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GIL BRALTAR
Jules
VERNE (1828-1905)
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Style : Aventures
Auteur : Jules Verne Première publication : 1887
Chapitre I
Ils étaient là de sept à huit cents, à tout
le moins. De taille moyenne, mais robustes, agiles, souples, faits pour
les bonds prodigieux, ils gambadaient sous les dernières clartés
du soleil qui se couchait au-delà des montagnes échelonnées
vers l'Ouest de la rade. Le disque rougeâtre disparut bientôt,
et l'obscurité commença à se faire au milieu de ce
bassin encadré de sierras lointaines de Sanorra, de Ronda et du
pays désolé del Cuervo.
Soudain, toute la troupe s'immobilisa. Son chef venait d'apparaître
sur ce dos d'âne maigre qui forme la crête du mont. Du poste
de soldats, perché à l'extrême sommité de l'énorme
roc, on ne pouvait rien voir de ce qui se passait sous les arbres.
" Sriss !... Sriss !... " fit entendre le chef, dont les lèvres,
ramassées en cul de poule, donnèrent à ce sifflement
une intensité extraordinaire. Un être singulier, ce chef,
de haute stature, vêtu d'une peau de singe, poil en dehors, la tête
embroussaillée d'une chevelure inculte, la face hérissée
d'une barbe courte, les pieds nus, durs en dessous comme un sabot de cheval.
Il leva le bras droit et le tendit vers la croupe inférieure
de la montagne. Tous aussitôt de répéter ce geste avec
une précision militaire, il est plus juste de dire mécanique
– véritables marionnettes mues par le même ressort. Il abaissa
son bras. Ils abaissèrent leurs bras. Il se courba vers le sol.
Ils se courbèrent dans la même attitude. Il ramassa un solide
bâton qu'il brandit. Ils brandirent leurs bâtons et exécutèrent
un moulinet pareil au sien – ce moulinet que les bâtonnistes appellent
" la rose couverte ".
Puis, le chef se retourna, se glissa entre les herbes, rampa sous les
arbres. La troupe le suivit en rampant.
En moins de dix minutes, les sentiers du mont, ravinés par les
pluies, furent dévalés, sans que le heurt d'un caillou eût
décelé la présence de cette masse en marche.
Un quart d'heure après, le chef s'arrêta. Tous s'arrêtèrent
comme s'ils eussent été figés sur place.
A deux cents mètres au-dessous, apparaissait la ville, couchée
le long de la sombre rade. De nombreuses lumières étoilaient
le groupe confus des môles, des maisons, des villas, des casernes.
Au-delà, les fanaux des navires de guerre, les feux des bâtiments
de commerce et des pontons, mouillés au large, se réverbéraient
à la surface des eaux calmes. Plus loin, à l'extrémité
de la pointe d'Europe, le phare projetait son faisceau lumineux sur le
détroit.
En ce moment éclata un coup de canon, le First gun fire, tiré
de l'une des batteries rasantes. Et alors, les roulements de tambours,
accompagnés de l'aigre sifflets des fifres, se firent aussitôt
entendre. C'était l'heure de la retraite, l'heure de rentrer chez
soi. Aucun étranger n'avait plus le droit de courir la ville, sans
être escorté d'un officier de la garnison. Ordre aux équipages
de rallier le bord, avant que les portes fussent fermées. De quart
d'heure en quart d'heure, circulaient des patrouilles qui conduisaient
au poste les retardataires et les ivrognes. Puis, tout se tut.
Le général Mac Kackmale pouvait dormir sur ses deux oreilles.
Il ne semblait pas que l'Angleterre eût rien à craindre, cette
nuit-là, pour son rocher de Gibraltar.
Chapitre II
On sait ce qu'il est, ce rocher formidable, haut de quatre cent vingt-cinq
mètres, reposant sur une base large de douze cent quarante-cinq,
longue de quatre mille trois cents. Il ressemble quelque peu à un
énorme lion couché, la tête du côté de
l'Espagne, la queue trempant dans la mer. Sa face montre les dents – sept
cents canons braqués à travers ses embrasures – les dents
de la vieille, comme on dit. Une vieille qui mordrait dur, si on l'agaçait.
Aussi l'Angleterre est-elle solidement postée là, comme à
Pékin, à Aden, à Malte, à Poulo-Pinang, à
Hong-kong, autant de rochers dont, quelque jour, avec les progrès
de la mécanique, elle fera des forteresses tournantes. En attendant,
Gibraltar assure au Royaume-Uni une domination incontestable sur les dix-huit
kilomètres de ce détroit que la massue d'Hercule a ouvert
contre Abila et Calpe, au plus profond des eaux méditerranéennes.
Les Espagnols ont-ils renoncé à reprendre ce morceau
de leur péninsule ?
Oui, sans doute, car il semble être inattaquable par terre ou
par mer.
Cependant, il y en avait un que hantait la pensée obsédante
de reconquérir ce roc offensif et défensif. C'était
le chef de la bande, un être bizarre, on peut même dire fou.
Cet hidalgo se nommait précisément Gil Braltar, nom qui,
dans sa pensée sans doute, le prédestinait à cette
conquête patriotique. Son cerveau n'y avait point résisté,
et sa place eût été à l'hospice des aliénés.
On le connaissait bien. Toutefois, depuis dix ans, on ne savait trop ce
qu'il était devenu. Peut-être errait-il à travers le
monde ? En réalité, il n'avait point quitté son domaine
patrimonial. Il y vivait d'une existence de troglodyte, sous les bois,
dans les cavernes, et plus particulièrement au fond de ces réduits
inaccessibles des grottes de San-Miguel, qui dit-on, communiquent avec
la mer. On le croyait mort. Il vivait, cependant, mais à la façon
de ces hommes sauvages, dépourvus de la raison humaine, qui n'obéissent
plus qu'aux instincts de l'animalité.
Chapitre III
Il dormait bien, le général Mac Kackmale, sur ses deux
oreilles, plus longues que ne le comporte l'ordonnance. Avec ses bras démesurés,
ses yeux ronds, enfoncés sous de rudes sourcils, sa face encadrée
d'une barbe rêche, sa physionomie grimaçante, ses gestes d'anthropopithèque,
le prognathisme extraordinaire de sa mâchoire, il était d'une
laideur remarquable – même chez un général anglais.
Un vrai singe, excellent militaire, d'ailleurs, malgré sa tournure
simiesque.
Oui ! Il dormait dans sa confortable habitation de Main Street, cette
rue sinueuse qui traverse la ville depuis la Porte-de-Mer jusqu'à
la Porte de l'Alameda. Peut-être rêvait-il que l'Angleterre
s'emparait de l'Egypte, de la Turquie, de la Hollande, de l'Afghanistan,
du Soudan, du pays des Boers, en un mot, de tous les points du globe à
sa convenance – et cela au moment où elle risquait de perdre Gibraltar.
La porte de la chambre s'ouvrit brusquement.
" Qu'y a-t-il ? demanda le général Mac Kackmale, en se
redressant d'un bond.
- Mon général, répondit un aide de camp qui venait
d'entrer comme un obus-torpille, la ville est envahie !...
- Les Espagnols ?
- Il faut le croire !
- Ils auraient osé !... "
Le général n'acheva pas. Il se leva, rejeta le madras
qui lui serrait la tête, se roula dans son pantalon, s'enfourna dans
son habit, descendit dans ses bottes, se coiffa de son claque, se boucla
de son épée, tout en disant :
" Quel est ce bruit que j'entends ?
- Le bruit des quartiers de roches qui roulent comme une avalanche
sur la ville.
- Ces coquins sont nombreux ?...
- Ils doivent l'être.
- Tous les bandits de la côte se sont-ils donc réunis,
sans doute pour ce coup de main : les contrebandiers de Ronda, les pêcheurs
de San-Roque, les réfugiés qui pullulent dans les villages
?...
- C'est à craindre, mon général !
- Et le gouverneur est-il prévenu ?
- Non ! Impossible d'aller le rejoindre à sa villa de la pointe
d'Europe ! Les portes sont occupées, les rues sont pleines d'assaillants
!...
- Et la caserne de la Porte-de-Mer ?...
- Aucun moyen d'y arriver ! Les artilleurs doivent être cernés
dans leur caserne !
- Combien d'hommes avec vous ?...
- Une vingtaine, mon général, des fantassins du 3è
régiment, qui ont pu s'échapper.
- Par Saint Dunstan ! s'écria Mac Kackmale, Gibraltar arraché
à l'Angleterre par ces vendeurs d'orange !... Cela ne sera pas !...
Non ! Cela ne sera pas ! "
En ce moment, la porte de la chambre livra passage à un être
bizarre, qui sauta sur les épaules du général.
Chapitre IV
" Rendez-vous ! " s'écria-t-il d'une voix rauque, qui tenait
plus du rugissement que de la voix humaine.
Quelques hommes, accourus à la suite de l'aide de camp, allaient
se jeter sur cet homme, quand, à la clarté de la chambre,
ils le reconnurent.
" Gil Braltar ! " s'écrièrent-ils.
C'était lui, en effet, l'hidalgo auquel on ne pensait plus depuis
longtemps, le sauvage des grottes de San-Miguel.
" Rendez-vous ? hurlait-il.
- Jamais ! " répondit le général Mac Kackmale.
Soudain, au moment où les soldats l'entouraient, Gil Braltar
fit entendre un " striss " aigu et prolongé.
Aussitôt, la cour de l'habitation, puis l'habitation elle-même,
s'emplirent d'une masse envahissante...
Le croira-t-on ? C'était des monos, c'était des singes,
et par centaines !
Venaient-ils donc reprendre aux Anglais ce rocher dont ils sont les
véritables propriétaires, ce mont qu'ils occupaient bien
avant les Espagnols, bien avant que Cromwell en eût rêvé
la conquête pour la Grande-Bretagne ? Oui, en vérité
! Et ils étaient redoutables par leur nombre, ces singes sans queue,
avec lesquels on ne vivait en bon accord qu'à la condition de tolérer
leurs maraudes, ces êtres intelligents et audacieux qu'on se gardait
de molester, car ils se vengeaient – cela était arrivé quelquefois
– en faisant rouler d'énormes roches sur la ville !
Et, maintenant, ces monos étaient devenus les soldats d'un fou,
aussi sauvage qu'eux, de ce Gil Braltar qu'ils connaissaient, qui vivait
de leur vie indépendante, de ce Guillaume Tell quadrumanisé,
dont toute l'existence se concentrait sur cette pensée : chasser
les étrangers du territoire espagnol !
Quelle honte pour le Royaume-Uni, si la tentative réussissait
! Les Anglais, vainqueurs des Indous, des Abyssins, des Tasmaniens, des
Australiens, des Hottentots, de tant d'autres, vaincus par de simples monos
!
Si pareille catastrophe arrivait, le général Mac Kackmale
n'aurait plus qu'à se faire sauter la tête ! On ne survit
pas à pareil déshonneur ! Cependant, avant que les singes,
appelés par le sifflement de leur chef, eussent envahi la chambre,
quelques soldats avaient pu se jeter sur Gil Braltar. Le fou, doué
d'une extraordinaire vigueur, résista, et ce ne fut pas sans peine
qu'on parvint à le réduire. Sa peau d'emprunt lui ayant été
arrachée dans la lutte, il demeura presque nu dans un coin, bâillonné,
ligotté*, hors d'état de bouger ou de se faire entendre.
Peu de temps après, Mac Kackmale s'élançait hors de
sa maison, résolu à vaincre ou mourir, suivant la formule
militaire.
Mais le danger n'en était pas moins grand au-dehors. Sans doute,
quelques fantassins avaient pu se réunir à la Porte-de-Mer
et marchaient vers l'habitation du général. Divers coups
de feu éclataient dans Main Street et sur la place du Commerce.
Toutefois, le nombre des monos était tel que la garnison de Gibraltar
risquait d'être bientôt réduite à leur céder
la place. Et alors, si les Espagnols faisaient cause commune avec ces singes,
les forts seraient abandonnés, les batteries seraient désertées,
les fortifications ne compteraient plus un seul défenseur, et les
Anglais, qui avaient rendu ce rocher imprenable, ne parviendraient plus
à le reprendre.
Soudain, un revirement se produisit.
En effet, à la lueur de quelques torches qui éclairaient
la cour, on put voir les monos battre en retraite. A la tête de la
bande marchait son chef, brandissant son bâton. Tous, imitant ses
mouvements de bras et de jambes, le suivaient d'un même pas.
Gil Braltar avait-il donc pu se débarrasser de ses liens, s'échapper
de la chambre où on le gardait ? On n'en pouvait plus douter. Mais
où se dirigeait-il maintenant ? Allait-il se porter vers la pointe
d'Europe, sur la villa du gouverneur, lui donner l'assaut, le sommer de
se rendre, ainsi qu'il avait fait vis-à-vis du général
?
Non ! Le fou et sa bande descendaient Main Street. Puis, après
avoir franchi la porte de l'Alameda, tous prirent obliquement à
travers le parc et remontèrent les pentes de la montagne.
Une heure après, il ne restait plus dans la ville un seul des
envahisseurs de Gibraltar.
Que s'était-il donc passé ?
On le sut bientôt, quand le général Mac Kackmale
apparut sur la lisière du parc.
C'était lui qui, prenant la place du fou, avait dirigé
la retraite de la bande, après s'être enveloppé de
la peau de singe du prisonnier. Il ressemblait tellement à un quadrumane,
ce brave guerrier, que les monos s'y étaient trompés eux-mêmes.
Aussi n'avait-il eu qu'à paraître pour les entraîner
à sa suite !...
Une idée de génie tout simplement, qui fut bientôt
récompensée par l'envoi de la Croix de Saint-George.
Quant à Gil Braltar, le Royaume-Uni le céda, contre espèces,
à un Barnum qui fait sa fortune en le promenant à travers
les principales villes de l'Ancien et du Nouveau-Monde. Il laisse même
volontiers entendre, le Barnum, que ce n'est point le sauvage de San-Miguel
qu'il exhibe, mais le général Mac Kackmale en personne.
Toutefois, cette aventure a été une leçon pour
le gouvernement de Sa Gracieuse Majesté. Il a compris que si Gibraltar
ne pouvait être pris par les hommes, il était à la
merci des singes. Aussi, l'Angleterre, très pratique, est-elle décidée
à n'y envoyer désormais que les plus laids de ses généraux,
afin que les monos puissent s'y tromper encore.
Cette mesure vraisemblablement lui assure à jamais la possession
de Gibraltar.
FIN

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