Jean Paul Sartre
1905 - 1980
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L'existentialisme est un humanisme (1946),
extraits.
Jean-Paul SARTRE
L'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait.
Lorsqu'on considère un objet fabriqué, comme par exemple
un livre ou un coupe-papier, cet objet a été fabriqué
par un artisan qui s'est inspiré d'un concept; il s'est référé
au concept de coupe-papier, et également à une technique
de production préalable qui fait partie du concept, et qui est au
fond une recette. Ainsi, le coupe-papier est à la fois un objet
qui se produit d'une certaine manière et qui, d'autre part, a une
utilité définie, et on ne peut pas supposer un homme qui
produirait un coupe-papier sans savoir à quoi l'objet va servir.
Nous dirons donc que, pour le coupe-papier, l'essence — c'est-à-dire
l'ensemble des recettes et des qualités qui permettent de le produire
et de le définir — précède l'existence; et ainsi la
présence, en face de moi, de tel coupe-papier ou de tel livre est
déterminée. Nous avons donc là une vision technique
du monde, dans laquelle on peut dire que la production précède
l'existence. [...]
L'existentialisme athée, que je représente, [...] déclare
que si Dieu n'existe pas, il y a au moins un être chez qui l'existence
précède l'essence, un être qui existe avant de pouvoir
être défini par aucun concept et que cet être c'est
l'homme ou, comme dit Heidegger, la réalité-humaine1. Qu'est-ce
que signifie ici que l'existence précède l'essence ? Cela
signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde,
et qu'il se définit après. L'homme, tel que le conçoit
l'existentialiste, s'il n'est pas définissable, c'est qu'il n'est
d'abord rien. Il ne sera qu'ensuite, et il sera tel qu'il se sera fait.
Ainsi, il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour
la concevoir. L'homme est non seulement tel qu'il se conçoit, mais
tel qu'il se veut, et comme il se conçoit après l'existence,
comme il se veut après cet élan vers l'existence, l'homme
n'est rien d'autre que ce qu'il se fait. Tel est le premier principe de
l'existentialisme. [...]
Nous voulons dire que l'homme existe d'abord, c'est-à-dire que
l'homme est d'abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est conscient
de se projeter dans l'avenir. L'homme est d'abord un projet qui se vit
subjectivement, au lieu d'être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur;
rien n'existe préalablement à ce projet; rien n'est au ciel
intelligible2, et l'homme sera d'abord ce qu'il aura projeté d'être.
1 - Réalité-humaine : traduit l'allemand
Dasein (littéralement «être-là»), qui désigne
le mode d'existence de l'homme, en tant que ce qu'il est reste en projet.
2 - Au ciel intelligible : dans le ciel des Idées,
où résident, selon Platon, les essences de toutes choses.
SARTRE PAR SARTRE
« l’Etre et le Néant »
Extrait d'une entrevue donnée par Jean-Paul Sartre au périodique
britannique «New Left Review » et repris dans le Nouvel Observateur.
L'article est paru en janvier 1970 (p. 40 à 50 — l'extrait reproduit
ici les pages 40 et 41).
« Ce que la « force des choses » lui a appris pendant
ce quart de siècle, Sartre vient de le raconter à trois rédacteurs
du périodique britannique « New Left Review ». Pour
la première fois, dans un entretien qui constituera un indispensable
texte de référence, Sartre parle de la découverte
du marxisme et de la psychanalyse, de ses efforts pour les concilier dans
son étude sur Flaubert, de sa conception actuelle de la liberté,
des rapports de l'individu avec l'histoire, du roman, de l'Université,
de la Révolution culturelle et de tous les problèmes qui
passionnent les hommes en 1970.
Comment voyez-vous la relation entre vos premiers écrits philosophiques,
en particulier
« l’Etre et le Néant », et votre travail théorique
actuel, disons, depuis la « Critique de la raison dialectique »
?
JEAN-PAUL SARTRE.
- Le problème fondamental est celui de ma relation avec le marxisme.
Je voudrais essayer d’expliquer, par ma biographie, certains aspects de
mes premiers travaux, car cela peut aider à
comprendre pourquoi j’ai si radicalement changé de point de
vue après la seconde guerre mondiale. Je pourrais dire, d’une formule
simple, que la vie m’a appris «la force des choses ». En fait,
j’aurais dû commencer à découvrir cette force des choses
dès « l’Etre et le Néant » parce qu’on m’avait
déjà, à l’époque, fait soldat alors que je
ne voulais pas l’être. J’avais donc déjà fait l’expérience
de quelque chose qui n’était pas ma liberté et qui me gouvernait
du dehors. On m’avait même fait prisonnier, sort auquel j’avais pourtant
cherché à échapper. Ainsi, je commençais à
découvrir la réalité de la situation de l’homme parmi
les choses, que j’ai appelé « l’être-au-monde ».
Et puis, peu à peu, je me suis aperçu que le, monde était
plus compliqué que ça. Pendant la Résistance, en effet,
iI semblait y avoir une possibilité de décision libre. Je
crois que mes premières pièces sont très symptomatiques
de mon état d’esprit pendant ces années de guerre. Je les
appelais « théâtre de la liberté ». L’autre
jour, j’ai relu la préface que j’avais écrite pour une édition
de ces pièces «les Mouches, Huis clos» et d’autres,
et j’ai été proprement scandalisé. J’avais écrit
ceci : « Quelles que soient les circonstances, en quelque lieu que
ce soit, un homme est toujours libre de choisir s’il sera un traître
ou non. » Quand j’ai lu cela, je me suis dit : « C’est incroyable
: je le pensais vraiment ! »
Pour comprendre que j’aie pu croire cela, il faut se rappeler qu’il
y avait, pendant la ésistance, un problème très simple,
qui se • Au lendemain de le, guerre, Jean-Paul Sartre écrit :
« Quelles que soient les circonstances, en quelque lieu que ce
soit, un homme est toujours libre de choisir s'il sera un traître
ou non » Vingt-cinq ans plus tard, il est scandalisé: «
Comment ai-je pu croire cela ? »
Tout cela ramenait finalement à une question de courage : il
fallait accepter les risques de l’action, c’est-à-dire le risque
d’être emprisonné ou déporté. Mais en dehors
de cela ? Un Français ne pouvait être que pour les Allemands
ou contre eux, il n’y avait pas d’autre option.
Les véritables problèmes politiques, qui vous conduisent
à être « pour, mais... » ou contre, mais... »
ne se posaient pas à cette époque. J’en’ ai conclu que, dans
toute circonstance, il y avait toujours un choix possible. C’était
faux. Tellement faux que j’ai voulu, plus tard, me réfuter moi-même
en créant, dans « le Diable et le Bon Dieu », le personnage
de Heinrich, qui ne peut choisir ni l’Eglise, qui a abandonne les pauvres,
ni les pauvres, qui ont abandonné l’Eglise. Il est totalement conditionné
par sa situation.
Tout cela, pourtant, je ne l’ai compris que beaucoup plus tard. Ce
que le drame de la guerre m’a apporté, comme à tous ceux
qui y ont participé, c’est l’expérience de l’héroïsme.
Pas le mien, évidemment . je n’ai fait que porter quelques valises.
Mais le militant de la Résistance qui était arrêté
et torturé était devenu pour nous un mythe. Ce militant existait,
bien sûr, mais il représentait aussi pour nous une sorte de
mythe personnel. Serions-nous capables de tenir sous la torture nous aussi
? Il s’agissait alors de faire preuve d’endurance
physique, et non de déjouer les ruses de l’histoire et des pièges
de l’aliénation. Un homme est torturé : que va-t-il faire
? Il va parler ou refuser de parler. C’est cela, que j’appelle l’expérience
de l’héroïsme, qui est une expérience fausse. Un minuscule
décalage.
Après la guerre, est venue l’expérience vraie, celle
de la société.
Mais je crois qu’il était nécessaire, pour moi, de passer
d’abord par le mythe de l’héroïsme. Il fallait que le personnage
d’avant la guerre, qui était une sorte d’individualiste égoïste
stendhalien, soit plongé malgré lui dans l’histoire tout
en gardant encore la possibilité de dire oui ou non, pour pouvoir
ensuite affronter les problèmes, inextricables de l’après-guerre
comme un homme totalement conditionné par son existence sociale,
mais cependant suffisamment capable de décision pour réassumer
ce conditionnement et en devenir responsable. Car l’idée que je
n’ai jamais cessé de développer, c’est que, enfin de compte,
chacun est toujours responsable de ce qu’on a fait de lui . même
s’il ne peut rien faire de plus que d’assumer cette responsabilité.
Je crois qu’un homme peut toujours faire quelque chose de ce qu’on a fait
de lui. C’est la définition que je donnerais aujourd’hui de la liberté
: ce petit mouvement qui fait d’un être social totalement conditionné
une personne qui ne restitue pas la totalité de ce qu’elle a reçu
de son conditionnement ; qui fait de Genet un poète, par exemple,
alors qu’il avait été rigoureusement conditionné pour
être un voleur.
Saint Genet est peut-être le livre où j’ai le mieux expliqué
ce que j’entends par la liberté. Car Genet a été fait
voleur, il a dit « Je suis un voleur, et ce minuscule décalage
a été le début d’un processus par lequel il est devenu
poète, Puis, finalement, un être qui n’est plus vraiment en
marge de la société, quelqu’un qui ne sait plus où
il est, et qui se tait. Dans un cas comme le sien, la liberté ne
peut pas être heureuse. Elle n’est pas un triomphe. Pour Genet, elle
a simplement ouvert certaines routes qui ne lui étaient pas offertes
au départ.
« L’Etre et le Néant » retrace une expérience
intérieure sans aucun rapport avec l’expérience extérieure
. devenue, à un certain moment, historiquement catastrophique .
de l’intellectuel petitbourgeois que j’étais. Car j’ai écrit
« l’Etre et le Néant », ne l’oublions pas, après
la défaite de la France. Mais les catastrophes ne comportent pas
de leçons, sauf si elles sont l’aboutissement d’une praxis et si
l’on peut se dire « Mon action a échoué ». Le
désastre qui s’était abattu sur notre pays ne nous avait
rien appris. Ainsi, dans « l’Etre et le Néant », ce
que vous pourriez appeler la « subjectivité » n’est
pas ce qu’elle serait aujourd’hui pour moi : le petit décalage dans
une opération par laquelle une intériorisation se réextérorise
elle-même en acte. Aujourd’hui, de toute manière, les notions
de subjectivité et d’objectivité « me paraissent totalement
inutiles. Il peut sans doute m’arriver d’utiliser le terme « objectivité
», mais seulement pour souligner que tout est objectif. L’individu
intériorise ses déterminations sociales : il intériorise
les rapports de production, la famille de son enfance, le passé
historique, les institutions contemporaines, puis il re-extériorise
tout cela dans des actes et des choix qui nous renvoient nécessairement
à tout ce qui a été intériorisé. Il
n’y avait rien de tout cela dans « l’Etre et le Néant ».
Dans « l’Etre et le Néant », la définition
que vous donnez de la conscience exclut toute possibilité d’inconscient
: la conscience est toujours transparente à elle-même, même
si
le sujet s’abrite derrière l’écran trompeur de la
« mauvaise foi ». Depuis cette époque, pourtant, vous
avez, entre autres, écrit le scénario d’un film sur Freud...
J.-P. S. . J’ai cessé de travailler avec Huston précisément
parce qu’il, ne comprenait pas ce que c’était que l’inconscient.
Tous les ennuis venaient de là. Il voulait le supprimer, le remplacer
par le préconscient. ll ne voulait de l’inconscient à aucun
prix...
Ce que je voudrais vous demander, c’est quelle place théorique
vous assignez aujourd’hui à l’oeuvre de Freud. Etant donné
votre origine de classe, il n’est peut-être pas très surprenant
que vous n’ayez pas découvert Marx avant la guerre. Mais Freud ?
L’évidence opaque de l’inconscient et de ses résistances
aurait dû vous être accessible, même alors. Ce n’est
pas la même chose que la lutte des classes.
J.-P. S. . Les deux questions sont pourtant liées. La pensée
de Freud et celle de Marx sont toutes deux des théories du conditionnement
extérieur. Quand Marx dit « Peu importe ce que la bourgeoisie
croit faire, l’important c’est ce qu’elle fait », il suffit de remplacer
« la bourgeoisie » par « un hystérique »
pour que la formule puisse être de Freud. Cela dit, je dois expliquer
mes rapports avec l’oeuvre de Freud à partir de mon histoire personnelle.
Il est incontestable que j’ai éprouvé, dans ma jeunesse,
une profonde répugnance pour la psychanalyse, qui doit être
expliquée, de même que mon ignorance aveugle de la lutte des
classes. C’est parce que j’étais un petit-bourgeois que je refusais
la lutte des classes ; on pourrait dire que c’est parce que j’étais
français que je refusais Freud.
Il y a une grande part de vrai là-dedans. Il ne faut jamais
oublier le poids du rationalisme cartésien en France. Quand on vient
de passer son bachot, à dix-sept ans, après avoir reçu
un enseignement fondé sur le « Je pense, donc je suis »
de Descartes, et qu’on ouvre la « Psychopathologie de la vie quotidienne
», où l’on trouve la célèbre histoire de Signorelli,
avec les substitutions, déplacements et combinaisons qui impliquent
que Freud pensait simultanément à un patient qui s’était
suicidé, à certaines coutumes turques et à bien
d’autres choses encore, on a le souffle coupé. Le langage de
Freud
De telles recherches, en tout cas, n’avaient aucun rapport avec mes
préoccupations d’alors, qui étaient de donner un fondement
philosophique au réalisme. Chose, à mon avis, possible aujourd’hui
et que j’ai essayé de faire toute ma vie. La question était
: comment donner à l’homme à la fois son autonomie et sa
réalité parmi les objets réels, en évitant
l’idéalisme et sans tomber dans un matérialisme mécaniste,
Je posais le problème en ces termes parce que j’ignorais le matérialisme
dialectique, mais je dois dire que cela m’a permis, plus tard, d’assigner
certaines limites au matérialisme dialectique . en validant la dialectique
historique tout en rejetant une dialectique de la nature qui réduirait
l’homme, comme toute chose, à simple produit des lois physiques.
Pour revenir à Freud, je dirai que j’étais incapable
de le comprendre parce que j’étais un Français nourri de
tradition cartésienne, imbu de rationalisme, que l’idée d’inconscient
choquait profondément. Mais je ne dirai pas seulement cela. Aujourd’hui
encore en effet, je reste choqué par une chose qui était
inévitable chez Freud: son recours au langage physiologique et biologique
pour exprimer des idées qui ne sont pas transmissibles sans cette
médiation. Le résultat, c’est que la façon dont il
décrit l’objet analytique souffre d’une sorte de crampe mécaniste.
Il réussit par moments à transcender cette difficulté,
mais le plus souvent, le langage qu’il utilise engendre une mythologie
de l’inconscient que je ne peux pas accepter. Je suis entièrement
d’accord sur les faits du déguisement et de la répression,
en tant que faits. Mais les mots de « répression »,
« censure », « pulsion » . qui expriment à
un moment une sorte de finalisme et, le moment suivant, une sorte de mécanisme
., je les rejette.
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