis voyageur
à la Société vinicole... Quant à toi, mon pauvre
enfant, il va falloir aussi que tu gagnes ta vie... Justement, je reçois
une lettre du recteur qui te propose une place de maître d'étude
; tiens, lis ! Le petit Chose prit la lettre.
D'après ce que je vois, dit-il tout en lisant, je n'ai pas
de temps à perdre.
- Il faudrait partir demain.
- C'est bien, je partirai... Là-dessus le petit Chose replia
la lettre et la rendit à son père d'une main qui ne tremblait
pas. C'était un grand philosophe, comme vous voyez.
A ce moment, Mme Eyssette entra dans le magasin, puis Jacques timidement
derrière elle... Tous deux s'approchèrent du petit Chose
et l'embrassèrent en silence depuis la veille ils étaient
au courant de ce qui se passait, Qu'on s'occupe de sa malle! fit brusquement
M. Eyssette, il part demain matin par le bateau. Mme Eyssette poussa
un gros soupir, Jacques esquissa un sanglot, et tout fut dit.
On commençait à être fait au malheur dans cette
maison-là.
Le lendemain de cette journée mémorable, toute la famille
accompagna le petit Chose au bateau. Par une coïncidence singulière,
c'était le même bateau qui avait amené les Eyssette
à Lyon six ans auparavant. Capitaine Géniès, maître
coq Montélimart! Naturellement on se rappela le parapluie d'Annou,
le perroquet de Robinson, et quelques autres épisodes du débarquement...
Ces souvenirs égayèrent un peu ce triste départ, et
amenèrent l'ombre d'un sourire sur les lèvres de Mme Eyssette.
Tout à coup la cloche sonna. Il fallait partir.
Le petit Chose, s'arrachant aux étreintes de ses amis, franchit
bravement la passerelle.
Sois sérieux, lui cria son père.
- Ne sois pas malade , dit Mme Eyssette.
Jacques voulait parler, mais il ne put pas ; il pleurait trop.
Le petit Chose ne pleurait pas, lui. Comme j'ai eu l'honneur de vous
le dire, c'était un grand philosophe, et positivement les philosophes
ne doivent pas s'attendrir...
Et pourtant, Dieu sait s'il les aimait, ces chères créatures
qu'il laissait derrière lui, dans le brouillard.
Dieu sait s'il aurait donné volontiers pour elles tout son sang
et toute sa chair... Mais que voulez-vous ? La joie de quitter Lyon, le
mouvement du bateau, l'ivresse du voyage, l'orgueil de se sentir homme
homme libre, homme fait, voyageant seul et gagnant sa vie - tout cela grisait
le petit Chose et l'empêchait de songer, comme il aurait dû,
aux trois êtres chéris qui sanglotaient là-bas, debout
sur les quais du Rhône...
Ah ! ce n'étaient pas des philosophes, ces trois-là.
D'un oeil anxieux et plein de tendresse, ils suivaient la marche asthmatique
du navire, et son panache de fumée n'était pas plus gros
qu'une hirondelle à l'horizon, qu'ils criaient encore : Adieu
! Adieu ! en faisant des signes. Pendant ce temps, monsieur le
philosophe se promenait de long en large sur le pont, les mains dans les
poches, la tête au vent. Il sifflotait, crachait très loin,
regardait les dames sous le nez, inspectait la manoeuvre, marchait des
épaules comme un gros homme, se trouvait charmant. Avant qu'on fût
seulement à Vienne, il avait appris au maître coq Montélimart
et à ses deux marmitons qu'il était dans l'Université
et qu'il y gagnait fort bien sa vie... Ces messieurs lui en firent compliment.
Cela le rendit très fier.
Une fois, en se promenant d'un bout à l'autre du navire, notre
philosophe heurta du pied, à l'avant, près de la grosse cloche,
un paquet de cordes sur lequel, à six ans de là, Robinson
Crusoé était venu s'asseoir pendant de longues heures, son
perroquet entre les jambes. Ce paquet de cordes le fit beaucoup rire et
un peu rougir.
Que je devais être ridicule, pensait-il, de traîner partout
avec moi cette grande cage peinte en bleu et ce perroquet fantastique...
Pauvre philosophe! il ne se doutait pas que pendant toute sa vie il était
condamné à traîner ainsi ridiculeusement cette cage
peinte en bleu, couleur d'illusion, et ce perroquet vert, couleur d'espérance.
Hélas! à l'heure où j'écris ces lignes,
le malheureux garçon la porte encore, sa grande cage peinte en bleu.
Seulement de jour en jour l'azur des barreaux s'écaille et le perroquet
vert est aux trois quarts déplumé, pécaire! Le premier
soin du petit Chose, en arrivant dans sa ville natale, fut de se rendre
à l'Académie, où logeait M. le recteur.
Ce recteur, ami d'Eyssette père, était un grand beau
vieux, alerte et sec, n'ayant rien qui sentît le pédant, ni
quoi que ce fût de semblable. Il accueillit Eyssette fils avec une
grande bienveillance. Toutefois, quand on l'introduisit dans son cabinet,
le brave homme ne put retenir un geste de surprise.
Ah! mon Dieu! dit-il, comme il est petit! Le fait est que le petit
Chose était ridiculeusement petit ; et puis, l'air si jeune, si
mauviette.
L'exclamation du recteur lui porta un coup terrible. Ils ne vont
pas vouloir de moi , pensa-t.il. Et tout son corps se mit à trembler.
Heureusement, comme s'il eût deviné ce qui se passait
dans cette pauvre petite cervelle, le recteur reprit :
Approche ici, mon garçon... Nous allons donc faire de toi un
maître d'étude... A ton âge, avec cette taille et cette
figure-là, le métier te sera plus dur qu'à un autre...
Mais enfin, puisqu'il le faut, puisqu'il faut que tu gagnes ta vie, mon
cher enfant, nous arrangerons cela pour le mieux... En commençant,
on ne te mettra pas dans une grande baraque... Je vais t'envoyer dans un
collège communal, à quelques lieues d'ici, à Sarlande,
en pleine montagne... Là tu feras ton apprentissage d'homme, tu
t'aguerriras au métier, tu grandiras, tu prendras de la barbe ;
puis le poil venu, nous verrons! Tout en parlant, M. le recteur écrivait
au principal du collège de Sarlande pour lui présenter son
protégé. La lettre terminée, il la remit au petit
Chose et l'engagea à partir le jour même; là-dessus,
il lui donna quelques sages conseils et le congédia d'une tape amicale
sur la joue en lui promettant de ne pas le perdre de vue.
Voilà mon petit Chose bien content. Quatre à quatre il
dégringole l'escalier séculaire de l'Académie et s'en
va d'une haleine retenir sa place pour Sarlande.
La diligence ne part que dans l'après-midi ; encore quatre heures
à attendre! Le petit Chose en profite pour aller parader au soleil
sur l'esplanade et se montrer à ses compatriotes. Ce premier devoir
accompli, il songe à prendre quelque nourriture et se met en quête
d'un cabaret à portée de son escarcelle...
Juste en face les casernes, il en avise un propret, reluisant, avec
une belle enseigne toute neuve :
Au Compagnon du tour de France.
Voici mon affaire , se dit-il. Et, après quelques minutes
d'hésitation - c'est la première fois que le petit Chose
entre dans un restaurant - il pousse résolument la porte.
Le cabaret est désert pour le moment. Des murs peints à
la chaux..., quelques tables de chêne... Dans un coin de longues
cannes de compagnons, à bouts de cuivre, ornées de rubans
multicolores... Au comptoir, un gros homme qui ronfle, le nez dans un journal.
Holà ! quelqu'un ! dit le petit Chose, en frappant de son
poing fermé sur les tables, comme un vieux coureur de tavernes.
Le gros homme du comptoir ne se réveille pas pour si peu ; mais
du fond de l'arrière-boutique, la cabaretière accourt...
En voyant le nouveau client que l'ange Hasard lui amène, elle pousse
un grand cri :
Miséricorde ! monsieur Daniel ! - Annou! ma vieille Annou!
répond le petit Chose. Et les voilà dans les bras l'un de
l'autre.
Eh ! mon Dieu, oui, c'est Annou, la vieille Annou, anciennement bonne
des Eyssette, maintenant cabaretière, mère des compagnons,
mariée à Jean Peyrol, ce gros qui ronfle là-bas dans
le comptoir... Et comme elle est heureuse, si vous saviez, cette brave
Annou, comme elle est heureuse de revoir M. Daniel ! Comme elle l'embrasse!
comme elle l'étreint! comme elle l'étouffe! Au milieu de
ces effusions, l'homme du comptoir se réveille.
Il s'étonne d'abord un peu du chaleureux accueil que sa femme
est en train de faire à ce jeune inconnu ; mais quand on lui apprend
que ce jeune inconnu est M. Daniel Eyssette en personne, Jean Peyrol devient
rouge de plaisir et s'empresse autour de son illustre visiteur.
Avez-vous déjeuné, monsieur Daniel ?
- Ma foi! non, mon bon Peyrol... ; c'est précisément
ce qui m'a fait entrer ici. Justice divine !... M. Daniel n'a pas déjeuné!...
La vieille Annou court à sa cuisine ; Jean Peyrol se précipite
à la cave, - une fière cave, au dire des compagnons.
En un tour de main, le couvert est mis, la table est parée,
le petit Chose n'a qu'à s'asseoir et à fonctionner... A sa
gauche, Annou lui taille des mouillettes pour ses oeufs, des oeufs du matin,
blancs, crémeux, duvetés... A sa droite Jean Peyrol lui verse
un vieux Châteauneuf-du-Pape, qui semble une poignée de rubis
jetée au fond de son verre, Le petit Chose est très heureux,
il boit comme un templier mange comme un hospitalier, et trouve encore
moyen de raconter, entre deux coups de dents, qu'il vient d'entrer dans
l'Université, ce qui le met à même de gagner honorablement
sa vie. Il faut voir de quel air il dit cela: gagner honorablement sa vie
! - La vieille Annou s'en pâme d'admiration.
L'enthousiasme de Jean Peyrol est moins vif. Il trouve tout simple
que M. Daniel gagne sa vie, puisqu'il est en état de la gagner.
A l'âge de M. Daniel, lui, Jean Peyrol, courait le monde depuis déjà
quatre ou cinq ans, et ne coûtait plus un liard à la maison,
au contraire...
Bien entendu, le digne cabaretier garde ses réflexions pour
lui seul. Oser comparer Jean Peyrol à Daniel Eyssette!... Annou
ne le souffrirait pas.
En attendant, le petit Chose va son train. Il parle, il boit, il mange,
il s'anime ; ses yeux brillent, sa joue s'allume. Holà! maître
Peyrol, qu'on aille chercher des verres ; le petit Chose va trinquer...
Jean Peyrol apporte des verres et on trinque... d'abord à Mme Eyssette,
ensuite à M. Eyssette, puis à Jacques, à Daniel, à
la vieille Annou, au mari d'Annou, à l'Université... à
quoi encore ?...
Deux heures se passent ainsi en libations et en bavardages. On cause
du passé couleur de deuil, de l'avenir couleur de rose. On se rappelle
la fabrique, Lyon, la rue Lanterne, ce pauvre abbé qu'on aimait
tant.
Tout à coup le petit Chose se lève pour partir...
Déjà , dit tristement la vieille Annou, Le petit Chose
s'excuse ; il a quelqu'un de la ville à voir avant de s'en aller,
une visite très importante...
Quel dommage! on était si bien!... On avait tant de choses à
se raconter encore !... Enfin, puisqu'il le faut, puisque M. Daniel a quelqu'un
de la ville à voir, ses amis du Tour de France ne veulent pas le
retenir plus longtemps... Bon voyage, monsieur Daniel ! Dieu vous conduise,
notre cher maître! Et jusqu'au milieu de la rue, Jean Peyrol et
sa femme l'accompagnent de leurs bénédictions. Or, savez-vous
quel est ce quelqu'un de la ville que le petit Chose veut voir avant de
partir ?
C'est la fabrique, cette fabrique qu'il aimait tant et qu'il a tant
pleurée!... c'est le jardin, les ateliers, les grands platanes,
tous les amis de son enfance, toutes ses joies du premier jour... Que voulez-vous?
Le coeur de l'homme a de ces faiblesses ; il aime ce qu'il peut, même
du bois, même des pierres, même une fabrique... D'ailleurs,
l'histoire est là pour vous dire que le vieux Robinson, de retour
en Angleterre, reprit la mer, et fit je ne sais combien de mille lieues
pour revoir son île déserte.
Il n'est donc pas étonnant que, pour revoir la sienne, le petit
Chose fasse quelques pas.
Déjà les grands platanes, dont la tête empanachée
regarde par-dessus les maisons, ont reconnu leur ancien ami qui vient vers
eux à toutes jambes. De loin ils lui font signe et se penchent les
uns vers les autres, comme pour se dire : voilà Daniel Eyssette!
Daniel Eyssette est de retour!
Et lui se dépêche, se dépêche ; mais, arrivé
devant la fabrique, il s'arrête stupéfait.
De grandes murailles grises sans un bout de laurierrose ou de grenadier
qui dépasse... Plus de fenêtres, des lucarnes ; plus d'ateliers,
une chapelle. Au-dessus de la porte, une grosse croix de grès rouge
avec un peu de latin autour !...
O douleur! la fabrique n'est plus la fabrique ; c'est un couvent de
carmélites, où les hommes n'entrent jamais.
Chapitre V
GAGNE TA VIE
SARLANDE est une petite ville des Cévennes, bâtie au fond
d'une étroite vallée que la montagne enserre de partout comme
un grand mur. Quand le soleil y donne, c'est une fournaise; quand la tramontane
souffle, une glacière ...
Le soir de mon arrivée, la tramontane faisait rage depuis le
matin ; et quoiqu'on fût au printemps, le petit Chose, perché
sur le haut de la diligence, sentit, en entrant dans la ville, le froid
le saisir jusqu'au coeur.
Les rues étaient noires et désertes... Sur la place d'armes,
quelques personnes attendaient la voiture, en se promenant de long en large
devant le bureau mal éclairé.
A peine descendu de mon impériale, je me fis conduire au collège,
sans perdre une minute. J'avais hâte d'entrer en fonctions.
Le collège n'était pas loin de la place ; après
m'avoir fait traverser deux ou trois larges rues silencieuses, l'homme
qui portait ma malle s'arrêta devant une grande maison, où
tout semblait mort depuis des années.
C'est ici , dit-il, en soulevant l'énorme marteau de la porte...
Le marteau retomba lourdement, lourdement... la porte s'ouvrit d'elle-même...
Nous entrâmes .
J'attendis un moment sous le porche, dans l'ombre. L'homme posa sa
malle par terre, je le payai, et il s'en alla bien vite... Derrière
lui, l'énorme porte se referma lourdement, lourdement... Bientôt
après, un portier somnolent, tenant à la main une grosse
lanterne, s'approcha de moi.
Vous êtes sans doute un nouveau ? me dit-il d'un air endormi.
Il me prenait pour un élève...
Je ne suis pas un élève du tout. Je viens ici comme
maître d'étude ; conduisez-moi chez le principal... Le portier
parut surpris ; il souleva sa casquette et m'engagea à entrer une
minute dans la loge. Pour le quart d'heure, M. le principal était
à l'église, avec les enfants. On me mènerait chez
lui dès que la prière du soir serait terminée, Dans
la loge, on achevait de souper. Un grand beau gaillard à moustaches
blondes dégustait un verre d'eau-de-vie aux côtés d'une
petite femme maigre, souffreteuse, jaune comme un coing et emmitouflée
jusqu'aux oreilles dans un châle fané.
Qu'est-ce donc, monsieur Cassagne? demanda l'homme aux moustaches.
- C'est le nouveau maître d'étude, répondit le
concierge en me désignant... Monsieur est si petit que je l'avais
d'abord pris pour un élève.
- Le fait est, dit l'homme aux moustaches, en me regardant par-dessus
son verre, que nous avons ici des élèves plus grands et même
plus âgés que monsieur... Veillon l'aîné, par
exemple.
- Et Crouzat, ajouta le concierge.
- Et Soubeyrol... , fit la femme.
Là-dessus, ils se mirent à parler entre eux à
voix basse le nez dans leur vilaine eau-de-vie et me dévisageant
du coin de l'oeil... Au-dehors on entendait la tramontane qui ronflait
et les voix criardes des élèves récitant les litanies
à la chapelle.
Tout à coup une cloche sonna ; un grand bruit de pas se fit
dans les vestibules.
La prière est finie, me dit M. Cassagne en se levant; montons
chez le principal. Il prit sa lanterne, et je le suivis.
Le collège me sembla immense... D'interminables corridors, de
grands porches, de larges escaliers avec des rampes de fer ouvragé...,
tout cela vieux, noir, enfumé... Le portier m'apprit qu'avant 89
la maison était une école de marine, et qu'elle avait compté
jusqu'à huit cents élèves, tous de la plus grande
noblesse.
Comme il achevait de me donner ces précieux renseignements,
nous arrivions devant le cabinet du principal... M. Cassagne poussa doucement
une double porte matelassée, et frappa deux fois contre la boiserie.
Une voix répondit : Entrez! Nous entrâmes.
C'était un cabinet de travail très vaste, à tapisserie
verte. Tout au fond, devant une longue table, le principal écrivait
à la lueur pâle d'une lampe dont l'abat-jour était
complètement baissé.
Monsieur le principal, dit le portier en me poussant devant lui,
voilà le nouveau maître qui vient pour remplacer M. Serrières.
- C'est bien , fit le principal sans se déranger.
Le portier s'inclina et sortit. Je restai debout au milieu de la pièce,
en tortillant mon chapeau entre mes doigts.
Quand il eut fini d'écrire, le principal se tourna vers moi,
et je pus examiner à mon aise sa petite face pâlotte et sèche,
éclairée par deux yeux froids, sans couleur. Lui, de son
côté, releva, pour mieux me voir, l'abat-jour de la lampe
et accrocha un lorgnon à son nez.
Mais c'est un enfant ! s'écria-t-il en bondissant sur son
fauteuil. Que veut-on que je fasse d'un enfant! Pour le coup le petit
Chose eut une peur terrible ; il se voyait déjà dans la rue,
sans ressources... Il eut à peine la force de balbutier deux ou
trois mots et de remettre au principal la lettre d'introduction qu'il avait
pour lui. Le principal prit la lettre, la lut, la relut, la plia, la déplia,
la relut encore, puis il finit par me dire que, grâce à la
recommandation toute particulière du recteur et à l'honorabilité
de ma famille; il consentait à me prendre chez lui, bien que ma
grande jeunesse lui fît peur. Il entama ensuite de longues déclamations.
sur la gravité de mes nouveaux devoirs; mais je ne l'écoutais
plus. Pour moi, l'essentiel était qu'on ne me renvoyât pas
; j'étais heureux, follement heureux. J'aurais voulu que M. le principal
eût mille mains et les lui embrasser toutes.
Un formidable bruit de ferraille m'arrêta dans mes effusions.
Je me retournai vivement et me trouvai en face d'un long personnage, à
favoris rouges, qui venait d'entrer dans le cabinet sans qu'on J'eût
entendu: c'était le surveillant général.
Sa tête penchée sur l'épaule, à l'Ecce homo,
il me regardait avec le plus doux des sourires, en secouant un trousseau
de clefs de toutes dimensions, suspendu à son index. Le sourire
m'aurait prévenu en sa faveur, mais les clefs grinçaient
avec un bruit terrible - frinc! frinc! frinc! - qui me fit peur.
Monsieur Viot, dit le principal, voici le remplaçant de M.
Serrières qui nous arrive.
M. Viot s'inclina et me sourit le plus doucement du monde. Ses clefs,
au contraire, s'agitèrent d'un air ironique et méchant comme
pour dire: Ce petit homme-là remplacer M. Serrières! allons
donc! allons donc! Le principal comprit aussi bien que moi ce que les
clefs venaient de dire, et ajouta avec un soupir :
Je sais qu'en perdant M. Serrières, nous faisons une perte
presque irréparable (ici les clefs poussèrent un véritable
sanglot...) : mais je suis sûr que si M. Viot veut bien prendre le
nouveau maître sous sa tutelle spéciale, et lui inculquer
ses précieuses idées sur l'enseignement, l'ordre et la discipline
de la maison n'auront pas trop à souffrir du départ de M.
Serrières :
Toujours souriant et doux, M. Viot répondit que sa bienveillance
m'était acquise et qu'il m'aiderait volontiers de ses conseils;
mais les clefs n'étaient pas bienveillantes, elles. Il fallait les
entendre s'agiter et grincer avec frénésie; Si tu bouges,
petit drôle, gare à toi. Monsieur Eyssette, conclut le
principal, vous pouvez vous retirer. Pour ce soir encore, il faudra que
vous couchiez à l'hôtel... Soyez ici demain à huit
heures... Allez... Et il me congédia d'un geste digne.
M. Viot, plus souriant et plus doux que jamais, m'accompagna jusqu'à
la porte ; mais, avant de me quitter, il me glissa dans la main un petit
cahier.
C'est le règlement de la maison, me dit-il. Lisez et méditez...
.
Puis il ouvrit la porte et la referma sur moi, en agitant ses clefs
d'une façon... frinc! frinc! frinc! Ces messieurs avaient oublié
de m'éclairer... J'errai un moment parmi les grands corridors tout
noirs, tâtant les murs pour essayer de retrouver mon chemin. De loin
en loin, un peu de lune entrait par le grillage d'une fenêtre haute
et m'aidait à m'orienter. Tout à coup, dans la nuit des galeries,
un point lumineux brilla, venant à ma rencontre... Je fis encore
quelques pas ; la lumière grandit, s'approcha de moi, passa à
mes côtés, s'éloigna, disparut. Ce fut. comme une vision
; mais, si rapide qu'elle eût été, je pus en saisir
les moindres détails.
Figurez-vous deux femmes, non, deux ombres...
L'une vieille, ridée, ratatinée, pliée en deux,
avec d'énormes lunettes qui lui cachaient la moitié du visage;
l'autre, jeune, svelte, un peu grêle comme tous les fantômes,
mais ayant - ce que les fantômes n'ont pas en général
- une paire d'yeux, très grands et si noirs, si noirs... La vieille
tenait à la main une petite lampe de cuivre ; les yeux noirs, eux,
ne portaient rien... Les deux ombres passèrent près de moi,
rapides, silencieuses, sans me voir, et depuis longtemps elles avaient
disparu que j'étais encore debout, à la même place,
sous une double impression de charme et de terreur, Je repris ma route
à tâtons, mais le coeur me battait bien fort, et j'avais toujours
devant moi, dans l'ombre, l'horrible fée aux lunettes marchant à
côté des yeux noirs...
Il s'agissait cependant de découvrir uni gîte pour la
nuit ; ce n'était pas une mince affaire. Heureusement, l'homme aux
moustaches, que je trouvai fumant sa pipe devant la loge du portier, se
mit tout de suite à ma disposition et me proposa de me conduire
dans un bon petit hôtel point trop cher, où je serais servi
comme un prince. Vous pensez si j'acceptai de bon coeur.
Cet homme à moustaches avait l'air très bon enfant; chemin
faisant, j'appris qu'il s'appelait Roger, qu'il était professeur
de danse, d'équitation, d'escrime et de gymnastique au collège
de Sarlande, et qu'il avait servi longtemps dans les chasseurs d'Afrique.
Ceci acheva de me le rendre sympathique.
Les enfants sont toujours portés à aimer les soldats.
Nous nous séparâmes à la porte de l'hôtel
avec force poignées de main, et la promesse formelle de devenir
une paire d'amis.
Et maintenant, lecteur, un aveu me reste à te faire.
Quand le petit Chose se trouva seul dans cette chambre froide, devant
ce lit d'auberge inconnu et banal, loin de ceux qu'il aimait, son coeur
éclata, et ce grand philosophe pleura comme un enfant. La vie l'épouvantait
à présent ; il se sentait faible et désarmé
devant elle, et il pleurait, il pleurait... Tout à coup, au milieu
de ses larmes, l'image des siens passa devant ses yeux ; il vit la maison
déserte, la famille dispersée, la mère ici, le père
là-bas... Plus de toit! plus de foyer! et alors, oubliant sa propre
détresse pour ne songer qu'à la misère commune, le
petit Chose prit une grande et belle résolution : celle de reconstituer
la maison Eyssette et de reconstruire le foyer à lui tout seul.
Puis, fier d'avoir trouvé ce noble but à sa vie, il essuya
ces larmes indignes d'un homme, d'un reconstructeur de foyer, et sans perdre
une minute, entama la lecture du règlement de M. Viot, pour se mettre
au courant de ses nouveaux devoirs.
Ce règlement, recopié avec amour de la propre main de
M. Viot, son auteur, était un véritable traité, divisé
méthodiquement en trois parties! 1° Devoirs du maître
d'étude envers ses supérieurs ; 2° Devoirs du maître
d'étude envers ses collègues ; 3° Devoirs du maître
d'étude envers les élèves.
Tous les cas y étaient prévus, depuis le carreau brisé
jusqu'aux deux mains qui se lèvent en même temps à
l'étude ; tous les détails de la vie des maîtres y
étaient consignés, depuis le chiffre de leurs appointements
jusqu'à la demi-bouteille de vin à laquelle ils avaient droit
à chaque repas.
Le règlement se terminait par une belle pièce d'éloquence,
un discours sur l'utilité du règlement lui-même; mais,
malgré son respect pour l'oeuvre de M. Viot, le petit Chose n'eut
pas la force d'aller jusqu'au bout, et - juste au plus beau passage du
discours - il s'endormit...
Cette nuit-là, je dormis mal. Mille rêves fantastiques
troublèrent mon sommeil... Tantôt, c'était les terribles
clefs de M. Viot que je croyais entendre, frinc! frinc! frinc! ou bien
la fée aux lunettes qui venait s'asseoir à mon chevet et
qui me réveillait en sursaut; d'autres fois aussi les yeux noirs
- oh! comme ils étaient noirs! - s'installaient au pied de mon lit,
me regardant avec une étrange obstination...
Le lendemain, à huit heures, j'arrivai au collège.
M. Viot, debout sur la porte, son trousseau de clefs à la main,
surveillait l'entrée des externes. Il m'accueillit avec son plus
doux sourire.
Attendez sous le porche, me dit-il, quand les élèves
seront rentrés, je vous présenterai à vos collègues.
J'attendis sous le porche, me promenant de long en large, saluant jusqu'à
terre MM. les professeurs qui accouraient, essoufflés. Un seul de
ces messieurs me rendit mon salut ; c'était un prêtre, le
professeur de philosophie, un original me dit M. Viot... Je l'aimai
tout de suite, cet original-là.
La cloche sonna. Les classes se remplirent... Quatre ou cinq grands
garçons de vingt-cinq à trente ans, mal vêtus, figures
communes, arrivèrent en gambadant et s'arrêtèrent interdits
à l'aspect de M. Viot.
Messieurs, leur dit le surveillant général en me désignant,
voici M. Daniel Eyssette, votre nouveau collègue. Ayant dit, il
fit une longue révérence et se retira, toujours souriant,
toujours la tête sur l'épaule, et toujours agitant les horribles
clefs.
Mes collègues et moi nous nous regardâmes un moment en
silence.
Le plus grand et le plus gros d'entre eux prit le premier la parole:
c'était M. Serrières, le fameux Serrières, que j'allais
remplacer.
Parbleu! s'écria-t-il d'un ton joyeux, c'est bien le cas de
dire que les maîtres se suivent, mais ne se ressemblent pas. Ceci
était une allusion à la prodigieuse différence de
taille qui existait entre nous. Où en rit beaucoup, beaucoup, moi
le premier ; mais je vous assure qu'à ce moment-là, le petit
Chose aurait volontiers vendu son âme au diable pour avoir seulement
quelques pouces de plus.
Ça ne fait rien, ajouta le gros Serrières en me tendant
la main; quoiqu'on ne soit pas bâti pour passer sous la même
toise, on peut tout de même vider quelques flacons ensemble. Venez
avec nous, collègue..., je paie un punch d'adieu au café
Barbette ; je veux que vous en soyez..., on fera connaissance en trinquant.
Sans me laisser le temps de répondre, il prit mon bras sous le
sien et m'entraîna dehors.
Le café Barbette, où mes nouveaux collègues me
menèrent, était situé sur la place d'armes. Les sous-officiers
de la garnison le fréquentaient, et ce qui frappait en y entrant,
c'était la quantité de shakos et de ceinturons pendus aux
patères...
Ce jour-là, le départ de Serrières et son punch
d'adieu avaient attiré le ban et l'arrière-ban des habitués...
Les sous-officiers auxquels Serrières me présenta en arrivant,
m'accueillirent avec beaucoup de cordialité. A vrai dire, pourtant,
l'arrivée du petit Chose ne fit pas grande sensation, et je fus
bien vite oublié, dans le coin de la salle où je m'étais
réfugié timidement... Pendant que les verres se remplissaient,
le gros Serrières vint s'asseoir à côté de moi
; il avait quitté sa redingote et tenait aux dents une longue pipe
de terre sur laquelle son nom était en lettres de porcelaine. Tous
les maîtres d'étude avaient, au café Barbette, une
pipe comme cela.
Eh bien, collègue, me dit le gros Serrières, vous voyez
qu'il y a encore de bons moments dans le métier... En somme, vous
êtes bien tombé en venant à Sarlande pour votre début.
D'abord l'absinthe du café Barbette est excellente et puis, là-bas,
à la boîte, vous ne serez pas trop mal. La boîte,
c'était le collège.
Vous allez avoir l'étude des petits, des gamins qu'on mène
à la baguette. Il faut voir comme je les ai dressés! Le principal
n'est pas méchant; les collègues sont de bons garçons
:
il n'y a que la vieille et le père Viot...
- Quelle vieille ? demandai-je en tressaillant.
- Oh ! vous la connaîtrez bientôt. A toute heure du jour
et de la nuit, on la rencontre rôdant par le collège, avec
une énorme paire de lunettes... C'est une tante du principal, et
elle remplit ici les fonctions d'économe. Ah ! la coquine! si nous
ne mourons pas de faim, ce n'est pas de sa faute. Au signalement que me
donnait Serrières, j'avais reconnu la fée aux lunettes et
malgré moi je me sentais rougir. Dix fois, je fus sur le point d'interrompre
mon collège et de lui demander: Et les yeux noirs? Mais je n'osai
pas. Parler des yeux noirs au café Barbette! '.
En attendant, le punch circulait, les verres vides s'emplissaient,
les verres remplis se vidaient ; c'était des toasts, des oh ! oh
! des ah ! ah! des queues de billard en !.'air, des bousculades, de gros
rires, des calembours, des confidences...
Peu à peu, le petit Chose se sentit moins timide. Il avait quitté
son encoignure et se promenait par le café, parlant haut, le verre
à la main.
A cette heure, les sous-officiers étaient ses amis ; il raconta
effrontément à l'un d'eux qu'il appartenait à une
famille très riche et qu'à la suite de quelques folies de
jeune homme, on l'avait chassé de la maison paternelle ; il s'était
fait maître d'étude pour vivre mais il ne pensait pas rester
au collège longtemps...
Vous comprenez, avec une famille tellement riche!...
Ah! si ceux de Lyon avaient pu l'entendre à ce moment-là.
Ce que c'est que de nous, pourtant! Quand on sut au café Barbette,
que j'étais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un
mauvais drôle, et non point, comme on aurait pu le croire, un pauvre
garçon condamné par la misère à la pédagogie,
tout le monde me regarda d'un meilleur oeil. Les plus anciens sous-officiers
ne dédaignèrent pas de m'adresser la parole ; on alla même
plus loin : au moment de partir, Roger, le maître d'armes, mon ami
de la veille, se leva et porta un toast à Daniel Eyssette. Vous
pensez si le petit Chose fut fier. Le toast à Daniel Eyssette donna
le signal du départ. Il était dix heures moins le quart,
c'est-à-dire l'heure de retourner au collège.
L'homme aux clefs nous attendait sur la porte.
Monsieur Serrières, dit-il à mon gros collègue
que le punch d'adieu faisait trébucher, vous allez, pour la dernière
fois, conduire vos élèves à l'étude ; dès
qu'ils seront entrés, M. le principal et moi nous viendrons installer
le nouveau maître. En effet, quelques minutes après, le
principal M. Viot et le nouveau maître faisaient leur entrée
solennelle à l'étude.
Tout le monde se leva.
Le principal me présenta aux élèves en un discours
un peu long, mais plein de dignité ; puis il se retira suivi du
gros Serrières que le punch d'adieu tourmentait de plus en plus.
M. Viot resta le dernier. Il ne prononça pas de discours, mais ses
clefs, frinc! frinc ! frinc! parlèrent pour lui d'une façon
si terrible, frinc ! frinc! frinc! si menaçante, que toutes les
têtes se cachèrent sous les couvercles des pupitres et que
le nouveau maître lui-même n'était pas rassuré.
Aussitôt que les terribles clefs furent dehors, un tas de figures
malicieuses sortirent de derrière les pupitres ; toutes les barbes
de plumes se portèrent aux lèvres, tous ces petits yeux brillants,
moqueurs, effarés, se fixèrent sur moi, tandis qu'un long
chuchotement courait de table en table.
Un peu troublé, je gravis lentement les degrés de ma
chaire; j'essayai de promener un regard féroce autour de moi, puis,
enflant ma voix, je criai entre deux grands coups secs frappés sur
la table :
Travaillons, messieurs, travaillons! C'est ainsi que le petit Chose
commença sa première étude.
Chapitre VI
LES PETITS
CEUX-LA n'étaient pas méchants ; c'étaient les
autres.
Ceux-là ne me firent jamais de mal, et moi je les aimais bien,
parce qu'ils ne sentaient pas encore le collège et qu'on lisait
toute leur âme dans leurs yeux.
Je ne les punissais jamais: A quoi bon ? Est-ce qu'on punit les oiseaux?...
Quand ils pépiaient trop haut, je n'avais qu'à crier :
Silence! Aussitôt ma volière se taisait - au moins pour
cinq minutes.
Le plus âgé de l'étude avait onze ans. Onze ans,
je vous demande ! Et le gros Serrières qui se vantait de les mener
à la baguette!...
Moi, je ne les menai pas à la baguette. J'essayai d'être
toujours bon, voilà tout.
Quelquefois, quand ils avaient été bien sages, je leur
racontais une histoire... Une histoire!... Quel bonheur ! Vite, vite, on
pliait les cahiers, on fermait les livres; encriers, règles, porte-plume,
on jetait tout pêle-mêle au fond des pupitres ; puis, les bras
croisés sur la table, on ouvrait de grands yeux et on écoutait.
J'avais composé à leur intention cinq ou six petits contes
fantastiques : les Débuts d'une cigal, les Infortunes de Jean Lapin,
etc. Alors, comme aujourd'hui, le bonhomme La Fontaine était mon
saint de prédilection dans le calendrier littéraire, et mes
romans ne faisaient que commenter ses fables ; seulement j'y mêlais
de ma propre histoire. Il y avait toujours un pauvre grillon obligé
de gagner sa vie comme le petit Chose, des bêtes à bon Dieu
qui cartonnaient en sanglotant, comme Eyssette (Jacques).
Cela amusait beaucoup mes petits, et moi aussi cela m'amusait beaucoup.
Malheureusement, M. Viot n'entendait pas qu'on s'amusât de la sorte.
Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aux clefs faisait
une tournée d'inspection dans le collège, pour voir si tout
s'y passait selon le règlement... Or, un de ces jours-là,
il arriva dans notre étude juste au moment le plus pathétique
de l'histoire de Jean Lapin. En voyant entrer M. Viot toute l'étude
tressauta. Les petits, effarés, se regardèrent. Le narrateur
s'arrêta court, Jean Lapin, interdit, resta une patte en l'air, en
dressant de frayeur ses grandes oreilles.
Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard
d'étonnement sur les pupitres dégarnis. Il ne parlait pas,
mais ses clefs s'agitaient d'un air féroce : Frinc ! frinc ! frinc
! tas de drôles, on ne travaille donc plus ici! J'essayai tout tremblant
d'apaiser les terribles clefs.
Ces messieurs ont beaucoup travaillé, ces jours-ci, balbutiai-je...
J'ai voulu les récompenser en leur racontant une petite histoire.
M. Viot ne me répondit pas. Il s'inclina en souriant, fit gronder
ses clefs une dernière fois et sortit!. Le soir, à la récréation
de quatre heures, il vint vers moi, et me remit, toujours souriant, toujours
muet, le cahier du règlement ouvert à la page 12 : Devoirs
du maître envers les élèves.
Je compris qu'il ne fallait plus raconter d'histoires et je n'en racontai
plus jamais.
Pendant quelques jours, mes petits furent inconsolables. Jean Lapin
leur manquait, et cela me crevait le coeur de ne pouvoir le leur rendre.
Je les aimais tant, si vous saviez, ces gamins-là! Jamais nous ne
nous quittions... Le collège était divisé en trois
quartiers très distincts : les grands, les moyens, les petits ;
chaque quartier avait sa cour, son dortoir, son étude. Mes petits
étaient donc à moi, bien à moi.
Il me semblait que j'avais trente-cinq enfants.
A part ceux-là, pas un ami. M. Viot avait beau me sourire, me
prendre par le bras aux récréations, me donner des conseils
au sujet du règlement, je ne l'aimais pas, je ne pouvais pas l'aimer
; ses clefs me faisaient trop peur. Le principal, je ne le voyais jamais.
Les professeurs méprisaient le petit Chose et le regardaient du
haut de leur toque. Quant à mes collègues, la sympathie que
l'homme aux clefs paraissait me témoigner me les avait aliénés;
d'ailleurs, depuis ma présentation aux sous-officiers, je n'étais
plus retourné au café Barbette, et ces braves gens ne me
le pardonnaient pas.
Il n'y avait pas jusqu'au portier Cassagne et au maître d'armes
Roger qui ne fussent pas contre moi.
Le maître d'armes surtout semblait m'en vouloir terriblement.
Quand je passait à côté de lui, il frisait sa moustache
d'un air féroce et roulait de gros yeux, comme s'il eût voulu
sabrer un cent d'Arabes. Une fois il dit très haut à Cassagne,
en me regardant, qu'il n'aimait pas les espions. Cassagne ne répondit
pas ; mais je vis bien à son air qu'il ne les aimait pas non plus...
De quels espions s'agissait-il ?... Cela me fit beaucoup penser.
Devant cette antipathie universelle, j'avais pris bravement mon parti.
Le maître des moyens partageait avec moi une petite chambre, au troisième
étage, sous les combles ; c'est là que je me réfugiais
pendant les heures de classe. Comme, mon collègue passait tout son
temps au café Barbette, la chambre m'appartenait ; c'était
ma chambre, mon chez moi.
A peine rentré, je m'enfermais à double tour, je traînais
ma malle - il n'y avait pas de chaise dans ma chambre - devant un vieux
bureau criblé de taches d'encre et d'inscriptions au canif, j'étalais
dessus tous mes livres, et à l'ouvrage.
Alors on était au printemps..., Quand je levais la tête,
je voyais le ciel tout bleu et les grands arbres de la cour déjà
couverts de feuilles. Au-dehors pas de bruit. De temps en temps la voix
monotone d'un élève récitant sa leçon, une
exclamation de professeur en colère, une querelle sous le feuillage
entre moineaux... ;. puis, tout rentrait dans le silence, le collège
avait l'air de dormir.
Le petit Chose, lui, ne dormait pas. Il ne rêvait pas même,
ce qui est une adorable façon de dormir. Il travaillait, travaillait
sans relâche, se bourrant de grec et de latin à se faire sauter
la cervelle.
Quelquefois, au plein coeur de son aride besogne, un doigt mystérieux
frappait à la porte.
Qui est là ?
- C'est moi, la Muse, ton ancienne amie, la femme du cahier rouge,
ouvre-moi vite, petit Chose. Mais le petit Chose se gardait d'ouvrir.
Il s'agissait bien de la Muse, ma foi! Au diable le cahier rouge! L'important
pour le quart d'heure était de faire beaucoup de thèmes grecs,
de passer licencié, d'être nommé professeur, et de
reconstruire au plus vite un beau foyer tout neuf pour la famille Eyssette.
Cette pensée que je travaillais pour la famille me donnait un
grand coulage et me rendait la vie plus douce. Ma chambre elle-même
en était embellie...
Oh ! mansarde, chère mansarde, quelles belles heures j'ai passées
entre tes quatre murs ! Comme j'y travaillais bien! Comme je m'y sentais
brave !...
Si j'avais quelques bonnes heures, j'en avais de mauvaises aussi. Deux
fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il fallait mener les enfants
en promenade.
Cette promenade était un supplice pour moi.
D'habitude nous allions à la Prairie, une grande pelouse qui
s'étend comme un tapis au pied de la montagne, à une demi-lieue
de la ville. Quelques gros châtaigniers, trois ou quatre guinguettes
peintes en jaune, une source vive courant dans le vert, faisaient l'endroit
charmant et gai pour l'oeil... Les trois études s'y rendaient séparément
; une fois là, on les réunissait sous la surveillance d'un
seul maître qui était toujours moi. Mes deux collègues
allaient se faire régaler par des grands dans les guinguettes voisines,
et, comme on ne m'invitait jamais, je restais pour garder les élèves...
Un dur métier dans ce bel endroit ! Il aurait fait si bon s'étendre
sur cette herbe verte, dans l'ombre des châtaigniers, et se griser
de serpolet, en écoutant chanter la petite source!... Au lieu de
cela, il fallait surveiller, crier, punir... J'avais tout le collège
sur les bras. C'était terrible...
Mais le plus terrible encore, ce n'était pas de surveiller les
élèves à la Prairie, c'était de traverser la
ville avec ma division, la division des petits. Les autres divisions emboîtaient
le pas à merveille et sonnaient des talons comme de vieux grognards!
cela sentait la discipline et le tambour. Mes petits, eux, n'entendaient
rien à toutes ces belles choses.
Ils n'allaient pas en rang, se tenaient par la main et jacassaient
le long de la route. J'avais beau leur crier : Gardez vos distances!
ils ne me comprenaient pas et marchaient tout de travers.
J'étais assez content de ma tête de colonne. J'y mettais
les plus grands, les plus sérieux, ceux qui portaient la tunique
; mais à la queue, quel gâchis! quel désordre! Une
marmaille folle, des cheveux ébouriffés, des mains sales,
des culottes. en lambeaux! Je n'osais pas les regarder.
Desinit in piscem, me disait à ce sujet le souriant M. Viot,
homme d'esprit à ses heures. Le fait est que ma queue de colonne
avait une triste mine.
Comprenez-vous mon désespoir de me montrer dans les rues de
Sarlande en pareil équipage, et le dimanche, surtout! Les cloches
carillonnaient, les rues étaient pleines de monde. On rencontrait
des pensionnats de demoiselles qui allaient à vêpres, des
modistes en bonnet rose, des élégants en pantalon gris perle.
Il fallait traverser tout cela avec un habit râpé et une division
ridicule. Quelle honte!...
Parmi tous ces diablotins ébouriffés que je promenais
deux fois par semaine dans la ville, il y en avait un surtout, un demi-pensionnaire,
qui me, désespérait par sa laideur et sa mauvaise tenue.
Imaginez un horrible petit avorton, si petit que c'en était
ridicule ; avec cela disgracieux, sale, mal peigné, mal vêtu,
sentant le ruisseau, et, pour que rien ne lui manquât, affreusement
bancal.
Jamais pareil élève, s'il est permis toutefois de donner
à ça le nom d'élève, ne figura sur les feuilles
d'inscription de l'Université. C'était à déshonorer
un collège.
Pour ma part, je l'avais pris en aversion ; et quand je le voyais,
les jours de promenade, se dandiner à la queue de la colonne avec
la grâce d'un jeune canard, il me venait des envies furieuses de
le chasser à grands coups de botte pour l'honneur de ma division.
Bamban - nous l'avions surnommé Bamban à cause de sa
démarche plus qu'irrégulière - Bamban était
loin d'appartenir à une famille aristocratique.
Cela se voyait sans peine à ses manières, à ses
façons de dire et surtout aux belles relations qu'il avait dans
le pays.
Tous les gamins de Sarlande étaient ses amis.
Grâce à lui, quand nous sortions, nous avions toujours
à nos trousses une nuée de polissons qui faisaient la roue
sur nos derrières, appelaient Bamban par son nom, le montraient
du doigt, lui jetaient des peaux de châtaignes, et mille autres bonnes
singeries. Mes petits s'en amusaient beaucoup, mais moi, je ne riais pas,
et j'adressais chaque semaine au principal un rapport circonstancié
sur l'élève Bamban et les nombreux désordres que sa
présence entraînait.
Malheureusement mes rapports restaient sans réponse et j'étais
toujours obligé de me montrer dans les rues en compagnie de M. Bamban,
plus sale et plus bancal que jamais.
Un dimanche entre autres, un beau dimanche de fête et de grand
soleil, il m'arriva pour la promenade dans un état de toilette tel
que nous en fûmes tous épouvantés. Vous n'avez jamais
rien rêvé de semblable. Des mains noires, des souliers sans
cordon, de la boue jusque dans les cheveux, presque plus de culotte...
un monstre. Le plus risible, c'est qu'évidemment on l'avait fait
très beau, ce jour là, avant de me l'envoyer. Sa tête,
mieux peignée qu'à l'ordinaire, était encore roide
de pommade, et le noeud de cravate avait je ne sais quoi qui sentait les
doigts maternels. Mais il y a tant de ruisseaux avant d'arriver au collège!...
Bamban s'était roulé dans tous.
Quand je le vis prendre son rang parmi les autres, paisible et souriant
comme si de rien n'était, j'eus un mouvement d'horreur et d'indignation.
Je lui criai : Va-t'en! Bamban pensa que je plaisantais et continua
de sourire. Il se croyait très beau, ce jour-là! Je lui criai
de nouveau : Va-t'en! va-t'en! Il me regarda d'un air triste et soumis,
son oeil suppliait; mais je fus inexorable et la division s'ébranla,
le laissant seul, immobile au milieu de la rue.
Je me croyais délivré de lui pour toute la journée,
lorsqu'au sortir de la ville des rires et des chuchotements à mon
arrière-garde me firent retourner la tête.
A quatre ou cinq pas derrière nous, Bamban suivait la promenade
gravement. Doublez le pas , dis-je aux deux premiers.
Les élèves comprirent qu'il s'agissait de faire une niche
au bancal, et la division se mit à filer d'un train d'enfer.
De temps en temps on se retournait pour voir si Bamban pouvait suivre,
et on riait de l'apercevoir là-bas, bien loin, gros comme le poing,
trottant dans la poussière de la route, au milieu des marchands
de gâteaux et de limonade.
Cet enragé-là arriva à la Prairie presque en même
temps que nous. Seulement il était pâle de fatigue et tirait
la jambe à faire pitié.
J'en eus le coeur touché, et, un peu honteux de ma cruauté,
je l'appelai près de moi doucement.
Il avait une petite blouse fanée, à carreaux rouges,
la blouse du petit Chose, au collège de Lyon.
Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans moi-même
je me disais: Misérable, tu n'as pas honte ? Mais c'est toi le
petit Chose que tu t'amuses à martyriser ainsi!. Et, plein de
larmes intérieures, je me mis à aimer de tout mon coeur ce
pauvre déshérité. Bamban s'était assis par
terre à cause de ses jambes qui lui faisaient mal. Je m'assis près
de lui. Je lui parlai... Je lui achetai une orange... J'aurais voulu lui
laver les pieds .A partir de ce jour, Bamban devint mon ami.
J'appris sur son compte des choses attendrissantes...
C'était le fils d'un maréchal ferrant qui, entendant
vanter partout les bienfaits de l'éducation, se saignait les quatre
membres, le pauvre homme! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au
collège. Mais, hélas!
Bamban n'était pas fait pour le collège, et il n'y profitait
guère.
Le jour de son arrivée, on lui avait donné un modèle
de bâtons en lui disant : Fais des bâtons! Et depuis un
an, Bamban, faisait des bâtons. Et quels bâtons, grand Dieu!...
tortus, sales, boiteux, clopinants, des bâtons de Bamban!..
Personne ne s'occupait de lui. Il ne faisait spécialement partie
d'aucune classe; en général, il entrait dans celle qu'il
voyait ouverte. Un jour, on le trouva en train de faire ses bâtons
dans la classe de philosophie... Un drôle d'élève ce
Bamban! Je le regardais quelquefois à l'étude, courbé
en deux sur son cahier, suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume
à pleines mains et appuyant de toutes ses forces, comme s'il eût
voulu traverser la table... A chaque bâton il reprenait de l'encre,
et à la fin de chaque ligne, il rentrait sa langue et se reposait
en se frottant les mains. . Bamban travaillait de meilleur coeur maintenant
que nous étions amis...
Quand il avait terminé une page, il s'empressait de gravir ma
chaire à quatre pattes et posait son chef d'oeuvre devant moi, sans
parler.
Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant : C'est très
bien! C'était hideux, mais je ne voulais pas le décourager.
De fait, peu à peu, les bâtons commençaient à
marcher plus droit, la plume crachait moins, et il y avait moins d'encre
sur les cahiers... Je crois que je serais venu à bout de lui apprendre
quelque chose ; malheureusement, la destinée nous sépara.
Le maître des moyens quittait le collège. Comme la fin de
l'année était proche, le principal ne voulut pas prendre
un nouveau maître. On installa un rhétoricien! à barbe,
dans la chaire des petits, et c'est moi qui fus chargé de l'étude
des moyens.
Je considérai cela comme une catastrophe.
D'abord les moyens m'épouvantaient. Je les avais vus à
l'oeuvre les jours de Prairie, et la pensée que j'allais vivre sans
cesse avec eux me serrait le coeur.
Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j'aimais tant...
Comment serait pour eux le rhétoricien à barbe ?... Qu'allait
devenir Bamban ? J'étais réellement malheureux, Et mes petits
aussi se désolaient de me voir partir.
Le jour où je leur fis ma dernière étude, il y
eut un moment d'émotion quand la cloche sonna... Ils voulurent tous
m'embrasser. Quelques-uns même, je vous assure, trouvèrent
des choses charmantes à me dire.
Et Bamban ?...
Bamban ne parla pas. Seulement, au moment où je sortais, il
s'approcha de moi, tout rouge, et me mit dans la main, avec solennité,
un superbe cahier de bâtons qu'il avait dessinés à
mon intention.
Pauvre Bamban ! .
Chapitre VII
LE PION
Je pris donc possession de l'étude des moyens.
Je trouvai là une cinquantaine de méchants drôles,
montagnards joufflus de douze à quatorze ans, fils de métayers
enrichis, que leurs parents envoyaient au collège pour en faire
de petits bourgeois, à raison de cent vingt francs par trimestre.
Grossiers, insolents, orgueilleux, parlant entre eux un rude patois
cévenol auquel je n'entendais rien, ils avaient presque tous cette
laideur spéciale à l'enfance qui mue, de grosses mains rouges
avec des engelures, des voix de jeunes coqs enrhumés, le regard
abruti, et par là-dessus l'odeur du collège... Ils me haïrent
tout de suite, sans me connaître. J'étais pour eux l'ennemi,
le Pion ; et du jour où je m'assis dans ma chaire, ce fut la guerre
entre nous, une guerre acharnée, sans trêve, de tous les instants.
Ah! les cruels enfants, comme ils me firent souffrir !... Je
voudrais en parler sans rancune, ces tristesses sont si loin de nous!...
Eh bien, non, je ne puis pas ; et tenez ! à l'heure même où
j'écris ces lignes, je sens ma main qui tremble de fièvre
et d'émotion. Il me semble que j'y suis encore.
Eux ne pensent plus à moi, j'imagine. Ils ne se souviennent
plus du petit Chose, ni de ce beau lorgnon qu'il avait acheté pour
se donner l'air plus grave...
Mes anciens élèves sont des hommes maintenant, des hommes
sérieux. Soubeyrol doit être notaire quelque part, là-haut,
dans les Cévennes; Veillon (cadet), greffier au tribunal ; Loupi,
pharmacien, et Bouzanquet, vétérinaire. Ils ont des positions,
du ventre, tout ce qu'il faut.
Quelquefois, pourtant, quand ils se rencontrent au cercle ou sur la
place de l'église, ils se rappellent le bon temps du collège,
et alors peut-être il leur arrive de parler de moi.
Dis donc, greffier, te souviens-tu du petit Eyssette, notre pion
de Sarlande, avec ses longs cheveux et sa figure de papier mâché
? Quelles bonnes farces nous lui avons faites! C'est vrai, messieurs.
Vous lui avez fait de bonnes farces, et votre ancien pion ne les a pas
encore oubliées...
Ah! le malheureux pion! vous a-t-il assez fait rire! L'avez-vous fait
assez pleurer !... Oui, pleurer !..
Vous l'avez fait pleurer, et c'est ce qui rendait vos farces bien meilleures...
Que de fois, à la fin d'une journée de martyre, le pauvre
diable, blotti dans sa couchette, a mordu sa couverture pour que vous n'entendiez
pas ses sanglots !...
C'est si terrible de vivre entouré de malveillance, d'avoir
toujours peur, d'être toujours sur le qui-vive, toujours méchant,
toujours armé, c'est si terrible de punir - on fait des injustices
malgré soi -, si terrible de douter, de voir partout des pièges,
de ne pas manger tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours,
même aux minutes de trêve:
Ah! mon Dieu!... Qu'est-ce qu'ils vont me faire, maintenant ? Non,
vivrait-il cent ans, le pion Daniel Eyssette n'oubliera jamais tout ce
qu'il souffrit au collège de Sarlande, depuis le triste jour où
il entra dans l'étude des moyens.
Et pourtant - je ne veux pas mentir - j'avais gagné quelque
chose à changer d'étude maintenant je voyais les yeux noirs.
Deux fois par jour, aux heures de récréation, je les
apercevais de loin travaillant derrière une fenêtre du premier
étage qui donnait sur la cour des moyens...
Ils étaient là, plus noirs, plus grands que jamais, penchés
du matin jusqu'au soir sur une couture interminable ; car les yeux noirs
cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C'était pour coudre,
rien que pour coudre, que la vieille fée aux lunettes les avait
pris aux Enfants trouvés - car les yeux noirs ne connaissaient ni
leur père ni leur mère - et, d'un bout à l'autre de
l'année, ils cousaient, cousaient sans relâche, sous le regard
implacable de l'horrible fée aux lunettes, filant sa quenouille
à côté d'eux.
Moi, je les regardais. Les récréations me semblaient
trop courtes. J'aurais passé ma vie sous cette fenêtre bénie
derrière laquelle travaillaient les yeux noirs.
Eux aussi savaient que j'étais là. De temps en temps
ils se levaient de dessus leur couture, et le regard aidant, nous nous
parlions, - sans nous parler.
Vous êtes bien malheureux, monsieur Eyssette ?
- Et vous aussi, pauvres yeux noirs ?
- Nous, nous n'avons ni père ni mère.
- Moi, mon père et ma mère sont loin.
- La fée aux lunettes est terrible, si vous saviez - Les enfants
me font bien souffrir, allez.
- Courage, monsieur Eyssette.
- Courage, beaux yeux noirs. On ne s'en disait jamais plus long.
Je. craignais toujours de voir apparaître M. Viot avec ses clefs
frinc! frinc! frinc! -, et là-haut, derrière la fenêtre,
les yeux noirs avaient leur M. Viot aussi. Après un dialogue d'une
minute, ils se baissaient bien vite et reprenaient leur couture sous le
regard féroce des grandes lunettes à monture d'acier.
Chers yeux noirs ! nous ne nous parlions jamais qu'à de longues
distances et par des regards furtifs, et cependant je les aimais de toute
mon âme.
Il y avait encore l'abbé Germane que j'aimais bien...
Cet abbé Germane était le professeur de philosophie.
Il passait pour un original, et dans le collège tout le monde le
craignait, même le principal, même M. Viot. Il parlait peu,
d'une voix brève et cassante, nous tutoyait tous, marchait à
grands pas, la tête en arrière, la soutane relevée,
faisant sonner - comme un dragon - les talons de ses souliers à
boucles. Il était grand et fort. Longtemps je l'avais cru très
beau; mais un jour, en le regardant de plus près, je m'aperçus
que cette noble face de lion avait été horriblement défigurée
par la petite vérole. Pas un coin du visage qui ne fût haché,
sabré, couturé, un Mirabeau en soutane.
L'abbé vivait sombre et seul, dans une petite chambre qu'il
occupait à l'extrémité de la maison, ce qu'on appelait
le vieux collège. Personne n'entrait jamais chez lui, excepté
ses deux frères, deux méchants vauriens qui étaient
dans mon étude et dont il payait l'éducation... Le soir,
quand on traversait les cours pour monter au dortoir, on apercevait, là-haut,
dans les bâtiments noirs et ruinés du vieux collège,
une petite lueur pâle qui veillait : c'était la lampe de l'abbé
Germane. Bien des fois aussi, le matin, en descendant pour l'étude
de six heures, je voyais, à travers la brume, la lampe brûler
encore, l'abbé Germane ne s'était pas couché... On
disait qu'il travaillait à un grand ouvrage de philosophie.
Pour ma part, même avant de le connaître, je me sentais
une grande sympathie pour cet étrange abbé.
Son horrible et beau visage, tout resplendissant d'intelligence, m'attirait.
Seulement on m'avait tant effrayé par le récit de ses bizarreries
et de ses brutalités, que je n'osais pas aller vers lui. J'y allai
cependant, et pour mon bonheur.
Voici dans quelles circonstances...
Il faut vous dire qu'en ce temps-là j'étais plongé
jusqu'au cou dans l'histoire de la philosophie... Un rude travail pour
le petit Chose! Or, certain jour, l'envie me vint de lire Condillac.
Entre nous, le bonhomme ne vaut même pas la peine qu'on le lise!
c'est un philosophe pour rire, et tout son bagage philosophique tiendrait
dans le chaton d'une bague à vingt-cinq sous ; mais, vous savez!
quand on est jeune, on a sur les choses et sur les hommes des idées
tout de travers.
Je voulais donc lire Condillac. Il me fallait un Condillac coûte
que coûte. Malheureusement, la bibliothèque du collège
en était absolument dépourvue, et les libraires de Sarlande
ne tenaient pas cet article-là!. Je résolus de m'adresser
à l'abbé Germane. Ses frères m'avaient dit que sa
chambre contenait plus de deux mille volumes, et je ne doutais pas de trouver
chez lui le livre de mes rêves. Mais ce diable d'homme m'épouvantait,
et pour me décider à monter à son réduit ce
n'était pas trop de tout mon amour pour M. de Condillac. En arrivant
devant la porte, mes jambes tremblaient de peur... Je frappai deux fois
très douce.
ment. Entrez! répondit une voix de Titan.
Le terrible abbé Germane était assis à califourchon
sur une chaise basse, les jambes étendues, la soutane retroussée
et laissant voir de gros muscles qui saillaient vigoureusement dans des
bas de soie noire.
Accoudé sur le dossier de sa chaise, il lisait un in-folio à
tranches rouges, et fumait à grand bruit une petite pipe courte
et brune, de celles qu'on appelle brûle-gueule .
C'est toi ! me dit-il en levant à peine les yeux de dessus
son in-folio... Bonjour! Comment vas-tu ?...
Qu'est-ce que tu veux ? Le tranchant de sa voix, l'aspect sévère
de cette chambre tapissée de livres, la façon cavalière
dont il était assis, cette petite pipe, qu'il tenait aux dents,
tout cela m'intimidait beaucoup.
Je parvins cependant à expliquer tant bien que mal l'objet de
ma visite et à demander le fameux Condillac.
Condillac ! tu Veux lire Condillac ! me répondit l'abbé
Germane en souriant. Quelle drôle d'idée!...
Est-ce que tu n'aimerais pas mieux fumer une pipe avec moi ! décroche-moi
ce joli calumet qui est pendu là-bas, contre la muraille, et allume-le...
; tu verras, c'est bien meilleur que tous les Condillac de la terre.
Je m'excusai du geste, en rougissant.
Tu ne veux pas ?... A ton aise, mon garçon... Ton Condillac
est là-haut, sur le troisième rayon à gauche.
Tu peux l'emporter ; je te le prête. Surtout ne le gâte
pas, ou je te coupe les oreilles. J'atteignis le Condillac sur le troisième
rayon à gauche, et je me disposais à me retirer ; mais l'abbé
me retint.
Tu t'occupes donc de philosophie ? me dit-il en me regardant dans
les yeux... Est-ce que tu y croirais par hasard ?... Des histoires, mon
cher, de pures histoires! Et dire qu'ils ont voulu faire de moi un professeur
de philosophie ! Je vous demande un peu!...
Enseigner quoi ? zéro, néant... Ils auraient pu tout
aussi bien, pendant qu'ils y étaient, me nommer inspecteur général
des étoiles ou contrôleur des fumées de pipes... Ah!
misère de moi! Il faut faire parfois de singuliers métiers
pour gagner sa vie... Tu en connais quelque chose, toi aussi, n'est ce
pas ?... Oh! tu n'as pas besoin de rougir. Je sais que tu n'es pas heureux,
mon pauvre petit pion, et que les enfants te font une rude existence.
Ici l'abbé Germane s'interrompit un moment, Il paraissait très
en colère et secouait sa pipe sur son ongle avec fureur. Moi, d'entendre
ce digne homme s'apitoyer ainsi sur mon sort, je me sentais tout ému
et j'avais mis le Condillac devant mes yeux, pour dissimuler les grosses
larmes dont ils étaient remplis.
Presque aussitôt l'abbé reprit:
A propos ! j'oubliais de te demander... Aimes-tu le Bon Dieu ?...
Il faut l'aimer, vois-tu! mon cher, et avoir confiance en lui, et le prier
ferme ; sans quoi tu ne t'en tireras jamais... Aux grandes souffrances
de la vie, je ne connais que trois remèdes : le travail, la prière
et la pipe, la pipe de terre, très courte, souviens-toi de cela...
Quant aux philosophes, n'y compte pas ; ils ne te consoleront jamais de
rien. J'ai passé par là, tu peux m'en croire.
- Je vous crois, monsieur l'abbé.
- Maintenant, va t'en, t. me fatigues... Quand tu voudras des livres,
tu n'auras qu'à venir en prendre.
La clef de ma chambre est toujours sur la porte, et les philosophes
toujours sur le troisième rayon à gauche... Ne me parle plus...
Adieu! Là-dessus, il se remit à sa lecture et me laissa
sortir, sans même me regarder.
A partir de ce jour, j'eus tous les philosophes de l'univers à
ma disposition, j'entrais chez l'abbé Germane sans frapper, comme
chez moi. Le plus souvent, aux heures où je venais, l'abbé
faisait sa classe, et la chambre était vide. La petite pipe dormait
sur le bord de la table, au milieu des in-folio à tranches rouges
et d'innombrables papiers couverts de pattes de mouches... Quelquefois
aussi l'abbé Germane était là. Je le trouvais lisant,
écrivant, marchant de long en large, à grandes enjambées.
En entrant, je disais d'une voix timide : Bonjour, monsieur l'abbé
! La plupart du temps, il ne me répondait pas... Je prenais mon
philosophe sur le troisième rayon à gauche, et je m'en allais,
sans qu'on eût seulement l'air de soupçonner ma présence...
Jusqu'à la fin de l'année, nous n'échangeâmes
pas vingt paroles ; mais n'importe ! quelque chose en moi-même m'avertissait
que nous étions de grands amis...
Cependant les vacances approchaient. On entendait tout le jour les
élèves de la musique répétant, dans la classe
de dessin, des polkas et des airs de marche pour la distribution des prix.
Ces polkas réjouissaient tout le monde. Le soir, à la derni |