Le
Tour du Monde
en
Quatre-vingts
jours
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Jules
VERNE (1828-1905)
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Suite de la page 1.
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Chapitre
XV
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OÙ LE SAC AUX BANK-NOTES S'ALLÈGE
ENCORE DE QUELQUES MILLIERS DE LIVRES |
Le train s'était arrêté
en gare. Passepartout descendit le premier du wagon, et fut suivi de Mr.
Fogg, qui aida sa jeune compagne à mettre pied sur le quai. Phileas
Fogg comptait se rendre directement au paquebot de Hong-Kong, afin d'y
installer confortablement Mrs. Aouda, qu'il ne voulait pas quitter, tant
qu'elle serait en ce pays si dangereux pour elle.
Au moment où Mr. Fogg allait
sortir de la gare, un policeman s'approcha de lui et dit :
« Monsieur Phileas Fogg ?
-- C'est moi.
-- Cet homme est votre domestique
? ajouta le policeman en désignant Passepartout.
-- Oui.
-- Veuillez me suivre tous les deux.
»
Mr. Fogg ne fit pas un mouvement
qui pût marquer en lui une surprise quelconque. Cet agent était
un représentant de la loi, et, pour tout Anglais, la loi est sacrée.
Passepartout, avec ses habitudes françaises, voulut raisonner, mais
le policeman le toucha de sa baguette, et Phileas Fogg lui fit signe d'obéir.
« Cette jeune dame peut nous
accompagner ? demanda Mr. Fogg.
-- Elle le peut », répondit
le policeman.
Le policeman conduisit Mr. Fogg,
Mrs. Aouda et Passepartout vers un palki-ghari, sorte de voiture à
quatre roues et à quatre places, attelée de deux chevaux.
On partit. Personne ne parla pendant le trajet, qui dura vingt minutes
environ.
La voiture traversa d'abord la «
ville noire », aux rues étroites, bordées de cahutes
dans lesquelles grouillait une population cosmopolite, sale et déguenillée
; puis elle passa à travers la ville européenne, égayée
de maisons de briques, ombragée de cocotiers, hérissée
de mâtures, que parcouraient déjà, malgré l'heure
matinale, des cavaliers élégants et de magnifiques attelages.
Le palki-ghari s'arrêta devant
une habitation d'apparence simple, mais qui ne devait pas être affectée
aux usages domestiques. Le policeman fit descendre ses prisonniers -- on
pouvait vraiment leur donner ce nom --, et il les conduisit dans une chambre
aux fenêtres grillées, en leur disant :
« C'est à huit heures
et demie que vous comparaîtrez devant le juge Obadiah. »
Puis il se retira et ferma la porte.
« Allons ! nous sommes pris
! » s'écria Passepartout, en se laissant aller sur une chaise.
Mrs. Aouda, s'adressant aussitôt
à Mr. Fogg, lui dit d'une voix dont elle cherchait en vain à
déguiser l'émotion :
« Monsieur, il faut m'abandonner
! C'est pour moi que vous êtes poursuivi ! C'est pour m'avoir sauvée
! »
Phileas Fogg se contenta de répondre
que cela n'était pas possible. Poursuivi pour cette affaire du sutty
! Inadmissible ! Comment les plaignants oseraient-ils se présenter
? Il y avait méprise. Mr. Fogg ajouta que, dans tous les cas, il
n'abandonnerait pas la jeune femme, et qu'il la conduirait à Hong-Kong.
« Mais le bateau part à
midi ! fit observer Passepartout.
-- Avant midi nous serons à
bord », répondit simplement l'impassible gentleman.
Cela fut affirmé si nettement,
que Passepartout ne put s'empêcher de se dire à lui-même
:
« Parbleu ! cela est certain
! avant midi nous serons à bord ! » Mais il n'était
pas rassuré du tout.
A huit heures et demie, la porte
de la chambre s'ouvrit. Le policeman reparut, et il introduisit les prisonniers
dans la salle voisine. C'était une salle d'audience, et un public
assez nombreux, composé d'Européens et d'indigènes,
en occupait déjà le prétoire.
Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout
s'assirent sur un banc en face des sièges réservés
au magistrat et au greffier.
Ce magistrat, le juge Obadiah, entra
presque aussitôt, suivi du greffier. C'était un gros homme
tout rond. Il décrocha une perruque pendue à un clou et s'en
coiffa lestement.
« La première cause
», dit-il.
Mais, portant la main à sa
tête :
« Hé ! ce n'est pas
ma perruque !
-- En effet, monsieur Obadiah, c'est
la mienne, répondit le greffier.
-- Cher monsieur Oysterpuf, comment
voulez-vous qu'un juge puisse rendre une bonne sentence avec la perruque
d'un greffier ! »
L'échange des perruques fut
fait. Pendant ces préliminaires, Passepartout bouillait d'impatience,
car l'aiguille lui paraissait marcher terriblement vite sur le cadran de
la grosse horloge du prétoire.
« La première cause,
reprit alors le juge Obadiah.
-- Phileas Fogg ? dit le greffier
Oysterpuf.
-- Me voici, répondit Mr.
Fogg.
-- Passepartout ?
-- Présent ! répondit
Passepartout.
-- Bien ! dit le juge Obadiah. Voilà
deux jours, accusés, que l'on vous guette à tous les trains
de Bombay.
-- Mais de quoi nous accuse-t-on
? s'écria Passepartout, impatienté.
-- Vous allez le savoir, répondit
le juge.
-- Monsieur, dit alors Mr. Fogg,
je suis citoyen anglais, et j'ai droit...
-- Vous a-t-on manqué d'égards
? demanda Mr. Obadiah.
-- Aucunement.
-- Bien ! faites entrer les plaignants.
»
Sur l'ordre du juge, une porte s'ouvrit,
et trois prêtres indous furent introduits par un huissier.
« C'est bien cela ! murmura
Passepartout, ce sont ces coquins qui voulaient brûler notre jeune
dame ! »
Les prêtres se tinrent debout
devant le juge, et le greffier lut à haute voix une plainte en sacrilège,
formulée contre le sieur Phileas Fogg et son domestique, accusés
d'avoir violé un lieu consacré par la religion brahmanique.
« Vous avez entendu ? demanda
le juge à Phileas Fogg.
-- Oui, monsieur, répondit
Mr. Fogg en consultant sa montre, et j'avoue.
-- Ah ! vous avouez ?...
-- J'avoue et j'attends que ces
trois prêtres avouent à leur tour ce qu'ils voulaient faire
à la pagode de Pillaji. »
Les prêtres se regardèrent.
Ils semblaient ne rien comprendre aux paroles de l'accusé.
« Sans doute ! s'écria
impétueusement Passepartout, à cette pagode de Pillaji, devant
laquelle ils allaient brûler leur victime ! »
Nouvelle stupéfaction des
prêtres, et profond étonnement du juge Obadiah.
« Quelle victime ? demanda-t-il.
Brûler qui ! En pleine ville de Bombay ?
-- Bombay ? s'écria Passepartout.
-- Sans doute. Il ne s'agit pas
de la pagode de Pillaji, mais de la pagode de Malebar-Hill, à Bombay.
-- Et comme pièce de conviction,
voici les souliers du profanateur, ajouta le greffier, en posant une paire
de chaussures sur son bureau.
-- Mes souliers ! » s'écria
Passepartout, qui, surpris au dernier chef, ne put retenir cette involontaire
exclamation.
On devine la confusion qui s'était
opérée dans l'esprit du maître et du domestique. Cet
incident de la pagode de Bombay, ils l'avaient oublié, et c'était
celui-là même qui les amenait devant le magistrat de Calcutta.
En effet, l'agent Fix avait compris
tout le parti qu'il pouvait tirer de cette malencontreuse affaire. Retardant
son départ de douze heures, il s'était fait le conseil des
prêtres de Malebar-Hill ; il leur avait promis des dommages-intérêts
considérables, sachant bien que le gouvernement anglais se montrait
très sévère pour ce genre de délit ; puis,
par le train suivant, il les avait lancés sur les traces du sacrilège.
Mais, par suite du temps employé à la délivrance de
la jeune veuve, Fix et les Indous arrivèrent à Calcutta avant
Phileas Fogg et son domestique, que les magistrats, prévenus par
dépêche, devaient arrêter à leur descente du
train. Que l'on juge du désappointement de Fix, quand il apprit
que Phileas Fogg n'était point encore arrivé dans la capitale
de l'Inde. Il dut croire que son voleur, s'arrêtant à une
des stations du Peninsular-railway, s'était réfugié
dans les provinces septentrionales. Pendant vingt-quatre heures, au milieu
de
mortelles inquiétudes, Fix le guetta à la gare. Quelle fut
donc sa joie quand, ce matin même, il le vit descendre du wagon,
en compagnie, il est vrai, d'une jeune femme dont il ne pouvait s'expliquer
la présence. Aussitôt il lança sur lui un policeman,
et voilà comment Mr. Fogg, Passepartout et la veuve du rajah du
Bundelkund furent conduits devant le juge Obadiah.
Et si Passepartout eût été
moins préoccupé de son affaire, il aurait aperçu,
dans un coin du prétoire, le détective, qui suivait le débat
avec un intérêt facile à comprendre, -- car à
Calcutta, comme à Bombay, comme à Suez, le mandat d'arrestation
lui manquait encore !
Cependant le juge Obadiah avait
pris acte de l'aveu échappé à Passepartout, qui aurait
donné tout ce qu'il possédait pour reprendre ses imprudentes
paroles.
« Les faits sont avoués
? dit le juge.
-- Avoués, répondit
froidement Mr. Fogg.
-- Attendu, reprit le juge, attendu
que la loi anglaise entend protéger également et rigoureusement
toutes les religions des populations de l'Inde, le délit étant
avoué par le sieur Passepartout, convaincu d'avoir violé
d'un pied sacrilège le pavé de la pagode de Malebar-Hill,
à Bombay, dans la journée du 20 octobre, condamne ledit Passepartout
à quinze jours de prison et à une amende de trois cents livres
(7 500 F).
-- Trois cents livres ? s'écria
Passepartout, qui n'était véritablement sensible qu'à
l'amende.
-- Silence ! fit l'huissier d'une
voix glapissante.
-- Et, ajouta le juge Obadiah, attendu
qu'il n'est pas matériellement prouvé qu'il n'y ait pas connivence
entre le domestique et le maître, qu'en tout cas celui-ci doit être
tenu responsable des gestes d'un serviteur à ses gages, retient
ledit Phileas Fogg et le condamne à huit jours de prison et cent
cinquante livres d'amende. Greffier, appelez une autre cause ! »
Fix, dans son coin, éprouvait
une indicible satisfaction. Phileas Fogg retenu huit jours à Calcutta,
c'était plus qu'il n'en fallait pour donner au mandat le temps de
lui arriver.
Passepartout était abasourdi.
Cette condamnation ruinait son maître. Un pari de vingt mille livres
perdu, et tout cela parce que, en vrai badaud, il était entré
dans cette maudite pagode !
Phileas Fogg, aussi maître
de lui que si cette condamnation ne l'eût pas concerné, n'avait
pas même froncé le sourcil. Mais au moment où le greffier
appelait une autre cause, il se leva et dit :
« J'offre caution.
-- C'est votre droit », répondit
le juge.
Fix se sentit froid dans le dos,
mais il reprit son assurance, quand il entendit le juge, « attendu
la qualité d'étrangers de Phileas Fogg et de son domestique
», fixer la caution pour chacun d'eux à la somme énorme
de mille livres (25 000 F).
C'était deux mille livres
qu'il en coûterait à Mr. Fogg, s'il ne purgeait pas sa condamnation.
« Je paie », dit ce
gentleman.
Et du sac que portait Passepartout,
il retira un paquet de bank-notes qu'il déposa sur le bureau du
greffier.
« Cette somme vous sera restituée
à votre sortie de prison, dit le juge. En attendant, vous êtes
libres sous caution.
-- Venez, dit Phileas Fogg à
son domestique.
-- Mais, au moins, qu'ils rendent
les souliers ! » s'écria Passepartout avec un mouvement de
rage.
On lui rendit ses souliers.
« En voilà qui coûtent
cher ! murmura-t-il. Plus de mille livres chacun ! Sans compter qu'ils
me gênent ! »
Passepartout, absolument piteux,
suivit Mr. Fogg, qui avait offert son bras à la jeune femme. Fix
espérait encore que son voleur ne se déciderait jamais à
abandonner cette somme de deux mille livres et qu'il ferait ses huit jours
de prison. Il se jeta donc sur les traces de Fogg.
Mr. Fogg prit une voiture, dans
laquelle Mrs. Aouda, Passepartout et lui montèrent aussitôt.
Fix courut derrière la voiture, qui s'arrêta bientôt
sur l'un des quais de la ville.
A un demi-mille en rade, le Rangoon
était mouillé, son pavillon de partance hissé en tête
de mât. Onze heures sonnaient. Mr. Fogg était en avance d'une
heure. Fix le vit descendre de voiture et s'embarquer dans un canot avec
Mrs. Aouda et son domestique. Le détective frappa la terre du pied.
« Le gueux ! s'écria-t-il,
il part ! Deux mille livres sacrifiées ! Prodigue comme un voleur
! Ah ! je le filerai jusqu'au bout du monde s'il le faut ; mais du train
dont il va, tout l'argent du vol y aura passé! »
L'inspecteur de police était
fondé à faire cette réflexion. En effet, depuis qu'il
avait quitté Londres, tant en frais de voyage qu'en primes, en achat
d'éléphant, en cautions et en amendes, Phileas Fogg avait
déjà semé plus de cinq mille livres (125 000 F) sur
sa route, et le tant pour cent de la somme recouvrée, attribué
aux détectives, allait diminuant toujours.
Chapitre XVI
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OÙ FIX N'A PAS L'AIR DE CONNAÎTRE
DU TOUT LES CHOSES DONT ON LUI PARLE
Le Rangoon, l'un des paquebots que
la Compagnie péninsulaire et orientale emploie au service des mers
de la Chine et du Japon, était un steamer en fer, à hélice,
jaugeant brut dix-sept cent soixante-dix tonnes, et d'une force nominale
de quatre cents chevaux. Il égalait le Mongolia en vitesse, mais
non en confortable. Aussi Mrs. Aouda ne fut-elle point aussi bien installée
que l'eût désiré Phileas Fogg. Après tout, il
ne s'agissait que d'une traversée de trois mille cinq cents milles,
soit de onze à douze jours, et la jeune femme ne se montra pas une
difficile passagère.
Pendant les premiers jours de cette
traversée, Mrs. Aouda fit plus ample connaissance avec Phileas Fogg.
En toute occasion, elle lui témoignait la plus vive reconnaissance.
Le flegmatique gentleman l'écoutait, en apparence au moins, avec
la plus extrême froideur, sans qu'une intonation, un geste décelât
en lui la plus légère émotion. Il veillait à
ce que rien ne manquât à la jeune femme. A de certaines heures
il venait régulièrement, sinon causer, du moins l'écouter.
Il accomplissait envers elle les devoirs de la politesse la plus stricte,
mais avec la grâce et l'imprévu d'un automate dont les mouvements
auraient été combinés pour cet usage. Mrs. Aouda ne
savait trop que penser, mais Passepartout lui avait un peu expliqué
l'excentrique personnalité de son maître. Il lui avait appris
quelle gageure entraînait ce gentleman autour du monde. Mrs. Aouda
avait souri ; mais après tout, elle lui devait la vie, et son sauveur
ne pouvait perdre à ce qu'elle le vît à travers sa
reconnaissance.
Mrs. Aouda confirma le récit
que le guide indou avait fait de sa touchante histoire. Elle était,
en effet, de cette race qui tient le premier rang parmi les races indigènes.
Plusieurs négociants parsis ont fait de grandes fortunes aux Indes,
dans le commerce des cotons. L'un d'eux, Sir James Jejeebhoy, a été
anobli par le gouvernement anglais, et Mrs. Aouda était parente
de ce riche personnage qui habitait Bombay. C'était même un
cousin de Sir Jejeebhoy, l'honorable Jejeeh, qu'elle comptait rejoindre
à Hong-Kong. Trouverait-elle près de lui refuge et assistance
? Elle ne pouvait l'affirmer. A quoi Mr. Fogg répondait qu'elle
n'eût pas à s'inquiéter, et que tout s'arrangerait
mathématiquement ! Ce fut son mot.
La jeune femme comprenait-elle cet
horrible adverbe ? On ne sait. Toutefois, ses grands yeux se fixaient sur
ceux de Mr. Fogg, ses grands yeux « limpides comme les lacs sacrés
de l'Himalaya » ! Mais l'intraitable Fogg, aussi boutonné
que jamais, ne semblait point homme à se jeter dans ce lac.
Cette première partie de
la traversée du Rangoon s'accomplit dans des conditions excellentes.
Le temps était maniable. Toute cette portion de l'immense baie que
les marins appellent les « brasses du Bengale » se montra favorable
à la marche du paquebot. Le Rangoon eut bientôt connaissance
du Grand-Andaman, la principale du groupe, que sa pittoresque montagne
de Saddle-Peak, haute de deux mille quatre cents pieds, signale de fort
loin aux navigateurs.
La côte fut prolongée
d'assez près. Les sauvages Papouas de l'île ne se montrèrent
point. Ce sont des êtres placés au dernier degré de
l'échelle humaine, mais dont on fait à tort des anthropophages.
Le développement panoramique
de ces îles était superbe. D'immenses forêts de lataniers,
d'arecs, de bambousiers, de muscadiers, de tecks, de gigantesques mimosées,
de fougères arborescentes, couvraient le pays en premier plan, et
en arrière se profilait l'élégante silhouette des
montagnes. Sur la côte pullulaient par milliers ces précieuses
salanganes, dont les nids comestibles forment un mets recherché
dans le Céleste Empire. Mais tout ce spectacle varié, offert
aux regards par le groupe des Andaman, passa vite, et le Rangoon s'achemina
rapidement vers le détroit de Malacca, qui devait lui donner accès
dans les mers de la Chine.
Que faisait pendant cette traversée
l'inspecteur Fix, si malencontreusement entraîné dans un voyage
de circumnavigation ? Au départ de Calcutta, après avoir
laissé des instructions pour que le mandat, s'il arrivait enfin,
lui fût adressé à Hong-Kong, il avait pu s'embarquer
à bord du Rangoon sans avoir été aperçu de
Passepartout, et il espérait bien dissimuler sa présence
jusqu'à l'arrivée du paquebot. En effet, il lui eût
été difficile d'expliquer pourquoi il se trouvait à
bord, sans éveiller les soupçons de Passepartout, qui devait
le croire à Bombay. Mais il fut amené à renouer connaissance
avec l'honnête garçon par la logique même des circonstances.
Comment ? On va le voir.
Toutes les espérances, tous
les désirs de l'inspecteur de police, étaient maintenant
concentrés sur un unique point du monde, Hong-Kong, car le paquebot
s'arrêtait trop peu de temps à Singapore pour qu'il pût
opérer en cette ville. C'était donc à Hong-Kong que
l'arrestation du voleur devait se faire, ou le voleur lui échappait,
pour ainsi dire, sans retour.
En effet, Hong-Kong était
encore une terre anglaise, mais la dernière qui se rencontrât
sur le parcours. Au-delà, la Chine, le Japon, l'Amérique
offraient un refuge à peu près assuré au sieur Fogg.
A Hong-Kong, s'il y trouvait enfin le mandat d'arrestation qui courait
évidemment après lui, Fix arrêtait Fogg et le remettait
entre les mains de la police locale. Nulle difficulté. Mais après
Hong-Kong, un simple mandat d'arrestation ne suffirait plus. Il faudrait
un acte d'extradition. De là retards, lenteurs, obstacles de toute
nature, dont le coquin profiterait pour échapper définitivement.
Si l'opération manquait à Hong-Kong, il serait, sinon impossible,
du moins bien difficile, de la reprendre avec quelque chance de succès.
« Donc, se répétait
Fix pendant ces longues heures qu'il passait dans sa cabine, donc, ou le
mandat sera à Hong-Kong, et j'arrête mon homme, ou il n'y
sera pas, et cette fois il faut à tout prix que je retarde son départ
! J'ai échoué à Bombay, j'ai échoué
à Calcutta ! Si je manque mon coup à Hong-Kong, je suis perdu
de réputation ! Coûte que coûte, il faut réussir.
Mais quel moyen employer pour retarder, si cela est nécessaire,
le départ de ce maudit Fogg ? »
En dernier ressort, Fix était
bien décidé à tout avouer à Passepartout, à
lui faire connaître ce maître qu'il servait et dont il n'était
certainement pas le complice. Passepartout, éclairé par cette
révélation, devant craindre d'être compromis, se rangerait
sans doute à lui, Fix. Mais enfin c'était un moyen hasardeux,
qui ne pouvait être employé qu'à défaut de tout
autre. Un mot de Passepartout à son maître eût suffi
à compromettre irrévocablement l'affaire.
L'inspecteur de police était
donc extrêmement embarrassé, quand la présence de Mrs.
Aouda à bord du Rangoon, en compagnie de Phileas Fogg, lui ouvrit
de nouvelles perspectives.
Quelle était cette femme
? Quel concours de circonstances en avait fait la compagne de Fogg ? C'était
évidemment entre Bombay et Calcutta que la rencontre avait eu lieu.
Mais en quel point de la péninsule ? Était-ce le hasard qui
avait réuni Phileas Fogg et la jeune voyageuse ? Ce voyage à
travers l'Inde, au contraire, n'avait-il pas été entrepris
par ce gentleman dans le but de rejoindre cette charmante personne ? car
elle était charmante ! Fix l'avait bien vu dans la salle d'audience
du tribunal de Calcutta.
On comprend à quel point
l'agent devait être intrigué. Il se demanda s'il n'y avait
pas dans cette affaire quelque criminel enlèvement. Oui ! cela devait
être ! Cette idée s'incrusta dans le cerveau de Fix, et il
reconnut tout le parti qu'il pouvait tirer de cette circonstance. Que cette
jeune femme fût mariée ou non, il y avait enlèvement,
et il était possible, à Hong-Kong, de susciter au ravisseur
des embarras tels, qu'il ne pût s'en tirer à prix d'argent.
Mais il ne fallait pas attendre
l'arrivée du Rangoon à Hong-Kong. Ce Fogg avait la détestable
habitude de sauter d'un bateau dans un autre, et, avant que l'affaire fût
entamée, il pouvait être déjà loin.
L'important était donc de
prévenir les autorités anglaises et de signaler le passage
du Rangoon avant son débarquement. Or, rien n'était plus
facile, puisque le paquebot faisait escale à Singapore, et que Singapore
est reliée à la côte chinoise par un fil télégraphique.
Toutefois, avant d'agir et pour
opérer plus sûrement, Fix résolut d'interroger Passepartout.
Il savait qu'il n'était pas très difficile de faire parler
ce garçon, et il se décida à rompre l'incognito qu'il
avait gardé jusqu'alors. Or, il n'y avait pas de temps à
perdre. On était au 30 octobre, et le lendemain même le Rangoon
devait relâcher à Singapore.
Donc, ce jour-là, Fix, sortant
de sa cabine, monta sur le pont, dans l'intention d'aborder Passepartout
« le premier » avec les marques de la plus extrême surprise.
Passepartout se promenait à l'avant, quand l'inspecteur se précipita
vers lui, s'écriant :
« Vous, sur le Rangoon !
-- Monsieur Fix à bord !
répondit Passepartout, absolument surpris, en reconnaissant son
compagnon de traversée du Mongolia. Quoi ! je vous laisse à
Bombay, et je vous retrouve sur la route de Hong-Kong ! Mais vous faites
donc, vous aussi, le tour du monde ?
-- Non, non, répondit Fix,
et je compte m'arrêter à Hong-Kong, -- au moins quelques jours.
-- Ah ! dit Passepartout, qui parut
un instant étonné. Mais comment ne vous ai-je pas aperçu
à bord depuis notre départ de Calcutta ?
-- Ma foi, un malaise... un peu
de mal de mer... Je suis resté couché dans ma cabine... Le
golfe du Bengale ne me réussit pas aussi bien que l'océan
Indien. Et votre maître, Mr. Phileas Fogg ?
-- En parfaite santé, et
aussi ponctuel que son itinéraire ! Pas un jour de retard ! Ah !
monsieur Fix, vous ne savez pas cela, vous, mais nous avons aussi une jeune
dame avec nous.
-- Une jeune dame ? » répondit
l'agent, qui avait parfaitement l'air de ne pas comprendre ce que son interlocuteur
voulait dire.
Mais Passepartout l'eut bientôt
mis au courant de son histoire. Il raconta l'incident de la pagode de Bombay,
l'acquisition de l'éléphant au prix de deux mille livres,
l'affaire du sutty, l'enlèvement d'Aouda, la condamnation du tribunal
de Calcutta, la liberté sous caution. Fix, qui connaissait la dernière
partie de ces incidents, semblait les ignorer tous, et Passepartout se
laissait aller au charme de narrer ses aventures devant un auditeur qui
lui marquait tant d'intérêt.
« Mais, en fin de compte,
demanda Fix, est-ce que votre maître a l'intention d'emmener cette
jeune femme en Europe ?
-- Non pas, monsieur Fix, non pas
! Nous allons tout simplement la remettre aux soins de l'un de ses parents,
riche négociant de Hong-Kong. »
« Rien à faire ! »
se dit le détective en dissimulant son désappointement.Un
verre de gin, monsieur Passepartout ?
-- Volontiers, monsieur Fix. C'est
bien le moins que nous buvions à notre rencontre à bord du
Rangoon ! »
Chapitre XVII
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OÙ IL EST QUESTION DE CHOSES
ET D'AUTRES PENDANT LA TRAVERSÉE
DE SINGAPORE A HONG-KONG
Depuis ce jour, Passepartout et le
détective se rencontrèrent fréquemment, mais l'agent
se tint dans une extrême réserve vis-à-vis de son compagnon,
et il n'essaya point de le faire parler. Une ou deux fois seulement, il
entrevit Mr. Fogg, qui restait volontiers dans le grand salon du Rangoon,
soit qu'il tînt compagnie à Mrs. Aouda, soit qu'il jouât
au whist, suivant son invariable habitude.
Quant à Passepartout, il
s'était pris très sérieusement à méditer
sur le singulier hasard qui avait mis, encore une fois, Fix sur la route
de son maître. Et, en effet, on eût été étonné
à moins. Ce gentleman, très aimable, très complaisant
à coup sûr, que l'on rencontre d'abord à Suez, qui
s'embarque sur le Mongolia, qui débarque à Bombay, où
il dit devoir séjourner, que l'on retrouve sur le Rangoon, faisant
route pour Hong-Kong, en un mot, suivant pas à pas l'itinéraire
de Mr. Fogg, cela valait la peine qu'on y réfléchît.
Il y avait là une concordance au moins bizarre. A qui en avait ce
Fix ? Passepartout était prêt a parier ses babouches -- il
les avait précieusement conservées -- que le Fix quitterait
Hong-Kong en même temps qu'eux, et probablement sur le même
paquebot.
Passepartout eût réfléchi
pendant un siècle, qu'il n'aurait jamais deviné de quelle
mission l'agent avait été chargé. Jamais il n'eût
imaginé que Phileas Fogg fût « filé »,
à la façon d'un voleur, autour du globe terrestre. Mais comme
il est dans la nature humaine de donner une explication à toute
chose, voici comment Passepartout, soudainement illuminé, interpréta
la présence permanente de Fix, et, vraiment, son interprétation
était fort plausible. En effet, suivant lui, Fix n'était
et ne pouvait être qu'un agent lancé sur les traces de Mr.
Fogg par ses collègues du Reform-Club, afin de constater que ce
voyage s'accomplissait régulièrement autour du monde, suivant
l'itinéraire convenu.
« C'est évident ! c'est
évident ! se répétait l'honnête garçon,
tout fier de sa perspicacité. C'est un espion que ces gentlemen
ont mis à nos trousses ! Voilà qui n'est pas digne ! Mr.
Fogg si probe, si honorable ! Le faire épier par un agent ! Ah !
messieurs du Reform-Club, cela vous coûtera cher ! »
Passepartout, enchanté de
sa découverte, résolut cependant de n'en rien dire à
son maître, craignant que celui-ci ne fût justement blessé
de cette défiance que lui montraient ses adversaires. Mais il se
promit bien de gouailler Fix à l'occasion, à mots couverts
et sans se compromettre.
Le mercredi 30 octobre, dans l'après-midi,
le Rangoon embouquait le détroit de Malacca, qui sépare la
presqu'île de ce nom des terres de Sumatra. Des îlots montagneux
très escarpés, très pittoresques dérobaient
aux passagers la vue de la grande île.
Le lendemain, à quatre heures
du matin, le Rangoon, ayant gagné une demi-journée sur sa
traversée réglementaire, relâchait à Singapore,
afin d'y renouveler sa provision de charbon.
Phileas Fogg inscrivit cette avance
à la colonne des gains, et, cette fois, il descendit à terre,
accompagnant Mrs. Aouda, qui avait manifesté le désir de
se promener pendant quelques heures.
Fix, à qui toute action de
Fogg paraissait suspecte, le suivit sans se laisser apercevoir. Quant à
Passepartout, qui riait in petto à voir la manoeuvre de Fix, il
alla faire ses emplettes ordinaires.
L'île de Singapore n'est ni
grande ni imposante l'aspect. Les montagnes, c'est-à-dire les profils,
lui manquent. Toutefois, elle est charmante dans sa maigreur. C'est un
parc coupé de belles routes. Un joli équipage, attelé
de ces chevaux élégants qui ont été importés
de la Nouvelle-Hollande, transporta Mrs. Aouda et Phileas Fogg au milieu
des massifs de palmiers à l'éclatant feuillage, et de girofliers
dont les clous sont formés du bouton même de la fleur entrouverte.
Là, les buissons de poivriers remplaçaient les haies épineuses
des campagnes européennes ; des sagoutiers, de grandes fougères
avec leur ramure superbe, variaient l'aspect de cette région tropicale
; des muscadiers au feuillage verni saturaient l'air d'un parfum pénétrant.
Les singes, bandes alertes et grimaçantes, ne manquaient pas dans
les bois, ni peut-être les tigres dans les jungles. A qui s'étonnerait
d'apprendre que dans cette île, si petite relativement, ces terribles
carnassiers ne fussent pas détruits jusqu'au dernier, on répondra
qu'ils viennent de Malacca, en traversant le détroit à la
nage.
Après avoir parcouru la campagne
pendant deux heures, Mrs. Aouda et son compagnon -- qui regardait un peu
sans voir -- rentrèrent dans la ville, vaste agglomération
de maisons lourdes et écrasées, qu'entourent de charmants
jardins où poussent des mangoustes, des ananas et tous les meilleurs
fruits du monde.
A dix heures, ils revenaient au
paquebot, après avoir été suivis, sans s'en douter,
par l'inspecteur, qui avait dû lui aussi se mettre en frais d'équipage.
Passepartout les attendait sur le
pont du Rangoon. Le brave garçon avait acheté quelques douzaines
de mangoustes, grosses comme des pommes moyennes, d'un brun foncé
au-dehors, d'un rouge éclatant au-dedans, et dont le fruit blanc,
en fondant entre les lèvres, procure aux vrais gourmets une jouissance
sans pareille. Passepartout fut trop heureux de les offrir à Mrs.
Aouda, qui le remercia avec beaucoup de grâce.
A onze heures, le Rangoon, ayant
son plein de charbon, larguait ses amarres, et, quelques heures plus tard,
les passagers perdaient de vue ces hautes montagnes de Malacca, dont les
forêts abritent les plus beaux tigres de la terre.
Treize cents milles environ séparent
Singapore de l'île de Hong-Kong, petit territoire anglais détaché
de la côte chinoise. Phileas Fogg avait intérêt à
les franchir en six jours au plus, afin de prendre à Hong-Kong le
bateau qui devait partir le 6 novembre pour Yokohama, l'un des principaux
ports du Japon.
Le Rangoon était fort chargé.
De nombreux passagers s'étaient embarqués à Singapore,
des Indous, des Ceylandais, des Chinois, des Malais, des Portugais, qui,
pour la plupart, occupaient les secondes places.
Le temps, assez beau jusqu'alors,
changea avec le dernier quartier de la lune. Il y eut grosse mer. Le vent
souffla quelquefois en grande brise, mais très heureusement de la
partie du sud-est, ce qui favorisait la marche du steamer. Quand il était
maniable, le capitaine faisait établir la voilure. Le Rangoon, gréé
en brick, navigua souvent avec ses deux huniers et sa misaine, et sa rapidité
s'accrut sous la double action de la vapeur et du vent. C'est ainsi que
l'on prolongea, sur une lame courte et parfois très fatigante, les
côtes d'Annam et de Cochinchine.
Mais la faute en était plutôt
au Rangoon qu'à la mer, et c'est à ce paquebot que les passagers,
dont la plupart furent malades, durent s'en prendre de cette fatigue.
En effet, les navires de la Compagnie
péninsulaire, qui font le service des mers de Chine, ont un sérieux
défaut de construction. Le rapport de leur tirant d'eau en charge
avec leur creux a été mal calculé, et, par suite,
ils n'offrent qu'une faible résistance à la mer. Leur volume,
clos, impénétrable à l'eau, est insuffisant. Ils sont
« noyés », pour employer l'expression maritime, et,
en conséquence de cette disposition, il ne faut que quelques paquets
de mer, jetés à bord, pour modifier leur allure. Ces navires
sont donc très inférieurs -- sinon par le moteur et l'appareil
évaporatoire, du moins par la construction, -- aux types des Messageries
françaises, tels que l'Impératrice et le Cambodge. Tandis
que, suivant les calculs des ingénieurs, ceux-ci peuvent embarquer
un poids d'eau égal à leur propre poids avant de sombrer,
les bateaux de la Compagnie péninsulaire, le Golgonda, le Corea,
et enfin le Rangoon, ne pourraient pas embarquer le sixième de leur
poids sans couler par le fond.
Donc, par le mauvais temps, il convenait
de prendre de grandes précautions. Il fallait quelquefois mettre
à la cape sous petite vapeur. C'était une perte de temps
qui ne paraissait affecter Phileas Fogg en aucune façon, mais dont
Passepartout se montrait extrêmement irrité. Il accusait alors
le capitaine, le mécanicien, la Compagnie, et envoyait au diable
tous ceux qui se mêlent de transporter des voyageurs. Peut-être
aussi la pensée de ce bec de gaz qui continuait de brûler
à son compte dans la maison de Saville-row entrait-elle pour beaucoup
dans son impatience.
« Mais vous êtes donc
bien pressé d'arriver à Hong-Kong ? lui demanda un jour le
détective.
-- Très pressé! répondit
Passepartout.
-- Vous pensez que Mr. Fogg a hâte
de prendre le paquebot de Yokohama ?
-- Une hâte effroyable.
-- Vous croyez donc maintenant à
ce singulier voyage autour du monde ?
-- Absolument. Et vous, monsieur
Fix ?
-- Moi ? je n'y crois pas !
-- Farceur ! » répondit
Passepartout en clignant de l'oeil.
Ce mot laissa l'agent rêveur.
Ce qualificatif l'inquiéta, sans qu'il sût trop pourquoi.
Le Français l'avait-il deviné ? Il ne savait trop que penser.
Mais sa qualité de détective, dont seul il avait le secret,
comment Passepartout aurait-il pu la reconnaître ? Et cependant,
en lui parlant ainsi, Passepartout avait certainement eu une arrière-pensée.
Il arriva même que le brave
garçon alla plus loin, un autre jour, mais c'était plus fort
que lui. Il ne pouvait tenir sa langue.
« Voyons, monsieur Fix, demanda-t-il
à son compagnon d'un ton malicieux, est-ce que, une fois arrivés
à Hong-Kong, nous aurons le malheur de vous y laisser ?
-- Mais, répondit Fix assez
embarrassé, je ne sais !... Peut-être que...
-- Ah ! dit Passepartout, si vous
nous accompagniez, ce serait un bonheur pour moi ! Voyons ! un agent de
la Compagnie péninsulaire ne saurait s'arrêter en route !
Vous n'alliez qu'à Bombay, et vous voici bientôt en Chine
! L'Amérique n'est pas loin, et de l'Amérique à l'Europe
il n'y a qu'un pas ! »
Fix regardait attentivement son
interlocuteur, qui lui montrait la figure la plus aimable du monde, et
il prit le parti de rire avec lui. Mais celui-ci, qui était en veine,
lui demanda si « ça lui rapportait beaucoup, ce métier-là
? »
« Oui et non, répondit
Fix sans sourciller. Il y a de bonnes et de mauvaises affaires. Mais vous
comprenez bien que je ne voyage pas à mes frais !
-- Oh ! pour cela, j'en suis sûr
! » s'écria Passepartout, riant de plus belle.
La conversation finie, Fix rentra
dans sa cabine et se mit à réfléchir. Il était
évidemment deviné. D'une façon ou d'une autre, le
Français avait reconnu sa qualité de détective. Mais
avait-il prévenu son maître ? Quel rôle jouait-il dans
tout ceci ? Était-il complice ou non ? L'affaire était-elle
éventée, et par conséquent manquée ? L'agent
passa là quelques heures difficiles, tantôt croyant tout perdu,
tantôt espérant que Fogg ignorait la situation, enfin ne sachant
quel parti prendre.
Cependant le calme se rétablit
dans son cerveau, et il résolut d'agir franchement avec Passepartout.
S'il ne se trouvait pas dans les conditions voulues pour arrêter
Fogg à Hong-Kong, et si Fogg se préparait à quitter
définitivement cette fois le territoire anglais, lui, Fix, dirait
tout à Passepartout. Ou le domestique était le complice de
son maître -- et celui-ci savait tout, et dans ce cas l'affaire était
définitivement compromise -- ou le domestique n'était pour
rien dans le vol, et alors son intérêt serait d'abandonner
le voleur.
Telle était donc la situation
respective de ces deux hommes, et au-dessus d'eux Phileas Fogg planait
dans sa majestueuse indifférence. Il accomplissait rationnellement
son orbite autour du monde, sans s'inquiéter des astéroïdes
qui gravitaient autour de lui.
Et cependant, dans le voisinage,
il y avait -- suivant l'expression des astronomes -- un astre troublant
qui aurait dû produire certaines perturbations sur le coeur de ce
gentleman. Mais non ! Le charme de Mrs. Aouda n'agissait point, à
la grande surprise de Passepartout, et les perturbations, si elles existaient,
eussent été plus difficiles à calculer que celles
d'Uranus qui l'ont amené la découverte de Neptune.
Oui ! c'était un étonnement
de tous les jours pour Passepartout, qui lisait tant de reconnaissance
envers son maître dans les yeux de la jeune femme ! Décidément
Phileas Fogg n'avait de coeur que ce qu'il en fallait pour se conduire
héroïquement, mais amoureusement, non ! Quant aux préoccupations
que les chances de ce voyage pouvaient faire naître en lui, il n'y
en avait pas trace. Mais Passepartout, lui, vivait dans des transes continuelles.
Un jour, appuyé sur la rambarde de l'« engine-room »,
il regardait la puissante machine qui s'emportait parfois, quand dans un
violent mouvement de tangage, l'hélice s'affolait hors des flots.
La vapeur fusait alors par les soupapes, ce qui provoqua la colère
du digne garçon.
« Elles ne sont pas assez
chargées, ces soupapes ! s'écria-t-il. On ne marche pas !
Voilà bien ces Anglais ! Ah ! si c'était un navire américain,
on sauterait peut-être, mais on irait plus vite ! »
Chapitre XVIII
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DANS LEQUEL PHILEAS FOGG, PASSEPARTOUT,
FIX, CHACUN DE SON CÔTÉ, VA A SES AFFAIRES
Pendant les derniers jours de la
traversée, le temps fut assez mauvais. Le vent devint très
fort. Fixé dans la partie du nord-ouest, il contraria la marche
du paquebot. Le Rangoon, trop instable, roula considérablement,
et les passagers furent en droit de garder rancune à ces longues
lames affadissantes que le vent soulevait du large.
Pendant les journées du 3
et du 4 novembre, ce fut une sorte de tempête. La bourrasque battit
la mer avec véhémence. Le Rangoon dut mettre à la
cape pendant un demi-jour, se maintenant avec dix tours d'hélice
seulement, de manière à biaiser avec les lames. Toutes les
voiles avaient été serrées, et c'était encore
trop de ces agrès qui sifflaient au milieu des rafales.
La vitesse du paquebot, on le conçoit,
fut notablement diminuée, et l'on put estimer qu'il arriverait à
Hong-Kong avec vingt heures de retard sur l'heure réglementaire,
et plus même, si la tempête ne cessait pas.
Phileas Fogg assistait à
ce spectacle d'une mer furieuse, qui semblait lutter directement contre
lui, avec son habituelle impassibilité. Son front ne s'assombrit
pas un instant, et, cependant, un retard de vingt heures pouvait compromettre
son voyage en lui faisant manquer le départ du paquebot de Yokohama.
Mais cet homme sans nerfs ne ressentait ni impatience ni ennui. Il semblait
vraiment que cette tempête rentrât dans son programme, qu'elle
fût prévue. Mrs. Aouda, qui s'entretint avec son compagnon
de ce contretemps, le trouva aussi calme que par le passé.
Fix, lui, ne voyait pas ces choses
du même oeil. Bien au contraire. Cette tempête lui plaisait.
Sa satisfaction aurait même été sans bornes, si le
Rangoon eût été obligé de fuir devant la tourmente.
Tous ces retards lui allaient, car ils obligeraient le sieur Fogg à
rester quelques jours à Hong-Kong. Enfin, le ciel, avec ses rafales
et ses bourrasques, entrait dans son jeu. Il était bien un peu malade,
mais qu'importe ! Il ne comptait pas ses nausées, et, quand son
corps se tordait sous le mal de mer, son esprit s'ébaudissait d'une
immense satisfaction.
Quant à Passepartout, on
devine dans quelle colère peu dissimulée il passa ce temps
d'épreuve. Jusqu'alors tout avait si bien marché ! La terre
et l'eau semblaient être à la dévotion de son maître.
Steamers et railways lui obéissaient. Le vent et la vapeur s'unissaient
pour favoriser son voyage. L'heure des mécomptes avait-elle donc
enfin sonné ? Passepartout, comme si les vingt mille livres du pari
eussent dû sortir de sa bourse, ne vivait plus. Cette tempête
l'exaspérait, cette rafale le mettait en fureur, et il eût
volontiers fouetté cette mer désobéissante ! Pauvre
garçon ! Fix lui cacha soigneusement sa satisfaction personnelle,
et il fit bien, car si Passepartout eût deviné le secret contentement
de Fix, Fix eût passé un mauvais quart d'heure.
Passepartout, pendant toute la durée
de la bourrasque, demeura sur le pont du Rangoon. Il n'aurait pu rester
en bas ; il grimpait dans la mâture ; il étonnait l'équipage
et aidait à tout avec une adresse de singe. Cent fois il interrogea
le capitaine, les officiers, les matelots, qui ne pouvaient s'empêcher
de rire en voyant un garçon si décontenancé. Passepartout
voulait absolument savoir combien de temps durerait la tempête. On
le renvoyait alors au baromètre, qui ne se décidait pas à
remonter. Passepartout secouait le baromètre, mais rien n'y faisait,
ni les secousses, ni les injures dont il accablait l'irresponsable instrument.
Enfin la tourmente s'apaisa. L'état
de la mer se modifia dans la journée du 4 novembre. Le vent sauta
de deux quarts dans le sud et redevint favorable.
Passepartout se rasséréna
avec le temps. Les huniers et les basses voiles purent être établis,
et le Rangoon reprit sa route avec une merveilleuse vitesse.
Mais on ne pouvait regagner tout
le temps perdu. Il fallait bien en prendre son parti, et la terre ne fut
signalée que le 6, à cinq heures du matin. L'itinéraire
de Phileas Fogg portait l'arrivée du paquebot au 5. Or, il n'arrivait
que le 6. C'était donc vingt-quatre heures de retard, et le départ
pour Yokohama serait nécessairement manqué.
A six heures, le pilote monta à
bord du Rangoon et prit place sur la passerelle, afin de diriger le navire
à travers les passes jusqu'au port de Hong-Kong.
Passepartout mourait du désir
d'interroger cet homme, de lui demander si le paquebot de Yokohama avait
quitté Hong-Kong. Mais il n'osait pas, aimant mieux conserver un
peu d'espoir jusqu'au dernier instant. Il avait confié ses inquiétudes
à Fix, qui -- le fin renard -- essayait de le consoler, en lui disant
que Mr. Fogg en serait quitte pour prendre le prochain paquebot. Ce qui
mettait Passepartout dans une colère bleue.
Mais si Passepartout ne se hasarda
pas à interroger le pilote, Mr. Fogg, après avoir consulté
son Bradshaw, demanda de son air tranquille audit pilote s'il savait quand
il partirait un bateau de Hong-Kong pour Yokohama.
« Demain, à la marée
du matin, répondit le pilote.
-- Ah ! » fit Mr. Fogg, sans
manifester aucun étonnement.
Passepartout, qui était présent,
eût volontiers embrassé le pilote, auquel Fix aurait voulu
tordre le cou.
« Quel est le nom de ce steamer
? demanda Mr. Fogg.
-- Le Carnatic, répondit
le pilote.
-- N'était-ce pas hier qu'il
devait partir ?
-- Oui, monsieur, mais on a dû
réparer une de ses chaudières, et son départ a été
remis à demain.
-- Je vous remercie », répondit
Mr. Fogg, qui de son pas automatique redescendit dans le salon du Rangoon.
Quant à Passepartout, il
saisit la main du pilote et l'étreignit vigoureusement en disant
:
« Vous, pilote, vous êtes
un brave homme ! »
Le pilote ne sut jamais, sans doute,
pourquoi ses réponses lui valurent cette amicale expansion. A un
coup de sifflet, il remonta sur la passerelle et dirigea le paquebot au
milieu de cette flottille de jonques, de tankas, de bateaux-pêcheurs,
de navires de toutes sortes, qui encombraient les pertuis de Hong-Kong.
A une heure, le Rangoon était
à quai, et les passagers débarquaient.
En cette circonstance, le hasard
avait singulièrement servi Phileas Fogg, il faut en convenir. Sans
cette nécessité de réparer ses chaudières,
le Carnatic fût parti à la date du 5 novembre, et les voyageurs
pour le Japon auraient dû attendre pendant huit jours le départ
du paquebot suivant. Mr. Fogg, il est vrai, était en retard de vingt-quatre
heures, mais ce retard ne pouvait avoir de conséquences fâcheuses
pour le reste du voyage.
En effet, le steamer qui fait de
Yokohama à San Francisco la traversée du Pacifique était
en correspondance directe avec le paquebot de Hong-Kong, et il ne pouvait
partir avant que celui-ci fût arrivé. Évidemment il
y aurait vingt-quatre heures de retard à Yokohama, mais, pendant
les vingt-deux jours que dure la traversée du Pacifique, il serait
facile de les regagner. Phileas Fogg se trouvait donc, à vingt-quatre
heures près, dans les conditions de son programme, trente-cinq jours
après avoir quitté Londres.
Le Carnatic ne devant partir que
le lendemain matin à cinq heures, Mr. Fogg avait devant lui seize
heures pour s'occuper de ses affaires, c'est-à-dire de celles qui
concernaient Mrs. Aouda. Au débarqué du bateau, il offrit
son bras à la jeune femme et la conduisit vers un palanquin. Il
demanda aux porteurs de lui indiquer un hôtel, et ceux-ci lui désignèrent
l'Hôtel du Club. Le palanquin se mit en route, suivi de Passepartout,
et vingt minutes après il arrivait à destination.
Un appartement fut retenu pour la
jeune femme et Phileas Fogg veilla à ce qu'elle ne manquât
de rien. Puis il dit à Mrs. Aouda qu'il allait immédiatement
se mettre à la recherche de ce parent aux soins duquel il devait
la laisser à Hong-Kong. En même temps il donnait à
Passepartout l'ordre de demeurer à l'hôtel jusqu'à
son retour, afin que la jeune femme n'y restât pas seule.
Le gentleman se fit conduire à
la Bourse. Là, on connaîtrait immanquablement un personnage
tel que l'honorable Jejeeh, qui comptait parmi les plus riches commerçants
de la ville.
Le courtier auquel s'adressa Mr.
Fogg connaissait en effet le négociant parsi. Mais, depuis deux
ans, celui-ci n'habitait plus la Chine. Sa fortune faite, il s'était
établi en Europe -- en Hollande, croyait-on --, ce qui s'expliquait
par suite de nombreuses relations qu'il avait eues avec ce pays pendant
son existence commerciale.
Phileas Fogg revint à l'Hôtel
du Club. Aussitôt il fit demander à Mrs. Aouda la permission
de se présenter devant elle, et, sans autre préambule, il
lui apprit que l'honorable Jejeeh ne résidait plus à Hong-Kong,
et qu'il habitait vraisemblablement la Hollande.
A cela, Mrs. Aouda ne répondit
rien d'abord. Elle passa sa main sur son front, et resta quelques instants
à réfléchir. Puis, de sa douce voix :
« Que dois-je faire, monsieur
Fogg ? dit-elle.
-- C'est très simple, répondit
le gentleman. Revenir en Europe.
-- Mais je ne puis abuser...
-- Vous n'abusez pas, et votre présence
ne gêne en rien mon programme... Passepartout ?
-- Monsieur ? répondit Passepartout.
-- Allez au Carnatic, et retenez
trois cabines. »
Passepartout, enchanté de
continuer son voyage dans la compagnie de la jeune femme, qui était
fort gracieuse pour lui, quitta aussitôt l'Hôtel du Club.
Chapitre XIX
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OÙ PASSEPARTOUT PREND UN TROP
VIF INTÉRÊT A SON MAÎTRE, ET CE QUI S'ENSUIT
Hong-Kong n'est qu'un îlot,
dont le traité de Nanking, après la guerre de 1842, assura
la possession à l'Angleterre. En quelques années, le génie
colonisateur de la Grande-Bretagne y avait fondé une ville importante
et créé un port, le port Victoria. Cette île est située
à l'embouchure de la rivière de Canton, et soixante milles
seulement la séparent de la cité portugaise de Macao, bâtie
sur l'autre rive. Hong-Kong devait nécessairement vaincre Macao
dans une lutte commerciale, et maintenant la plus grande partie du transit
chinois s'opère par la ville anglaise. Des docks, des hôpitaux,
des wharfs, des entrepôts, une cathédrale gothique, un «
government-house », des rues macadamisées, tout ferait croire
qu'une des cités commerçantes des comtés de Kent ou
de Surrey, traversant le sphéroïde terrestre, est venue ressortir
en ce point de la Chine, presque à ses antipodes.
Passepartout, les mains dans les
poches, se rendit donc vers le port Victoria, regardant les palanquins,
les brouettes à voile, encore en faveur dans le Céleste Empire,
et toute cette foule de Chinois, de Japonais et d'Européens, qui
se pressait dans les rues. A peu de choses près, c'était
encore Bombay, Calcutta ou Singapore, que le digne garçon retrouvait
sur son parcours. Il y a ainsi comme une traînée de villes
anglaises tout autour du monde.
Passepartout arriva au port Victoria.
Là, à l'embouchure de la rivière de Canton, c'était
un fourmillement de navires de toutes nations, des anglais, des français,
des américains, des hollandais, bâtiments de guerre et de
commerce, des embarcations japonaises ou chinoises, des jonques, des sempans,
des tankas, et même des bateaux-fleurs qui formaient autant de parterres
flottants sur les eaux. En se promenant, Passepartout remarqua un certain
nombre d'indigènes vêtus de jaune, tous très avancés
en âge. Étant entré chez un barbier chinois pour se
faire raser « à la chinoise », il apprit par le Figaro
de l'endroit, qui parlait un assez bon anglais, que ces vieillards avaient
tous quatre-vingts ans au moins, et qu'à cet âge ils avaient
le privilège de porter la couleur jaune, qui est la couleur impériale.
Passepartout trouva cela fort drôle, sans trop savoir pourquoi.
Sa barbe faite, il se rendit au
quai d'embarquement du Carnatic, et là il aperçut Fix qui
se promenait de long en large, ce dont il ne fut point étonné.
Mais l'inspecteur de police laissait voir sur son visage les marques d'un
vif désappointement.
« Bon ! se dit Passepartout,
cela va mal pour les gentlemen du Reform-Club ! »
Et il accosta Fix avec son joyeux
sourire, sans vouloir remarquer l'air vexé de son compagnon.
Or, l'agent avait de bonnes raisons
pour pester contre l'infernale chance qui le poursuivait. Pas de mandat
! Il était évident que le mandat courait après lui,
et ne pourrait l'atteindre que s'il séjournait quelques jours en
cette ville. Or, Hong-Kong étant la dernière terre anglaise
du parcours, le sieur Fogg allait lui échapper définitivement,
s'il ne parvenait pas à l'y retenir.
« Eh bien, monsieur Fix, êtes-vous
décidé à venir avec nous jusqu'en Amérique
? demanda Passepartout.
-- Oui, répondit Fix les
dents serrées.
-- Allons donc ! s'écria
Passepartout en faisant entendre un retentissant éclat de rire !
Je savais bien que vous ne pourriez pas vous séparer de nous. Venez
retenir votre place, venez ! »
Et tous deux entrèrent au
bureau des transports maritimes et arrêtèrent des cabines
pour quatre personnes. Mais l'employé leur fit observer que les
réparations du Carnatic étant terminées, le paquebot
partirait le soir même à huit heures, et non le lendemain
matin, comme il avait été annoncé.
« Très bien ! répondit
Passepartout, cela arrangera mon maître. Je vais le prévenir.
»
A ce moment, Fix prit un parti extrême.
Il résolut de tout dire à Passepartout. C'était le
seul moyen peut-être qu'il eût de retenir Phileas Fogg pendant
quelques jours à Hong-Kong.
En quittant le bureau, Fix offrit
à son compagnon de se rafraîchir dans une taverne. Passepartout
avait le temps. Il accepta l'invitation de Fix.
Une taverne s'ouvrait sur le quai.
Elle avait un aspect engageant. Tous deux y entrèrent. C'était
une vaste salle bien décorée, au fond de laquelle s'étendait
un lit de camp, garni de coussins. Sur ce lit étaient rangés
un certain nombre de dormeurs.
Une trentaine de consommateurs occupaient
dans la grande salle de petites tables en jonc tressé. Quelques
uns vidaient des pintes de bière anglaise, ale ou porter, d'autres,
des brocs de liqueurs alcooliques, gin ou brandy. En outre, la plupart
fumaient de longues pipes de terre rouge, bourrées de petites boulettes
d'opium mélangé d'essence de rose. Puis, de temps en temps,
quelque fumeur énervé glissait sous la table, et les garçons
de l'établissement, le prenant par les pieds et par la tête,
le portaient sur le lit de camp près d'un confrère. Une vingtaine
de ces ivrognes étaient ainsi rangés côte à
côte, dans le dernier degré d'abrutissement.
Fix et Passepartout comprirent qu'ils
étaient entrés dans une tabagie hantée de ces misérables,
hébétés, amaigris, idiots, auxquels la mercantile
Angleterre vend annuellement pour deux cent soixante millions de francs
de cette funeste drogue qui s'appelle l'opium ! Tristes millions que ceux-là,
prélevés sur un des plus funestes vices de la nature humaine.
Le gouvernement chinois a bien essayé
de remédier à un tel abus par des lois sévères,
mais en vain. De la classe riche, à laquelle l'usage de l'opium
était d'abord formellement réservé, cet usage descendit
jusqu'aux classes inférieures, et les ravages ne purent plus être
arrêtés. On fume l'opium partout et toujours dans l'empire
du Milieu. Hommes et femmes s'adonnent à cette passion déplorable,
et lorsqu'ils sont accoutumés à cette inhalation, ils ne
peuvent plus s'en passer, à moins d'éprouver d'horribles
contractions de l'estomac. Un grand fumeur peut fumer jusqu'à huit
pipes par jour mais il meurt en cinq ans.
Or, c'était dans une des
nombreuses tabagies de ce genre, qui pullulent, même à Hong-Kong,
que Fix et Passepartout étaient entrés avec l'intention de
se rafraîchir. Passepartout n'avait pas d'argent, mais il accepta
volontiers la « politesse » de son compagnon, quitte à
la lui rendre en temps et lieu.
On demanda deux bouteilles de porto,
auxquelles le Français fit largement honneur, tandis que Fix, plus
réservé, observait son compagnon avec une extrême attention.
On causa de choses et d'autres, et surtout de cette excellente idée
qu'avait eue Fix de prendre passage sur le Carnatic. Et à propos
de ce steamer, dont le départ se trouvait avancé de quelques
heures, Passepartout, les bouteilles étant vides, se leva, afin
d'aller prévenir son maître.
Fix le retint.
« Un instant, dit-il.
-- Que voulez-vous, monsieur Fix
?
-- J'ai à vous parler de
choses sérieuses.
-- De choses sérieuses !
s'écria Passepartout en vidant quelques gouttes de vin restées
au fond au son verre. Eh bien, nous en parlerons demain. Je n'ai pas le
temps aujourd'hui.
-- Restez, répondit Fix.
Il s'agit de votre maître ! »
Passepartout, à ce mot, regarda
attentivement son interlocuteur.
L'expression du visage de Fix lui
parut singulière. Il se rassit.
« Qu'est-ce donc que vous
avez à me dire » demanda-t-il.
Fix appuya sa main sur le bras de
son compagnon et, baissant la voix :
« Vous avez deviné
qui j'étais ? lui demanda-t-il.
-- Parbleu ! dit Passepartout en
souriant.
-- Alors je vais tout vous avouer...
-- Maintenant que je sais tout,
mon compère ! Ah ! voilà qui n'est pas fort ! Enfin, allez
toujours. Mais auparavant, laissez-moi vous dire que ces gentlemen se sont
mis en frais bien inutilement !
-- Inutilement ! dit Fix. Vous en
parlez à votre aise ! On voit bien que vous ne connaissez pas l'importance
de la somme !
-- Mais si, je la connais, répondit
Passepartout. Vingt mille livres !
-- Cinquante-cinq mille ! reprit
Fix, en serrant la main du Français.
-- Quoi ! s'écria Passepartout,
Mr. Fogg aurait osé !... Cinquante-cinq mille livres !... Eh bien
! raison de plus pour ne pas perdre un instant, ajouta-t-il en se levant
de nouveau.
-- Cinquante-cinq mille livres !
reprit Fix, qui força Passepartout à se rasseoir, après
avoir fait apporter un flacon de brandy, -- et si je réussis, je
gagne une prime de deux mille livres. En voulez-vous cinq cents (12 500
F) à la condition de m'aider ?
-- Vous aider ? s'écria Passepartout,
dont les yeux étaient démesurément ouverts.
-- Oui, m'aider à retenir
le sieur Fogg pendant quelques jours à Hong-Kong !
-- Hein ! fit Passepartout, que
dites-vous là ? Comment ! non content de faire suivre mon maître,
de suspecter sa loyauté, ces gentlemen veulent encore lui susciter
des obstacles ! J'en suis honteux pour eux !
-- Ah çà ! que voulez-vous
dire ? demanda Fix.
-- Je veux dire que c'est de la
pure indélicatesse. Autant dépouiller Mr. Fogg, et lui prendre
l'argent dans la poche
-- Eh ! c'est bien à cela
que nous comptons arriver !
-- Mais c'est un guet-apens ! s'écria
Passepartout, -- qui s'animait alors sous l'influence du brandy que lui
servait Fix, et qu'il buvait sans s'en apercevoir, -- un guet-apens véritable
! Des gentlemen ! des collègues ! »
Fix commençait à ne
plus comprendre.
« Des collègues ! s'écria
Passepartout, des membres du Reform-Club ! Sachez, monsieur Fix, que mon
maître est un honnête homme, et que, quand il a fait un pari,
c'est loyalement qu'il prétend le gagner.
-- Mais qui croyez-vous donc que
je sois ? demanda Fix, en fixant son regard sur Passepartout.
-- Parbleu ! un agent des membres
du Reform-Club, qui a mission de contrôler l'itinéraire de
mon maître, ce qui est singulièrement humiliant ! Aussi, bien
que, depuis quelque temps déjà, j'aie deviné votre
qualité, je me suis bien gardé de la révéler
à Mr. Fogg !
-- Il ne sait rien ?... demanda
vivement Fix.
-- Rien », répondit
Passepartout en vidant encore une fois son verre.
L'inspecteur de police passa sa
main sur son front. Il hésitait avant de reprendre la parole. Que
devait-il faire ? L'erreur de Passepartout semblait sincère, mais
elle rendait son projet plus difficile. Il était évident
que ce garçon parlait avec une absolue bonne foi, et qu'il n'était
point le complice de son maître, -- ce que Fix aurait pu craindre.
« Eh bien, se dit-il, puisqu'il
n'est pas son complice, il m'aidera. »
Le détective avait une seconde
fois pris son parti. D'ailleurs, il n'avait plus le temps d'attendre. A
tout prix, il fallait arrêter Fogg à Hong-Kong.
« Ecoutez, dit Fix d'une voix
brève, écoutez-moi bien. Je ne suis pas ce que vous croyez,
c'est-à-dire un agent des membres du Reform-Club...
-- Bah ! dit Passepartout en le
regardant d'un air goguenard.
-- Je suis un inspecteur de police,
chargé d'une mission par l'administration métropolitaine...
-- Vous... inspecteur de police
!...
-- Oui, et je le prouve, reprit
Fix. Voici ma commission. »
Et l'agent, tirant un papier de
son portefeuille, montra à son compagnon une commission signée
du directeur de la police centrale. Passepartout, abasourdi, regardait
Fix, sans pouvoir articuler une parole.
« Le pari du sieur Fogg, reprit
Fix, n'est qu'un prétexte dont vous êtes dupes, vous et ses
collègues du Reform-Club, car il avait intérêt à
s'assurer votre inconsciente complicité.
-- Mais pourquoi ?... s'écria
Passepartout.
-- Ecoutez. Le 28 septembre dernier,
un vol de cinquante-cinq mille livres a été commis à
la Banque d'Angleterre par un individu dont le signalement a pu être
relevé. Or, voici ce signalement, et c'est trait pour trait celui
du sieur Fogg.
-- Allons donc ! s'écria
Passepartout en frappant la table de son robuste poing. Mon maître
est le plus honnête homme du monde !
-- Qu'en savez-vous ? répondit
Fix. Vous ne le connaissez même pas ! Vous êtes entré
à son service le jour de son départ, et il est parti précipitamment
sous un prétexte insensé, sans malles, emportant une grosse
somme en bank-notes ! Et vous osez soutenir que c'est un honnête
homme !
-- Oui ! oui ! répétait
machinalement le pauvre garçon.
-- Voulez-vous donc être arrêté
comme son complice ? »
Passepartout avait pris sa tête
à deux mains. Il n'était plus reconnaissable. Il n'osait
regarder l'inspecteur de police. Phileas Fogg un voleur, lui, le sauveur
d'Aouda, l'homme généreux et brave ! Et pourtant que de présomptions
relevées contre lui ! Passepartout essayait de repousser les soupçons
qui se glissaient dans son esprit. Il ne voulait pas croire à la
culpabilité de son maître.
« Enfin, que voulez-vous de
moi ? dit-il à l'agent de police, en se contenant par un suprême
effort.
-- Voici, répondit Fix. J'ai
filé le sieur Fogg jusqu'ici, mais je n'ai pas encore reçu
le mandat d'arrestation, que j'ai demandé à Londres. Il faut
donc que vous m'aidiez à retenir à Hong-Kong...
-- Moi ! que je...
-- Et je partage avec vous la prime
de deux mille livres promise par la Banque d'Angleterre !
-- Jamais ! » répondit
Passepartout, qui voulut se lever et retomba, sentant sa raison et ses
forces lui échapper à la fois.
« Monsieur Fix, dit-il en
balbutiant, quand bien même tout ce que vous m'avez dit serait vrai...
quand mon maître serait le voleur que vous cherchez... ce que je
nie... j'ai été... je suis à son service... je l'ai
vu bon et généreux... Le trahir... jamais... non, pour tout
l'or du monde... Je suis d'un village où l'on ne mange pas de ce
pain-là!...
-- Vous refusez ?
-- Je refuse.
-- Mettons que je n'ai rien dit,
répondit Fix, et buvons.
-- Oui, buvons ! »
Passepartout se sentait de plus
en plus envahir par l'ivresse. Fix, comprenant qu'il fallait à tout
prix le séparer de son maître, voulut l'achever. Sur la table
se trouvaient quelques pipes chargées d'opium. Fix en glissa une
dans la main de Passepartout, qui la prit, la porta à ses lèvres,
l'alluma, respira quelques bouffées, et retomba, la tête alourdie
sous l'influence du narcotique.
« Enfin, dit Fix en voyant
Passepartout anéanti, le sieur Fogg ne sera pas prévenu à
temps du départ du Carnatic, et s'il part, du moins partira-t-il
sans ce maudit Français ! »
Puis il sortit, après avoir
payé la dépense.
Chapitre XX
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DANS LEQUEL FIX ENTRE DIRECTEMENT
EN RELATION AVEC PHILEAS FOGG
Pendant cette scène qui allait
peut-être compromettre si gravement son avenir, Mr. Fogg, accompagnant
Mrs. Aouda, se promenait dans les rues de la ville anglaise. Depuis que
Mrs. Aouda avait accepté son offre de la conduire jusqu'en Europe,
il avait dû songer à tous les détails que comporte
un aussi long voyage. Qu'un Anglais comme lui fît le tour du monde
un sac à la main, passe encore ; mais une femme ne pouvait entreprendre
une pareille traversée dans ces conditions. De là, nécessité
d'acheter les vêtements et objets nécessaires au voyage. Mr.
Fogg s'acquitta de sa tâche avec le calme qui le caractérisait,
et à toutes les excuses ou objections de la jeune veuve, confuse
de tant de complaisance :
« C'est dans l'intérêt
de mon voyage, c'est dans mon programme », répondait-il invariablement.
Les acquisitions faites, Mr. Fogg
et la jeune femme rentrèrent à l'hôtel et dînèrent
à la table d'hôte, qui était somptueusement servie.
Puis Mrs. Aouda, un peu fatiguée, remonta dans son appartement,
après avoir « à l'anglaise » serré la
main de son imperturbable sauveur.
L'honorable gentleman, lui, s'absorba
pendant toute la soirée dans la lecture du Times et de l'Illustrated
London News.
S'il avait été homme
à s'étonner de quelque chose, c'eût été
de ne point voir apparaître son domestique à l'heure du coucher.
Mais, sachant que le paquebot de Yokohama ne devait pas quitter Hong-Kong
avant le lendemain matin, il ne s'en préoccupa pas autrement. Le
lendemain, Passepartout ne vint point au coup de sonnette de Mr. Fogg.
Ce que pensa l'honorable gentleman
en apprenant que son domestique n'était pas rentré à
l'hôtel nul n'aurait pu le dire. Mr. Fogg se contenta de prendre
son sac, fit prévenir Mrs. Aouda, et envoya chercher un palanquin.
Il était alors huit heures,
et la pleine mer, dont le Carnatic devait profiter pour sortir des passes,
était indiquée pour neuf heures et demie.
Lorsque le palanquin fut arrivé
à la porte de l'hôtel, Mr. Fogg et Mrs. Aouda montèrent
dans ce confortable véhicule, et les bagages suivirent derrière
sur une brouette.
Une demi-heure plus tard, les voyageurs
descendaient sur le quai d'embarquement, et là Mr. Fogg apprenait
que le Carnatic était parti depuis la veille.
Mr. Fogg, qui comptait trouver,
à la fois, et le paquebot et son domestique, en était réduit
à se passer de l'un et de l'autre. Mais aucune marque de désappointement
ne parut sur son visage, et comme Mrs. Aouda le regardait avec inquiétude,
il se contenta de répondre :
« C'est un incident, madame,
rien de plus. »
En ce moment, un personnage qui
l'observait avec attention s'approcha de lui. C'était l'inspecteur
Fix, qui le salua et lui dit :
« N'êtes-vous pas comme
moi, monsieur, un des passagers du Rangoon, arrivé hier ?
-- Oui, monsieur, répondit
froidement Mr. Fogg, mais je n'ai pas l'honneur...
-- Pardonnez-moi, mais je croyais
trouver ici votre domestique.
-- Savez-vous où il est,
monsieur ? demanda vivement la jeune femme.
-- Quoi ! répondit Fix, feignant
la surprise, n'est-il pas avec vous ?
-- Non, répondit Mrs. Aouda.
Depuis hier, il n'a pas reparu. Se serait-il embarqué sans nous
à bord du Carnatic ?
-- Sans vous, madame ?..répondit
l'agent. Mais, excusez ma question, vous comptiez donc partir sur ce paquebot
?
-- Oui, monsieur.
-- Moi aussi, madame, et vous me
voyez très désappointé. Le Carnatic, ayant terminé
ses réparations, a quitté Hong-Kong douze heures plus tôt
sans prévenir personne, et maintenant il faudra attendre huit jours
le prochain départ ! »
En prononçant ces mots :
« huit jours », Fix sentait son coeur bondir de joie. Huit
jours ! Fogg retenu huit jours à Hong-Kong ! On aurait le temps
de recevoir le mandat d'arrêt. Enfin, la chance se déclarait
pour le représentant de la loi.
Que l'on juge donc du coup d'assommoir
qu'il reçut, quand il entendit Phileas Fogg dire de sa voix calme
:
« Mais il y a d'autres navires
que le Carnatic, il me semble, dans le port de Hong-Kong. »
Et Mr. Fogg, offrant son bras à
Mrs. Aouda, se dirigea vers les docks à la recherche d'un navire
en partance.
Fix, abasourdi, suivait. On eût
dit qu'un fil le rattachait à cet homme.
Toutefois, la chance sembla véritablement
abandonner celui qu'elle avait si bien servi jusqu'alors. Phileas Fogg,
pendant trois heures, parcourut le port en tous sens, décidé,
s'il le fallait, à fréter un bâtiment pour le transporter
à Yokohama ; mais il ne vit que des navires en chargement ou en
déchargement, et qui, par conséquent, ne pouvaient appareiller.
Fix se reprit à espérer.
Cependant Mr. Fogg ne se déconcertait
pas, et il allait continuer ses recherches, dût-il pousser jusqu'à
Macao, quand il fut accosté par un marin sur l'avant-port.
« Votre Honneur cherche un
bateau ? lui dit le marin en se découvrant.
-- Vous avez un bateau prêt
à partir demanda Mr. Fogg.
-- Oui, Votre Honneur, un bateau-pilote
n° 43, le meilleur de la flottille.
-- Il marche bien ?
-- Entre huit et neuf milles, au
plus près. Voulez-vous le voir ?
-- Oui.
-- Votre Honneur sera satisfait.
Il s'agit d'une promenade en mer ?
-- Non. D'un voyage.
-- Un voyage ?
-- Vous chargez-vous de me conduire
à Yokohama ? »
Le marin, à ces mots, demeura
les bras ballants, les yeux écarquillés.
« Votre Honneur veut rire
? dit-il.
-- Non ! j'ai manqué le départ
du Carnatic, et il faut que je sois le 14, au plus tard, à Yokohama,
pour prendre le paquebot de San Francisco.
-- Je le regrette, répondit
le pilote, mais c'est impossible.
-- Je vous offre cent livres (2
500 F) par jour, et une prime de deux cents livres si j'arrive à
temps.
-- C'est sérieux ? demanda
le pilote.
-- Très sérieux »,
répondit Mr. Fogg.
Le pilote s'était retiré
à l'écart. Il regardait la mer, évidemment combattu
entre le désir de gagner une somme énorme et la crainte de
s'aventurer si loin. Fix était dans des transes mortelles.
Pendant ce temps, Mr. Fogg s'était
retourné vers Mrs. Aouda.
« Vous n'aurez pas peur, madame
? lui demanda-t-il.
-- Avec vous, non, monsieur Fogg
», répondit la jeune femme.
Le pilote s'était de nouveau
avancé vers le gentleman, et tournait son chapeau entre ses mains.
« Eh bien, pilote ? dit Mr.
Fogg.
-- Eh bien, Votre Honneur, répondit
le pilote, je ne puis risquer ni mes hommes, ni moi, ni vous-même,
dans une si longue traversée sur un bateau de vingt tonneaux à
peine, et à cette époque de l'année. D'ailleurs, nous
n'arriverions pas à temps, car il y a seize cent cinquante milles
de Hong-Kong à Yokohama.
-- Seize cents seulement, dit Mr.
Fogg.
-- C'est la même chose. »
Fix respira un bon coup d'air.
« Mais, ajouta le pilote,
il y aurait peut-être moyen de s'arranger autrement. »
Fix ne respira plus.
« Comment ? demanda Phileas
Fogg.
-- En allant à Nagasaki,
l'extrémité sud du Japon, onze cents milles, ou seulement
à Shangaï, à huit cents milles de Hong-Kong. Dans cette
dernière traversée, on ne s'éloignerait pas de la
côte chinoise, ce qui serait un grand avantage, d'autant plus que
les courants y portent au nord.
-- Pilote, répondit Phileas
Fogg, c'est à Yokohama que je dois prendre la malle américaine,
et non à Shangaï ou à Nagasaki.
-- Pourquoi pas ? répondit
le pilote. Le paquebot de San Francisco ne part pas de Yokohama. Il fait
escale à Yokohama et à Nagasaki, mais son port de départ
est Shangaï.
-- Vous êtes certain de ce
vous dites ?
-- Certain.
-- Et quand le paquebot quitte-t-il
Shangaï ?
-- Le 11, à sept heures du
soir. Nous avons donc quatre jours devant nous. Quatre jours, c'est quatre-vingt-seize
heures, et avec une moyenne de huit milles à l'heure, si nous sommes
bien servis, si le vent tient au sud-est, si la mer est calme, nous pouvons
enlever les huit cents milles qui nous séparent de Shangaï.
-- Et vous pourriez partir ?...
-- Dans une heure. Le temps d'acheter
des vivres et d'appareiller.
-- Affaire convenue... Vous êtes
le patron du bateau ?
-- Oui, John Bunsby, patron de la
Tankadère.
-- Voulez-vous des arrhes ?
-- Si cela ne désoblige pas
Votre Honneur.
-- Voici deux cents livres à
compte... Monsieur, ajouta Phileas Fogg en se retournant vers Fix, si vous
voulez profiter...
-- Monsieur, répondit résolument
Fix, j'allais vous demander cette faveur.
-- Bien. Dans une demi-heure nous
serons à bord.
-- Mais ce pauvre garçon...
dit Mrs. Aouda, que la disparition de Passepartout préoccupait extrêmement.
-- Je vais faire pour lui tout ce
que je puis faire », répondit Phileas Fogg.
Et, tandis que Fix, nerveux, fiévreux,
rageant, se rendait au bateau-pilote, tous deux se dirigèrent vers
les bureaux de la police de Hong-Kong. Là, Phileas Fogg donna le
signalement de Passepartout, et laissa une somme suffisante pour le rapatrier.
Même formalité fut remplie chez l'agent consulaire français,
et le palanquin, après avoir touché à l'hôtel,
où les bagages furent pris, ramena les voyageurs à l'avant-port.
Trois heures sonnaient. Le bateau-pilote
n° 43, son équipage à bord, ses vivres embarqués,
était prêt à appareiller.
C'était une charmante petite
goélette de vingt tonneaux que la Tankadère, bien pincée
de l'avant, très dégagée dans ses façons, très
allongée dans ses lignes d'eau. On eût dit un yacht de course.
Ses cuivres brillants, ses ferrures galvanisées, son pont blanc
comme de l'ivoire, indiquaient que le patron John Bunsby s'entendait à
la tenir en bon état. Ses deux mâts s'inclinaient un peu sur
l'arrière. Elle portait brigantine, misaine, trinquette, focs, flèches,
et pouvait gréer une fortune pour le vent arrière. Elle devait
merveilleusement marcher, et, de fait, elle avait déjà gagné
plusieurs prix dans les « matches » de bateaux-pilotes.
L'équipage de la Tankadère
se composait du patron John Bunsby et de quatre hommes. C'étaient
de ces hardis marins qui, par tous les temps, s'aventurent à la
recherche des navires, et connaissent admirablement ces mers. John Bunsby,
un homme de quarante-cinq ans environ, vigoureux, noir de hâle, le
regard vif, la figure énergique, bien d'aplomb, bien à son
affaire, eût inspiré confiance aux plus craintifs.
Phileas Fogg et Mrs. Aouda passèrent
à bord. Fix s'y trouvait déjà. Par le capot d'arrière
de la goélette, on descendait dans une chambre carrée, dont
les parois s'évidaient en forme de cadres, au dessus d'un divan
circulaire. Au milieu, une table éclairée par une lampe de
roulis. C'était petit, mais propre.
« Je regrette de n'avoir pas
mieux à vous offrir », dit Mr. Fogg à Fix, qui s'inclina
sans répondre.
L'inspecteur de police éprouvait
comme une sorte d'humiliation à profiter ainsi des obligeances du
sieur Fogg.
« A coup sûr, pensait-il,
c'est un coquin fort poli, mais c'est un coquin ! »
A trois heures dix minutes, les
voiles furent hissées. Le pavillon d'Angleterre battait à
la corne de la goélette. Les passagers étaient assis sur
le pont. Mr. Fogg et Mrs. Aouda jetèrent un dernier regard sur le
quai, afin de voir si Passepartout n'apparaîtrait pas.
Fix n'était pas sans appréhension,
car le hasard aurait pu conduire en cet endroit même le malheureux
garçon qu'il avait si indignement traité, et alors une explication
eût éclaté, dont le détective ne se fût
pas tiré à son avantage. Mais le Français ne se montra
pas, et, sans doute, l'abrutissant narcotique le tenait encore sous son
influence.
Enfin, le patron John Bunsby passa
au large, et la Tankadère, prenant le vent sous sa brigantine, sa
misaine et ses focs, s'élança en bondissant sur les flots.
Chapitre XXI
------------------
OÙ LE PATRON DE LA «
TANKADÈRE» RISQUE FORT DE PERDRE UNE PRIME DE DEUX CENTS LIVRES
C'était une aventureuse expédition
que cette navigation de huit cents milles, sur une embarcation de vingt
tonneaux, et surtout à cette époque de l'année. Elles
sont généralement mauvaises, ces mers de la Chine, exposées
à des coups de vent terribles, principalement pendant les équinoxes,
et on était encore aux premiers jours de novembre.
C'eût été, bien
évidemment, l'avantage du pilote de conduire ses passagers jusqu'à
Yokohama, puisqu'il était payé tant par jour. Mais son imprudence
aurait été grande de tenter une telle traversée dans
ces conditions, et c'était déjà faire acte d'audace,
sinon de témérité, que de remonter jusqu'à
Shangaï. Mais John Bunsby avait confiance en sa Tankadère,
qui s'élevait à la lame comme une mauve, et peut-être
n'avait-il pas tort.
Pendant les dernières heures
de cette journée, la Tankadère navigua dans les passes capricieuses
de Hong-Kong, et sous toutes les allures, au plus près ou vent arrière,
elle se comporta admirablement.
« Je n'ai pas besoin, pilote,
dit Phileas Fogg au moment où la goélette donnait en pleine
mer, de vous recommander toute la diligence possible.
-- Que Votre Honneur s'en rapporte
à moi, répondit John Bunsby. En fait de voiles, nous portons
tout ce que le vent permet de porter. Nos flèches n'y ajouteraient
rien, et ne serviraient qu'à assommer l'embarcation en nuisant à
sa marche.
-- C'est votre métier, et
non le mien, pilote, et je me fie à vous. »
Phileas Fogg, le corps droit, les
jambes écartées, d'aplomb comme un marin, regardait sans
broncher la mer houleuse. La jeune femme, assise à l'arrière,
se sentait émue en contemplant cet océan, assombri déjà
par le crépuscule, qu'elle bravait sur une frêle embarcation.
Au-dessus de sa tête se déployaient les voiles blanches, qui
l'emportaient dans l'espace comme de grandes ailes. La goélette,
soulevée par le vent, semblait voler dans l'air.
La nuit vint. La lune entrait dans
son premier quartier, et son insuffisante lumière devait s'éteindre
bientôt dans les brumes de l'horizon. Des nuages chassaient de l'est
et envahissaient déjà une partie du ciel.
Le pilote avait disposé ses
feux de position, -- précaution indispensable à prendre dans
ces mers très fréquentées aux approches des atterrages.
Les rencontres de navires n'y étaient pas rares, et, avec la vitesse
dont elle était animée, la goélette se fût brisée
au moindre choc.
Fix rêvait à l'avant
de l'embarcation. Il se tenait à l'écart, sachant Fogg d'un
naturel peu causeur. D'ailleurs, il lui répugnait de parler à
cet homme, dont il acceptait les services. Il songeait aussi à l'avenir.
Cela lui paraissait certain que le sieur Fogg ne s'arrêterait pas
à Yokohama, qu'il prendrait immédiatement le paquebot de
San Francisco afin d'atteindre l'Amérique, dont la vaste étendue
lui assurerait l'impunité avec la sécurité. Le plan
de Phileas Fogg lui semblait on ne peut plus simple.
Au lieu de s'embarquer en Angleterre
pour les États-Unis, comme un coquin vulgaire, ce Fogg avait fait
le grand tour et traversé les trois quarts du globe, afin de gagner
plus sûrement le continent américain, où il mangerait
tranquillement le million de la Banque, après avoir dépisté
la police. Mais une fois sur la terre de l'Union, que ferait Fix ? Abandonnerait-il
cet homme ? Non, cent fois non ! et jusqu'à ce qu'il eût obtenu
un acte d'extradition, il ne le quitterait pas d'une semelle. C'était
son devoir, et il l'accomplirait jusqu'au bout. En tout cas, une circonstance
heureuse s'était produite : Passepartout n'était plus auprès
de son maître, et surtout, après les confidences de Fix, il
était important que le maître et le serviteur ne se revissent
jamais.
Phileas Fogg, lui, n'était
pas non plus sans songer à son domestique, si singulièrement
disparu. Toutes réflexions faites, il ne lui sembla pas impossible
que, par suite d'un malentendu, le pauvre garçon ne se fût
embarqué sur le Carnatic, au dernier moment. C'était aussi
l'opinion de Mrs. Aouda, qui regrettait profondément cet honnête
serviteur, auquel elle devait tant. Il pouvait donc se faire qu'on le retrouvât
à Yokohama, et, si le Carnatic l'y avait transporté, il serait
aisé de le savoir.
Vers dix heures, la brise vint à
fraîchir. Peut-être eût-il été prudent
de prendre un ris, mais le pilote, après avoir soigneusement observé
l'état du ciel, laissa la voilure telle qu'elle était établie.
D'ailleurs, la Tankadère portait admirablement la toile, ayant un
grand tirant d'eau, et tout était paré à amener rapidement,
en cas de grain.
A minuit, Phileas Fogg et Mrs. Aouda
descendirent dans la cabine. Fix les y avait précédés,
et s'était étendu sur l'un des cadres. Quant au pilote et
à ses hommes, ils demeurèrent toute la nuit sur le pont.
Le lendemain, 8 novembre, au lever
du soleil, la goélette avait fait plus de cent milles. Le loch,
souvent jeté, indiquait que la moyenne de sa vitesse était
entre huit et neuf milles. La Tankadère avait du largue dans ses
voiles qui portaient toutes et elle obtenait, sous cette allure, son maximum
de rapidité. Si le vent tenait dans ces conditions, les chances
étaient pour elle.
La Tankadère, pendant toute
cette journée, ne s'éloigna pas sensiblement de la côte,
dont les courants lui étaient favorables. Elle l'avait à
cinq milles au plus par sa hanche de bâbord, et cette côte,
irrégulièrement profilée, apparaissait parfois à
travers quelques éclaircies. Le vent venant de terre, la mer était
moins forte par là même : circonstance heureuse pour la goélette,
car les embarcations d'un petit tonnage souffrent surtout de la houle qui
rompt leur vitesse, qui « les tue », pour employer l'expression
maritime.
Vers midi, la brise mollit un peu
et hâla le sud-est. Le pilote fit établir les flèches
; mais au bout de deux heures, il fallut les amener, car le vent fraîchissait
à nouveau.
Mr. Fogg et la jeune femme, fort
heureusement réfractaires au mal de mer, mangèrent avec appétit
les conserves et le biscuit du bord. Fix fut invité à partager
leur repas et dut accepter, sachant bien qu'il est aussi nécessaire
de lester les estomacs que les bateaux, mais cela le vexait ! Voyager aux
frais de cet homme, se nourrir de ses propres vivres, il trouvait à
cela quelque chose de peu loyal. Il mangea cependant, -- sur le pouce,
il est vrai, -- mais enfin il mangea.
Toutefois, ce repas terminé,
il crut devoir prendre le sieur Fogg à part, et il lui dit :
« Monsieur... »
Ce « monsieur »lui écorchait
les lèvres, et il se retenait pour ne pas mettre la main au collet
de ce « monsieur »!
« Monsieur, vous avez été
fort obligeant en m'offrant passage à votre bord. Mais, bien que
mes ressources ne me permettent pas d'agir aussi largement que vous, j'entends
payer ma part...
-- Ne parlons pas de cela, monsieur,
répondit Mr. Fogg.
-- Mais si, je tiens...
-- Non, monsieur, répéta
Fogg d'un ton qui n'admettait pas de réplique. Cela entre dans les
frais généraux ! »
Fix s'inclina, il étouffait,
et, allant s'étendre sur l'avant de la goélette, il ne dit
plus un mot de la journée.
Cependant on filait rapidement.
John Bunsby avait bon espoir. Plusieurs fois il dit à Mr. Fogg qu'on
arriverait en temps voulu à Shangaï. Mr. Fogg répondit
simplement qu'il y comptait. D'ailleurs, tout l'équipage de la petite
goélette y mettait du zèle. La prime affriolait ces braves
gens. Aussi, pas une écoute qui ne fût consciencieusement
raidie ! Pas une voile qui ne fût vigoureusement étarquée
! Pas une embardée que l'on pût reprocher à l'homme
de barre ! On n'eût pas manoeuvré plus sévèrement
dans une régate du Royal-Yacht-Club.
Le soir, le pilote avait relevé
au loch un parcours de deux cent vingt milles depuis Hong-Kong, et Phileas
Fogg pouvait espérer qu'en arrivant à Yokohama, il n'aurait
aucun retard à inscrire à son programme. Ainsi donc, le premier
contretemps sérieux qu'il eût éprouvé depuis
son départ de Londres ne lui causerait probablement aucun préjudice.
Pendant la nuit, vers les premières
heures du matin, la Tankadère entrait franchement dans le détroit
de Fo-Kien, qui sépare la grande île Formose de la côte
chinoise, et elle coupait le tropique du Cancer. La mer était très
dure dans ce détroit, plein de remous formés par les contre-courants.
La goélette fatigua beaucoup. Les lames courtes brisaient sa marche.
Il devint très difficile de se tenir debout sur le pont.
Avec le lever du jour, le vent fraîchit
encore. Il y avait dans le ciel l'apparence d'un coup de vent. Du reste,
le baromètre annonçait un changement prochain de l'atmosphère
; sa marche diurne était irrégulière, et le mercure
oscillait capricieusement. On voyait aussi la mer se soulever vers le sud-est
en longues houles « qui sentaient la tempête ». La veille,
le soleil s'était couché dans une brume rouge, au milieu
des scintillations phosphorescentes de l'océan.
Le pilote examina longtemps ce mauvais
aspect du ciel et murmura entre ses dents des choses peu intelligibles.
A un certain moment, se trouvant près de son passager :
« On peut tout dire à
Votre Honneur ? dit-il à voix basse.
-- Tout, répondit Phileas
Fogg.
-- Eh bien, nous allons avoir un
coup de vent.
-- Viendra-t-il du nord ou du sud
? demanda simplement Mr. Fogg.
-- Du sud. Voyez. C'est un typhon
qui se prépare !
-- Va pour le typhon du sud, puisqu'il
nous poussera du bon côté, répondit Mr. Fogg.
-- Si vous le prenez comme cela,
répliqua le pilote, je n'ai plus rien à dire ! »
Les pressentiments de John Bunsby
ne le trompaient pas. A une époque moins avancée de l'année,
le typhon, suivant l'expression d'un célèbre météorologiste,
se fût écoulé comme une cascade lumineuse de flammes
électriques, mais en équinoxe hiver il était à
craindre qu'il ne se déchaînât avec violence.
Le pilote prit ses précautions
par avance. Il fit serrer toutes les voiles de la goélette et amener
les vergues sur le pont. Les mots de flèche furent dépassés.
On rentra le bout-dehors. Les panneaux furent condamnés avec soin.
Pas une goutte d'eau ne pouvait, dès lors, pénétrer
dans la coque de l'embarcation. Une seule voile triangulaire, un tourmentin
de forte toile, fut hissé en guise de trinquette, de manière
à maintenir la goélette vent arrière. Et on attendit.
John Bunsby avait engagé
ses passagers à descendre dans la cabine ; mais, dans un étroit
espace, à peu près privé d'air, et par les secousses
de la houle, cet emprisonnement n'avait rien d'agréable. Ni Mr.
Fogg, ni Mrs. Aouda, ni Fix lui-même ne consentirent à quitter
le pont.
Vers huit heures, la bourrasque
de pluie et de rafale tomba à bord. Rien qu'avec son petit morceau
de toile, la Tankadère fut enlevée comme une plume par ce
vent dont on ne saurait donner une idée exacte, quand il souffle
en tempête. Comparer sa vitesse à la quadruple vitesse d'une
locomotive lancée à toute vapeur, ce serait rester au-dessous
de la vérité.
Pendant toute la journée,
l'embarcation courut ainsi vers le nord, emportée par les lames
monstrueuses, en conservant heureusement une rapidité égale
à la leur. Vingt fois elle faillit être coiffée par
une de ces montagnes d'eau qui se dressaient à l'arrière
; mais un adroit coup de barre, donné par le pilote, parait la catastrophe.
Les passagers étaient quelquefois couverts en grand par les embruns
qu'ils recevaient philosophiquement. Fix maugréait sans doute, mais
l'intrépide Aouda, les yeux fixés sur son compagnon, dont
elle ne pouvait qu'admirer le sang-froid, se montrait digne de lui et bravait
la tourmente à ses côtés. Quant à Phileas Fogg,
il semblait que ce typhon fût partie de son programme.
Jusqu'alors la Tankadère
avait toujours fait route au nord ; mais vers le soir, comme on pouvait
le craindre, le vent, tournant de trois quarts, hâla le nord-ouest.
La goélette, prêtant alors le flanc à la lame, fut
effroyablement secouée. La mer la frappait avec une violence bien
faite pour effrayer, quand on ne sait pas avec quelle solidité toutes
les parties d'un bâtiment sont reliées entre elles.
Avec la nuit, la tempête s'accentua
encore. En voyant l'obscurité se faire, et avec l'obscurité
s'accroître la tourmente, John Bunsby ressentit de vives inquiétudes.
Il se demanda s'il ne serait pas temps de relâcher, et il consulta
son équipage.
Ses hommes consultés, John
Bunsby s'approcha de Mr. Fogg, et lui dit :
« Je crois, Votre Honneur,
que nous ferions bien de gagner un des ports de la côte.
-- Je le crois aussi, répondit
Phileas Fogg.
-- Ah ! fit le pilote, mais lequel
?
-- Je n'en connais qu'un, répondit
tranquillement Mr. Fogg.
-- Et c'est !...
-- Shangaï. »
Cette réponse, le pilote
fut d'abord quelques instants sans comprendre ce qu'elle signifiait, ce
qu'elle renfermait d'obstination et de ténacité. Puis il
s'écria :
« Eh bien, oui ! Votre Honneur
a raison. A Shangaï ! »
Et la direction de la Tankadère
fut imperturbablement maintenue vers le nord.
Nuit vraiment terrible ! Ce fut
un miracle si la petite goélette ne chavira pas. Deux fois elle
fut engagée, et tout aurait été enlevé à
bord, si les saisines eussent manqué. Mrs. Aouda était brisée,
mais elle ne fit pas entendre une plainte. Plus d'une fois Mr. Fogg dut
se précipiter vers elle pour la protéger contre la violence
des lames.
Le jour reparut. La tempête
se déchaînait encore avec une extrême fureur. Toutefois,
le vent retomba dans le sud-est. C'était une modification favorable,
et la Tankadère fit de nouveau route sur cette mer démontée,
dont les lames se heurtaient alors à celles que provoquait la nouvelle
aire du vent. De là un choc de contre-houles qui eût écrasé
une embarcation moins solidement construite.
De temps en temps on apercevait
la côte à travers les brumes déchirées, mais
pas un navire en vue. La Tankadère était seule à tenir
la mer.
A midi, il y eut quelques symptômes
d'accalmie, qui, avec l'abaissement du soleil sur l'horizon, se prononcèrent
plus nettement.
Le peu de durée de la tempête
tenait à sa violence même. Les passagers, absolument brisés,
purent manger un peu et prendre quelque repos.
La nuit fut relativement paisible.
Le pilote fit rétablir ses voiles au bas ris. La vitesse de l'embarcation
fut considérable. Le lendemain, 11, au lever du jour, reconnaissance
faite de la côte, John Bunsby put affirmer qu'on n'était pas
à cent milles de Shangaï.
Cent milles, et il ne restait plus
que cette journée pour les faire ! C'était le soir même
que Mr. Fogg devait arriver à Shangaï, s'il ne voulait pas
manquer le départ du paquebot de Yokohama. Sans cette tempête,
pendant laquelle il perdit plusieurs heures, il n'eût pas été
en ce moment à trente milles du port.
La brise mollissait sensiblement,
mais heureusement la Mer tombait avec elle. La goélette se couvrit
de toile. Flèches, voiles d'étais, contre-foc, tout portait,
et la mer écumait sous l'étrave.
A midi, la Tankadère n'était
pas à plus de quarante-cinq milles de Shangaï. Il lui restait
six heures encore pour gagner ce port avant le départ du paquebot
de Yokohama.
Les craintes furent vives à
bord. On voulait arriver à tout prix. Tous -- Phileas Fogg excepté
sans doute -- sentaient leur coeur battre d'impatience. Il fallait que
la petite goélette se maintint dans une moyenne de neuf milles à
l'heure, et le vent mollissait toujours ! C'était une brise irrégulière,
des bouffées capricieuses venant de la côte. Elles passaient,
et la mer se déridait aussitôt après leur passage.
Cependant l'embarcation était
si légère, ses voiles hautes, d'un fin tissu, ramassaient
si bien les folles brises, que, le courant aidant, à six heures,
John Bunsby ne comptait plus que dix milles jusqu'à la rivière
de Shangaï, car la ville elle-même est située à
une distance de douze milles au moins au-dessus de l'embouchure.
A sept heures, on était encore
à trois milles de Shangaï. Un formidable juron s'échappa
des lèvres du pilote... La prime de deux cents livres allait évidemment
lui échapper. Il regarda Mr. Fogg. Mr. Fogg était impassible,
et cependant sa fortune entière se jouait à ce moment...
A ce moment aussi, un long fuseau
noir, couronné d'un panache de fumée, apparut au ras de l'eau.
C'était le paquebot américain, qui sortait à l'heure
réglementaire.
« Malédiction ! s'écria
John Bunsby, qui repoussa la barre d'un bras désespéré.
-- Des signaux ! » dit simplement
Phileas Fogg. Un petit canon de bronze s'allongeait à l'avant de
la Tankadère. Il servait à faire des signaux par les temps
de brume.
Le canon fut chargé jusqu'à
la gueule, mais au moment où le pilote allait appliquer un charbon
ardent sur la lumière
« Le pavillon en berne »,
dit Mr. Fogg.
Le pavillon fut amené à
mi-mât. C'était un signal de détresse, et l'on pouvait
espérer que le paquebot américain, l'apercevant, modifierait
un instant sa route pour rallier l'embarcation.
« Feu ! » dit Mr. Fogg.
Et la détonation du petit
canon de bronze éclata dans l'air.
Chapitre XXII
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OÙ PASSEPARTOUT VOIT BIEN
QUE, MÊME AUX ANTIPODES,
IL EST PRUDENT D'AVOIR QUELQUE ARGENT
DANS SA POCHE
Le Carnatic ayant quitté Hong-Kong,
le 7 novembre, à six heures et demie du soir, se dirigeait à
toute vapeur vers les terres du Japon. Il emportait un plein chargement
de marchandises et de passagers. Deux cabines de l'arrière restaient
inoccupées. C'étaient celles qui avaient été
retenues pour le compte de Mr. Phileas Fogg.
Le lendemain matin, les hommes de
l'avant pouvaient voir, non sans quelque surprise, un passager, l'oeil
à demi hébété, la démarche branlante,
la tête ébouriffée, qui sortait du capot des secondes
et venait en titubant s'asseoir sur une drome.
Ce passager, c'était Passepartout
en personne. Voici ce qui était arrivé.
Quelques instants après que
Fix eut quitté la tabagie, deux garçons avaient enlevé
Passepartout profondément endormi, et l'avaient couché sur
le lit réservé aux fumeurs. Mais trois heures plus tard,
Passepartout, poursuivi jusque dans ses cauchemars par une idée
fixe, se réveillait et luttait contre l'action stupéfiante
du narcotique. La pensée du devoir non accompli secouait sa torpeur.
Il quittait ce lit d'ivrognes, et trébuchant, s'appuyant aux murailles,
tombant et se relevant, mais toujours et irrésistiblement poussé
par une sorte d'instinct, il sortait de la tabagie, criant comme dans un
rêve : « Le Carnatic ! le Carnatic ! »
Le paquebot était là
fumant, prêt à partir. Passepartout n'avait que quelques pas
à faire. Il s'élança sur le pont volant, il franchit
la coupée et tomba inanimé à l'avant, au moment où
le Carnatic larguait ses amarres.
Quelques matelots, en gens habitués
à ces sortes de scènes, descendirent le pauvre garçon
dans une cabine des secondes, et Passepartout ne se réveilla que
le lendemain matin, à cent cinquante milles des terres de la Chine.
Voilà donc pourquoi, ce matin-là,
Passepartout se trouvait sur le pont du Carnatic, et venait humer à
pleine gorgées les fraîches brises de la mer. Cet air pur
le dégrisa. Il commença à rassembler ses idées
et n'y parvint pas sans peine. Mais, enfin, il se rappela les scènes
de la veille, les confidences de Fix, la tabagie, etc.
« Il est évident, se
dit-il, que j'ai été abominablement grisé ! Que va
dire Mr. Fogg ? En tout cas, je n'ai pas manqué le bateau, et c'est
le principal. »
Puis, songeant à Fix :
« Pour celui-là, se
dit-il, j'espère bien que nous en sommes débarrassés,
et qu'il n'a pas osé, après ce qu'il m'a proposé,
nous suivre sur le Carnatic. Un inspecteur de police, un détective
aux trousses de mon maître, accusé de ce vol commis à
la Banque d'Angleterre ! Allons donc ! Mr. Fogg est un voleur comme je
suis un assassin ! »
Passepartout devait-il raconter
ces choses à son maître ? Convenait-il de lui apprendre le
rôle joué par Fix dans cette affaire ? Ne ferait-il pas mieux
d'attendre son arrivée à Londres, pour lui dire qu'un agent
de la police métropolitaine l'avait filé autour du monde,
et pour en rire avec lui ? Oui, sans doute. En tout cas, question à
examiner. Le plus pressé, c'était de rejoindre Mr. Fogg et
de lui faire agréer ses excuses pour cette inqualifiable conduite.
Passepartout se leva donc. La mer
était houleuse, et le paquebot roulait fortement. Le digne garçon,
aux jambes peu solides encore, gagna tant bien que mal l'arrière
du navire.
Sur le pont, il ne vit personne
qui ressemblât ni à son maître, ni à Mrs. Aouda.
« Bon, fit-il, Mrs. Aouda
est encore couchée à cette heure. Quant à Mr. Fogg,
il aura trouvé quelque joueur de whist, et suivant son habitude...
»
Ce disant, Passepartout descendit
au salon. Mr. Fogg n'y était pas. Passepartout n'avait qu'une chose
à faire : c'était de demander au purser quelle cabine occupait
Mr. Fogg. Le purser lui répondit qu'il ne connaissait aucun passager
de ce nom.
« Pardonnez-moi, dit Passepartout
en insistant. Il s'agit d'un gentleman, grand, froid, peu communicatif,
accompagné d'une jeune dame...
-- Nous n'avons pas de jeune dame
à bord, répondit le purser. Au surplus, voici la liste des
passagers. Vous pouvez la consulter. »
Passepartout consulta la liste...
Le nom de son maître n'y figurait pas.
Il eut comme un éblouissement.
Puis une idée lui traversa le cerveau.
« Ah çà ! je
suis bien sur le Carnatic ? s'écria-t-il.
-- Oui, répondit le purser.
-- En route pour Yokohama ?
-- Parfaitement. »
Passepartout avait eu un instant
cette crainte de s'être trompé de navire ! Mais s'il était
sur le Carnatic, il était certain que son maître ne s'y trouvait
pas.
Passepartout se laissa tomber sur
un fauteuil. C'était un coup de foudre. Et, soudain, la lumière
se fit en lui. Il se rappela que l'heure du départ du Carnatic avait
été avancée, qu'il devait prévenir son maître,
et qu'il ne l'avait pas fait ! C'était donc sa faute si Mr. Fogg
et Mrs. Aouda avaient manqué ce départ !
Sa faute, oui, mais plus encore
celle du traître qui, pour le séparer de son maître,
pour retenir celui-ci à Hong-Kong, l'avait enivré! Car il
comprit enfin la manoeuvre de l'inspecteur de police. Et maintenant, Mr.
Fogg, à coup sûr ruiné, son pari perdu, arrêté,
emprisonné peut-être !... Passepartout, à cette pensée,
s'arracha les cheveux. Ah ! si jamais Fix lui tombait sous la main, quel
règlement de comptes !
Enfin, après le premier moment
d'accablement, Passepartout reprit son sang-froid et étudia la situation.
Elle était peu enviable. Le Français se trouvait en route
pour le Japon. Certain d'y arriver, comment en reviendrait-il ? Il avait
la poche vide. Pas un shilling, pas un penny ! Toutefois, son passage et
sa nourriture à bord étaient payés d'avance. Il avait
donc cinq ou six jours devant lui pour prendre un parti. S'il mangea et
but pendant cette traversée, cela ne saurait se décrire.
Il mangea pour son maître, pour Mrs. Aouda et pour lui-même.
Il mangea comme si le Japon, où il allait aborder, eût été
un pays désert, dépourvu de toute substance comestible.
Le 13, à la marée
du matin, le Carnatic entrait dans le port de Yokohama.
Ce point est une relâche importante
du Pacifique, où font escale tous les steamers employés au
service de la poste et des voyageurs entre l'Amérique du Nord, la
Chine, le Japon et les îles de la Malaisie. Yokohama est située
dans la baie même de Yeddo, à peu de distance de cette immense
ville, seconde capitale de l'empire japonais, autrefois résidence
du taïkoun, du temps que cet empereur civil existait, et rivale de
Meako, la grande cité qu'habite le mikado, empereur ecclésiastique,
descendant des dieux.
Le Carnatic vint se ranger au quai
de Yokohama, près des jetées du port et des magasins de la
douane, au milieu de nombreux navires appartenant à toutes les nations.
Passepartout mit le pied, sans aucun
enthousiasme, sur cette terre si curieuse des Fils du Soleil. Il n'avait
rien de mieux à faire que de prendre le hasard pour guide, et d'aller
à l'aventure par les rues de la ville.
Passepartout se trouva d'abord dans
une cité absolument européenne, avec des maisons à
basses façades, ornées de vérandas sous lesquelles
se développaient d'élégants péristyles, et
qui couvrait de ses rues, de ses places, de ses docks, de ses entrepôts,
tout l'espace compris depuis le promontoire du Traité jusqu'à
la rivière. Là, comme à Hong-Kong, comme à
Calcutta, fourmillait un pêle-mêle de gens de toutes races,
Américains, Anglais, Chinois, Hollandais, marchands prêts
à tout vendre et à tout acheter, au milieu desquels le Français
se trouvait aussi étranger que s'il eût été
jeté au pays des Hottentots.
Passepartout avait bien une ressource
: c'était de se recommander près des agents consulaires français
ou anglais établis à Yokohama ; mais il lui répugnait
de raconter son histoire, si intimement mêlée à celle
de son maître, et avant d'en venir là, il voulait avoir épuisé
toutes les autres chances.
Donc, après avoir parcouru
la partie européenne de la ville, sans que le hasard l'eût
en rien servi, il entra dans la partie japonaise, décidé,
s'il le fallait, à pousser jusqu'à Yeddo.
Cette portion indigène de
Yokohama est appelée Benten, du nom d'une déesse de la mer,
adorée sur les îles voisines. Là se voyaient d'admirables
allées de sapins et de cèdres, des portes sacrées
d'une architecture étrange, des ponts enfouis au milieu des bambous
et des roseaux, des temples abrités sous le couvert immense et mélancolique
des cèdres séculaires, des bonzeries au fond desquelles végétaient
les prêtres du bouddhisme et les sectateurs de la religion de Confucius,
des rues interminables où l'on eût pu recueillir une moisson
d'enfants au teint rose et aux joues rouges, petits bonshommes qu'on eût
dit découpés dans quelque paravent indigène, et qui
se jouaient au milieu de caniches à jambes courtes et de chats jaunâtres,
sans queue, très paresseux et très caressants.
Dans les rues, ce n'était
que fourmillement, va-et-vient incessant : bonzes passant processionnellement
en frappant leurs tambourins monotones, yakounines, officiers de douane
ou de police, à chapeaux pointus incrustés de laque et portant
deux sabres à leur ceinture, soldats vêtus de cotonnades bleues
à raies blanches et armés de fusil à percussion, hommes
d'armes du mikado, ensachés dans leur pourpoint de soie, avec haubert
et cotte de mailles, et nombre d'autres militaires de toutes conditions,
-- car, au Japon, la profession de soldat est autant estimée qu'elle
est dédaignée en Chine. Puis, des frères quêteurs,
des pèlerins en longues robes, de simples civils, chevelure lisse
et d'un noir d'ébène, tête grosse, buste long, jambes
grêles, taille peu élevée, teint coloré depuis
les sombres nuances du cuivre jusqu'au blanc mat, mais jamais jaune comme
celui des Chinois, dont les Japonais différent essentiellement.
Enfin, entre les voitures, les palanquins, les chevaux, les porteurs, les
brouettes à voile, les « norimons » à parois
de laque, les « cangos » moelleux, véritables litières
en bambou, on voyait circuler, à petits pas de leur petit pied,
chaussé de souliers de toile, de sandales de paille ou de socques
en bois ouvragé, quelques femmes peu jolies, les yeux bridés,
la poitrine déprimée, les dents noircies au goût du
jour, mais portant avec élégance le vêtement national,
le « kirimon », sorte de robe de chambre croisée d'une
écharpe de soie, dont la large ceinture s'épanouissait derrière
en un noeud extravagant, -- que les modernes Parisiennes semblent avoir
emprunté aux Japonaises.
Passepartout se promena pendant
quelques heures au milieu de cette foule bigarrée, regardant aussi
les curieuses et opulentes boutiques, les bazars où s'entasse tout
le clinquant de l'orfèvrerie japonaise, les « restaurations
» ornées de banderoles et de bannières, dans lesquelles
il lui était interdit d'entrer, et ces maisons de thé où
se boit à pleine tasse l'eau chaude odorante, avec le « saki
», liqueur tirée du riz en fermentation, et ces confortables
tabagies où l'on fume un tabac très fin, et non l'opium,
dont l'usage est à peu près inconnu au Japon.
Puis Passepartout se trouva dans
les champs, au milieu des immenses rizières. Là s'épanouissaient,
avec des fleurs qui jetaient leurs dernières couleurs et leurs derniers
parfums, des camélias éclatants, portés non plus sur
des arbrisseaux, mais sur des arbres, et, dans les enclos de bambous, des
cerisiers, des pruniers, des pommiers, que les indigènes cultivent
plutôt pour leurs fleurs que pour leurs fruits, et que des mannequins
grimaçants, des tourniquets criards défendent contre le bec
des moineaux, des pigeons, des corbeaux et autres volatiles voraces. Pas
de cèdre majestueux qui n'abritât quelque grand aigle ; pas
de saule pleureur qui ne recouvrît de son feuillage quelque héron
mélancoliquement perché sur une patte ; enfin, partout des
corneilles, des canards, des éperviers, des oies sauvages, et grand
nombre de ces grues que les Japonais traitent de « Seigneuries »,
et qui symbolisent pour eux la longévité et le bonheur.
En errant ainsi, Passepartout aperçut
quelques violettes entre les herbes :
« Bon ! dit-il, voilà
mon souper. »
Mais les ayant senties, il ne leur
trouva aucun parfum.
« Pas de chance ! »
pensa-t-il.
Certes, l'honnête garçon
avait, par prévision, aussi copieusement déjeuné qu'il
avait pu avant de quitter le Carnatic ; mais après une journée
de promenade, il se sentit l'estomac très creux. Il avait bien remarqué
que moutons, chèvres ou porcs, manquaient absolument aux étalages
des bouchers indigènes, et, comme il savait que c'est un sacrilège
de tuer les boeufs, uniquement réservés aux besoins de l'agriculture,
il en avait conclu que la viande était rare au Japon. Il ne se trompait
pas ; mais à défaut de viande de boucherie, son estomac se
fût fort accommodé des quartiers de sanglier ou de daim, des
perdrix ou des cailles, de la volaille ou du poisson, dont les Japonais
se nourrissent presque exclusivement avec le produit des rizières.
Mais il dut faire contre fortune bon coeur, et remit au lendemain le soin
de pourvoir à sa nourriture.
La nuit vint. Passepartout rentra
dans la ville indigène, et il erra dans les rues au milieu des lanternes
multicolores, regardant les groupes de baladins exécuter leurs prestigieux
exercices, et les astrologues en plein vent qui amassaient la foule autour
de leur lunette. Puis il revit la rade, émaillée des feux
de pêcheurs, qui attiraient le poisson à la lueur de résines
enflammées.
Enfin les rues se dépeuplèrent.
A la foule succédèrent les rondes des yakounines. Ces officiers,
dans leurs magnifiques costumes et au milieu de leur suite, ressemblaient
à des ambassadeurs, et Passepartout répétait plaisamment,
chaque fois qu'il rencontrait quelque patrouille éblouissante :
« Allons, bon ! encore une
ambassade japonaise qui part pour l'Europe ! »
Chapitre XXIII
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DANS LEQUEL LE NEZ DE PASSEPARTOUT
S'ALLONGE DÉMESURÉMENT
Le lendemain, Passepartout, éreinté,
affamé, se dit qu'il fallait manger à tout prix, et que le
plus tôt serait le mieux. Il avait bien cette ressource de vendre
sa montre, mais il fût plutôt mort de faim. C'était
alors le cas ou jamais, pour ce brave garçon, d'utiliser la voix
forte, sinon mélodieuse, dont la nature l'avait gratifié.
Il savait quelques refrains de France
et d'Angleterre, et il résolut de les essayer. Les Japonais devaient
certainement être amateurs de musique, puisque tout se fait chez
eux aux sons des cymbales, du tam-tam et des tambours, et ils ne pouvaient
qu'apprécier les talents d'un virtuose européen.
Mais peut-être était-il
un peu matin pour organiser un concert, et les dilettanti, inopinément
réveillés, n'auraient peut-être pas payé le
chanteur en monnaie à l'effigie du mikado.
Passepartout se décida donc
à attendre quelques heures ; mais, tout en cheminant, il fit cette
réflexion qu'il semblerait trop bien vêtu pour un artiste
ambulant, et l'idée lui vint alors d'échanger ses vêtements
contre une défroque plus en harmonie avec sa position. Cet échange
devait, d'ailleurs, produire une soulte, qu'il pourrait immédiatement
appliquer à satisfaire son appétit.
Cette résolution prise, restait
à l'exécuter. Ce ne fut qu'après de longues recherches
que Passepartout découvrit un brocanteur indigène, auquel
il exposa sa demande. L'habit européen plut au brocanteur, et bientôt
Passepartout sortait affublé d'une vieille robe japonaise et coiffé
d'une sorte de turban à côtes, décoloré sous
l'action du temps. Mais, en retour, quelques piécettes d'argent
résonnaient dans sa poche.
« Bon, pensa-t-il, je me figurerai
que nous sommes en carnaval ! »
Le premier soin de Passepartout,
ainsi « japonaisé », fut d'entrer dans une « tea-house
» de modeste apparence, et là, d'un reste de volaille et de
quelques poignées de riz, il déjeuna en homme pour qui le
dîner serait encore un problème à résoudre.
« Maintenant, se dit-il quand
il fut copieusement restauré, il s'agit de ne pas perdre la tête.
Je n'ai plus la ressource de vendre cette défroque contre une autre
encore plus japonaise. Il faut donc aviser au moyen de quitter le plus
promptement possible ce pays du Soleil, dont je ne garderai qu'un lamentable
souvenir ! »
Passepartout songea alors à
visiter les paquebots en partance pour l'Amérique. Il comptait s'offrir
en qualité de cuisinier ou de domestique, ne demandant pour toute
rétribution que le passage et la nourriture. Une fois à San
Francisco, il verrait à se tirer d'affaire. L'important, c'était
de traverser ces quatre mille sept cents milles du Pacifique qui s'étendent
entre le Japon et le Nouveau Monde.
Passepartout, n'étant point
homme à laisser languir une idée, se dirigea vers le port
de Yokohama. Mais à mesure qu'il s'approchait des docks, son projet,
qui lui avait paru si simple au moment où il en avait eu l'idée,
lui semblait de plus en plus inexécutable. Pourquoi aurait-on besoin
d'un cuisinier ou d'un domestique à bord d'un paquebot américain,
et quelle confiance inspirerait-il, affublé de la sorte ? Quelles
recommandations faire valoir ? Quelles références indiquer
?
Comme il réfléchissait
ainsi, ses regards tombèrent sur une immense affiche qu'une sorte
de clown promenait dans les rues de Yokohama. Cette affiche était
ainsi libellée en anglais :
TROUPE JAPONAISE ACROBATIQUE
DE
L'HONORABLE WILLIAM BATULCAR
------
DERNIÈRES REPRÉSENTATIONS
Avant leur départ pour les
États-Unis d'Amérique
DES LONGS-NEZ-LONGS-NEZ
SOUS L'INVOCATION DIRECTE DU DIEU
TINGOU
Grande Attraction !
« Les États-Unis d'Amérique
! s'écria Passepartout, voilà justement mon affaire !...
»
Il suivit l'homme-affiche, et, à
sa suite, il rentra bientôt dans la ville japonaise. Un quart d'heure
plus tard, il s'arrêtait devant une vaste case, que couronnaient
plusieurs faisceaux de banderoles, et dont les parois extérieures
représentaient, sans perspective, mais en couleurs violentes, toute
une bande de jongleurs.
C'était l'établissement
de l'honorable Batulcar, sorte de Barnum américain, directeur d'une
troupe de saltimbanques, jongleurs, clowns, acrobates, équilibristes,
gymnastes, qui, suivant l'affiche, donnait ses dernières représentations
avant de quitter l'empire du Soleil pour les États de l'Union.
Passepartout entra sous un péristyle
qui précédait la case, et demanda Mr. Batulcar. Mr. Batulcar
apparut en personne.
« Que voulez-vous ? dit-il
à Passepartout, qu'il prit d'abord pour un indigène.
-- Avez-vous besoin d'un domestique
? demanda Passepartout.
-- Un domestique, s'écria
le Barnum en caressant l'épaisse barbiche grise qui foisonnait sous
son menton, j'en ai deux, obéissants, fidèles, qui ne m'ont
jamais quitté, et qui me servent pour rien, à condition que
je les nourrisse... Et les voilà, ajouta-t-il en montrant ses deux
bras robustes, sillonnés de veines grosses comme des cordes de contrebasse.
-- Ainsi, je ne puis vous être
bon à rien ?
-- A rien.
-- Diable ! ça m'aurait pourtant
fort convenu de partir avec vous.
-- Ah çà ! dit l'honorable
Batulcar, vous êtes Japonais comme je suis un singe ! Pourquoi donc
êtes-vous habillé de la sorte ?
-- On s'habille comme on peut !
-- Vrai, cela. Vous êtes un
Français, vous ?
-- Oui, un Parisien de Paris.
-- Alors, vous devez savoir faire
des grimaces ?
-- Ma foi, répondit Passepartout,
vexé de voir sa nationalité provoquer cette demande, nous
autres Français, nous savons faire des grimaces, c'est vrai, mais
pas mieux que les Américains !
-- Juste. Eh bien, si je ne vous
prends pas comme domestique, je peux vous prendre comme clown. Vous comprenez,
mon brave. En France, on exhibe des farceurs étrangers, et à
l'étranger, des farceurs français !
-- Ah !
-- Vous êtes vigoureux, d'ailleurs
?
-- Surtout quand je sors de table.
-- Et vous savez chanter ?
-- Oui, répondit Passepartout,
qui avait autrefois fait sa partie dans quelques concerts de rue.
-- Mais savez-vous chanter la tête
en bas, avec une toupie tournante sur la plante du pied gauche, et un sabre
en équilibre sur la plante du pied droit ?
-- Parbleu ! répondit Passepartout,
qui se rappelait les premiers exercices de son jeune âge.
-- C'est que, voyez-vous, tout est
là ! » répondit l'honorable Batulcar.
L'engagement fut conclu hic et nunc.
Enfin, Passepartout avait trouvé
une position. Il était engagé pour tout faire dans la célèbre
troupe japonaise. C'était peu flatteur, mais avant huit jours il
serait en route pour San Francisco.
La représentation, annoncée
à grand fracas par l'honorable Batulcar, devait commencer à
trois heures, et bientôt les formidables instruments d'un orchestre
japonais, tambours et tam-tams, tonnaient à la porte. On comprend
bien que Passepartout n'avait pu étudier un rôle, mais il
devait prêter l'appui de ses solides épaules dans le grand
exercice de la « grappe humaine » exécuté par
les Longs-Nez du dieu Tingou. Ce « great attraction » de la
représentation devait clore la série des exercices.
Avant trois heures, les spectateurs
avaient envahi la vaste case. Européens et indigènes, Chinois
et Japonais, hommes, femmes et enfants, se précipitaient sur les
étroites banquettes et dans les loges qui faisaient face à
la scène. Les musiciens étaient rentrés à l'intérieur,
et l'orchestre au complet, gongs, tam-tams, cliquettes, flûtes, tambourins
et grosses caisses, opéraient avec fureur.
Cette représentation fut
ce que sont toutes ces exhibitions d'acrobates. Mais il faut bien avouer
que les Japonais sont les premiers équilibristes du monde. L'un,
armé de son éventail et de petits morceaux de papier, exécutait
l'exercice si gracieux des papillons et des fleurs. Un autre, avec la fumée
odorante de sa pipe, traçait rapidement dans l'air une série
de mots bleuâtres, qui formaient un compliment à l'adresse
de l'assemblée. Celui-ci jonglait avec des bougies allumées,
qu'il éteignit successivement quand elles passèrent devant
ses lèvres, et qu'il ralluma l'une à l'autre sans interrompre
un seul instant sa prestigieuse jonglerie. Celui-là reproduisit,
au moyen de toupies tournantes, les plus invraisemblables combinaisons
; sous sa main, ces ronflantes machines semblaient s'animer d'une vie propre
dans leur interminable giration ; elles couraient sur des tuyaux de pipe,
sur des tranchants de sabre, sur des fils de fer, véritables cheveux
tendus d'un côté de la scène à l'autre ; elles
faisaient le tour de grands vases de cristal, elles gravissaient des échelles
de bambou, elles se dispersaient dans tous les coins, produisant des effets
harmoniques d'un étrange caractère en combinant leurs tonalités
diverses. Les jongleurs jonglaient avec elles, et elles tournaient dans
l'air ; ils les lançaient comme des volants, avec des raquettes
de bois, et elles tournaient toujours ; ils les fourraient dans leur poche,
et quand ils les retiraient, elles tournaient encore, -- jusqu'au moment
où un ressort détendu les faisait s'épanouir en gerbes
d'artifice !
Inutile de décrire ici les
prodigieux exercices des acrobates et gymnastes de la troupe. Les tours
de l'échelle, de la perche, de la boule, des tonneaux, etc. furent
exécutés avec une précision remarquable. Mais le principal
attrait de la représentation était l'exhibition de ces «
Longs-Nez », étonnants équilibristes que l'Europe ne
connaît pas encore.
Ces Longs-Nez forment une corporation
particulière placée sous l'invocation directe du dieu Tingou.
Vêtus comme des hérauts du Moyen Age, ils portaient une splendide
paire d'ailes à leurs épaules. Mais ce qui les distinguait
plus spécialement, c'était ce long nez dont leur face était
agrémentée, et surtout l'usage qu'ils en faisaient. Ces nez
n'étaient rien moins que des bambous, longs de cinq, de six, de
dix pieds, les uns droits, les autres courbés, ceux-ci lisses, ceux-là
verruqueux. Or, c'était sur ces appendices, fixés d'une façon
solide, que s'opéraient tous leurs exercices d'équilibre.
Une douzaine de ces sectateurs du dieu Tingou se couchèrent sur
le dos, et leurs camarades vinrent s'ébattre sur leurs nez, dressés
comme des paratonnerres, sautant, voltigeant de celui-ci à celui-là,
et exécutant les tours les plus invraisemblables.
Pour terminer, on avait spécialement
annoncé au public la pyramide humaine, dans laquelle une cinquantaine
de Longs-Nez devaient figurer le « Char de Jaggernaut ». Mais
au lieu de former cette pyramide en prenant leurs épaules pour point
d'appui, les artistes de l'honorable Batulcar ne devaient s'emmancher que
par leur nez. Or, l'un de ceux qui formaient la base du char avait quitté
la troupe, et comme il suffisait d'être vigoureux et adroit, Passepartout
avait été choisi pour le remplacer.
Certes, le digne garçon se
sentit tout piteux, quand -- triste souvenir de sa jeunesse -- il eut endossé
son costume du Moyen Age, orné d'ailes multicolores, et qu'un nez
de six pieds lui eut été appliqué sur la face ! Mais
enfin, ce nez, c'était son gagne-pain, et il en prit son parti.
Passepartout entra en scène,
et vint se ranger avec ceux de ses collègues qui devaient figurer
la base du Char de Jaggernaut. Tous s'étendirent à terre,
le nez dressé vers le ciel. Une seconde section d'équilibristes
vint se poser sur ces longs appendices, une troisième s'étagea
au-dessus, puis une quatrième, et sur ces nez qui ne se touchaient
que par leur pointe, un monument humain s'éleva bientôt jusqu'aux
frises du théâtre.
Or, les applaudissements redoublaient,
et les instruments de l'orchestre éclataient comme autant de tonnerres,
quand la pyramide s'ébranla, l'équilibre se rompit, un des
nez de la base vint à manquer, et le monument s'écroula comme
un château de cartes...
C'était la faute à
Passepartout qui, abandonnant son poste, franchissant la rampe sans le
secours de ses ailes, et grimpant à la galerie de droite, tombait
aux
pieds d'un spectateur en s'écriant :
« Ah ! mon maître !
mon maître !
-- Vous ?
-- Moi !
-- Eh bien ! en ce cas, au paquebot,
mon garçon !... »
Mr. Fogg, Mrs. Aouda, qui l'accompagnait,
Passepartout s'étaient précipités par les couloirs
au-dehors de la case. Mais, là, ils trouvèrent l'honorable
Batulcar, furieux, qui réclamait des dommages-intérêts
pour « la casse ». Phileas Fogg apaisa sa fureur en lui jetant
une poignée de bank-notes. Et, à six heures et demie, au
moment où il allait partir, Mr. Fogg et Mrs. Aouda mettaient le
pied sur le paquebot américain, suivis de Passepartout, les ailes
au dos, et sur la face ce nez de six pieds qu'il n'avait pas encore pu
arracher de son visage !
Chapitre XXIV
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PENDANT LEQUEL S'ACCOMPLIT LA TRAVERSÉE
DE L'OCÉAN PACIFIQUE
Ce qui était arrivé
en vue de Shangaï, on le comprend. Les signaux faits par la Tankadère
avaient été aperçus du paquebot de Yokohama. Le capitaine,
voyant un pavillon en berne, s'était dirigé vers la petite
goélette. Quelques instants après, Phileas Fogg, soldant
son passage au prix convenu, mettait dans la poche du patron John Bunsby
cinq cent cinquante livres (13 750 F). Puis l'honorable gentleman, Mrs.
Aouda et Fix étaient montés à bord du steamer, qui
avait aussitôt fait route pour Nagasaki et Yokohama.
Arrivé le matin même,
14 novembre, à l'heure réglementaire, Phileas Fogg, laissant
Fix aller à ses affaires, s'était rendu à bord du
Carnatic, et là il apprenait, à la grande joie de Mrs. Aouda
-- et peut-être à la sienne, mais du moins il n'en laissa
rien paraître -- que le Français Passepartout était
effectivement arrivé la veille à Yokohama.
Phileas Fogg, qui devait repartir
le soir même pour San Francisco, se mit immédiatement à
la recherche de son domestique. Il s'adressa, mais en vain, aux agents
consulaires français et anglais, et, après avoir inutilement
parcouru les rues de Yokohama, il désespérait de retrouver
Passepartout, quand le hasard, ou peut-être une sorte de pressentiment,
le fit entrer dans la case de l'honorable Batulcar. Il n'eût certes
point reconnu son serviteur sous cet excentrique accoutrement de héraut
; mais celui-ci, dans sa position renversée, aperçut son
maître à la galerie. Il ne put retenir un mouvement de son
nez. De là rupture de l'équilibre, et ce qui s'ensuivit.
Voilà ce que Passepartout
apprit de la bouche même de Mrs. Aouda, qui lui raconta alors comment
s'était faite cette traversée de Hong-Kong à Yokohama,
en compagnie d'un sieur Fix, sur la goélette la Tankadère.
Au nom de Fix, Passepartout ne sourcilla
pas. Il pensait que le moment n'était pas venu de dire à
son maître ce qui s'était passé entre l'inspecteur
de police et lui. Aussi, dans l'histoire que Passepartout fit de ses aventures,
il s'accusa et s'excusa seulement d'avoir été surpris par
l'ivresse de l'opium dans une tabagie de Yokohama.
Mr. Fogg écouta froidement
ce récit, sans répondre ; puis il ouvrit à son domestique
un crédit suffisant pour que celui-ci pût se procurer à
bord des habits plus convenables. Et, en effet, une heure ne s'était
pas écoulée, que l'honnête garçon, ayant coupé
son nez et rogné ses ailes, n'avait plus rien en lui qui rappelât
le sectateur du dieu Tingou.
Le paquebot faisant la traversée
de Yokohama à San Francisco appartenait à la Compagnie du
« Pacific Mail steam », et se nommait le General-Grant. C'était
un vaste steamer à roues, jaugeant deux mille cinq cents tonnes,
bien aménagé et doué d'une grande vitesse. Un énorme
balancier s'élevait et s'abaissait successivement au dessus du pont
; à l'une de ses extrémités s'articulait la tige d'un
piston, et à l'autre celle d'une bielle, qui, transformant le mouvement
rectiligne en mouvement circulaire, s'appliquait directement à l'arbre
des roues. Le General-Grant était gréé en trois-mâts
goélette, et il possédait une grande surface de voilure,
qui aidait puissamment la vapeur. A filer ses douze milles à l'heure,
le paquebot ne devait pas employer plus de vingt et un jours pour traverser
le Pacifique. Phileas Fogg était donc autorisé à croire
que, rendu le 2 décembre à San Francisco, il serait le 11
à New York et le 20 à Londres, -- gagnant ainsi de quelques
heures cette date fatale du 21 décembre.
Les passagers étaient assez
nombreux à bord du steamer, des Anglais, beaucoup d'Américains,
une véritable émigration de coolies pour l'Amérique,
et un certain nombre d'officiers de l'armée des Indes, qui utilisaient
leur congé en faisant le tour du monde.
Pendant cette traversée il
ne se produisit aucun incident nautique. Le paquebot, soutenu sur ses larges
roues, appuyé par sa forte voilure, roulait peu. L'océan
Pacifique justifiait assez son nom. Mr. Fogg était aussi calme,
aussi peu communicatif que d'ordinaire. Sa jeune compagne se sentait de
plus en plus attachée à cet homme par d'autres liens que
ceux de la reconnaissance. Cette silencieuse nature, si généreuse
en somme, l'impressionnait plus qu'elle ne le croyait, et c'était
presque à son insu qu'elle se laissait aller à des sentiments
dont l'énigmatique Fogg ne semblait aucunement subir l'influence.
En outre, Mrs. Aouda s'intéressait
prodigieusement aux projets du gentleman. Elle s'inquiétait des
contrariétés qui pouvaient compromettre le succès
du voyage. Souvent elle causait avec Passepartout, qui n'était point
sans lire entre les lignes dans le coeur de Mrs. Aouda. Ce brave garçon
avait, maintenant, à l'égard de son maître, la foi
du charbonnier ; il ne tarissait pas en éloges sur l'honnêteté,
la générosité, le dévouement de Phileas Fogg
; puis il rassurait Mrs. Aouda sur l'issue du voyage, répétant
que le plus difficile était fait, que l'on était sorti de
ces pays fantastiques de la Chine et du Japon, que l'on retournait aux
contrées civilisées, et enfin qu'un train de San Francisco
à New York et un transatlantique de New York à Londres suffiraient,
sans doute, pour achever cet impossible tour du monde dans les délais
convenus.
Neuf jours après avoir quitté
Yokohama, Phileas Fogg avait exactement parcouru la moitié du globe
terrestre.
En effet, le General-Grant, le 23
novembre, passait au cent quatre-vingtième méridien, celui
sur lequel se trouvent, dans l'hémisphère austral, les antipodes
de Londres. Sur quatre-vingts jours mis à sa disposition, Mr. Fogg,
il est vrai, en avait employé cinquante-deux, et il ne lui en restait
plus que vingt-huit à dépenser. Mais il faut remarquer que
si le gentleman se trouvait à moitié route seulement «
par la différence des méridiens », il avait en réalité
accompli plus des deux tiers du parcours total. Quels détours forcés,
en effet, de Londres à Aden, d'Aden à Bombay, de Calcutta
à Singapore, de Singapore à Yokohama ! A suivre circulairement
le cinquantième parallèle, qui est celui de Londres, la distance
n'eût été que de douze mille milles environ, tandis
que Phileas Fogg était forcé, par les caprices des moyens
de locomotion, d'en parcourir vingt-six mille dont il avait fait environ
dix-sept mille cinq cents, à cette date du 23 novembre. Mais maintenant
la route était droite, et Fix n'était plus là pour
y accumuler les obstacles !
Il arriva aussi que, ce 23 novembre,
Passepartout éprouva une grande joie. On se rappelle que l'entêté
s'était obstiné à garder l'heure de Londres à
sa fameuse montre de famille, tenant pour fausses toutes les heures des
pays qu'il traversait. Or, ce jour-là, bien qu'il ne l'eût
jamais ni avancée ni retardée, sa montre se trouva d'accord
avec les chronomètres du bord.
Si Passepartout triompha, cela se
comprend de reste. Il aurait bien voulu savoir ce que Fix aurait pu dire,
s'il eût été présent.
« Ce coquin qui me racontait
un tas d'histoires sur les méridiens, sur le soleil, sur la lune
! répétait Passepartout. Hein ! ces gens-là ! Si on
les écoutait, on ferait de la belle horlogerie ! J'étais
bien sûr qu'un jour ou l'autre, le soleil se déciderait à
se régler sur ma montre !... »
Passepartout ignorait ceci : c'est
que si le cadran de sa montre eût été divisé
en vingt-quatre heures comme les horloges italiennes, il n'aurait eu aucun
motif de triompher, car les aiguilles de son instrument, quand il était
neuf heures du matin à bord, auraient indiqué neuf heures
du soir, c'est-à-dire la vingt et unième heure depuis minuit,
-- différence précisément égale à celle
qui existe entre Londres et le cent quatre-vingtième méridien.
Mais si Fix avait été
capable d'expliquer cet effet purement physique, Passepartout, sans doute,
eût été incapable, sinon de le comprendre, du moins
de l'admettre. Et en tout cas, si, par impossible, l'inspecteur de police
se fût inopinément montré à bord en ce moment,
il est probable que Passepartout, à bon droit rancunier, eût
traité avec lui un sujet tout différent et d'une tout autre
manière.
Or, où était Fix en
ce moment ?...
Fix était précisément
à bord du General-Grant.
En effet, en arrivant à Yokohama,
l'agent, abandonnant Mr. Fogg qu'il comptait retrouver dans la journée,
s'était immédiatement rendu chez le consul anglais. Là,
il avait enfin trouvé le mandat, qui, courant après lui depuis
Bombay, avait déjà quarante jours de date, -- mandat qui
lui avait été expédié de Hong-Kong par ce même
Carnatic à bord duquel on le croyait. Qu'on juge du désappointement
du détective ! Le mandat devenait inutile ! Le sieur Fogg avait
quitté les possessions anglaises ! Un acte d'extradition était
maintenant nécessaire pour l'arrêter !
« Soit ! se dit Fix, après
le premier moment de colère, mon mandat n'est plus bon ici, il le
sera en Angleterre. Ce coquin a tout l'air de revenir dans sa patrie, croyant
avoir dépisté la police. Bien. Je le suivrai jusque-là.
Quant à l'argent, Dieu veuille qu'il en reste ! Mais en voyages,
en primes, en procès, en amendes, en éléphant, en
frais de toute sorte, mon homme a déjà laissé plus
de cinq mille livres sur sa route. Après tout, la Banque est riche
! »
Son parti pris, il s'embarqua aussitôt
sur le General-Grant. Il était à bord, quand Mr. Fogg et
Mrs. Aouda y arrivèrent. A son extrême surprise, il reconnut
Passepartout sous son costume de héraut. Il se cacha aussitôt
dans sa cabine, afin d'éviter une explication qui pouvait tout compromettre,
-- et, grâce au nombre des passagers, il comptait bien n'être
point aperçu de son ennemi, lorsque ce jour-là précisément
il se trouva face à face avec lui sur l'avant du navire.
Passepartout sauta à la gorge
de Fix, sans autre explication, et, au grand plaisir de certains Américains
qui parièrent immédiatement pour lui, il administra au malheureux
inspecteur une volée superbe, qui démontra la haute supériorité
de la boxe française sur la boxe anglaise.
Quand Passepartout eut fini, il
se trouva calme et comme soulagé. Fix se releva, en assez mauvais
état, et, regardant son adversaire, il lui dit froidement :
« Est-ce fini ?
-- Oui, pour l'instant.
-- Alors venez me parler.
-- Que je...
-- Dans l'intérêt de
votre maître. »
Passepartout, comme subjugué
par ce sang-froid, suivit l'inspecteur de police, et tous deux s'assirent
à l'avant du steamer.
« Vous m'avez rossé,
dit Fix. Bien. A présent, écoutez-moi. Jusqu'ici j'ai été
l'adversaire de Mr. Fogg, mais maintenant je suis dans son jeu.
-- Enfin ! s'écria Passepartout,
vous le croyez un honnête homme ?
-- Non, répondit froidement
Fix, je le crois un coquin... Chut ! ne bougez pas et laissez-moi dire.
Tant que Mr. Fogg a été sur les possessions anglaises, j'ai
eu intérêt à le retenir en attendant un mandat d'arrestation.
J'ai tout fait pour cela. J'ai lancé contre lui les prêtres
de Bombay, je vous ai enivré à Hong-Kong, je vous ai séparé
de votre maître, je lui ai fait manquer le paquebot de Yokohama...
»
Passepartout écoutait, les
poings fermés.
« Maintenant, reprit Fix,
Mr. Fogg semble retourner en Angleterre ? Soit, je le suivrai. Mais, désormais,
je mettrai à écarter les obstacles de sa route autant de
soin et de zèle que j'en ai mis jusqu'ici à les accumuler.
Vous le voyez, mon jeu est changé, et il est changé parce
que mon intérêt le veut. J'ajoute que votre intérêt
est pareil au mien, car c'est en Angleterre seulement que vous saurez si
vous êtes au service d'un criminel ou d'un honnête homme !
»
Passepartout avait très attentivement
écouté Fix, et il fut convaincu que Fix parlait avec une
entière bonne foi.
« Sommes-nous amis ? demanda
Fix.
-- Amis, non, répondit Passepartout.
Alliés, oui, et sous bénéfice d'inventaire, car, à
la moindre apparence de trahison, je vous tords le cou.
-- Convenu », dit tranquillement
l'inspecteur de police.
Onze jours après, le 3 décembre,
le General-Grant entrait dans la baie de la Porte-d'Or et arrivait à
San Francisco.
Mr. Fogg n'avait encore ni gagné
ni perdu un seul jour.
Chapitre XXV
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OÙ L'ON DONNE UN LÉGER
APERÇU DE SAN FRANCISCO, UN JOUR DE MEETING
Il était sept heures du matin,
quand Phileas Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout prirent pied sur le continent
américain, -- si toutefois on peut donner ce nom au quai flottant
sur lequel ils débarquèrent. Ces quais, montant et descendant
avec la marée, facilitent le chargement et le déchargement
des navires. Là s'embossent les clippers de toutes dimensions, les
steamers de toutes nationalités, et ces steam-boats à plusieurs
étages, qui font le service du Sacramento et de ses affluents. Là
s'entassent aussi les produits d'un commerce qui s'étend au Mexique,
au Pérou, au Chili, au Brésil, à l'Europe, à
l'Asie, à toutes les îles de l'océan Pacifique.
Passepartout, dans sa joie de toucher
enfin la terre américaine, avait cru devoir opérer son débarquement
en exécutant un saut périlleux du plus beau style. Mais quand
il retomba sur le quai dont le plancher était vermoulu, il faillit
passer au travers. Tout décontenancé de la façon dont
il avait « pris pied » sur le nouveau continent, l'honnête
garçon poussa un cri formidable, qui fit envoler une innombrable
troupe de cormorans et de pélicans, hôtes habituels des quais
mobiles.
Mr. Fogg, aussitôt débarqué,
s'informa de l'heure à laquelle partait le premier train pour New
York. C'était à six heures du soir. Mr. Fogg avait donc une
journée entière à dépenser dans la capitale
californienne. Il fit venir une voiture pour Mrs. Aouda et pour lui. Passepartout
monta sur le siège, et le véhicule, à trois dollars
la course, se dirigea vers International-Hôtel.
De la place élevée
qu'il occupait, Passepartout observait avec curiosité la grande
ville américaine : larges rues, maisons basses bien alignées,
églises et temples d'un gothique anglo-saxon, docks immenses, entrepôts
comme des palais, les uns en bois, les autres en brique ; dans les rues,
voitures nombreuses, omnibus, « cars » de tramways, et sur
les trottoirs encombrés, non seulement des Américains et
des Européens, mais aussi des Chinois et des Indiens, -- enfin de
quoi composer une population de plus de deux cent mille habitants.
Passepartout fut assez surpris de
ce qu'il voyait. Il en était encore à la cité légendaire
de 1849, à la ville des bandits, des incendiaires et des assassins,
accourus à la conquête des pépites, immense capharnaüm
de tous les déclassés, où l'on jouait la poudre l'or,
un revolver d'une main et un couteau de l'autre. Mais « ce beau temps
» était passé. San Francisco présentait l'aspect
d'une grande ville commerçante. La haute tour de l'hôtel de
ville, où veillent les guetteurs, dominait tout cet ensemble de
rues et d'avenues, se coupant à angles droits, entre lesquels s'épanouissaient
des squares verdoyants, puis une ville chinoise qui semblait avoir été
importée du Céleste Empire dans une boîte à
joujoux. Plus de sombreros, plus de chemises rouges à la mode des
coureurs de placers, plus d'Indiens emplumés, mais des chapeaux
de soie et des habits noirs, que portaient un grand nombre de gentlemen
doués d'une activité dévorante. Certaines rues, entre
autres Montgommery-street -- le Régent-street de Londres, le boulevard
des Italiens de Paris, le Broadway de New York --, étaient bordées
de magasins splendides, qui offraient à leur étalage les
produits du monde entier.
Lorsque Passepartout arriva à
International-Hôtel, il ne lui semblait pas qu'il eût quitté
l'Angleterre.
Le rez-de-chaussée de l'hôtel
était occupé par un immense « bar », sorte de
buffet ouvert gratis à tout passant. Viande sèche, soupe
aux huîtres, biscuit et chester s'y débitaient sans que le
consommateur eût à délier sa bourse. Il ne payait que
sa boisson, ale, porto ou xérès, si sa fantaisie le portait
à se rafraîchir. Cela parut « très américain
» à Passepartout.
Le restaurant de l'hôtel était
confortable. Mr. Fogg et Mrs. Aouda s'installèrent devant une table
et furent abondamment servis dans des plats lilliputiens par des Nègres
du plus beau noir.
Après déjeuner, Phileas
Fogg, accompagné de Mrs. Aouda, quitta l'hôtel pour se rendre
aux bureaux du consul anglais afin d'y faire viser son passeport. Sur le
trottoir, il trouva son domestique, qui lui demanda si, avant de prendre
le chemin de fer du Pacifique, il ne serait pas prudent d'acheter quelques
douzaines de carabines Enfield ou de revolvers Colt. Passepartout avait
entendu parler de Sioux et de Pawnies, qui arrêtent les trains comme
de simples voleurs espagnols. Mr. Fogg répondit que c'était
là une précaution inutile, mais il le laissa libre d'agir
comme il lui conviendrait. Puis il se dirigea vers les bureaux de l'agent
consulaire.
Phileas Fogg n'avait pas fait deux
cents pas que, « par le plus grand des hasards », il rencontrait
Fix. L'inspecteur se montra extrêmement surpris. Comment ! Mr. Fogg
et lui avaient fait ensemble la traversée du Pacifique, et ils ne
s'étaient pas rencontrés à bord ! En tout cas, Fix
ne pouvait être qu'honoré de revoir le gentleman auquel il
devait tant, et, ses affaires le rappelant en Europe, il serait enchanté
de poursuivre son voyage en une si agréable compagnie.
Mr. Fogg répondit que l'honneur
serait pour lui, et Fix -- qui tenait à ne point le perdre de vue
-- lui demanda la permission de visiter avec lui cette curieuse ville de
San Francisco. Ce qui fut accordé.
Voici donc Mrs. Aouda, Phileas Fogg
et Fix flânant par les rues. Ils se trouvèrent bientôt
dans Montgommery-street, où l'affluence du populaire était
énorme. Sur les trottoirs, au milieu de la chaussée, sur
les rails des tramways, malgré le passage incessant des coaches
et des omnibus, au seuil des boutiques, aux fenêtres de toutes les
maisons, et même jusque sur les toits, foule innombrable. Des hommes-affiches
circulaient au milieu des groupes. Des bannières et des banderoles
flottaient au vent. Des cris éclataient de toutes parts.
« Hurrah pour Kamerfield !
-- Hurrah pour Mandiboy ! »
C'était un meeting. Ce fut
du moins la pensée de Fix, et il communiqua son idée à
Mr. Fogg, en ajoutant :
« Nous ferons peut-être
bien, monsieur, de ne point nous mêler à cette cohue. Il n'y
a que de mauvais coups à recevoir.
-- En effet, répondit Phileas
Fogg, et les coups de poing, pour être politiques, n'en sont pas
moins des coups de poing ! »
Fix crut devoir sourire en entendant
cette observation, et, afin de voir sans être pris dans la bagarre,
Mrs. Aouda, Phileas Fogg et lui prirent place sur le palier supérieur
d'un escalier que desservait une terrasse, située en contre-haut
de Montgommery-street. Devant eux, de l'autre côté de la rue,
entre le wharf d'un marchand de charbon et le magasin d'un négociant
en pétrole, se développait un large bureau en plein vent,
vers lequel les divers courants de la foule semblaient converger.
Et maintenant, pourquoi ce meeting
? A quelle occasion se tenait-il ? Phileas Fogg l'ignorait absolument.
S'agissait-il de la nomination d'un haut fonctionnaire militaire ou civil,
d'un gouverneur d'État ou d'un membre du Congrès ? Il était
permis de le conjecturer, à voir l'animation extraordinaire qui
passionnait la ville.
En ce moment un mouvement considérable
se produisit dans la foule. Toutes les mains étaient en l'air. Quelques-unes,
solidement fermées, semblaient se lever et s'abattre rapidement
au milieu des cris, -- manière énergique, sans doute, de
formuler un vote. Des remous agitaient la masse qui refluait. Les bannières
oscillaient, disparaissaient un instant et reparaissaient en loques. Les
ondulations de la houle se propageaient jusqu'à l'escalier, tandis
que toutes les têtes moutonnaient à la surface comme une mer
soudainement remuée par un grain. Le nombre des chapeaux noirs diminuait
à vue d'oeil, et la plupart semblaient avoir perdu de leur hauteur
normale.
« C'est évidemment
un meeting, dit Fix, et la question qui l'a provoqué doit être
palpitante. Je ne serais point étonné qu'il fût encore
question de l'affaire de l'Alabama, bien qu'elle soit résolue.
-- Peut-être, répondit
simplement Mr. Fogg.
-- En tout cas, reprit Fix, deux
champions sont en présence l'un de l'autre, l'honorable Kamerfield
et l'honorable Mandiboy. »
Mrs. Aouda, au bras de Phileas Fogg,
regardait avec surprise cette scène tumultueuse, et Fix allait demander
à l'un de ses voisins la raison de cette effervescence populaire,
quand un mouvement plus accusé se prononça. Les hurrahs,
agrémentés d'injures, redoublèrent. La hampe des bannières
se transforma en arme offensive. Plus de mains, des poings partout. Du
haut des voitures arrêtées, et des omnibus enrayés
dans leur course, s'échangeaient force horions. Tout servait de
projectiles. Bottes et souliers décrivaient dans l'air des trajectoires
très tendues, et il sembla même que quelques revolvers mêlaient
aux vociférations de la foule leurs détonations nationales.
La cohue se rapprocha de l'escalier
et reflua sur les premières marches. L'un des partis était
évidemment repoussé, sans que les simples spectateurs pussent
reconnaître si l'avantage restait à Mandiboy ou à Kamerfield.
« Je crois prudent de nous
retirer, dit Fix, qui ne tenait pas à ce que « son homme »
reçût un mauvais coup ou se fît une mauvaise affaire.
S'il est question de l'Angleterre dans tout ceci et qu'on nous reconnaisse,
nous serons fort compromis dans la bagarre !
-- Un citoyen anglais... »,
répondit Phileas Fogg.
Mais le gentleman ne put achever
sa phrase. Derrière lui, de cette terrasse qui précédait
l'escalier, partirent des hurlements épouvantables. On criait :
« Hurrah ! Hip ! Hip ! pour Mandiboy ! » C'était une
troupe d'électeurs qui arrivait à la rescousse, prenant en
flanc les partisans de Kamerfield.
Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix se trouvèrent
entre deux feux. Il était trop tard pour s'échapper. Ce torrent
d'hommes, armés de cannes plombées et de casse-tête,
était irrésistible. Phileas Fogg et Fix, en préservant
la jeune femme, furent horriblement bousculés. Mr. Fogg, non moins
flegmatique que d'habitude, voulut se défendre avec ces armes naturelles
que la nature a mises au bout des bras de tout Anglais, mais inutilement.
Un énorme gaillard à barbiche rouge, au teint coloré,
large d'épaules, qui paraissait être le chef de la bande,
leva son formidable poing sur Mr. Fogg, et il eût fort endommagé
le gentleman, si Fix, par dévouement, n'eût reçu le
coup à sa place. Une énorme bosse se développa instantanément
sous le chapeau de soie du détective, transformé en simple
toque.
« Yankee ! dit Mr. Fogg, en
lançant à son adversaire un regard de profond mépris.
-- Englishman ! répondit
l'autre.
-- Nous nous retrouverons !
-- Quand il vous plaira. -- Votre
nom ?
-- Phileas Fogg. Le vôtre
?
-- Le colonel Stamp W. Proctor.
»
Puis, cela dit, la marée
passa. Fix fut renversé et se releva, les habits déchirés,
mais sans meurtrissure sérieuse. Son paletot de voyage s'était
séparé en deux parties inégales, et son pantalon ressemblait
à ces culottes dont certains Indiens -- affaire de mode -- ne se
vêtent qu'après en avoir préalablement enlevé
le fond. Mais, en somme, Mrs. Aouda avait été épargnée,
et, seul, Fix en était pour son coup de poing.
« Merci, dit Mr. Fogg à
l'inspecteur, dès qu'ils furent hors de la foule.
-- Il n'y a pas de quoi, répondit
Fix, mais venez.
-- Où ?
-- Chez un marchand de confection.
»
En effet, cette visite était
opportune. Les habits de Phileas Fogg et de Fix étaient en lambeaux,
comme si ces deux gentlemen se fussent battus pour le compte des honorables
Kamerfield et Mandiboy.
Une heure après, ils étaient
convenablement vêtus et coiffés. Puis ils revinrent à
International-Hôtel.
Là, Passepartout attendait
son maître, armé d'une demi-douzaine de revolvers-poignards
à six coups et à inflammation centrale. Quand il aperçut
Fix en compagnie de Mr. Fogg, son front s'obscurcit. Mais Mrs. Aouda, ayant
fait en quelques mots le récit de ce qui s'était passé,
Passepartout se rasséréna. Évidemment Fix n'était
plus un ennemi, c'était un allié. Il tenait sa parole.
Le dîner terminé, un
coach fut amené, qui devait conduire à la gare les voyageurs
et leurs colis. Au moment de monter en voiture, Mr. Fogg dit à Fix
:
« Vous n'avez pas revu ce
colonel Proctor ?
-- Non, répondit Fix.
-- Je reviendrai en Amérique
pour le retrouver, dit froidement Phileas Fogg. Il ne serait pas convenable
qu'un citoyen anglais se laissât traiter de cette façon. »
L'inspecteur sourit et ne répondit
pas. Mais, on le voit, Mr. Fogg était de cette race d'Anglais qui,
s'ils ne tolèrent pas le duel chez eux, se battent à l'étranger,
quand il s'agit de soutenir leur honneur.
A six heures moins un quart, les
voyageurs atteignaient la gare et trouvaient le train prêt à
partir. Au moment où Mr. Fogg allait s'embarquer, il avisa un employé
et le rejoignant :
« Mon ami, lui dit-il, n'y
a-t-il pas eu quelques troubles aujourd'hui à San Francisco ?
-- C'était un meeting, monsieur,
répondit l'employé.
-- Cependant, j'ai cru remarquer
une certaine animation dans les rues.
-- Il s'agissait simplement d'un
meeting organisé pour une élection.
-- L'élection d'un général
en chef, sans doute ? demanda Mr. Fogg.
-- Non, monsieur, d'un juge de paix.
»
Sur cette réponse, Phileas
Fogg monta dans le wagon, et le train partit à toute vapeur.
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