Le
Tour du Monde
en
Quatre-vingts
jours
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Jules
VERNE (1828-1905)
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Chapitre
I
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DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET PASSEPARTOUT
S'ACCEPTENT RÉCIPROQUEMENT L'UN COMME MAÎTRE, L'AUTRE COMME
DOMESTIQUE. |
En l'année 1872, la maison
portant le numéro 7 de Saville-row, Burlington Gardens -- maison
dans laquelle Sheridan mourut en 1814 --, était habitée par
Phileas Fogg, esq., l'un des membres les plus singuliers et les plus remarqués
du Reform-Club de Londres, bien qu'il semblât prendre à tâche
de ne rien faire qui pût attirer l'attention.
A l'un des plus grands orateurs
qui honorent l'Angleterre, succédait donc ce Phileas Fogg, personnage
énigmatique, dont on ne savait rien, sinon que c'était un
fort galant homme et l'un des plus beaux gentlemen de la haute société
anglaise.
On disait qu'il ressemblait à
Byron -- par la tête, car il était irréprochable quant
aux pieds --, mais un Byron à moustaches et à favoris, un
Byron impassible, qui aurait vécu mille ans sans vieillir.
Anglais, à coup sûr,
Phileas Fogg n'était peut-être pas Londonner. On ne l'avait
jamais vu ni à la Bourse, ni à la Banque, ni dans aucun des
comptoirs de la Cité. Ni les bassins ni les docks de Londres n'avaient
jamais reçu un navire ayant pour armateur Phileas Fogg. Ce gentleman
ne figurait dans aucun comité d'administration. Son nom n'avait
jamais retenti dans un collège d'avocats, ni au Temple, ni à
Lincoln's-inn, ni à Gray's-inn. Jamais il ne plaida ni à
la Cour du chancelier, ni au Banc de la Reine, ni à l'Échiquier,
ni en Cour ecclésiastique. Il n'était ni industriel, ni négociant,
ni marchand, ni agriculteur. Il ne faisait partie ni de l'Institution royale
de la Grande-Bretagne, ni de l'Institution de Londres, ni de l'Institution
des Artisans, ni de l'Institution Russell, ni de l'Institution littéraire
de l'Ouest, ni de l'Institution du Droit, ni de cette Institution des Arts
et des Sciences réunis, qui est placée sous le patronage
direct de Sa Gracieuse Majesté. Il n'appartenait enfin à
aucune des nombreuses sociétés qui pullulent dans la capitale
de l'Angleterre, depuis la Société de l'Armonica jusqu'à
la Société entomologique, fondée principalement dans
le but de détruire les insectes nuisibles.
Phileas Fogg était membre
du Reform-Club, et voilà tout.
A qui s'étonnerait de ce
qu'un gentleman aussi mystérieux comptât parmi les membres
de cette honorable association, on répondra qu'il passa sur la recommandation
de MM. Baring frères, chez lesquels il avait un crédit ouvert.
De là une certaine « surface », due à ce que
ses chèques étaient régulièrement payés
à vue par le débit de son compte courant invariablement créditeur.
Ce Phileas Fogg était-il
riche ? Incontestablement. Mais comment il avait fait fortune, c'est ce
que les mieux informés ne pouvaient dire, et Mr. Fogg était
le dernier auquel il convînt de s'adresser pour l'apprendre. En tout
cas, il n'était prodigue de rien, mais non avare, car partout où
il manquait un appoint pour une chose noble, utile ou généreuse,
il l'apportait silencieusement et même anonymement.
En somme, rien de moins communicatif
que ce gentleman. Il parlait aussi peu que possible, et semblait d'autant
plus mystérieux qu'il était silencieux. Cependant sa vie
était à jour, mais ce qu'il faisait était si mathématiquement
toujours la même chose, que l'imagination, mécontente, cherchait
au-delà.
Avait-il voyagé ? C'était
probable, car personne ne possédait mieux que lui la carte du monde.
Il n'était endroit si reculé dont il ne parût avoir
une connaissance spéciale. Quelquefois, mais en peu de mots, brefs
et clairs, il redressait les mille propos qui circulaient dans le club
au sujet des voyageurs perdus ou égarés ; il indiquait les
vraies probabilités, et ses paroles s'étaient trouvées
souvent comme inspirées par une seconde vue, tant l'événement
finissait toujours par les justifier.
C'était un homme qui avait
dû voyager partout, -- en esprit, tout au moins.
Ce qui était certain toutefois,
c'est que, depuis de longues années, Phileas Fogg n'avait pas quitté
Londres. Ceux qui avaient l'honneur de le connaître un peu plus que
les autres attestaient que -- si ce n'est sur ce chemin direct qu'il parcourait
chaque jour pour venir de sa maison au club -- personne ne pouvait prétendre
l'avoir jamais vu ailleurs. Son seul passe-temps était de lire les
journaux et de jouer au whist. A ce jeu du silence, si bien approprié
à sa nature, il gagnait souvent, mais ses gains n'entraient jamais
dans sa bourse et figuraient pour une somme importante à son budget
de charité. D'ailleurs, il faut le remarquer, Mr. Fogg jouait évidemment
pour jouer, non pour gagner. Le jeu était pour lui un combat, une
lutte contre une difficulté, mais une lutte sans mouvement, sans
déplacement, sans fatigue, et cela allait à son caractère.
On ne connaissait à Phileas
Fogg ni femme ni enfants, -- ce qui peut arriver aux gens les plus honnêtes,
-- ni parents ni amis, -- ce qui est plus rare en vérité.
Phileas Fogg vivait seul dans sa maison de Saville-row, où personne
ne pénétrait. De son intérieur, jamais il n'était
question. Un seul domestique suffisait à le servir. Déjeunant,
dînant au club à des heures chronométriquement déterminées,
dans la même salle, à la même table, ne traitant point
ses collègues, n'invitant aucun étranger, il ne rentrait
chez lui que pour se coucher, à minuit précis, sans jamais
user de ces chambres confortables que le Reform-Club tient à la
disposition des membres du cercle. Sur vingt-quatre heures, il en passait
dix à son domicile, soit qu'il dormît, soit qu'il s'occupât
de sa toilette. S'il se promenait, c'était invariablement, d'un
pas égal, dans la salle d'entrée parquetée en marqueterie,
ou sur la galerie circulaire, au-dessus de laquelle s'arrondit un dôme
à vitraux bleus, que supportent vingt colonnes ioniques en porphyre
rouge. S'il dînait ou déjeunait, c'étaient les cuisines,
le garde-manger, l'office, la poissonnerie, la laiterie du club, qui fournissaient
à sa table leurs succulentes réserves ; c'étaient
les domestiques du club, graves personnages en habit noir, chaussés
de souliers à semelles de molleton, qui le servaient dans une porcelaine
spéciale et sur un admirable linge en toile de Saxe ; c'étaient
les cristaux à moule perdu du club qui contenaient son sherry, son
porto ou son claret mélangé de cannelle, de capillaire et
de cinnamome ; c'était enfin la glace du club -- glace venue à
grands frais des lacs d'Amérique -- qui entretenait ses boissons
dans un satisfaisant état de fraîcheur.
Si vivre dans ces conditions, c'est
être un excentrique, il faut convenir que l'excentricité a
du bon !
La maison de Saville-row, sans être
somptueuse, se recommandait par un extrême confort. D'ailleurs, avec
les habitudes invariables du locataire, le service s'y réduisait
à peu. Toutefois, Phileas Fogg exigeait de son unique domestique
une ponctualité, une régularité extraordinaires. Ce
jour-là même, 2 octobre, Phileas Fogg avait donné son
congé à James Forster -- ce garçon s'étant
rendu coupable de lui avoir apporté pour sa barbe de l'eau à
quatre-vingt-quatre degrés Fahrenheit au lieu de quatre-vingt-six
--, et il attendait son successeur, qui devait se présenter entre
onze heures et onze heures et demie.
Phileas Fogg, carrément assis
dans son fauteuil, les deux pieds rapprochés comme ceux d'un soldat
à la parade, les mains appuyées sur les genoux, le corps
droit, la tête haute, regardait marcher l'aiguille de la pendule,
-- appareil compliqué qui indiquait les heures, les minutes, les
secondes, les jours, les quantièmes et l'année. A onze heures
et demie sonnant, Mr. Fogg devait, suivant sa quotidienne habitude, quitter
la maison et se rendre au Reform-Club.
En ce moment, on frappa à
la porte du petit salon dans lequel se tenait Phileas Fogg.
James Forster, le congédié,
apparut.
« Le nouveau domestique »,
dit-il,
Un garçon âgé
d'une trentaine d'années se montra et salua.
« Vous êtes Français
et vous vous nommez John ? lui demanda Phileas Fogg.
-- Jean, n'en déplaise à
monsieur, répondit le nouveau venu, Jean Passepartout, un surnom
qui m'est resté, et que justifiait mon aptitude naturelle à
me tirer d'affaire. Je crois être un honnête garçon,
monsieur, mais, pour être franc, j'ai fait plusieurs métiers.
J'ai été chanteur ambulant, écuyer dans un cirque,
faisant de la voltige comme Léotard, et dansant sur la corde comme
Blondin ; puis je suis devenu professeur de gymnastique, afin de rendre
mes talents plus utiles, et, en dernier lieu, j'étais sergent de
pompiers, à Paris. J'ai même dans mon dossier des incendies
remarquables. Mais voilà cinq ans que j'ai quitté la France
et que, voulant goûter de la vie de famille, je suis valet de chambre
en Angleterre. Or, me trouvant sans place et ayant appris que M. Phileas
Fogg était l'homme le plus exact et le plus sédentaire du
Royaume-Uni, je me suis présenté chez monsieur avec l'espérance
d'y vivre tranquille et d'oublier jusqu'à ce nom de Passepartout...
-- Passepartout me convient, répondit
le gentleman. Vous m'êtes recommandé. J'ai de bons renseignements
sur votre compte. Vous connaissez mes conditions ?
-- Oui, monsieur.
-- Bien. Quelle heure avez-vous
?
-- Onze heures vingt-deux, répondit
Passepartout, en tirant des profondeurs de son gousset une énorme
montre d'argent.
-- Vous retardez, dit Mr. Fogg.
-- Que monsieur me pardonne, mais
c'est impossible.
-- Vous retardez de quatre minutes.
N'importe. Il suffit de constater l'écart. Donc, à partir
de ce moment, onze heures vingt-neuf du matin, ce mercredi 2 octobre 1872,
vous êtes à mon service. »
Cela dit, Phileas Fogg se leva,
prit son chapeau de la main gauche, le plaça sur sa tête avec
un mouvement d'automate et disparut sans ajouter une parole.
Passepartout entendit la porte de
la rue se fermer une première fois : c'était son nouveau
maître qui sortait ; puis une seconde fois : c'était son prédécesseur,
James Forster, qui s'en allait à son tour.
Passepartout demeura seul dans la
maison de Saville-row.
Chapitre II
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OU PASSEPARTOUT EST CONVAINCU QU'IL
A ENFIN TROUVE SON IDEAL
« Sur ma foi, se dit Passepartout,
un peu ahuri tout d'abord, j'ai connu chez Mme Tussaud des bonshommes aussi
vivants que mon nouveau maître ! »
Il convient de dire ici que les
« bonshommes » de Mme Tussaud sont des figures de cire, fort
visitées à Londres, et auxquelles il ne manque vraiment que
la parole.
Pendant les quelques instants qu'il
venait d'entrevoir Phileas Fogg, Passepartout avait rapidement, mais soigneusement
examiné son futur maître. C'était un homme qui pouvait
avoir quarante ans, de figure noble et belle, haut de taille, que ne déparait
pas un léger embonpoint, blond de cheveux et de favoris, front uni
sans apparences de rides aux tempes, figure plutôt pâle que
colorée, dents magnifiques. Il paraissait posséder au plus
haut degré ce que les physionomistes appellent « le repos
dans l'action », faculté commune à tous ceux qui font
plus de besogne que de bruit. Calme, flegmatique, l'oeil pur, la paupière
immobile, c'était le type achevé de ces Anglais à
sang-froid qui se rencontrent assez fréquemment dans le Royaume-Uni,
et dont Angelica Kauffmann a merveilleusement rendu sous son pinceau l'attitude
un peu académique. Vu dans les divers actes de son existence, ce
gentleman donnait l'idée d'un être bien équilibré
dans toutes ses parties, justement pondéré, aussi parfait
qu'un chronomètre de Leroy ou de Earnshaw. C'est qu'en effet, Phileas
Fogg était l'exactitude personnifiée, ce qui se voyait clairement
à « l'expression de ses pieds et de ses mains », car
chez l'homme, aussi bien que chez les animaux, les membres eux-mêmes
sont des organes expressifs des passions.
Phileas Fogg était de ces
gens mathématiquement exacts, qui, jamais pressés et toujours
prêts, sont économes de leurs pas et de leurs mouvements.
Il ne faisait pas une enjambée de trop, allant toujours par le plus
court. Il ne perdait pas un regard au plafond. Il ne se permettait aucun
geste superflu. On ne l'avait jamais vu ému ni troublé. C'était
l'homme le moins hâté du monde, mais il arrivait toujours
à temps. Toutefois, on comprendra qu'il vécût seul
et pour ainsi dire en dehors de toute relation sociale. Il savait que dans
la vie il faut faire la part des frottements, et comme les frottements
retardent, il ne se frottait à personne.
Quant à Jean, dit Passepartout,
un vrai Parisien de Paris, depuis cinq ans qu'il habitait l'Angleterre
et y faisait à Londres le métier de valet de chambre, il
avait cherché vainement un maître auquel il pût s'attacher.
Passepartout n'était point
un de ces Frontins ou Mascarilles qui, les épaules hautes, le nez
au vent, le regard assuré, l'oeil sec, ne sont que d'impudents drôles.
Non. Passepartout était un brave garçon, de physionomie aimable,
aux lèvres un peu saillantes, toujours prêtes à goûter
ou à caresser, un être doux et serviable, avec une de ces
bonnes têtes rondes que l'on aime à voir sur les épaules
d'un ami. Il avait les yeux bleus, le teint animé, la figure assez
grasse pour qu'il pût lui-même voir les pommettes de ses joues,
la poitrine large, la taille forte, une musculature vigoureuse, et il possédait
une force herculéenne que les exercices de sa jeunesse avaient admirablement
développée. Ses cheveux bruns étaient un peu rageurs.
Si les sculpteurs de l'Antiquité connaissaient dix-huit façons
d'arranger la chevelure de Minerve, Passepartout n'en connaissait qu'une
pour disposer la sienne : trois coups de démêloir, et il était
coiffé.
De dire si le caractère expansif
de ce garçon s'accorderait avec celui de Phileas Fogg, c'est ce
que la prudence la plus élémentaire ne permet pas. Passepartout
serait-il ce domestique foncièrement exact qu'il fallait à
son maître ? On ne le verrait qu'a l'user. Après avoir eu,
on le sait, une jeunesse assez vagabonde, il aspirait au repos. Ayant entendu
vanter le méthodisme anglais et la froideur proverbiale des gentlemen,
il vint chercher fortune en Angleterre. Mais, jusqu'alors, le sort l'avait
mal servi. Il n'avait pu prendre racine nulle part. Il avait fait dix maisons.
Dans toutes, on était fantasque, inégal, coureur d'aventures
ou coureur de pays, -- ce qui ne pouvait plus convenir à Passepartout.
Son dernier maître, le jeune Lord Longsferry, membre du Parlement,
après avoir passé ses nuits dans les « oysters-rooms
» d'Hay-Market, rentrait trop souvent au logis sur les épaules
des policemen. Passepartout, voulant avant tout pouvoir respecter son maître,
risqua quelques respectueuses observations qui furent mal reçues,
et il rompit. Il apprit, sur les entrefaites, que Phileas Fogg, esq., cherchait
un domestique. Il prit des renseignements sur ce gentleman. Un personnage
dont l'existence était si régulière, qui ne découchait
pas, qui ne voyageait pas, qui ne s'absentait jamais, pas même un
jour, ne pouvait que lui convenir. Il se présenta et fut admis dans
les circonstances que l'on sait.
Passepartout -- onze heures et demie
étant sonnées -- se trouvait donc seul dans la maison de
Saville-row. Aussitôt il en commença l'inspection. Il la parcourut
de la cave au grenier. Cette maison propre, rangée, sévère,
puritaine, bien organisée pour le service, lui plut. Elle lui fit
l'effet d'une belle coquille de colimaçon, mais d'une coquille éclairée
et chauffée au gaz, car l'hydrogène carburé y suffisait
à tous les besoins de lumière et de chaleur. Passepartout
trouva sans peine, au second étage, la chambre qui lui était
destinée. Elle lui convint. Des timbres électriques et des
tuyaux acoustiques la mettaient en communication avec les appartements
de l'entresol et du premier étage. Sur la cheminée, une pendule
électrique correspondait avec la pendule de la chambre à
coucher de Phileas Fogg, et les deux appareils battaient au même
instant, la même seconde.
« Cela me va, cela me va !
» se dit Passepartout.
Il remarqua aussi, dans sa chambre,
une notice affichée au-dessus de la pendule. C'était le programme
du service quotidien. Il comprenait -- depuis huit heures du matin, heure
réglementaire à laquelle se levait Phileas Fogg, jusqu'à
onze heures et demie, heure à laquelle il quittait sa maison pour
aller déjeuner au Reform-Club -- tous les détails du service,
le thé et les rôties de huit heures vingt-trois, l'eau pour
la barbe de neuf heures trente-sept, la coiffure de dix heures moins vingt,
etc. Puis de onze heures et demie du matin à minuit -- heure à
laquelle se couchait le méthodique gentleman --, tout était
noté, prévu, régularisé. Passepartout se fit
une joie de méditer ce programme et d'en graver les divers articles
dans son esprit.
Quant à la garde-robe de
monsieur, elle était fort bien montée et merveilleusement
comprise. Chaque pantalon, habit ou gilet portait un numéro d'ordre
reproduit sur un registre d'entrée et de sortie, indiquant la date
à laquelle, suivant la saison, ces vêtements devaient être
tour à tour portés. Même réglementation pour
les chaussures.
En somme, dans cette maison de Saville-row
qui devait être le temple du désordre à l'époque
de l'illustre mais dissipé Sheridan --, ameublement confortable,
annonçant une belle aisance. Pas de bibliothèque, pas de
livres, qui eussent été sans utilité pour Mr. Fogg,
puisque le Reform-Club mettait à sa disposition deux bibliothèques,
l'une consacrée aux lettres, l'autre au droit et à la politique.
Dans la chambre à coucher, un coffre-fort de moyenne grandeur, que
sa construction défendait aussi bien de l'incendie que du vol. Point
d'armes dans la maison, aucun ustensile de chasse ou de guerre. Tout y
dénotait les habitudes les plus pacifiques.
Après avoir examiné
cette demeure en détail, Passepartout se frotta les mains, sa large
figure s'épanouit, et il répéta joyeusement :
«Cela me va ! voilà
mon affaire ! Nous nous entendrons parfaitement, Mr. Fogg et moi ! Un homme
casanier et régulier ! Une véritable mécanique ! Eh
bien, je ne suis pas fâché de servir une mécanique
! »
Chapitre III
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OU S'ENGAGE UNE CONVERSATION QUI
POURRA COUTER CHER A PHILEAS FOGG.
Phileas Fogg avait quitté
sa maison de Saville-row à onze heures et demie, et, après
avoir placé cinq cent soixante-quinze fois son pied droit devant
son pied gauche et cinq cent soixante-seize fois son pied gauche devant
son pied droit, il arriva au Reform-Club, vaste édifice, élevé
dans Pall-Mall, qui n'a pas coûté moins de trois millions
à bâtir.
Phileas Fogg se rendit aussitôt
à la salle à manger, dont les neuf fenêtres s'ouvraient
sur un beau jardin aux arbres déjà dorés par l'automne.
Là, il prit place à la table habituelle où son couvert
l'attendait. Son déjeuner se composait d'un hors-d'oeuvre, d'un
poisson bouilli relevé d'une « reading sauce » de premier
choix, d'un roastbeef écarlate agrémenté de condiments
« mushroom », d'un gâteau farci de tiges de rhubarbe
et de groseilles vertes, d'un morceau de chester, -- le tout arrosé
de quelques tasses de cet excellent thé, spécialement recueilli
pour l'office du Reform-Club.
A midi quarante-sept, ce gentleman
se leva et se dirigea vers le grand salon, somptueuse pièce, ornée
de peintures richement encadrées. Là, un domestique lui remit
le Times non coupé, dont Phileas Fogg opéra le laborieux
dépliage avec une sûreté de main qui dénotait
une grande habitude de cette difficile opération. La lecture de
ce journal occupa Phileas Fogg jusqu'à trois heures quarante-cinq,
et celle du Standard -- qui lui succéda -- dura jusqu'au dîner.
Ce repas s'accomplit dans les mêmes conditions que le déjeuner,
avec adjonction de « royal british sauce ».
A six heures moins vingt, le gentleman
reparut dans le grand salon et s'absorba dans la lecture du Morning Chronicle.
Une demi-heure plus tard, divers
membres du Reform-Club faisaient leur entrée et s'approchaient de
la cheminée, où brûlait un feu de houille. C'étaient
les partenaires habituels de Mr. Phileas Fogg, comme lui enragés
joueurs de whist : l'ingénieur Andrew Stuart, les banquiers John
Sullivan et Samuel Fallentin, le brasseur Thomas Flanagan, Gauthier Ralph,
un des administrateurs de la Banque d'Angleterre, -- personnages riches
et considérés, même dans ce club qui compte parmi ses
membres les sommités de l'industrie et de la finance.
« Eh bien, Ralph, demanda
Thomas Flanagan, où en est cette affaire de vol ?
-- Eh bien, répondit Andrew
Stuart, la Banque en sera pour son argent.
-- J'espère, au contraire,
dit Gauthier Ralph, que nous mettrons la main sur l'auteur du vol. Des
inspecteurs de police, gens fort habiles, ont été envoyés
en Amérique et en Europe, dans tous les principaux ports d'embarquement
et de débarquement, et il sera difficile à ce monsieur de
leur échapper.
-- Mais on a donc le signalement
du voleur ? demanda Andrew Stuart.
-- D'abord, ce n'est pas un voleur,
répondit sérieusement Gauthier Ralph.
-- Comment, ce n'est pas un voleur,
cet individu qui a soustrait cinquante-cinq mille livres en bank-notes
(1 million 375 000 francs) ?
-- Non, répondit Gauthier
Ralph.
-- C'est donc un industriel ? dit
John Sullivan.
-- Le Morning Chronicle assure que
c'est un gentleman. »
Celui qui fit cette réponse
n'était autre que Phileas Fogg, dont la tête émergeait
alors du flot de papier amassé autour de lui. En même temps,
Phileas Fogg salua ses collègues, qui lui rendirent son salut.
Le fait dont il était question,
que les divers journaux du Royaume-Uni discutaient avec ardeur, s'était
accompli trois jours auparavant, le 29 septembre. Une liasse de bank-notes,
formant l'énorme somme de cinquante-cinq mille livres, avait été
prise sur la tablette du caissier principal de la Banque d'Angleterre.
A qui s'étonnait qu'un tel
vol eût pu s'accomplir aussi facilement, le sous-gouverneur Gauthier
Ralph se bornait à répondre qu'à ce moment même,
le caissier s'occupait d'enregistrer une recette de trois shillings six
pence, et qu'on ne saurait avoir l'oeil à tout.
Mais il convient de faire observer
ici -- ce qui rend le fait plus explicable -- que cet admirable établissement
de « Bank of England » paraît se soucier extrêmement
de la dignité du public. Point de gardes, point d'invalides, point
de grillages ! L'or, l'argent, les billets sont exposés librement
et pour ainsi dire à la merci du premier venu. On ne saurait mettre
en suspicion l'honorabilité d'un passant quelconque. Un des meilleurs
observateurs des usages anglais raconte même ceci : Dans une des
salles de la Banque où il se trouvait un jour, il eut la curiosité
de voir de plus pris un lingot d'or pesant sept à huit livres, qui
se trouvait exposé sur la tablette du caissier ; il prit ce lingot,
l'examina, le passa à son voisin, celui-ci à un autre, si
bien que le lingot, de main en main, s'en alla jusqu'au fond d'un corridor
obscur, et ne revint qu'une demi-heure après reprendre sa place,
sans que le caissier eût seulement levé la tête.
Mais, le 29 septembre, les choses
ne se passèrent pas tout à fait ainsi. La liasse de bank-notes
ne revint pas, et quand la magnifique horloge, posée au-dessus du
« drawing-office », sonna à cinq heures la fermeture
des bureaux, la Banque d'Angleterre n'avait plus qu'à passer cinquante-cinq
mille livres par le compte de profits et pertes.
Le vol bien et dûment reconnu,
des agents, des « détectives », choisis parmi les plus
habiles, furent envoyés dans les principaux ports, à Liverpool,
à Glasgow, au Havre, à Suez, à Brindisi, à
New York, etc., avec promesse, en cas de succès, d'une prime de
deux mille livres (50 000 F) et cinq pour cent de la somme qui serait retrouvée.
En attendant les renseignements que devait fournir l'enquête immédiatement
commencée, ces inspecteurs avaient pour mission d'observer scrupuleusement
tous les voyageurs en arrivée ou en partance.
Or, précisément, ainsi
que le disait le Morning Chronicle, on avait lieu de supposer que l'auteur
du vol ne faisait partie d'aucune des sociétés de voleurs
d'Angleterre. Pendant cette journée du 29 septembre, un gentleman
bien mis, de bonnes manières, l'air distingué, avait été
remarqué, qui allait et venait dans la salle des paiements, théâtre
du vol. L'enquête avait permis de refaire assez exactement le signalement
de ce gentleman, signalement qui fut aussitôt adressé à
tous les détectives du Royaume-Uni et du continent. quelques bons
esprits -- et Gauthier Ralph était du nombre -- se croyaient donc
fondés à espérer que le voleur n'échapperait
pas.
Comme on le pense, ce fait était
à l'ordre du jour à Londres et dans toute l'Angleterre. On
discutait, on se passionnait pour ou contre les probabilités du
succès de la police métropolitaine. On ne s'étonnera
donc pas d'entendre les membres du Reform-Club traiter la même question,
d'autant plus que l'un des sous-gouverneurs de la Banque se trouvait parmi
eux.
L'honorable Gauthier Ralph ne voulait
pas douter du résultat des recherches, estimant que la prime offerte
devrait singulièrement aiguiser le zèle et l'intelligence
des agents. Mais son collègue, Andrew Stuart, était loin
de partager cette confiance. La discussion continua donc entre les gentlemen,
qui s'étaient assis à une table de whist, Stuart devant Flanagan,
Fallentin devant Phileas Fogg. Pendant le jeu, les joueurs ne parlaient
pas, mais entre les robres, la conversation interrompue reprenait de plus
belle.
« Je soutiens, dit Andrew
Stuart, que les chances sont en faveur du voleur, qui ne peut manquer d'être
un habile homme !
-- Allons donc ! répondit
Ralph, il n'y a plus un seul pays dans lequel il puisse se réfugier.
-- Par exemple !
-- Où voulez-vous qu'il aille
?
-- Je n'en sais rien, répondit
Andrew Stuart, mais, après tout, la terre est assez vaste.
-- Elle l'était autrefois...
», dit à mi-voix Phileas Fogg. Puis : « A vous de couper,
monsieur », ajouta-t-il en présentant les cartes à
Thomas Flanagan.
La discussion fut suspendue pendant
le robre.
Mais bientôt Andrew Stuart
la reprenait, disant :
« Comment, autrefois ! Est-ce
que la terre a diminué, par hasard ?
-- Sans doute, répondit Gauthier
Ralph. Je suis de l'avis de Mr. Fogg. La terre a diminué, puisqu'on
la parcourt maintenant dix fois plus vite qu'il y a cent ans. Et c'est
ce qui, dans le cas dont nous nous occupons, rendra les recherches plus
rapides.
-- Et rendra plus facile aussi la
fuite du voleur !
-- A vous de jouer, monsieur Stuart
! » dit Phileas Fogg.
Mais l'incrédule Stuart n'était
pas convaincu, et, la partie achevée :
« Il faut avouer, monsieur
Ralph, reprit-il, que vous avez trouvé là une manière
plaisante de dire que la terre a diminué ! Ainsi parce qu'on en
fait maintenant le tour en trois mois...
-- En quatre-vingts jours seulement,
dit Phileas Fogg.
-- En effet, messieurs, ajouta John
Sullivan, quatre-vingts jours, depuis que la section entre Rothal et Allahabad
a été ouverte sur le « Great-Indian peninsular railway
», et voici le calcul établi par le Morning Chronicle :
De Londres à Suez par le Mont-Cenis
et Brindisi, railways et paquebots............. 7 jours
De Suez à Bombay, paquebot..............……………………………….………..
13 --
De Bombay à Calcutta, railway.........…………………………………………...
3 --
De Calcutta à Hong-Kong (Chine),
paquebot……………………………..……. 13 --
De Hong-Kong à Yokohama (Japon),
paquebot..........………………….…......... 6 --
De Yokohama à San Francisco,
paquebot.……………………………….……... 22 --
De San Francisco New York, railroad.…………………………………….…......
7 --
De New York à Londres, paquebot
et railway..............……………………......... 9 --
Total...................................... 80 jours
-- Oui, quatre-vingts jours ! s'écria,
Andrew Stuart, qui par inattention, coupa une carte maîtresse, mais
non compris le mauvais temps, les vents contraires, les naufrages, les
déraillements, etc.
-- Tout compris, répondit
Phileas Fogg en continuant de jouer, car, cette fois, la discussion ne
respectait plus le whist.
-- Même si les Indous ou les
Indiens enlèvent les rails ! s'écria Andrew Stuart, s'ils
arrêtent les trains, pillent les fourgons, scalpent les voyageurs
!
-- Tout compris répondit
Phileas Fogg, qui, abattant son jeu, ajouta : « Deux atouts maîtres.
»
Andrew Stuart, à qui c'était
le tour de « faire », ramassa les cartes en disant :
« Théoriquement, vous
avez raison, monsieur Fogg, mais dans la pratique...
-- Dans la pratique aussi, monsieur
Stuart.
-- Je voudrais bien vous y voir.
-- Il ne tient qu'à vous.
Partons ensemble.
-- Le Ciel m'en préserve
! s'écria Stuart, mais je parierais bien quatre mille livres (100
000 F) qu'un tel voyage, fait dans ces conditions, est impossible.
-- Très possible, au contraire,
répondit Mr. Fogg.
-- Eh bien, faites-le donc !
-- Le tour du monde en quatre-vingts
jours ?
-- Oui.
-- Je le veux bien.
-- Quand ?
-- Tout de suite.
-- C'est de la folie ! s'écria
Andrew Stuart, qui commençait à se vexer de l'insistance
de son partenaire. Tenez ! jouons plutôt.
-- Refaites alors, répondit
Phileas Fogg, car il y a maldonne. »
Andrew Stuart reprit les cartes
d'une main fébrile ; puis, tout à coup, les posant sur la
table :
« Eh bien, oui, monsieur Fogg,
dit-il, oui, je parie quatre mille livres !...
-- Mon cher Stuart, dit Fallentin,
calmez-vous. Ce n'est pas sérieux.
-- Quand je dis : je parie, répondit
Andrew Stuart, c'est toujours sérieux.
-- Soit ! » dit Mr. Fogg.
Puis, se tournant vers ses collègues :
« J'ai vingt mille livres
(500 000 F) déposées chez Baring frères. Je les risquerai
volontiers...
-- Vingt mille livres ! s'écria
John Sullivan. Vingt mille livres qu'un retard imprévu peut vous
faire perdre !
-- L'imprévu n'existe pas,
répondit simplement Phileas Fogg.
-- Mais, monsieur Fogg, ce laps
de quatre-vingts jours n'est calculé que comme un minimum de temps
!
-- Un minimum bien employé
suffit à tout.
-- Mais pour ne pas le dépasser,
il faut sauter mathématiquement des railways dans les paquebots,
et des paquebots dans les chemins de fer !
-- Je sauterai mathématiquement.
-- C'est une plaisanterie !
-- Un bon Anglais ne plaisante jamais,
quand il s'agit d'une chose aussi sérieuse qu'un pari, répondit
Phileas Fogg. Je parie vingt mille livres contre qui voudra que je ferai
le tour de la terre en quatre-vingts jours ou moins, soit dix-neuf cent
vingt heures ou cent quinze mille deux cents minutes. Acceptez-vous ?
-- Nous acceptons, répondirent
MM. Stuart, Fallentin, Sullivan, Flanagan et Ralph, après s'être
entendus.
-- Bien, dit Mr. Fogg. Le train
de Douvres part à huit heures quarante-cinq. Je le prendrai.
-- Ce soir même ? demanda
Stuart.
-- Ce soir même, répondit
Phileas Fogg. Donc, ajouta-t-il en consultant un calendrier de poche, puisque
c'est aujourd'hui mercredi 2 octobre, je devrai être de retour à
Londres, dans ce salon même du Reform-Club, le samedi 21 décembre,
à huit heures quarante-cinq du soir, faute de quoi les vingt mille
livres déposées actuellement à mon crédit chez
Baring frères vous appartiendront de fait et de droit, messieurs.
-- Voici un chèque de pareille
somme. »
Un procès-verbal du pari
fut fait et signé sur-le-champ par les six co-intéressés.
Phileas Fogg était demeuré froid. Il n'avait certainement
pas parié pour gagner, et n'avait engagé ces vingt mille
livres -- la moitié de sa fortune -- que parce qu'il prévoyait
qu'il pourrait avoir à dépenser l'autre pour mener à
bien ce difficile, pour ne pas dire inexécutable projet. Quant à
ses adversaires, eux, ils paraissaient émus, non pas à cause
de la valeur de l'enjeu, mais parce qu'ils se faisaient une sorte de scrupule
de lutter dans ces conditions.
Sept heures sonnaient alors. On
offrit à Mr. Fogg de suspendre le whist afin qu'il pût faire
ses préparatifs de départ.
« Je suis toujours prêt
! » répondit cet impassible gentleman, et donnant les cartes
:
« Je retourne carreau, dit-il.
A vous de jouer, monsieur Stuart. »
Chapitre IV
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DANS LEQUEL PHILEAS FOGG STUPEFIE
PASSEPARTOUT, SON DOMESTIQUE
A sept heures vingt-cinq, Phileas
Fogg, après avoir gagné une vingtaine de guinées au
whist, prit congé de ses honorables collègues, et quitta
le Reform-Club. A sept heures cinquante, il ouvrait la porte de sa maison
et rentrait chez lui.
Passepartout, qui avait consciencieusement
étudié son programme, fut assez surpris en voyant Mr. Fogg,
coupable d'inexactitude, apparaître à cette heure insolite.
Suivant la notice, le locataire de Saville-row ne devait rentrer qu'à
minuit précis.
Phileas Fogg était tout d'abord
monté à sa chambre, puis il appela :
« Passepartout. »
Passepartout ne répondit
pas. Cet appel ne pouvait s'adresser à lui. Ce n'était pas
l'heure.
« Passepartout », reprit
Mr. Fogg sans élever la voix davantage.
Passepartout se montra.
« C'est la deuxième
fois que je vous appelle, dit Mr. Fogg.
-- Mais il n'est pas minuit, répondit
Passepartout, sa montre à la main.
-- Je le sais, reprit Phileas Fogg,
et je ne vous fais pas de reproche. Nous partons dans dix minutes pour
Douvres et Calais. »
Une sorte de grimace s'ébaucha
sur la ronde face du Français. Il était évident qu'il
avait mal entendu.
« Monsieur se déplace
? demanda-t-il.
-- Oui, répondit Phileas
Fogg. Nous allons faire le tour du monde. »
Passepartout, l'oeil démesurément
ouvert, la paupière et le sourcil surélevés, les bras
détendus, le corps affaissé, présentait alors tous
les symptômes de l'étonnement poussé jusqu'à
la stupeur.
« Le tour du monde ! murmura-t-il.
-- En quatre-vingts jours, répondit
Mr. Fogg. Ainsi, nous n'avons pas un instant à perdre.
-- Mais les malles ?... dit Passepartout,
qui balançait inconsciemment sa tête de droite et de gauche
-- Pas de malles. Un sac de nuit
seulement. Dedans, deux chemises de laine, trois paires de bas. Autant
pour vous. Nous achèterons en route. Vous descendrez mon mackintosh
et ma couverture de voyage. Ayez de bonnes chaussures. D'ailleurs, nous
marcherons peu ou pas. Allez. »
Passepartout aurait voulu répondre.
Il ne put. Il quitta la chambre de Mr. Fogg, monta dans la sienne, tomba
sur une chaise, et employant une phrase assez vulgaire de son pays :
« Ah ! bien se dit-il, elle
est forte, celle-là! Moi qui voulais rester tranquille !... »
Et, machinalement, il fit ses préparatifs
de départ. Le tour du monde en quatre-vingts jours ! Avait-il affaire
à un fou ? Non... C'était une plaisanterie ? On allait à
Douvres, bien. A Calais, soit. Après tout, cela ne pouvait notablement
contrarier le brave garçon, qui, depuis cinq ans, n'avait pas foulé
le sol de la patrie. Peut-être même irait-on jusqu'à
Paris, et, ma foi, il reverrait avec plaisir la grande capitale. Mais,
certainement, un gentleman aussi ménager de ses pas s'arrêterait
là... Oui, sans doute, mais il n'en était pas moins vrai
qu'il partait, qu'il se déplaçait, ce gentleman, si casanier
jusqu'alors !
A huit heures, Passepartout avait
préparé le modeste sac qui contenait sa garde-robe et celle
de son maître ; puis, l'esprit encore troublé, il quitta sa
chambre, dont il ferma soigneusement la porte, et il rejoignit Mr. Fogg.
Mr. Fogg était prêt.
Il portait sous son bras le Bradshaw's continental railway steam transit
and general guide, qui devait lui fournir toutes les indications nécessaires
à son voyage. Il prit le sac des mains de Passepartout, l'ouvrit
et y glissa une forte liasse de ces belles bank-notes qui ont cours dans
tous les pays.
« Vous n'avez rien oublié
? demanda-t-il.
-- Rien, monsieur.
-- Mon mackintosh et ma couverture
?
-- Les voici.
-- Bien, prenez ce sac. »
Mr. Fogg remit le sac à Passepartout.
« Et ayez-en soin, ajouta-t-il.
Il y a vingt mille livres dedans (500 000 F). »
Le sac faillit s'échapper
des mains de Passepartout, comme si les vingt mille livres eussent été
en or et pesé considérablement.
Le maître et le domestique
descendirent alors, et la porte de la rue fut fermée à double
tour.
Une station de voitures se trouvait
à l'extrémité de Saville-row. Phileas Fogg et son
domestique montèrent dans un cab, qui se dirigea rapidement vers
la gare de Charing-Cross, à laquelle aboutit un des embranchements
du South-Eastern-railway.
A huit heures vingt, le cab s'arrêta
devant la grille de la gare. Passepartout sauta à terre. Son maître
le suivit et paya le cocher.
En ce moment, une pauvre mendiante,
tenant un enfant à la main, pieds nus dans la boue, coiffée
d'un chapeau dépenaillé auquel pendait une plume lamentable,
un châle en loques sur ses haillons, s'approcha de Mr. Fogg et lui
demanda l'aumône.
Mr. Fogg tira de sa poche les vingt
guinées qu'il venait de gagner au whist, et, les présentant
à la mendiante :
« Tenez, ma brave femme, dit-il,
je suis content de vous avoir rencontrée ! »
Puis il passa.
Passepartout eut comme une sensation
d'humidité autour de la prunelle. Son maître avait fait un
pas dans son coeur.
Mr. Fogg et lui entrèrent
aussitôt dans la grande salle de la gare. Là, Phileas Fogg
donna à Passepartout l'ordre de prendre deux billets de première
classe pour Paris. Puis, se retournant, il aperçut ses cinq collègues
du Reform-Club.
« Messieurs, je pars, dit-il,
et les divers visas apposés sur un passeport que j'emporte à
cet effet vous permettront, au retour, de contrôler mon itinéraire.
-- Oh ! monsieur Fogg, répondit
poliment Gauthier Ralph, c'est inutile. Nous nous en rapporterons à
votre honneur de gentleman !
-- Cela vaut mieux ainsi, dit Mr.
Fogg.
-- Vous n'oubliez pas que vous devez
être revenu ?... fit observer Andrew Stuart.
-- Dans quatre-vingts jours, répondit
Mr. Fogg, le samedi 21 décembre 1872, à huit heures quarante-cinq
minutes du soir. Au revoir, messieurs. »
A huit heures quarante, Phileas
Fogg et son domestique prirent place dans le même compartiment. A
huit heures quarante-cinq, un coup de sifflet retentit, et le train se
mit en marche.
La nuit était noire. Il tombait
une pluie fine. Phileas Fogg, accoté dans son coin, ne parlait pas.
Passepartout, encore abasourdi, pressait machinalement contre lui le sac
aux bank-notes.
Mais le train n'avait pas dépassé
Sydenham, que Passepartout poussait un véritable cri de désespoir
!
« Qu'avez-vous ? demanda Mr.
Fogg.
-- Il y a... que... dans ma précipitation...
mon trouble... j'ai oublié...
-- Quoi ?
-- D'éteindre le bec de gaz
de ma chambre !
-- Eh bien, mon garçon, répondit
froidement Mr. Fogg, il brûle à votre compte ! »
Chapitre V
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DANS LEQUEL UNE NOUVELLE VALEUR APPARAÎT
SUR LA PLACE DE LONDRES
Phileas Fogg, en quittant Londres,
ne se doutait guère, sans doute, du grand retentissement qu'allait
provoquer son départ. La nouvelle du pari se répandit d'abord
dans le Reform-Club, et produisit une véritable émotion parmi
les membres de l'honorable cercle. Puis, du club, cette émotion
passa aux journaux par la voie des reporters, et des journaux au public
de Londres et de tout le Royaume-Uni.
Cette « question du tour du
monde » fut commentée, discutée, disséquée,
avec autant de passion et d'ardeur que s'il se fût agi d'une nouvelle
affaire de l'Alabama. Les uns prirent parti pour Phileas Fogg, les autres
-- et ils formèrent bientôt une majorité considérable
-- se prononcèrent contre lui. Ce tour du monde à accomplir,
autrement qu'en théorie et sur le papier, dans ce minimum de temps,
avec les moyens de communication actuellement en usage, ce n'était
pas seulement impossible, c'était insensé !
Le Times, le Standard, l'Evening
Star, le Morning Chronicle, et vingt autres journaux de grande publicité,
se déclarèrent contre Mr. Fogg. Seul, le Daily Telegraph
le soutint dans une certaine mesure. Phileas Fogg fut généralement
traité de maniaque, de fou, et ses collègues du Reform-Club
furent blâmés d'avoir tenu ce pari, qui accusait un affaiblissement
dans les facultés mentales de son auteur.
Des articles extrêmement passionnés,
mais logiques, parurent sur la question. On sait l'intérêt
que l'on porte en Angleterre à tout ce qui touche à la géographie.
Aussi n'était-il pas un lecteur, à quelque classe qu'il appartînt,
qui ne dévorât les colonnes consacrées au cas de Phileas
Fogg.
Pendant les premiers jours, quelques
esprits audacieux -- les femmes principalement -- furent pour lui, surtout
quand l'Illustrated London News eut publié son portrait d'après
sa photographie déposée aux archives du Reform-Club. Certains
gentlemen osaient dire : « Hé ! hé ! pourquoi pas,
après tout ? On a vu des choses plus extraordinaires ! » C'étaient
surtout les lecteurs du Daily Telegraph. Mais on sentit bientôt que
ce journal lui-même commençait à faiblir.
En effet, un long article parut
le 7 octobre dans le Bulletin de la Société royale de géographie.
Il traita la question à tous les points de vue, et démontra
clairement la folie de l'entreprise. D'après cet article, tout était
contre le voyageur, obstacles de l'homme, obstacles de la nature. Pour
réussir dans ce projet, il fallait admettre une concordance miraculeuse
des heures de départ et d'arrivée, concordance qui n'existait
pas, qui ne pouvait pas exister. A la rigueur, et en Europe, où
il s'agit de parcours d'une longueur relativement médiocre, on peut
compter sur l'arrivée des trains à heure fixe ; mais quand
ils emploient trois jours à traverser l'Inde, sept jours à
traverser les États-Unis, pouvait-on fonder sur leur exactitude
les éléments d'un tel problème ? Et les accidents
de machine, les déraillements, les rencontres, la mauvaise saison,
l'accumulation des neiges, est-ce que tout n'était pas contre Phileas
Fogg ? Sur les paquebots, ne se trouverait-il pas, pendant l'hiver, à
la merci des coups de vent ou des brouillards ? Est-il donc si rare que
les meilleurs marcheurs des lignes transocéaniennes éprouvent
des retards de deux ou trois jours ? Or, il suffisait d'un retard, un seul,
pour que la chaîne de communications fût irréparablement
brisée. Si Phileas Fogg manquait, ne fût-ce que de quelques
heures, le départ d'un paquebot, il serait forcé d'attendre
le paquebot suivant, et par cela même son voyage était compromis
irrévocablement.
L'article fit grand bruit. Presque
tous les journaux le reproduisirent, et les actions de Phileas Fogg baissèrent
singulièrement.
Pendant les premiers jours qui suivirent
le départ du gentleman, d'importantes affaires s'étaient
engagées sur l'aléa de son entreprise. On sait
ce qu'est le monde des parieurs en Angleterre, monde plus intelligent,
plus relevé que celui des joueurs. Parier est dans le tempérament
anglais. Aussi, non seulement les divers membres du Reform-Club établirent-ils
des paris considérables pour ou contre Phileas Fogg, mais la masse
du public entra dans le mouvement. Phileas Fogg fut inscrit comme un cheval
de course, à une sorte de studbook. On en fit aussi une valeur de
bourse, qui fut immédiatement cotée sur la place de Londres.
On demandait, on offrait du « Phileas Fogg » ferme ou à
prime, et il se fit des affaires énormes. Mais cinq jours après
son départ, après l'article du Bulletin de la Société
de géographie, les offres commencèrent à affluer.
Le Phileas Fogg baissa. On l'offrit par paquets. Pris d'abord à
cinq, puis à dix, on ne le prit plus qu'à vingt, à
cinquante, à cent !
Un seul partisan lui resta. Ce fut
le vieux paralytique, Lord Albermale. L'honorable gentleman, cloué
sur son fauteuil, eût donné sa fortune pour pouvoir faire
le tour du monde, même en dix ans ! et il paria cinq mille livres
(100 000 F) en faveur de Phileas Fogg. Et quand, en même temps que
la sottise du projet, on lui en démontrait l'inutilité, il
se contentait de répondre : « Si la chose est faisable, il
est bon que ce soit un Anglais qui le premier l'ait faite ! »
Or, on en était là,
les partisans de Phileas Fogg se raréfiaient de plus en plus ; tout
le monde, et non sans raison, se mettait contre lui ; on ne le prenait
plus qu'à cent cinquante, à deux cents contre un, quand,
sept jours après son départ, un incident, complètement
inattendu, fit qu'on ne le prit plus du tout.
En effet, pendant cette journée,
à neuf heures du soir, le directeur de la police métropolitaine
avait reçu une dépêche télégraphique
ainsi conçue :
Suez à Londres.
Rowan, directeur police, administration
centrale, Scotland place.
Je file voleur de Banque, Phileas
Fogg. Envoyez sans retard mandat d'arrestation à Bombay (Inde anglaise).
Fix, détective.
L'effet de cette dépêche
fut immédiat. L'honorable gentleman disparut pour faire place au
voleur de bank-notes. Sa photographie, déposée au Reform-Club
avec celles de tous ses collègues, fut examinée. Elle reproduisait
trait pour trait l'homme dont le signalement avait été fourni
par l'enquête. On rappela ce que l'existence de Phileas Fogg avait
de mystérieux, son isolement, son départ subit, et il parut
évident que ce personnage, prétextant un voyage autour du
monde et l'appuyant sur un pari insensé, n'avait eu d'autre but
que de dépister les agents de la police anglaise.
Chapitre VI
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DANS LEQUEL L'AGENT FIX MONTRE UNE
IMPATIENCE BIEN LEGITIME.
Voici dans quelles circonstances
avait été lancée cette dépêche concernant
le sieur Phileas Fogg.
Le mercredi 9 octobre, on attendait
pour onze heures du matin, à Suez, le paquebot Mongolia, de la Compagnie
péninsulaire et orientale, steamer en fer à hélice
et à spardeck, jaugeant deux mille huit cents tonnes et possédant
une force nominale de cinq cents chevaux. Le Mongolia faisait régulièrement
les voyages de Brindisi à Bombay par le canal de Suez. C'était
un des plus rapides marcheurs de la Compagnie, et les vitesses réglementaires,
soit dix milles à l'heure entre Brindisi et Suez, et neuf milles
cinquante-trois centièmes entre Suez et Bombay, il les avait toujours
dépassées.
En attendant l'arrivée du
Mongolia,
deux hommes se promenaient sur le quai au milieu de la foule d'indigènes
et d'étrangers qui affluent dans cette ville, naguère une
bourgade, à laquelle la grande oeuvre de M. de Lesseps assure un
avenir considérable.
De ces deux hommes, l'un était
l'agent consulaire du Royaume-Uni, établi à Suez, qui --
en dépit des fâcheux pronostics du gouvernement britannique
et des sinistres prédictions de l'ingénieur Stephenson --
voyait chaque jour des navires anglais traverser ce canal, abrégeant
ainsi de moitié l'ancienne route de l'Angleterre aux Indes par le
cap de Bonne-Espérance.
L'autre était un petit homme
maigre, de figure assez intelligente, nerveux, qui contractait avec une
persistance remarquable ses muscles sourciliers. A travers ses longs cils
brillait un oeil très vif, mais dont il savait à volonté
éteindre l'ardeur. En ce moment, il donnait certaines marques d'impatience,
allant, venant, ne pouvant tenir en place.
Cet homme se nommait Fix, et c'était
un de ces « détectives » ou agents de police anglais,
qui avaient été envoyés dans les divers ports, après
le vol commis à la Banque d'Angleterre. Ce Fix devait surveiller
avec le plus grand soin tous les voyageurs prenant la route de Suez, et
si l'un d'eux lui semblait suspect, le « filer » en attendant
un mandat d'arrestation.
Précisément, depuis
deux jours, Fix avait reçu du directeur de la police métropolitaine
le signalement de l'auteur présumé du vol. C'était
celui de ce personnage distingué et bien mis que l'on avait observé
dans la salle des paiements de la Banque.
Le détective, très
alléché évidemment par la forte prime promise en cas
de succès, attendait donc avec une impatience facile à comprendre
l'arrivée du Mongolia.
« Et vous dites, monsieur
le consul, demanda-t-il pour la dixième fois, que ce bateau ne peut
tarder ?
-- Non, monsieur Fix, répondit
le consul. Il a été signalé hier au large de Port-Saïd,
et les cent soixante kilomètres du canal ne comptent pas pour un
tel marcheur. Je vous répète que le Mongolia a toujours gagné
la prime de vingt-cinq livres que le gouvernement accorde pour chaque avance
de vingt-quatre heures sur les temps réglementaires.
-- Ce paquebot vient directement
de Brindisi ? demanda Fix.
-- De Brindisi même, où
il a pris la malle des Indes, de Brindisi qu'il a quitté samedi
à cinq heures du soir. Ainsi ayez patience, il ne peut tarder à
arriver. Mais je ne sais vraiment pas comment, avec le signalement que
vous avez reçu, vous pourrez reconnaître votre homme, s'il
est à bord du Mongolia.
-- Monsieur le consul, répondit
Fix, ces gens-là, on les sent plutôt qu'on ne les reconnaît.
C'est du flair qu'il faut avoir, et le flair est comme un sens spécial
auquel concourent l'ouïe, la vue et l'odorat. J'ai arrêté
dans ma vie plus d'un de ces gentlemen, et pourvu que mon voleur soit à
bord, je vous réponds qu'il ne me glissera pas entre les mains.
-- Je le souhaite, monsieur Fix,
car il s'agit d'un vol important.
-- Un vol magnifique, répondit
l'agent enthousiasmé. Cinquante-cinq mille livres ! Nous n'avons
pas souvent de pareilles aubaines ! Les voleurs deviennent mesquins ! La
race des Sheppard s'étiole ! On se fait pendre maintenant pour quelques
shillings !
-- Monsieur Fix, répondit
le consul, vous parlez d'une telle façon que je vous souhaite vivement
de réussir ; mais, je vous le répète, dans les conditions
où vous êtes, je crains que ce ne soit difficile. Savez-vous
bien que, d'après le signalement que vous avez reçu, ce voleur
ressemble absolument à un honnête homme.
-- Monsieur le consul, répondit
dogmatiquement l'inspecteur de police, les grands voleurs ressemblent toujours
à d'honnêtes gens. Vous comprenez bien que ceux qui ont des
figures de coquins n'ont qu'un parti à prendre, c'est de rester
probes, sans cela ils se feraient arrêter. Les physionomies honnêtes,
ce sont celles-là qu'il faut dévisager surtout. Travail difficile,
j'en conviens, et qui n'est plus du métier, mais de l'art. »
On voit que ledit Fix ne manquait
pas d'une certaine dose d'amour-propre.
Cependant le quai s'animait peu
à peu. Marins de diverses nationalités, commerçants,
courtiers, portefaix, fellahs, y affluaient. L'arrivée du paquebot
était évidemment prochaine.
Le temps était assez beau,
mais l'air froid, par ce vent d'est. Quelques minarets se dessinaient au-dessus
de la ville sous les pâles rayons du soleil. Vers le sud, une jetée
longue de deux mille mètres s'allongeait comme un bras sur la rade
de Suez. A la surface de la mer Rouge roulaient plusieurs bateaux de pêche
ou de cabotage, dont quelques-uns ont conservé dans leurs façons
l'élégant gabarit de la galère antique.
Tout en circulant au milieu de ce
populaire, Fix, par une habitude de sa profession, dévisageait les
passants d'un rapide coup d'oeil.
Il était alors dix heures
et demie.
« Mais il n'arrivera pas,
ce paquebot ! s'écria-t-il en entendant sonner l'horloge du port.
-- Il ne peut être éloigné,
répondit le consul.
-- Combien de temps stationnera-t-il
à Suez ? demanda Fix.
-- Quatre heures. Le temps d'embarquer
son charbon. De Suez à Aden, à l'extrémité
de la mer Rouge, on compte treize cent dix milles, et il faut faire provision
de combustible.
-- Et de Suez, ce bateau va directement
à Bombay ? demanda Fix.
-- Directement, sans rompre charge.
-- Eh bien, dit Fix, si le voleur
a pris cette route et ce bateau, il doit entrer dans son plan de débarquer
à Suez, afin de gagner par une autre voie les possessions hollandaises
ou françaises de l'Asie. Il doit bien savoir qu'il ne serait pas
en sûreté dans l'Inde, qui est une terre anglaise.
-- A moins que ce ne soit un homme
très fort, répondit le consul. Vous le savez, un criminel
anglais est toujours mieux caché à Londres qu'il ne le serait
à l'étranger. »
Sur cette réflexion, qui
donna fort à réfléchir à l'agent, le consul
regagna ses bureaux, situés à peu de distance. L'inspecteur
de police demeura seul, pris d'une impatience nerveuse, avec ce pressentiment
assez bizarre que son voleur devait se trouver à bord du Mongolia,
-- et en vérité, si ce coquin avait quitté l'Angleterre
avec l'intention de gagner le Nouveau Monde, la route des Indes, moins
surveillée ou plus difficile à surveiller que celle de l'Atlantique,
devait avoir obtenu sa préférence.
Fix ne fut pas longtemps livré
à ses réflexions. De vifs coups de sifflet annoncèrent
l'arrivée du paquebot. Toute la horde des portefaix et des fellahs
se précipita vers le quai dans un tumulte un peu inquiétant
pour les membres et les vêtements des passagers. Une dizaine de canots
se détachèrent de la rive et allèrent au-devant du
Mongolia.
Bientôt on aperçut
la gigantesque coque du Mongolia, passant entre les rives du canal, et
onze heures sonnaient quand le steamer vint mouiller en rade, pendant que
sa vapeur fusait à grand bruit par les tuyaux d'échappement.
Les passagers étaient assez
nombreux à bord. Quelques-uns restèrent sur le spardeck à
contempler le panorama pittoresque de la ville ; mais la plupart débarquèrent
dans les canots qui étaient venus accoster le Mongolia.
Fix examinait scrupuleusement tous
ceux qui mettaient pied à terre.
En ce moment, l'un d'eux s'approcha
de lui, après avoir vigoureusement repoussé les fellahs qui
l'assaillaient de leurs offres de service, et il lui demanda fort poliment
s'il pouvait lui indiquer les bureaux de l'agent consulaire anglais. Et
en même temps ce passager présentait un passeport sur lequel
il désirait sans doute faire apposer le visa britannique.
Fix, instinctivement, prit le passeport,
et, d'un rapide coup d'oeil, il en lut le signalement.
Un mouvement involontaire faillit
lui échapper. La feuille trembla dans sa main. Le signalement libellé
sur le passeport était identique à celui qu'il avait reçu
du directeur de la police métropolitaine.
-- Ce passeport n'est pas le vôtre
? dit-il au passager.
-- Non, répondit celui-ci,
c'est le passeport de mon maître.
-- Et votre maître ?
-- Il est resté à
bord.
-- Mais, reprit l'agent, il faut
qu'il se présente en personne aux bureaux du consulat afin d'établir
son identité.
-- Quoi ! cela est nécessaire
?
-- Indispensable.
-- Et où sont ces bureaux
?
-- Là, au coin de la place,
répondit l'inspecteur en indiquant une maison éloignée
de deux cents pas.
-- Alors, je vais aller chercher
mon maître, à qui pourtant cela ne plaira guère de
se déranger !
Là-dessus, le passager salua
Fix et retourna à bord du steamer.
Chapitre VII
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QUI TÉMOIGNE UNE FOIS DE PLUS
DE L'INUTILITÉ DES PASSEPORTS EN MATIÈRE DE POLICE
L'inspecteur redescendit sur le quai
et se dirigea rapidement vers les bureaux du consul. Aussitôt, et
sur sa demande pressante, il fut introduit près de ce fonctionnaire.
« Monsieur le consul, lui
dit-il sans autre préambule, j'ai de fortes présomptions
de croire que notre homme a pris passage à bord du Mongolia. »
Et Fix raconta ce qui s'était
passé entre ce domestique et lui à propos du passeport.
« Bien, monsieur Fix, répondit
le consul, je ne serais pas fâché de voir la figure de ce
coquin. Mais peut-être ne se présentera-t-il pas à
mon bureau, s'il est ce que vous supposez. Un voleur n'aime pas à
laisser derrière lui des traces de son passage, et d'ailleurs la
formalité des passeports n'est plus obligatoire.
-- Monsieur le consul, répondit
l'agent, si c'est un homme fort comme on doit le penser, il viendra !
-- Faire viser son passeport ?
-- Oui. Les passeports ne servent
jamais qu'à gêner les honnêtes gens et à favoriser
la fuite des coquins. Je vous affirme que celui-ci sera en règle,
mais j'espère bien que vous ne le viserez pas...
-- Et pourquoi pas ? Si ce passeport
est régulier, répondit le consul, je n'ai pas le droit de
refuser mon visa.
-- Cependant, monsieur le consul,
il faut bien que je retienne ici cet homme jusqu'à ce que j'aie
reçu de Londres un mandat d'arrestation.
-- Ah ! cela, monsieur Fix, c'est
votre affaire, répondit le consul, mais moi, je ne puis... »
Le consul n'acheva pas sa phrase.
En ce moment, on frappait à la porte de son cabinet, et le garçon
de bureau introduisit deux étrangers, dont l'un était précisément
ce domestique qui s'était entretenu avec le détective.
C'étaient, en effet, le maître
et le serviteur. Le maître présenta son passeport, en priant
laconiquement le consul de vouloir bien y apposer son visa.
Celui-ci prit le passeport et le
lut attentivement, tandis que Fix, dans un coin du cabinet, observait ou
plutôt dévorait l'étranger des yeux.
Quand le consul eut achevé
sa lecture :
« Vous êtes Phileas
Fogg, esquire ? demanda-t-il.
-- Oui, monsieur, répondit
le gentleman.
-- Et cet homme est votre domestique
?
-- Oui. Un Français nommé
Passepartout.
-- Vous venez de Londres ?
-- Oui.
-- Et vous allez ?
-- A Bombay.
-- Bien, monsieur. Vous savez que
cette formalité du visa est inutile, et que nous n'exigeons plus
la présentation du passeport ?
-- Je le sais, monsieur, répondit
Phileas Fogg, mais je désire constater par votre visa mon passage
à Suez.
-- Soit, monsieur. »
Et le consul, ayant signé
et daté le passeport, y apposa son cachet. Mr. Fogg acquitta les
droits de visa, et, après avoir froidement salué, il sortit,
suivi de son domestique.
« Eh bien ? demanda l'inspecteur.
-- Eh bien, répondit le consul,
il a l'air d'un parfait honnête homme !
-- Possible, répondit Fix,
mais ce n'est point ce dont il s'agit. Trouvez-vous, monsieur le consul,
que ce flegmatique gentleman ressemble trait pour trait au voleur dont
j'ai reçu le signalement ?
-- J'en conviens, mais vous le savez,
tous les signalements...
-- J'en aurai le coeur net, répondit
Fix. Le domestique me paraît être moins indéchiffrable
que le maître. De plus, c'est un Français, qui ne pourra se
retenir de parler. A bientôt, monsieur le consul. »
Cela dit, l'agent sortit et se mit
à la recherche de Passepartout.
Cependant Mr. Fogg, en quittant
la maison consulaire, s'était dirigé vers le quai. Là,
il donna quelques ordres à son domestique ; puis il s'embarqua dans
un canot, revint à bord du Mongolia et rentra dans sa cabine. Il
prit alors son carnet, qui portait les notes suivantes :
« Quitté Londres, mercredi
2 octobre, 8 heures 45 soir.
« Arrivé à Paris,
jeudi 3 octobre, 7 heures 20 matin.
« Quitté Paris, jeudi,
8 heures 40 matin.
« Arrivé par le Mont-Cenis
à Turin, vendredi 4 octobre, 6 heures 35 matin.
« Quitté Turin, vendredi,
7 heures 20 matin.
« Arrivé à Brindisi,
samedi 5 octobre, 4 heures soir.
« Embarqué sur le Mongolia,
samedi, 5 heures soir.
« Arrivé à Suez,
mercredi 9 octobre, 11 heures matin.
« Total des heures dépensées
: 158 1/2, soit en jours : 6 jours 1/2. »
Mr. Fogg inscrivit ces dates sur
un itinéraire disposé par colonnes, qui indiquait -- depuis
le 2 octobre jusqu'au 21 décembre -- le mois, le quantième,
le jour, les arrivées réglementaires et les arrivées
effectives en chaque point principal, Paris, Brindisi, Suez, Bombay, Calcutta,
Singapore, Hong-Kong, Yokohama, San Francisco, New York, Liverpool, Londres,
et qui permettait de chiffrer le gain obtenu où la perte éprouvée
à chaque endroit du parcours.
Ce méthodique itinéraire
tenait ainsi compte de tout, et Mr. Fogg savait toujours s'il était
en avance ou en retard.
Il inscrivit donc, ce jour-là,
mercredi 9 octobre, son arrivée à Suez, qui, concordant avec
l'arrivée réglementaire, ne le constituait ni en gain ni
en perte.
Puis il se fit servir à déjeuner
dans sa cabine. Quant à voir la ville, il n'y pensait même
pas, étant de cette race d'Anglais qui font visiter par leur domestique
les pays qu'ils traversent.
Chapitre VIII
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DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PARLE UN
PEU PLUS PEUT-ÊTRE QU'IL NE CONVIENDRAIT
Fix avait en peu d'instants rejoint
sur le quai Passepartout, qui flânait et regardait, ne se croyant
pas, lui, obligé à ne point voir.
« Eh bien, mon ami, lui dit
Fix en l'abordant, votre passeport est-il visé ?
-- Ah ! c'est vous, monsieur, répondit
le Français. Bien obligé. Nous sommes parfaitement en règle.
-- Et vous regardez le pays ?
-- Oui, mais nous allons si vite
qu'il me semble que je voyage en rêve. Et comme cela, nous sommes
à Suez ?
-- A Suez.
-- En Égypte ?
-- En Égypte, parfaitement.
-- Et en Afrique ?
-- En Afrique.
-- En Afrique ! répéta
Passepartout. Je ne peux y croire. Figurez-vous, monsieur, que je m'imaginais
ne pas aller plus loin que Paris, et cette fameuse capitale, je l'ai revue
tout juste de sept heures vingt du matin à huit heures quarante,
entre la gare du Nord et la gare de Lyon, à travers les vitres d'un
fiacre et par une pluie battante ! Je le regrette ! J'aurais aimé
à revoir le Père-Lachaise et le Cirque des Champs-Élysées
!
-- Vous êtes donc bien pressé
? demanda l'inspecteur de police.
-- Moi, non, mais c'est mon maître.
A propos, il faut que j'achète des chaussettes et des chemises !
Nous sommes partis sans malles, avec un sac de nuit seulement.
-- Je vais vous conduire à
un bazar où vous trouverez tout ce qu'il faut.
-- Monsieur, répondit Passepartout,
vous êtes vraiment d'une complaisance !... »
Et tous deux se mirent en route.
Passepartout causait toujours.
« Surtout, dit-il, que je
prenne bien garde de ne pas manquer le bateau !
-- Vous avez le temps, répondit
Fix, il n'est encore que midi ! »
Passepartout tira sa grosse montre.
« Midi, dit-il. Allons donc
! il est neuf heures cinquante-deux minutes !
-- Votre montre retarde, répondit
Fix.
-- Ma montre ! Une montre de famille,
qui vient de mon arrière-grand-père ! Elle ne varie pas de
cinq minutes par an. C'est un vrai chronomètre !
-- Je vois ce que c'est, répondit
Fix. Vous avez gardé l'heure de Londres, qui retarde de deux heures
environ sur Suez. Il faut avoir soin de remettre votre montre au midi de
chaque pays.
-- Moi ! toucher à ma montre
! s'écria Passepartout, jamais !
-- Eh bien, elle ne sera plus d'accord
avec le soleil.
-- Tant pis pour le soleil, monsieur
! C'est lui qui aura tort ! »
Et le brave garçon remit
sa montre dans sou gousset avec un geste superbe.
Quelques instants après,
Fix lui disait :
« Vous avez donc quitté
Londres précipitamment ?
-- Je le crois bien ! Mercredi dernier,
à huit heures du soir, contre toutes ses habitudes, Mr. Fogg revint
de son cercle, et trois quarts d'heure après nous étions
partis.
-- Mais où va-t-il donc,
votre maître ?
-- Toujours devant lui ! Il fait
le tour du monde !
-- Le tour du monde ? s'écria
Fix.
-- Oui, en quatre-vingts jours !
Un pari, dit-il, mais, entre nous, je n'en crois rien. Cela n'aurait pas
le sens commun. Il y a autre chose.
-- Ah ! c'est un original, ce Mr.
Fogg ?
-- Je le crois.
-- Il est donc riche ?
-- Évidemment, et il emporte
une jolie somme avec lui, en bank-notes toutes neuves ! Et il n'épargne
pas l'argent en route ! Tenez ! il a promis une prime magnifique au mécanicien
du Mongolia, si nous arrivons à Bombay avec une belle avance !
-- Et vous le connaissez depuis
longtemps, votre maître ?
-- Moi ! répondit Passepartout,
je suis entré à son service le jour même de notre départ.
»
On s'imagine aisément l'effet
que ces réponses devaient produire sur l'esprit déjà
surexcité de l'inspecteur de police.
Ce départ précipité
de Londres, peu de temps après le vol, cette grosse somme emportée,
cette hâte d'arriver en des pays lointains, ce prétexte d'un
pari excentrique, tout confirmait et devait confirmer Fix dans ses idées.
Il fit encore parler le Français et acquit la certitude que ce garçon
ne connaissait aucunement son maître, que celui-ci vivait isolé
à Londres, qu'on le disait riche sans savoir l'origine de sa fortune,
que c'était un homme impénétrable, etc. Mais, en même
temps, Fix put tenir pour certain que Phileas Fogg ne débarquait
point à Suez, et qu'il allait réellement à Bombay.
« Est-ce loin Bombay ? demanda
Passepartout.
-- Assez loin, répondit l'agent.
Il vous faut encore une dizaine de jours de mer.
-- Et où prenez-vous Bombay
?
-- Dans l'Inde.
-- En Asie ?
-- Naturellement.
-- Diable ! C'est que je vais vous
dire... il y a une chose qui me tracasse... c'est mon bec !
-- Quel bec ?
-- Mon bec de gaz que j'ai oublié
d'éteindre et qui brûle à mon compte. Or, j'ai calculé
que j'en avais pour deux shillings par vingt-quatre heures, juste six pence
de plus que je ne gagne, et vous comprenez que pour peu que le voyage se
prolonge... »
Fix comprit-il l'affaire du gaz
? C'est peu probable. Il n'écoutait plus et prenait un parti. Le
Français et lui étaient arrivés au bazar. Fix laissa
son compagnon y faire ses emplettes, il lui recommanda de ne pas manquer
le départ du Mongolia, et il revint en toute hâte aux bureaux
de l'agent consulaire.
Fix, maintenant que sa conviction
était faite, avait repris tout son sang-froid.
« Monsieur, dit-il au consul,
je n'ai plus aucun doute. Je tiens mon homme. Il se fait passer pour un
excentrique qui veut faire le tour du monde en quatre-vingts jours.
-- Alors c'est un malin, répondit
le consul, et il compte revenir à Londres, après avoir dépisté
toutes les polices des deux continents !
-- Nous verrons bien, répondit
Fix.
-- Mais ne vous trompez-vous pas
? demanda encore une fois le consul.
-- Je ne me trompe pas.
-- Alors, pourquoi ce voleur a-t-il
tenu à faire constater par un visa son passage à Suez ?
-- Pourquoi ?... je n'en sais rien,
monsieur le consul, répondit le détective, mais écoutez-moi.
»
Et, en quelques mots, il rapporta
les points saillants de sa conversation avec le domestique dudit Fogg.
« En effet, dit le consul,
toutes les présomptions sont contre cet homme.
Et qu'allez-vous faire ?
-- Lancer une dépêche
à Londres avec demande instante de m'adresser un mandat d'arrestation
à Bombay, m'embarquer sur le Mongolia, filer mon voleur jusqu'aux
Indes, et là, sur cette terre anglaise, l'accoster poliment, mon
mandat à la main et la main sur l'épaule. »
Ces paroles prononcées froidement,
l'agent prit congé du consul et se rendit au bureau télégraphique.
De là, il lança au directeur de la police métropolitaine
cette dépêche que l'on connaît.
Un quart d'heure plus tard, Fix,
son léger bagage à la main, bien muni d'argent, d'ailleurs,
s'embarquait à bord du Mongolia, et bientôt le rapide steamer
filait à toute vapeur sur les eaux de la mer Rouge.
Chapitre IX
----------------
OÙ LA MER ROUGE ET LA MER
DES INDES SE MONTRENT PROPICES AUX DESSEINS DE PHILEAS FOGG
La distance entre Suez et Aden est
exactement de treize cent dix milles, et le cahier des charges de la Compagnie
alloue à ses paquebots un laps de temps de cent trente-huit heures
pour la franchir. Le Mongolia, dont les feux étaient activement
poussés, marchait de manière à devancer l'arrivée
réglementaire.
La plupart des passagers embarqués
à Brindisi avaient presque tous l'Inde pour destination. Les uns
se rendaient à Bombay, les autres à Calcutta, mais via Bombay,
car depuis qu'un chemin de fer traverse dans toute sa largeur la péninsule
indienne, il n'est plus nécessaire de doubler la pointe de Ceylan.
Parmi ces passagers du Mongolia,
on comptait divers fonctionnaires civils et des officiers de tout grade.
De ceux-ci, les uns appartenaient à l'armée britannique proprement
dite, les autres commandaient les troupes indigènes de cipayes,
tous chèrement appointés, même à présent
que le gouvernement s'est substitué aux droits et aux charges de
l'ancienne Compagnie des Indes : sous-lieutenants à 7 000 F, brigadiers
à 60 000, généraux à 100 000. [Le traitement
des fonctionnaires civils est encore plus élevé. Les simples
assistants, au premier degré de la hiérarchie, ont 12 000
francs ; les juges, 60 000 F; les présidents de cour, 250 000 F;
les gouverneurs, 300 000 F, et le gouverneur général, plus
de 600 000 F. (Note de l'auteur).]
On vivait donc bien à bord
du Mongolia, dans cette société de fonctionnaires, auxquels
se mêlaient quelques jeunes Anglais, qui, le million en poche, allaient
fonder au loin des comptoirs de commerce. Le « purser », l'homme
de confiance de la Compagnie, l'égal du capitaine à bord,
faisait somptueusement les choses. Au déjeuner du matin, au lunch
de deux heures, au dîner de cinq heures et demie, au souper de huit
heures, les tables pliaient sous les plats de viande fraîche et les
entremets fournis par la boucherie et les offices du paquebot. Les passagères
-- il y en avait quelques-unes -- changeaient de toilette deux fois par
jour. On faisait de la musique, on dansait même, quand la mer le
permettait.
Mais la mer Rouge est fort capricieuse
et trop souvent mauvaise, comme tous ces golfes étroits et longs.
Quand le vent soufflait soit de la côte d'Asie, soit de la côte
d'Afrique, le Mongolia, long fuseau à hélice, pris par le
travers, roulait épouvantablement. Les dames disparaissaient alors
; les pianos se taisaient ; chants et danses cessaient à la fois.
Et pourtant, malgré la rafale, malgré la houle, le paquebot,
poussé par sa puissante machine, courait sans retard vers le détroit
de Bab-el-Mandeb.
Que faisait Phileas Fogg pendant
ce temps ? On pourrait croire que, toujours inquiet et anxieux, il se préoccupait
des changements de vent nuisibles à la marche du navire, des mouvements
désordonnés de la houle qui risquaient d'occasionner un accident
à la machine, enfin de toutes les avaries possibles qui, en obligeant
le Mongolia à relâcher dans quelque port, auraient compromis
son voyage ?
Aucunement, ou tout au moins, si
ce gentleman songeait à ces éventualités, il n'en
laissait rien paraître. C'était toujours l'homme impassible,
le membre imperturbable du Reform-Club, qu'aucun incident ou accident ne
pouvait surprendre. Il ne paraissait pas plus ému que les chronomètres
du bord. On le voyait rarement sur le pont. Il s'inquiétait peu
d'observer cette mer Rouge, si féconde en souvenirs, ce théâtre
des premières scènes historiques de l'humanité. Il
ne venait pas reconnaître les curieuses villes semées sur
ses bords, et dont la pittoresque silhouette se découpait quelquefois
à l'horizon. Il ne rêvait même pas aux dangers de ce
golfe Arabique, dont les anciens historiens, Strabon, Arrien, Arthémidore,
Edrisi, ont toujours parlé avec épouvante, et sur lequel
les navigateurs ne se hasardaient jamais autrefois sans avoir consacré
leur voyage par des sacrifices propitiatoires.
Que faisait donc cet original, emprisonné
dans le Mongolia ? D'abord il faisait ses quatre repas par jour, sans que
jamais ni roulis ni tangage pussent détraquer une machine si merveilleusement
organisée. Puis il jouait au whist.
Oui ! il avait rencontré
des partenaires, aussi enragés que lui : un collecteur de taxes
qui se rendait à son poste à Goa, un ministre, le révérend
Décimus Smith, retournant à Bombay, et un brigadier général
de l'armée anglaise, qui rejoignait son corps à Bénarès.
Ces trois passagers avaient pour le whist la même passion que Mr.
Fogg, et ils jouaient pendant des heures entières, non moins silencieusement
que lui.
Quant à Passepartout, le
mal de mer n'avait aucune prise sur lui. Il occupait une cabine à
l'avant et mangeait, lui aussi, consciencieusement. Il faut dire que, décidément,
ce voyage, fait dans ces conditions, ne lui déplaisait plus. Il
en prenait son parti. Bien nourri, bien logé, il voyait du pays
et d'ailleurs il s'affirmait à lui-même que toute cette fantaisie
finirait à Bombay.
Le lendemain du départ de
Suez, le 10 octobre, ce ne fut pas sans un certain plaisir qu'il rencontra
sur le pont l'obligeant personnage auquel il s'était adressé
en débarquant en Égypte.
« Je ne me trompe pas, dit-il
en l'abordant avec son plus aimable sourire, c'est bien vous, monsieur,
qui m'avez si complaisamment servi de guide à Suez ?
-- En effet, répondit le
détective, je vous reconnais ! Vous êtes le domestique de
cet Anglais original...
-- Précisément, monsieur...
?
-- Fix.
-- Monsieur Fix, répondit
Passepartout. Enchanté de vous retrouver à bord. Et où
allez-vous donc ?
-- Mais, ainsi que vous, à
Bombay.
-- C'est au mieux ! Est-ce que vous
avez déjà fait ce voyage ?
-- Plusieurs fois, répondit
Fix. Je suis un agent de la Compagnie péninsulaire.
-- Alors vous connaissez l'Inde
?
-- Mais... oui..., répondit
Fix, qui ne voulait pas trop s'avancer.
-- Et c'est curieux, cette Inde-là
?
-- Très curieux ! Des mosquées,
des minarets, des temples, des fakirs, des pagodes, des tigres, des serpents,
des bayadères ! Mais il faut espérer que vous aurez le temps
de visiter le pays ?
-- Je l'espère, monsieur
Fix. Vous comprenez bien qu'il n'est pas permis à un homme sain
d'esprit de passer sa vie à sauter d'un paquebot dans un chemin
de fer et d'un chemin de fer dans un paquebot, sous prétexte de
faire le tour du monde en quatre-vingts jours ! Non. Toute cette gymnastique
cessera à Bombay, n'en doutez pas.
-- Et il se porte bien, Mr. Fogg
? demanda Fix du ton le plus naturel.
-- Très bien, monsieur Fix.
Moi aussi, d'ailleurs. Je mange comme un ogre qui serait à jeun.
C'est l'air de la mer.
-- Et votre maître, je ne
le vois jamais sur le pont.
-- Jamais. Il n'est pas curieux.
-- Savez-vous, monsieur Passepartout,
que ce prétendu voyage en quatre-vingts jours pourrait bien cacher
quelque mission secrète... une mission diplomatique, par exemple
!
-- Ma foi, monsieur Fix, je n'en
sais rien, je vous l'avoue, et, au fond, je ne donnerais pas une demi-couronne
pour le savoir. »
Depuis cette rencontre, Passepartout
et Fix causèrent souvent ensemble. L'inspecteur de police tenait
à se lier avec le domestique du sieur Fogg. Cela pouvait le servir
à l'occasion. Il lui offrait donc souvent, au bar-room du Mongolia,
quelques verres de whisky ou de pale-ale, que le brave garçon acceptait
sans cérémonie et rendait même pour ne pas être
en reste, -- trouvant, d'ailleurs, ce Fix un gentleman bien honnête.
Cependant le paquebot s'avançait
rapidement. Le 13, on eut connaissance de Moka, qui apparut dans sa ceinture
de murailles ruinées, au-dessus desquelles se détachaient
quelques dattiers verdoyants. Au loin, dans les montagnes, se développaient
de vastes champs de caféiers. Passepartout fut ravi de contempler
cette ville célèbre, et il trouva même qu'avec ces
murs circulaires et un fort démantelé qui se dessinait comme
une anse, elle ressemblait à une énorme demi-tasse.
Pendant la nuit suivante, le Mongolia
franchit le détroit de Bab-el-Mandeb, dont le nom arabe signifie
la Porte des Larmes, et le lendemain, 14, il faisait escale à Steamer-Point,
au nord-ouest de la rade d'Aden. C'est là qu'il devait se réapprovisionner
de combustible.
Grave et importante affaire que
cette alimentation du foyer des paquebots à de telles distances
des centres de production. Rien que pour la Compagnie péninsulaire,
c'est une dépense annuelle qui se chiffre par huit cent mille livres
(20 millions de francs). Il a fallu, en effet, établir des dépôts
en plusieurs ports, et, dans ces mers éloignées, le charbon
revient à quatre-vingts francs la tonne.
Le Mongolia avait encore seize cent
cinquante milles à faire avant d'atteindre Bombay, et il devait
rester quatre heures à Steamer-Point, afin de remplir ses soutes.
Mais ce retard ne pouvait nuire
en aucune façon au programme de Phileas Fogg. Il était prévu.
D'ailleurs le Mongolia, au lieu d'arriver à Aden le 15 octobre seulement
au matin, y entrait le 14 au soir. C'était un gain de quinze heures.
Mr. Fogg et son domestique descendirent
à terre. Le gentleman voulait faire viser son passeport. Fix le
suivit sans être remarqué. La formalité du visa accomplie,
Phileas Fogg revint à bord reprendre sa partie interrompue.
Passepartout, lui, flâna,
suivant sa coutume, au milieu de cette population de Somanlis, de Banians,
de Parsis, de Juifs, d'Arabes, d'Européens, composant les vingt-cinq
mille habitants d'Aden. Il admira les fortifications qui font de cette
ville le Gibraltar de la mer des Indes, et de magnifiques citernes auxquelles
travaillaient encore les ingénieurs anglais, deux mille ans après
les ingénieurs du roi Salomon.
« Très curieux, très
curieux ! se disait Passepartout en revenant à bord. Je m'aperçois
qu'il n'est pas inutile de voyager, si l'on veut voir du nouveau. »
A six heures du soir, le Mongolia
battait des branches de son hélice les eaux de la rade d'Aden et
courait bientôt sur la mer des Indes. Il lui était accordé
cent soixante-huit heures pour accomplir la traversée entre Aden
et Bombay. Du reste, cette mer indienne lui fut favorable. Le vent tenait
dans le nord-ouest. Les voiles vinrent en aide à la vapeur.
Le navire, mieux appuyé,
roula moins. Les passagères, en fraîches toilettes, reparurent
sur le pont. Les chants et les danses recommencèrent.
Le voyage s'accomplit donc dans
les meilleures conditions. Passepartout était enchanté de
l'aimable compagnon que le hasard lui avait procuré en la personne
de Fix.
Le dimanche 20 octobre, vers midi,
on eut connaissance de la côte indienne. Deux heures plus tard, le
pilote montait à bord du Mongolia. A l'horizon, un arrière-plan
de collines se profilait harmonieusement sur le fond du ciel. Bientôt,
les rangs de palmiers qui couvrent la ville se détachèrent
vivement. Le paquebot pénétra dans cette rade formée
par les îles Salcette, Colaba, Éléphanta, Butcher,
et à quatre heures et demie il accostait les quais de Bombay.
Phileas Fogg achevait alors le trente-troisième
robre de la journée, et son partenaire et lui, grâce à
une manoeuvre audacieuse, ayant fait les treize levées, terminèrent
cette belle traversée par un chelem admirable.
Le Mongolia ne devait arriver que
le 22 octobre à Bombay. Or, il y arrivait le 20. C'était
donc, depuis son départ de Londres, un gain de deux jours, que Phileas
Fogg inscrivit méthodiquement sur son itinéraire à
la colonne des bénéfices.
Chapitre X
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OÙ PASSEPARTOUT EST TROP HEUREUX
D'EN ÊTRE QUITTE EN PERDANT SA CHAUSSURE
Personne n'ignore que l'Inde -- ce
grand triangle renversé dont la base est au nord et la pointe au
sud -- comprend une superficie de quatorze cent mille milles carrés,
sur laquelle est inégalement répandue une population de cent
quatre-vingts millions d'habitants. Le gouvernement britannique exerce
une domination réelle sur une certaine partie de cet immense pays.
Il entretient un gouverneur général à Calcutta, des
gouverneurs à Madras, à Bombay, au Bengale, et un lieutenant-gouverneur
à Agra.
Mais l'Inde anglaise proprement
dite ne compte qu'une superficie de sept cent mille milles carrés
et une population de cent à cent dix millions d'habitants. C'est
assez dire qu'une notable partie du territoire échappe encore à
l'autorité de la reine ; et, en effet, chez certains rajahs de l'intérieur,
farouches et terribles, l'indépendance indoue est encore absolue.
Depuis 1756 -- époque à
laquelle fut fondé le premier établissement anglais sur l'emplacement
aujourd'hui occupé par la ville de Madras -- jusqu'à cette
année dans laquelle éclata la grande insurrection des cipayes,
la célèbre Compagnie des Indes fut toute-puissante. Elle
s'annexait peu à peu les diverses provinces, achetées aux
rajahs au prix de rentes qu'elle payait peu ou point ; elle nommait son
gouverneur général et tous ses employés civils ou
militaires ; mais maintenant elle n'existe plus, et les possessions anglaises
de l'Inde relèvent directement de la couronne.
Aussi l'aspect, les moeurs, les
divisions ethnographiques de la péninsule tendent à se modifier
chaque jour. Autrefois, on y voyageait par tous les antiques moyens de
transport, à pied, à cheval, en charrette, en brouette, en
palanquin, à dos d'homme, en coach, etc. Maintenant, des steamboats
parcourent à grande vitesse l'Indus, le Gange, et un chemin de fer,
qui traverse l'Inde dans toute sa largeur en se ramifiant sur son parcours,
met Bombay à trois jours seulement de Calcutta.
Le tracé de ce chemin de
fer ne suit pas la ligne droite à travers l'Inde. La distance à
vol d'oiseau n'est que de mille à onze cents milles, et des trains,
animés d'une vitesse moyenne seulement, n'emploieraient pas trois
jours à la franchir ; mais cette distance est accrue d'un tiers,
au moins, par la corde que décrit le railway en s'élevant
jusqu'à Allahabad dans le nord de la péninsule.
Voici, en somme, le tracé
à grands points du « Great Indian peninsular railway ».
En quittant l'île de Bombay, il traverse Salcette, saute sur le continent
en face de Tannah, franchit la chaîne des Ghâtes-Occidentales,
court au nord-est jusqu'à Burhampour, sillonne le territoire à
peu près indépendant du Bundelkund, s'élève
jusqu'à Allahabad, s'infléchit vers l'est, rencontre le Gange
à Bénarès, s'en écarte légèrement,
et, redescendant au sud-est par Burdivan et la ville française de
Chandernagor, il fait tête de ligne à Calcutta.
C'était à quatre heures
et demie du soir que les passagers du Mongolia avaient débarqué
à Bombay, et le train de Calcutta partait à huit heures précises.
Mr. Fogg prit donc congé
de ses partenaires, quitta le paquebot, donna à son domestique le
détail de quelques emplettes à faire, lui recommanda expressément
de se trouver avant huit heures à la gare, et, de son pas régulier
qui battait la seconde comme le pendule d'une horloge astronomique, il
se dirigea vers le bureau des passeports.
Ainsi donc, des merveilles de Bombay,
il ne songeait à rien voir, ni l'hôtel de ville, ni la magnifique
bibliothèque, ni les forts, ni les docks, ni le marché au
coton, ni les bazars, ni les mosquées, ni les synagogues, ni les
églises arméniennes, ni la splendide pagode de Malebar-Hill,
ornée de deux tours polygones. Il ne contemplerait ni les chefs-d'oeuvre
d'Éléphanta, ni ses mystérieux hypogées, cachés
au sud-est de la rade, ni les grottes Kanhérie de l'île Salcette,
ces admirables restes de l'architecture bouddhiste !
Non ! rien. En sortant du bureau
des passeports, Phileas Fogg se rendit tranquillement à la gare,
et là il se fit servir à dîner. Entre autres mets,
le maître d'hôtel crut devoir lui recommander une certaine
gibelotte de « lapin du pays », dont il lui dit merveille.
Phileas Fogg accepta la gibelotte
et la goûta consciencieusement ; mais, en dépit de sa sauce
épicée, il la trouva détestable.
Il sonna le maître d'hôtel.
« Monsieur, lui dit-il en
le regardant fixement, c'est du lapin, cela ?
-- Oui, mylord, répondit
effrontément le drôle, du lapin des jungles.
-- Et ce lapin-là n'a pas
miaulé quand on l'a tué ?
-- Miaulé ! Oh ! mylord !
un lapin ! Je vous jure...
-- Monsieur le maître d'hôtel,
reprit froidement Mr. Fogg, ne jurez pas et rappelez-vous ceci : autrefois,
dans l'Inde, les chats étaient considérés comme des
animaux sacrés. C'était le bon temps.
-- Pour les chats, mylord ?
-- Et peut-être aussi pour
les voyageurs ! »
Cette observation faite, Mr. Fogg
continua tranquillement à dîner.
Quelques instants après Mr.
Fogg, l'agent Fix avait, lui aussi, débarqué du Mongolia
et couru chez le directeur de la police de Bombay. Il fit reconnaître
sa qualité de détective, la mission dont il était
chargé, sa situation vis-à-vis de l'auteur présumé
du vol. Avait-on reçu de Londres un mandat d'arrêt ?... On
n'avait rien reçu. Et, en effet, le mandat, parti après Fogg,
ne pouvait être encore arrivé.
Fix resta fort décontenancé.
Il voulut obtenir du directeur un ordre d'arrestation contre le sieur Fogg.
Le directeur refusa. L'affaire regardait l'administration métropolitaine,
et celle-ci seule pouvait légalement délivrer un mandat.
Cette sévérité de principes, cette observance rigoureuse
de la légalité est parfaitement explicable avec les moeurs
anglaises, qui, en matière de liberté individuelle, n'admettent
aucun arbitraire.
Fix n'insista pas et comprit qu'il
devait se résigner à attendre son mandat. Mais il résolut
de ne point perdre de vue son impénétrable coquin, pendant
tout le temps que celui-ci demeurerait à Bombay. Il ne doutait pas
que Phileas Fogg n'y séjournât, et, on le sait, c'était
aussi la conviction de Passepartout, -- ce qui laisserait au mandat d'arrêt
le temps d'arriver.
Mais depuis les derniers ordres
que lui avait donnés son maître en quittant le Mongolia, Passepartout
avait bien compris qu'il en serait de Bombay comme de Suez et de Paris,
que le voyage ne finirait pas ici, qu'il se poursuivrait au moins jusqu'à
Calcutta, et peut-être plus loin. Et il commença à
se demander si ce pari de Mr. Fogg n'était pas absolument sérieux,
et si la fatalité ne l'entraînait pas, lui qui voulait vivre
en repos, à accomplir le tour du monde en quatre-vingts jours !
En attendant, et après avoir
fait acquisition de quelques chemises et chaussettes, il se promenait dans
les rues de Bombay. Il y avait grand concours de populaire, et, au milieu
d'Européens de toutes nationalités, des Persans à
bonnets pointus, des Bunhyas à turbans ronds, des Sindes à
bonnets carrés, des Arméniens en longues robes, des Parsis
à mitre noire. C'était précisément une fête
célébrée par ces Parsis ou Guèbres, descendants
directs des sectateurs de Zoroastre, qui sont les plus industrieux, les
plus civilisés, les plus intelligents, les plus austères
des Indous, -- race à laquelle appartiennent actuellement les riches
négociants indigènes de Bombay. Ce jour-là, ils célébraient
une sorte de carnaval religieux, avec processions et divertissements, dans
lesquels figuraient des bayadères vêtues de gazes roses brochées
d'or et d'argent, qui, au son des violes et au bruit des tam-tams, dansaient
merveilleusement, et avec une décence parfaite, d'ailleurs.
Si Passepartout regardait ces curieuses
cérémonies, si ses yeux et ses oreilles s'ouvraient démesurément
pour voir et entendre, si son air, sa physionomie était bien celle
du « booby » le plus neuf qu'on pût imaginer, il est
superflu d'y insister ici.
Malheureusement pour lui et pour
son maître, dont il risqua de compromettre le voyage, sa curiosité
l'entraîna plus loin qu'il ne convenait.
En effet, après avoir entrevu
ce carnaval parsi, Passepartout se dirigeait vers la gare, quand, passant
devant l'admirable pagode de Malebar-Hill, il eut la malencontreuse idée
d'en visiter l'intérieur.
Il ignorait deux choses : d'abord
que l'entrée de certaines pagodes indoues est formellement interdite
aux chrétiens, et ensuite que les croyants eux-mêmes ne peuvent
y pénétrer sans avoir laissé leurs chaussures à
la porte. Il faut remarquer ici que, par raison de saine politique, le
gouvernement anglais, respectant et faisant respecter jusque dans ses plus
insignifiants détails la religion du pays, punit sévèrement
quiconque en viole les pratiques.
Passepartout, entré là,
sans penser à mal, comme un simple touriste, admirait, à
l'intérieur de Malebar-Hill, ce clinquant éblouissant de
l'ornementation brahmanique, quand soudain il fut renversé sur les
dalles sacrées. Trois prêtres, le regard plein de fureur,
se précipitèrent sur lui, arrachèrent ses souliers
et
ses chaussettes, et commencèrent à le rouer de coups, en
proférant des cris sauvages.
Le Français, vigoureux et
agile, se releva vivement. D'un coup de poing et d'un coup de pied, il
renversa deux de ses adversaires, fort empêtrés dans leurs
longues robes, et, s'élançant hors de la pagode de toute
la vitesse de ses jambes, il eut bientôt distancé le troisième
Indou, qui s'était jeté sur ses traces, en ameutant la foule.
A huit heures moins cinq, quelques
minutes seulement avant le départ du train, sans chapeau, pieds
nus, ayant perdu dans la bagarre le paquet contenant ses emplettes, Passepartout
arrivait à la gare du chemin de fer.
Fix était là, sur
le quai d'embarquement. Ayant suivi le sieur Fogg à la gare, il
avait compris que ce coquin allait quitter Bombay. Son parti fut aussitôt
pris de l'accompagner jusqu'à Calcutta et plus loin s'il le fallait.
Passepartout ne vit pas Fix, qui se tenait dans l'ombre, mais Fix entendit
le récit de ses aventures, que Passepartout narra en peu de mots
à son maître.
« J'espère que cela
ne vous arrivera plus », répondit simplement Phileas Fogg,
en prenant place dans un des wagons du train.
Le pauvre garçon, pieds nus
et tout déconfit, suivit son maître sans mot dire.
Fix allait monter dans un wagon
séparé, quand une pensée le retint et modifia subitement
son projet de départ.
« Non, je reste, se dit-il.
Un délit commis sur le territoire indien... Je tiens mon homme.
»
En ce moment, la locomotive lança
un vigoureux sifflet, et le train disparut dans la nuit.
ChapitreXI
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OÙ PHILEAS FOGG ACHÈTE
UNE MONTURE A UN PRIX FABULEUX
Le train était parti à
l'heure réglementaire. Il emportait un certain nombre de voyageurs,
quelques officiers, des fonctionnaires civils et des négociants
en opium et en indigo, que leur commerce appelait dans la partie orientale
de la péninsule.
Passepartout occupait le même
compartiment que son maître. Un troisième voyageur se trouvait
placé dans le coin opposé.
C'était le brigadier gén&eac |