Le
Petit Chose
Alphonse
DAUDET (1840-1897)
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Suite de la page 2.
LES AVENTURES D'UN PAPILLON BLEU!
Le théâtre représente la campagne. Il est six heures
du soir; le soleil s'en va. Au lever du rideau, un Papillon bleu et une
jeune Bête à bon Dieu, du sexe mâle, causent à
cheval sur un brin de fougère. Ils se sont rencontrés le
matin, et ont passé la journée ensemble. Comme il est tard,
la Bête à bon Dieu fait mine de se retirer.
LE PAPILLON
Quoi !... tu t'en vas déjà?...
LA BETE A BON DIEU
Dame! il faut que je rentre ; Il est tard, songez donc!
LE PAPILLON
Attends un peu, que, diantre! Il n'est jamais trop tard pour retourner
chez soi...
Moi d'abord, je m'ennuie à ma maison ; et toi ?
C'est si bête une porte, un mur, une croisée, Quand au-dehors
on a le soleil, la rosée. Et les coquelicots, et le grand air, et
tout.
Si les coquelicots ne sont pas de ton goût, Il faut le dire...
LA BETE A BON DIEU
Hélas ! monsieur, je les adore.
LE PAPILLON
Eh bien! alors, nigaud, ne t'en va pas encore ; Reste avec moi. Tu
vois ! il fait bon ; l'air est doux.
LA BETE A BON DIEU
Oui, mais...
LE PAPILLON, la poussant dans l'herbe.
Hé ! roule-toi dans l'herbe ; elle est à nous.
LA BETE A BON DIEU, se débattant.
Non! laissez-moi ; parole! il faut que je m'en aille.
LE PAPILLON
Chut ! Entends-tu ?
LA BETE A BON DIEU, effrayée.
Quoi donc ?
LE PAPILLON
_ Cette petite caille, Qui chante en se grisant dans la vigne à
côté...
Hein ! la bonne chanson pour ce beau soir d'été, Et comme
c'est joli, de la place où nous sommes!...
LA BETE A BON DIEU
Sans doute, mais...
LE PAPILLON
Tais-toi.
LA BETE A BON DIEU
Quoi donc ?
LE PAPILLON
Voilà des hommes.
(Passent des hommes.)
LA BETE A BON DIEU, bas, après un silence.
L'homme, c'est très méchant, n'est-ce pas ?
LE PAPILLON
Très méchant.
LA BETE A BON DIEU
J'ai toujours peur qu'un d'eux m'aplatisse en marchant, Ils ont de
si gros pieds, et moi des reins si frêles...
Vous, vous n'êtes pas grand, mais vous avez des ailes C'est énorme
!;
LE PAPILLON
Parbleu! mon cher, si ces lourdauds de paysans te font peur, grimpe-moi
sur le dos ; Je suis très fort des reins, moi! je n'ai pas des ailes.
En pelure d'oignon comme les demoiselles.
Et je veux te porter où tu voudras, aussi Longtemps que tu voudras.
LA BETE A BON DIEU
Je n'oserai jamais... !
Oh! non, monsieur, merci!
LE PAPILLON
De grimper là ?
C'est donc bien difficile
LA BETE A BON DIEU
Non, mais...
LE PAPILLON
Grimpe donc, imbécile!
LA BETE A BON DIEU
Vous me ramènerez chez moi, bien entendu ; Car, sans cela...
LE PAPILLON
Sitôt parti, sitôt rendu.
LA BETE A BON DIEU, grimpant sur son camarade.
C'est que le soir, chez nous, nous faisons la prière.
Vous comprenez ?
LE PAPILLON
Sans doute... Un peu plus en arrière.
Là... Maintenant, silence à bord! je lâche tout.
(Prri! Ils s'envolent ; le dialogue continue en l'air.) Mon cher, c'est
merveilleux ; tu n'es pas lourd du tout.
LA BETE A BON DIEU, effrayée.
Ah !... monsieur...
LE PAPILLON
Eh bien! quoi ?
LA BETE A BON DIEU
Je n'y vois plus... la tête Me tourne ; je voudrais bien descendre...
LE PAPILLON
Es-tu bête! Si la tête te tourne, il faut fermer les yeux.
Les as-tu fermés ?
LA BETE A BON DIEU, fermant les yeux.
Oui...
LE PAPILLON
Ça va mieux ?
LA BETE A BON DIEU, avec effort.
Un peu mieux.
LE PAPILLON, riant sous cape.
Décidément on est mauvais aéronaute dans ta famille...
LA BETE A BON DIEU
Oh ! oui...
LE PAPILLON
Ce n'est pas votre faute Si le guide-ballon n'est pas encore trouvé.
LA BETE A BON DIEU
Oh ! non...
LE PAPILLON
Çà, monseigneur, vous êtes arrivé.
(Il se pose sur un Muguet.)
LA BETE A BON DIEU, ouvrant les yeux.
Pardon! mais... ce n'est pas ici que je demeure.
LE PAPILLON
Je sais ; mais comme il est encore de très bonne heure Je t'ai
mené chez un Muguet de mes amis.
On va se rafraîchir le bec ; - c'est bien permis...
LA BETE A BON DIEU
Oh! je n'ai pas le temps...
LE PAPILLON
Bah! rien qu'une seconde...
LA BETE A BON DIEU
Et puis, je ne suis pas reçu, moi, dans le monde...
LE PAPILLON
Viens donc ! je te ferai passer pour mon bâtard ; Tu seras bien
reçu, va!...
LA BETE A BON DIEU
Puis, c'est qu'il est tard.
LE PAPILLON
Eh! non ! il n'est pas tard ; écoute la cigale...
LA BETE A BON DIEU, à voix basse.
Puis.., je... n'ai pas d'argent...
LE PAPILLON, l'entraînant.
Viens! le Muguet régale.
(lls entrent chez le Muguet.) - La toile tombe.
Au second acte, quand le rideau se lève, il fait presque nuit...
On voit les deux camarades sortir de chez le Muguet... La Bête
à bon Dieu est légèrement ivre.
LE PAPILLON, tendant le dos.
Et maintenant, en route !
LA BETE A BON DIEU, grimpant bravement.
En route !
LE PAPILLON
Trouves-tu mon Muguet ?
Eh bien! comment
LA BETE A BON DIEU
Mon cher, il est charmant ; Il vous livre sa cave et tout sans vous
connaître...
LE PAPILLON, regardant le ciel.
Oh! oh ! Phoebé qui met le nez à sa fenêtre ; Il
faut nous dépêcher...
LA BETE A BON DIEU
Nous dépêcher, pourquoi ?
LE PAPILLON
Tu n'es donc plus pressé de retourner chez toi ?...
LA BETE A BON DIEU
Oh ! pourvu que j'arrive à temps pour la prière...
D'ailleurs, ce n'est pas loin, chez nous... c'est là. derrière.
LE PAPILLON
Si tu n'es pas pressé, je ne le suis pas, moi.
LA BETE A BON DIEU, avec effusion.
Quel bon enfant tu fais!... Je ne sais pas pourquoi Tout le monde n'est
pas ton ami sur la terre.
On dit de toi : C'est un bohème; un réfractaire!
Un poète ! un sauteur !...
LE PAPILLON
Tiens! tiens ; et qui dit ça ?
LA BETE A BON DIEU
Mon Dieu! le Scarabée...
LE PAPILLON
Ah! oui, ce gros poussah.
Il m'appelle sauteur, parce qu'il a du ventre.
LA BETE A BON DIEU
C'est qu'il n'est pas le seul qui te déteste...
LE PAPILLON
Ah ! dis.
LA BETE A BON DIEU
Ainsi, les Escargots ne sont pas tes amis; Va! ni les Scorpions, pas
même les Fourmis.
LE PAPILLON
Vraiment ?
LA BETE A BON DIEU, confidentielle.
Ne fais jamais la cour à l'Araignée ! Elle te trouve
affreux.
LE PAPILLON
On l'a mal renseignée.
LA BETE A BON DIEU
Hé! les Chenilles sont un peu de son avis...
LE PAPILLON
Je crois bien!... Mais, dis-moi! dans le monde où tu vis, Car
enfin tu n'es pas du monde des Chenilles, Suis-je aussi mal vu ?...
LA BETE A BON DIEU
Dame! c'est selon les familles, La jeunesse est pour toi les vieux,
en général, Trouvent que tu n'as pas assez de sens moral.
LE PAPILLON, tristement.
Je vois que je n'ai pas beaucoup de sympathies.
En somme... .
LA BETE A BON DIEU
Ma foi! non, mon pauvre! Les Orties t'en veulent. Le Crapaud te hait
; jusqu'au Grillon, Quand il parle de toi, qui dit : Ce p... p... Papillon
!
LE PAPILLON
Est-ce que tu me hais, toi, comme tous ces drôles ?
LA BETE A BON DIEU
Moi... Je t'adore ; on est si bien. sur tes épaules ! Et puis,
tu me conduis toujours chez les Muguets.
C'est amusant !... Dis donc, si je te fatiguais, Nous pourrions faire
encore une petite pause Quelque part... Tu n'es pas fatigué, je
suppose ?
LE PAPILLON
Je te trouve un peu lourd, ce n'est pas l'embarras.
LA BETE A BON DIEU, montrant des Muguets.
Alors, entrons ici, tu te reposeras.
LE PAPILLON
Ah ! merci!... des Muguets, toujours la même chose J'aime bien
mieux à côté...
LA BETE A BON DIEU, toute rouge.
Oh ! non, jamais...
Chez la Rose ?...
LE PAPILLON, l'entraînant.
Viens donc ! on ne nous verra pas.
(Ils entrent discrètement chez la Rose.) - La toile tombe.
Au troisième acte...
Mais je ne voudrais pas, mes chers lecteurs, abuser plus longtemps
de votre patience. Les vers, par le temps qui court, n'ont pas le don de
plaire, je le sais. Aussi j'arrête là mes citations, et je
vais me contenter de raconter sommairement le reste de mon poème.
Au troisième acte, il est nuit tout à fait... Les deux
camarades sortent ensemble de chez la Rose... Le Papillon veut ramener
la Bête à bon Dieu chez ses parents; mais celle-ci s'y refuse;
elle est complètement ivre, fait des cabrioles sur l'herbe et pousse
des cris séditieux... Le Papillon est obligé de l'emporter
chez elle. On se sépare sur la porte, en se promettant de se revoir
bientôt... Et alors le Papillon s'en va tout seul, dans la nuit.
Il est un peu ivre, lui aussi ; mais son ivresse est triste : il se rappelle
les confidences de la Bête à bon Dieu, et se demande amèrement
pourquoi tant de monde le déteste, lui qui jamais n'a fait de mal
à personne... Ciel sans lune, le vent souffle, la campagne est toute
noire... Le Papillon a peur, il a froid ; mais il se console en songeant
que son camarade est en sûreté, au fond d'une couchette bien
chaude... Cependant, on entrevoit dans l'ombre de gros oiseaux de nuit
qui traversent la scène d'un vol silencieux. L'éclair brille.
Des bêtes méchantes embusquées sous des pierres, ricanent
en se montrant le Papillon. Nous le tenons ! disent-elles. Et tandis
que l'infortunité va de droite et de gauche, plein d'effroi, un
Chardon au passage le larde d'un grand coup d'épée, un Scorpion
l'éventre avec ses pinces, une grosse Araignée velue lui
arrache un pan de son manteau de satin bleu, et, pour finir, une Chauve-Souris
lui casse les reins d'un coup d'aile. Le Papillon tombe, blessé
à mort... Tandis qu'il râle sur l'herbe, les Orties se réjouissent,
et les Crapauds disent : C'est bien fait ! A l'aube, les Fourmis, qui
vont au travail avec leurs jaquettes et leurs gourdes, trouvent le cadavre
au bord du chemin. Elles le regardent à peine et s'éloignent
sans vouloir l'enterrer. Les Fourmis ne travaillent pas pour rien... Heureusement
une confrérie de Nécrophores vient à passer par là.
Ce sont, comme vous savez, de petites bêtes noires qui ont fait voeu
d'ensevelir les morts... Pieusement, elles s'attellent au Papillon défunt
et le traînent vers le cimetière...
Une foule curieuse se presse sur leur passage, et chacun fait des réflexions
à haute voix.., Les petits Grillons bruns, assis au soleil devant
leurs portes, disent gravement : Il aimait trop les fleurs ! - Il courait
trop la nuit ! ajoutent les Escargots, et les Scarabées à
gros ventre se dandinent dans leurs habits d'or en grommelant: Trop bohème!
trop bohème! Parmi toute cette foule, pas un mot de regret pour
le pauvre mort; seulement, dans les plaines d'aleptour, les grands lis
ont fermé et les cigales ne chantent pas.
La dernière scène se passe dans le cimetière des
Papillons. Après que les Nécrophores ont fait leur oeuvre,
un Hanneton solennel, qui a suivi le convoi, s'approche de la fosse, et,
se mettant sur le dos, commence l'éloge du défunt, Malheureusement
la mémoire lui manque ; il reste là les pattes en l'air,
gesticulant pendant une heure et s'entortillant dans ses périodes...
Quand l'orateur a fini, chacun se retire, et alors dans le cimetière
désert, on voit la Bête à bon Dieu des premières
scènes sortir de derrière une tombe. Tout en larmes, elle
s'agenouille sur la terre fraîche de la fosse et dit une prière
touchante pour son pauvre petit camarade qui est là.
Chapitre IX
TU VENDRAS DE LA PORCELAINE
Au dernier vers de mon poème, Jacques, enthousiasmé, se
leva pour crier bravo; mais il s'arrêta net en voyant la mine effarée
de tous ces braves gens.
En vérité, je crois que le cheval de feu de l'Apocalypse,
faisant irruption au milieu du petit salon jonquille, n'y aurait pas causé
plus de stupeur que mon papillon bleu. Les Passajon, les Fougeroux, tout
hérissés de ce qu'ils venaient d'entendre, me regardaient
avec de gros yeux ronds ; les deux Ferrouillat se faisaient des signes.
Personne ne soufflait mot.
Pensez comme j'étais à l'aise...
Tout à coup, au milieu du silence et de la consternation générale,
une voix - et quelle voix! - blanche, terne, froide, sans timbre, une voix
de fantôme, sortit de derrière le piano et me fit tressaillir
sur ma chaise. C'était la première fois, depuis dix ans,
qu'on entendait parler l'homme à la tête d'oiseau, le vénéré
Lalouette: Je suis bien content qu'on ait tué le papillon, dit
le singulier vieillard en grignotant son sucre d'un air féroce ;
je ne les aime pas, moi, les papillons!... Tout le monde se mit à
rire, et la discussion s'engagea sur mon poème.
Le membre du Caveau trouvait l'oeuvre un peu trop longue et m'engagea
beaucoup à la réduire en une ou deux chansonnettes, genre
essentiellement français. L'élève d'Alfort, savant
naturaliste, me fit observer que les bêtes. à bon Dieu avaient
des ailes, ce qui enlevait toute vraisemblance à mon affabulation.
Ferrouillat cadet prétendait avoir lu tout cela quelque part.
Ne les écoute pas, me dit Jacques à voix basse, c'est un
chef-d'oeuvre. Pierrotte, lui, ne disait rien; il paraissait très
occupé. Peut-être le brave homme, assis à côté
de sa fille tout le temps de la lecture, avait-il senti trembler dans ses
mains une petite main trop impressionnable ou surpris au passage un regard
noir enflammé ; toujours est-il que ce jour-là Pierrotte
avait - c'est bien le cas de le dire - un air fort singulier, qu'il resta
collé tout le soir au canezoul de sa demoiselle, que je ne pus dire
un seul mot aux yeux noirs, et que je me retirai de très bonne heure,
sans vouloir entendre une chansonnette nouvelle du membre du Caveau, qui
ne me le pardonna jamais.
Deux jours après cette lecture mémorable, je reçus
de Mlle Pierrotte un billet aussi court qu'éloquent :
Venez vite, mon père sait tout. Et plus bas, mes chers yeux
noirs avaient signé : Je vous aime. Je fus un peu troublé,
je l'avoue, par cette grosse nouvelle. Depuis deux jours, je courais les
éditeurs avec mon manuscrit, et je m'occupais beaucoup moins des
yeux noirs que de mon poème. Puis l'idée d'une explication
avec ce gros Cévenol de Pierrotte ne me souriait guère...
Aussi, malgré le pressant appel des yeux noirs, je restai quelque
temps sans retourner là-bas, me disant à moi-même pour
me rassurer sur mes intentions: Quand j'aurai vendu mon poème.
Malheureusement je ne le vendis pas.
En ce temps-là - je ne sais pas si c'est encore la même
chose aujourd'hui -, MM. les éditeurs étaient des gens très
doux, très polis, très généreux, très
accueillants ; mais ils avaient un défaut capital : on ne les trouvait
jamais chez eux. Comme certaines étoiles trop menues qui ne se révèlent
qu'aux grosses lunettes de l'Observatoire, ces messieurs n'étaient
pas visibles pour la foule. N'importe l'heure où vous arriviez,
on vous disait toujours de revenir...
Dieu! que j'en ai couru de ces boutiques! que j'en ai tourné
de ces boutons de portes vitrées! que j'en ai fait de ces stations
aux devantures des librairies, à me dire, le coeur battant : Entrerai-je
? n'entrerai-je pas ? A l'intérieur, il faisait chaud. Cela sentait
le livre neuf. C'était plein de petits hommes chauves, très
affairés, qui vous répondaient de derrière un comptoir,
du haut d'une échelle double.
Quant à l'éditeur, invisible... Chaque soir, je revenais
à la maison, triste, las, énervé. Courage! me disait
Jacques, tu seras plus heureux demain. Et le lendemain, je me remettais
en campagne, armé de mon manuscrit ! De jour en jour, je le sentais
devenir plus pesant, plus incommode. D'abord je le portais sous mon bras,
fièrement, comme un parapluie neuf; mais à la fin j'en avais
honte, et je le mettais dans ma poitrine, avec ma redingote soigneusement
boutonnée par dessus.
Huit jours se passèrent ainsi. Le dimanche arriva.
Jacques, selon sa coutume, alla dîner chez Pierrotte ; mais il
y alla seul. J'étais si las de ma chasse aux étoiles invisibles,
que je restai couché tout le jour...
Le soir, en rentrant, il vint s'asseoir au bord de mon lit et me gronda
doucement :
Ecoute, Daniel! tu as bien tort de ne pas aller là-bas. Les
yeux noirs pleurent, se désolent ; ils meurent de ne pas te voir...
Nous avons parlé de toi toute la soirée... Ah! brigand, comme
elle t'aime! La pauvre mère Jacques avait les larmes aux yeux en
disant cela.
Et Pierrotte ? demandai-je timidement. Pierrotte, qu'est-ce qu'il
dit?...
- Rien... Il a seulement paru très étonné de ne
pas te voir... Il faut y aller, mon Daniel; tu iras, n'est-ce pas ?
- Dès demain, Jacques; je te le promets. Pendant que nous
causions, Coucou-Blanc, qui venait de rentrer chez elle, entama son interminable
chanson... Tolocototignan ! Tolocototignan !... Jacques se mit à
rire: Tu ne sais pas, me dit-il à voix basse, les yeux noirs sont
jaloux de notre voisine.
Ils croient qu'elle est leur rivale... J'ai eu beau dire ce qu'il en
était, on n'a pas voulu m'entendre... Les yeux noirs jaloux de Coucou-Blanc!
c'est drôle, n'est-ce pas ? Je fis semblant de rire comme lui ;
mais, dans moi-même, j'étais plein de honte en songeant que
c'était bien ma faute si les yeux noirs étaient jaloux de
Coucou-Blanc, Le lendemain, dans l'après-midi, je m'en allai passage
du Saumon. J'aurais voulu monter tout droit au quatrième et parler
aux yeux noirs avant de voir Pierrotte; mais le Cévenol me guettait
à la porte du passage, et je ne pus l'éviter. Il fallut entrer
dans la boutique et m'asseoir à côté de lui, derrière
le comptoir. De temps en temps, un petit air de flûte nous arrivait
discrètement de l'arrière-magasin.
Monsieur Daniel, me dit le Cévenol avec une assurance de langage
et une facilité d'élocution que je ne lui avais jamais connues,
ce que je veux savoir de vous est très simple, et je n'irai pas
par quatre chemins. C'est bien le cas de le dire... la petite vous aime
d'amour... Est-ce que vous l'aimez vraiment, vous aussi ? - De toute mon
âme, monsieur Pierrotte.
- Alors, tout va bien. Voici ce que j'ai à vous proposer...
Vous êtes trop jeune et la petite aussi pour songer à vous
marier d'ici trois ans. C'est donc trois années que vous avez devant
vous pour vous faire une position... Je ne sais pas si vous comptez rester
toujours dans le commerce des papillons bleus ; mais je sais bien ce que
je ferais à votre place...
C'est bien le cas de le dire, je planterais là mes historiettes,
j'entrerais dans l'ancienne maison Lalouette, je me mettrais au courant
du petit train-train de la porcelaine, et je m'arrangerais pour que, dans
trois ans, Pierrotte qui devient vieux, pût trouver en moi un associé
en même temps qu'un gendre... Hein?
Qu'est-ce que vous dites de ça, compère ? là-dessus,
Pierrotte m'envoya un grand coup de coude et se mit à rire, mais
à rire... Bien sûr, qu'il croyait me combler de joie, le pauvre
homme, en m'offrant de vendre de la porcelaine à ses côtés.
Je n'eus pas le courage de me fâcher, pas même celui de
répondre ; j'étais atterré...
Les assiettes, les verres peints, les globes d'albâtre, tout
dansait autour de moi. Sur une étagère, en face du comptoir,
des bergers et des bergères, en biscuit de couleurs tendres, me
regardaient d'un air narquois et semblaient me dire en brandissant leurs
houlettes : Tu vendras de la porcelaine! Un peu plus loin, les magots
chinois en robes violettes remuaient leurs caboches vénérables,
comme pour approuver ce qu'avaient dit les bergers : Oui... oui... tu
vendras de la porcelaine!... Et là-bas, dans le fond, la flûte
ironique et sournoise sifflotait doucement:
Tu vendrai de la porcelaine... tu vendras de la porcelaine... C'était
à devenir fou.
Pierrotte crut que l'émotion et la joie m'avaient coupé
la parole.
Nous causerons de cela ce soir, me dit-il pour me donner le loisir
de me remettre... Maintenant, montez vers la petite... C'est bien le cas
de le dire...
le temps doit lui sembler long. Je montai vers la petite, que je
trouvai installée dans le salon jonquille, à broder ses éternelles
pantoufles en compagnie de la dame de grand mérite...
Que ma chère Camille me pardonne! jamais Mlle Pierrotte ne me
parut si Pierrotte que ce jour-là ; jamais sa façon tranquille
de tirer l'aiguille et de compter ses points à haute voix ne me
causa tant d'irritation. Avec ses petits doigts rouges, sa joue en fleur,
son air paisible, elle ressemblait à une de ces bergères
en biscuit colorié qui venaient de me crier d'une façon si
impertinente : Tu vendras de la porcelaine! Par bonheur, les yeux noirs
étaient là, eux aussi, un peu voilés, un peu mélancoliques,
mais si naïvement joyeux de me revoir que je me sentis tout ému.
Cela ne dura pas longtemps. Presque sur mes talons, Pierrotte fit son entrée.
Sans doute il n'avait plus autant de confiance dans la dame de grand mérite.
A partir de ce moment, les yeux noirs disparurent et sur toute la ligne
la porcelaine triompha. Pierrotte était très gai, très
bavard, insupportable : les c'est bien le cas de le dire pleuvaient plus
drus que giboulée. Dîner bruyant, beaucoup trop long... En
sortant de table, Pierrotte me prit à part pour me rappeler sa proposition.
J'avais eu le temps de me remettre, et je lui dis avec assez de sang-froid
que la chose demandait réflexion et que je lui répondrais
dans un mois.
Le Cévenol fut certainement très étonné
de mon peu d'empressement à accepter ses offres, mais il eut le
bon goût de n'en rien laisser paraître.
C'est entendu, me dit-il, dans un mois. Et il ne fut plus
question de rien... N'importe! le coup était porté. Pendant
toute la soirée, le sinistre et fatal Tu vendras de la porcelaine
retentit à mon oreille.
Je l'entendais dans le grignotement de la tête d'oiseau qui venait
d'entrer avec Mme Lalouette et s'était installé au coin du
piano, je l'entendais dans les roulades du joueur de flûte, dans
la Rêverie de Rosellen que Mlle Pierrotte ne manqua pas de jouer;
je le lisais dans les gestes de toutes ces marionnettes bourgeoises, dans
la coupe de leurs vêtements, dans le dessin de la tapisserie, dans
l'allégorie de la pendule - Vénus cueillant une rose d'où
s'envole un Amour dédoré - dans la forme des meubles, dans
les moindres détails de cet affreux salon jonquille où les
mêmes gens disaient tous les soirs les mêmes choses, où
le même piano jouait tous les soirs la même rêverie,
et que l'uniformité de ses soirées faisait ressembler à
un tableau à musique. Le salon jonquille, un tableau à musique!...
Où vous cachiez-vous donc, beaux yeux noirs ?... Lorsque au retour
de cette ennuyeuse soirée, je racontai à ma mère Jacques
les propositions de Pierrotte, il en fut encore plus indigné que
moi :
Daniel Eyssette, marchand de porcelaine!... Par exemple, je voudrais
bien voir cela ! disait le brave garçon, tout rouge de colère...
C'est comme si on proposait à Lamartine de vendre des paquets d'allumettes,
ou à Sainte-Beuve de débiter des petits balais de crin...
Vieille bête de Pierrotte, va !... Après tout, il ne faut
pas lui en vouloir ; il ne sait pas, ce pauvre homme. Quand il verra le
succès de ton livre et les journaux tout, remplis de toi, il changera
joliment de gamme.
- Sans doute, Jacques ; mais pour que les journaux parlent de moi,
il faut que mon livre. paraisse, et je vois bien qu'il ne paraîtra
pas... Pourquoi ?...
Mais, mon cher, parce que je ne peux pas mettre la main sur un éditeur
et que ces gens-là ne sont jamais chez eux pour les poètes.
Le grand Baghavat lui-même est obligé d'imprimer ses vers
à ses frais.
- Eh bien, nous ferons comme lui, dit Jacques en frappant du poing
sur la table ; nous imprimerons à nos frais. Je le regarde avec
stupéfaction :
A nos frais...
- Oui, mon petit, à nos frais... Tout juste, le marquis fait
imprimer en ce moment le premier volume de ses mémoires... Je vois
son imprimeur tous les jours... C'est un Alsacien qui a le nez rouge et
l'air bon enfant. Je suis sûr qu'il nous fera crédit... Pardieu!
nous le paierons, à mesure que ton volume se vendra... Allons !
voilà qui est dit ; dès demain je vais voir mon homme.
Effectivement Jacques, le lendemain, va trouver l'imprimeur et revient
enchanté : C'est fait, me dit-il d'un air de triomphe ; on met
ton livre à l'impression demain. Cela nous coûtera neuf cents
francs, une bagatelle. Je ferai des billets de trois cents francs, payables
de trois en trois mois. Maintenant, suis bien mon raisonnement. Nous vendons
le volume trois francs, nous tirons à mille exemplaires ; c'est
donc trois mille francs que ton livre doit nous rapporter...
tu m'entends bien, trois mille francs. là-dessus, nous payons
l'imprimeur, plus la remise d'un franc par exemplaire aux libraires qui
vendront l'ouvrage, plus l'envoi aux journalistes... Il nous restera, clair
comme de l'eau de roche, un bénéfice de onze cents francs.
Hein ? C'est joli pour un début... , Si c'était joli,
je crois bien !... Plus de chasse aux étoiles invisibles, plus de
stations humiliantes aux portes des librairies, et par-dessus le marché
onze cents francs à mettre de côté pour la reconstruction
du foyer... Aussi quelle joie, ce jour-là, dans le clac cher de
Saint-Germain ! Que de projets, que de rêves ! Et puis les jours
suivants, que de petits bonheurs savourés goutte à goutte,
aller à l'imprimerie, corriger les épreuves, discuter la
couleur de la couverture, voir le papier sortir tout humide de la presse
avec vos pensées imprimées dessus, courir deux fois, trois
fois chez le brocheur, et revenir enfin avec le premier exemplaire qu'on
ouvre en tremblant du bout des doigts... Dites ! est-il rien de plus délicieux
au monde ? .
Pensez que le premier exemplaire de La Comédie pastorale revenait
de droit aux yeux noirs. Je le leur portai le soir même, accompagné
de la mère Jacques qui voulait jouir de mon triomphe. Nous fîmes
notre entrée dans le salon jonquille, fiers et radieux. Tout le
monde était là.
Monsieur Pierrotte, dis-je au Cévenol, permettez-moi d'offrir
ma première oeuvre à Camille. Et je mis mon volume dans
une chère petite main qui frémissait de plaisir. Oh ! si
vous aviez vu le joli merci que les yeux noirs m'envoyèrent, et
comme ils resplendissaient en lisant mon nom sur la couverture.
Pierrotte était moins enthousiasmé, lui. Je l'entendis
demander à Jacques combien un volume comme cela pouvait me rapporter
:
Onze cents francs , répondit Jacques avec assurance.
Ià-dessus, ils se mirent à causer longuement, à
voix basse, mais je ne les écoutai pas. J'étais tout à
la joie de voir les yeux noirs abaisser leurs grands cils de soie sur les
pages de mon livre et les relever vers moi avec admiration... Mon livre!
les yeux noirs! deux bonheurs que je devais à ma mère Jacques...
Ce soir-là, avant de rentrer, nous allâmes rôder
dans les galeries de l'Odéon pour juger de l'effet que La Comédie
pastorale faisait à l'étalage des librairies.
Attends-moi, me dit Jacques ; je vais voir combien on en a vendu.
Je l'attendis en me promenant de long en large, regardant du coin de
l'oeil certaine couverture verte à filets noirs qui s'épanouissait
au milieu de la devanture. Jacques vint me rejoindre au bout, d'un moment;
il était pâle d'émotion.
Mon cher, me dit-il, on en a déjà vendu un. C'est de
bon augure... Je lui serrai la main silencieusement. J'étais trop
ému pour parler; mais, à part moi, je me disais :
Il y a quelqu'un à Paris qui vient de tirer trois francs de
sa bourse pour acheter cette production de ton cerveau, quelqu'un qui te
lit, qui te juge... Quel est ce quelqu'un ? Je voudrais bien le connaître...
Hélas ! pour mon malheur, j'allais bientôt le connaître,
ce terrible quelqu'un.
Le lendemain de l'apparition de mon volume, j'étais en train
de déjeuner à table d'hôte à côté
du farouche penseur, quand Jacques, très essoufflé, se précipita
dans la salle :
Grande nouvelle! me dit-il en m'entraînant dehors ; je pars
ce soir, à sept heures, avec le marquis... Nous allons à
Nice voir sa soeur, qui est mourante... Peut-être resterons-nous
longtemps... Ne t'inquiète pas de ta vie... Le marquis double mes
appointements. Je pourrai t'envoyer cent francs par mois...
Eh bien, qu'as-tu ? Te voilà tout pâle. Voyons ! Daniel,
pas d'enfantillage. Rentre là-dedans, achève de déjeuner
et bois une demi-bordeaux, afin de te donner du courage. Moi, je cours
dire adieu à Pierrotte, prévenir l'imprimeur, faire porter
les exemplaires aux journalistes... Je n'ai pas une minute... Rendez-vous
à la maison à cinq heures. .
Je le regardai descendre la rue Saint-Benoît à grandes
enjambées, puis je rentrai dans le restaurant ; mais je ne pus rien
manger ni boire, et c'est le penseur qui vida la demi-bordeaux. L'idée
que dans quelques heures ma mère Jacques serait loin m'étreignait
le coeur. J'avais beau songer à mon livre, aux yeux noirs, rien
ne pouvait me distraire de cette pensée que Jacques allait partir
et que je resterais seul, tout seul dans Paris maître de moi-même
et responsable de toutes mes actions.
Il me rejoignit à l'heure dite. Quoique très ému
lui-même, il affecta jusqu'au dernier moment la plus grande gaieté.
Jusqu'au dernier moment aussi il me montra la générosité
de son âme et l'ardeur admirable qu'il mettait à m'aimer.
Il ne songeait qu'à moi, à mon bien-être, à
ma vie. Sous prétexte de faire sa malle, il inspectait mon linge,
mes vêtements Tes chemises sont.dans ce coin, vois-tu, Daniel.
tes mouchoirs à côté, derrière les cravates.
Comme je lui disais : .
Ce n'est pas ta malle que tu fais, Jacques ; c'est mon armoire...
Armoire et malle, quand tout fut prêt, on envoya chercher une voiture,
et nous partîmes pour la gare.
En route, Jacques me faisait ses recommandations.
Il y en avait de tout genre :
Ecris-moi souvent... Tous les articles qui paraîtront sur ton
volume, envoie-les-moi, surtout celui de Gustave Planche. Je ferai un cahier
cartonné et je les collerai tous dedans. Ce sera le livre d'or de
la famille Eyssette... A propos, tu sais que la blanchisseuse vient le
mardi... Surtout ne te laisse pas éblouir par le succès...
Il est clair que tu vas en avoir un très grand, et c'est fort dangereux,
les succès parisiens. Heureusement que Camille sera là pour
te garder des tentations... Sur toute chose, mon Daniel, ce que je te demande,
c'est d'aller souvent là-bas et de ne pas faire pleurer les yeux
noirs. A ce moment nous passions devant le jardin des plantes. Jacques
se mit à rire.
Te rappelles-tu, me dit-il, que nous avons passé ici une nuit,
il y a quatre ou cinq mois ?... Hein ?...
Quelle différence entre le Daniel d'alors et celui d'aujourd'hui...
Ah ! tu as joliment fait du chemin en quatre mois !... C'est qu'il le
croyait vraiment, mon brave Jacques, que j'avais fait beaucoup de chemin
; et moi aussi, pauvre niais, j'en étais convaincu.
Nous arrivâmes à la gare. Le marquis s'y trouvait déjà.
Je vis de loin ce drôle de petit homme, avec sa tête de hérisson
blanc, sautillant de long en large dans une salle d'attente.
Vite, vite, adieu ! me dit Jacques. En prenant ma tête dans
ses larges mains, il m'embrassa trois ou quatre fois de toutes ses forces,
puis courut rejoindre son bourreau.
En le voyant disparaître, j'éprouvai une singulière
sensation.
Je me trouvai tout à coup plus petit, plus chétif, plus
timide, plus enfant, comme si mon frère, en s'en allant, m'avait
emporté la moelle de mes os, ma force, mon audace et la moitié
de ma taille. La foule qui m'entourait me faisait peur. J'étais
redevenu le petit Chose...
La nuit tombait. Lentement, par le plus long chemin, par les quais
les plus déserts, le petit Chose regagna son clocher. L'idée
de se retrouver dans cette chambre vide l'attristait horriblement. Il aurait
voulu rester dehors jusqu'au matin. Pourtant il allait rentrer.
En passant devant la loge, le portier lui cria :
Monsieur Eyssette, une lettre !... C'était un petit billet,
élégant, parfumé, satiné; écriture de
femme plus fine, plus féline que celle des yeux noirs... De qui
cela pouvait bien être ?... Vivement il rompit le cachet, et lut
dans l'escalier à la lueur du gaz :
Monsieur mon voisin,
la Comédie pastorale est depuis hier sur ma table ; mais il
y manque une dédicace. Vous seriez bien aimable de venir la mettre
ce soir, en prenant une tasse de thé... Vous savez! c'est entre
artistes.
IRMA BOREL.
Et plus bas :
La dame du premier.
La dame du premier !... Quand le petit Chose lut cette signature, un
grand frisson lui courut par tout le corps. Il la revit telle qu'elle lui
était apparue un matin, descendant l'escalier dans un tourbillon
de velours, belle, froide, imposante, avec sa petite cicatrice blanche
au coin de la lèvre. Et de songer qu'une femme pareille avait acheté
son volume, son coeur bondissait d'orgueil.
Il resta là un moment, dans l'escalier, la lettre à la
main, se demandant s'il monterait chez lui ou s'il s'arrêterait au
premier étage ; puis, tout à coup, la recommandation de Jacques
lui revint à la mémoire :
Surtout, Daniel, ne fais pas pleurer les yeux noirs. Un secret
pressentiment l'avertit que s'il allait chez la dame du premier, les yeux
noirs pleureraient, et Jacques aurait de la peine. Alors, il mit résolument
la lettre dans sa poche, le petit Chose, et il se dit :
Je n'irai pas. .
Chapitre X
IRMA BOREL
C'est Coucou-Blanc qui vint lui ouvrir. - Car ai-je besoin de vous le
dire! cinq minutes après s'être juré qu'il n'irait
pas, ce vaniteux petit Chose sonnait à la porte d'lrma Borel. -
En le voyant, l'horrible Négresse grimaça un sourire d'ogre
en belle humeur et lui fit un signe : Venez ! de sa grosse main luisante
et noire. Après avoir traversé deux ou trois salons très
pompeux, ils s'arrêtèrent devant une petite porte mystérieuse,
à travers laquelle on entendait - aux trois quarts étouffés
par l'épaisseur des tentures - des cris rauques, des sanglots, des
imprécations, des rires convulsifs. La Négresse frappa, et
sans attendre qu'on lui eût répondu, introduisit le petit
Chose.
Seule, dans un riche boudoir capitonné de soie mauve et tout
ruisselant de lumière, Irma Borel marchait à grands pas en
déclamant. Un large peignoir bleu de ciel, couvert de guipures,
flottait autour d'elle comme une nuée. Une des manches du peignoir,
relevée jusqu'à l'épaule, laissait voir un bras de
neige d'une incomparable pureté, brandissant, en guise de poignard
un coupe-papier de nacre. L'autre main, noyée dans la guipure, tenait
un livre ouvert...
Le petit Chose s'arrêta, ébloui. Jamais la dame du premier
ne lui avait paru si belle. D'abord elle était moins pâle
qu'à leur première rencontre. Fraîche et rose, au contraire,
mais d'un rose un peu voilé, elle avait l'air, ce jour-là,
d'une jolie fleur d'amandier, et la petite cicatrice blanche du coin de
la lèvre en paraissait d'autant plus blanche. Puis ses cheveux,
qu'il n'avait pas pu voir la première fois, l'embellissaient encore,
en adoucissant ce que son visage avait d'un peu fier et de presque dur.
C'étaient des cheveux blonds, d'un blond cendré, d'un blond
de poudre, et il y en avait, et ils étaient fins, un brouillard
d'or autour de la tête.
Quand elle vit le petit Chose, la dame coupa net à sa déclamation.
Elle jeta sur un divan derrière elle son couteau de nacre et son
livre, ramena par un geste adorable la manche de son peignoir, et vint
à son visiteur la main cavalièrement tendue.
Bonjour, mon voisin ! lui dit-elle avec un gentil sourire ; vous
me surprenez en pleines fureurs tragiques! j'apprends le rôle de
Clytemnestre... C'est empoignant, n'est-ce pas ? Elle le fit asseoir
sur un divan à côté d'elle, et la conversation s'engagea.
Vous vous occupez d'art dramatique, madame ?
(Il n'osa pas dire ma voisine .) .
- Oh ! vous savez, une fantaisie... comme je me suis occupée
de sculpture et de musique... Pourtant, cette fois, je crois que je suis
bien mordue... Je vais débuter au Théâtre-Français...
A ce moment, un énorme oiseau à huppe jaune vint, avec
un grand bruit d'ailes, s'abattre sur la tête frisée du petit
Chose.
N'ayez pas peur, dit la dame en riant de son air effaré, c'est
mon kakatoès... une brave bête que j'ai ramenée des
îles Marquises. Elle prit l'oiseau, le caressa, lui dit deux ou
trois mots d'espagnol et le rapporta sur un perchoir doré à
l'autre bout du salon... Le petit Chose ouvrait de grands yeux. La Négresse,
le kakatoès, le Théâtre Français, les îles
Marquises...
Quelle femme singulière ! se disait-il avec admiration.
La dame revint s'asseoir à côté de lui et la conversation
continua. La Comédie pastorale en fit d'abord tous les frais. La
dame l'avait lue et relue plusieurs fois depuis la veille ; elle en savait
des vers par coeur et les déclamait avec enthousiasme. Jamais la
vanité du petit Chose ne s'était trouvée à
pareille fête. On voulait savoir son âge, son pays, comment
il vivait, s'il allait dans le monde, s'il était amoureux... A toutes
ces questions, il répondait avec la plus grande candeur; si bien
qu'au bout d'une heure la dame du premier connaissait à fond la
mère Jacques, l'histoire de la maison Eyssette et ce pauvre foyer
que les enfants avaient juré de reconstruire. Par exemple, pas un
mot de Mlle Pierrotte, Il fut seulement parlé d'une jeune personne
du grand monde qui mourait d'amour pour le petit Chose, et d'un père
barbare - pauvre Pierrotte ! - qui contrariait leur passion.
Au milieu de ces confidences, quelqu'un entra dans le salon. C'était
un vieux sculpteur à crinière blanche, qui avait donné
des leçons à la dame, au temps où elle sculptait.
Je parie, lui dit-il à demi-voix en regardant le petit Chose
d'un oeil plein de malice, je parie que c'est votre corailleur napolitain.
- Tout juste, fit-elle en riant; et se tournant vers le corailleur
qui semblait fort surpris de s'entendre désigner ainsi : vous ne
vous souvenez pas, lui dit-elle, d'un matin où nous nous sommes
rencontrés?... Vous alliez le cou nu, la poitrine ouverte, les cheveux
en désordre, votre cruche de grés à la main... je
crus revoir un de ces petits pêcheurs de corail qu'on rencontre dans
la baie de Naples... Et le soir, j'en parlai à mes amis; mais nous
ne nous doutions guère alors que le petit corailleur était
un grand poète, et qu'au fond de cette cruche de grès, il
y avait La Comédie pastorale .
Je vous demande si le petit Chose était ravi de s'entendre traiter
avec une admiration respectueuse.
Pendant qu'il s'inclinait et souriait d'un air modeste, Coucou-Blanc
introduisit un nouveau visiteur, qui n'était autre que le grand
Baghavat, le poète indien de la table d'hôte. Baghavat, en
entrant, alla droit à la dame et lui tendit un livre à couverture
verte.
Je vous rapporte vos papillons, dit-il. Quelle drôle de littérature
!... Un geste de la dame l'arrêta net. Il comprit que l'auteur
était là et regarda de son côté avec un sourire
contraint. Il y eut un moment de silence et de gêne, auquel l'arrivée
d'un troisième personnage vint faire une heureuse diversion. Celui-ci
était le professeur de déclamation; un affreux petit bossu,
tête blême, perruque rousse, rire aux dents moisies. Il paraît
que, sans sa bosse, ce bossu-là eût été le plus
grand comédien de son époque ; mais son infirmité
ne lui permettant pas de monter sur les planches, il se consolait en faisant
des élèves et en disant du mal de tous les comédiens
du temps, Dès qu'il parut, la dame lui cria :
Avez-vous vu l'Israélite ? Comment a-t-elle marché
ce soir ? L'Israélite, c'était la grande tragédienne
Rachel, alors au plus beau moment de sa gloire .
Elle va de plus en plus mal, dit le professeur en haussant les épaules...
Cette fille n'a rien... C'est une grue, une vraie grue.
- Une vraie grue , ajouta l'élève ; et derrière
elle les deux autres répétèrent avec conviction:
Une vraie grue...
Un moment après on demanda à la dame de réciter
quelque chose.
Sans se faire prier, elle se leva, prit le coupe-papier de nacre, retroussa
la manche de son peignoir et se mit à déclamer.
Bien, ou mal ? Le petit Chose eût été fort empêché
pour le dire. Ebloui par ce beau bras de neige, fasciné par cette
chevelure d'or qui s'agitait frénétiquement, il regardait
et n'écoutait pas. Quand la dame eut fini, il applaudit plus fort
que personne et déclara à son tour que Rachel n'était
qu'une grue, une vraie grue.
Il en rêva la nuit de ce bras de neige et de ce brouillard d'or.
Puis, le jour venu, quand il voulut s'asseoir devant l'établi aux
rimes, le bras enchanté vint encore le tirer par la manche. Alors,
ne pouvant pas rimer, ne voulant pas sortir, il se mit à écrire
à Jacques, et à lui parler de la dame du premier.
-Ah ! mon ami, quelle femme ! Elle sait tout, elle connaît
tout. Elle a fait des sonates, elle a fait des tableaux. Il y a sur sa
cheminée une jolie Colombine en terre cuite qui est son oeuvre.
Depuis trois mois, elle joue la tragédie, et elle la joue bien mieux
que la fameuse Rachel.
- Il paraît décidément que cette Rachel n'est qu'une
grue.
- Enfin, mon cher, une femme comme tu n'en as jamais rêvé.
Elle a tout vu, elle a été partout. Tout à coup elle
vous dit : Quand j'étais à Saint-Pétersbourg...
puis, au bout d'un moment, elle vous apprend qu'elle préfère
la rade de Rio à celle de Naples. Elle a un kakatoès qu'elle
a ramené des îles Marquises, une Négresse qu'elle a
prise en passant à Port-au-Prince... Mais au fait, tu la connais,
sa Négresse, c'est notre voisine Coucou-Blanc. Malgré son
air féroce, cette Coucou-Blanc est une excellente fille, tranquille,
discrète, dévouée, et ne parlant jamais que par proverbes
comme le bon Sancho. Quand les gens de la maison veulent lui tirer les
vers du nez à propos de sa maîtresse, si elle est mariée,
s'il y a un M. Borel quelque part, si elle est aussi riche qu'on le dit,
Coucou-Blanc répond dans son patois : Zaffai cabrite pas zaffai
mouton (les affaires du chevreau ne sont pas celles du mouton) ; ou bien
encore: C'est soulié qui connaît si bas tini trou (c'est le
soulier qui connaît si les bas ont des trous). Elle en a comme cela
une centaine, et les indiscrets n'ont jamais le dernier mot avec elle...
A propos, sais-tu qui j'ai rencontré chez la dame du premier ?...
Le poète hindou de la table d'hôte, le grand Baghavat lui-même.
Il a l'air d'en être fort épris, et lui fait de beaux poèmes
où il la compare tour à tour à un condor, un lotus
ou un buffle ; mais la dame ne fait pas grand cas de ses hommages. D'ailleurs
elle doit y être habituée : tous les artistes qui viennent
chez elle - et je te réponds qu'il y en a des plus fameux - en sont
amoureux.
Elle est si belle, si étrangement belle !... En vérité,
j'aurais craint pour mon coeur, s'il n'était déjà
pris. Heureusement que les yeux noirs sont là pour me défendre.
Chers yeux noirs ! j'irai passer la soirée avec eux aujourd'hui,
et nous parlerons de vous tout, le temps, ma mère Jacques. Comme
le petit Chose achevait cette lettre, on frappa doucement à la porte.
C'était la dame du premier qui lui envoyait, par Coucou-Blanc, une
invitation pour venir, au Théâtre-Français, entendre
la grue dans sa loge. Il aurait accepté de bon coeur, mais il songea
qu'il n'avait pas d'habit et fut obligé de dire non. Cela le mit
de fort méchante humeur.
Jacques aurait dû me faire faire un habit, se disait-il... C'est
indispensable... Quand les articles paraîtront, il faudra que j'aille
remercier les journalistes... Comment faire si je n'ai pas d'habit ?...
Le soir, il alla au passage du Saumon; mais cette visite ne l'égaya
pas. Le Cévenol riait fort ; Mlle Pierrotte était trop brune.
Les yeux noirs avaient beau lui faire signe et lui dire doucement : Aimez-moi
! dans la langue mystique des étoiles, l'ingrat ne voulait rien
entendre. Après dîner, quand les Lalouette arrivèrent,
il s'installa triste et maussade dans un coin, et tandis que le tableau
à musique jouait ses petits airs, il se figurait Irma Borel trônant
dans une loge découverte, les bras de neige jouant de l'éventail,
le brouillard d'or scintillant sous les lumières de la salle. Comme
j'aurais honte si elle me voyait ici ! songeait-il.
Plusieurs jours se passèrent sans nouveaux incidents. Irma Borel
ne donnait plus signe de vie. Entre le premier et le cinquième étage,
les relations semblaient interrompues. Toutes les nuits, le petit Chose,
assis à son établi, entendait entrer la victoria de la dame,
et, sans qu'il y prît garde, le roulement sourd de la voiture, le
Porte, s'il vous plaît du cocher, le faisaient tressaillir. Même
il ne pouvait pas entendre sans émotion la Négresse remonter
chez elle; s'il avait osé, il serait allé lui demander des
nouvelles de sa maîtresse... Malgré tout, cependant, les yeux
noirs étaient encore maîtres de la place. Le petit Chose passait
de longues heures auprès d'eux. Le reste du temps, il s'enfermait
chez lui pour chercher des rimes, au grand ébahissement des moineaux,
qui venaient le voir de tous les toits à la ronde, car les moineaux
du pays latin sont comme la dame de grand mérite et se font de drôles
d'idées sur les mansardes d'étudiants. En revanche, les cloches
de Saint-Germain - les pauvres cloches vouées au Seigneur et cloîtrées
toute leur vie comme des Carmélites - se réjouissaient de
voir leur ami le petit Chose éternellement assis devant sa table
; et, pour l'encourager, elles lui faisaient grande musique.
Sur ces entrefaites, on reçut des nouvelles de Jacques. Il était
installé à Nice et donnait force détails sur son installation...
Le beau pays, mon Daniel, et comme cette mer qui est là sous mes
fenêtres t'inspirerait ! Moi, je n'en jouis guère ! je ne
sors jamais !... Le marquis. dicte tout le jour. Diable d'homme, va! Quelquefois,
entre deux phrases, je lève la tête, je vois une petite voile
rouge à l'horizon, puis tout de suite le nez sur mon papier... Mlle
d'Hacqueville est toujours bien malade... Je l'entends au-dessus de nous
qui tousse, qui tousse... Moi-même, à peine débarqué,
j'ai attrapé un gros rhume qui ne veut pas finir.... Un peu plus
loin, parlant de la dame du premier, Jacques disait:
... Si tu m'en crois, tu ne retourneras pas chez cette femme. Elle
est trop compliquée pour toi ; et même, faut-il te le dire
? je flaire en elle une aventurière... Tiens ! j'ai vu hier dans
le port un brick hollandais qui venait de faire un voyage autour du monde
et qui rentrait avec des mâts japonais, des espars du Chili, un équipage
bariolé comme une carte géographique... Eh bien, mon cher,
je trouve que ton Irma Borel ressemble à ce navire. Bon pour un
brick d"avoir beaucoup voyagé, mais pour une femme, c'est différent,
En général, celles qui ont vu tant de pays en font beaucoup
voir aux autres... Méfie-toi, Daniel, méfie-toi! et surtout,
je t'en conjure, ne fais pas pleurer les yeux noirs... Ces derniers mots
allèrent droit au coeur du petit Chose. La persistance de Jacques
à veiller sur le bonheur de celle qui n'avait pas voulu l'aimer
lui parut admirable. Oh ! non ! Jacques, n'aie pas peur ; je ne la ferai
pas pleurer , se dit-il, et tout de suite il prit la ferme résolution
de ne plus retourner chez la dame du premier... Fiez-vous au petit Chose
pour les fermes résolutions.
Ce soir-là, quand la victoria roula sous le porche, il y prit
à peine garde, La chanson de la Négresse. ne lui causa pas
non plus de distraction. C'était une nuit de septembre, orageuse
et lourde... Il travaillait, la porte entrouverte. Tout à coup,
il crut entendre craquer l'escalier de bois qui menait à sa chambre.
Bientôt il distingua un léger bruit de pas et le frôlement
d'une robe. Quelqu'un montait, c'était sûr... mais qui ?...
Coucou-Blanc était rentrée depuis longtemps...
Peut-être la dame du premier qui venait parler à la Négresse...
A cette idée le petit Chose sentit son coeur battre avec violence
; mais il eut le courage de rester devant sa table... Les pas approchaient
toujours. Arrivé sur le palier on s'arrêta... Il y eut un
moment de silence; puis un léger coup frappé à la
porte de la Négresse, qui ne répondit pas.
C'est elle , se dit-il sans bouger de sa place.
Tout à coup, une lumière parfumée se répandit
dans la chambre.
La porte cria, quelqu'un entrait.
Alors, sans tourner la tête, le petit Chose demanda en tremblant
:
Qui est là ?
Chapitre XI;
LE COEUR DE SUCRE
Voila deux mois que Jacques est parti, et il n'est pas encore au moment
de revenir. Mlle d'Hacqueville est morte. Le marquis, escorté de
son secrétaire, promène son deuil par toute l'Italie, sans
interrompre d'un seul jour la terrible dictée de ses mémoires,
Jacques, surmené, trouve à peine le temps d'écrire
à son frère quelques lignes datées de Rome, de Naples,
de Pise, de Palerme. Mais, si le timbre de ces lettres varie souvent, leur
texte ne change guère... Travailles-tu ?... Comment vont les yeux
noirs?... L'article de Gustave Planche a-t-il paru ?... Es-tu retourné
chez Irma Borel? A ces questions, toujours les mêmes, le petit Chose
répond invariablement qu'il travaille beaucoup, que la vente du
livre va très bien, les yeux noirs aussi ; qu'il n'a pas revu Irma
Borel, ni entendu parler de Gustave Planche.
Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela ?... Une dernière lettre,
écrite par le petit Chose en une nuit de fièvre et de tempête,
va nous l'apprendre.
Monsieur Jacques Eyssette, à Pise.
Dimanche soir, 10 heures.
Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois je ne fais que te mentir.
Je t'écris que je travaille, et depuis deux mois mon écritoire
est à sec. Je t'écris que la vente de mon livre va bien,
et depuis deux mois on n'en a pas vendu un exemplaire. Je t'écris
que je ne revois plus Irma Borel, et depuis deux mois je ne l'ai pas quittée.
Quant aux yeux noirs, hélas !... ô Jacques, Jacques, pourquoi
ne t'ai-je pas écouté ?
Pourquoi suis-je retourné chez cette femme ?
Tu avais raison, c'est une aventurière, rien de plus. D'abord,
je la croyais intelligente. Ce n'est pas vrai, tout ce qu'elle dit lui
vient de quelqu'un. Elle n'a pas de cervelle, pas d'entrailles. Elle est
fourbe, elle est cynique, elle est méchante. Dans ses accès
de colère, je l'ai vue rouer sa Négresse de coups de cravache,
la jeter par terre, la trépigner. Avec cela, une femme forte, qui
ne croit ni à Dieu ni au diable, mais qui accepte aveuglément
les prédictions des somnambules et du marc de café, Quant
à son talent de tragédienne, elle a beau prendre des leçons
d'un avorton à bosse et passer toutes ses journées chez elle
avec des boules élastiques dans la bouche, je suis sûr qu'aucun
théâtre n'en voudra. Dans la vie privée, par exemple,
c'est une fière comédienne.
Comment j'étais tombé dans les griffes de cette créature,
moi qui aime tant ce qui est bon et ce qui est simple, je n'en sais vraiment
rien, mon pauvre Jacques ; mais ce que je puis te jurer, c'est que je lui
ai échappé et que maintenant tout est fini, fini, fini...
Si tu savais comme j'étais lâche et ce qu'elle faisait de
moi !... Je lui avais raconté toute mon histoire : je lui parlais
de toi, de notre mère, des yeux noirs. C'est à mourir de
honte, je te dis,.. Je lui avais donné tout mon coeur, je lui avais
livré toute ma vie ; mais de sa vie à elle, jamais elle n'avait
rien voulu me livrer. Je ne sais pas qui elle est, je ne sais pas d'où
elle vient. Un jour je lui ai demandé si elle avait été
mariée, elle s'est mise à rire. Tu sais, cette petite cicatrice
qu'elle a sur la lèvre, c'est un coup de couteau qu'elle a reçu
là-bas dans son pays, à Cuba. J'ai voulu savoir qui lui avait
fait cela. Elle m'a répondu très simplement : Un Espagnol
nommé Pacheco , et pas un mot de plus. C'est bête n'est-ce
pas ? Est-ce que je le connais moi, ce Pacheco ? Est-ce qu'elle n'aurait
pas dû me donner quelques explications ?... Un coup de couteau, ce
n'est pas naturel, que diable ! Mais voilà... les artistes qui l'entourent
lui ont fait un renom de femme étrange, et elle tient à sa
réputation... Oh ! ces artistes, mon cher, je les exècre.
Si tu savais ces gens-là, à force de vivre avec des statues
et des peintures, ils en arrivent à croire qu'il n'y a que cela
au monde. Ils vous parlent toujours de forme, de ligne, de couleur, d'art
grec, de Parthénon, de méplats, de mastoïdes. Ils regardent
votre nez, votre bras, votre menton. Ils cherchent si vous avez un type,
du galbe, du caractère; mais de ce qui bat dans nos poitrines, de
nos passions, de nos larmes, de nos angoisses, ils s'en soucient autant
que d'une chèvre morte. Moi, ces bonnes gens ont trouvé que
ma tête avait du caractère mais que ma poésie n'en
avait pas du tout.
Ils m'ont joliment encouragé, va! Au début de
notre liaison, cette femme avait cru mettre la main sur un petit prodige,
un grand poète de mansarde : - m'a-t-elle assommé avec sa
mansarde! Plus tard, quand son cénacle lui a prouvé que je
n'étais qu'un imbécile, elle m'a gardé pour le caractère
de ma tête. Ce caractère, il faut te dire, variait selon les
gens. Un de ses peintres, qui me voyait le type italien, m'a fait poser
pour un pifferaro; un autre, pour un Algérien marchand de violettes
; un autre... Est-ce que je sais ? Le plus souvent, je posais avec elle,
et, pour lui plaire, je devais garder tout le jour mes oripeaux sur les
épaules et figurer dans son salon, à côté du
kakatoès. Nous avons passé bien des heures ainsi, moi en
Turc, fumant de longues pipes dans un coin de sa chaise longue, elle à
l'autre bout de sa chaise, déclamant avec ses boules élastiques
dans la bouche, et s'interrompant de temps à autre pour me dire
: Quelle tête à caractère vous avez, mon cher Dani-Dan!
Quand j'étais en Turc, elle m'appelait Dani-Dan; quand j'étais
en italien, Danielo; jamais Daniel...
J'aurai du reste l'honneur de figurer sous ces deux espèces
à l'Exposition prochaine de peinture: on verra sur le livret :
Jeune pifferaro, à Mme Irma Borel. Jeune fellah, à Mme
Irma Borel. Et ce sera moi... quelle honte! Je m'arrête un moment,
Jacques. Je vais ouvrir la fenêtre, et boire un peu l'air de la nuit.
J'étouffe...
je n'y vois plus.
Onze heures.
L'air me fait du bien. En laissant la fenêtre ouverte, je puis
continuer à t'écrire. Il pleut, il fait noir, les cloches
sonnent. Que cette chambre est triste!... Chère petite chambre !
Moi qui l'aimais tant autrefois ; maintenant je m'y ennuie. C'est elle
qui me l'a gâtée; elle y est venue trop souvent. Tu comprends,
elle m'avait là sous la main, dans la maison; c'était commode.
Oh ! ce n'était plus la chambre du travail...
Que je fusse ou non chez moi, elle entrait à toute heure et
fouillait partout. Un soir, je la trouvai furetant dans un tiroir où
je renferme ce que j'ai de plus précieux au monde, les lettres de
notre mère, les tiennes, celles des yeux noirs ; celles-ci dans
une boîte dorée que tu dois connaître. Au moment où
j'entrai, Irma Borel tenait cette boîte et allait l'ouvrir. Je n'eus
que le temps de m'élancer et de la lui arracher des mains.
- Que faites-vous là ? lui criai-je indigné...
Elle prit son air le plus tragique :
- J'ai respecté les lettres de votre mère ; mais celles-ci
m'appartiennent, je les veux... Rendez-moi cette boîte.
- Que voulez-vous en faire ?
- Lire les lettres qu'elle contient... - Jamais, lui dis-je. Je ne
connais rien de votre vie, et vous connaissez tout de la mienne.
- Oh! Dani-Dan! - C'était le jour du Turc. Oh! Dani-Dan,
est-il possible que vous me reprochiez cela ? Est-ce que vous n'entrez
pas chez moi quand vous voulez ? Est-ce que tous ceux qui viennent chez
moi ne vous sont pas connus ? .
Tout en parlant, et de sa voix la plus câline, elle essayait
de me prendre la boîte.
- Eh bien ! lui dis-je, puisqu'il en est ainsi, je vous permets de
l'ouvrir ; mais à une condition...
- Laquelle ?
- Vous me direz où vous allez tous les matins de huit à
dix heures.
Elle devint pâle et me regarda dans les yeux...
Je ne lui avais jamais parlé de cela, Ce n'est pas l'envie qui
me manquait pourtant. Cette mystérieuse sortie de tous les matins
m'intriguait, m'inquiétait, comme la cicatrice, comme le Pacheco
et tout le train de cette existence bizarre. J'aurais voulu savoir, mais
en même temps j'avais peur d'apprendre. Je sentais qu'il y avait
là-dessous quelque mystère d'infamie qui m'aurait obligé
à fuir... Ce jour-là, cependant, j'osai l'interroger, comme
tu vois. Cela la surprit beaucoup.
Elle hésita un moment, puis elle me dit avec effort, d'une voix
sourde :
- Donnez-moi la boîte, vous saurez tout. Alors, je lui
donnai la boîte; Jacques, c'est infâme, n'est-ce pas ? Elle
l'ouvrit en frémissant de plaisir et se mit à lire toutes
les lettres - il y en avait une vingtaine - lentement, à demi-voix,
sans sauter une ligne. Cette histoire d'amour, fraîche et pudique,
paraissait l'intéresser beaucoup. Je la lui avais déjà
racontée, mais à ma façon, lui donnant les yeux noirs
pour une jeune fille de la plus haute noblesse, que ses parents refusaient
de marier à ce petit plébéien de Daniel Eyssette;
tu reconnais bien là ma ridicule vanité.
De temps en temps, elle interrompait sa lecture pour dire: Tiens!
c'est gentil, ça ! ou bien encore : Oh ! oh ! pour une fille
noble... Puis, à mesure qu'elle les avait lues, elle les approchait
de la bougie et les regardait brûler avec un rire méchant.
Moi, je la laissais faire; je voulais savoir où elle allait
tous les matins de huit à dix..:
Or, parmi ces lettres, il y en avait une écrite sur du papier
de la maison Pierrotte, du papier à tête, avec trois petites
assiettes vertes dans le haut, et au-dessous : Porcelaines et cristaux,
Pierrotte, successeur de Lalouette... Pauvres yeux noirs! sans doute un
jour, au magasin, ils avaient éprouvé le besoin de m'écrire,
et le premier papier venu leur avait semblé bon... Tu penses, quelle
découverte pour la tragédienne! Jusque-là elle avait
cru à mon histoire de fille noble et de parents grands seigneurs;
mais quand elle en fut à cette lettre, elle comprit tout et partit
d'un grand éclat de rire :
- La voilà donc, cette jeune patricienne, cette perle du noble
faubourg... elle s'appelle Pierrotte et vend de la porcelaine au passage
du Saumon... Ah! je comprends maintenant pourquoi vous ne vouliez pas me
donner la boîte. Et elle riait, elle riait...
Mon cher, je ne sais pas ce qui me prit ; la honte, le dépit,
la rage... Je n'y voyais plus. Je me jetais sur elle pour lui arracher
les lettres. Elle eut peur, fit un pas en arrière, et s'empêtrant
dans sa traîne, tomba avec un grand cri. Son horrible Négresse
l'entendit de la chambre à côté et accourut aussitôt,
nue, noire, hideuse, décoiffée. Je voulais l'empêcher
d'entrer, mais d'un revers de sa grosse main huileuse elle me cloua contre
la muraille et se campa entre sa maîtresse et moi.
L'autre, pendant ce temps, s'était relevée et pleurait
ou faisait semblant. Tout en pleurant, elle continuait à fouiller
dans la boîte:
- Tu ne sais pas, dit-elle à sa Négresse, tu ne sais
pas pourquoi il a voulu me battre ?... Parce que j'ai découvert
que sa demoiselle noble n'est pas noble du tout et qu'elle vend des assiettes
dans un passage...
- Tout ça qui porte zéperons, pas maquignon, dit
la vieille en forme de sentence.
- Tiens, regarde, fit la tragédienne, regarde les gages d'amour
que lui donnait sa boutiquière... Quatre crins de son chignon et
un bouquet de violettes d'un sou... Approche ta lampe, Coucou-Blanc.
La Négresse approcha sa lampe ; les cheveux et les fleurs
flambèrent en pétillant. Je laissai faire; j'étais
atterré.
Oh ! oh! qu'est-ce ceci ? continua la tragédienne en dépliant
un papier de soie... Une dent ?... Non! ça a l'air d'être
du sucre... Ma foi, oui... c'est une sucrerie allégorique... un
petit coeur en sucre.
Hélas ! un jour, à la foire des Près-Saint-Gervais,
les yeux noirs avaient acheté ce petit coeur de sucre et me l'avaient
donné en me disant:
- Je vous donne mon coeur.
La Négresse le regardait d'un oeil d'envie.
- Tu le veux! Coucou, lui cria la maîtresse...
Eh bien, attrape...
Et elle le lui jeta dans la bouche comme à un chien... C'est
peut-être ridicule; mais quand j'ai entendu le sucre craquer sous
la meule de la Négresse, j'ai frissonné des pieds à
la tête. Il me semblait que c'était le propre coeur des yeux
noirs que ce monstre aux dents noires dévorait si joyeusement.
Tu crois peut-être, mon pauvre Jacques, qu'après cela
tout a été fini entre nous ? Eh bien, mon cher, si au lendemain
de cette scène tu étais entré chez Irma Borel, tu
l'aurais trouvée répétant le rôle d'Hermione
avec son bossu, et, dans un coin, sur une natte, à côté
du kakatoès, tu aurais vu un jeune Turc accroupi, avec une grande
pipe qui lui faisait trois fois le tour du corps... Quelle tête à
caractère vous avez, mon Dani-Dan! Mais, au moins, diras tu, pour
prix de son infamie, tu as su ce que tu voulais savoir et ce qu'elle devenait
tous les matins, de huit à dix ? Oui, Jacques, je l'ai su, mais
ce matin seulement, à la suite d'une scène terrible, - la
dernière, par exemple, - que je vais te raconter... Mais, chut!...
Quelqu'un monte...
Si c'était elle, si elle venait me relancer encore ?...
C'est qu'elle en est bien capable, même après ce qui s'est
passé. Attends!... Je vais fermer la porte à double tour...
Elle n'entrera pas, n'aie pas peur...
Il ne faut pas qu'elle entre.
Minuit.
Ce n'est pas elle ; c'était sa Négresse. Cela m'étonnait
aussi ; je n'avais pas entendu rentrer sa voiture...
Coucou-Blanc vient de se coucher. A travers la cloison, j'entends le
glouglou de la bouteille et l'horrible refrain... Tolocototignan... Maintenant
elle ronfle ; on dirait le balancier d'une grosse horloge.
Voici comment ont fini nos tristes amours.
Il y a trois semaines à peu près, le bossu qui lui
donne des leçons lui déclara qu'elle était mûre
pour les grands succès tragiques et qu'il voulait la faire entendre
ainsi que quelques autres de ses élèves.
Voilà ma tragédienne ravie... Comme on n'a pas de théâtre
sous la main, on convient de changer en salle de spectacle l'atelier d'un
de ces messieurs, et d'envoyer des invitations à tous les directeurs
de théâtres de Paris... Quant à la pièce de
début, après avoir longtemps discuté, on se décide
pour Athalie...
De toutes les pièces du répertoire, c'était celle
que les élèves du bossu savaient le mieux, On n'avait besoin
pour la mettre sur pied que de quelques raccords et répétitions
d'ensemble. Va donc pour Athalie...
Comme Irma Borel était trop grande dame pour se déranger,
les répétitions se firent chez elle. Chaque jour, le bossu
amenait ses élèves, quatre ou cinq grandes filles maigres,
solennelles, drapées dans des cachemires français à
treize francs cinquante, et trois ou quatre pauvres diables avec des habits
de papier noirci et des têtes de naufragés... On répétait
tout le jour, excepté de huit à dix ; car, malgré
les apprêts de la représentation, les mystérieuses
sorties n'avaient pas cessé. Irma, le bossu, les élèves,
tout le monde travaillait avec rage. Pendant deux jours on oublia de donner
à manger au kakatoès. Quant au jeune Dani-Dan, on ne s'occupait
plus de lui... En somme.
tout allait bien; l'atelier était paré, le théâtre
construit, les costumes prêts, les invitations faites.
Voilà que trois ou quatre jours avant la représentation,
le jeune Eliacin - une fillette de dix ans, la nièce du bossu -
tombe malade... Comment faire ?
Où trouver un Eliacin, un enfant capable d'apprendre son rôle
en trois jours ?... Consternation générale.
Tout à coup, Irma Borel se tourne vers moi :
- Au fait, Dani-Dan, si vous vous en chargiez ?
- Moi ? Vous plaisantez... A mon âge!...
- Ne dirait-on pas que c'est un homme. Mais mon petit, vous avez l'air
d'avoir quinze ans ; en scène, costumé, maquillé,
vous en paraîtrez douze...
D'ailleurs, le rôle est tout à fait dans le caractère
de votre tête.
Mon cher ami, j'eus beau me débattre:
- Il fallut en passer par où elle voulait, comme toujours. Je
suis si lâche...
La représentation eut lieu... Ah! si j'avais le coeur à
rire, comme je t'amuserais avec le récit de cette journée...
On avait compté sur les directeurs du Gymnase et du Théâtre-Français
; mais il paraît que ces messieurs avaient affaire ailleurs, et nous
nous contentâmes d'un directeur de la banlieue, amené au dernier
moment. En somme, ce petit spectacle de famille n'alla pas trop de travers...
Irma Borel fut très applaudie... Moi, je trouvais que cette Athalie
de Cuba était trop emphatique, qu'elle manquait d'expression, et
parlait le français comme une... fauvette espagnole ; mais, bah!
ses amis les artistes n'y regardaient pas de si près. Le costume
était authentique, la cheville fine, le cou bien attaché...
C'est tout ce qu'il leur fallait. Quant à moi, le caractère
de ma tête me valut aussi un très beau succès, moins
beau pourtant que celui de Coucou-Blanc dans le rôle muet de la nourrice.
Il est vrai que la tête de la Négresse avait encore plus de
caractère que la mienne. Aussi, lorsque au cinquième acte
elle parut tenant sur son poing l'énorme kakatoès - son Turc,
sa Négresse, son kakatoès, la tragédienne avait voulu
que nous figurions tous dans la pièce -, et roulant d'un air étonné
de gros yeux blancs très féroces, il y eut par toute la salle
une formidable explosion de bravos. Quel succès! disait Athalie
rayonnante...
Jacques!... Jacques!... J'entends sa voiture qui rentre. Oh! la misérable
femme! D'où vient-elle si tard ? Elle l'a donc oubliée notre
horrible matinée ; moi qui en tremble encore! La porte s'est refermée...
Pourvu maintenant qu'elle ne monte pas! Vois tu, c'est terrible, le voisinage
d'une femme qu'on exècre!
Une heure.
La représentation que je viens de te racontera eu lieu il
y a trois jours.
Pendant ces trois jours, elle a été gaie, douce, affectueuse,
charmante. Elle n'a pas une fois battu sa Négresse. A plusieurs
reprises, elle m'a demandé de tes nouvelles, si tu toussais toujours
; et pourtant, Dieu sait qu'elle ne t'aime pas... J'aurais dû me
douter de quelque chose.
Ce matin, elle entre dans ma chambre, comme neuf heures sonnaient.
Neuf heures!... Jamais je ne l'avais vue à cette heure-là
!... Elle s'approche de moi et me dit en souriant :
- Il est neuf heures! Puis tout à coup, devenant solennelle
:
- Mon ami, me dit-elle, je vous ai trompé. Quand nous nous
sommes rencontrés, je n'étais pas libre.
Il y avait un homme dans ma vie, lorsque vous y êtes entré
; un homme à qui je dois mon luxe, mes loisirs, tout ce que j'ai.
.
Je te le disais bien, Jacques, qu'il y avait quelque infamie sous
ce mystère.
- Du jour où je vous ai connu, cette liaison m'est devenue
odieuse... Si je ne vous en ai pas parlé, c'est que je vous connaissais
trop fier pour consentir à me partager avec un autre. Si je ne l'ai
pas brisée, c'est parce qu'il m'en coûtait de renoncer à
cette existence indolente et luxueuse pour laquelle je suis née...
Aujourd'hui, je ne peux plus vivre ainsi. Ce mensonge me pèse, cette
trahison de tous les jours me rend folle... Et si vous voulez encore de
moi après l'aveu que je viens de vous faire je suis prête
à tout quitter et à vivre avec vous dans un coin, où
vous voudrez... Ces derniers mots où vous voudrez furent
dits à voix basse, tout près de moi, presque sur mes lèvres,
pour me griser...
J'eus pourtant le courage de lui répondre, et même très
sèchement, que j'étais pauvre, que je ne gagnais pas ma vie,
et que je ne pouvais pas la faire nourrir par mon frère Jacques.
Sur cette réponse, elle releva la tête d'un air de triomphe
:
- Eh bien, si j'avais trouvé pour nous deux un moyen honorable
et sûr de gagner notre vie sans nous quitter, que diriez-vous ?
Là-dessus, elle tira d'une de ses poches un grimoire sur papier
timbré qu'elle se mit à me lire... C'était un engagement
pour nous deux dans un théâtre de la banlieue parisienne ;
elle, à raison de cent francs par mois; moi, à raison de
cinquante.
Tout était prêt ; nous n'avions plus qu'à signer.
Je la regardai, épouvanté. Je sentais qu'elle m'entraînait
dans un trou, et j'eus un moment de n'être pas assez fort pour résister...
La lecture du grimoire finie, sans me laisser le temps de répondre,
elle se mit à parler fiévreusement des splendeurs de la carrière
théâtrale et de la vie glorieuse que nous allions mener là-bas,
libres, fiers, loin du monde, tout à notre art et à notre
amour.
Elle parla trop ; c'était une faute. J'eus le temps de me
remettre, d'invoquer ma mère Jacques dans le fond de mon coeur,
et quand elle eut fini sa tirade, je pus lui dire très froidement:
- Je ne veux pas être comédien...
Bien entendu elle ne lâcha pas prise et recommença ses
belles tirades.
Peine perdue... A tout ce qu'elle put me dire, je ne répondis
qu'une chose :
- Je ne veux pas être comédien...
Elle commençait à perdre patience.
- Alors, me dit-elle en pâlissant, vous préférez
que je retourne là-bas; de huit à dix, et que les choses
restent comme elles sont...
A cela je répondis un peu moins froidement :
- Je ne préfère rien... Je trouve très honorable
à vous de vouloir gagner votre vie et ne plus la devoir aux générosités
d'un monsieur de huit à dix... Je vous répète seulement
que je ne me sens pas la moindre vocation théâtrale, et que
je ne serai pas un comédien.
A ce coup elle éclata.
- Ah! tu ne veux pas être comédien... Qu'est-ce que
tu seras donc alors?... Te croirais-tu poète, par hasard ?... Il
se croit poète!... mais tu n'as rien de ce qu'il faut, pauvre fou!...
Je vous demande, parce que ça vous a fait imprimer un méchant
livre dont personne ne veut, ça se croit poète... Mais, malheureux,
ton livre est idiot, tous me le disent bien...
Depuis deux mois qu'il est en vente, on n'en a vendu qu'un exemplaire,
et c'est le mien... Toi, poète, allons donc !... Il n'y a
que ton frère pour croire à une niaiserie pareille... Encore
un joli naïf, celui-là !... et qui t'écrit de bonnes
lettres... Il est à mourir de rire avec son article de Gustave Planche...
En attendant, il se tue pour te faire vivre ; et toi, pendant ce
temps.là, tu... tu... au fait, qu'est-ce que tu fais ? Le sais-tu
seulement ?... Parce que ta tête a un certain caractère, cela
te suffit ; tu t'habilles en Turc, et tu crois que tout est là!...
D'abord, je te préviens que depuis quelque temps le caractère
de ta tête se perd joliment... tu es laid, tu es très laid.
Tiens! regarde-toi.., je suis sûre que si tu retournais vers ta donzelle
Pierrotte, elle ne voudrait plus de toi... Et pourtant, vous êtes
bien faits l'un pour l'autre... Vous êtes nés tous les deux
pour vendre de la porcelaine au passage du Saumon.
C'est bien mieux ton affaire que d'être comédien...
Elle bavait, elle étranglait. Jamais tu n'as vu folie pareille.
Je la regardais sans rien dire. Quand elle eut fini, je m'approchai d'elle
- j'avais tout le corps qui me tremblait - et je lui dis bien tranquillement
:
- Je ne veux pas être comédien.
Disant cela, j'allai vers la porte, je l'ouvris et la lui montrai.
- M'en aller, fit-elle en ricanant... Oh! pas encore... j'en ai encore
long à vous dire. .
Pour le coup, je n'y tins plus. Un paquet de sang me monta au visage.
Je pris un des chenets de la cheminée et je courus sur elle... Je
te réponds qu'elle a déguerpi... Mon cher, à ce moment-là,
j'ai compris l'Espagnol Pacheco.
Derrière elle, j'ai pris mon chapeau, et je suis descendu.
J'ai couru tout le jour, de droite et de gauche, comme un homme ivre...
Ah! si tu avais été là... Un moment j'ai eu l'idée
d'aller chez Pierrotte, de me jeter à ses pieds, de demander grâce
aux yeux noirs. Je suis allé jusqu'à la porte du magasin,
mais je n'ai pas osé entrer... Voilà deux mois que je n'y
vais plus. On m'a écrit, pas de réponse. On est venu me voir,
je me suis caché. Comment pourrait-on me pardonner ?... Pierrotte
était assis sur son comptoir.
Il avait l'air triste... Je suis resté un moment à le
regarder, debout contre la vitre, puis je me suis enfui en pleurant.
La nuit venue, je suis rentré. J'ai pleuré longtemps
à la fenêtre; après quoi, j'ai commencé à
t'écrire. Je t'écrirai ainsi toute la nuit. Il me semble
que tu es là, que je cause avec toi, et cela me fait du bien.
Quel monstre que cette femme ! Comme elle était sûre
de moi! Comme elle me croyait bien son jouet, sa chose!... Comprends-tu
? m'emmener jouer la comédie dans la banlieue !... Conseille-moi,
Jacques, je m'ennuie, je souffre... Elle m'a fait bien du mal, vois.tu
! je ne crois plus en moi, je doute, j'ai peur...
Que faut-il faire ?... travailler ?... Hélas! elle a raison,
je ne suis pas poète, mon livre ne s'est pas vendu...
Et pour payer, comment vas-tu faire ?...
Toute ma vie est gâtée. Je n'y vois plus, je ne sais
plus. Il fait noir... Il y a des noms prédestinés.
Elle s'appelle Irma Borel. Borel, chez nous, ça veut dire bourreau...
Irma Bourreau!... Comme ce nom lui va bien!... Je voudrais déménager.
Cette chambre m'est odieuse... Et puis, je suis exposé à
la rencontrer dans l'escalier... Par exemple, sois tranquille, si elle
remonte jamais... Mais elle ne remontera pas...
Elle m'a oublié. Les artistes sont là pour la consoler...
Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce que j'entends ?... Jacques, mon frère,
c'est elle. Je te dis que c'est elle.
Elle vient ici ; j'ai reconnu son pas... Elle est là, tout Près...
J'entends son haleine... Son oeil collé à la serrure me regarde,
me brûle, me... Cette lettre ne partit pas.
Chapitre XII;
TOLOCOTOTIGNAN
Me voici arrivé aux pages les plus sombres de mon histoire, aux
jours de misère et de honte que Daniel Eyssette a vécus à
côté de cette femme, comédien dans la banlieue de Paris.
Chose singulière! ce temps de ma vie, accidenté, bruyant,
tourbillonnant, m'a laissé des remords plutôt que des souvenirs.
Tout ce coin de ma mémoire est brouillé, je ne vois rien,
rien...
Mais, attendez!... Je n'ai qu'à fermer les yeux et à
fredonner deux ou trois fois ce refrain bizarre et mélancolique
: Tolocototignan ! Tolocototignan ! tout de suite, comme par magie, mes
souvenirs assoupis vont se réveiller, les heures mortes sortiront
de leurs tombeaux, et je retrouverai le petit Chose, tel qu'il était
alors, dans une grande maison neuve du boulevard Montparnasse, entre Irma
Borel qui répétait ses rôles, et Coucou-Blanc qui chantait
sans cesse :
Tolocototignan / Tolocototignan !
Pouah ! l'horrible maison ! je la vois maintenant, je la vois avec
ses mille fenêtres, sa rampe verte et poisseuse, ses plombs béants,
ses portes numérotées, ses longs corridors blancs qui sentaient
la peinture fraîche... toute neuve, et déjà salie!...
Il y avait cent huit chambres là-dedans ; dans chaque chambre, un
ménage. Et quels ménages !... Tout le jour, c'étaient
des scènes, des cris, du fracas, des tueries ; la nuit des piaillements
d'enfants, des pieds nus marchant sur le carreau, puis le balancement uniforme
et lourd des berceaux. De temps en temps, pour varier, des visites de la
police.
C'est là, c'est dans cet antre garni à sept étages
qu'Irma Borel et le petit Chose étaient venus abriter leur amour...
Triste logis et bien fait pour un pareil hôte !... Ils l'avaient
choisi parce que c'était près de leur théâtre
; et puis, comme dans toutes les maisons neuves, ils ne payaient pas cher.
Pour quarante francs- un prix d'essuyeurs de plâtre - ils avaient
deux chambres au second étage, avec un liséré de balcon
sur le boulevard, le plus bel appartement de l'hôtel...
Ils rentraient tous les soirs vers minuit, à la fin du spectacle.
C'était sinistre de revenir par ces grandes avenues désertes,
où rôdaient des blouses silencieuses, des filles en cheveux,
et les longues redingotes des patrouilles grises.
Ils marchaient vite au milieu de la chaussée. En arrivant, ils
trouvaient un peu de viande froide sur un coin de la table et la Négresse
Coucou-Blanc, qui attendait... car Irma Borel avait gardé Coucou-Blanc,
M. de Huit-à-Dix avait repris son cocher, ses meubles, sa vaisselle,
sa voiture. Irma Borel avait gardé sa Négresse, son kakatoès,
quelques bijoux et toutes ses robes... Celles-ci, bien entendu, ne lui
servaient plus qu'à la scène, les traînes de velours
et de moire n'étant point faites pour balayer les boulevards extérieurs...
A elles seules, les robes occupaient une des deux chambres. Elles étaient
là pendues tout autour à des portemanteaux d'acier, et leurs
grands plis soyeux, leurs couleurs voyantes contrastaient étrangement
avec le carreau dérougi et le meuble fané.
C'est dans cette chambre que couchait la Négresse.
Elle y avait installé sa paillasse, son fer à cheval,
sa bouteille d'eau-de-vie ; seulement, de peur du feu, on ne lui laissait
pas de lumière. Aussi, la nuit, quand ils rentraient, Coucou-Blanc,
accroupie sur une paillasse au clair de lune, avait l'air, parmi ces robes
mystérieuses, d'une vieille sorcière préposée
par Barbe-Bleue à la garde des sept pendues. L'autre pièce,
la plus petite, était pour eux et le kakatoès.
Juste la place d'un lit, de trois chaises, d'une table et du grand
perchoir à bâtons dorés. Si triste et si étroit
que fût leur logis, ils n'en sortaient jamais. Le temps que leur
laissait le théâtre, ils le passaient chez eux à apprendre
leurs rôles, et c'était, je vous le jure, un terrible charivari.
D'un bout de la maison à l'autre on entendait leurs rugissements
dramatiques: Ma fille, rendez-moi ma fille! - Par ici, Gaspard ! - Son
nom, son nom, miséra-a-ble! Par là-dessus, les cris déchirants
du kakatoès, et la voix aiguë de Coucou-Blanc qui chantonnait
sans cesse:
Tolocototignan !... Tolocototignan !...
Irma Borel était heureuse, elle. Cette vie lui plaisait; cela
l'amusait de jouer au ménage d'artistes pauvres. Je ne regrette
rien, disait-elle souvent.
Qu'aurait-elle regretté ? Le jour où la misère
la fatiguerait, le jour où elle serait lasse de boire du vin au
litre et de manger ces hideuses portions à sauce brune qu'on leur
montait de la gargote, le jour où elle en aurait jusque-là
de l'art dramatique de la banlieue, ce jour-là, elle savait bien
qu'elle reprendrait son existence d'autrefois. Tout ce qu'elle avait perdu,
elle n'aurait qu'à lever un doigt pour le retrouver.
C'est cette pensée d'arrière-garde qui lui donnait du
courage et lui faisait dire : Je ne regrette rien. Elle ne regrettait
rien, elle ; mais lui, lui ?...
Ils avaient débuté tous les deux dans Gaspardo le Pêcheur,
un des plus beaux morceaux de ferblanterie mélodramatique. Elle
y fut très acclamée, non certes pour son talent - mauvaise
voix, gestes ridicules mais pour ses bras de neige, pour ses robes de velours.
Le public de là-bas n'est pas habitué à ces exhibitions
de chair éblouissante et de robes glorieuses à quarante francs
le mètre. Dans la salle on disait : C'est une duchesse! et les
titis émerveillés applaudissaient à tête fendre...
Il n'eut pas le même succès. On le trouva trop petit ;
et puis il avait peur, il avait honte. Il parlait tout bas comme à
confesse: Plus haut! plus haut ! lui criait-on. Mais sa gorge se serrait,
étranglant les mots au passage. Il fut sifflé... Que voulez-vous
! Irma avait beau dire, la vocation n'y était pas.
Après tout, parce qu'on est mauvais poète, ce n'est pas
une raison pour être bon comédien.
La créole le consolait de son mieux : Ils n'ont pas compris
le caractère de ta tête... , lui disait-elle souvent. Le
directeur ne s'y trompa point lui, sur le caractère de sa tête.
Après deux représentations orageuses, il le fit venir dans
son cabinet et lui dit :
Mon petit, le drame n'est pas ton affaire. Nous nous sommes fourvoyés.
Essayons du vaudeville. Je crois que dans les comiques tu marcheras très
bien. Et dès le lendemain, on essaya du vaudeville. Il joua les
jeunes premiers comiques, les gandins ahuris auxquels on fait boire de
là limonade Rogé en guise de champagne, et qui courent la
scène en se tenant le ventre, les niais à perruque rousse
qui pleurent comme des veaux, heu !... heu !... heu !... , les amoureux
de campagne qui roulent des yeux bêtes en disant : Mam'selle, j'vous
aimons ben !... heulla !
ben vrai, j'vous aimons tout plein! Il joua les Jeannot, les trembleurs,
tous ceux qui sont laids, tous ceux qui font rire, et la vérité
me force à dire qu'il ne s'en tira pas trop mal. Le malheureux avait
du succès ; il faisait rire!
Expliquez cela si vous pouvez. C'est quand il était en scène,
grimé, plâtré, chargé d'oripeaux, que le petit
Chose pensait à Jacques et aux yeux noirs. C'est au milieu d'une
grimace, au coin d'un lazzi bête, que l'image de tous ces chers êtres,
qu'il avait lâchement trahis, se dressait tout à coup devant
lui.
Presque tous les soirs, les titis de l'endroit pourront vous l'affirmer,
il lui arrivait de s'arrêter net au beau milieu d'une tirade et de
rester debout, sans parler, la bouche ouverte, à regarder la salle...
Dans ces moments-là, son âme lui échappait, sautait
par-dessus la rampe, crevait le plafond du théâtre d'un coup
d'aile, et s'en allait bien loin donner un baiser à Jacques, un
baiser à Mme Eyssette, demander grâce aux yeux noirs en se
plaignant amèrement du triste métier qu'on lui faisait faire.
Heulla! ben vrai ! j' vous aimons tout plein !... disait tout à
coup la voix du souffleur, et alors, le malheureux petit Chose, arraché
à son rêve, tombé du ciel, promenait autour de lui
de grands yeux étonnés où se peignait un effarement
si naturel, si comique, que toute la salle partait d'un gros éclat
de rire. En argot de théâtre, c'est ce qu'on appelle un effet.
Sans le vouloir, il avait trouvé un effet.
La troupe dont ils faisaient partie desservait plusieurs communes.
C'était une façon de troupe nomade, jouant tantôt à
Grenelle, à Montparnasse, à Sèvres, à Sceaux,
à Saint-Cloud. Pour aller d'un pays à l'autre, on s'entassait
dans l'omnibus du théâtre - un vieil omnibus café au
lait traîné par un cheval phtisique. En route, on chantait,
on jouait aux cartes. Ceux qui ne savaient pas leurs rôles se mettaient
dans le fond et repassaient les brochures.
C'était sa place à lui.
Il restait là, taciturne et triste comme sont les grands comiques,
l'oreille fermée à toutes les trivialités qui bourdonnaient
à ses côtés. Si bas qu'il fût tombé, ce
cabotinage roulant était encore au-dessous de lui. Il avait honte
de se trouver en pareille compagnie. Les femmes, de vieilles prétentions,
fanées, fardées, maniérées, sentencieuses.
Les hommes, des êtres communs, sans idéal, sans orthographe,
des fils de coiffeurs ou de marchandes de frites, qui s'étaient
faits comédiens par désoeuvrement, par fainéantise,
par amour du paillon, du costume, pour se montrer sur les planches en collant
de couleur tendre et redingotes à la Souwaroff, les lovelaces de
Barrière, toujours préoccupés de leur tenue, dépensant
leurs appointements en frisures, et vous disant, d'un air convaincu : Aujourd'hui,
j'ai bien travaillé, quand ils avaient passé cinq heures
à se faire une paire de bottes Louis XV avec deux mètres
de papier verni... En vérité, c'était bien la peine
de railler le salon à musique de Pierrotte pour venir échouer
dans cette guimbarde. A cause de son air maussade et de ses fiertés
silencieuses, ses camarades ne l'aimaient pas. On disait :
C'est un sournois. La créole, en revanche, avait su gagner
tous les coeurs. Elle trônait dans l'omnibus comme une princesse
en bonne fortune, riait à belles dents, renversait la tête
en arrière pour montrer sa fine encolure, tutoyait tout le monde,
appelait les hommes mon vieux , les femmes ma petite , et forçait
les plus hargneux à dire d'elle : C'est une bonne fille. Une
bonne fille, quelle dérision!...
Ainsi roulant, riant, les grosses plaisanteries faisant feu, on arrivait
au lieu de la représentation. Le spectacle fini, on se déshabillait
d'un tour de main, et vite on remontait en voiture pour rentrer à
Paris.
Alors il faisait noir. On causait à voix basse, en se cherchant
dans l'ombre avec les genoux. De temps en temps, un rire étouffé...
A l'octroi du faubourg du Maine, l'omnibus s'arrêtait pour remiser.
Tout le monde descendait, et l'on allait en troupe reconduire Irma Borel
jusqu'à la porte du grand taudis, où Coucou-Blanc, aux trois
quarts ivre, les attendait avec sa chanson triste: Tolocototignan !...
Tolocototignan !...
A les voir ainsi rivés l'un à l'autre, on aurait pu croire
qu'ils s'aimaient. Non! ils ne s'aimaient pas.
Ils se connaissaient bien trop pour cela. Il la savait menteuse, froide,
sans entrailles. Elle le savait faible et mou jusqu'à la lâcheté.
Elle se disait : Un beau matin, son frère va venir et me l'enlever
pour le rendre à sa porcelainière. Lui se disait: Un
de ces jours, lassée de la vie qu'elle mène, elle s'envolera
avec un monsieur de Huit à Dix, et moi, je resterai seul dans ma
fange... Cette crainte éternelle qu'ils avaient de se perdre faisait
le plus clair de leur amour. Ils ne s'aimaient pas, et pourtant étaient
jaloux. Chose singulière, n'est-ce pas ? que là où
il n'y a pas d'amour, il puisse y avoir de la jalousie. Eh bien, c'est
ainsi... Quand elle parlait familièrement à quelqu'un du
théâtre, il devenait pâle. Quand il recevait une lettre,
elle se jetait dessus et la décachetait avec des mains tremblantes...
Le plus souvent, c'était une lettre de Jacques. Elle la lisait jusqu'au
bout en ricanant, puis la jetait sur un meuble: Toujours la même
chose, disait-elle avec dédain. Hélas! oui! toujours la
même chose, c'est-à-dire le dévouement, la générosité,
l'abnégation. C'est bien pour cela qu'elle détestait tant
le frère... Le brave Jacques ne s'en doutait pas, lui. Il
ne se doutait de rien. On lui écrivait que tout allait bien, que
La Comédie pastorale était aux trois quarts vendue, et qu'à
l'échéance des billets on trouverait chez les libraires tout
l'argent qu'il faudrait pour faire face. Confiant et bon comme toujours,
il continuait d'envoyer les cent francs du mois rue Bonaparte, où
Coucou-Blanc allait les chercher.
Avec les cent francs de Jacques et les appointements du théâtre,
ils avaient bien sûr de quoi vivre, surtout dans ce quartier de pauvres
frères. Mais ni l'un ni l'autre ils ne savaient, comme on dit, ce
que c'est que l'argent : lui, parce qu'il n'en avait jamais eu ; elle,
parce qu'elle en avait toujours eu trop.
Aussi, quel gaspillage ! Dès le 5 du mois, la caisse une
petite pantoufle javanaise en paille de maïs - la caisse était
vide. Il y avait d'abord le kakatoès qui à lui seul, coûtait
autant à nourrir qu'une personne de grandeur naturelle. Il y avait
ensuite le blanc, le kohl, la poudre de riz, les opiats, les pattes de
lièvre, tout l'attirail de la peinture dramatique. Puis les brochures
du théâtre étaient trop vieilles, trop fanées;
madame voulait des brochures neuves. Il lui fallait aussi des fleurs, beaucoup
de fleurs. Elle se serait passée de manger plutôt que de voir
ses jardinières vides.
En deux mois, la maison fut criblée de dettes. On devait à
l'hôtel, au restaurant, au portier du théâtre.
De temps en temps, un fournisseur se lassait et venait faire du bruit
le matin. Ces jours-là, en désespoir de tout, on courait
vite chez l'imprimeur de La Comédie pastorale, et on lui empruntait.
quelques louis de la part de Jacques. L'imprimeur, qui avait entre les
mains le second volume des fameux mémoires et savait Jacques toujours
secrétaire de M. d'Hacqueville, ouvrait sa bourse sans méfiance.
De louis en louis, on était arrivé à lui emprunter
quatre cents francs qui, joints aux neuf cents francs de La Comédie
pastorale, portaient la dette de Jacques jusqu'à treize cents francs.
Pauvre mère Jacques! que de désastres l'attendaient à
son retour! Daniel disparu, les yeux noirs en larmes, pas un volume vendu
et treize cents francs à payer. Comment se tirerait-il de là
?... La créole ne s'inquiétait guère, elle. Mais lui,
le petit Chose, cette pensée ne le quittait pas, C'était
une obsession, une angoisse perpétuelle. Il avait beau chercher
à s'étourdir, travailler comme un forçat (et de quel
travail, juste Dieu!), apprendre de nouvelles bouffonneries, étudier
devant le miroir de nouvelles grimaces, toujours le miroir lui renvoyait
l'image de Jacques au lieu de la sienne ; entre les lignes de son rôle,
au lieu de Langlumeau, de Josias et autres personnages de vaudeville, il
ne voyait que le nom de Jacques ; Jacques, Jacques, toujours Jacques! Chaque
matin, il regardait le calendrier avec, terreur et, comptant les jours
qui le séparaient de la première échéance des
billets, il se disait en frissonnant : Plus qu'un mois, plus que trois
semaines! Car il savait bien qu'au premier billet protesté tout
serait découvert, et que le martyre de son frère commencerait
dès ce jour-là. Jusque dans son sommeil cette idée
le poursuivait. Quelquefois il se réveillait en sursaut, le coeur
serré, le visage inondé de larmes, avec le souvenir confus
d'un rêve terrible et singulier qu'il venait d'avoir.
Ce rêve, toujours le même, revenait presque toutes les
nuits. Cela se passait dans une chambre inconnue, où il y avait
une grande armoire à vieilles ferrures grimpantes. Jacques était
là, pâle, horriblement pâle, étendu sur un canapé
; il venait de mourir. Camille Pierrotte était là, elle aussi,
et, debout devant l'armoire, elle cherchait à l'ouvrir pour prendre
un linceul. Seulement, elle ne pouvait pas y parvenir ; et tout en tâtonnant
avec la clef autour de la serrure, on l'entendait dire d'une voix navrante
: Je ne peux pas ouvrir... J'ai trop pleuré... je n'y vois plus...
Quoiqu'il voulût s'en défendre, ce rêve l'impressionnait
au-delà de la raison. Dès qu'il fermait les yeux, il revoyait
Jacques étendu sur le canapé, et Camille aveugle, devant
l'armoire... Tous ces remords, toutes ces terreurs, le rendaient de jour
en jour plus sombre, plus irritable. La créole, de son côté,
n'était plus endurante. D'ailleurs elle sentait vaguement qu'il
lui échappait - sans qu'elle sût par où - et cela l'exaspérait.
A tout moment, c'étaient des scènes terribles, des cris,
des injures, à se croire dans un bateau de blanchisseuses.
Elle lui disait : Va-t'en avec ta Pierrotte, te faire donner des
coeurs de sucre. Et lui, tout de suite : Retourne à ton Pacheco
te faire fendre la lèvre. Elle l'appelait : Bourgeois ! Il
lui répondait : Coquine ! Puis ils fondaient en larmes et se
pardonnaient généreusement pour recommencer le lendemain.
C'est ainsi qu'ils vivaient, non! qu'ils croupissaient ensemble, rivés
au même fer, couchés dans le même ruisseau... C'est
cette existence fangeuse, ce sont ces heures misérables qui défilent
aujourd'hui devant mes yeux, quand je fredonne le refrain de la Négresse,
le bizarre et mélancolique : Tolocototignan !... Tolocototignan
!...
Chapitre XIII;
L'ENLEVEMENT
C'ÉTAIT un soir, vers neuf heures, au théâtre Montparnasse.
Le petit Chose, qui jouait dans la première pièce, venait
de finir et remontait dans sa loge. En montant, il se croisa avec Irma
Borel qui allait entrer en scène. Elle était rayonnante,
tout en velours et en guipure, l'éventail au poing comme Célimène.
Viens dans la salle, lui dit-elle en passant, je suis en train...
je serai très belle. Il hâta le pas vers sa loge et se déshabilla
bien vite. Cette loge, qu'il partageait avec deux camarades, était
un cabinet sans fenêtre, bas de plafond, éclairé au
schiste. Deux ou trois chaises de paille formaient l'ameublement. Le long
du mur pendaient des fragments de glace, des perruques défrisées,
des guenilles à paillettes, velours fanés, dorures éteintes
; à terre, dans un coin, des pots de rouge sans couvercle, des houppes
à poudre de riz toutes déplumées.
Le petit Chose était là depuis un moment, en train de
se désaffubler quand il entendit un machiniste qui l'appelait d'en
bas : Monsieur Daniel ! monsieur Daniel! Il sortit de sa loge et, penché
sur le bois humide de la rampe, demanda : Qu'y a-t-il ? Puis, voyant
qu'on ne répondait pas, il descendit, tel qu'il était, à
peine vêtu, barbouillé de blanc et de rouge, avec sa grande
perruque jaune qui lui tombait sur les yeux.
Au bas de l'escalier, il se heurta contre quelqu'un.
Jacques! cria-t-il en reculant.
C'était Jacques... Ils se regardèrent un moment, sans
parler. A la fin, Jacques joignit les mains et murmura d'une voix douce,
pleine de larmes: Oh! Daniel ! Ce fut assez. Le petit Chose, remué
jusqu'au fond des entrailles, regarda autour de lui comme un enfant craintif
et dit tout bas, si bas que son frère put à peine l'entendre
: Emmène-moi d'ici, Jacques. Jacques tressaillit ; et le prenant
par la main, il l'entraîna dehors. Un fiacre attendait à la
porte ; ils y montèrent. Rue des Dames, aux Batignolles! cria
la mère Jacques. C'est mon quartier! répondit le cocher
d'une voix joyeuse, et la voiture s'ébranla,
Jacques était à Paris depuis deux jours. Il arrivait
de Palerme, où une lettre de Pierrotte - qui lui courait après
depuis trois mois - l'avait enfin découvert. Cette lettre, courte
et sans phrases, lui apprenait la disparition de Daniel.
En la lisant, Jacques devina tout. Il se dit : L'enfant fait des
bêtises... Il faut que j'y aille. Et sur le champ il demanda un
congé au marquis.
Un congé! fit le bonhomme en bondissant... Etes-vous fou ?...
Et mes mémoires ?...
- Rien que huit jours, monsieur le marquis, le temps d'aller et de
revenir ; il y va de la vie de mon frère. - Je me moque pas mal
de votre frère... Est-ce que vous n'étiez pas prévenu,
en entrant ? Avez-vous oublié nos conventions ?
- Non, monsieur le marquis, mais...
- Pas de mais qui tienne. Il en sera de vous comme des autres. Si vous
quittez votre place pour huit jours, vous n'y rentrerez jamais. Réfléchissez
là-dessus, je vous prie... et tenez! pendant que vous faites vos
réflexions, mettez-vous là. Je vais dicter.
- C'est tout réfléchi, monsieur le marquis, Je m'en vais.
- Allez au diable. Sur quoi l'intraitable vieillard prit son chapeau
et se rendit au consulat français pour s'informer d'un nouveau secrétaire.
Jacques partit le soir même.
En arrivant à Paris, il courut rue Bonaparte. Mon frère
est là-haut ? cria-t-il au portier qui fumait sa pipe dans la
cour, à califourchon sur la fontaine. Le portier se mit à
rire: Il y a beau temps qu'il court , dit-il sournoisement.
Il voulait faire le discret, mais une pièce de cent sous lui
desserra les dents. Alors il raconta que depuis longtemps le petit du cinquième
et la dame du premier avaient disparu, qu'ils se cachaient on ne sait où,
dans quelque coin de Paris mais ensemble! coup sûr, car la Négresse
Coucou-Blanc venait tous les mois voir s'il n'y avait rien pour eux. Il
ajouta que
M. Daniel, en partant, avait oublié de lui donner congé,
et qu'on lui devait les loyers des quatre derniers mois sans parler d'autres
menues dettes.
C'est bien, dit Jacques, tout sera payé. Et sans perdre une
minute, sans prendre seulement le temps de secouer la poussière
du voyage, il se mit à la recherche de son enfant.
Il alla d'abord chez l'imprimeur, pensant avec raison que le dépôt
général de La Comédie pastorale étant là,
Daniel devait y venir souvent.
J'allais vous écrire, lui dit l'imprimeur en le voyant entrer.
Vous savez que le premier billet échoit dans quatre jours. .
Jacques répondit sans s'émouvoir! J'y ai songé,
Dès demain j'irai faire ma tournée chez les libraires !.
Ils ont de l'argent à me remettre. La vente a très bien
marché. L'imprimeur ouvrit démesurément ses gros
yeux bleus d'Alsace.
Comment ?... La vente a bien marché! Qui vous a dit cela ?
Jacques pâlit, pressentant une catastrophe.
Regardez donc dans ce coin, continua l'Alsacien, tous ces volumes
empilés. C'est La Comédie pastorale. Depuis cinq mois qu'elle
est dans le commerce, on n'en a vendu qu'un exemplaire. A la fin, les libraires
se sont lassés et m'ont renvoyé les volumes qu'ils avaient
en dépôt. A l'heure qu'il est, tout cela n'est plus bon qu'à
vendre au poids du papier. C'est dommage, c'était bien imprimé.
Chaque parole de cet homme tombait sur la tête de Jacques comme
un coup de canne plombée, mais ce qui l'acheva, ce fut d'apprendre
que Daniel, en son nom, avait emprunté de l'argent à l'imprimeur.
Pas plus tard qu'hier, dit l'impitoyable Alsacien, il m'a envoyé
une horrible Négresse pour me demander deux louis ; mais j'ai refusé
net. D'abord parce que ce mystérieux commissionnaire à tête
de ramoneur ne m'inspirait pas confiance; et puis, vous comprenez; monsieur
Eyssette, moi, je ne suis pas riche, et cela fait déjà plus
de quatre cents francs que j'avance à votre frère.
- Je le sais, répondit fièrement la mère Jacques,
mais soyez sans inquiétude, cet argent, vous sera bientôt
rendu. Puis il sortit bien vite, de peur de laisser voir son émotion.
Dans la rue, il fut obligé de s'asseoir sur une borne. Les jambes
lui manquaient. Son enfant en fuite, sa place perdue, l'argent de l'imprimeur
à rendre, la chambre, le portier, l'échéance du surlendemain,
tout cela bourdonnait, tourbillonnait dans sa cervelle... Tout à
coup il se leva: D'abord les dettes, se dit-il, c'est le plus pressé.
Et malgré la lâche conduite de son frère envers les
Pierrotte, il alla sans hésiter s'adresser à eux.
En entrant dans le magasin de l'ancienne maison Lalouette, Jacques
aperçut derrière le comptoir une grosse face jaunie et bouffie
que d'abord il ne reconnaissait pas ; mais au bruit que fit la porte, la
grosse face se souleva, et voyant qui venait d'entrer, poussa un retentissant
C'est bien le cas de le dire auquel on ne pouvait pas se tromper...
Pauvre Pierrotte! Le chagrin de sa fille en avait fait un autre homme.
Le Pierrotte d'autrefois, si jovial et si rubicond, n'existait plus: Les
larmes que sa petite versait depuis cinq mois avaient rougi ses yeux, fondu
ses joues. Sur ses lèvres décolorées, le rire éclatant
des anciens jours faisait place maintenant à un sourire froid, silencieux,
le sourire des veuves et des amantes délaissées. Ce n'était
plus Pierrotte, c'était Ariane, c'était Nina.
Du reste, dans le magasin de l'ancienne maison Lalouette, il n'y avait
que lui de changé. Les bergères coloriées, les Chinois
à bedaines violettes, souriaient toujours béatement sur les
hautes étagères, parmi les verres de Bohême et les
assiettes à grandes fleurs.
Les soupières rebondies, les carcels en porcelaine peinte, reluisaient
toujours par places derrière les mêmes vitrines et dans l'arrière-boutique
la même flûte roucoulait toujours discrètement.
C'est moi, Pierrotte, dit la mère Jacques en affermissant
sa voix, je viens vous demander un grand service. Prêtez-moi quinze
cents francs. Pierrotte, sans répondre, ouvrit sa caisse, remua
quelques écus ; puis, repoussant le tiroir, il se leva tranquillement.
Je ne les ai pas ici, monsieur Jacques. Attendez-moi, je vais les
chercher là-haut. Avant de sortir, il ajouta d'un air contraint:
Je ne vous dis pas de monter; cela lui ferait trop de peine. Jacques
soupira. Vous avez raison, Pierrotte, il vaut mieux que je ne monte pas.
Au bout de cinq minutes, le Cévenol revint avec deux billets de
mille francs qu'il lui mit dans la main.
Jacques ne voulait pas les prendre : Je n'ai besoin que de quinze
cents francs , disait-il. Mais le Cévenol insista : Je vous en
prie, monsieur Jacques, gardez tout.
Je tiens à ce chiffre de deux mille francs. C'est ce que mademoiselle
m'a prêté dans le temps pour m'acheter un homme. Si vous me
refusiez, c'est bien le cas de le dire, je vous en voudrais mortellement.
Jacques n'osa pas refuser ; il mit l'argent dans sa poche, et, tendant
la main au Cévenol, il lui dit très simplement : Adieu,
Pierrotte, et merci! Pierrotte lui retint la main.
Ils restèrent quelque temps ainsi, émus et silencieux,
en face l'un de l'autre. Tous les deux, ils avaient le nom de Daniel sur
les lèvres, mais ils n'osaient pas le prononcer, par une même
délicatesse... Ce père et cette mère se comprenaient
si bien!... Jacques, le premier, se dégagea doucement. Les larmes
le gagnaient ; il avait hâte de sortir, Le Cévenol l'accompagna
jusque dans le passage. Arrivé là, le pauvre homme ne put
pas contenir plus longtemps l'amertume dont son coeur était plein,
et il commença d'un air de reproche : Ah ! monsieur Jacques...
monsieur Jacques... c'est bien le cas de le dire!... Mais il était
trop ému pour achever sa traduction, et ne put que répéter
deux fois de suite : C'est bien le cas de le dire... C'est bien le cas
de le dire... Oh! oui, c'était bien le cas de le dire! En quittant
Pierrotte, Jacques retourna chez l'imprimeur. Malgré les protestations
de l'Alsacien, il voulut lui rendre sur-le-champ les quatre cents francs
prêtés à Daniel. Il lui laissa en outre, pour n'avoir
plus à s'inquiéter, l'argent des trois billets à échoir
; après quoi, se sentant le coeur plus léger, il se dit :
Cherchons l'enfant. Malheureusement, l'heure était déjà
trop avancée pour se mettre en chasse le jour même ; d'ailleurs
la fatigue du voyage, l'émotion, la petite toux sèche et
continue qui le minait depuis longtemps, avaient tellement brisé
la pauvre mère Jacques, qu'il dut revenir rue Bonaparte pour prendre
un peu de repos.
Ah ! lorsqu'il entra dans la petite chambre et qu'aux dernières
heures d'un vieux soleil d'octobre, il revit tous ces objets qui lui parlaient
de son enfant:
l'établi aux rimes devant la fenêtre, son verre, son encrier,
ses pipes à court tuyau comme celles de l'abbé Germane ;
lorsqu'il entendit sonner les bonnes cloches de Saint-Germain un peu enrouées
par le brouillard, lorsque l'angélus du soir - cet angélus
mélancolique que Daniel aimait tant - vint battre de l'aile contre
les vitres humides ; ce que la mère Jacques souffrit, une mère
seule pourrait le dire...
Il fit deux ou trois fois le tour de la chambre, regardant partout,
ouvrant toutes les armoires, dans l'espoir d'y trouver quelque chose qui
le mît sur la trace du fugitif. Mais hélas! les armoires étaient
vides. On n'avait laissé que du vieux linge, des guenilles. Toute
la chambre sentait le désastre et l'abandon. On était parti,
on s'était enfui. Il y avait dans un coin, par terre, un chandelier,
et dans la cheminée, sous un monceau de papier brûlé,
une boîte blanche à filets d'or. Cette boîte, il la
reconnut. C'était là qu'on mettait les lettres des yeux noirs.
Maintenant, il la retrouvait dans les cendres. Quel sacrilège! En
continuant ses recherches, il dénicha dans un tiroir de l'établi
quelques feuillets couverts d'une écriture irrégulière,
fiévreuse, l'écriture de Daniel quand il était inspiré.
C'est un poème sans doute se dit la mère Jacques en s'approchant
de la fenêtre pour lire. C'était un poème en effet,
un poème lugubre, qui commençait ainsi :
Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois, je ne fais que te mentir.
Cette lettre n'était pas partie ; mais, comme on voit, elle arrivait
quand même à destination. La Providence, cette fois, avait
fait le service de la poste.
Jacques la lut d'un bout à l'autre. Quand il fut au passage
où la lettre parlait d'un engagement à Montparnasse, proposé
avec tant d'insistance, refusé avec tant de fermeté, il fit
un bond de joie :
Je sais où il est , cria-t-il ; et, mettant la lettre dans
sa poche, il se coucha plus tranquille; mais, quoique brisé de fatigue,
il ne dormit pas. Toujours cette maudite toux... Au premier bonjour de
l'aurore, une aurore d'automne, paresseuse et froide, il se leva lestement.
Son plan était fait.
Il ramassa les hardes qui restaient au fond des armoires, les mit dans
sa malle, sans oublier la petite boîte à filets d'or, dit
un dernier adieu à la vieille tour de Saint-Germain, et partit en
laissant tout ouvert, la porte, la fenêtre, les armoires, pour que
rien de leur belle vie ne restât dans ce logis que d'autres habiteraient
désormais. En bas, il donna congé de la chambre, paya les
loyers en retard ; puis, sans répondre aux questions insidieuses
du portier, il héla une voiture qui passait et se fit conduire à
l'hôtel Pilois, rue des Dames, aux Batignolles.
Cet hôtel était tenu par un frère du vieux Pilois,
le cuisinier du marquis. On n'y logeait qu'au trimestre, et des personnes
recommandées. Aussi, dans le quartier, la maison jouissait-elle
d'une réputation toute particulière. Habiter l'hôtel
Pilois, c'était un certificat de bonne vie et de moeurs. Jacques,
qui avait gagné la confiance du Vatel de la maison d'Hacqueville,
apportait de sa part un panier de vin de Marsala.
Cette recommandation fut suffisante, et quand il demanda timidement
à faire partie des locataires, on lui donna sans hésiter
une belle chambre au rez-de-chaussée, avec deux croisées
ouvrant sur le jardin de l'hôtel, j'allais dire du couvent. Ce jardin
n'était pas grand : trois ou quatre acacias, un carré de
verdure indigente - la verdure des Batignolles -, un figuié sans
figues, une vigne malade et quelques pieds de chrysanthèmes en faisaient
tous les frais ; mais enfin cela suffisait pour égayer la chambre,
un peu triste et humide de son naturel...
Jacques, sans perdre une minute, fit son installation, planta des clous,
serra son linge, posa un râtelier pour les pipes de Daniel, accrocha
le portrait de Mme Eyssette à la tête du lit, fit enfin de
son mieux pour chasser cet air de banalité qui empeste les garnis;
puis, quand il eut bien pris possession, il déjeuna sur le pouce,
et sortit après, En passant, il avertit M. Pilois que ce soir-là,
exceptionnellement; il rentrerait peut-être un peu tard, et le pria
de faire préparer dans sa chambre un gentil souper avec deux couverts
et du vin vieux. Au lieu de se réjouir de cet extra, le bon M. Pilois
rougit jusqu'au bout des oreilles, comme un vicaire de première
année.
C'est que, dit-il d'un air embarrassé, je ne sais pas... Le
règlement de l'hôtel s'oppose... nous avons des ecclésiastiques
qui... Jacques sourit: Ah! très bien, je comprends...
Ce sont les deux couverts qui vous épouvantent...
Rassurez-vous, mon cher monsieur Pilois, ce n'est pas une femme.
Et à part lui, en descendant vers Montparnasse, il se disait :
Pourtant, si, c'est une femme, une femme sans courage, un enfant sans raison
qu'il ne faut plus jamais laisser seul. Dites-moi pourquoi ma mère
Jacques était si sûr de me trouver à Montparnasse.
J'aurais bien pu, depuis le temps où je lui écrivis la terrible
lettre qui ne partit pas, avoir quitté le théâtre;
j'aurais pu n'y être pas entré... Eh bien, non. L'instinct
maternel le guidait. Il avait la conviction de me trouver là-bas,
et de me ramener le soir même ; seulement, il pensait avec raison
: Pour l'enlever, il faut qu'il soit seul, que cette femme ne se doute
de rien. C'est ce qui l'empêcha de se rendre directement au théâtre
chercher des renseignements. Les coulisses sont bavardes ; un mot pouvait
donner l'éveil... Il aima mieux s'en rapporter tout bonnement aux
affiches, et s'en fut vite les consulter.
Les prospectus des spectacles faubouriens se posent à la porte
des marchands de vin du quartier, derrière un grillage, à
peu près comme les publications de mariage dans les villages de
l'Alsace. Jacques, en les lisant, poussa une exclamation de joie.
Le théâtre Montparnasse donnait, ce soir-là, Marie-Jeanne,
drame en cinq actes, joué par Mmes Irma Borel, Désirée
Levrault, Guigne, etc.
Précédé de : Amour et Pruneaux, vaudeville en
un acte, par MM. Daniel, Antonin et Mlle Léontine.
Tout va bien, se dit-il. Ils ne jouent pas dans la même pièce
; je suis sûr de mon coup. Il entra dans.un café du Luxembourg
pour attendre l'heure de l'enlèvement.
Le soir venu, il se rendit au théâtre. Le spectacle était
déjà commencé. Il se promena environ une heure sous
la galerie, devant la porte, avec les gardes municipaux.
De temps en temps, les applaudissements de l'intérieur venaient
jusqu'à lui comme un bruit de grêle lointaine, et cela lui
serrait le coeur de penser que c'était peut-être les grimaces
de son enfant qu'on applaudissait ainsi... Vers neuf heures, un flot de
monde se précipita bruyamment dans la rue. Le vaudeville venait
de finir ; il y avait des gens qui riaient encore. On sifflait, on s'appelait
: Ohé !... Pilouitt !... Lalaitou! toutes les vociférations
de la ménagerie parisienne... Dame! ce n'était pas la sortie
des Italiens! Il attendit encore un moment, perdu dans cette cohue ; puis,
vers la fin de l'entracte, quand tout le monde rentrait, il se glissa dans
une allée noire et gluante à côté du théâtre
- l'entrée des artistes -,et demanda à parler à Mme
Irma Borel.
Impossible, lui dit-on. Elle est en scène... C'était
un sauvage pour la ruse, cette mère Jacques! De son air le plus
tranquille, il répondit ! Puisque je ne peux pas voir Mme Irma
Borel, veuillez appeler M. Daniel; il fera ma commission auprès
d'elle. Une minute après, la mère Jacques avait reconquit
son enfant et l'emportait bien vite à l'autre bout de Paris.
Chapitre XIV;
LE REVE
REGARDE donc, Daniel, me dit ma mère Jacques quand nous entrâmes
dans la chambre de l'hôtel Pilois : c'est comme la nuit de ton arrivée
à Paris! Comme cette nuit-là, en effet, un joli réveillon
nous attendait sur une nappe bien blanche : le pâté sentait
bon, le vin avait l'air vénérable, la flamme claire des bougies
riait au fond des verres... Et pourtant, et pourtant, ce n'était
plus la même chose! Il y a des bonheurs qu'on ne recommence pas.
Le réveillon était le même ; mais il y manquait la
fleur de nos anciens convives, les belles ardeurs de l'arrivée,
les projets de travail, les rêves de gloire, et cette sainte confiance
qui fait rire et qui donne faim. Pas un, hélas! pas un de ces réveillonneurs
du temps passé n'avait voulu venir chez M. Pilois. Ils étaient
tous restés dans le clocher de Saint-Germain ; même, au dernier
moment, l'Expansion, qui nous avait promis d'être de la fête,
fit dire qu'elle ne viendrait pas.
Oh! non, ce n'était plus la même chose. Je le compris
si bien qu'au lieu de m'égayer, l'observation de Jacques me fit
monter aux yeux un grand flot de larmes. Je suis sûr qu'au fond du
coeur il avait bonne envie de pleurer, lui aussi; mais il eut le courage
de se contenir, et me dit en prenant un petit air allègre : Voyons
! Daniel, assez pleuré ! Tu ne fais que cela depuis une heure. (Dans
la voiture, pendant qu'il me parlait, je n'avais cessé de sangloter
sur son épaule.) En voilà un drôle d'accueil! Tu me
rappelles positivement les plus mauvais jours de mon histoire, le temps
des pots de colle et de :
Jacques tu es un âne! Voyons! séchez vos larmes, jeune
repenti, et regardez-vous dans la glace, cela vous fera rire. Je me regardai
dans la glace ; mais je ne ris pas.
Je me fis honte... J'avais ma perruque jaune collée à
plat sur mon front, du rouge et du blanc plein les joues, par là-dessus
la sueur, les larmes... C'était hideux! D'un geste de dégoût,
j'arrachai ma perruque ! mais, au moment de la jeter, je fis réflexion,
et j'allai la pendre au beau milieu de la muraille.
Jacques me regardait très étonné : Pourquoi
la mets-tu là, Daniel ? C'est très vilain, ce trophée
de guerrier apache... Nous avons l'air d'avoir scalpé Polichinelle.
Et moi, très gravement : Non! Jacques, ce n'est pas un trophée.
C'est mon remords, mon remords palpable et visible, que je veux avoir toujours
devant moi. Il y eut l'ombre d'un sourire amer sur les lèvres
de Jacques, mais tout de suite, il reprit sa mine joyeuse : Bah ! laissons
cela tranquille ; maintenant que te voilà débarbouillé
et que j'ai retrouvé ta chère frimousse, mettons-nous à
table, mon joli frisé, je meurs de faim. Ce n'était pas
vrai ; il n'avait pas faim, ni moi non plus, grand Dieu! J'avais beau vouloir
faire bon visage au réveillon, tout ce que je mangeais s'arrêtait
à ma gorge, et, malgré mes efforts pour être calme,
j'arrosais mon. pâté de larmes silencieuses.
Jacques, qui m'épiait du coin de l'oeil, me dit au bout d'un
moment : Pourquoi pleures-tu ? Est-ce que tu regrettes d'être ici
? Est-ce que tu m'en veux de t'avoir enlevé ?... Je lui répondis
tristement : Voilà une mauvaise parole, Jacques ! mais je t'ai
donné le droit de tout me dire. Nous continuâmes pendant
quelque temps encore à manger, ou plutôt à faire semblant.
A la fin, impatienté de cette comédie que nous nous jouions
l'un à l'autre, Jacques repoussa son assiette et se leva.
Décidément le réveillon ne va pas ; nous ferions
mieux de nous coucher... Il y a chez nous un proverbe qui dit : Le
tourment et le sommeil ne sont pas camarades de lit. Je m'en aperçus
cette nuit-là. Mon tourment c'était de songer à tout
le bien que m'avait fait ma mère Jacques et à tout le mal
que je lui avais rendu, de comparer ma vie à la sienne, mon égoïsme
à son dévouement, cette âme d'enfant lâche à
ce coeur de héros, qui avait pris pour devise : Il n'y a qu'un
bonheur au monde, le bonheur des autres. C'était aussi de me dire
: Maintenant, ma vie est gâtée.
J'ai perdu la confiance de Jacques, l'amour des yeux noirs, l'estime
de moi-même... Qu'est-ce que je vais devenir ? .
Cet affreux tourment-là me tint éveillé jusqu'au
matin... Jacques non plus ne dormit pas. Je l'entendis se virer de droite
et de gauche sur son oreiller, et tousser d'une petite toux sèche
qui me picotait les yeux. Cette fois, je lui demandai bien doucement :
Tu tousses! Jacques. Est-ce que tu es malade ?... Il me répondit:
Ce n'est rien... Dors... Et je compris à son air qu'il était
plus fâché contre moi qu'il ne voulait le paraître.
Cette idée redoubla mon chagrin, et je me remis à pleurer
seul sous ma couverture, tant et tant que je finis par m'endormir. Si le
tourment empêche le sommeil, les larmes sont un narcotique.
Quand je me réveillai, il faisait grand jour. Jacques n'était
plus à côté de moi. Je le croyais sorti ; mais, en
écartant les rideaux, je l'aperçus à l'autre bout
de la chambre, couché sur un canapé, et si pâle, oh
! si pâle... Je ne sais quelle idée terrible me traversa la
cervelle. Jacques! criai-je en m'élançant vers lui...
Il dormait, mon cri ne le réveilla pas.
Chose singulière, son visage avait dans le sommeil une expression
de souffrance triste que je ne lui avais jamais vue, et qui pourtant ne
m'était pas nouvelle. Ses traits amaigris, sa face allongée,
la pâleur de ses joues, la transparence maladive de ses mains, tout
cela me faisait peine à voir, mais une peine déjà
ressentie.
Cependant, Jacques n'avait jamais été malade.
Jamais il n'avait eu auparavant ce demi-cercle bleuâtre sous
les yeux, ce visage décharné... Dans quel monde antérieur
avais-je donc eu la vision de ces choses ?... Tout à coup, le souvenir
de mon rêve me revint. Oui ! c'est cela, voilà bien le Jacques
du rêve, pâle, horriblement pâle, étendu sur un
canapé, il vient de mourir, Daniel Eyssette, et c'est vous qui l'avez
tué... A ce moment un rayon de soleil gris entre timidement par
la fenêtre et vient courir comme un lézard sur ce pâle
visage inanimé... O douceur ! voilà le mort qui se réveille,
se frotte les yeux, et me voyant debout devant lui, me dit avec un gai
sourire :
Bonjour, Daniel! As-tu bien dormi? Moi, je toussais trop. Je me suis
mis sur ce canapé pour ne pas te réveiller. Et tandis qu'il
me parle bien tranquillement, je sens mes jambes qui tremblent encore de
l'horrible vision que je viens d'avoir, et je dis dans le secret de mon
coeur : Eternel Dieu, conservez-moi ma mère Jacques! Malgré
ce triste réveil, le matin fut assez gai. Nous sûmes même
retrouver un écho des anciens bons rires, lorsque je m'aperçus
en m'habillant que je possédais, pour tout vêtement une culotte
courte en futaine et un gilet. rouge à grandes basques, défroques
théâtrales que j'avais sur moi au moment de l'enlèvement.
Pardieu ! mon cher, me dit Jacques, on ne pense pas à tout.
Il n'y a que les don, Juan sans délicatesse qui songent au trousseau
quand ils enlevèrent une belle. Du reste, n'aie pas peur. Nous allons
te faire habiller de neuf... Ce sera encore comme à ton arrivée
à Paris. Il disait cela pour me faire plaisir, car il sentait
bien comme moi que ce n'était plus la même chose.
Allons, Daniel, continua mon brave Jacques, en voyant ma mine redevenir
songeuse, ne pensons plus au passé. Voici une vie nouvelle qui s'ouvre
devant nous, entrons-y sans remords, sans méfiance, et tâchons
seulement qu'elle ne nous joue pas les mêmes tours que l'ancienne...
Ce que tu comptes faire désormais, mon frère, je ne te le
demande pas, mais il me semble que si tu veux entreprendre un nouveau poème
l'endroit sera bon, ici, pour travailler. La chambre est tranquille. Il
y a des oiseaux qui chantent dans le jardin. Tu mets l'établi aux
rimes devant la fenêtre... Je l'interrompis vivement : Non !
Jacques, plus de poèmes, plus de rimes. Ce sont des fantaisies qui
te coûtent trop cher. Ce que je veux, maintenant, c'est faire comme
toi, travailler, gagner ma vie, et t'aider de toutes mes forces à
reconstruire le foyer. Et lui souriant et calme : Voilà de beaux
projets, monsieur le papillon bleu ; mais ce n'est point cela qu'on vous
demande. Il ne s'agit pas de gagner votre vie, et si seulement vous promettiez...
Mais, baste! nous recauserons de cela plus tard... Allons acheter tes habits.
Je fus obligé, pour sortir, d'endosser une de ses redingotes,
qui me tombait jusqu'aux talons et me donnait l'air d'un musicien piémontais;
il ne me manquait qu'une harpe. Quelques mois auparavant, si j'avais dû
courir les rues dans un pareil accoutrement, je serais mort de honte ;
mais, pour l'heure, j'avais bien d'autres hontes à fouetter, et
les yeux des femmes pouvaient rire sur mon passage, ce n'était plus
la même chose que du temps de mes caoutchoucs... Oh! non! ce n'était
plus la même chose. A présent que te voilà chrétien,
me dit la mère Jacques en sortant de chez le fripier, je vais te
ramener à l'hôtel Pilois : puis, j'irai voir si le marchand
de fer dont je tenais les livres avant mon départ veut encore me
donner de l'ouvrage.." L'argent de Pierrotte ne sera pas éternel
; il faut que je songe à notre pot-au-feu. J'avais envie de lui
dire: Eh bien, Jacques, va-t'en chez ton marchand de fer. Je saurai bien
rentrer seul à la maison. Mais ce qu'il en faisait, je le compris,
c'était pour être sûr que je n'allais pas retourner
à Montparnasse. Ah! s'il avait pu lire dans mon âme.
Pour le tranquilliser, je le laissai me reconduire jusqu'à l'hôtel
; mais à peine eut-il les talons tournés que je pris mon
vol dans la rue. J'avais des courses à faire, moi aussi...
Quand je rentrai il était tard. Dans la brume du jardin, une
grande ombre noire se promenait avec agitation. C'était ma mère
Jacques. Tu as bien fait d'arriver me dit-il en grelottant. J'allais
partir pour Montparnasse... J'eus un mouvement de colère : Tu
doutes trop de moi, Jacques, ce n'est pas généreux... Est-ce
que nous serons toujours ainsi? Est-ce que tu ne me rendras jamais ta confiance
? Je te jure, sur ce que j'ai de plus cher au monde, que je ne viens pas
d'où tu crois, que cette femme est morte pour moi, que je ne la
reverrai jamais, que tu m'as reconquis tout entier, et que ce passé
terrible auquel ta tendresse m'arrache ne m'a laissé que des remords
et pas un regret... Que faut-il te dire encore pour te convaincre ? Ah
! tiens, méchant! Je voudrais t'ouvrir ma poitrine, tu verrais que
je ne mens pas. Ce qu'il me répondit ne m'est pas resté,
mais je me souviens que dans l'ombre, il secouait tristement la tête
de l'air de dire : Hélas! je voudrais bien te croire... Et cependant
j'étais sincère en lui parlant ainsi. Sans doute qu'à
moi seul je n'aurais jamais eu le courage de m'arracher à cette
femme, mais maintenant que la chaîne est brisée, j'éprouvais
un soulagement inexprimable. Comme ces gens qui essaient de se faire mourir
par le charbon et qui s'en repentent au dernier moment, lorsqu'il est trop
tard et que déjà l'asphyxie les étrangle et les paralyse.
Tout à coup les voisins arrivent, la porte vole en éclats,
l'air sauveur circule dans la chambre, et les pauvres suicidés le
boivent avec délices, heureux de vivre encore et promettant de ne
plus recommencer. Moi pareillement, après cinq mois d'asphyxie morale,
je humais à pleines narines l'air pur et fort de la vie honnête,
j'en remplissais mes poumons, et je vous jure Dieu que je n'avais pas envie
de recommencer...
C'est ce que Jacques ne voulait pas croire, et tous les serments du
monde ne l'auraient pas convaincu de ma sincérité... Pauvre
garçon! Je lui en avais tant fait! Nous passâmes cette première
soirée chez nous, assis au coin du feu comme en hiver, car la chambre
était humide et la brume du jardin nous pénétrait
jusqu'à la moelle des os. Puis, vous savez, quand on est triste,
cela semble bon de voir un peu de flamme... Jacques travaillait, faisait
des chiffres.
En son absence, le marchand de fer avait voulu tenir ses livres lui-même
et il en était résulté un si beau griffonnage, un
tel gâchis du doit et avoir qu'il fallait maintenant un mois de grand
travail pour remettre les choses en état. Comme vous pensez, je
n'aurais pas mieux demandé que d'aider ma mère Jacques dans
cette opération. Mais les papillons bleus n'entendent rien à
l'arithmétique ; et, après une heure passée sur ces
gros cahiers de commerce rayés de rouge et chargés d'hiéroglyphes
bizarres, je fus obligé de jeter ma plume aux chiens.
Jacques, lui, se tirait à merveille de cette aride besogne.
Il donnait, tête baissée, au plus épais des chiffres,
et les grosses colonnes ne lui faisaient pas peur. De temps en temps, au
milieu de son travail, il se tournait vers moi et me disait, un peu inquiet
de ma rêverie silencieuse:
Nous sommes bien, n'est-ce pas ? Tu ne t'ennuies pas, au moins ?
Je ne m'ennuyais pas, mais j'étais triste de lui voir prendre tant
de peine, et je pensais, plein d'amertume : Pourquoi suis-je sur la terre
?... Je ne sais rien faire de mes bras... Je ne paie pas ma place au soleil
de la vie. Je ne suis bon qu'à tourmenter le monde et faire pleurer
les yeux qui m'aiment... En me disant cela, je songeais aux yeux noirs,
et je regardais douloureusement la petite boîte à filets d'or
que Jacques avait posée - peut-être à dessein - sur
le dôme carré de la pendule. Que de chose 'elle me rappelait,
cette boîte! Quels discours éloquents elle me tenait du haut
de son socle de bronze! Les yeux noirs t'avaient donné leur coeur,
qu'en as-tu fait ? me disait-elle... tu l'as livré en pâture
aux bêtes... C'est Coucou-Blanc qui l'a mangé. Et moi, gardant
encore un germe d'espoir au fond de l'âme, j'essayais de rappeler
à la vie, de réchauffer de mon haleine tous ces anciens bonheurs
tués de ma propre main. Je songeais: C'est Coucou-Blanc qui l'a
mangé!... C'est Coucou-Blanc qui l'a mangé!...
...Cette longue soirée mélancolique, passée devant
le feu, en travail et en rêvasseries, vous représente assez
bien la nouvelle vie que nous allions mener dorénavant. Tous les
jours qui suivirent ressemblèrent à cette soirée...
Ce n'est pas Jacques qui rêvassait, bien entendu. Il vous restait
des dix heures sur ses gros livres, enfoui jusqu'au cou dans la chiffraille.
Moi, pendant ce temps, je tisonnais et, tout en tisonnant, je disais à
la petite boîte à filets d'or :
Parlons un peu des yeux noirs! veux-tu ?... Car pour en parler
avec Jacques, il n'y fallait pas penser.
Pour une raison ou pour une autre, il évitait avec soin toute
conversation à ce sujet. Pas même un mot sur Pierrotte. Rien...
Aussi je prenais ma revanche avec la petite boîte, et nos causeries
n'en finissaient pas.
Vers le milieu du jour, quand je voyais ma mère bien en train
sur ses livres, je gagnais la porte à pas de chat et m'esquivais
doucement, en disant: A tout à l'heure, Jacques! Jamais il ne
me demandait où j'allais ; mais je comprenais à son air malheureux,
au ton plein d'inquiétude dont il me faisait : Tu t'en vas ?
qu'il n'avait pas grande confiance en moi. L'idée de cette femme
le poursuivait toujours. Il pensait: S'il la revoit, nous sommes perdus
!... Et qui sait? Peut-être avait-il raison. Peut-être que
si je l'avais revue, l'ensorceleuse, j'aurais encore subi le charme qu'elle
exerçait sur mon pauvre moi, avec sa crinière d'or pâle
et son signe blanc au coin de la lèvre... Mais, Dieu merci! je ne
la revis pas.
Un monsieur de Huit-à-Dix quelconque lui fit sans doute oublier
son Dani-Dan, et jamais plus, jamais plus, je n'entendis parler d'elle,
ni de sa Négresse Coucou-Blanc.
Un soir, au retour d'une de mes courses mystérieuses, j'entrai
dans la chambre avec un cri de joie : Jacques! Jacques! Une bonne nouvelle.
J'ai trouvé une place... Voilà dix jours que, sans t'en rien
dire, je battais le pavé à cette intention... Enfin, c'est
fait. J'ai une place... Dès demain, j'entre comme surveillant général
à l'institution Ouly, à Montmartre, tout près de chez
nous... J'irai de sept heures du matin à sept heures du soir...
Ce sera beaucoup de temps passé loin de toi, mais au moins je gagnerai
ma vie, et je pourrai te soulager un peu. Jacques releva sa tête
de dessus ses chiffres, et me répondit assez froidement : Ma foi!
mon cher, tu fais bien de venir à mon secours... La maison serait
trop lourde pour moi seul... Je ne sais pas ce que j'ai, mais depuis quelque
temps je me sens tout patraque. Un violent accès de toux l'empêcha
de continuer. Il laissa tomber sa plume d'un air de tristesse et vint se
jeter sur le canapé... De le voir allongé là-dessus,
pâle, horriblement pâle, la terrible vision de mon rêve
passa encore une fois devant mes yeux, mais ce ne fut qu'un éclair...
Presque aussitôt ma mère Jacques se releva et se mit à
rire en voyant ma mine égarée :
Ce n'est rien, nigaud! C'est un peu de fatigue.
J'ai trop travaillé ces derniers temps... Maintenant que tu
as une place, j'en prendrai plus à mon aise, et dans huit jours
je serai guéri. Il disait cela si naturellement, d'une figure
si riante, que mes tristes pressentiments s'envolèrent, et, d'un
grand mois, je n'entendis plus dans mon cerveau le battement de leurs ailes
noires...
Le lendemain, j'entrai à l'institut Ouly.
Malgré son étiquette pompeuse, l'institution Ouly était
une petite école pour rire, tenue par une vieille dame à
repentirs, que les enfants appelaient bonne amie . Il y avait là-dedans
une vingtaine de petits bonshommes, mais, vous savez! des tout petits,
de ceux qui viennent à la classe avec leur goûter dans un
panier, et toujours un bout de chemise qui passe.
C'étaient nos élèves. Mme Ouly leur apprenait
des cantiques ; moi, je les initiais aux mystères de l'alphabet.
J'étais en outre chargé de surveiller les récréations,
dans une cour où il y avait des poules et un coq d'Inde dont ces
messieurs avaient grand-peur.
Quelquefois aussi, quand bonne amie avait sa goutte, c'était
moi qui balayais la classe, besogne bien peu digne d'un surveillant général,
et que pourtant je faisais sans dégoût, tant je me sentais
heureux de pouvoir gagner ma vie... Le soir, en rentrant à l'hôtel
Pilois, je trouvais le dîner servi et la mère Jacques qui
m'attendait... Après dîner, quelques tours de jardin faits
à grands pas, puis la veillée au coin du feu... Voilà
toute notre vie... De temps en temps, on recevait une lettre de M. ou Mme
Eyssette; c'étaient nos grands événements. Mme Eyssette
continuait à vivre chez l'oncle Baptiste ; M. Eyssette voyageait
toujours pour la Compagnie vinicole.
Les affaires n'allaient pas trop mal. Les dettes de Lyon étaient
aux trois quarts payées. Dans un an ou deux, tout serait réglé,
et on pourrait songer à se remettre tous ensemble...
Moi, j'étais d'avis, en attendant, de faire venir Mme Eyssette
à l'hôtel Pilois avec nous, mais Jacques ne voulait pas.
Non! pas encore, disait-il d'un air singulier, pas encore... Attendons!
Et cette réponse, toujours la même, me brisait le coeur. Je
me disais : Il se méfie de moi... Il a peur que je fasse encore
quelque folie quand Mme Eyssette sera ici. C'est pour cela qu'il veut attendre
encore... Je me trompais... Ce n'était pas pour cela que Jacques
disait : Attendons !
Chapitre XV;
LECTEUR, Si tu as Un esprit fort, Si tes rêves te font sourire,
si tu n'as jamais eu le coeur mordu - mordu jusqu'à crier - par
le pressentiment des choses futures, si tu es un homme positif, une de
ces têtes de fer que la réalité seule impressionne
et qui ne laissent pas traîner un grain de superstition dans leurs
cerveaux, si tu ne veux en aucun cas croire au surnaturel, admettre l'inexplicable,
n'achève pas de lire ces mémoires. Ce qui me reste à
dire en ces derniers chapitres est vrai comme la vérité éternelle
; mais tu ne le croiras pas.
C'était le 4 décembre...
Je revenais de l'institution Ouly encore plus vite que d'ordinaire.
Le matin, j'avais laissé Jacques à la maison, se plaignant
d'une grande fatigue, et je languissais d'avoir de ses nouvelles. En traversant
le jardin, je me jetai dans les jambes de M. Pilois, debout près
du figuier, et causant à voix basse avec un gros personnage court
et pattu, qui paraissait avoir beaucoup de peine à boutonner ses
gants.
Je voulais m'excuser et passer outre, mais l'hôtelier me retint
:
Un mot, monsieur Daniel ! Puis, se tournant vers l'autre, il ajouta
:
C'est le jeune homme en question. Je crois que vous feriez bien de
le prévenir... Je m'arrêtai fort intrigué. De quoi
ce gros bonhomme voulait-il me prévenir ? Que ses gants étaient
beaucoup trop étroits pour ses pattes ? Je le voyais bien, parbleu
!...
Il y eut un moment de silence et de gêne. M. Pilois, le nez en
l'air, regardait dans son figuier comme pour y chercher les figues qui
n'y étaient pas. L'homme aux gants tirait toujours sur ses boutonnières...
A la fin, pourtant, il se décida à parler ; mais sans lâcher
son bouton, n'ayez pas peur.
Monsieur, me dit-il, je suis depuis vingt ans médecin de l'hôtel
Pilois, et j'ose affirmer... Je ne le laissai pas achever sa phrase.
Ce mot de médecin m'avait tout appris. Vous venez pour mon frère,
lui demandai-je en tremblant... Il est bien malade, n'est-ce pas ? Je
ne crois pas que ce médecin fût un méchant homme, mais,
à ce moment-là, c'étaient ses gants surtout qui le
préoccupaient, et sans songer qu'il parlait à l'enfant de
Jacques, sans essayer d'amortir le coup, il me répondit brutalement:
S'il est malade ! je crois bien... Il ne passera pas la nuit. Ce fut
bien assené, je vous en réponds. La maison, le jardin, M.
Pilois, le médecin, je vis tout tourner.
Je fus obligé de m'appuyer contre le figuier. Il avait le poignet
rude, le docteur de l'hôtel Pilois!... Du reste, il ne s'aperçut
de rien et continua avec le plus grand calme, sans cesser de boutonner
ses gants:
C'est un cas foudroyant de phtisie galopante... Il n'y a rien à
faire, du moins rien de sérieux... D'ailleurs on m'a prévenu
beaucoup trop tard; comme toujours.
- Ce n'est pas ma faute, docteur - fit le bon M. Pilois qui persistait
à chercher des figues avec la plus grande attention, un moyen comme
un autre de cacher ses larmes -, ce n'est pas ma faute. Je savais depuis
longtemps qu'il était malade, ce pauvre M. Eyssette, et je lui ai
souvent conseillé de faire venir quelqu'un ; mais il ne voulait
jamais. Bien sûr qu'il avait peur d'effrayer son frère...
C'était si uni, voyez-vous ! ces enfants là ! Un sanglot
désespéré me jaillit du fond des entrailles.
Allons ! mon garçon, du courage ! me dit l'homme aux gants
d'un air de bonté... Qui sait ? la science a prononcé son
dernier mot, mais la nature pas encore...
Je reviendrai demain matin. Là-dessus, il fit une pirouette
et s'éloigna avec un soupir de satisfaction ; il venait d'en boutonner
un !
Je restai encore un moment dehors, pour essuyer mes yeux et me calmer
un peu ; puis, faisant appel à tout mon courage, j'entrai dans notre
chambre d'un air délibéré.
Ce que je vis, en ouvrant la porte, me terrifia.
Jacques, pour me laisser le lit, sans doute, s'était fait mettre
un matelas sur le canapé, et c'est. là que je le trouvai,
pâle, horriblement pâle, tout à fait semblable au Jacques
de mon rêve.
Ma première idée fut de me jeter sur lui, de le prendre
dans mes bras et de le porter sur son lit, n'importe où, mais de
l'enlever de là, mon Dieu, de l'enlever de là. Puis, tout
de suite, je fis cette réflexion : Tu ne pourras pas, il est trop
grand ! Et alors, ayant vu ma mère Jacques étendu sans
rémission à cette place où le rêve avait dit
qu'il devait mourir, mon courage m'abandonna ; ce masque de gaieté
contrainte, qu'on se colle au visage pour rassurer les moribonds, ne put
pas tenir sur mes joues, et je vins tomber à genoux près
du canapé, en versant un torrent de larmes.
Jacques se tourna vers moi péniblement :
C'est toi, Daniel... Tu as rencontré le médecin, n'est-ce
pas ? Je lui avait pourtant bien recommandé de ne pas t'effrayer,
à ce gros-là. Mais je vois à ton air qu'il n'en a
rien fait et que tu sais tout... Donne-moi ta main, frérot... Qui
diable se serait douté d'une chose pareille ? Il y a des gens qui
vont à Nice pour guérir leur maladie de poitrine ; moi, je
suis allé en chercher une. C'est tout à fait original...
Ah ! tu sais !
si tu te désoles, tu vas m'enlever tout mon courage ; je ne
suis déjà pas si vaillant... Ce matin, après ton départ,
j'ai compris que cela se gâtait. J'ai envoyé chercher le curé
de Saint-Pierre ; il est venu me voir et reviendra tout à l'heure
m'apporter les sacrements... Cela fera plaisir à notre mère,
tu comprends ! C'est un bon homme, ce curé... Il s'appelle comme
ton ami du collège de Sarlande. Il n'en put pas dire plus long
et se renversa sur l'oreiller, en fermant les yeux. Je crus qu'il allait
mourir, et je me mis à crier bien fort : Jacques! Jacques ! mon
ami !... De la main, sans parler, il me fit : Chut ! chut ! à
plusieurs reprises.
A ce moment, la porte s'ouvrit, M. Pilois entra dans la chambre suivi
d'un gros homme qui roula comme une boule vers le canapé en criant
: Qu'est-ce que j'apprends, monsieur Jacques ?... C'est bien le cas de
le dire...
- Bonjour, Pierrotte! dit Jacques en rouvrant les yeux ; bonjour, mon
vieil ami! J'étais bien sûr que vous viendriez au premier
signe... Laisse-le mettre là, Daniel : nous avons à causer
tous les deux. Pierrotte pencha sa grosse tête jusqu'aux lèvres
pâles du moribond, et ils restèrent ainsi un long moment à
s'entretenir à voix basse... Moi, je regardais, immobile au milieu
de la chambre. J'avais encore mes livres sous le bras. M. Pilois me les
enleva doucement, en me disant quelque chose que je n'en tendis pas ; puis
il alla allumer les bougies et mettre sur la table une grande serviette
blanche. En moi-même je me disais : Pourquoi met-il le couvert ?...
Est-ce que nous allons dîner?... mais je n'ai pas faim ! La
nuit tombait. Dehors, dans le jardin, des personnes de l'hôtel se
faisaient des signes en regardant nos fenêtres, Jacques et Pierrotte
causaient toujours.
De temps en temps, j'entendais le Cévenol dire avec sa grosse
voix pleine de larmes: Oui, monsieur Jacques... Mais je n'osais pas
m'approcher... A la fin, pourtant, Jacques m'appela et me fit mettre à
son chevet, à côté de Pierrotte :
Daniel, mon chéri, me dit-il, après une longue pause,
je suis bien triste d'être obligé de te quitter ; mais une
chose me console ; je ne te laisse pas seul dans la vie... Il te restera
Pierrotte, le bon Pierrotte, qui te pardonne et s'engage à me remplacer
près de toi...
- Oui ! oui ! monsieur Jacques, je m'engage... c'est bien le cas de
le dire... je m'engage...
- Vois-tu ! mon pauvre petit, continua la mère Jacques, jamais
à toi seul tu ne parviendras à reconstruire le foyer... Ce
n'est pas pour te faire de la peine, mais tu es un mauvais reconstructeur
de foyer...
Seulement, je crois qu'aidé de Pierrotte, tu parviendras à
réaliser notre rêve... Je ne te demande pas d'essayer de devenir
un homme; je pense, comme l'abbé Germane, que tu sera un enfant
toute ta vie, Mais je te supplie d'être toujours un bon enfant, un
brave enfant, et surtout... approche un peu, que je te dise ça dans
l'oreille... et surtout de ne pas faire pleurer les yeux noirs. Ici,
mon pauvre bien-aimé se reposa encore un moment ; puis reprit :
Quand tout sera fini, tu écriras à papa et à
maman. Seulement il faudra leur apprendre la chose par morceaux... En une
seule fois cela leur ferait trop de mal... Comprends-tu, maintenant, pourquoi
je n'ai pas fait venir Mme Eyssette? je ne voulais pas qu'elle fût
là. Ce sont de trop mauvais moments pour les mères... Il
s'interrompit et regarda du côté de la porte.
Voilà le Bon Dieu ! dit-il en souriant. Et il nous fit signe
de nous écarter.
C'était le viatique qu'on apportait. Sur la nappe blanche, au
milieu des cierges, l'hostie et les saintes huiles prirent place. Après
quoi, le prêtre s'approcha du lit, et la cérémonie
commença...
Quand ce fut fini - oh ! que le temps me sembla long ! - quand ce fut
fini, Jacques m'appela doucement près de lui :
Embrasse-moi , me dit-il ; et sa voix était si faible qu'il
avait l'air de me parler de loin... Il devait être loin en effet,
depuis tantôt douze heures que l'horrible phtisie galopante l'avait
jeté sur son dos maigre et l'emportait vers la mort au triple galop!...
Alors, en m'approchant pour l'embrasser, ma main rencontra sa main,
sa chère main toute moite des sueurs de l'agonie. Je m'en emparai
et je ne la quittai plus... Nous restâmes ainsi je ne sais combien
de temps ; peut-être, une heure, peut-être une éternité,
je ne sais pas du tout... Il ne me voyait plus, il ne me parlait plus.
Seulement, à plusieurs reprises sa main remua dans la mienne comme
pour me dire : Je sens que tu es là. Soudain un long soubresaut
agita son pauvre corps des pieds à la tête. Je vis ses yeux
s'ouvrir et regarder autour d'eux pour chercher quelqu'un ; et, comme je
me penchais sur lui, je l'entendis dire deux fois très doucement
: Jacques, tu es un âne... Jacques, tu es un âne!... puis
rien... Il était mort...
... Oh ! le rêve ! Il fit un grand vent cette nuit-là.
Décembre envoyait des poignées de grésil contre les
vitres. Sur la table au bout de la chambre, un christ d'argent flambait
entre deux bougies. A genoux devant le christ, un prêtre que je ne
connaissais pas priait d'une voix forte, dans le bruit du vent... Moi,
je ne priais pas ; je ne pleurais pas non plus... Je n'avais qu'une idée,
une idée fixe, c'était de réchauffer la main de mon
bien-aimé que je tenais étroitement serrée dans les
miennes. Hélas ! plus le matin approchait, plus cette main devenait
lourde et de glace...
Tout à coup le prêtre qui récitait du latin là-bas,
devant le christ, se leva et vint me frapper sur l'épaule.
Essaie de prier, me dit-il... Cela te fera du bien. Alors seulement,
je le reconnus... C'était mon vieil ami du collège de Sarlande,
l'abbé Germane lui-même avec sa belle figure mutilée
et son air de dragon en soutane... La souffrance m'avait tellement anéanti
que je ne fus pas étonné de le voir. Cela me parut tout simple...
Mais voici comment il était là.
Le jour où le petit Chose quittait le collège, l'abbé
Germane lui avait dit: J'ai bien un frère à Paris, un brave
homme de prêtre... mais baste ! à quoi bon te donner son adresse
?... Je suis sûr que tu n'irais pas. Voyez un peu la destinée
! Ce frère de l'abbé était curé de l'église
Saint-Pierre à Montmartre, et c'est lui que la pauvre mère
Jacques avait appelé à son lit de mort. Juste à ce
moment, il se trouvait que l'abbé Germane était de passage
à Paris et logeait au presbytère... Le soir du 4 décembre,
son frère lui dit en entrant : Je viens de porter l'extrême-onction
à un malheureux enfant qui meurt tout près d'ici. Il faudra
prier pour lui, l'abbé ! L'abbé répondit :
J'y penserai demain, en disant ma messe. Comment s'appelle-t-il ?...
- Attends... c'est un nom du Midi, assez difficile à retenir...
Jacques Eysset... Oui, c'est cela... Jacques Eyssette...
Ce nom rappela à l'abbé certain petit pion de sa connaissance
; et sans perdre une minute il courut à l'hôtel Pilois...
En rentrant, il m'aperçut debout, cramponné à la main
de Jacques. Il ne voulut pas déranger ma douleur et renvoya tout
le monde en disant qu'il veillerait avec moi ; puis il s'agenouilla, et
ce ne fut que fort avant dans la nuit qu'effrayé de mon immobilité,
il me frappa sur l'épaule et se fit connaître.
A partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui se passa. La fin
de cette nuit terrible, le jour qui la suivit, le lendemain de ce jour
et beaucoup d'autres lendemains encore ne m'ont laissé que de vagues
souvenirs confus. Il y a là un grand trou dans ma mémoire.
Pourtant je me souviens, - mais comme de choses arrivées il y a
des siècles -, d'une longue marche interminable dans la boue de
Paris, derrière la voiture noire. Je me vois allant, tête
nue, entre Pierrotte et l'abbé Germane. Une pluie froide mêlée
de grésil nous fouette le visage ; Pierrotte a un grand parapluie
; mais il le tient si mal et la pluie tombe si dru que la soutane de l'abbé
ruisselle, toute luisante !... Il pleut ! il pleut ! oh ! comme il pleut!
Près de nous, à côté de la voiture, marche un
long monsieur tout en noir, qui porte une baguette d'ébène.
Celui-là, c'est le maître des cérémonies, une
sorte de chambellan de la mort. Comme tous les chambellans, il a le manteau
de soie, l'épée, la culotte courte et le claque... Est-ce
une hallucination de mon cerveau?... Je trouve que cet homme ressemble
à M. Viot, le surveillant général du collège
de Sarlande.
Il est long comme lui, tient comme lui sa tête penchée
sur l'épaule, et chaque fois qu'il me regarde, il a ce même
sourire faux et glacial qui courait sur les lèvres du terrible porte-clefs.
Ce n'est pas M. Viot, mais c'est peut-être son ombre.
La voiture noire avance toujours, mais si lentement, si lentement...
Il me semble que nous n'arriverons jamais... Enfin, nous voici dans un
jardin triste, plein d'une boue jaunâtre où l'on enfonce jusqu'aux
chevilles. Nous nous arrêtons au bord d'un grand trou. Des hommes
en manteaux courts apportent une grande boîte très lourde
qu'il faut descendre là-dedans. L'opération est difficile.
Les cordes, toutes raides de pluie, ne glissent pas. J'entends un des hommes
qui crie : Les pieds en avant ! les pieds en avant !... En face de
moi, de l'autre côté du trou, l'ombre de M. Viot, la tête
penchée sur l'épaule, continue à me sourire doucement.
Longue, mince, étranglée dans ses habits de deuil, elle se
détache sur le gris du ciel, comme une grande sauterelle noire,
toute mouillée...
Maintenant, je suis seul avec Pierrotte... Nous descendons le faubourg
Montmartre... Pierrotte cherche une voiture, mais il n'en trouve pas. Je
marche à côté de lui, mon chapeau à la main
; il me semble que je suis toujours derrière le corbillard... Tout
le long du faubourg, les gens se retournent pour voir ce gros homme qui
pleure en appelant des fiacres et cet enfant qui va tête nue sous
une pluie battante...
Nous allons, nous allons toujours. Et je suis las, et ma tête
est lourde... Enfin, voici le passage du Saumon, l'ancienne maison Lalouette
avec ses contrevents peints, ruisselants d'eau verte... Sans entrer dans
la boutique, nous montons chez Pierrotte... Au premier étage, les
forces me manquent. Je m'assieds sur une marche. Impossible d'aller plus
loin; ma tête est trop lourde... Alors Pierrette me prend dans ses
bras ; et tandis qu'il me monte chez lui aux trois quarts mort et grelottant
de fièvre, j'entends le grésil qui pétille sur la
vitrine du passage et l'eau des gouttières qui tombe à grand
bruit dans la cour... Il pleut ! il pleut ! oh ! comme il pleut !
Chapitre XVI;
LA FIN DU REVE
LE petit Chose est malade; le petit Chose va mourir ...
Devant le passage du Saumon, une large litière de paille qu'on
renouvelle tous les deux jours fait dire aux gens de la rue : Il y a
là-haut quelque vieux richard en train de mourir... Ce n'est pas
un vieux richard qui va mourir, c'est le petit Chose... Tous les médecins
l'ont condamné, Deux fièvres typhoïdes en deux ans,
c'est beaucoup trop pour ce cervelet d'oiseau-mouche ! Allons! vite, attelez
la voiture noire ! Que la grande sauterelle prépare sa baguette
d'ébène et son sourire désolé! le petit Chose
est malade ; le petit Chose va mourir.
Il faut voir quelle consternation dans l'ancienne maison Lalouette
! Pierrotte ne dort plus ; les yeux noirs se désespèrent.
La dame de grand mérite feuillette son Raspail avec frénésie,
en suppliant le bienheureux saint Camphre de faire un nouveau miracle en
faveur du cher malade... Le salon jonquille est condamné, le piano
mort, la flûte enclouée. Mais le plus navrant de tout, oh
! le plus navrant c'est une petite robe noire assise dans un coin de la
maison, et tricotant du matin au soir, sans rien dire, avec de grosses
larmes qui coulent.
Or, tandis que l'ancienne maison Lalouette se lamente ainsi nuit et
jour, le petit Chose est bien tranquillement couché dans un grand
lit de plumes, sans se douter des pleurs qu'il fait répandre autour
de lui. Il a les yeux ouverts, mais il ne voit rien ; les objets ne vont
pas jusqu'à son âme. Il n'entend rien non plus, rien qu'un
bourdonnement sourd, un roulement confus, comme s'il avait pour oreilles
deux coquilles marines; ces grosses coquilles à lèvres roses
où l'on entend ronfler la mer. Il ne parle pas, il ne pense pas
: vous diriez une fleur malade...
Pourvu qu'on lui tienne une compresse d'eau fraîche sur la tête
et un morceau de glace dans la bouche, c'est tout ce qu'il demande. Quand
la glace est fondue, quand la compresse est desséchée au
feu de son crâne, il pousse un grognement c'est toute sa conversation.
Plusieurs jours se passent ainsi, - jours sans heures, jours de chaos,
puis subitement, un beau matin, le petit Chose éprouve une sensation
singulière. Il semble qu'on vient de le tirer du fond de la mer.
Ses yeux voient, ses oreilles entendent. Il respire ; il reprend pied...
La machine à penser, qui dormait dans un coin du cerveau avec ses
rouages fins comme des cheveux de fée, se réveille et se
met en branle ; d'abord lentement, puis un peu plus vite, puis avec une
rapidité folle - tic ! tic ! tic ! - à croire que tout va
casser. On sent que cette jolie machine n'est pas faite pour dormir et
qu'elle veut réparer le temps perdu... Tic! tic! tic !... Les idées
se croisent, s'enchevêtrent comme des fils de soie: Où suis-je,
mon Dieu ?... Qu'est-ce que c'est que ce grand lit ?...
Et ces trois dames, là-bas, près de la fenêtre,
qu'est-ce qu'elles font ?... Cette petite robe noire qui me tourne le dos,
est-ce que je ne la connais pas ?... On dirait que... Et pour mieux regarder
cette robe noire qu'il croit reconnaître, péniblement le petit
Chose se soulève sur son coude et se penche hors du lit, puis tout
de suite se jette en arrière, épouvanté... Là,
devant lui, au milieu de la chambre, il vient d'apercevoir une armoire
en noyer avec de vieilles ferrures qui grimpent sur le devant. Cette armoire,
il la reconnaît; il l'a vue déjà dans un rêve,
dans un horrible rêve...
Tic ! tic ! tic ! La machine à penser va comme le vent... Oh
! maintenant le petit Chose se rappelle.
L'hôtel Pilois, la mort de Jacques, l'enterrement, l'arrivée
chez Pierrotte dans la pluie, il revoit tout, il se souvient de tout. Hélas
! en renaissant à la vie, le malheureux enfant vient de renaître
à la douleur ; et sa première parole est un gémissement...
A ce gémissement, les trois femmes qui travaillaient là-bas,
près de la fenêtre, ont tressailli. Une d'elles, la plus jeune,
se lève en criant : De la glace! de la glace ! Et vite elle
court à la cheminée prendre un morceau de glace qu'elle vient
présenter au petit Chose; mais le petit Chose n'en veut pas... Doucement
il repousse la main qui cherche ses lèvres ; c'est une main bien
fine pour une main de garde malades! En tout cas d'une voix qui tremble,
il dit :
Bonjour, Camille !... Camille Pierrotte est si surprise d'entendre
parler le moribond qu'elle reste là tout interdite, le bras tendu,
la main ouverte, avec son morceau de glace claire qui tremble au bout de
ses doigts roses de froid.
Bonjour, Camille ! reprend le petit Chose. Oh! je vous reconnais
bien, allez!... J'ai toute ma tête maintenant... Et vous ? est-ce
que vous me voyez ?...
Est-ce que vous pouvez me voir ? Camille Pierrotte ouvre de grands
yeux :
Si je vous vois, Daniel!... Je crois bien que je vous vois !...
Alors, à l'idée que l'armoire a menti, que Camille Pierrotte
n'est pas aveugle, que le rêve, l'horrible rêve, ne sera pas
vrai jusqu'au bout, le petit Chose reprend courage et se hasarde à
faire d'autres questions : J'ai été bien malade, n'est-ce
pas, Camille ?
- Oh ! oui, Daniel, bien malade...
- Est-ce que je suis couché depuis longtemps ?...
- Il y aura demain trois semaines...
- Miséricorde ! trois semaines !... Déjà trois
semaines que ma pauvre mère Jacques... Il n'achève pas
sa phrase et cache sa tête dans l'oreiller en sanglotant.
... A ce moment, Pierrotte entre dans la chambre ; il amène
un nouveau médecin. (Pour peu que la maladie continue, toute l'Académie
de médecine y passera.) Celui-ci est l'illustre docteur Broum-Broum,
un gaillard qui va vite en besogne et ne s'amuse pas à boutonner
ses gants au chevet des malades. Il s'approche du petit Chose, lui tâte
le pouls, lui regarde les yeux et la langue, puis se tournant vers Pierrotte
:
Qu'est-ce que vous me chantiez donc ?... Mais il est guéri
ce garçon-là...
- Guéri! fait le bon Pierrotte, en joignant les mains.
- Si bien guéri que vous allez me jeter tout de suite cette
glace par la fenêtre et donner à votre malade une aile de
poulet aspergée de Saint-Emilion...
Allons ! ne vous désolez plus, ma petite demoiselle ; dans huit
jours, ce jeune trompe-la-mort sera sur pied, c'est moi qui vous en réponds...
D'ici là, gardez-le bien tranquille dans son lit ; évitez-lui
toute émotion, toute secousse ; c'est le point essentiel!...
Pour le reste, laissons faire la nature : elle s'entend à soigner
mieux que vous et moi... Ayant ainsi parlé, l'illustre docteur
Broum-Broum donne une chiquenaude au jeune trompe-la-mort, un sourire à
Mlle Camille, et s'éloigne lestement, escorté du bon Pierrotte
qui pleure de joie et répète tout le temps : Ah ! monsieur
le docteur, c'est bien le cas de le dire... c'est bien le cas de le dire...
Derrière eux, Camille veut faire dormir le malade ; mais il refuse
avec énergie :
Ne vous en allez pas, Camille, je vous en prie...
Ne me laissez pas seul... Comment voulez-vous que je dorme avec le
gros chagrin que j'ai ?
- Si, Daniel, il le faut... Il faut que vous dormiez...
Vous avez besoin de repos; le médecin l'a dit...
Voyons! soyez raisonnable, fermez les yeux et ne pensez à rien...
tantôt je viendrai vous voir encore ; et, si vous avez dormi, je
resterai bien longtemps.
- Je dors... je dors... , dit le petit Chose en fermant les yeux.
Puis se ravisant : Encore un mot, Camille !... Quelle est donc cette
petite robe noire que j'ai aperçue ici tout à l'heure ?
- Une robe noire !...
- Mais oui! vous savez bien! cette petite robe noire qui travaillait
là-bas avec vous, près de la fenêtre... Maintenant,
elle n'y est plus... Mais tout à l'heure je l'ai vue, j'en suis
sûr... - Oh ! non ! Daniel, vous vous trompez... J'ai travaillé
ici toute la matinée avec Mme Tribou, votre vieille amie Mme Tribou,
vous savez ! celle que vous appeliez la dame de grand mérite. Mais
Mme Tribou n'est pas en noir... elle a toujours sa même robe verte...
Non ! sûrement, il n'y a pas de robe noire dans la maison... Vous
avez dû rêver cela... Allons! Je m'en vais... Dormez bien...
Là-dessus, Camille Pierrotte s'encourt vite, toute confuse et
le feu aux joues, comme si elle venait de mentir.
Le petit Chose reste seul ; mais il n'en dort pas mieux. La machine
aux fins rouages fait le diable dans sa cervelle. Les fils de soie se croisent,
s'enchevêtrent... Il pense à son bien-aimé qui dort
dans l'herbe de Montmartre ; il pense aux yeux noirs aussi à ces
belles lumières sombres que la Providence semblait avoir allumées
exprès pour lui et qui maintenant...
Ici, la porte de la chambre s'entrouvre doucement, doucement, comme
si quelqu'un voulait entrer ; mais presque aussitôt on entend Camille
Pierrotte dire à voix basse :
N'y allez pas... L'émotion va le tuer, s'il se réveille...
Et voilà la porte qui se referme doucement, doucement, comme elle
s'était ouverte. Par malheur, un pan de robe noire se trouve pris
dans la rainure ; et ce pan de robe qui passe, de son lit le petit Chose
l'aperçoit...
Du coup son coeur bondit ; ses yeux s'allument, et, se dressant sur
son coude, il se met à crier bien fort :
Mère! Mère! pourquoi ne venez vous pas m'embrasser ?...
Aussitôt la porte s'ouvre. La petite robe noire qui n'y peut plus
tenir - se précipite dans la chambre ; mais au lieu d'aller vers
le lit, elle va droit à l'autre bout de la pièce, les bras
ouverts, en appelant :
Daniel! Daniel ! - Par ici, mère..., crie le petit Chose,
qui lui tend les bras en riant... Par ici ; vous ne me voyez donc pas ?...
Et alors Mme Eyssette, à demi tournée vers le lit, tâtonnant
dans l'air autour d'elle avec ses mains qui tremblent, répond d'une
voix navrante : Hélas ! non ! mon cher trésor, je ne te
vois pas..., Jamais plus je ne te verrai... Je suis aveugle ! En entendant
cela, le petit Chose pousse un grand cri et tombe à la renverse
sur son oreiller...
Certes, qu'après vingt ans de misères et de souffrances,
deux enfants morts, son foyer détruit, son mari loin d'elle, la
pauvre mère Eyssette ait ses yeux divins tout brûlés
par les larmes comme les voilà, il n'y a rien là-dedans de
bien extraordinaire... Mais pour le petit Chose, quelle coïncidence
avec son rêve !
Quel dernier coup terrible la destinée lui tenait en réserve!
Est-ce qu'il ne va pas en mourir de celui-là ?...
Eh bien, non !... le petit Chose ne mourra pas. Il ne faut pas qu'il
meure. Derrière lui que deviendrait la pauvre mère aveugle
? Où trouverait-elle des larmes pour pleurer ce troisième
fils ? Que deviendrait le père Eyssette, cette victime de l'honneur
commercial, ce Juif errant de la viniculture, qui n'a pas même le
temps de venir embrasser son enfant malade, ni de porter une fleur à
son enfant mort ? Qui reconstruirait le foyer, ce beau foyer de famille
où les deux vieux viendront un jour chauffer leurs pauvres mains
glacées?... Non ! non ! le petit Chose ne veut pas mourir. Il se
cramponne à la vie, au contraire, et de toutes ses forces... On
lui a dit que, pour guérir plus vite, il ne fallait pas penser,
il ne pense pas ; qu'il ne fallait pas parler, il ne parle pas ; qu'il
ne fallait pas pleurer, il ne pleure pas... C'est plaisir de le voir dans
son lit, l'air paisible, les yeux ouverts, jouant pour se distraire avec
les glands de l'édredon. Une vraie convalescence de chanoine...
Autour de lui, toute la maison Lalouette s'empresse silencieuse. Mme
Eyssette passe ses journées au pied du lit, avec son tricot ; la
chère aveugle a tellement l'habitude des longues aiguilles qu'elle
tricote aussi bien que du temps de ses yeux. La dame de grand mérite
est là, elle aussi ; puis, à tout moment on voit paraître
à la porte la bonne figure de Pierrotte. Il n'y a pas jusqu'au joueur
de flûte qui ne monte prendre des nouvelles quatre ou cinq fois dans
le jour. Seulement, il faut bien le dire, celui-là ne vient pas
pour le malade ; c'est la dame de grand mérite qui l'attire surtout...
Depuis que Camille Pierrotte lui a formellement déclaré qu'elle
ne voulait ni de lui ni de sa flûte, le fougueux instrumentiste s'est
rabattu sur la veuve Tribou qui, pour être moins riche et moins jolie
que la fille du Cévenol, n'est pas cependant tout à fait
dépourvue de charmes ni d'économies. Avec cette romanesque
matrone, l'homme flûte n'a pas perdu son temps, à la troisième
séance, il y avait déjà du mariage dans l'air, et
l'on parlait vaguement de monter une herboristerie rue des Lombards, avec
les économies de la dame. C'est pour ne pas laisser dormir ces beaux
projets, que le jeune virtuose vient si souvent prendre des nouvelles.
Et Mlle Pierrotte? On n'en parle pas! Est-ce qu'elle ne serait plus
dans la maison?... Si, toujours : seulement, depuis que le malade est hors
de danger, elle n'entre presque jamais dans sa chambrée.
Quand elle y vient, c'est en passant, pour prendre l'aveugle et la
mener à table ; mais le petit Chose, jamais un mot... Ah! qu'il
est loin le temps de la rose rouge, le temps où, pour dire : Je
vous aime , les yeux noirs s'ouvraient comme deux fleurs de velours! Dans
son lit, le malade soupire, en pensant à ces bonheurs envolés.
Il voit bien qu'on ne l'aime plus, qu'on le fuit, qu'il fait horreur ;
mais c'est lui qui l'a voulu. Il n'a pas le droit de se plaindre. Et pourtant,
c'eût été si bon, au milieu de tant de deuils et de
tristesses, d'avoir un peu d'amour pour se chauffer le coeur! c'eût
été si bon de pleurer sur une épaule amie !... Enfin
!... le mal est fait, se dit le pauvre enfant, n'y songeons plus, et trêve
aux tracasseries ! Pour moi, il ne s'agit plus d'être heureux dans
la vie ; il s'agit de faire son devoir... Demain, je parlerai à
Pierrotte. En effet, le lendemain, à l'heure où le Cévenol
traverse la chambre à pas de loup pour descendre au magasin, le
petit Chose, qui est là depuis l'aube à guetter derrière
ses rideaux, appelle doucement.
Monsieur Pierrotte ! monsieur Pierrotte ! Pierrotte s'approche
du lit; et alors le malade très ému, sans lever les yeux
:
Voici que je m'en vais sur ma guérison, mon bon monsieur Pierrotte,
et j'ai besoin de causer sérieusement avec vous, Je ne veux pas
vous remercier de ce que vous faites pour ma mère et pour moi...
Vive interruption du Cévenol : Pas un mot là-dessus, monsieur
Daniel! tout ce que je fais, je devais le faire. C'était convenu
avec M. Jacques - Oui! je sais, Pierrotte, je sais qu'à tout ce
qu'on veut vous dire sur ce chapitre vous faites toujours la même
réponse... Aussi n'est-ce pas de cela que je vais vous parler. Au
contraire, si je vous appelle, c'est pour vous demander un service. Votre
commis va vous quitter bientôt; voulez-vous me prendre à sa
place ? Oh ! je vous en prie, Pierrotte, écoutez-moi jusqu'au bout;
ne me dites pas non, sans m'avoir écouté jusqu'au bout...
Je le sais, après ma lâche conduite, je n'ai plus le droit
de vivre au milieu de vous. Il y a dans la maison quelqu'un que ma présence
fait souffrir, quelqu'un à qui ma vue est odieuse, et ce n'est que
justice!... Mais si je m'arrange pour qu'on ne me voie jamais, si je m'engage
à ne jamais monter ici, si je reste toujours au magasin, si je suis
de votre maison sans en être, comme les gros chiens de basse-cour
qui n'entrent jamais dans les appartements, est-ce qu'à ces conditions-là
vous ne pourriez pas m'accepter ? Pierrotte a bonne envie de prendre
dans ses grosses mains la tête frisée du petit Chose et de
l'embrasser bien fort; mais il se contient et répond, tranquillement
:
Dame ! écoutez, monsieur Daniel, avant de rien dire, j'ai
besoin de consulter la petite... Moi, votre proposition me convient assez
; mais je ne sais pas si la petite... Du reste, nous allons voir. Elle
doit être levée... Camille ! Camille ! Camille Pierrotte,
matinale comme une abeille, est en train d'arroser son rosier rouge sur
la cheminée du salon. Elle arrive en peignoir du matin, les cheveux
relevés à la chinoise, fraîche, gaie, sentant les fleurs.
Tiens, petite, lui dit le Cévenol, voilà M. Daniel
qui demande à entrer chez nous pour remplacer le commis... Seulement,
comme il pense que sa présence ici te serait trop pénible...
- Trop pénible ! interrompit Camille Pierrotte en changeant
de couleur.
Elle n'en dit pas plus long; mais les yeux noirs achevèrent
sa phrase. Oui! les yeux noirs eux-mêmes se montrent devant le petit
Chose, profonds comme la nuit, lumineux comme les étoiles, en criant
Amour! amour! avec tant de passion et de flamme que le pauvre malade
en a le coeur incendié.
Alors Pierrotte dit en riant sous cape:
Dame ! expliquez-vous tous les deux... il y a quelque malentendu
là-dessous. Et il s'en va tambouriner une bourrée cévenole
sur les vitres; puis quand il croit que les enfants se sont suffisamment
expliqués - oh! mon Dieu! c'est à peine s'ils ont eu le temps
de se dire trois paroles -, il s'approche d'eux et les regarde :
Eh bien ?
- Ah! Pierrotte, dit le petit Chose en lui tendant les mains, elle
est aussi bonne que vous... elle m'a pardonné! A partir de ce moment-là,
la convalescence du malade marche avec des bottes de sept lieues... Je
crois bien ! les yeux noirs ne bougent plus de la chambre. On passe les
journées à faire des projets d'avenir. On parle de mariage,
de foyer à reconstruire. On parle aussi de la chère mère
Jacques, et son nom fait encore verser de belles larmes. Mais c'est égal
! il y a de l'amour dans l'ancienne maison Lalouette. Cela se sent. Et
si quelqu'un s'étonne que l'amour puisse fleurir ainsi dans le deuil
et dans les larmes, je lui dirai d'aller voir aux cimetières toutes
ces jolies fleurettes qui poussent entre les fentes des tombeaux.
D'ailleurs, n'allez pas croire que la passion fasse oublier son devoir
au petit Chose. Pour si bien qu'il soit dans son grand lit, entre Mme Eyssette
et les yeux noirs, il a hâte d'être guéri, de se lever,
de descendre au magasin. Non, certes, que la porcelaine le tente beaucoup;
mais il languit de commencer cette vie de dévouement et de travail
dont la mère Jacques lui a donné l'exemple. Après
tout, il vaut encore mieux vendre des assiettes dans un passage, comme
disait la tragédienne Irma, que balayer l'institution Ouly ou se
faire siffler à Montparnasse.
Quant à la Muse, on n'en parle plus. Daniel Eyssette aime toujours
les vers, mais pas les siens; et le jour où l'imprimeur, fatigué
de garder chez lui les neuf cent quatre vingt-dix-neuf volumes de La Comédie
pastorale, les renvoie au passage du Saumon, le malheureux ancien poète
a le courage de dire :
Il faut brûler tout ça. A quoi Pierrotte, plus avisé,
répond :
Brûler tout ça !... ma foi non!... J'aimé bien
mieux le garder au magasin. J'en trouverai l'emploi...
C'est bien le cas de le dire... J'ai tout juste prochainement un envoi
de coquetiers à faire à Madagascar.
Il paraît que dans ce pays-là, depuis qu'on a vu la femme
a un missionnaire anglais manger des oeufs à la coque, on ne veut
plus manger les oeufs autrement... Avec votre permission, monsieur Daniel,
vos livres serviront à envelopper mes coquetiers.
Et en effet, quinze jours après, La Comédie pastorale
se met en route pour le pays de l'illustre Rana-Volo. Puisse-t-elle y avoir
plus de succès qu'à Paris!
... Et maintenant, lecteur, avant de clore cette histoire, je veux
encore une fois t'introduire dans le salon jonquille. C'est par un après-midi
de dimanche, un beau dimanche d'hiver - froid sec et grand soleil.
Toute la maison Lalouette rayonne. Le petit Chose est complètement
guéri et vient de se lever pour la première fois. Le matin,
en l'honneur de cet heureux événement, on a sacrifié
à Esculape quelques douzaines d'huîtres, arrosées d'un
joli vin blanc de Touraine. Maintenant on est au salon, tous réunis.
Il fait bon ; la cheminée flambe. Sur les vitres chargées
de givre, le soleil fait des paysages d'argent.
Devant la cheminée, le petit Chose, assis sur un tabouret aux
pieds de la pauvre aveugle assoupie, cause à voix basse avec Mlle
Pierrotte plus rouge que la petite rose rouge qu'elle a dans les cheveux.
Cela se comprend, elle est si près du feu !... De temps en temps,
un grignotement de souris, - c'est la tête d'oiseau qui becquette
dans un coin ; ou bien un cri de détresse, - c'est la dame de grand
mérite qui est en train de perdre au bésigue l'argent de
l'herboristerie. Je vous prie de remarquer l'air triomphant de Mme Lalouette
qui gagne, et le sourire inquiet du joueur de flûte, qui perd.
Et M. Pierrotte ?... Oh ! M. Pierrotte n'est pas loin...
Il est là-bas dans l'embrasure de la fenêtre, à
demi caché par le grand rideau jonquille, et se livrant à
une besogne silencieuse qui l'absorbe et le fait suer.
Il a devant lui, sur un guéridon, des compas, des crayons, des
règles, des équerres, de l'encre de Chine, des pinceaux,
et enfin une longue pancarte de papier à dessin qu'il couvre de
signes singuliers... L'ouvrage a l'air de lui plaire. Toutes les cinq minutes,
il relève la tête, la penche un peu de côté et
sourit à son barbouillage d'un air de complaisance.
Quel est donc ce travail mystérieux ?...
Attendez ; nous allons le savoir... Pierrotte a, fini.
Il sort de sa cachette, arrive doucement derrière Camille et
le petit Chose ; puis, tout à coup, il leur étale sa grande
pancarte sous les yeux en disant:
Tenez! les amoureux, que pensez-vous de ceci ? Deux exclamations
lui répondent; Oh papa !...
- Oh ! monsieur Pierrotte ! - Qu'est-ce qu'il y a ?... Qu'est-ce que
c'est?... demande la pauvre aveugle, réveillée en sursaut.
Et Pierrotte joyeusement :
Ce que c'est, madame Eyssette?... C'est... c'est bien le cas de le
dire... C'est un projet de la nouvelle enseigne que nous mettrons sur la
boutique dans quelques mois... Allons ! monsieur Daniel, lisez-nous ça
tout haut, pour qu'on juge un peu de l'effet. Dans le fond de son coeur,
le petit Chose donne une dernière larme à ses papillons bleus;
et prenant la pancarte à deux mains : - Voyons! - sois homme, petit
Chose ! - il lit tout haut, d'une voix ferme, cette enseigne de boutique,
où son avenir est écrit en lettres grosses d'un pied :
PORCELAINE ET CRISTAUX
Ancienne maison Lalouette
EYSSETTE ET PIERROTTE
SUCCESSEURS
FIN
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