Le
Tour du Monde
en
Quatre-vingts
jours
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Jules
VERNE (1828-1905)
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Chapitre
I
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DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET PASSEPARTOUT
S'ACCEPTENT RÉCIPROQUEMENT L'UN COMME MAÎTRE, L'AUTRE COMME
DOMESTIQUE. |
En l'année 1872, la maison
portant le numéro 7 de Saville-row, Burlington Gardens -- maison
dans laquelle Sheridan mourut en 1814 --, était habitée par
Phileas Fogg, esq., l'un des membres les plus singuliers et les plus remarqués
du Reform-Club de Londres, bien qu'il semblât prendre à tâche
de ne rien faire qui pût attirer l'attention.
A l'un des plus grands orateurs
qui honorent l'Angleterre, succédait donc ce Phileas Fogg, personnage
énigmatique, dont on ne savait rien, sinon que c'était un
fort galant homme et l'un des plus beaux gentlemen de la haute société
anglaise.
On disait qu'il ressemblait à
Byron -- par la tête, car il était irréprochable quant
aux pieds --, mais un Byron à moustaches et à favoris, un
Byron impassible, qui aurait vécu mille ans sans vieillir.
Anglais, à coup sûr,
Phileas Fogg n'était peut-être pas Londonner. On ne l'avait
jamais vu ni à la Bourse, ni à la Banque, ni dans aucun des
comptoirs de la Cité. Ni les bassins ni les docks de Londres n'avaient
jamais reçu un navire ayant pour armateur Phileas Fogg. Ce gentleman
ne figurait dans aucun comité d'administration. Son nom n'avait
jamais retenti dans un collège d'avocats, ni au Temple, ni à
Lincoln's-inn, ni à Gray's-inn. Jamais il ne plaida ni à
la Cour du chancelier, ni au Banc de la Reine, ni à l'Échiquier,
ni en Cour ecclésiastique. Il n'était ni industriel, ni négociant,
ni marchand, ni agriculteur. Il ne faisait partie ni de l'Institution royale
de la Grande-Bretagne, ni de l'Institution de Londres, ni de l'Institution
des Artisans, ni de l'Institution Russell, ni de l'Institution littéraire
de l'Ouest, ni de l'Institution du Droit, ni de cette Institution des Arts
et des Sciences réunis, qui est placée sous le patronage
direct de Sa Gracieuse Majesté. Il n'appartenait enfin à
aucune des nombreuses sociétés qui pullulent dans la capitale
de l'Angleterre, depuis la Société de l'Armonica jusqu'à
la Société entomologique, fondée principalement dans
le but de détruire les insectes nuisibles.
Phileas Fogg était membre
du Reform-Club, et voilà tout.
A qui s'étonnerait de ce
qu'un gentleman aussi mystérieux comptât parmi les membres
de cette honorable association, on répondra qu'il passa sur la recommandation
de MM. Baring frères, chez lesquels il avait un crédit ouvert.
De là une certaine « surface », due à ce que
ses chèques étaient régulièrement payés
à vue par le débit de son compte courant invariablement créditeur.
Ce Phileas Fogg était-il
riche ? Incontestablement. Mais comment il avait fait fortune, c'est ce
que les mieux informés ne pouvaient dire, et Mr. Fogg était
le dernier auquel il convînt de s'adresser pour l'apprendre. En tout
cas, il n'était prodigue de rien, mais non avare, car partout où
il manquait un appoint pour une chose noble, utile ou généreuse,
il l'apportait silencieusement et même anonymement.
En somme, rien de moins communicatif
que ce gentleman. Il parlait aussi peu que possible, et semblait d'autant
plus mystérieux qu'il était silencieux. Cependant sa vie
était à jour, mais ce qu'il faisait était si mathématiquement
toujours la même chose, que l'imagination, mécontente, cherchait
au-delà.
Avait-il voyagé ? C'était
probable, car personne ne possédait mieux que lui la carte du monde.
Il n'était endroit si reculé dont il ne parût avoir
une connaissance spéciale. Quelquefois, mais en peu de mots, brefs
et clairs, il redressait les mille propos qui circulaient dans le club
au sujet des voyageurs perdus ou égarés ; il indiquait les
vraies probabilités, et ses paroles s'étaient trouvées
souvent comme inspirées par une seconde vue, tant l'événement
finissait toujours par les justifier.
C'était un homme qui avait
dû voyager partout, -- en esprit, tout au moins.
Ce qui était certain toutefois,
c'est que, depuis de longues années, Phileas Fogg n'avait pas quitté
Londres. Ceux qui avaient l'honneur de le connaître un peu plus que
les autres attestaient que -- si ce n'est sur ce chemin direct qu'il parcourait
chaque jour pour venir de sa maison au club -- personne ne pouvait prétendre
l'avoir jamais vu ailleurs. Son seul passe-temps était de lire les
journaux et de jouer au whist. A ce jeu du silence, si bien approprié
à sa nature, il gagnait souvent, mais ses gains n'entraient jamais
dans sa bourse et figuraient pour une somme importante à son budget
de charité. D'ailleurs, il faut le remarquer, Mr. Fogg jouait évidemment
pour jouer, non pour gagner. Le jeu était pour lui un combat, une
lutte contre une difficulté, mais une lutte sans mouvement, sans
déplacement, sans fatigue, et cela allait à son caractère.
On ne connaissait à Phileas
Fogg ni femme ni enfants, -- ce qui peut arriver aux gens les plus honnêtes,
-- ni parents ni amis, -- ce qui est plus rare en vérité.
Phileas Fogg vivait seul dans sa maison de Saville-row, où personne
ne pénétrait. De son intérieur, jamais il n'était
question. Un seul domestique suffisait à le servir. Déjeunant,
dînant au club à des heures chronométriquement déterminées,
dans la même salle, à la même table, ne traitant point
ses collègues, n'invitant aucun étranger, il ne rentrait
chez lui que pour se coucher, à minuit précis, sans jamais
user de ces chambres confortables que le Reform-Club tient à la
disposition des membres du cercle. Sur vingt-quatre heures, il en passait
dix à son domicile, soit qu'il dormît, soit qu'il s'occupât
de sa toilette. S'il se promenait, c'était invariablement, d'un
pas égal, dans la salle d'entrée parquetée en marqueterie,
ou sur la galerie circulaire, au-dessus de laquelle s'arrondit un dôme
à vitraux bleus, que supportent vingt colonnes ioniques en porphyre
rouge. S'il dînait ou déjeunait, c'étaient les cuisines,
le garde-manger, l'office, la poissonnerie, la laiterie du club, qui fournissaient
à sa table leurs succulentes réserves ; c'étaient
les domestiques du club, graves personnages en habit noir, chaussés
de souliers à semelles de molleton, qui le servaient dans une porcelaine
spéciale et sur un admirable linge en toile de Saxe ; c'étaient
les cristaux à moule perdu du club qui contenaient son sherry, son
porto ou son claret mélangé de cannelle, de capillaire et
de cinnamome ; c'était enfin la glace du club -- glace venue à
grands frais des lacs d'Amérique -- qui entretenait ses boissons
dans un satisfaisant état de fraîcheur.
Si vivre dans ces conditions, c'est
être un excentrique, il faut convenir que l'excentricité a
du bon !
La maison de Saville-row, sans être
somptueuse, se recommandait par un extrême confort. D'ailleurs, avec
les habitudes invariables du locataire, le service s'y réduisait
à peu. Toutefois, Phileas Fogg exigeait de son unique domestique
une ponctualité, une régularité extraordinaires. Ce
jour-là même, 2 octobre, Phileas Fogg avait donné son
congé à James Forster -- ce garçon s'étant
rendu coupable de lui avoir apporté pour sa barbe de l'eau à
quatre-vingt-quatre degrés Fahrenheit au lieu de quatre-vingt-six
--, et il attendait son successeur, qui devait se présenter entre
onze heures et onze heures et demie.
Phileas Fogg, carrément assis
dans son fauteuil, les deux pieds rapprochés comme ceux d'un soldat
à la parade, les mains appuyées sur les genoux, le corps
droit, la tête haute, regardait marcher l'aiguille de la pendule,
-- appareil compliqué qui indiquait les heures, les minutes, les
secondes, les jours, les quantièmes et l'année. A onze heures
et demie sonnant, Mr. Fogg devait, suivant sa quotidienne habitude, quitter
la maison et se rendre au Reform-Club.
En ce moment, on frappa à
la porte du petit salon dans lequel se tenait Phileas Fogg.
James Forster, le congédié,
apparut.
« Le nouveau domestique »,
dit-il,
Un garçon âgé
d'une trentaine d'années se montra et salua.
« Vous êtes Français
et vous vous nommez John ? lui demanda Phileas Fogg.
-- Jean, n'en déplaise à
monsieur, répondit le nouveau venu, Jean Passepartout, un surnom
qui m'est resté, et que justifiait mon aptitude naturelle à
me tirer d'affaire. Je crois être un honnête garçon,
monsieur, mais, pour être franc, j'ai fait plusieurs métiers.
J'ai été chanteur ambulant, écuyer dans un cirque,
faisant de la voltige comme Léotard, et dansant sur la corde comme
Blondin ; puis je suis devenu professeur de gymnastique, afin de rendre
mes talents plus utiles, et, en dernier lieu, j'étais sergent de
pompiers, à Paris. J'ai même dans mon dossier des incendies
remarquables. Mais voilà cinq ans que j'ai quitté la France
et que, voulant goûter de la vie de famille, je suis valet de chambre
en Angleterre. Or, me trouvant sans place et ayant appris que M. Phileas
Fogg était l'homme le plus exact et le plus sédentaire du
Royaume-Uni, je me suis présenté chez monsieur avec l'espérance
d'y vivre tranquille et d'oublier jusqu'à ce nom de Passepartout...
-- Passepartout me convient, répondit
le gentleman. Vous m'êtes recommandé. J'ai de bons renseignements
sur votre compte. Vous connaissez mes conditions ?
-- Oui, monsieur.
-- Bien. Quelle heure avez-vous
?
-- Onze heures vingt-deux, répondit
Passepartout, en tirant des profondeurs de son gousset une énorme
montre d'argent.
-- Vous retardez, dit Mr. Fogg.
-- Que monsieur me pardonne, mais
c'est impossible.
-- Vous retardez de quatre minutes.
N'importe. Il suffit de constater l'écart. Donc, à partir
de ce moment, onze heures vingt-neuf du matin, ce mercredi 2 octobre 1872,
vous êtes à mon service. »
Cela dit, Phileas Fogg se leva,
prit son chapeau de la main gauche, le plaça sur sa tête avec
un mouvement d'automate et disparut sans ajouter une parole.
Passepartout entendit la porte de
la rue se fermer une première fois : c'était son nouveau
maître qui sortait ; puis une seconde fois : c'était son prédécesseur,
James Forster, qui s'en allait à son tour.
Passepartout demeura seul dans la
maison de Saville-row.
Chapitre II
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OU PASSEPARTOUT EST CONVAINCU QU'IL
A ENFIN TROUVE SON IDEAL
« Sur ma foi, se dit Passepartout,
un peu ahuri tout d'abord, j'ai connu chez Mme Tussaud des bonshommes aussi
vivants que mon nouveau maître ! »
Il convient de dire ici que les
« bonshommes » de Mme Tussaud sont des figures de cire, fort
visitées à Londres, et auxquelles il ne manque vraiment que
la parole.
Pendant les quelques instants qu'il
venait d'entrevoir Phileas Fogg, Passepartout avait rapidement, mais soigneusement
examiné son futur maître. C'était un homme qui pouvait
avoir quarante ans, de figure noble et belle, haut de taille, que ne déparait
pas un léger embonpoint, blond de cheveux et de favoris, front uni
sans apparences de rides aux tempes, figure plutôt pâle que
colorée, dents magnifiques. Il paraissait posséder au plus
haut degré ce que les physionomistes appellent « le repos
dans l'action », faculté commune à tous ceux qui font
plus de besogne que de bruit. Calme, flegmatique, l'oeil pur, la paupière
immobile, c'était le type achevé de ces Anglais à
sang-froid qui se rencontrent assez fréquemment dans le Royaume-Uni,
et dont Angelica Kauffmann a merveilleusement rendu sous son pinceau l'attitude
un peu académique. Vu dans les divers actes de son existence, ce
gentleman donnait l'idée d'un être bien équilibré
dans toutes ses parties, justement pondéré, aussi parfait
qu'un chronomètre de Leroy ou de Earnshaw. C'est qu'en effet, Phileas
Fogg était l'exactitude personnifiée, ce qui se voyait clairement
à « l'expression de ses pieds et de ses mains », car
chez l'homme, aussi bien que chez les animaux, les membres eux-mêmes
sont des organes expressifs des passions.
Phileas Fogg était de ces
gens mathématiquement exacts, qui, jamais pressés et toujours
prêts, sont économes de leurs pas et de leurs mouvements.
Il ne faisait pas une enjambée de trop, allant toujours par le plus
court. Il ne perdait pas un regard au plafond. Il ne se permettait aucun
geste superflu. On ne l'avait jamais vu ému ni troublé. C'était
l'homme le moins hâté du monde, mais il arrivait toujours
à temps. Toutefois, on comprendra qu'il vécût seul
et pour ainsi dire en dehors de toute relation sociale. Il savait que dans
la vie il faut faire la part des frottements, et comme les frottements
retardent, il ne se frottait à personne.
Quant à Jean, dit Passepartout,
un vrai Parisien de Paris, depuis cinq ans qu'il habitait l'Angleterre
et y faisait à Londres le métier de valet de chambre, il
avait cherché vainement un maître auquel il pût s'attacher.
Passepartout n'était point
un de ces Frontins ou Mascarilles qui, les épaules hautes, le nez
au vent, le regard assuré, l'oeil sec, ne sont que d'impudents drôles.
Non. Passepartout était un brave garçon, de physionomie aimable,
aux lèvres un peu saillantes, toujours prêtes à goûter
ou à caresser, un être doux et serviable, avec une de ces
bonnes têtes rondes que l'on aime à voir sur les épaules
d'un ami. Il avait les yeux bleus, le teint animé, la figure assez
grasse pour qu'il pût lui-même voir les pommettes de ses joues,
la poitrine large, la taille forte, une musculature vigoureuse, et il possédait
une force herculéenne que les exercices de sa jeunesse avaient admirablement
développée. Ses cheveux bruns étaient un peu rageurs.
Si les sculpteurs de l'Antiquité connaissaient dix-huit façons
d'arranger la chevelure de Minerve, Passepartout n'en connaissait qu'une
pour disposer la sienne : trois coups de démêloir, et il était
coiffé.
De dire si le caractère expansif
de ce garçon s'accorderait avec celui de Phileas Fogg, c'est ce
que la prudence la plus élémentaire ne permet pas. Passepartout
serait-il ce domestique foncièrement exact qu'il fallait à
son maître ? On ne le verrait qu'a l'user. Après avoir eu,
on le sait, une jeunesse assez vagabonde, il aspirait au repos. Ayant entendu
vanter le méthodisme anglais et la froideur proverbiale des gentlemen,
il vint chercher fortune en Angleterre. Mais, jusqu'alors, le sort l'avait
mal servi. Il n'avait pu prendre racine nulle part. Il avait fait dix maisons.
Dans toutes, on était fantasque, inégal, coureur d'aventures
ou coureur de pays, -- ce qui ne pouvait plus convenir à Passepartout.
Son dernier maître, le jeune Lord Longsferry, membre du Parlement,
après avoir passé ses nuits dans les « oysters-rooms
» d'Hay-Market, rentrait trop souvent au logis sur les épaules
des policemen. Passepartout, voulant avant tout pouvoir respecter son maître,
risqua quelques respectueuses observations qui furent mal reçues,
et il rompit. Il apprit, sur les entrefaites, que Phileas Fogg, esq., cherchait
un domestique. Il prit des renseignements sur ce gentleman. Un personnage
dont l'existence était si régulière, qui ne découchait
pas, qui ne voyageait pas, qui ne s'absentait jamais, pas même un
jour, ne pouvait que lui convenir. Il se présenta et fut admis dans
les circonstances que l'on sait.
Passepartout -- onze heures et demie
étant sonnées -- se trouvait donc seul dans la maison de
Saville-row. Aussitôt il en commença l'inspection. Il la parcourut
de la cave au grenier. Cette maison propre, rangée, sévère,
puritaine, bien organisée pour le service, lui plut. Elle lui fit
l'effet d'une belle coquille de colimaçon, mais d'une coquille éclairée
et chauffée au gaz, car l'hydrogène carburé y suffisait
à tous les besoins de lumière et de chaleur. Passepartout
trouva sans peine, au second étage, la chambre qui lui était
destinée. Elle lui convint. Des timbres électriques et des
tuyaux acoustiques la mettaient en communication avec les appartements
de l'entresol et du premier étage. Sur la cheminée, une pendule
électrique correspondait avec la pendule de la chambre à
coucher de Phileas Fogg, et les deux appareils battaient au même
instant, la même seconde.
« Cela me va, cela me va !
» se dit Passepartout.
Il remarqua aussi, dans sa chambre,
une notice affichée au-dessus de la pendule. C'était le programme
du service quotidien. Il comprenait -- depuis huit heures du matin, heure
réglementaire à laquelle se levait Phileas Fogg, jusqu'à
onze heures et demie, heure à laquelle il quittait sa maison pour
aller déjeuner au Reform-Club -- tous les détails du service,
le thé et les rôties de huit heures vingt-trois, l'eau pour
la barbe de neuf heures trente-sept, la coiffure de dix heures moins vingt,
etc. Puis de onze heures et demie du matin à minuit -- heure à
laquelle se couchait le méthodique gentleman --, tout était
noté, prévu, régularisé. Passepartout se fit
une joie de méditer ce programme et d'en graver les divers articles
dans son esprit.
Quant à la garde-robe de
monsieur, elle était fort bien montée et merveilleusement
comprise. Chaque pantalon, habit ou gilet portait un numéro d'ordre
reproduit sur un registre d'entrée et de sortie, indiquant la date
à laquelle, suivant la saison, ces vêtements devaient être
tour à tour portés. Même réglementation pour
les chaussures.
En somme, dans cette maison de Saville-row
qui devait être le temple du désordre à l'époque
de l'illustre mais dissipé Sheridan --, ameublement confortable,
annonçant une belle aisance. Pas de bibliothèque, pas de
livres, qui eussent été sans utilité pour Mr. Fogg,
puisque le Reform-Club mettait à sa disposition deux bibliothèques,
l'une consacrée aux lettres, l'autre au droit et à la politique.
Dans la chambre à coucher, un coffre-fort de moyenne grandeur, que
sa construction défendait aussi bien de l'incendie que du vol. Point
d'armes dans la maison, aucun ustensile de chasse ou de guerre. Tout y
dénotait les habitudes les plus pacifiques.
Après avoir examiné
cette demeure en détail, Passepartout se frotta les mains, sa large
figure s'épanouit, et il répéta joyeusement :
«Cela me va ! voilà
mon affaire ! Nous nous entendrons parfaitement, Mr. Fogg et moi ! Un homme
casanier et régulier ! Une véritable mécanique ! Eh
bien, je ne suis pas fâché de servir une mécanique
! »
Chapitre III
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OU S'ENGAGE UNE CONVERSATION QUI
POURRA COUTER CHER A PHILEAS FOGG.
Phileas Fogg avait quitté
sa maison de Saville-row à onze heures et demie, et, après
avoir placé cinq cent soixante-quinze fois son pied droit devant
son pied gauche et cinq cent soixante-seize fois son pied gauche devant
son pied droit, il arriva au Reform-Club, vaste édifice, élevé
dans Pall-Mall, qui n'a pas coûté moins de trois millions
à bâtir.
Phileas Fogg se rendit aussitôt
à la salle à manger, dont les neuf fenêtres s'ouvraient
sur un beau jardin aux arbres déjà dorés par l'automne.
Là, il prit place à la table habituelle où son couvert
l'attendait. Son déjeuner se composait d'un hors-d'oeuvre, d'un
poisson bouilli relevé d'une « reading sauce » de premier
choix, d'un roastbeef écarlate agrémenté de condiments
« mushroom », d'un gâteau farci de tiges de rhubarbe
et de groseilles vertes, d'un morceau de chester, -- le tout arrosé
de quelques tasses de cet excellent thé, spécialement recueilli
pour l'office du Reform-Club.
A midi quarante-sept, ce gentleman
se leva et se dirigea vers le grand salon, somptueuse pièce, ornée
de peintures richement encadrées. Là, un domestique lui remit
le Times non coupé, dont Phileas Fogg opéra le laborieux
dépliage avec une sûreté de main qui dénotait
une grande habitude de cette difficile opération. La lecture de
ce journal occupa Phileas Fogg jusqu'à trois heures quarante-cinq,
et celle du Standard -- qui lui succéda -- dura jusqu'au dîner.
Ce repas s'accomplit dans les mêmes conditions que le déjeuner,
avec adjonction de « royal british sauce ».
A six heures moins vingt, le gentleman
reparut dans le grand salon et s'absorba dans la lecture du Morning Chronicle.
Une demi-heure plus tard, divers
membres du Reform-Club faisaient leur entrée et s'approchaient de
la cheminée, où brûlait un feu de houille. C'étaient
les partenaires habituels de Mr. Phileas Fogg, comme lui enragés
joueurs de whist : l'ingénieur Andrew Stuart, les banquiers John
Sullivan et Samuel Fallentin, le brasseur Thomas Flanagan, Gauthier Ralph,
un des administrateurs de la Banque d'Angleterre, -- personnages riches
et considérés, même dans ce club qui compte parmi ses
membres les sommités de l'industrie et de la finance.
« Eh bien, Ralph, demanda
Thomas Flanagan, où en est cette affaire de vol ?
-- Eh bien, répondit Andrew
Stuart, la Banque en sera pour son argent.
-- J'espère, au contraire,
dit Gauthier Ralph, que nous mettrons la main sur l'auteur du vol. Des
inspecteurs de police, gens fort habiles, ont été envoyés
en Amérique et en Europe, dans tous les principaux ports d'embarquement
et de débarquement, et il sera difficile à ce monsieur de
leur échapper.
-- Mais on a donc le signalement
du voleur ? demanda Andrew Stuart.
-- D'abord, ce n'est pas un voleur,
répondit sérieusement Gauthier Ralph.
-- Comment, ce n'est pas un voleur,
cet individu qui a soustrait cinquante-cinq mille livres en bank-notes
(1 million 375 000 francs) ?
-- Non, répondit Gauthier
Ralph.
-- C'est donc un industriel ? dit
John Sullivan.
-- Le Morning Chronicle assure que
c'est un gentleman. »
Celui qui fit cette réponse
n'était autre que Phileas Fogg, dont la tête émergeait
alors du flot de papier amassé autour de lui. En même temps,
Phileas Fogg salua ses collègues, qui lui rendirent son salut.
Le fait dont il était question,
que les divers journaux du Royaume-Uni discutaient avec ardeur, s'était
accompli trois jours auparavant, le 29 septembre. Une liasse de bank-notes,
formant l'énorme somme de cinquante-cinq mille livres, avait été
prise sur la tablette du caissier principal de la Banque d'Angleterre.
A qui s'étonnait qu'un tel
vol eût pu s'accomplir aussi facilement, le sous-gouverneur Gauthier
Ralph se bornait à répondre qu'à ce moment même,
le caissier s'occupait d'enregistrer une recette de trois shillings six
pence, et qu'on ne saurait avoir l'oeil à tout.
Mais il convient de faire observer
ici -- ce qui rend le fait plus explicable -- que cet admirable établissement
de « Bank of England » paraît se soucier extrêmement
de la dignité du public. Point de gardes, point d'invalides, point
de grillages ! L'or, l'argent, les billets sont exposés librement
et pour ainsi dire à la merci du premier venu. On ne saurait mettre
en suspicion l'honorabilité d'un passant quelconque. Un des meilleurs
observateurs des usages anglais raconte même ceci : Dans une des
salles de la Banque où il se trouvait un jour, il eut la curiosité
de voir de plus pris un lingot d'or pesant sept à huit livres, qui
se trouvait exposé sur la tablette du caissier ; il prit ce lingot,
l'examina, le passa à son voisin, celui-ci à un autre, si
bien que le lingot, de main en main, s'en alla jusqu'au fond d'un corridor
obscur, et ne revint qu'une demi-heure après reprendre sa place,
sans que le caissier eût seulement levé la tête.
Mais, le 29 septembre, les choses
ne se passèrent pas tout à fait ainsi. La liasse de bank-notes
ne revint pas, et quand la magnifique horloge, posée au-dessus du
« drawing-office », sonna à cinq heures la fermeture
des bureaux, la Banque d'Angleterre n'avait plus qu'à passer cinquante-cinq
mille livres par le compte de profits et pertes.
Le vol bien et dûment reconnu,
des agents, des « détectives », choisis parmi les plus
habiles, furent envoyés dans les principaux ports, à Liverpool,
à Glasgow, au Havre, à Suez, à Brindisi, à
New York, etc., avec promesse, en cas de succès, d'une prime de
deux mille livres (50 000 F) et cinq pour cent de la somme qui serait retrouvée.
En attendant les renseignements que devait fournir l'enquête immédiatement
commencée, ces inspecteurs avaient pour mission d'observer scrupuleusement
tous les voyageurs en arrivée ou en partance.
Or, précisément, ainsi
que le disait le Morning Chronicle, on avait lieu de supposer que l'auteur
du vol ne faisait partie d'aucune des sociétés de voleurs
d'Angleterre. Pendant cette journée du 29 septembre, un gentleman
bien mis, de bonnes manières, l'air distingué, avait été
remarqué, qui allait et venait dans la salle des paiements, théâtre
du vol. L'enquête avait permis de refaire assez exactement le signalement
de ce gentleman, signalement qui fut aussitôt adressé à
tous les détectives du Royaume-Uni et du continent. quelques bons
esprits -- et Gauthier Ralph était du nombre -- se croyaient donc
fondés à espérer que le voleur n'échapperait
pas.
Comme on le pense, ce fait était
à l'ordre du jour à Londres et dans toute l'Angleterre. On
discutait, on se passionnait pour ou contre les probabilités du
succès de la police métropolitaine. On ne s'étonnera
donc pas d'entendre les membres du Reform-Club traiter la même question,
d'autant plus que l'un des sous-gouverneurs de la Banque se trouvait parmi
eux.
L'honorable Gauthier Ralph ne voulait
pas douter du résultat des recherches, estimant que la prime offerte
devrait singulièrement aiguiser le zèle et l'intelligence
des agents. Mais son collègue, Andrew Stuart, était loin
de partager cette confiance. La discussion continua donc entre les gentlemen,
qui s'étaient assis à une table de whist, Stuart devant Flanagan,
Fallentin devant Phileas Fogg. Pendant le jeu, les joueurs ne parlaient
pas, mais entre les robres, la conversation interrompue reprenait de plus
belle.
« Je soutiens, dit Andrew
Stuart, que les chances sont en faveur du voleur, qui ne peut manquer d'être
un habile homme !
-- Allons donc ! répondit
Ralph, il n'y a plus un seul pays dans lequel il puisse se réfugier.
-- Par exemple !
-- Où voulez-vous qu'il aille
?
-- Je n'en sais rien, répondit
Andrew Stuart, mais, après tout, la terre est assez vaste.
-- Elle l'était autrefois...
», dit à mi-voix Phileas Fogg. Puis : « A vous de couper,
monsieur », ajouta-t-il en présentant les cartes à
Thomas Flanagan.
La discussion fut suspendue pendant
le robre.
Mais bientôt Andrew Stuart
la reprenait, disant :
« Comment, autrefois ! Est-ce
que la terre a diminué, par hasard ?
-- Sans doute, répondit Gauthier
Ralph. Je suis de l'avis de Mr. Fogg. La terre a diminué, puisqu'on
la parcourt maintenant dix fois plus vite qu'il y a cent ans. Et c'est
ce qui, dans le cas dont nous nous occupons, rendra les recherches plus
rapides.
-- Et rendra plus facile aussi la
fuite du voleur !
-- A vous de jouer, monsieur Stuart
! » dit Phileas Fogg.
Mais l'incrédule Stuart n'était
pas convaincu, et, la partie achevée :
« Il faut avouer, monsieur
Ralph, reprit-il, que vous avez trouvé là une manière
plaisante de dire que la terre a diminué ! Ainsi parce qu'on en
fait maintenant le tour en trois mois...
-- En quatre-vingts jours seulement,
dit Phileas Fogg.
-- En effet, messieurs, ajouta John
Sullivan, quatre-vingts jours, depuis que la section entre Rothal et Allahabad
a été ouverte sur le « Great-Indian peninsular railway
», et voici le calcul établi par le Morning Chronicle :
De Londres à Suez par le Mont-Cenis
et Brindisi, railways et paquebots............. 7 jours
De Suez à Bombay, paquebot..............……………………………….………..
13 --
De Bombay à Calcutta, railway.........…………………………………………...
3 --
De Calcutta à Hong-Kong (Chine),
paquebot……………………………..……. 13 --
De Hong-Kong à Yokohama (Japon),
paquebot..........………………….…......... 6 --
De Yokohama à San Francisco,
paquebot.……………………………….……... 22 --
De San Francisco New York, railroad.…………………………………….…......
7 --
De New York à Londres, paquebot
et railway..............……………………......... 9 --
Total...................................... 80 jours
-- Oui, quatre-vingts jours ! s'écria,
Andrew Stuart, qui par inattention, coupa une carte maîtresse, mais
non compris le mauvais temps, les vents contraires, les naufrages, les
déraillements, etc.
-- Tout compris, répondit
Phileas Fogg en continuant de jouer, car, cette fois, la discussion ne
respectait plus le whist.
-- Même si les Indous ou les
Indiens enlèvent les rails ! s'écria Andrew Stuart, s'ils
arrêtent les trains, pillent les fourgons, scalpent les voyageurs
!
-- Tout compris répondit
Phileas Fogg, qui, abattant son jeu, ajouta : « Deux atouts maîtres.
»
Andrew Stuart, à qui c'était
le tour de « faire », ramassa les cartes en disant :
« Théoriquement, vous
avez raison, monsieur Fogg, mais dans la pratique...
-- Dans la pratique aussi, monsieur
Stuart.
-- Je voudrais bien vous y voir.
-- Il ne tient qu'à vous.
Partons ensemble.
-- Le Ciel m'en préserve
! s'écria Stuart, mais je parierais bien quatre mille livres (100
000 F) qu'un tel voyage, fait dans ces conditions, est impossible.
-- Très possible, au contraire,
répondit Mr. Fogg.
-- Eh bien, faites-le donc !
-- Le tour du monde en quatre-vingts
jours ?
-- Oui.
-- Je le veux bien.
-- Quand ?
-- Tout de suite.
-- C'est de la folie ! s'écria
Andrew Stuart, qui commençait à se vexer de l'insistance
de son partenaire. Tenez ! jouons plutôt.
-- Refaites alors, répondit
Phileas Fogg, car il y a maldonne. »
Andrew Stuart reprit les cartes
d'une main fébrile ; puis, tout à coup, les posant sur la
table :
« Eh bien, oui, monsieur Fogg,
dit-il, oui, je parie quatre mille livres !...
-- Mon cher Stuart, dit Fallentin,
calmez-vous. Ce n'est pas sérieux.
-- Quand je dis : je parie, répondit
Andrew Stuart, c'est toujours sérieux.
-- Soit ! » dit Mr. Fogg.
Puis, se tournant vers ses collègues :
« J'ai vingt mille livres
(500 000 F) déposées chez Baring frères. Je les risquerai
volontiers...
-- Vingt mille livres ! s'écria
John Sullivan. Vingt mille livres qu'un retard imprévu peut vous
faire perdre !
-- L'imprévu n'existe pas,
répondit simplement Phileas Fogg.
-- Mais, monsieur Fogg, ce laps
de quatre-vingts jours n'est calculé que comme un minimum de temps
!
-- Un minimum bien employé
suffit à tout.
-- Mais pour ne pas le dépasser,
il faut sauter mathématiquement des railways dans les paquebots,
et des paquebots dans les chemins de fer !
-- Je sauterai mathématiquement.
-- C'est une plaisanterie !
-- Un bon Anglais ne plaisante jamais,
quand il s'agit d'une chose aussi sérieuse qu'un pari, répondit
Phileas Fogg. Je parie vingt mille livres contre qui voudra que je ferai
le tour de la terre en quatre-vingts jours ou moins, soit dix-neuf cent
vingt heures ou cent quinze mille deux cents minutes. Acceptez-vous ?
-- Nous acceptons, répondirent
MM. Stuart, Fallentin, Sullivan, Flanagan et Ralph, après s'être
entendus.
-- Bien, dit Mr. Fogg. Le train
de Douvres part à huit heures quarante-cinq. Je le prendrai.
-- Ce soir même ? demanda
Stuart.
-- Ce soir même, répondit
Phileas Fogg. Donc, ajouta-t-il en consultant un calendrier de poche, puisque
c'est aujourd'hui mercredi 2 octobre, je devrai être de retour à
Londres, dans ce salon même du Reform-Club, le samedi 21 décembre,
à huit heures quarante-cinq du soir, faute de quoi les vingt mille
livres déposées actuellement à mon crédit chez
Baring frères vous appartiendront de fait et de droit, messieurs.
-- Voici un chèque de pareille
somme. »
Un procès-verbal du pari
fut fait et signé sur-le-champ par les six co-intéressés.
Phileas Fogg était demeuré froid. Il n'avait certainement
pas parié pour gagner, et n'avait engagé ces vingt mille
livres -- la moitié de sa fortune -- que parce qu'il prévoyait
qu'il pourrait avoir à dépenser l'autre pour mener à
bien ce difficile, pour ne pas dire inexécutable projet. Quant à
ses adversaires, eux, ils paraissaient émus, non pas à cause
de la valeur de l'enjeu, mais parce qu'ils se faisaient une sorte de scrupule
de lutter dans ces conditions.
Sept heures sonnaient alors. On
offrit à Mr. Fogg de suspendre le whist afin qu'il pût faire
ses préparatifs de départ.
« Je suis toujours prêt
! » répondit cet impassible gentleman, et donnant les cartes
:
« Je retourne carreau, dit-il.
A vous de jouer, monsieur Stuart. »
Chapitre IV
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DANS LEQUEL PHILEAS FOGG STUPEFIE
PASSEPARTOUT, SON DOMESTIQUE
A sept heures vingt-cinq, Phileas
Fogg, après avoir gagné une vingtaine de guinées au
whist, prit congé de ses honorables collègues, et quitta
le Reform-Club. A sept heures cinquante, il ouvrait la porte de sa maison
et rentrait chez lui.
Passepartout, qui avait consciencieusement
étudié son programme, fut assez surpris en voyant Mr. Fogg,
coupable d'inexactitude, apparaître à cette heure insolite.
Suivant la notice, le locataire de Saville-row ne devait rentrer qu'à
minuit précis.
Phileas Fogg était tout d'abord
monté à sa chambre, puis il appela :
« Passepartout. »
Passepartout ne répondit
pas. Cet appel ne pouvait s'adresser à lui. Ce n'était pas
l'heure.
« Passepartout », reprit
Mr. Fogg sans élever la voix davantage.
Passepartout se montra.
« C'est la deuxième
fois que je vous appelle, dit Mr. Fogg.
-- Mais il n'est pas minuit, répondit
Passepartout, sa montre à la main.
-- Je le sais, reprit Phileas Fogg,
et je ne vous fais pas de reproche. Nous partons dans dix minutes pour
Douvres et Calais. »
Une sorte de grimace s'ébaucha
sur la ronde face du Français. Il était évident qu'il
avait mal entendu.
« Monsieur se déplace
? demanda-t-il.
-- Oui, répondit Phileas
Fogg. Nous allons faire le tour du monde. »
Passepartout, l'oeil démesurément
ouvert, la paupière et le sourcil surélevés, les bras
détendus, le corps affaissé, présentait alors tous
les symptômes de l'étonnement poussé jusqu'à
la stupeur.
« Le tour du monde ! murmura-t-il.
-- En quatre-vingts jours, répondit
Mr. Fogg. Ainsi, nous n'avons pas un instant à perdre.
-- Mais les malles ?... dit Passepartout,
qui balançait inconsciemment sa tête de droite et de gauche
-- Pas de malles. Un sac de nuit
seulement. Dedans, deux chemises de laine, trois paires de bas. Autant
pour vous. Nous achèterons en route. Vous descendrez mon mackintosh
et ma couverture de voyage. Ayez de bonnes chaussures. D'ailleurs, nous
marcherons peu ou pas. Allez. »
Passepartout aurait voulu répondre.
Il ne put. Il quitta la chambre de Mr. Fogg, monta dans la sienne, tomba
sur une chaise, et employant une phrase assez vulgaire de son pays :
« Ah ! bien se dit-il, elle
est forte, celle-là! Moi qui voulais rester tranquille !... »
Et, machinalement, il fit ses préparatifs
de départ. Le tour du monde en quatre-vingts jours ! Avait-il affaire
à un fou ? Non... C'était une plaisanterie ? On allait à
Douvres, bien. A Calais, soit. Après tout, cela ne pouvait notablement
contrarier le brave garçon, qui, depuis cinq ans, n'avait pas foulé
le sol de la patrie. Peut-être même irait-on jusqu'à
Paris, et, ma foi, il reverrait avec plaisir la grande capitale. Mais,
certainement, un gentleman aussi ménager de ses pas s'arrêterait
là... Oui, sans doute, mais il n'en était pas moins vrai
qu'il partait, qu'il se déplaçait, ce gentleman, si casanier
jusqu'alors !
A huit heures, Passepartout avait
préparé le modeste sac qui contenait sa garde-robe et celle
de son maître ; puis, l'esprit encore troublé, il quitta sa
chambre, dont il ferma soigneusement la porte, et il rejoignit Mr. Fogg.
Mr. Fogg était prêt.
Il portait sous son bras le Bradshaw's continental railway steam transit
and general guide, qui devait lui fournir toutes les indications nécessaires
à son voyage. Il prit le sac des mains de Passepartout, l'ouvrit
et y glissa une forte liasse de ces belles bank-notes qui ont cours dans
tous les pays.
« Vous n'avez rien oublié
? demanda-t-il.
-- Rien, monsieur.
-- Mon mackintosh et ma couverture
?
-- Les voici.
-- Bien, prenez ce sac. »
Mr. Fogg remit le sac à Passepartout.
« Et ayez-en soin, ajouta-t-il.
Il y a vingt mille livres dedans (500 000 F). »
Le sac faillit s'échapper
des mains de Passepartout, comme si les vingt mille livres eussent été
en or et pesé considérablement.
Le maître et le domestique
descendirent alors, et la porte de la rue fut fermée à double
tour.
Une station de voitures se trouvait
à l'extrémité de Saville-row. Phileas Fogg et son
domestique montèrent dans un cab, qui se dirigea rapidement vers
la gare de Charing-Cross, à laquelle aboutit un des embranchements
du South-Eastern-railway.
A huit heures vingt, le cab s'arrêta
devant la grille de la gare. Passepartout sauta à terre. Son maître
le suivit et paya le cocher.
En ce moment, une pauvre mendiante,
tenant un enfant à la main, pieds nus dans la boue, coiffée
d'un chapeau dépenaillé auquel pendait une plume lamentable,
un châle en loques sur ses haillons, s'approcha de Mr. Fogg et lui
demanda l'aumône.
Mr. Fogg tira de sa poche les vingt
guinées qu'il venait de gagner au whist, et, les présentant
à la mendiante :
« Tenez, ma brave femme, dit-il,
je suis content de vous avoir rencontrée ! »
Puis il passa.
Passepartout eut comme une sensation
d'humidité autour de la prunelle. Son maître avait fait un
pas dans son coeur.
Mr. Fogg et lui entrèrent
aussitôt dans la grande salle de la gare. Là, Phileas Fogg
donna à Passepartout l'ordre de prendre deux billets de première
classe pour Paris. Puis, se retournant, il aperçut ses cinq collègues
du Reform-Club.
« Messieurs, je pars, dit-il,
et les divers visas apposés sur un passeport que j'emporte à
cet effet vous permettront, au retour, de contrôler mon itinéraire.
-- Oh ! monsieur Fogg, répondit
poliment Gauthier Ralph, c'est inutile. Nous nous en rapporterons à
votre honneur de gentleman !
-- Cela vaut mieux ainsi, dit Mr.
Fogg.
-- Vous n'oubliez pas que vous devez
être revenu ?... fit observer Andrew Stuart.
-- Dans quatre-vingts jours, répondit
Mr. Fogg, le samedi 21 décembre 1872, à huit heures quarante-cinq
minutes du soir. Au revoir, messieurs. »
A huit heures quarante, Phileas
Fogg et son domestique prirent place dans le même compartiment. A
huit heures quarante-cinq, un coup de sifflet retentit, et le train se
mit en marche.
La nuit était noire. Il tombait
une pluie fine. Phileas Fogg, accoté dans son coin, ne parlait pas.
Passepartout, encore abasourdi, pressait machinalement contre lui le sac
aux bank-notes.
Mais le train n'avait pas dépassé
Sydenham, que Passepartout poussait un véritable cri de désespoir
!
« Qu'avez-vous ? demanda Mr.
Fogg.
-- Il y a... que... dans ma précipitation...
mon trouble... j'ai oublié...
-- Quoi ?
-- D'éteindre le bec de gaz
de ma chambre !
-- Eh bien, mon garçon, répondit
froidement Mr. Fogg, il brûle à votre compte ! »
Chapitre V
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DANS LEQUEL UNE NOUVELLE VALEUR APPARAÎT
SUR LA PLACE DE LONDRES
Phileas Fogg, en quittant Londres,
ne se doutait guère, sans doute, du grand retentissement qu'allait
provoquer son départ. La nouvelle du pari se répandit d'abord
dans le Reform-Club, et produisit une véritable émotion parmi
les membres de l'honorable cercle. Puis, du club, cette émotion
passa aux journaux par la voie des reporters, et des journaux au public
de Londres et de tout le Royaume-Uni.
Cette « question du tour du
monde » fut commentée, discutée, disséquée,
avec autant de passion et d'ardeur que s'il se fût agi d'une nouvelle
affaire de l'Alabama. Les uns prirent parti pour Phileas Fogg, les autres
-- et ils formèrent bientôt une majorité considérable
-- se prononcèrent contre lui. Ce tour du monde à accomplir,
autrement qu'en théorie et sur le papier, dans ce minimum de temps,
avec les moyens de communication actuellement en usage, ce n'était
pas seulement impossible, c'était insensé !
Le Times, le Standard, l'Evening
Star, le Morning Chronicle, et vingt autres journaux de grande publicité,
se déclarèrent contre Mr. Fogg. Seul, le Daily Telegraph
le soutint dans une certaine mesure. Phileas Fogg fut généralement
traité de maniaque, de fou, et ses collègues du Reform-Club
furent blâmés d'avoir tenu ce pari, qui accusait un affaiblissement
dans les facultés mentales de son auteur.
Des articles extrêmement passionnés,
mais logiques, parurent sur la question. On sait l'intérêt
que l'on porte en Angleterre à tout ce qui touche à la géographie.
Aussi n'était-il pas un lecteur, à quelque classe qu'il appartînt,
qui ne dévorât les colonnes consacrées au cas de Phileas
Fogg.
Pendant les premiers jours, quelques
esprits audacieux -- les femmes principalement -- furent pour lui, surtout
quand l'Illustrated London News eut publié son portrait d'après
sa photographie déposée aux archives du Reform-Club. Certains
gentlemen osaient dire : « Hé ! hé ! pourquoi pas,
après tout ? On a vu des choses plus extraordinaires ! » C'étaient
surtout les lecteurs du Daily Telegraph. Mais on sentit bientôt que
ce journal lui-même commençait à faiblir.
En effet, un long article parut
le 7 octobre dans le Bulletin de la Société royale de géographie.
Il traita la question à tous les points de vue, et démontra
clairement la folie de l'entreprise. D'après cet article, tout était
contre le voyageur, obstacles de l'homme, obstacles de la nature. Pour
réussir dans ce projet, il fallait admettre une concordance miraculeuse
des heures de départ et d'arrivée, concordance qui n'existait
pas, qui ne pouvait pas exister. A la rigueur, et en Europe, où
il s'agit de parcours d'une longueur relativement médiocre, on peut
compter sur l'arrivée des trains à heure fixe ; mais quand
ils emploient trois jours à traverser l'Inde, sept jours à
traverser les États-Unis, pouvait-on fonder sur leur exactitude
les éléments d'un tel problème ? Et les accidents
de machine, les déraillements, les rencontres, la mauvaise saison,
l'accumulation des neiges, est-ce que tout n'était pas contre Phileas
Fogg ? Sur les paquebots, ne se trouverait-il pas, pendant l'hiver, à
la merci des coups de vent ou des brouillards ? Est-il donc si rare que
les meilleurs marcheurs des lignes transocéaniennes éprouvent
des retards de deux ou trois jours ? Or, il suffisait d'un retard, un seul,
pour que la chaîne de communications fût irréparablement
brisée. Si Phileas Fogg manquait, ne fût-ce que de quelques
heures, le départ d'un paquebot, il serait forcé d'attendre
le paquebot suivant, et par cela même son voyage était compromis
irrévocablement.
L'article fit grand bruit. Presque
tous les journaux le reproduisirent, et les actions de Phileas Fogg baissèrent
singulièrement.
Pendant les premiers jours qui suivirent
le départ du gentleman, d'importantes affaires s'étaient
engagées sur l'aléa de son entreprise. On sait
ce qu'est le monde des parieurs en Angleterre, monde plus intelligent,
plus relevé que celui des joueurs. Parier est dans le tempérament
anglais. Aussi, non seulement les divers membres du Reform-Club établirent-ils
des paris considérables pour ou contre Phileas Fogg, mais la masse
du public entra dans le mouvement. Phileas Fogg fut inscrit comme un cheval
de course, à une sorte de studbook. On en fit aussi une valeur de
bourse, qui fut immédiatement cotée sur la place de Londres.
On demandait, on offrait du « Phileas Fogg » ferme ou à
prime, et il se fit des affaires énormes. Mais cinq jours après
son départ, après l'article du Bulletin de la Société
de géographie, les offres commencèrent à affluer.
Le Phileas Fogg baissa. On l'offrit par paquets. Pris d'abord à
cinq, puis à dix, on ne le prit plus qu'à vingt, à
cinquante, à cent !
Un seul partisan lui resta. Ce fut
le vieux paralytique, Lord Albermale. L'honorable gentleman, cloué
sur son fauteuil, eût donné sa fortune pour pouvoir faire
le tour du monde, même en dix ans ! et il paria cinq mille livres
(100 000 F) en faveur de Phileas Fogg. Et quand, en même temps que
la sottise du projet, on lui en démontrait l'inutilité, il
se contentait de répondre : « Si la chose est faisable, il
est bon que ce soit un Anglais qui le premier l'ait faite ! »
Or, on en était là,
les partisans de Phileas Fogg se raréfiaient de plus en plus ; tout
le monde, et non sans raison, se mettait contre lui ; on ne le prenait
plus qu'à cent cinquante, à deux cents contre un, quand,
sept jours après son départ, un incident, complètement
inattendu, fit qu'on ne le prit plus du tout.
En effet, pendant cette journée,
à neuf heures du soir, le directeur de la police métropolitaine
avait reçu une dépêche télégraphique
ainsi conçue :
Suez à Londres.
Rowan, directeur police, administration
centrale, Scotland place.
Je file voleur de Banque, Phileas
Fogg. Envoyez sans retard mandat d'arrestation à Bombay (Inde anglaise).
Fix, détective.
L'effet de cette dépêche
fut immédiat. L'honorable gentleman disparut pour faire place au
voleur de bank-notes. Sa photographie, déposée au Reform-Club
avec celles de tous ses collègues, fut examinée. Elle reproduisait
trait pour trait l'homme dont le signalement avait été fourni
par l'enquête. On rappela ce que l'existence de Phileas Fogg avait
de mystérieux, son isolement, son départ subit, et il parut
évident que ce personnage, prétextant un voyage autour du
monde et l'appuyant sur un pari insensé, n'avait eu d'autre but
que de dépister les agents de la police anglaise.
Chapitre VI
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DANS LEQUEL L'AGENT FIX MONTRE UNE
IMPATIENCE BIEN LEGITIME.
Voici dans quelles circonstances
avait été lancée cette dépêche concernant
le sieur Phileas Fogg.
Le mercredi 9 octobre, on attendait
pour onze heures du matin, à Suez, le paquebot Mongolia, de la Compagnie
péninsulaire et orientale, steamer en fer à hélice
et à spardeck, jaugeant deux mille huit cents tonnes et possédant
une force nominale de cinq cents chevaux. Le Mongolia faisait régulièrement
les voyages de Brindisi à Bombay par le canal de Suez. C'était
un des plus rapides marcheurs de la Compagnie, et les vitesses réglementaires,
soit dix milles à l'heure entre Brindisi et Suez, et neuf milles
cinquante-trois centièmes entre Suez et Bombay, il les avait toujours
dépassées.
En attendant l'arrivée du
Mongolia,
deux hommes se promenaient sur le quai au milieu de la foule d'indigènes
et d'étrangers qui affluent dans cette ville, naguère une
bourgade, à laquelle la grande oeuvre de M. de Lesseps assure un
avenir considérable.
De ces deux hommes, l'un était
l'agent consulaire du Royaume-Uni, établi à Suez, qui --
en dépit des fâcheux pronostics du gouvernement britannique
et des sinistres prédictions de l'ingénieur Stephenson --
voyait chaque jour des navires anglais traverser ce canal, abrégeant
ainsi de moitié l'ancienne route de l'Angleterre aux Indes par le
cap de Bonne-Espérance.
L'autre était un petit homme
maigre, de figure assez intelligente, nerveux, qui contractait avec une
persistance remarquable ses muscles sourciliers. A travers ses longs cils
brillait un oeil très vif, mais dont il savait à volonté
éteindre l'ardeur. En ce moment, il donnait certaines marques d'impatience,
allant, venant, ne pouvant tenir en place.
Cet homme se nommait Fix, et c'était
un de ces « détectives » ou agents de police anglais,
qui avaient été envoyés dans les divers ports, après
le vol commis à la Banque d'Angleterre. Ce Fix devait surveiller
avec le plus grand soin tous les voyageurs prenant la route de Suez, et
si l'un d'eux lui semblait suspect, le « filer » en attendant
un mandat d'arrestation.
Précisément, depuis
deux jours, Fix avait reçu du directeur de la police métropolitaine
le signalement de l'auteur présumé du vol. C'était
celui de ce personnage distingué et bien mis que l'on avait observé
dans la salle des paiements de la Banque.
Le détective, très
alléché évidemment par la forte prime promise en cas
de succès, attendait donc avec une impatience facile à comprendre
l'arrivée du Mongolia.
« Et vous dites, monsieur
le consul, demanda-t-il pour la dixième fois, que ce bateau ne peut
tarder ?
-- Non, monsieur Fix, répondit
le consul. Il a été signalé hier au large de Port-Saïd,
et les cent soixante kilomètres du canal ne comptent pas pour un
tel marcheur. Je vous répète que le Mongolia a toujours gagné
la prime de vingt-cinq livres que le gouvernement accorde pour chaque avance
de vingt-quatre heures sur les temps réglementaires.
-- Ce paquebot vient directement
de Brindisi ? demanda Fix.
-- De Brindisi même, où
il a pris la malle des Indes, de Brindisi qu'il a quitté samedi
à cinq heures du soir. Ainsi ayez patience, il ne peut tarder à
arriver. Mais je ne sais vraiment pas comment, avec le signalement que
vous avez reçu, vous pourrez reconnaître votre homme, s'il
est à bord du Mongolia.
-- Monsieur le consul, répondit
Fix, ces gens-là, on les sent plutôt qu'on ne les reconnaît.
C'est du flair qu'il faut avoir, et le flair est comme un sens spécial
auquel concourent l'ouïe, la vue et l'odorat. J'ai arrêté
dans ma vie plus d'un de ces gentlemen, et pourvu que mon voleur soit à
bord, je vous réponds qu'il ne me glissera pas entre les mains.
-- Je le souhaite, monsieur Fix,
car il s'agit d'un vol important.
-- Un vol magnifique, répondit
l'agent enthousiasmé. Cinquante-cinq mille livres ! Nous n'avons
pas souvent de pareilles aubaines ! Les voleurs deviennent mesquins ! La
race des Sheppard s'étiole ! On se fait pendre maintenant pour quelques
shillings !
-- Monsieur Fix, répondit
le consul, vous parlez d'une telle façon que je vous souhaite vivement
de réussir ; mais, je vous le répète, dans les conditions
où vous êtes, je crains que ce ne soit difficile. Savez-vous
bien que, d'après le signalement que vous avez reçu, ce voleur
ressemble absolument à un honnête homme.
-- Monsieur le consul, répondit
dogmatiquement l'inspecteur de police, les grands voleurs ressemblent toujours
à d'honnêtes gens. Vous comprenez bien que ceux qui ont des
figures de coquins n'ont qu'un parti à prendre, c'est de rester
probes, sans cela ils se feraient arrêter. Les physionomies honnêtes,
ce sont celles-là qu'il faut dévisager surtout. Travail difficile,
j'en conviens, et qui n'est plus du métier, mais de l'art. »
On voit que ledit Fix ne manquait
pas d'une certaine dose d'amour-propre.
Cependant le quai s'animait peu
à peu. Marins de diverses nationalités, commerçants,
courtiers, portefaix, fellahs, y affluaient. L'arrivée du paquebot
était évidemment prochaine.
Le temps était assez beau,
mais l'air froid, par ce vent d'est. Quelques minarets se dessinaient au-dessus
de la ville sous les pâles rayons du soleil. Vers le sud, une jetée
longue de deux mille mètres s'allongeait comme un bras sur la rade
de Suez. A la surface de la mer Rouge roulaient plusieurs bateaux de pêche
ou de cabotage, dont quelques-uns ont conservé dans leurs façons
l'élégant gabarit de la galère antique.
Tout en circulant au milieu de ce
populaire, Fix, par une habitude de sa profession, dévisageait les
passants d'un rapide coup d'oeil.
Il était alors dix heures
et demie.
« Mais il n'arrivera pas,
ce paquebot ! s'écria-t-il en entendant sonner l'horloge du port.
-- Il ne peut être éloigné,
répondit le consul.
-- Combien de temps stationnera-t-il
à Suez ? demanda Fix.
-- Quatre heures. Le temps d'embarquer
son charbon. De Suez à Aden, à l'extrémité
de la mer Rouge, on compte treize cent dix milles, et il faut faire provision
de combustible.
-- Et de Suez, ce bateau va directement
à Bombay ? demanda Fix.
-- Directement, sans rompre charge.
-- Eh bien, dit Fix, si le voleur
a pris cette route et ce bateau, il doit entrer dans son plan de débarquer
à Suez, afin de gagner par une autre voie les possessions hollandaises
ou françaises de l'Asie. Il doit bien savoir qu'il ne serait pas
en sûreté dans l'Inde, qui est une terre anglaise.
-- A moins que ce ne soit un homme
très fort, répondit le consul. Vous le savez, un criminel
anglais est toujours mieux caché à Londres qu'il ne le serait
à l'étranger. »
Sur cette réflexion, qui
donna fort à réfléchir à l'agent, le consul
regagna ses bureaux, situés à peu de distance. L'inspecteur
de police demeura seul, pris d'une impatience nerveuse, avec ce pressentiment
assez bizarre que son voleur devait se trouver à bord du Mongolia,
-- et en vérité, si ce coquin avait quitté l'Angleterre
avec l'intention de gagner le Nouveau Monde, la route des Indes, moins
surveillée ou plus difficile à surveiller que celle de l'Atlantique,
devait avoir obtenu sa préférence.
Fix ne fut pas longtemps livré
à ses réflexions. De vifs coups de sifflet annoncèrent
l'arrivée du paquebot. Toute la horde des portefaix et des fellahs
se précipita vers le quai dans un tumulte un peu inquiétant
pour les membres et les vêtements des passagers. Une dizaine de canots
se détachèrent de la rive et allèrent au-devant du
Mongolia.
Bientôt on aperçut
la gigantesque coque du Mongolia, passant entre les rives du canal, et
onze heures sonnaient quand le steamer vint mouiller en rade, pendant que
sa vapeur fusait à grand bruit par les tuyaux d'échappement.
Les passagers étaient assez
nombreux à bord. Quelques-uns restèrent sur le spardeck à
contempler le panorama pittoresque de la ville ; mais la plupart débarquèrent
dans les canots qui étaient venus accoster le Mongolia.
Fix examinait scrupuleusement tous
ceux qui mettaient pied à terre.
En ce moment, l'un d'eux s'approcha
de lui, après avoir vigoureusement repoussé les fellahs qui
l'assaillaient de leurs offres de service, et il lui demanda fort poliment
s'il pouvait lui indiquer les bureaux de l'agent consulaire anglais. Et
en même temps ce passager présentait un passeport sur lequel
il désirait sans doute faire apposer le visa britannique.
Fix, instinctivement, prit le passeport,
et, d'un rapide coup d'oeil, il en lut le signalement.
Un mouvement involontaire faillit
lui échapper. La feuille trembla dans sa main. Le signalement libellé
sur le passeport était identique à celui qu'il avait reçu
du directeur de la police métropolitaine.
-- Ce passeport n'est pas le vôtre
? dit-il au passager.
-- Non, répondit celui-ci,
c'est le passeport de mon maître.
-- Et votre maître ?
-- Il est resté à
bord.
-- Mais, reprit l'agent, il faut
qu'il se présente en personne aux bureaux du consulat afin d'établir
son identité.
-- Quoi ! cela est nécessaire
?
-- Indispensable.
-- Et où sont ces bureaux
?
-- Là, au coin de la place,
répondit l'inspecteur en indiquant une maison éloignée
de deux cents pas.
-- Alors, je vais aller chercher
mon maître, à qui pourtant cela ne plaira guère de
se déranger !
Là-dessus, le passager salua
Fix et retourna à bord du steamer.
Chapitre VII
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QUI TÉMOIGNE UNE FOIS DE PLUS
DE L'INUTILITÉ DES PASSEPORTS EN MATIÈRE DE POLICE
L'inspecteur redescendit sur le quai
et se dirigea rapidement vers les bureaux du consul. Aussitôt, et
sur sa demande pressante, il fut introduit près de ce fonctionnaire.
« Monsieur le consul, lui
dit-il sans autre préambule, j'ai de fortes présomptions
de croire que notre homme a pris passage à bord du Mongolia. »
Et Fix raconta ce qui s'était
passé entre ce domestique et lui à propos du passeport.
« Bien, monsieur Fix, répondit
le consul, je ne serais pas fâché de voir la figure de ce
coquin. Mais peut-être ne se présentera-t-il pas à
mon bureau, s'il est ce que vous supposez. Un voleur n'aime pas à
laisser derrière lui des traces de son passage, et d'ailleurs la
formalité des passeports n'est plus obligatoire.
-- Monsieur le consul, répondit
l'agent, si c'est un homme fort comme on doit le penser, il viendra !
-- Faire viser son passeport ?
-- Oui. Les passeports ne servent
jamais qu'à gêner les honnêtes gens et à favoriser
la fuite des coquins. Je vous affirme que celui-ci sera en règle,
mais j'espère bien que vous ne le viserez pas...
-- Et pourquoi pas ? Si ce passeport
est régulier, répondit le consul, je n'ai pas le droit de
refuser mon visa.
-- Cependant, monsieur le consul,
il faut bien que je retienne ici cet homme jusqu'à ce que j'aie
reçu de Londres un mandat d'arrestation.
-- Ah ! cela, monsieur Fix, c'est
votre affaire, répondit le consul, mais moi, je ne puis... »
Le consul n'acheva pas sa phrase.
En ce moment, on frappait à la porte de son cabinet, et le garçon
de bureau introduisit deux étrangers, dont l'un était précisément
ce domestique qui s'était entretenu avec le détective.
C'étaient, en effet, le maître
et le serviteur. Le maître présenta son passeport, en priant
laconiquement le consul de vouloir bien y apposer son visa.
Celui-ci prit le passeport et le
lut attentivement, tandis que Fix, dans un coin du cabinet, observait ou
plutôt dévorait l'étranger des yeux.
Quand le consul eut achevé
sa lecture :
« Vous êtes Phileas
Fogg, esquire ? demanda-t-il.
-- Oui, monsieur, répondit
le gentleman.
-- Et cet homme est votre domestique
?
-- Oui. Un Français nommé
Passepartout.
-- Vous venez de Londres ?
-- Oui.
-- Et vous allez ?
-- A Bombay.
-- Bien, monsieur. Vous savez que
cette formalité du visa est inutile, et que nous n'exigeons plus
la présentation du passeport ?
-- Je le sais, monsieur, répondit
Phileas Fogg, mais je désire constater par votre visa mon passage
à Suez.
-- Soit, monsieur. »
Et le consul, ayant signé
et daté le passeport, y apposa son cachet. Mr. Fogg acquitta les
droits de visa, et, après avoir froidement salué, il sortit,
suivi de son domestique.
« Eh bien ? demanda l'inspecteur.
-- Eh bien, répondit le consul,
il a l'air d'un parfait honnête homme !
-- Possible, répondit Fix,
mais ce n'est point ce dont il s'agit. Trouvez-vous, monsieur le consul,
que ce flegmatique gentleman ressemble trait pour trait au voleur dont
j'ai reçu le signalement ?
-- J'en conviens, mais vous le savez,
tous les signalements...
-- J'en aurai le coeur net, répondit
Fix. Le domestique me paraît être moins indéchiffrable
que le maître. De plus, c'est un Français, qui ne pourra se
retenir de parler. A bientôt, monsieur le consul. »
Cela dit, l'agent sortit et se mit
à la recherche de Passepartout.
Cependant Mr. Fogg, en quittant
la maison consulaire, s'était dirigé vers le quai. Là,
il donna quelques ordres à son domestique ; puis il s'embarqua dans
un canot, revint à bord du Mongolia et rentra dans sa cabine. Il
prit alors son carnet, qui portait les notes suivantes :
« Quitté Londres, mercredi
2 octobre, 8 heures 45 soir.
« Arrivé à Paris,
jeudi 3 octobre, 7 heures 20 matin.
« Quitté Paris, jeudi,
8 heures 40 matin.
« Arrivé par le Mont-Cenis
à Turin, vendredi 4 octobre, 6 heures 35 matin.
« Quitté Turin, vendredi,
7 heures 20 matin.
« Arrivé à Brindisi,
samedi 5 octobre, 4 heures soir.
« Embarqué sur le Mongolia,
samedi, 5 heures soir.
« Arrivé à Suez,
mercredi 9 octobre, 11 heures matin.
« Total des heures dépensées
: 158 1/2, soit en jours : 6 jours 1/2. »
Mr. Fogg inscrivit ces dates sur
un itinéraire disposé par colonnes, qui indiquait -- depuis
le 2 octobre jusqu'au 21 décembre -- le mois, le quantième,
le jour, les arrivées réglementaires et les arrivées
effectives en chaque point principal, Paris, Brindisi, Suez, Bombay, Calcutta,
Singapore, Hong-Kong, Yokohama, San Francisco, New York, Liverpool, Londres,
et qui permettait de chiffrer le gain obtenu où la perte éprouvée
à chaque endroit du parcours.
Ce méthodique itinéraire
tenait ainsi compte de tout, et Mr. Fogg savait toujours s'il était
en avance ou en retard.
Il inscrivit donc, ce jour-là,
mercredi 9 octobre, son arrivée à Suez, qui, concordant avec
l'arrivée réglementaire, ne le constituait ni en gain ni
en perte.
Puis il se fit servir à déjeuner
dans sa cabine. Quant à voir la ville, il n'y pensait même
pas, étant de cette race d'Anglais qui font visiter par leur domestique
les pays qu'ils traversent.
Chapitre VIII
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DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PARLE UN
PEU PLUS PEUT-ÊTRE QU'IL NE CONVIENDRAIT
Fix avait en peu d'instants rejoint
sur le quai Passepartout, qui flânait et regardait, ne se croyant
pas, lui, obligé à ne point voir.
« Eh bien, mon ami, lui dit
Fix en l'abordant, votre passeport est-il visé ?
-- Ah ! c'est vous, monsieur, répondit
le Français. Bien obligé. Nous sommes parfaitement en règle.
-- Et vous regardez le pays ?
-- Oui, mais nous allons si vite
qu'il me semble que je voyage en rêve. Et comme cela, nous sommes
à Suez ?
-- A Suez.
-- En Égypte ?
-- En Égypte, parfaitement.
-- Et en Afrique ?
-- En Afrique.
-- En Afrique ! répéta
Passepartout. Je ne peux y croire. Figurez-vous, monsieur, que je m'imaginais
ne pas aller plus loin que Paris, et cette fameuse capitale, je l'ai revue
tout juste de sept heures vingt du matin à huit heures quarante,
entre la gare du Nord et la gare de Lyon, à travers les vitres d'un
fiacre et par une pluie battante ! Je le regrette ! J'aurais aimé
à revoir le Père-Lachaise et le Cirque des Champs-Élysées
!
-- Vous êtes donc bien pressé
? demanda l'inspecteur de police.
-- Moi, non, mais c'est mon maître.
A propos, il faut que j'achète des chaussettes et des chemises !
Nous sommes partis sans malles, avec un sac de nuit seulement.
-- Je vais vous conduire à
un bazar où vous trouverez tout ce qu'il faut.
-- Monsieur, répondit Passepartout,
vous êtes vraiment d'une complaisance !... »
Et tous deux se mirent en route.
Passepartout causait toujours.
« Surtout, dit-il, que je
prenne bien garde de ne pas manquer le bateau !
-- Vous avez le temps, répondit
Fix, il n'est encore que midi ! »
Passepartout tira sa grosse montre.
« Midi, dit-il. Allons donc
! il est neuf heures cinquante-deux minutes !
-- Votre montre retarde, répondit
Fix.
-- Ma montre ! Une montre de famille,
qui vient de mon arrière-grand-père ! Elle ne varie pas de
cinq minutes par an. C'est un vrai chronomètre !
-- Je vois ce que c'est, répondit
Fix. Vous avez gardé l'heure de Londres, qui retarde de deux heures
environ sur Suez. Il faut avoir soin de remettre votre montre au midi de
chaque pays.
-- Moi ! toucher à ma montre
! s'écria Passepartout, jamais !
-- Eh bien, elle ne sera plus d'accord
avec le soleil.
-- Tant pis pour le soleil, monsieur
! C'est lui qui aura tort ! »
Et le brave garçon remit
sa montre dans sou gousset avec un geste superbe.
Quelques instants après,
Fix lui disait :
« Vous avez donc quitté
Londres précipitamment ?
-- Je le crois bien ! Mercredi dernier,
à huit heures du soir, contre toutes ses habitudes, Mr. Fogg revint
de son cercle, et trois quarts d'heure après nous étions
partis.
-- Mais où va-t-il donc,
votre maître ?
-- Toujours devant lui ! Il fait
le tour du monde !
-- Le tour du monde ? s'écria
Fix.
-- Oui, en quatre-vingts jours !
Un pari, dit-il, mais, entre nous, je n'en crois rien. Cela n'aurait pas
le sens commun. Il y a autre chose.
-- Ah ! c'est un original, ce Mr.
Fogg ?
-- Je le crois.
-- Il est donc riche ?
-- Évidemment, et il emporte
une jolie somme avec lui, en bank-notes toutes neuves ! Et il n'épargne
pas l'argent en route ! Tenez ! il a promis une prime magnifique au mécanicien
du Mongolia, si nous arrivons à Bombay avec une belle avance !
-- Et vous le connaissez depuis
longtemps, votre maître ?
-- Moi ! répondit Passepartout,
je suis entré à son service le jour même de notre départ.
»
On s'imagine aisément l'effet
que ces réponses devaient produire sur l'esprit déjà
surexcité de l'inspecteur de police.
Ce départ précipité
de Londres, peu de temps après le vol, cette grosse somme emportée,
cette hâte d'arriver en des pays lointains, ce prétexte d'un
pari excentrique, tout confirmait et devait confirmer Fix dans ses idées.
Il fit encore parler le Français et acquit la certitude que ce garçon
ne connaissait aucunement son maître, que celui-ci vivait isolé
à Londres, qu'on le disait riche sans savoir l'origine de sa fortune,
que c'était un homme impénétrable, etc. Mais, en même
temps, Fix put tenir pour certain que Phileas Fogg ne débarquait
point à Suez, et qu'il allait réellement à Bombay.
« Est-ce loin Bombay ? demanda
Passepartout.
-- Assez loin, répondit l'agent.
Il vous faut encore une dizaine de jours de mer.
-- Et où prenez-vous Bombay
?
-- Dans l'Inde.
-- En Asie ?
-- Naturellement.
-- Diable ! C'est que je vais vous
dire... il y a une chose qui me tracasse... c'est mon bec !
-- Quel bec ?
-- Mon bec de gaz que j'ai oublié
d'éteindre et qui brûle à mon compte. Or, j'ai calculé
que j'en avais pour deux shillings par vingt-quatre heures, juste six pence
de plus que je ne gagne, et vous comprenez que pour peu que le voyage se
prolonge... »
Fix comprit-il l'affaire du gaz
? C'est peu probable. Il n'écoutait plus et prenait un parti. Le
Français et lui étaient arrivés au bazar. Fix laissa
son compagnon y faire ses emplettes, il lui recommanda de ne pas manquer
le départ du Mongolia, et il revint en toute hâte aux bureaux
de l'agent consulaire.
Fix, maintenant que sa conviction
était faite, avait repris tout son sang-froid.
« Monsieur, dit-il au consul,
je n'ai plus aucun doute. Je tiens mon homme. Il se fait passer pour un
excentrique qui veut faire le tour du monde en quatre-vingts jours.
-- Alors c'est un malin, répondit
le consul, et il compte revenir à Londres, après avoir dépisté
toutes les polices des deux continents !
-- Nous verrons bien, répondit
Fix.
-- Mais ne vous trompez-vous pas
? demanda encore une fois le consul.
-- Je ne me trompe pas.
-- Alors, pourquoi ce voleur a-t-il
tenu à faire constater par un visa son passage à Suez ?
-- Pourquoi ?... je n'en sais rien,
monsieur le consul, répondit le détective, mais écoutez-moi.
»
Et, en quelques mots, il rapporta
les points saillants de sa conversation avec le domestique dudit Fogg.
« En effet, dit le consul,
toutes les présomptions sont contre cet homme.
Et qu'allez-vous faire ?
-- Lancer une dépêche
à Londres avec demande instante de m'adresser un mandat d'arrestation
à Bombay, m'embarquer sur le Mongolia, filer mon voleur jusqu'aux
Indes, et là, sur cette terre anglaise, l'accoster poliment, mon
mandat à la main et la main sur l'épaule. »
Ces paroles prononcées froidement,
l'agent prit congé du consul et se rendit au bureau télégraphique.
De là, il lança au directeur de la police métropolitaine
cette dépêche que l'on connaît.
Un quart d'heure plus tard, Fix,
son léger bagage à la main, bien muni d'argent, d'ailleurs,
s'embarquait à bord du Mongolia, et bientôt le rapide steamer
filait à toute vapeur sur les eaux de la mer Rouge.
Chapitre IX
----------------
OÙ LA MER ROUGE ET LA MER
DES INDES SE MONTRENT PROPICES AUX DESSEINS DE PHILEAS FOGG
La distance entre Suez et Aden est
exactement de treize cent dix milles, et le cahier des charges de la Compagnie
alloue à ses paquebots un laps de temps de cent trente-huit heures
pour la franchir. Le Mongolia, dont les feux étaient activement
poussés, marchait de manière à devancer l'arrivée
réglementaire.
La plupart des passagers embarqués
à Brindisi avaient presque tous l'Inde pour destination. Les uns
se rendaient à Bombay, les autres à Calcutta, mais via Bombay,
car depuis qu'un chemin de fer traverse dans toute sa largeur la péninsule
indienne, il n'est plus nécessaire de doubler la pointe de Ceylan.
Parmi ces passagers du Mongolia,
on comptait divers fonctionnaires civils et des officiers de tout grade.
De ceux-ci, les uns appartenaient à l'armée britannique proprement
dite, les autres commandaient les troupes indigènes de cipayes,
tous chèrement appointés, même à présent
que le gouvernement s'est substitué aux droits et aux charges de
l'ancienne Compagnie des Indes : sous-lieutenants à 7 000 F, brigadiers
à 60 000, généraux à 100 000. [Le traitement
des fonctionnaires civils est encore plus élevé. Les simples
assistants, au premier degré de la hiérarchie, ont 12 000
francs ; les juges, 60 000 F; les présidents de cour, 250 000 F;
les gouverneurs, 300 000 F, et le gouverneur général, plus
de 600 000 F. (Note de l'auteur).]
On vivait donc bien à bord
du Mongolia, dans cette société de fonctionnaires, auxquels
se mêlaient quelques jeunes Anglais, qui, le million en poche, allaient
fonder au loin des comptoirs de commerce. Le « purser », l'homme
de confiance de la Compagnie, l'égal du capitaine à bord,
faisait somptueusement les choses. Au déjeuner du matin, au lunch
de deux heures, au dîner de cinq heures et demie, au souper de huit
heures, les tables pliaient sous les plats de viande fraîche et les
entremets fournis par la boucherie et les offices du paquebot. Les passagères
-- il y en avait quelques-unes -- changeaient de toilette deux fois par
jour. On faisait de la musique, on dansait même, quand la mer le
permettait.
Mais la mer Rouge est fort capricieuse
et trop souvent mauvaise, comme tous ces golfes étroits et longs.
Quand le vent soufflait soit de la côte d'Asie, soit de la côte
d'Afrique, le Mongolia, long fuseau à hélice, pris par le
travers, roulait épouvantablement. Les dames disparaissaient alors
; les pianos se taisaient ; chants et danses cessaient à la fois.
Et pourtant, malgré la rafale, malgré la houle, le paquebot,
poussé par sa puissante machine, courait sans retard vers le détroit
de Bab-el-Mandeb.
Que faisait Phileas Fogg pendant
ce temps ? On pourrait croire que, toujours inquiet et anxieux, il se préoccupait
des changements de vent nuisibles à la marche du navire, des mouvements
désordonnés de la houle qui risquaient d'occasionner un accident
à la machine, enfin de toutes les avaries possibles qui, en obligeant
le Mongolia à relâcher dans quelque port, auraient compromis
son voyage ?
Aucunement, ou tout au moins, si
ce gentleman songeait à ces éventualités, il n'en
laissait rien paraître. C'était toujours l'homme impassible,
le membre imperturbable du Reform-Club, qu'aucun incident ou accident ne
pouvait surprendre. Il ne paraissait pas plus ému que les chronomètres
du bord. On le voyait rarement sur le pont. Il s'inquiétait peu
d'observer cette mer Rouge, si féconde en souvenirs, ce théâtre
des premières scènes historiques de l'humanité. Il
ne venait pas reconnaître les curieuses villes semées sur
ses bords, et dont la pittoresque silhouette se découpait quelquefois
à l'horizon. Il ne rêvait même pas aux dangers de ce
golfe Arabique, dont les anciens historiens, Strabon, Arrien, Arthémidore,
Edrisi, ont toujours parlé avec épouvante, et sur lequel
les navigateurs ne se hasardaient jamais autrefois sans avoir consacré
leur voyage par des sacrifices propitiatoires.
Que faisait donc cet original, emprisonné
dans le Mongolia ? D'abord il faisait ses quatre repas par jour, sans que
jamais ni roulis ni tangage pussent détraquer une machine si merveilleusement
organisée. Puis il jouait au whist.
Oui ! il avait rencontré
des partenaires, aussi enragés que lui : un collecteur de taxes
qui se rendait à son poste à Goa, un ministre, le révérend
Décimus Smith, retournant à Bombay, et un brigadier général
de l'armée anglaise, qui rejoignait son corps à Bénarès.
Ces trois passagers avaient pour le whist la même passion que Mr.
Fogg, et ils jouaient pendant des heures entières, non moins silencieusement
que lui.
Quant à Passepartout, le
mal de mer n'avait aucune prise sur lui. Il occupait une cabine à
l'avant et mangeait, lui aussi, consciencieusement. Il faut dire que, décidément,
ce voyage, fait dans ces conditions, ne lui déplaisait plus. Il
en prenait son parti. Bien nourri, bien logé, il voyait du pays
et d'ailleurs il s'affirmait à lui-même que toute cette fantaisie
finirait à Bombay.
Le lendemain du départ de
Suez, le 10 octobre, ce ne fut pas sans un certain plaisir qu'il rencontra
sur le pont l'obligeant personnage auquel il s'était adressé
en débarquant en Égypte.
« Je ne me trompe pas, dit-il
en l'abordant avec son plus aimable sourire, c'est bien vous, monsieur,
qui m'avez si complaisamment servi de guide à Suez ?
-- En effet, répondit le
détective, je vous reconnais ! Vous êtes le domestique de
cet Anglais original...
-- Précisément, monsieur...
?
-- Fix.
-- Monsieur Fix, répondit
Passepartout. Enchanté de vous retrouver à bord. Et où
allez-vous donc ?
-- Mais, ainsi que vous, à
Bombay.
-- C'est au mieux ! Est-ce que vous
avez déjà fait ce voyage ?
-- Plusieurs fois, répondit
Fix. Je suis un agent de la Compagnie péninsulaire.
-- Alors vous connaissez l'Inde
?
-- Mais... oui..., répondit
Fix, qui ne voulait pas trop s'avancer.
-- Et c'est curieux, cette Inde-là
?
-- Très curieux ! Des mosquées,
des minarets, des temples, des fakirs, des pagodes, des tigres, des serpents,
des bayadères ! Mais il faut espérer que vous aurez le temps
de visiter le pays ?
-- Je l'espère, monsieur
Fix. Vous comprenez bien qu'il n'est pas permis à un homme sain
d'esprit de passer sa vie à sauter d'un paquebot dans un chemin
de fer et d'un chemin de fer dans un paquebot, sous prétexte de
faire le tour du monde en quatre-vingts jours ! Non. Toute cette gymnastique
cessera à Bombay, n'en doutez pas.
-- Et il se porte bien, Mr. Fogg
? demanda Fix du ton le plus naturel.
-- Très bien, monsieur Fix.
Moi aussi, d'ailleurs. Je mange comme un ogre qui serait à jeun.
C'est l'air de la mer.
-- Et votre maître, je ne
le vois jamais sur le pont.
-- Jamais. Il n'est pas curieux.
-- Savez-vous, monsieur Passepartout,
que ce prétendu voyage en quatre-vingts jours pourrait bien cacher
quelque mission secrète... une mission diplomatique, par exemple
!
-- Ma foi, monsieur Fix, je n'en
sais rien, je vous l'avoue, et, au fond, je ne donnerais pas une demi-couronne
pour le savoir. »
Depuis cette rencontre, Passepartout
et Fix causèrent souvent ensemble. L'inspecteur de police tenait
à se lier avec le domestique du sieur Fogg. Cela pouvait le servir
à l'occasion. Il lui offrait donc souvent, au bar-room du Mongolia,
quelques verres de whisky ou de pale-ale, que le brave garçon acceptait
sans cérémonie et rendait même pour ne pas être
en reste, -- trouvant, d'ailleurs, ce Fix un gentleman bien honnête.
Cependant le paquebot s'avançait
rapidement. Le 13, on eut connaissance de Moka, qui apparut dans sa ceinture
de murailles ruinées, au-dessus desquelles se détachaient
quelques dattiers verdoyants. Au loin, dans les montagnes, se développaient
de vastes champs de caféiers. Passepartout fut ravi de contempler
cette ville célèbre, et il trouva même qu'avec ces
murs circulaires et un fort démantelé qui se dessinait comme
une anse, elle ressemblait à une énorme demi-tasse.
Pendant la nuit suivante, le Mongolia
franchit le détroit de Bab-el-Mandeb, dont le nom arabe signifie
la Porte des Larmes, et le lendemain, 14, il faisait escale à Steamer-Point,
au nord-ouest de la rade d'Aden. C'est là qu'il devait se réapprovisionner
de combustible.
Grave et importante affaire que
cette alimentation du foyer des paquebots à de telles distances
des centres de production. Rien que pour la Compagnie péninsulaire,
c'est une dépense annuelle qui se chiffre par huit cent mille livres
(20 millions de francs). Il a fallu, en effet, établir des dépôts
en plusieurs ports, et, dans ces mers éloignées, le charbon
revient à quatre-vingts francs la tonne.
Le Mongolia avait encore seize cent
cinquante milles à faire avant d'atteindre Bombay, et il devait
rester quatre heures à Steamer-Point, afin de remplir ses soutes.
Mais ce retard ne pouvait nuire
en aucune façon au programme de Phileas Fogg. Il était prévu.
D'ailleurs le Mongolia, au lieu d'arriver à Aden le 15 octobre seulement
au matin, y entrait le 14 au soir. C'était un gain de quinze heures.
Mr. Fogg et son domestique descendirent
à terre. Le gentleman voulait faire viser son passeport. Fix le
suivit sans être remarqué. La formalité du visa accomplie,
Phileas Fogg revint à bord reprendre sa partie interrompue.
Passepartout, lui, flâna,
suivant sa coutume, au milieu de cette population de Somanlis, de Banians,
de Parsis, de Juifs, d'Arabes, d'Européens, composant les vingt-cinq
mille habitants d'Aden. Il admira les fortifications qui font de cette
ville le Gibraltar de la mer des Indes, et de magnifiques citernes auxquelles
travaillaient encore les ingénieurs anglais, deux mille ans après
les ingénieurs du roi Salomon.
« Très curieux, très
curieux ! se disait Passepartout en revenant à bord. Je m'aperçois
qu'il n'est pas inutile de voyager, si l'on veut voir du nouveau. »
A six heures du soir, le Mongolia
battait des branches de son hélice les eaux de la rade d'Aden et
courait bientôt sur la mer des Indes. Il lui était accordé
cent soixante-huit heures pour accomplir la traversée entre Aden
et Bombay. Du reste, cette mer indienne lui fut favorable. Le vent tenait
dans le nord-ouest. Les voiles vinrent en aide à la vapeur.
Le navire, mieux appuyé,
roula moins. Les passagères, en fraîches toilettes, reparurent
sur le pont. Les chants et les danses recommencèrent.
Le voyage s'accomplit donc dans
les meilleures conditions. Passepartout était enchanté de
l'aimable compagnon que le hasard lui avait procuré en la personne
de Fix.
Le dimanche 20 octobre, vers midi,
on eut connaissance de la côte indienne. Deux heures plus tard, le
pilote montait à bord du Mongolia. A l'horizon, un arrière-plan
de collines se profilait harmonieusement sur le fond du ciel. Bientôt,
les rangs de palmiers qui couvrent la ville se détachèrent
vivement. Le paquebot pénétra dans cette rade formée
par les îles Salcette, Colaba, Éléphanta, Butcher,
et à quatre heures et demie il accostait les quais de Bombay.
Phileas Fogg achevait alors le trente-troisième
robre de la journée, et son partenaire et lui, grâce à
une manoeuvre audacieuse, ayant fait les treize levées, terminèrent
cette belle traversée par un chelem admirable.
Le Mongolia ne devait arriver que
le 22 octobre à Bombay. Or, il y arrivait le 20. C'était
donc, depuis son départ de Londres, un gain de deux jours, que Phileas
Fogg inscrivit méthodiquement sur son itinéraire à
la colonne des bénéfices.
Chapitre X
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OÙ PASSEPARTOUT EST TROP HEUREUX
D'EN ÊTRE QUITTE EN PERDANT SA CHAUSSURE
Personne n'ignore que l'Inde -- ce
grand triangle renversé dont la base est au nord et la pointe au
sud -- comprend une superficie de quatorze cent mille milles carrés,
sur laquelle est inégalement répandue une population de cent
quatre-vingts millions d'habitants. Le gouvernement britannique exerce
une domination réelle sur une certaine partie de cet immense pays.
Il entretient un gouverneur général à Calcutta, des
gouverneurs à Madras, à Bombay, au Bengale, et un lieutenant-gouverneur
à Agra.
Mais l'Inde anglaise proprement
dite ne compte qu'une superficie de sept cent mille milles carrés
et une population de cent à cent dix millions d'habitants. C'est
assez dire qu'une notable partie du territoire échappe encore à
l'autorité de la reine ; et, en effet, chez certains rajahs de l'intérieur,
farouches et terribles, l'indépendance indoue est encore absolue.
Depuis 1756 -- époque à
laquelle fut fondé le premier établissement anglais sur l'emplacement
aujourd'hui occupé par la ville de Madras -- jusqu'à cette
année dans laquelle éclata la grande insurrection des cipayes,
la célèbre Compagnie des Indes fut toute-puissante. Elle
s'annexait peu à peu les diverses provinces, achetées aux
rajahs au prix de rentes qu'elle payait peu ou point ; elle nommait son
gouverneur général et tous ses employés civils ou
militaires ; mais maintenant elle n'existe plus, et les possessions anglaises
de l'Inde relèvent directement de la couronne.
Aussi l'aspect, les moeurs, les
divisions ethnographiques de la péninsule tendent à se modifier
chaque jour. Autrefois, on y voyageait par tous les antiques moyens de
transport, à pied, à cheval, en charrette, en brouette, en
palanquin, à dos d'homme, en coach, etc. Maintenant, des steamboats
parcourent à grande vitesse l'Indus, le Gange, et un chemin de fer,
qui traverse l'Inde dans toute sa largeur en se ramifiant sur son parcours,
met Bombay à trois jours seulement de Calcutta.
Le tracé de ce chemin de
fer ne suit pas la ligne droite à travers l'Inde. La distance à
vol d'oiseau n'est que de mille à onze cents milles, et des trains,
animés d'une vitesse moyenne seulement, n'emploieraient pas trois
jours à la franchir ; mais cette distance est accrue d'un tiers,
au moins, par la corde que décrit le railway en s'élevant
jusqu'à Allahabad dans le nord de la péninsule.
Voici, en somme, le tracé
à grands points du « Great Indian peninsular railway ».
En quittant l'île de Bombay, il traverse Salcette, saute sur le continent
en face de Tannah, franchit la chaîne des Ghâtes-Occidentales,
court au nord-est jusqu'à Burhampour, sillonne le territoire à
peu près indépendant du Bundelkund, s'élève
jusqu'à Allahabad, s'infléchit vers l'est, rencontre le Gange
à Bénarès, s'en écarte légèrement,
et, redescendant au sud-est par Burdivan et la ville française de
Chandernagor, il fait tête de ligne à Calcutta.
C'était à quatre heures
et demie du soir que les passagers du Mongolia avaient débarqué
à Bombay, et le train de Calcutta partait à huit heures précises.
Mr. Fogg prit donc congé
de ses partenaires, quitta le paquebot, donna à son domestique le
détail de quelques emplettes à faire, lui recommanda expressément
de se trouver avant huit heures à la gare, et, de son pas régulier
qui battait la seconde comme le pendule d'une horloge astronomique, il
se dirigea vers le bureau des passeports.
Ainsi donc, des merveilles de Bombay,
il ne songeait à rien voir, ni l'hôtel de ville, ni la magnifique
bibliothèque, ni les forts, ni les docks, ni le marché au
coton, ni les bazars, ni les mosquées, ni les synagogues, ni les
églises arméniennes, ni la splendide pagode de Malebar-Hill,
ornée de deux tours polygones. Il ne contemplerait ni les chefs-d'oeuvre
d'Éléphanta, ni ses mystérieux hypogées, cachés
au sud-est de la rade, ni les grottes Kanhérie de l'île Salcette,
ces admirables restes de l'architecture bouddhiste !
Non ! rien. En sortant du bureau
des passeports, Phileas Fogg se rendit tranquillement à la gare,
et là il se fit servir à dîner. Entre autres mets,
le maître d'hôtel crut devoir lui recommander une certaine
gibelotte de « lapin du pays », dont il lui dit merveille.
Phileas Fogg accepta la gibelotte
et la goûta consciencieusement ; mais, en dépit de sa sauce
épicée, il la trouva détestable.
Il sonna le maître d'hôtel.
« Monsieur, lui dit-il en
le regardant fixement, c'est du lapin, cela ?
-- Oui, mylord, répondit
effrontément le drôle, du lapin des jungles.
-- Et ce lapin-là n'a pas
miaulé quand on l'a tué ?
-- Miaulé ! Oh ! mylord !
un lapin ! Je vous jure...
-- Monsieur le maître d'hôtel,
reprit froidement Mr. Fogg, ne jurez pas et rappelez-vous ceci : autrefois,
dans l'Inde, les chats étaient considérés comme des
animaux sacrés. C'était le bon temps.
-- Pour les chats, mylord ?
-- Et peut-être aussi pour
les voyageurs ! »
Cette observation faite, Mr. Fogg
continua tranquillement à dîner.
Quelques instants après Mr.
Fogg, l'agent Fix avait, lui aussi, débarqué du Mongolia
et couru chez le directeur de la police de Bombay. Il fit reconnaître
sa qualité de détective, la mission dont il était
chargé, sa situation vis-à-vis de l'auteur présumé
du vol. Avait-on reçu de Londres un mandat d'arrêt ?... On
n'avait rien reçu. Et, en effet, le mandat, parti après Fogg,
ne pouvait être encore arrivé.
Fix resta fort décontenancé.
Il voulut obtenir du directeur un ordre d'arrestation contre le sieur Fogg.
Le directeur refusa. L'affaire regardait l'administration métropolitaine,
et celle-ci seule pouvait légalement délivrer un mandat.
Cette sévérité de principes, cette observance rigoureuse
de la légalité est parfaitement explicable avec les moeurs
anglaises, qui, en matière de liberté individuelle, n'admettent
aucun arbitraire.
Fix n'insista pas et comprit qu'il
devait se résigner à attendre son mandat. Mais il résolut
de ne point perdre de vue son impénétrable coquin, pendant
tout le temps que celui-ci demeurerait à Bombay. Il ne doutait pas
que Phileas Fogg n'y séjournât, et, on le sait, c'était
aussi la conviction de Passepartout, -- ce qui laisserait au mandat d'arrêt
le temps d'arriver.
Mais depuis les derniers ordres
que lui avait donnés son maître en quittant le Mongolia, Passepartout
avait bien compris qu'il en serait de Bombay comme de Suez et de Paris,
que le voyage ne finirait pas ici, qu'il se poursuivrait au moins jusqu'à
Calcutta, et peut-être plus loin. Et il commença à
se demander si ce pari de Mr. Fogg n'était pas absolument sérieux,
et si la fatalité ne l'entraînait pas, lui qui voulait vivre
en repos, à accomplir le tour du monde en quatre-vingts jours !
En attendant, et après avoir
fait acquisition de quelques chemises et chaussettes, il se promenait dans
les rues de Bombay. Il y avait grand concours de populaire, et, au milieu
d'Européens de toutes nationalités, des Persans à
bonnets pointus, des Bunhyas à turbans ronds, des Sindes à
bonnets carrés, des Arméniens en longues robes, des Parsis
à mitre noire. C'était précisément une fête
célébrée par ces Parsis ou Guèbres, descendants
directs des sectateurs de Zoroastre, qui sont les plus industrieux, les
plus civilisés, les plus intelligents, les plus austères
des Indous, -- race à laquelle appartiennent actuellement les riches
négociants indigènes de Bombay. Ce jour-là, ils célébraient
une sorte de carnaval religieux, avec processions et divertissements, dans
lesquels figuraient des bayadères vêtues de gazes roses brochées
d'or et d'argent, qui, au son des violes et au bruit des tam-tams, dansaient
merveilleusement, et avec une décence parfaite, d'ailleurs.
Si Passepartout regardait ces curieuses
cérémonies, si ses yeux et ses oreilles s'ouvraient démesurément
pour voir et entendre, si son air, sa physionomie était bien celle
du « booby » le plus neuf qu'on pût imaginer, il est
superflu d'y insister ici.
Malheureusement pour lui et pour
son maître, dont il risqua de compromettre le voyage, sa curiosité
l'entraîna plus loin qu'il ne convenait.
En effet, après avoir entrevu
ce carnaval parsi, Passepartout se dirigeait vers la gare, quand, passant
devant l'admirable pagode de Malebar-Hill, il eut la malencontreuse idée
d'en visiter l'intérieur.
Il ignorait deux choses : d'abord
que l'entrée de certaines pagodes indoues est formellement interdite
aux chrétiens, et ensuite que les croyants eux-mêmes ne peuvent
y pénétrer sans avoir laissé leurs chaussures à
la porte. Il faut remarquer ici que, par raison de saine politique, le
gouvernement anglais, respectant et faisant respecter jusque dans ses plus
insignifiants détails la religion du pays, punit sévèrement
quiconque en viole les pratiques.
Passepartout, entré là,
sans penser à mal, comme un simple touriste, admirait, à
l'intérieur de Malebar-Hill, ce clinquant éblouissant de
l'ornementation brahmanique, quand soudain il fut renversé sur les
dalles sacrées. Trois prêtres, le regard plein de fureur,
se précipitèrent sur lui, arrachèrent ses souliers
et
ses chaussettes, et commencèrent à le rouer de coups, en
proférant des cris sauvages.
Le Français, vigoureux et
agile, se releva vivement. D'un coup de poing et d'un coup de pied, il
renversa deux de ses adversaires, fort empêtrés dans leurs
longues robes, et, s'élançant hors de la pagode de toute
la vitesse de ses jambes, il eut bientôt distancé le troisième
Indou, qui s'était jeté sur ses traces, en ameutant la foule.
A huit heures moins cinq, quelques
minutes seulement avant le départ du train, sans chapeau, pieds
nus, ayant perdu dans la bagarre le paquet contenant ses emplettes, Passepartout
arrivait à la gare du chemin de fer.
Fix était là, sur
le quai d'embarquement. Ayant suivi le sieur Fogg à la gare, il
avait compris que ce coquin allait quitter Bombay. Son parti fut aussitôt
pris de l'accompagner jusqu'à Calcutta et plus loin s'il le fallait.
Passepartout ne vit pas Fix, qui se tenait dans l'ombre, mais Fix entendit
le récit de ses aventures, que Passepartout narra en peu de mots
à son maître.
« J'espère que cela
ne vous arrivera plus », répondit simplement Phileas Fogg,
en prenant place dans un des wagons du train.
Le pauvre garçon, pieds nus
et tout déconfit, suivit son maître sans mot dire.
Fix allait monter dans un wagon
séparé, quand une pensée le retint et modifia subitement
son projet de départ.
« Non, je reste, se dit-il.
Un délit commis sur le territoire indien... Je tiens mon homme.
»
En ce moment, la locomotive lança
un vigoureux sifflet, et le train disparut dans la nuit.
ChapitreXI
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OÙ PHILEAS FOGG ACHÈTE
UNE MONTURE A UN PRIX FABULEUX
Le train était parti à
l'heure réglementaire. Il emportait un certain nombre de voyageurs,
quelques officiers, des fonctionnaires civils et des négociants
en opium et en indigo, que leur commerce appelait dans la partie orientale
de la péninsule.
Passepartout occupait le même
compartiment que son maître. Un troisième voyageur se trouvait
placé dans le coin opposé.
C'était le brigadier général,
Sir Francis Cromarty, l'un des partenaires de Mr. Fogg pendant la traversée
de Suez à Bombay, qui rejoignait ses troupes cantonnées auprès
de Bénarès.
Sir Francis Cromarty, grand, blond,
âgé de cinquante ans environ, qui s'était fort distingué
pendant la dernière révolte des cipayes, eût véritablement
mérité la qualification d'indigène. Depuis son jeune
âge, il habitait l'Inde et n'avait fait que de rares apparitions
dans son pays natal. C'était un homme instruit, qui aurait volontiers
donné des renseignements sur les coutumes, l'histoire, l'organisation
du pays indou, si Phileas Fogg eût été homme à
les demander. Mais ce gentleman ne demandait rien. Il ne voyageait pas,
il décrivait une circonférence. C'était un corps grave,
parcourant une orbite autour du globe terrestre, suivant les lois de la
mécanique rationnelle. En ce moment, il refaisait dans son esprit
le calcul des heures dépensées depuis son départ de
Londres, et il se fût frotté les mains, s'il eût été
dans sa nature de faire un mouvement inutile.
Sir Francis Cromarty n'était
pas sans avoir reconnu l'originalité de son compagnon de route,
bien qu'il ne l'eût étudié que les cartes à
la main et entre deux robres. Il était donc fondé à
se demander si un coeur humain battait sous cette froide enveloppe, si
Phileas Fogg avait une âme sensible aux beautés de la nature,
aux aspirations morales. Pour lui, cela faisait question. De tous les originaux
que le brigadier général avait rencontrés, aucun n'était
comparable à ce produit des sciences exactes.
Phileas Fogg n'avait point caché
à Sir Francis Cromarty son projet de voyage autour du monde, ni
dans quelles conditions il l'opérait. Le brigadier général
ne vit dans ce pari qu'une excentricité sans but utile et à
laquelle manquerait nécessairement le transire benefaciendo qui
doit guider tout homme raisonnable. Au train dont marchait le bizarre gentleman,
il passerait évidemment sans « rien faire », ni pour
lui, ni pour les autres.
Une heure après avoir quitté
Bombay, le train, franchissant les viaducs, avait traversé l'île
Salcette et courait sur le continent. A la station de Callyan, il laissa
sur la droite l'embranchement qui, par Kandallah et Pounah, descend vers
le sud-est de l'Inde, et il gagna la station de Pauwell. A ce point, il
s'engagea dans les montagnes très ramifiées des Ghâtes-Occidentales,
chaînes à base de trapp et de basalte, dont les plus hauts
sommets sont couverts de bois épais.
De temps à autre, Sir Francis
Cromarty et Phileas Fogg échangeaient quelques paroles, et, à
ce moment, le brigadier général, relevant une conversation
qui tombait souvent, dit :
« Il y a quelques années,
monsieur Fogg, vous auriez éprouvé en cet endroit un retard
qui eût probablement compromis votre itinéraire.
-- Pourquoi cela, Sir Francis ?
-- Parce que le chemin de fer s'arrêtait
à la base de ces montagnes, qu'il fallait traverser en palanquin
ou à dos de poney jusqu'à la station de Kandallah, située
sur le versant opposé.
-- Ce retard n'eût aucunement
dérangé l'économie de mon programme, répondit
Mr. Fogg. Je ne suis pas sans avoir prévu l'éventualité
de certains obstacles.
-- Cependant, monsieur Fogg, reprit
le brigadier général, vous risquiez d'avoir une fort mauvaise
affaire sur les bras avec l'aventure de ce garçon. »
Passepartout, les pieds entortillés
dans sa couverture de voyage, dormait profondément et ne rêvait
guère que l'on parlât de lui.
« Le gouvernement anglais
est extrêmement sévère et avec raison pour ce genre
de délit, reprit Sir Francis Cromarty. Il tient par-dessus tout
à ce que l'on respecte les coutumes religieuses des Indous, et si
votre domestique eût été pris...
-- Eh bien, s'il eût été
pris, Sir Francis, répondit Mr. Fogg, il aurait été
condamné, il aurait subi sa peine, et puis il serait revenu tranquillement
en Europe. Je ne vois pas en quoi cette affaire eût pu retarder son
maître ! »
Et, là-dessus, la conversation
retomba. Pendant la nuit, le train franchit les Ghâtes, passa à
Nassik, et le lendemain, 21 octobre, il s'élançait à
travers un pays relativement plat, formé par le territoire du Khandeish.
La campagne, bien cultivée, était semée de bourgades,
au-dessus desquelles le minaret de la pagode remplaçait le clocher
de l'église européenne. De nombreux petits cours d'eau, la
plupart affluents ou sous-affluents du Godavery, irriguaient cette contrée
fertile.
Passepartout, réveillé,
regardait, et ne pouvait croire qu'il traversait le pays des Indous dans
un train du « Great peninsular railway ». Cela lui paraissait
invraisemblable. Et cependant rien de plus réel ! La locomotive,
dirigée par le bras d'un mécanicien anglais et chauffée
de houille anglaise, lançait sa fumée sur les plantations
de caféiers, de muscadiers, de girofliers, de poivriers rouges.
La vapeur se contournait en spirales autour des groupes de palmiers, entre
lesquels apparaissaient de pittoresques bungalows, quelques viharis, sortes
de monastères abandonnés, et des temples merveilleux qu'enrichissait
l'inépuisable ornementation de l'architecture indienne. Puis, d'immenses
étendues de terrain se dessinaient à perte de vue, des jungles
où ne manquaient ni les serpents ni les tigres qu'épouvantaient
les hennissements du train, et enfin des forêts, fendues par le tracé
de la voie, encore hantées d'éléphants, qui, d'un
oeil pensif, regardaient passer le convoi échevelé.
Pendant cette matinée, au-delà
de la station de Malligaum, les voyageurs traversèrent ce territoire
funeste, qui fut si souvent ensanglanté par les sectateurs de la
déesse Kâli. Non loin s'élevaient Ellora et ses pagodes
admirables, non loin la célèbre Aurungabad, la capitale du
farouche Aureng-Zeb, maintenant simple chef-lieu de l'une des provinces
détachées du royaume du Nizam. C'était sur cette contrée
que Feringhea, le chef des Thugs, le roi des Étrangleurs, exerçait
sa domination. Ces assassins, unis dans une association insaisissable,
étranglaient, en l'honneur de la déesse de la Mort, des victimes
de tout âge, sans jamais verser de sang, et il fut un temps où
l'on ne pouvait fouiller un endroit quelconque de ce sol sans y trouver
un cadavre. Le gouvernement anglais a bien pu empêcher ces meurtres
dans une notable proportion, mais l'épouvantable association existe
toujours et fonctionne encore.
A midi et demi, le train s'arrêta
à la station de Burhampour, et Passepartout put s'y procurer à
prix d'or une paire de babouches, agrémentées de perles fausses,
qu'il chaussa avec un sentiment d'évidente vanité.
Les voyageurs déjeunèrent
rapidement, et repartirent pour la station d'Assurghur, après avoir
un instant côtoyé la rive du Tapty, petit fleuve qui va se
jeter dans le golfe de Cambaye, près de Surate.
Il est opportun de faire connaître
quelles pensées occupaient alors l'esprit de Passepartout. Jusqu'à
son arrivée à Bombay, il avait cru et pu croire que ces choses
en resteraient là. Mais maintenant, depuis qu'il filait à
toute vapeur à travers l'Inde, un revirement s'était fait
dans son esprit. Son naturel lui revenait au galop. Il retrouvait les idées
fantaisistes de sa jeunesse, il prenait au sérieux les projets de
son maître, il croyait à la réalité du pari,
conséquemment à ce tour du monde et à ce maximum de
temps, qu'il ne fallait pas dépasser. Déjà même,
il s'inquiétait des retards possibles, des accidents qui pouvaient
survenir en route. Il se sentait comme intéressé dans cette
gageure, et tremblait à la pensée qu'il avait pu la compromettre
la veille par son impardonnable badauderie. Aussi, beaucoup moins flegmatique
que Mr. Fogg, il était beaucoup plus inquiet. Il comptait et recomptait
les jours écoulés, maudissait les haltes du train, l'accusait
de lenteur et blâmait in petto Mr. Fogg de n'avoir pas promis une
prime au mécanicien. Il ne savait pas, le brave garçon, que
ce qui était possible sur un paquebot ne l'était plus sur
un chemin de fer, dont la vitesse est réglementée.
Vers le soir, on s'engagea dans
les défilés des montagnes de Sutpour, qui séparent
le territoire du Khandeish de celui du Bundelkund.
Le lendemain, 22 octobre, sur une
question de Sir Francis Cromarty, Passepartout, ayant consulté sa
montre, répondit qu'il était trois heures du matin. Et, en
effet, cette fameuse montre, toujours réglée sur le méridien
de Greenwich, qui se trouvait à près de soixante-dix-sept
degrés dans l'ouest, devait retarder et retardait en effet de quatre
heures.
Sir Francis rectifia donc l'heure
donnée par Passepartout, auquel il fit la même observation
que celui-ci avait déjà reçue de la part de Fix. Il
essaya de lui faire comprendre qu'il devait se régler sur chaque
nouveau méridien, et que, puisqu'il marchait constamment vers l'est,
c'est-à-dire au-devant du soleil, les jours étaient plus
courts d'autant de fois quatre minutes qu'il y avait de degrés parcourus.
Ce fut inutile. Que l'entêté garçon eût compris
ou non l'observation du brigadier général, il s'obstina à
ne pas avancer sa montre, qu'il maintint invariablement à l'heure
de Londres. Innocente manie, d'ailleurs, et qui ne pouvait nuire à
personne.
A huit heures du matin et à
quinze milles en avant de la station de Rothal, le train s'arrêta
au milieu d'une vaste clairière, bordée de quelques bungalows
et de cabanes d'ouvriers. Le conducteur du train passa devant la ligne
des wagons en disant :
« Les voyageurs descendent
ici. »
Phileas Fogg regarda Sir Francis
Cromarty, qui parut ne rien comprendre à cette halte au milieu d'une
forêt de tamarins et de khajours.
Passepartout, non moins surpris,
s'élança sur la voie et revint presque aussitôt, s'écriant
:
« Monsieur, plus de chemin
de fer !
-- Que voulez-vous dire ? demanda
Sir Francis Cromarty.
-- Je veux dire que le train ne
continue pas ! »
Le brigadier général
descendit aussitôt de wagon. Phileas Fogg le suivit, sans se presser.
Tous deux s'adressèrent au conducteur :
« Où sommes-nous ?
demanda Sir Francis Cromarty.
-- Au hameau de Kholby, répondit
le conducteur.
-- Nous nous arrêtons ici
?
-- Sans doute. Le chemin de fer
n'est point achevé...
-- Comment ! il n'est point achevé
?
-- Non ! il y a encore un tronçon
d'une cinquantaine de milles à établir entre ce point et
Allahabad, où la voie reprend.
-- Les journaux ont pourtant annoncé
l'ouverture complète du railway !
-- Que voulez-vous, mon officier,
les journaux se sont trompés.
-- Et vous donnez des billets de
Bombay à Calcutta ! reprit Sir Francis Cromarty, qui commençait
à s'échauffer.
-- Sans doute, répondit le
conducteur, mais les voyageurs savent bien qu'ils doivent se faire transporter
de Kholby jusqu'à Allahabad. »
Sir Francis Cromarty était
furieux. Passepartout eût volontiers assommé le conducteur,
qui n'en pouvait mais. Il n'osait regarder son maître.
« Sir Francis, dit simplement
Mr. Fogg, nous allons, si vous le voulez bien, aviser au moyen de gagner
Allahabad.
-- Monsieur Fogg, il s'agit ici
d'un retard absolument préjudiciable à vos intérêts
?
-- Non, Sir Francis, cela était
prévu.
-- Quoi ! vous saviez que la voie...
-- En aucune façon, mais
je savais qu'un obstacle quelconque surgirait tôt ou tard sur ma
route. Or, rien n'est compromis. J'ai deux jours d'avance à sacrifier.
Il y a un steamer qui part de Calcutta pour Hong-Kong le 25 à midi.
Nous ne sommes qu'au 22, et nous arriverons à temps à Calcutta.
»
Il n'y avait rien à dire
à une réponse faite avec une si complète assurance.
Il n'était que trop vrai
que les travaux du chemin de fer s'arrêtaient à ce point.
Les journaux sont comme certaines montres qui ont la manie d'avancer, et
ils avaient prématurément annoncé l'achèvement
de la ligne. La plupart des voyageurs connaissaient cette interruption
de la voie, et, en descendant du train, ils s'étaient emparés
des véhicules de toutes sortes que possédait la bourgade,
palkigharis à quatre roues, charrettes traînées par
des zébus, sortes de boeufs à bosses, chars de voyage ressemblant
à des pagodes ambulantes, palanquins, poneys, etc. Aussi Mr. Fogg
et Sir Francis Cromarty, après avoir cherché dans toute la
bourgade, revinrent-ils sans avoir rien trouvé.
« J'irai à pied »,
dit Phileas Fogg.
Passepartout qui rejoignait alors
son maître, fit une grimace significative, en considérant
ses magnifiques mais insuffisantes babouches. Fort heureusement il avait
été de son côté à la découverte,
et en hésitant un peu :
« Monsieur, dit-il, je crois
que j'ai trouvé un moyen de transport.
-- Lequel ?
-- Un éléphant ! Un
éléphant qui appartient à un Indien logé à
cent pas d'ici.
-- Allons voir l'éléphant
», répondit Mr. Fogg.
Cinq minutes plus tard, Phileas
Fogg, Sir Francis Cromarty et Passepartout arrivaient près d'une
hutte qui attenait à un enclos fermé de hautes palissades.
Dans la hutte, il y avait un Indien, et dans l'enclos, un éléphant.
Sur leur demande, l'Indien introduisit Mr. Fogg et ses deux compagnons
dans l'enclos.
Là, ils se trouvèrent
en présence d'un animal, à demi domestiqué, que son
propriétaire élevait, non pour en faire une bête de
somme, mais une bête de combat. Dans ce but, il avait commencé
à modifier le caractère naturellement doux de l'animal, de
façon à le conduire graduellement à ce paroxysme de
rage appelé « mutsh » dans la langue indoue, et cela,
en le nourrissant pendant trois mois de sucre et de beurre. Ce traitement
peut paraître impropre à donner un tel résultat, mais
il n'en est pas moins employé avec succès par les éleveurs.
Très heureusement pour Mr. Fogg, l'éléphant en question
venait à peine d'être mis à ce régime, et le
« mutsh » ne s'était point encore déclaré.
Kiouni -- c'était le nom
de la bête -- pouvait, comme tous ses congénères, fournir
pendant longtemps une marche rapide, et, à défaut d'autre
monture, Phileas Fogg résolut de l'employer.
Mais les éléphants
sont chers dans l'Inde, où ils commencent à devenir rares.
Les mâles, qui seuls conviennent aux luttes des cirques, sont extrêmement
recherchés. Ces animaux ne se reproduisent que rarement, quand ils
sont réduits à l'état de domesticité, de telle
sorte qu'on ne peut s'en procurer que par la chasse. Aussi sont-ils l'objet
de soins extrêmes, et lorsque Mr. Fogg demanda à l'Indien
s'il voulait lui louer son éléphant, l'Indien refusa net.
Fogg insista et offrit de la bête
un prix excessif, dix livres (250 F) l'heure. Refus. Vingt livres ? Refus
encore. Quarante livres ? Refus toujours. Passepartout bondissait à
chaque surenchère. Mais l'Indien ne se laissait pas tenter.
La somme était belle, cependant.
En admettant que l'éléphant employât quinze heures
à se rendre à Allahabad, c'était six cents livres
(15 000 F) qu'il rapporterait à son propriétaire.
Phileas Fogg, sans s'animer en aucune
façon, proposa alors à l'Indien de lui acheter sa bête
et lui en offrit tout d'abord mille livres (25 000 F).
L'Indien ne voulait pas vendre !
Peut-être le drôle flairait-il une magnifique affaire.
Sir Francis Cromarty prit Mr. Fogg
à part et l'engagea à réfléchir avant d'aller
plus loin. Phileas Fogg répondit à son compagnon qu'il n'avait
pas l'habitude d'agir sans réflexion, qu'il s'agissait en fin de
compte d'un pari de vingt mille livres, que cet éléphant
lui était nécessaire, et que, dût-il le payer vingt
fois sa valeur, il aurait cet éléphant.
Mr. Fogg revint trouver l'Indien,
dont les petits yeux, allumés par la convoitise, laissaient bien
voir que pour lui ce n'était qu'une question de prix. Phileas Fogg
offrit successivement douze cents livres, puis quinze cents, puis dix-huit
cents, enfin deux mille (50 000 F). Passepartout, si rouge d'ordinaire,
était pâle d'émotion.
A deux mille livres, l'Indien se
rendit.
« Par mes babouches, s'écria
Passepartout, voilà qui met à un beau prix la viande d'éléphant
! »
L'affaire conclue, il ne s'agissait
plus que de trouver un guide. Ce fut plus facile. Un jeune Parsi, à
la figure intelligente, offrit ses services. Mr. Fogg accepta et lui promit
une forte rémunération, qui ne pouvait que doubler son intelligence.
L'éléphant fut amené
et équipé sans retard. Le Parsi connaissait parfaitement
le métier de « mahout » ou cornac. Il couvrit d'une
sorte de housse le dos de l'éléphant et disposa, de chaque
côté sur ses flancs, deux espèces de cacolets assez
peu confortables.
Phileas Fogg paya l'Indien en bank-notes
qui furent extraites du fameux sac. Il semblait vraiment qu'on les tirât
des entrailles de Passepartout. Puis Mr. Fogg offrit à Sir Francis
Cromarty de le transporter à la station d'Allahabad. Le brigadier
général accepta. Un voyageur de plus n'était pas pour
fatiguer le gigantesque animal.
Des vivres furent achetées
à Kholby. Sir Francis Cromarty prit place dans l'un des cacolets,
Phileas Fogg dans l'autre. Passepartout se mit à califourchon sur
la housse entre son maître et le brigadier général.
Le Parsi se jucha sur le cou de l'éléphant, et à neuf
heures l'animal, quittant la bourgade, s'enfonçait par le plus court
dans l'épaisse forêt de lataniers.
Chapitre XII
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OÙ PHILEAS FOGG ET SES COMPAGNONS
S'AVENTURENT A TRAVERS LES FORÊTS DE L'INDE ET CE QUI S'ENSUIT
Le guide, afin d'abréger la
distance à parcourir, laissa sur sa droite le tracé de la
voie dont les travaux étaient en cours d'exécution. Ce tracé,
très contrarié par les capricieuses ramifications des monts
Vindhias, ne suivait pas le plus court chemin, que Phileas Fogg avait intérêt
à prendre. Le Parsi, très familiarisé avec les routes
et sentiers du pays, prétendait gagner une vingtaine de milles en
coupant à travers la forêt, et on s'en rapporta à lui.
Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty,
enfouis jusqu'au cou dans leurs cacolets, étaient fort secoués
par le trot raide de l'éléphant, auquel son mahout imprimait
une allure rapide. Mais ils enduraient la situation avec le flegme le plus
britannique, causant peu d'ailleurs, et se voyant à peine l'un l'autre.
Quant à Passepartout, posté
sur le dos de la bête et directement soumis aux coups et aux contrecoups,
il se gardait bien, sur une recommandation de son maître, de tenir
sa langue entre ses dents, car elle eût été coupée
net. Le brave garçon, tantôt lancé sur le cou de l'éléphant,
tantôt rejeté sur la croupe, faisait de la voltige, comme
un clown sur un tremplin. Mais il plaisantait, il riait au milieu de ses
sauts de carpe, et, de temps en temps, il tirait de son sac un morceau
de sucre, que l'intelligent Kiouni prenait du bout de sa trompe, sans interrompre
un instant son trot régulier.
Après deux heures de marche,
le guide arrêta l'éléphant et lui donna une heure de
repos. L'animal dévora des branchages et des arbrisseaux, après
s'être d'abord désaltéré à une mare voisine.
Sir Francis Cromarty ne se plaignit pas de cette halte. Il était
brisé. Mr. Fogg paraissait être aussi dispos que s'il fût
sorti de son lit.
« Mais il est donc de fer
! dit le brigadier général en le regardant avec admiration.
-- De fer forgé »,
répondit Passepartout, qui s'occupa de préparer un déjeuner
sommaire.
A midi, le guide donna le signal
du départ. Le pays prit bientôt un aspect très sauvage.
Aux grandes forêts succédèrent des taillis de tamarins
et de palmiers nains, puis de vastes plaines arides, hérissées
de maigres arbrisseaux et semées de gros blocs de syénites.
Toute cette partie du haut Bundelkund, peu fréquentée des
voyageurs, est habitée par une population fanatique, endurcie dans
les pratiques les plus terribles de la religion indoue. La domination des
Anglais n'a pu s'établir régulièrement sur un territoire
soumis à l'influence des rajahs, qu'il eût été
difficile d'atteindre dans leurs inaccessibles retraites des Vindhias.
Plusieurs fois, on aperçut
des bandes d'Indiens farouches, qui faisaient un geste de colère
en voyant passer le rapide quadrupède. D'ailleurs, le Parsi les
évitait autant que possible, les tenant pour des gens de mauvaise
rencontre. On vit peu d'animaux pendant cette journée, à
peine quelques singes, qui fuyaient avec mille contorsions et grimaces
dont s'amusait fort Passepartout.
Une pensée au milieu de bien
d'autres inquiétait ce garçon. Qu'est-ce que Mr. Fogg ferait
de l'éléphant, quand il serait arrivé à la
station d'Allahabad ? L'emmènerait-il ? Impossible ! Le prix du
transport ajouté au prix d'acquisition en ferait un animal ruineux.
Le vendrait-on, le rendrait-on à la liberté ? Cette estimable
bête méritait bien qu'on eût des égards pour
elle. Si, par hasard, Mr. Fogg lui en faisait cadeau, à lui, Passepartout,
il en serait très embarrassé. Cela ne laissait pas de le
préoccuper.
A huit heures du soir, la principale
chaîne des Vindhias avait été franchie, et les voyageurs
firent halte au pied du versant septentrional, dans un bungalow en ruine.
La distance parcourue pendant cette
journée était d'environ vingt-cinq milles, et il en restait
autant à faire pour atteindre la station d'Allahabad.
La nuit était froide. A l'intérieur
du bungalow, le Parsi alluma un feu de branches sèches, dont la
chaleur fut très appréciée. Le souper se composa des
provisions achetées à Kholby. Les voyageurs mangèrent
en gens harassés et moulus. La conversation, qui commença
par quelques phrases entrecoupées, se termina bientôt par
des ronflements sonores. Le guide veilla près de Kiouni, qui s'endormit
debout, appuyé au tronc d'un gros arbre.
Nul incident ne signala cette nuit.
Quelques rugissements de guépards et de panthères troublèrent
parfois le silence, mêlés à des ricanement aigus de
singes. Mais les carnassiers s'en tinrent à des cris et ne firent
aucune démonstration hostile contre les hôtes du bungalow.
Sir Francis Cromarty dormit lourdement comme un brave militaire rompu de
fatigues. Passepartout, dans un sommeil agité, recommença
en rêve la culbute de la veille. quant à Mr. Fogg, il reposa
aussi paisiblement que s'il eût été dans sa tranquille
maison de Saville-row.
A six heures du matin, on se remit
en marche. Le guide espérait arriver à la station d'Allahabad
le soir même. De cette façon, Mr. Fogg ne perdrait qu'une
partie des quarante-huit heures économisées depuis le commencement
du voyage.
On descendit les dernières
rampes des Vindhias. Kiouni avait repris son allure rapide. Vers midi,
le guide tourna la bourgade de Kallenger, située sur le Cani, un
des sous-affluents du Gange. Il évitait toujours les lieux habités,
se sentant plus en sûreté dans ces campagnes désertes,
qui marquent les premières dépressions du bassin du grand
fleuve. La station d'Allahabad n'était pas à douze milles
dans le nord-est. On fit halte sous un bouquet de bananiers, dont les fruits,
aussi sains que le pain, « aussi succulents que la crème »,
disent les voyageurs, furent extrêmement appréciés.
A deux heures, le guide entra sous
le couvert d'une épaisse forêt, qu'il devait traverser sur
un espace de plusieurs milles. Il préférait voyager ainsi
à l'abri des bois. En tout cas, il n'avait fait jusqu'alors aucune
rencontre fâcheuse, et le voyage semblait devoir s'accomplir sans
accident, quand l'éléphant, donnant quelques signes d'inquiétude,
s'arrêta soudain.
Il était quatre heures alors.
« Qu'y a-t-il ? demanda Sir
Francis Cromarty, qui releva la tête au-dessus de son cacolet.
-- Je ne sais, mon officier »,
répondit le Parsi, en prêtant l'oreille à un murmure
confus qui passais sous l'épaisse ramure.
Quelques instants après,
ce murmure devint plus définissable. On eût dit un concert,
encore fort éloigné, de voix humaines et d'instruments de
cuivre.
Passepartout était tout yeux,
tout oreilles. Mr. Fogg attendait patiemment, sans prononcer une parole.
Le Parsi sauta à terre, attacha
l'éléphant à un arbre et s'enfonça au plus
épais du taillis. Quelques minutes plus tard, il revint, disant
:
« Une procession de brahmanes
qui se dirige de ce côté. S'il est possible, évitons
d'être vus. »
Le guide détacha l'éléphant
et le conduisit dans un fourré, en recommandant aux voyageurs de
ne point mettre pied à terre. Lui-même se tint prêt
à enfourcher rapidement sa monture, si la fuite devenait nécessaire.
Mais il pensa que la troupe des fidèles passerait sans l'apercevoir,
car l'épaisseur du feuillage le dissimulait entièrement.
Le bruit discordant des voix et
des instruments se rapprochait. Des chants monotones se mêlaient
au son des tambours et des cymbales. Bientôt la tête de la
procession apparut sous les arbres, à une cinquantaine de pas du
poste occupé par Mr. Fogg et ses compagnons. Ils distinguaient aisément
à travers les branches le curieux personnel de cette cérémonie
religieuse.
En première ligne s'avançaient
des prêtres, coiffés de mitres et vêtus de longues robes
chamarrées. Ils étaient entourés d'hommes, de femmes,
d'enfants, qui faisaient entendre une sorte de psalmodie funèbre,
interrompue à intervalles égaux par des coups de tam-tams
et de cymbales. Derrière eux, sur un char aux larges roues dont
les rayons et la jante figuraient un entrelacement de serpents, apparut
une statue hideuse, traînée par deux couples de zébus
richement caparaçonnés. Cette statue avait quatre bras ;
le corps colorié d'un rouge sombre, les yeux hagards, les cheveux
emmêlés, la langue pendante, les lèvres teintes de
henné et de bétel. A son cou s'enroulait un collier de têtes
de mort, à ses flancs une ceinture de mains coupées. Elle
se tenait debout sur un géant terrassé auquel le chef manquait.
Sir Francis Cromarty reconnut cette
statue.
« La déesse Kâli,
murmura-t-il, la déesse de l'amour et de la mort.
-- De la mort, j'y consens, mais
de l'amour, jamais ! dit Passepartout. La vilaine bonne femme ! »
Le Parsi lui fit signe de se taire.
Autour de la statue s'agitait, se
démenait, se convulsionnait un groupe de vieux fakirs, zébrés
de bandes d'ocre, couverts d'incisions cruciales qui laissaient échapper
leur sang goutte à goutte, énergumènes stupides qui,
dans les grandes cérémonies indoues, se précipitent
encore sous les roues du char de Jaggernaut.
Derrière eux, quelques brahmanes,
dans toute la somptuosité de leur costume oriental, traînaient
une femme qui se soutenait à peine.
Cette femme était jeune,
blanche comme une Européenne. Sa tête, son cou, ses épaules,
ses oreilles, ses bras, ses mains, ses orteils étaient surchargés
de bijoux, colliers, bracelets, boucles et bagues. Une tunique lamée
d'or, recouverte d'une mousseline légère, dessinait les contours
de sa taille.
Derrière cette jeune femme
-- contraste violent pour les yeux --, des gardes armés de sabres
nus passés à leur ceinture et de longs pistolets damasquinés,
portaient un cadavre sur un palanquin.
C'était le corps d'un vieillard,
revêtu de ses opulents habits de rajah, ayant, comme en sa vie, le
turban brodé de perles, la robe tissue de soie et d'or, la ceinture
de cachemire diamanté, et ses magnifiques armes de prince indien.
Puis des musiciens et une arrière-garde
de fanatiques, dont les cris couvraient parfois l'assourdissant fracas
des instruments, fermaient le cortège.
Sir Francis Cromarty regardait toute
cette pompe d'un air singulièrement attristé, et se tournant
vers le guide :
« Un sutty ! » dit-il.
Le Parsi fit un signe affirmatif
et mit un doigt sur ses lèvres. La longue procession se déroula
lentement sous les arbres, et bientôt ses derniers rangs disparurent
dans la profondeur de la forêt.
Peu à peu, les chants s'éteignirent.
Il y eut encore quelques éclats de cris lointains, et enfin à
tout ce tumulte succéda un profond silence.
Phileas Fogg avait entendu ce mot,
prononcé par Sir Francis Cromarty, et aussitôt que la procession
eut disparu :
« Qu'est-ce qu'un sutty ?
demanda-t-il.
-- Un sutty, monsieur Fogg, répondit
le brigadier général, c'est un sacrifice humain, mais un
sacrifice volontaire. Cette femme que vous venez de voir sera brûlée
demain aux premières heures du jour.
-- Ah ! les gueux ! s'écria
Passepartout, qui ne put retenir ce cri d'indignation.
-- Et ce cadavre ? demanda Mr. Fogg.
-- C'est celui du prince, son mari,
répondit le guide, un rajah indépendant du Bundelkund.
-- Comment ! reprit Phileas Fogg,
sans que sa voix trahît la moindre émotion, ces barbares coutumes
subsistent encore dans l'Inde, et les Anglais n'ont pu les détruire
?
-- Dans la plus grande partie de
l'Inde, répondit Sir Francis Cromarty, ces sacrifices ne s'accomplissent
plus, mais nous n'avons aucune influence sur ces contrées sauvages,
et principalement sur ce territoire du Bundelkund. Tout le revers septentrional
des Vindhias est le théâtre de meurtres et de pillages incessants.
-- La malheureuse ! murmurait Passepartout,
brûlée vive !
-- Oui, reprit le brigadier général,
brûlée, et si elle ne l'était pas, vous ne sauriez
croire à quelle misérable condition elle se verrait réduite
par ses proches. On lui raserait les cheveux, on la nourrirait à
peine de quelques poignées de riz, on la repousserait, elle serait
considérée comme une créature immonde et mourrait
dans quelque coin comme un chien galeux. Aussi la perspective de cette
affreuse existence pousse-t-elle souvent ces malheureuses au supplice,
bien plus que l'amour ou le fanatisme religieux. Quelquefois, cependant,
le sacrifice est réellement volontaire, et il faut l'intervention
énergique du gouvernement pour l'empêcher. Ainsi, il y a quelques
années, je résidais à Bombay, quand une jeune veuve
vint demander au gouverneur l'autorisation de se brûler avec le corps
de son mari. Comme vous le pensez bien, le gouverneur refusa. Alors la
veuve quitta la ville, se réfugia chez un rajah indépendant,
et là elle consomma son sacrifice. »
Pendant le récit du brigadier
général, le guide secouait la tête, et, quand le récit
fut achevé :
« Le sacrifice qui aura lieu
demain au lever du jour n'est pas volontaire, dit-il.
-- Comment le savez-vous ?
-- C'est une histoire que tout le
monde connaît dans le Bundelkund, répondit le guide.
-- Cependant cette infortunée
ne paraissait faire aucune résistance, fit observer Sir Francis
Cromarty.
-- Cela tient à ce qu'on
l'a enivrée de la fumée du chanvre et de l'opium.
-- Mais où la conduit-on
?
-- A la pagode de Pillaji, à
deux milles d'ici. Là, elle passera la nuit en attendant l'heure
du sacrifice.
-- Et ce sacrifice aura lieu ?...
-- Demain, dès la première
apparition du jour. »
Après cette réponse,
le guide fit sortir l'éléphant de l'épais fourré
et se hissa sur le cou de l'animal. Mais au moment où il allait
l'exciter par un sifflement particulier, Mr. Fogg l'arrêta, et, s'adressant
à Sir Francis Cromarty :
« Si nous sauvions cette femme
? dit-il.
-- Sauver cette femme, monsieur
Fogg !... s'écria le brigadier général.
-- J'ai encore douze heures d'avance.
Je puis les consacrer à cela.
-- Tiens ! Mais vous êtes
un homme de coeur ! dit Sir Francis Cromarty.
-- Quelquefois, répondit
simplement Phileas Fogg. quand j'ai le temps. »
Chapitre XIII
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DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PROUVE UNE
FOIS DE PLUS QUE LA FORTUNE SOURIT AUX AUDACIEUX
Le dessein était hardi, hérissé
de difficultés, impraticable peut-être Mr. Fogg allait risquer
sa vie, ou tout au moins sa liberté, et par conséquent la
réussite de ses projets, mais il n'hésita pas. Il trouva,
d'ailleurs, dans Sir Francis Cromarty, un auxiliaire décidé.
Quant à Passepartout, il
était prêt, on pouvait disposer de lui. L'idée de son
maître l'exaltait. Il sentait un coeur, une âme sous cette
enveloppe de glace. Il se prenait à aimer Phileas Fogg.
Restait le guide. Quel parti prendrait-il
dans l'affaire ? Ne serait-il pas porté pour les hindous ? A défaut
de son concours, il fallait au moins s'assurer sa neutralité.
Sir Francis Cromarty lui posa franchement
la question.
« Mon officier, répondit
le guide, je suis Parsi, et cette femme est Parsie. Disposez de moi.
-- Bien, guide, répondit
Mr. Fogg.
-- Toutefois, sachez-le bien, reprit
le Parsi, non seulement nous risquons notre vie, mais des supplices horribles,
si nous sommes pris. Ainsi, voyez.
-- C'est vu, répondit Mr.
Fogg. Je pense que nous devrons attendre la nuit pour agir ?
-- Je le pense aussi », répondit
le guide.
Ce brave Indou donna alors quelques
détails sur la victime. C'était une Indienne d'une beauté
célèbre, de race parsie, fille de riches négociants
de Bombay. Elle avait reçu dans cette ville une éducation
absolument anglaise, et à ses manières, à son instruction,
on l'eût crue Européenne. Elle se nommait Aouda.
Orpheline, elle fut mariée
malgré elle à ce vieux rajah du Bundelkund. Trois mois après,
elle devint veuve. Sachant le sort qui l'attendait, elle s'échappa,
fut reprise aussitôt, et les parents du rajah, qui avaient intérêt
à sa mort, la vouèrent à ce supplice auquel il ne
semblait pas qu'elle pût échapper.
Ce récit ne pouvait qu'enraciner
Mr. Fogg et ses compagnons dans leur généreuse résolution.
Il fut décidé que le guide dirigerait l'éléphant
vers la pagode de Pillaji, dont il se rapprocherait autant que possible.
Une demi-heure après, halte
fut faite sous un taillis, à cinq cents pas de la pagode, que l'on
ne pouvait apercevoir ; mais les hurlements des fanatiques se laissaient
entendre distinctement.
Les moyens de parvenir jusqu'à
la victime furent alors discutés. Le guide connaissait cette pagode
de Pillaji, dans laquelle il affirmait que la jeune femme était
emprisonnée. Pourrait-on y pénétrer par une des portes,
quand toute la bande serait plongée dans le sommeil de l'ivresse,
ou faudrait-il pratiquer un trou dans une muraille ? C'est ce qui ne pourrait
être décidé qu'au moment et au lieu mêmes. Mais
ce qui ne fit aucun doute, c'est que l'enlèvement devait s'opérer
cette nuit même, et non quand, le jour venu, la victime serait conduite
au supplice. A cet instant, aucune intervention humaine n'eût pu
la sauver.
Mr. Fogg et ses compagnons attendirent
la nuit. Dès que l'ombre se fit, vers six heures du soir, ils résolurent
d'opérer une reconnaissance autour de la pagode. Les derniers cris
des fakirs s'éteignaient alors. Suivant leur habitude, ces Indiens
devaient être plongés dans l'épaisse ivresse du «
hang » -- opium liquide, mélangé d'une infusion de
chanvre --, et il serait peut-être possible de se glisser entre eux
jusqu'au temple.
Le Parsi, guidant Mr. Fogg, Sir
Francis Cromarty et Passepartout, s'avança sans bruit à travers
la forêt. Après dix minutes de reptation sous les ramures,
ils arrivèrent au bord d'une petite rivière, et là,
à
la lueur de torches de fer à la pointe desquelles brûlaient
des résines, ils aperçurent un monceau de bois empilé.
C'était le bûcher, fait de précieux santal, et déjà
imprégné d'une huile parfumée. A sa partie supérieure
reposait le corps embaumé du rajah, qui devait être brûlé
en même temps que sa veuve. A cent pas de ce bûcher s'élevait
la pagode, dont les minarets perçaient dans l'ombre la cime des
arbres.
« Venez ! » dit le guide
à voix basse.
Et, redoublant de précaution,
suivi de ses compagnons, il se glissa silencieusement à travers
les grandes herbes.
Le silence n'était plus interrompu
que par le murmure du vent dans les branches.
Bientôt le guide s'arrêta
à l'extrémité d'une clairière. Quelques résines
éclairaient la place. Le sol était jonché de groupes
de dormeurs, appesantis par l'ivresse. On eût dit un champ de bataille
couvert de morts. Hommes, femmes, enfants, tout était confondu.
Quelques ivrognes râlaient encore çà et là.
A l'arrière-plan, entre la
masse des arbres, le temple de Pillaji se dressait confusément.
Mais au grand désappointement du guide, les gardes des rajahs, éclairés
par des torches fuligineuses, veillaient aux portes et se promenaient,
le sabre nu. On pouvait supposer qu'à l'intérieur les prêtres
veillaient aussi.
Le Parsi ne s'avança pas
plus loin. Il avait reconnu l'impossibilité de forcer l'entrée
du temple, et il ramena ses compagnons en arrière.
Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty
avaient compris comme lui qu'ils ne pouvaient rien tenter de ce côté.
Ils s'arrêtèrent et
s'entretinrent à voix basse.
« Attendons, dit le brigadier
général, il n'est que huit heures encore, et il est possible
que ces gardes succombent aussi au sommeil.
-- Cela est possible, en effet »,
répondit le Parsi.
Phileas Fogg et ses compagnons s'étendirent
donc au pied d'un arbre et attendirent.
Le temps leur parut long ! Le guide
les quittait parfois et allait observer la lisière du bois. Les
gardes du rajah veillaient toujours à la lueur des torches, et une
vague lumière filtrait à travers les fenêtres de la
pagode.
On attendit ainsi jusqu'à
minuit. La situation ne changea pas. Même surveillance au-dehors.
Il était évident qu'on ne pouvait compter sur l'assoupissement
des gardes. L'ivresse du « hang » leur avait été
probablement épargnée. Il fallait donc agir autrement et
pénétrer par une ouverture pratiquée aux murailles
de la pagode. Restait la question de savoir si les prêtres veillaient
auprès de leur victime avec autant de soin que les soldats à
la porte du temple.
Après une dernière
conversation, le guide se dit prêt à partir. Mr. Fogg, Sir
Francis et Passepartout le suivirent. Ils firent un détour assez
long, afin d'atteindre la pagode par son chevet.
Vers minuit et demi, ils arrivèrent
au pied des murs sans avoir rencontré personne. Aucune surveillance
n'avait été établie de ce côté, mais
il est vrai de dire que fenêtres et portes manquaient absolument.
Là nuit était sombre.
La lune, alors dans son dernier quartier, quittait à peine l'horizon,
encombré de gros nuages. La hauteur des arbres accroissait encore
l'obscurité.
Mais il ne suffisait pas d'avoir
atteint le pied des murailles, il fallait encore y pratiquer une ouverture.
Pour cette opération, Phileas Fogg et ses compagnons n'avaient absolument
que leurs couteaux de poche. Très heureusement, les parois du temple
se composaient d'un mélange de briques et de bois qui ne pouvait
être difficile à percer. La première brique une fois
enlevée, les autres viendraient facilement.
On se mit à la besogne, en
faisant le moins de bruit possible. Le Parsi d'un côté, Passepartout,
de l'autre, travaillaient à desceller les briques, de manière
à obtenir une ouverture large de deux pieds.
Le travail avançait, quand
un cri se fit entendre à l'intérieur du temple, et presque
aussitôt d'autres cris lui répondirent du dehors.
Passepartout et le guide interrompirent
leur travail. Les avait-on surpris ? L'éveil était-il donné
? La plus vulgaire prudence leur commandait de s'éloigner, -- ce
qu'ils firent en même temps que Phileas Fogg et sir Francis Cromarty.
Ils se blottirent de nouveau sous le couvert du bois, attendant que l'alerte,
si c'en était une, se fût dissipée, et prêts,
dans ce cas, à reprendre leur opération.
Mais -- contretemps funeste -- des
gardes se montrèrent au chevet de la pagode, et s'y installèrent
de manière à empêcher toute approche.
Il serait difficile de décrire
le désappointement de ces quatre hommes, arrêtés dans
leur oeuvre. Maintenant qu'ils ne pouvaient plus parvenir jusqu'à
la victime, comment la sauveraient-ils ? Sir Francis Cromarty se rongeait
les poings. Passepartout était hors de lui, et le guide avait quelque
peine à le contenir. L'impassible Fogg attendait sans manifester
ses sentiments.
« N'avons-nous plus qu'à
partir ? demanda le brigadier général à voix basse.
-- Nous n'avons plus qu'à
partir, répondit le guide.
-- Attendez, dit Fogg. Il suffit
que je sois demain à Allahabad avant midi.
-- Mais qu'espérez-vous ?
répondit Sir Francis Cromarty. Dans quelques heures le jour va paraître,
et...
-- La chance qui nous échappe
peut se représenter au moment suprême. »
Le brigadier général
aurait voulu pouvoir lire dans les yeux de Phileas Fogg.
Sur quoi comptait donc ce froid
Anglais ? Voulait-il, au moment du supplice, se précipiter vers
la jeune femme et l'arracher ouvertement à ses bourreaux ?
C'eût été une
folie, et comment admettre que cet homme fût fou à ce point
? Néanmoins, Sir Francis Cromarty consentit à attendre jusqu'au
dénouement de cette terrible scène. Toutefois, le guide ne
laissa pas ses compagnons à l'endroit où ils s'étaient
réfugiés, et il les ramena vers la partie antérieure
de la clairière. Là, abrités par un bouquet d'arbres,
ils pouvaient observer les groupes endormis.
Cependant Passepartout, juché
sur les premières branches d'un arbre, ruminait une idée
qui avait d'abord traversé son esprit comme un éclair, et
qui finit par s'incruster dans son cerveau.
Il avait commencé par se
dire : « Quelle folie ! » et maintenant il répétait
: « Pourquoi pas, après tout ? C'est une chance, peut-être
la seule, et avec de tels abrutis !... »
En tout cas, Passepartout ne formula
pas autrement sa pensée, mais il ne tarda pas à se glisser
avec la souplesse d'un serpent sur les basses branches de l'arbre dont
l'extrémité se courbait vers le sol.
Les heures s'écoulaient,
et bientôt quelques nuances moins sombres annoncèrent l'approche
du jour. Cependant l'obscurité était profonde encore.
C'était le moment. Il se
fit comme une résurrection dans cette foule assoupie. Les groupes
s'animèrent. Des coups de tam-tam retentirent. Chants et cris éclatèrent
de nouveau. L'heure était venue à laquelle l'infortunée
allait mourir.
En effet, les portes de la pagode
s'ouvrirent. Une lumière plus vive s'échappa de l'intérieur.
Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty purent apercevoir la victime, vivement
éclairée, que deux prêtres traînaient au-dehors.
Il leur sembla même que, secouant l'engourdissement de l'ivresse
par un suprême instinct de conservation, la malheureuse tentait d'échapper
à ses bourreaux. Le coeur de Sir Francis Cromarty bondit, et par
un mouvement convulsif, saisissant la main de Phileas Fogg, il sentit que
cette main tenait un couteau ouvert.
En ce moment, la foule s'ébranla.
La jeune femme était retombée dans cette torpeur provoquée
par les fumées du chanvre. Elle passa à travers les fakirs,
qui l'escortaient de leurs vociférations religieuses.
Phileas Fogg et ses compagnons,
se mêlant aux derniers rangs de la foule, la suivirent.
Deux minutes après, ils arrivaient
sur le bord de la rivière et s'arrêtaient à moins de
cinquante pas du bûcher, sur lequel était couché le
corps du rajah. Dans la demi-obscurité, ils virent la victime absolument
inerte, étendue auprès du cadavre de son époux.
Puis une torche fut approchée
et le bois imprégné d'huile, s'enflamma aussitôt.
A ce moment, Sir Francis Cromarty
et le guide retinrent Phileas Fogg, qui dans un moment de folie généreuse,
s'élançait vers le bûcher...
Mais Phileas Fogg les avait déjà
repoussés, quand la scène changea soudain. Un cri de terreur
s'éleva. Toute cette foule se précipita à terre, épouvantée.
Le vieux rajah n'était donc
pas mort, qu'on le vît se redresser tout à coup, comme un
fantôme, soulever la jeune femme dans ses bras, descendre du bûcher
au milieu des tourbillons de vapeurs qui lui donnaient une apparence spectrale
?
Les fakirs, les gardes, les prêtres,
pris d'une terreur subite, étaient là, face à terre,
n'osant lever les yeux et regarder un tel prodige !
La victime inanimée passa
entre les bras vigoureux qui la portaient, et sans qu'elle parût
leur peser. Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty étaient demeurés
debout. Le Parsi avait courbé la tête, et Passepartout, sans
doute, n'était pas moins stupéfié !...
Ce ressuscité arriva ainsi
près de l'endroit où se tenaient Mr. Fogg et Sir Francis
Cromarty, et là, d'une voix brève : « Filons !... »
dit-il.
C'était Passepartout lui-même
qui s'était glissé vers le bûcher au milieu de la fumée
épaisse ! C'était Passepartout qui, profitant de l'obscurité
profonde encore, avait arraché la jeune femme à la mort !
C'était Passepartout qui, jouant son rôle avec un audacieux
bonheur, passait au milieu de l'épouvante générale
!
Un instant après, tous quatre
disparaissaient dans le bois, et l'éléphant les emportait
d'un trot rapide. Mais des cris, des clameurs et même une balle,
perçant le chapeau de Phileas Fogg, leur apprirent que la ruse était
découverte.
En effet, sur le bûcher enflammé
se détachait alors le corps du vieux rajah. Les prêtres, revenus
de leur frayeur, avaient compris qu'un enlèvement venait de s'accomplir.
Aussitôt ils s'étaient
précipités dans la forêt. Les gardes les avaient suivis.
Une décharge avait eu lieu, mais les ravisseurs fuyaient rapidement,
et, en quelques instants, ils se trouvaient hors de la portée des
balles et des flèches.
Chapitre XIV
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DANS LEQUEL PHILEAS FOGG DESCEND
TOUTE L'ADMIRABLE VALLÉE DU GANGE SANS MÊME SONGER A LA VOIR
Le hardi enlèvement avait
réussi. Une heure après, Passepartout riait encore de son
succès. Sir Francis Cromarty avait serré la main de l'intrépide
garçon. Son maître lui avait dit : « Bien », ce
qui, dans la bouche de ce gentleman, équivalait à une haute
approbation. A quoi Passepartout avait répondu que tout l'honneur
de l'affaire appartenait à son maître. Pour lui, il n'avait
eu qu'une idée « drôle », et il riait en songeant
que, pendant quelques instants, lui, Passepartout, ancien gymnaste, ex-sergent
de pompiers, avait été le veuf d'une charmante femme, un
vieux rajah embaumé !
Quant à la jeune Indienne,
elle n'avait pas eu conscience de ce qui s'était passé. Enveloppée
dans les couvertures de voyage, elle reposait sur l'un des cacolets.
Cependant l'éléphant,
guidé avec une extrême sûreté par le Parsi, courait
rapidement dans la forêt encore obscure. Une heure après avoir
quitté la pagode de Pillaji, il se lançait à travers
une immense plaine. A sept heures, on fit halte. La jeune femme était
toujours dans une prostration complète. Le guide lui fit boire quelques
gorgées d'eau et de brandy, mais cette influence stupéfiante
qui l'accablait devait se prolonger quelque temps encore.
Sir Francis Cromarty, qui connaissait
les effets de l'ivresse produite par l'inhalation des vapeurs du chanvre,
n'avait aucune inquiétude sur son compte.
Mais si le rétablissement
de la jeune Indienne ne fit pas question dans l'esprit du brigadier général,
celui-ci se montrait moins rassuré pour l'avenir. Il n'hésita
pas à dire à Phileas Fogg que si Mrs. Aouda restait dans
l'Inde, elle retomberait inévitablement entre les mains de ses bourreaux.
Ces énergumènes se tenaient dans toute la péninsule,
et certainement, malgré la police anglaise, ils sauraient reprendre
leur victime, fût-ce à Madras, à Bombay, à Calcutta.
Et Sir Francis Cromarty citait, à l'appui de ce dire, un fait de
même nature qui s'était passé récemment. A son
avis, la jeune femme ne serait véritablement en sûreté
qu'après avoir quitté l'Inde.
Phileas Fogg répondit qu'il
tiendrait compte de ces observations et qu'il aviserait.
Vers dix heures, le guide annonçait
la station d'Allahabad. Là reprenait la voie interrompue du chemin
de fer, dont les trains franchissent, en moins d'un jour et d'une nuit,
la distance qui sépare Allahabad de Calcutta.
Phileas Fogg devait donc arriver
à temps pour prendre un paquebot qui ne partait que le lendemain
seulement, 25 octobre, à midi, pour Hong-Kong.
La jeune femme fut déposée
dans une chambre de la gare. Passepartout fut chargé d'aller acheter
pour elle divers objets de toilette, robe, châle, fourrures, etc.,
ce qu'il trouverait. Son maître lui ouvrait un crédit illimité.
Passepartout partit aussitôt
et courut les rues de la ville. Allahabad, c'est la cité de Dieu,
l'une des plus vénérées de l'Inde, en raison de ce
qu'elle est bâtie au confluent de deux fleuves sacrés, le
Gange et la Jumna, dont les eaux attirent les pèlerins de toute
la péninsule. On sait d'ailleurs que, suivant les légendes
du Ramayana, le Gange prend sa source dans le ciel, d'où, grâce
à Brahma, il descend sur la terre.
Tout en faisant ses emplettes, Passepartout
eut bientôt vu la ville, autrefois défendue par un fort magnifique
qui est devenu une prison d'État. Plus de commerce, plus d'industrie
dans cette cité, jadis industrielle et commerçante. Passepartout,
qui cherchait vainement un magasin de nouveautés, comme s'il eût
été dans Regent-street à quelques pas de Farmer et
Co., ne trouva que chez un revendeur, vieux juif difficultueux, les objets
dont il avait besoin, une robe en étoffe écossaise, un vaste
manteau, et une magnifique pelisse en peau de loutre qu'il n'hésita
pas à payer soixante-quinze livres (1 875 F). Puis, tout triomphant,
il retourna à la gare.
Mrs. Aouda commençait à
revenir à elle. Cette influence à laquelle les prêtres
de Pillaji l'avaient soumise se dissipait peu à peu, et ses beaux
yeux reprenaient toute leur douceur indienne.
Lorsque le roi-poète, Uçaf
Uddaul, célèbre les charmes de la reine d'Ahméhnagara,
il s'exprime ainsi :
« Sa luisante chevelure, régulièrement
divisée en deux parts, encadre les contours harmonieux de ses joues
délicates et blanches, brillantes de poli et de fraîcheur.
Ses sourcils d'ébène ont la forme et la puissance de l'arc
de Kama, dieu d'amour, et sous ses longs cils soyeux, dans la pupille noire
de ses grands yeux limpides, nagent comme dans les lacs sacrés de
l'Himalaya les reflets les plus purs de la lumière céleste.
Fines, égales et blanches, ses dents resplendissent entre ses lèvres
souriantes, comme des gouttes de rosée dans le sein mi-clos d'une
fleur de grenadier. Ses oreilles mignonnes aux courbes symétriques,
ses mains vermeilles, ses petits pieds bombés et tendres comme les
bourgeons du lotus, brillent de l'éclat des plus belles perles de
Ceylan, des plus beaux diamants de Golconde. Sa mince et souple ceinture,
qu'une main suffit à enserrer, rehausse l'élégante
cambrure de ses reins arrondis et la richesse de son buste où la
jeunesse en fleur étale ses plus parfaits trésors, et, sous
les plis soyeux de sa tunique, elle semble avoir été modelée
en argent pur de la main divine de Vicvacarma, l'éternel statuaire.
»
Mais, sans toute cette amplification,
il suffit de dire que Mrs. Aouda, la veuve du rajah du Bundelkund, était
une charmante femme dans toute l'acception européenne du mot. Elle
parlait l'anglais avec une grande pureté, et le guide n'avait point
exagéré en affirmant que cette jeune Parsie avait été
transformée par l'éducation.
Cependant le train allait quitter
la station d'Allahabad. Le Parsi attendait. Mr. Fogg lui régla son
salaire au prix convenu, sans le dépasser d'un farthing. Ceci étonna
un peu Passepartout, qui savait tout ce que son maître devait au
dévouement du guide. Le Parsi avait, en effet, risqué volontairement
sa vie dans l'affaire de Pillaji, et si, plus tard, les Indous l'apprenaient,
il échapperait difficilement à leur vengeance.
Restait aussi la question de Kiouni.
Que ferait-on d'un éléphant acheté si cher ?
Mais Phileas Fogg avait déjà
pris une résolution à cet égard.
« Parsi, dit-il au guide,
tu as été serviable et dévoué. J'ai payé
ton service, mais non ton dévouement. Veux-tu cet éléphant
? Il est à toi. »
Les yeux du guide brillèrent.
« C'est une fortune que Votre
Honneur me donne ! s'écria-t-il.
-- Accepte, guide, répondit
Mr. Fogg, et c'est moi qui serai encore ton débiteur.
-- A la bonne heure ! s'écria
Passepartout. Prends, ami ! Kiouni est un brave et courageux animal ! »
Et, allant à la bête,
il lui présenta quelques morceaux de sucre, disant :
« Tiens, Kiouni, tiens, tiens
! »
L'éléphant fit entendre
quelques grognement de satisfaction. Puis, prenant Passepartout par la
ceinture et l'enroulant de sa trompe, il l'enleva jusqu'à la hauteur
de sa tête. Passepartout, nullement effrayé, fit une bonne
caresse à l'animal, qui le replaça doucement à terre,
et, à la poignée de trompe de l'honnête Kiouni, répondit
une vigoureuse poignée de main de l'honnête garçon.
Quelques instants après,
Phileas Fogg, Sir Francis Cromarty et Passepartout, installés dans
un confortable wagon dont Mrs. Aouda occupait la meilleure place, couraient
à toute vapeur vers Bénarès.
Quatre-vingts milles au plus séparent
cette ville d'Allahabad, et ils furent franchis en deux heures.
Pendant ce trajet, la jeune femme
revint complètement à elle ; les vapeurs assoupissantes du
hang se dissipèrent.
Quel fut son étonnement de
se trouver sur le railway, dans ce compartiment, recouverte de vêtements
européens, au milieu de voyageurs qui lui étaient absolument
inconnus !
Tout d'abord, ses compagnons lui
prodiguèrent leurs soins et la ranimèrent avec quelques gouttes
de liqueur ; puis le brigadier général lui raconta son histoire.
Il insista sur le dévouement de Phileas Fogg, qui n'avait pas hésité
à jouer sa vie pour la sauver, et sur le dénouement de l'aventure,
dû à l'audacieuse imagination de Passepartout.
Mr. Fogg laissa dire sans prononcer
une parole. Passepartout, tout honteux, répétait que «
ça n'en valait pas la peine »!
Mrs. Aouda remercia ses sauveurs
avec effusion, par ses larmes plus que par ses paroles. Ses beaux yeux,
mieux que ses lèvres, furent les interprètes de sa reconnaissance.
Puis, sa pensée la reportant aux scènes du sutty, ses regards
revoyant cette terre indienne où tant de dangers l'attendaient encore,
elle fut prise d'un frisson de terreur.
Phileas Fogg comprit ce qui se passait
dans l'esprit de Mrs. Aouda, et, pour la rassurer, il lui offrit, très
froidement d'ailleurs, de la conduire à Hong-Kong, où elle
demeurerait jusqu'à ce que cette affaire fût assoupie.
Mrs. Aouda accepta l'offre avec
reconnaissance. Précisément, à Hong-Kong, résidait
un de ses parents, Parsi comme elle, et l'un des principaux négociants
de cette ville, qui est absolument anglaise, tout en occupant un point
de la côte chinoise.
A midi et demi, le train s'arrêtait
à la station de Bénarès. Les légendes brahmaniques
affirment que cette ville occupe l'emplacement de l'ancienne Casi, qui
était autrefois suspendue dans l'espace, entre le zénith
et le nadir, comme la tombe de Mahomet. Mais, à cette époque
plus réaliste, Bénarès, Athènes de l'Inde au
dire des orientalistes, reposait tout prosaïquement sur le sol, et
Passepartout put un instant entrevoir ses maisons de briques, ses huttes
en clayonnage, qui lui donnaient un aspect absolument désolé,
sans aucune couleur locale.
C'était là que devait
s'arrêter Sir Francis Cromarty. Les troupes qu'il rejoignait campaient
à quelques milles au nord de la ville. Le brigadier général
fit donc ses adieux à Phileas Fogg, lui souhaitant tout le succès
possible, et exprimant le voeu qu'il recommençât ce voyage
d'une façon moins originale, mais plus profitable. Mr. Fogg pressa
légèrement les doigts de son compagnon. Les compliments de
Mrs. Aouda furent plus affectueux. Jamais elle n'oublierait ce qu'elle
devait à Sir Francis Cromarty. Quant à Passepartout, il fut
honoré d'une vraie poignée de main de la part du brigadier
général. Tout ému, il se demanda où et quand
il pourrait bien se dévouer pour lui. Puis on se sépara.
A partir de Bénarès,
la voie ferrée suivait en partie la vallée du Gange. A travers
les vitres du wagon, par un temps assez clair, apparaissait le paysage
varié du Béhar, puis des montagnes couvertes de verdure,
les champs d'orge, de maïs et de froment, des rios et des étangs
peuplés d'alligators verdâtres, des villages bien entretenus,
des forêts encore verdoyantes. Quelques éléphants,
des zébus à grosse bosse venaient se baigner dans les eaux
du fleuve sacré, et aussi, malgré la saison avancée
et la température déjà froide, des bandes d'Indous
des deux sexes, qui accomplissaient pieusement leurs saintes ablutions.
Ces fidèles, ennemis acharnés du bouddhisme, sont sectateurs
fervents de la religion brahmanique, qui s'incarne en ces trois personnes
: Whisnou, la divinité solaire, Shiva, la personnification divine
des forces naturelles, et Brahma, le maître suprême des prêtres
et des législateurs. Mais de quel oeil Brahma, Shiva et Whisnou
devaient-ils considérer cette Inde, maintenant « britannisée
», lorsque quelque steam-boat passait en hennissant et troublait
les eaux consacrées du Gange, effarouchant les mouettes qui volaient
à sa surface, les tortues qui pullulaient sur ses bords, et les
dévots étendus au long de ses rives !
Tout ce panorama défila comme
un éclair, et souvent un nuage de vapeur blanche en cacha les détails.
A peine les voyageurs purent-ils entrevoir le fort de Chunar, à
vingt milles au sud-est de Bénarès, ancienne forteresse des
rajahs du Béhar, Ghazepour et ses importantes fabriques d'eau de
rose, le tombeau de Lord Cornwallis qui s'élève sur la rive
gauche du Gange, la ville fortifiée de Buxar, Patna, grande cité
industrielle et commerçante, où se tient le principal marché
d'opium de l'Inde, Monghir, ville plus qu'européenne, anglaise comme
Manchester ou Birmingham, renommée pour ses fonderies de fer, ses
fabriques de taillanderie et d'armes blanches, et dont les hautes cheminées
encrassaient d'une fumée noire le ciel de Brahma, -- un véritable
coup de poing dans le pays du rêve !
Puis la nuit vint et, au milieu
des hurlements des tigres, des ours, des loups qui fuyaient devant la locomotive,
le train passa à toute vitesse, et on n'aperçut plus rien
des merveilles du Bengale, ni Golgonde, ni Gour en ruine, ni Mourshedabad,
qui fut autrefois capitale, ni Burdwan, ni Hougly, ni Chandernagor, ce
point français du territoire indien sur lequel Passepartout eût
été fier de voir flotter le drapeau de sa patrie !
Enfin, à sept heures du matin,
Calcutta était atteint. Le paquebot, en partance pour Hong-Kong,
ne levait l'ancre qu'à midi. Phileas Fogg avait donc cinq heures
devant lui.
D'après son itinéraire,
ce gentleman devait arriver dans la capitale des Indes le 25 octobre, vingt-trois
jours après avoir quitté Londres, et il y arrivait au jour
fixé. Il n'avait donc ni retard ni avance. Malheureusement, les
deux jours gagnés par lui entre Londres et Bombay avaient été
perdus, on sait comment, dans cette traversée de la péninsule
indienne, -- mais il est à supposer que Phileas Fogg ne les regrettait
pas.
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