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L'
Arlésienne
Alphonse
DAUDET (1840-1897)
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our aller au village, en descendant
de mon moulin, on passe devant un mas bâti près de la route
au fond d'une grande cour plantée de micocouliers. C'est la vraie
maison du ménager de Provence, avec ses tuiles rouges, sa large
façade brune irrégulièrement percée, puis tout
en haut la girouette du grenier, la poulie pour hisser les meules et quelques
touffes de foin brun qui dépassent...
Pourquoi cette maison m'avait-elle frappé ? Pourquoi ce portail
fermé me serrait-il le coeur? Je n'aurais pas pu le dire, et pourtant
ce logis me faisait froid. Il y avait trop de silence autour... Quand on
passait, les chiens n'aboyaient pas, les pintades s'enfuyaient sans crier...
À l'intérieur pas une voix ! Rien, pas même un grelot
de mule...
Sans les rideaux blancs des fenêtres et la fumée qui montait
des toits, on aurait cru l'endroit inhabité.
Hier, sur le coup de midi, je revenais du village, et, pour éviter
le soleil, je longeais les murs de la ferme, dans l'ombre des micocouliers...
Sur la route, devant le mas, des valets silencieux achevaient de charger
une charrette de foin... Le portail était resté ouvert. Je
jetai un regard en passant, et je vis, au fond de la cour, accoudé,
- la tête dans ses mains, - sur une large table de
pierre, un grand vieux tout blanc, avec une veste trop courte et des
culottes en lambeaux...
Je m'arrêtai. Un des hommes me dit tout bas :
- Chut ! c'est le maître... Il est comme ça depuis le
malheur de son fils.
À ce moment, une femme et un petit garçon, vêtus
de noir, passèrent près de nous avec de gros paroissiens
dorés, et entrèrent à la ferme. L’homme ajouta :
- ... La maîtresse et Cadet qui reviennent de la messe. Ils y
vont tous les jours, depuis que l'enfant s'est tué... Ah ! monsieur,
quelle désolation !... Le père porte encore les habits du
mort ; on ne peut pas les lui faire quitter...
Dia ! hue ! la bête !
La charrette s'ébranla pour partir. Moi, qui voulais en savoir
plus long, je demandai au voiturier de monter à côté
de lui, et c'est là-haut, dans le foin, que j'appris toute cette
navrante histoire...
Il s'appelait Jan. C'était un admirable paysan de vingt ans,
sage comme une fille, solide et le visage ouvert.
Comme il était très beau, les femmes le regardaient ;
mais lui n'en avait qu'une en tête, - une petite Arlésienne,
toute en velours et en dentelles, qu'il avait rencontrée sur la
Lice d'Arles, une fois. - Au mas, on ne vit pas d'abord cette liaison avec
plaisir. La fille passait pour coquette, et ses parents n'étaient
pas du pays. Mais Jan voulait son Arlésienne à toute force.
Il disait :
- Je mourrai si on ne me la donne pas.
Il fallut en passer par-là. On décida de les marier après
la moisson.
Donc, un dimanche soir, dans la cour du mas, la famille achevait de
dîner C'était presque un repas de noces. La fiancée
n'y assistait pas, mais on avait bu en son honneur tout le temps... Un
homme se présente à la porte, et, d'une voix qui tremble,
demande à parler à maître Estève, à lui
seul. Estève se lève et sort sur la route.
- Maître, lui dit l'homme, vous allez marier votre enfant à
une coquine, qui a été ma maîtresse pendant deux ans.
Ce que j'avance, je le prouve; voici des lettres !... Les parents savent
tout et me l'avaient promise ; mais, depuis que votre fils la recherche,
ni eux ni la belle ne veulent plus de moi... J'aurais cru pourtant qu'après
ça elle ne pouvait pas être la femme d'un autre.
- C'est bien, dit maître Estève quand il eut regardé
les lettres ; entrez boire un verre de muscat,
l'homme répond :
- Merci ! j'ai plus de chagrin que de soif.
Et il s'en va.
Le père rentre impassible : il reprend sa place à table
; et le repas s'achève gaiement...
Ce soir-là, maître Estève et son fils s'en allèrent
ensemble dans les champs. Ils restèrent longtemps dehors ; quand
ils revinrent, la mère les attendait encore.
- Femme, dit le ménager en lui amenant son fils, embrasse-le
! il est malheureux...
Jan ne parla plus de l'Arlésienne. Il l'aimait toujours cependant,
et même plus
que jamais, depuis qu'on la lui avait montrée dans les bras
d'un autre. Seulement il était trop fier pour rien dire; c'est ce
qui le tua, le pauvre enfant !...
Quelquefois il passait des journées entières seul dans
un coin, sans bouger. D'autres jours, il se mettait à la terre avec
rage et abattait à lui seul le travail de dix journaliers... Le
soir venu, il prenait la route d'Arles et marchait devant lui jusqu'à
ce qu'il vît monter dans le couchant les clochers grêles de
la ville.
Alors, il revenait. Jamais il n'alla plus loin.
De le voir ainsi, toujours triste et seul, les gens du mas ne savaient
plus que faire. On redoutait un malheur...
Une fois, à table, sa mère en le regardant avec des yeux
pleins de larmes, lui dit :
- Eh bien, écoute, Jan, si tu la veux tout de même, nous
te la donnerons...
Le père, rouge de honte, baissait la tête...
Jan fit signe que non, et il sortit...
À partir de ce jour, il changea sa façon de vivre, affectant
d'être toujours gai, pour rassurer ses parents. On le revit au bal,
au cabaret, dans les ferrades. À la vote de Fontvieille, c'est lui
qui mena la farandole.
Le père disait : « Il est guéri. » La mère,
elle, avait toujours des craintes et plus que jamais surveillait son enfant...
Jan couchait avec Cadet, tout près de la magnanerie ; la pauvre
vieille se fit dresser un lit à côté de leur chambre...
Les magnans pouvaient avoir besoin d'elle, dans la nuit...
Vint la fête de saint Éloi, patron des ménagers.
Grande joie au mas... Il y eut du château-neuf pour tout le monde
et du vin cuit comme s'il en pleuvait. Puis des pétards, des feux
sur l'aire, des lanternes de couleur plein les micocouliers... Vive saint
Éloi ! On farandola à mort.
Cadet brûla sa blouse neuve... Jan lui-même avait l'air
content ; il voulut faire danser sa mère ; la pauvre femme en pleurait
de bonheur à minuit, on alla se coucher. Tout le monde avait besoin
de dormir... Jan ne dormit pas, lui.
Cadet a raconté depuis que toute la nuit il avait sangloté...
Ah ! je vous réponds qu'il était bien mordu, celui-là...
Le lendemain, à l'aube, la mère entendit quelqu'un traverser
sa chambre en courant. Elle eut comme un pressentiment :
- Jan, c'est toi ?
Jan ne répond pas ; il est déjà dans l'escalier.
Vite, vite la mère se lève :
- Jan, où vas-tu ?
Il monte au grenier ; elle monte derrière lui :
- Mon fils, au nom du Ciel ! Il ferme la porte et tire le verrou.
- Jan, mon Janet, réponds-moi. Que vas-tu faire ?
À tâtons, de ses vieilles mains qui tremblent, elle cherche
le loquet!... Une fenêtre qui s'ouvre, le bruit d'un corps sur les
dalles de la cour, et c'est tout...
Il s'était dit, le pauvre enfant : « Je l'aime trop...
Je m'en vais... »
Ah ! misérables coeurs que nous sommes ! C'est un peu fort pourtant
que le mépris ne puisse pas tuer l'amour !...
Ce matin-là, les gens du village se demandèrent qui pouvait
crier ainsi, là-bas, du côté du mas d'Estève...
C'était, dans la cour, devant la table de pierre couverte de
rosée et de sang, la mère toute nue qui se lamentait, avec
son enfant mort sur ses bras.
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