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Semaines en Ballon
VOYAGE DE DÉCOUVERTES
EN AFRIQUE PAR 3 ANGLAIS
JULES VERNE
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CHAPITRE PREMIER
La fin d'un discours très applaudi.--Présentation du
docteur Samuel Fergusson--« Excelsior. » Portrait en pied du
docteur.--Un fataliste convaincu.--Dîner au Traveller's club.--Nombreux
toasts de circonstance |
Il y avait une grande affluence d'auditeurs, le 14
janvier 1862, à la séance de la Société royale
géographique de Londres, Waterloo place, 3. Le président,
sir Francis M… , faisait à ses honorables collègues une importante
communication dans un discours fréquemment interrompu par les applaudissements.
Ce rare morceau d'éloquence se terminait enfin par quelques
phrases ronflantes dans lesquelles le patriotisme se déversait à
pleines périodes;
« L'Angleterre a toujours à la tête des nations
(car, on l'a remarqué, les nations marchent universellement à
la tête les unes des autres), « par l'intrépidité
de ses voyageurs dans la voie des découvertes géographiques.
-(Assentiments nombreux.) Le docteur Samuel Fergusson, l'un de ses glorieux
enfants, ne faillira pas à son origine. (De toutes parts: Non !
non !) Cette tentative, si elle réussit (elle réussira !)
reliera, en les complétant, les notions éparses de la cartologie
africaine (véhémente approbation), et si elle échoue
(jamais ! jamais !), elle restera du moins comme l'un des plus audacieuses
conceptions du génie humain !
(Trépignements frénétiques.) »
--Hourra ! hourra ! fit l'assemblée électrisée
par ces émouvantes paroles.
--Hourra pour l'intrépide Fergusson !» s'écria
l'un des membres les plus expansifs de l'auditoire.
Des cris enthousiastes retentirent. Le nom de Fergusson éclata
dans toutes les bouches, et nous sommes fondés à croire qu'il
gagna singulièrement à passer par des gosiers anglais. La
salle des séances en fut ébranlée.
Ils étaient là pourtant, nombreux, vieillis, fatigués,
ces intrépides voyageurs que leur tempérament mobile promena
dans les cinq parties du monde ! Tous, plus ou moins, physiquement ou moralement,
ils avaient échappé aux naufrages, aux incendies. aux tomahawks
de l'Indien, aux casse-têtes du sauvage, au poteau du supplice, aux
estomacs de la Polynésie ! Mais rien ne put comprimer les battements
de leurs cœurs pendant le discours de sir Francis M..., et, de mémoire
humaine, ce fut là certainement le plus beau succès oratoire
de la Société royale géographique de Londres Mais,
en Angleterre, l'enthousiasme ne s'en tient pas seulement aux paroles.
Il bat monnaie plus rapidement encore que le balancier de « the Royal
Mint [La Monnaie à Londres.].
Une indemnité d'encouragement fut votée, séance
tenante, en faveur du docteur Fergusson, et s'éleva au chiffre de
deux mille cinq cents livres[Soixante-deux mille cinq cents francs.]. L'importance
de la somme se proportionnait à l'importance de l'entreprise.
L'un des membres de la Société interpella le président
sur la question de savoir si le docteur Fergusson ne serait pas officiellement
présenté.
« Le docteur se tient à la disposition de l'assemblée,
répondit sir Francis M …
--Qu'il entre ! s'écria-t-on, qu'il entre ! Il est
bon de voir par ses propres yeux un homme d'une audace aussi extraordinaire
!
--Peut-être cette incroyable proposition, dit un vieux commodore
apoplectique, n'a-t-elle eu d'autre but que de nous mystifier !
--Et si le docteur Fergusson n'existait pas ! cria une voix
malicieuse.
--Il faudrait l'inventer, répondit un membre plaisant
de cette grave Société.
--Faites entrer le docteur Fergusson, » dit simplement
sir Francis M ...
Et le docteur entra au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, pas
le moins du monde ému d'ailleurs.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, de taille
et de constitution ordinaires; son tempérament sanguin se trahissait
par une coloration forcée du visage, il avait une figure froide,
aux traits réguliers, avec un nez fort, le nez en proue de vaisseau
de l'homme prédestiné aux découvertes; ses yeux fort
doux, plus intelligents que hardis, donnaient un grand charme à
sa physionomie; ses bras étaient longs, et ses pieds se posaient
à terre avec l'aplomb du grand marcheur.
La gravité calme respirait dans toute la personne du docteur,
et l'idée ne venait pas à l'esprit qu'il put être l'instrument
de la plus innocente mystification.
Aussi, les hourras et les applaudissements ne cessèrent qu'au
moment où le docteur Fergusson réclama le silence par un
geste aimable. Il se dirigea vers le fauteuil préparé pour
sa présentation; puis, debout, fixe, le regard énergique,
il leva vers le ciel l'index de la main droite; ouvrit la bouche et prononça
ce seul mot:
« Excelsior ! »
Non ! jamais interpellation inattendue de MM. Bright et Cobden, jamais
demande de fonds extraordinaires de lord Palmerston pour cuirasser les
rochers de l'Angleterre, n'obtinrent un pareil succès. Le discours
de sir Francis M... était dépassé, et de haut. Le
docteur se montrait à la fois sublime, grand, sobre et mesuré;
il avait dit le mot de la situation:
« Excelsior ! »
Le vieux commodore, complètement rallié à cet
homme étrange, réclama l'insertion « intégrale
» du discours Fergusson dans the Proceedings of the Royal Geographical
Society of London [Bulletins de la Société Royale Géographique
de Londres.].
Qu'était donc ce docteur, et à quelle entreprise allait-il
se dévouer ?
Le père du jeune Fergusson, un brave capitaine de la marine
anglaise, avait associé son fils, dès son plus jeune âge,
aux dangers et aux aventures de sa profession. Ce digne enfant, qui paraît
n'avoir jamais connu la crainte, annonça promptement un esprit vif,
une intelligence de chercheur, une propension remarquable vers les travaux
scientifiques; il montrait, en outre, une adresse peu commune à
se tirer d'affaire; il ne fut jamais embarrassé de rien, pas même
de se servir de sa première fourchette, à quoi les enfants
réussissent si peu en général.
Bientôt son imagination s'enflamma à la lecture des entreprises
hardies, des explorations maritimes; il suivit avec passion les découvertes
qui signalèrent la première partie du XlXe siècle;
il rêva la gloire des Mungo-Park, des Bruce, des Caillié,
des Levaillant, et même un peu, je crois, celle de Selkirk, le Robinson
Crusoé, qui ne lui paraissait pas inférieure. Que d'heures
bien occupées il passa avec lui dans son île de Juan Fernandez
! Il approuva souvent les idées du matelot abandonné; parfois
il discuta ses plans et ses projets; il eût fait autrement, mieux
peut-être, tout aussi bien, à coup sûr ! Mais, chose
certaine, il n'eût jamais fui cette bienheureuse île, où
il était heureux comme un roi sans sujets....; non, quand il se
fût agi de devenir premier lord de l'amirauté !
Je vous laisse à penser si ces tendances se développèrent
pendant sa jeunesse aventureuse jetée aux quatre coins du monde.
Son père, en homme instruit, ne manquait pas d'ailleurs de consolider
cette vive intelligence par des études sérieuses en hydrographie,
en physique et en mécanique, avec une légère teinture
de botanique, de médecine et d'astronomie.
A la mort du digne capitaine, Samuel Fergusson, âgé de
vingt-deux ans, avait déjà fait son tour du monde; il s'enrôla
dans le corps des ingénieurs bengalais, et se distingua en plusieurs
affaires; mais cette existence de soldat ne lui convenait pas; se souciant
peu de commander, il n'aimait pas à obéir. Il donna sa démission,
et, moitié chassant, moitié herborisant, il remonta vers
le nord de la péninsule indienne et la traversa de Calcutta à
Surate. Une simple promenade d'amateur.
De Surate, nous le voyons passer en Australie, et prendre part en 1845
à l'expédition du capitaine Sturt, chargé de découvrir
cette mer Caspienne que l'on suppose exister au centre de la Nouvelle-Hollande.
Samuel Fergusson revint en Angleterre vers 1830, et, plus que jamais
possédé du démon des découvertes, il accompagna
jusqu’en 1853 le capitaine Mac Clure dans l'expédition qui contourna
le continent américain du détroit de Behring au cap Farewel.
En dépit des fatigues de tous genres, et sous tous les climats,
la constitution de Fergusson résistait merveilleusement; il vivait
à son aise au milieu des plus complètes privations; c'était
le type du parfait voyageur, dont l'estomac se resserre ou se dilate à
volonté, dont les jambes s'allongent ou se raccourcissent suivant
la couche improvisée, qui s'endort à toute heure du jour
et se réveille à toute heure de la nuit.
Rien de moins étonnant, dès lors, que de retrouver notre
infatigable voyageur visitant de 1855 à 1857 tout l'ouest du Tibet
en compagnie des frères Schlagintweit, et rapportant de cette exploration
de curieuses observations d'ethnographie.
Pendant ces divers voyages, Samuel Fergusson fut le correspondant le
plus actif et le plus intéressant du Daily Telegraph, ce journal
à un penny, dont le tirage monte jusqu'à cent quarante mille
exemplaires par jour, et suffit à peine à plusieurs millions
de lecteurs. Aussi le connaissait-on bien, ce docteur, quoiqu'il ne fût
membre d'aucune institution savante, ni des Sociétés royales
géographiques de Londres, de Paris, de Berlin, de Vienne ou de Saint-Pétersbourg,
ni du Club des Voyageurs, ni même de Royal Polytechnic Institution,
où trônait son ami le statisticien Kokburn.
Ce savant lui proposa même un jour de résoudre le problème
suivant, dans le but de lui être agréable: Étant donné
le nombre de milles parcourus par le docteur autour du monde, combien sa
tête en a-t-elle fait de plus que ses pieds, par suite de la différence
des rayons ? Ou bien, étant connu ce nombre de milles parcourus
par les pieds et par la tête du docteur, calculer sa taille exacte
à une ligne près ?
Mais Fergusson se tenait toujours éloigné des corps savants,
étant de l'église militante et non bavardante; il trouvait
le temps mieux employé à chercher qu'à discuter, à
découvrir qu'à discourir.
On raconte qu'un Anglais vint un jour à Genève avec l'intention
de visiter le lac; on le fit monter dans l'une de ces vieilles voitures
où l'on s'asseyait de côté comme dans les omnibus:
or il advint que, par hasard, notre Anglais fut placé de manière
à présenter le dos au lac; la voiture accomplit paisiblement
son voyage circulaire, sans qu'il songeât à se retourner une
seule fois, et il revint à Londres, enchanté du lac de Genève.
Le docteur Fergusson s'était retourné, lui, et plus d'une
fois pendant ses voyages, et si bien retourné qu'il avait beaucoup
vu. En cela, d'ailleurs, il obéissait à sa nature, et nous
avons de bonnes raisons de croire qu'il était un peu fataliste,
mais d'un fatalisme très orthodoxe, comptant sur lui, et même
sur la Providence ;`il se disait poussé plutôt qu'attiré
dans ses voyages, et parcourait le monde, semblable à une locomotive,
qui ne se dirige pas, mais que la route dirige.
« Je ne poursuis pas mon chemin, disait-il souvent, c'est
mon chemin qui me poursuit. »
On ne s'étonnera donc pas du sang-froid avec lequel il accueillit
les applaudissements de la Société Royale; il était
au-dessus de ces misères, n'ayant pas d'orgueil et encore moins
de vanité; il trouvait toute simple la proposition qu'il avait adressée
au président sir Francis M ... et ne s'aperçut même
pas de l’effet immense qu'elle produisit.
Après la séance, le docteur fut conduit au Traveller's
club, dans Pall Mall ; un superbe festin s'y trouvait dressé à
son intention; la dimension des pièces servies fut en rapport avec
l'importance du personnage, et l'esturgeon qui figura dans ce splendide
repas n'avait pas trois pouces de moins en longueur que Samuel Fergusson
lui-même.
Des toasts nombreux furent portés avec les vins de France aux
célèbres voyageurs qui s'étaient illustrés
sur la terre d'Afrique. On but à leur santé ou à leur
mémoire, et par ordre alphabétique, ce qui est très
anglais: à Abbadie, Adams, Adamson, Anderson, Arnaud, Baikie, Baldwin,
Barth, Batouda, Beke, Beltrame, du Berba, Bimbachi, Bolognesi, Bolwik,
Bolzoni, Bonnemain, Brisson, Browne, Bruce, Brun-Rollet, Burchell, Burckhardt,
Burton, Caillaud, Caillié, Campbell, Chapman, Clapperton, Clot,
Bey, Colomieu, Courval, Cumming, Cuny, Debono, Decken, Denham, Desavanchers,
Dicksen, Dickson; Dochard, Duchaillu, Duncan, Durand, Duroulé, Duveyrier,
Erhardt, d'Escayrac de Lauture, Ferret, Fresnel, Galinier, Galton, Geoffroy,
Golberry, Hahn, Halm, Harnier, Hecquart, Heuglin, Hornemann, Houghton,
Imbert, Kaufmann, Knoblecher, Krapf, Kummer, Lafargue, Laing, Lajaille,
Lambert, Lamiral, Lamprière, John Lander, Richard Lander, Lefebvre,
Lejean, Levaillant, Livingstone, Maccarthie, Maggiar, Maizan, Malzac, Moffat,
Mollien, Monteiro, Morrisson, Mungo-Park, Neimans, Overwev, Panet, Partarrieau,
Pascal, Pearse, Peddie, Peney, Petherick, Poncet, Prax, Raffenel, Rath,
Rebmann, Richardson, Riley, Ritchie, Rochet d'Héricourt, Rongâwi,
Roscher, Ruppel, Saugnier, Speke, Steidner, Thibaud, Thompson, Thornton,
Toole, Tousny, Trotter, Tuckey, Tyrwitt, Vaudey, Veyssière, Vincent,
Vinco, Vogel, Wahlberg, Warington, Washington, Werne, Wild, et enfin au
docteur Samuel Fergusson qui, par son incroyable tentative, devait relier
les travaux de ces voyageurs et compléter la série des découvertes
africaines.
CHAPITRE II
Un article du « Daily Telegraph. »--Guerre de journaux
savants. --M. Petermann soutient son ami le docteur Fergusson.--Réponse
du savant Koner. --Paris engagés. --Diverses propositions faites
au docteur.
Le lendemain, dans son numéro du 16 janvier, le Daily Telegraph
publiait un article ainsi conçu:
« L'Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes;
un Œdipe moderne nous donnera le mot de cette énigme que les savants
de soixante siècles n'ont pu déchiffrer. Autrefois, rechercher
les sources du Nil, fontes Nili quœrere, était regardé comme
une tentative insensée, une irréalisable chimère.
»
« Le docteur Barth, en suivant jusqu'au Soudan la route tracée
par Denham et Clapperton; le docteur Livingstone, en multipliant ses intrépides
investigations depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au bassin
du Zambezi; les capitaines Burton et Speke, par la découverte des
Grands Lacs intérieurs, ont ouvert trois chemins à la civilisation
moderne; leur point d'intersection, où nul voyageur n'a encore pu
parvenir, est le cœur même de l'Afrique. C'est là que doivent
tendre tous les efforts. »
« Or, les travaux de ces hardis pionniers de la science vont
être renoués par l'audacieuse tentative du docteur Samuel
Fergusson, dont nos lecteurs ont souvent apprécié les belles
explorations. »
« Cet intrépide découvreur (discoverer) se propose
de traverser en ballon toute l'Afrique de l'est à l'ouest. Si nous
sommes bien informés, le point de départ de ce surprenant
voyage serait l'île de Zanzibar sur la côte orientale. Quant
au point d'arrivée, à la Providence seule il est réservé
de le connaître. »
« La proposition de cette exploration scientifique a été
faite hier officiellement à la Société Royale de Géographie
; une somme de deux mille cinq cents livres est votée pour subvenir
aux frais de l'entreprise.
« Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette tentative,
qui est sans précédents dans les fastes géographiques.
»
Comme on le pense, cet article eut un énorme retentissement;
il souleva d'abord les tempêtes de l'incrédulité, le
docteur Fergusson passa pour un être purement chimérique,
de l'invention de M. Barnum, qui, après avoir travaillé aux
États-Unis, s'apprêtait à « faire » les
Iles Britanniques.
Une réponse plaisante parut à Genève dans le numéro
de février des « Bulletins de la Société Géographique
», elle raillait spirituellement la Société Royale
de Londres, le Traveller's club et l'esturgeon phénoménal.
Mais M. Petermann, dans ses « Mittheilungen, » publiés
à Gotha, réduisit au silence le plus absolu le journal de
Genève. M. Petermann connaissait personnellement le docteur Fergusson,
et se rendait garant de l'intrépidité de son audacieux ami
Bientôt d'ailleurs le doute ne fut plus possible; les préparatifs
du voyage se faisaient à Londres; les fabriques de Lyon avaient
reçu une commande importante de taffetas pour la construction de
l'aérostat; enfin le gouvernement britannique mettait à la
disposition du docteur le transport le Resolute, capitaine Pennet.
Aussitôt mille encouragements se firent jour, mille félicitations
éclatèrent. Les détails de l’entreprise parurent tout
au long dans les Bulletins de la Société Géographique
de Paris; un article remarquable fut imprimé dans les « Nouvelles
Annales des voyages , de la géographie, de l'histoire et de l'archéologie
de M. V.-A. Malte-Brun »; un travail minutieux publié dans
« Zeitschrift für Allgemeine Erdkunde, » par le docteur
W. Koner, démontra victorieusement la possibilité du voyage,
ses chances de succès, la nature des obstacles, les immenses avantages
du mode de locomotion par la voie aérienne; il blâma seulement
le point de départ; il indiquait plutôt Masuah, petit port
de l'Abyssinie, d’où James Bruce, en 1768, s'était élancé
à la recherche des sources du Nil. D'ailleurs il admirait sans réserve
cet esprit énergique du docteur Fergusson, et ce cœur couvert d'un
triple airain qui concevait et tentait un pareil voyage.
Le « North American Review » ne vit pas sans déplaisir
une telle gloire réservée à l'Angleterre; il tourna
la proposition du docteur en plaisanterie, et l'engagea à pousser
jusqu'en Amérique, pendant qu'il serait en si bon chemin.
Bref, sans compter les journaux du monde entier, il n'y eut pas de
recueil scientifique, depuis le ·« Journal des Missions évangéliques
» jusqu'à la « Revue algérienne et coloniale,
» depuis les « Annales de la propagation de la foi »
jusqu'au « Church missionnary intelligencer, » qui ne relatât
le fait sous toutes ses formes.
Des paris considérables s'établirent à Londres
et dans l'Angleterre, 1° sur l'existence réelle ou supposée
du docteur Fergusson; 2° sur le voyage lui-même, qui ne serait
pas tenté suivant les uns, qui serait entrepris suivant les autres;
3° sur la question de savoir s'il réussirait ou s'il ne réussirait
pas; 4° sur les probabilités ou les improbabilités du
retour du docteur Fergusson On engagea des sommes énormes au livre
des paris, comme s'il se fût agi des courses d'Epsom.
Ainsi donc, croyants, incrédules, ignorants et savants, tous
eurent les yeux fixés sur le docteur; il devint le lion du jour
sans se douter qu'il portât une crinière. Il donna volontiers
des renseignements précis sur son expédition. Il fut aisément
abordable et l'homme le plus naturel du monde. Plus d'un aventurier hardi
se présenta, qui voulait partager la gloire et les dangers de sa
tentative; mais il refusa sans donner de raisons de son refus.
De nombreux inventeurs de mécanismes applicables à la
direction des ballons vinrent lui proposer leur système. Il n'en
voulut accepter aucun. A qui lui demanda s'il avait découvert quelque
chose à cet égard, il refusa constamment de s'expliquer,
et s'occupa plus activement que jamais des préparatifs de son voyage.
CHAPITRE III
L'ami du docteur. --D'où datait leur amitié. --Dick
Kennedy à Londres.-- Proposition inattendue, mais point rassurante.--Proverbe
peu consolant.--Quelques mots du martyrologe africain --Avantages d'un
aérostat. --Le secret du docteur Fergusson.
Le docteur Fergusson avait un ami. Non pas un autre lui-même,
un alter ego; 1'amitié ne saurait exister entre deux êtres
parfaitement identiques.
Mais s'ils possédaient des qualités, des aptitudes, un
tempérament distincts, Dick Kennedy et Samuel Fergusson vivaient
d'un seul et même cœur, et cela ne 1es gênait pas trop. Au
contraire.
Ce Dick Kennedy était un Écossais dans toute l'acception
du mot, ouvert, résolu, entêté. Il habitait la petite
ville de Leith, près d'Édimbourg, une véritable banlieue
de la « Vieille Enfumée » [Sobriquet d'Édimbourg,
Auld Reekie,]. C'était quelquefois un pêcheur, mais partout
et toujours un chasseur déterminé: rien de moins étonnant
de la part d'un enfant de la Calédonie, quelque peu coureur des
montagnes des Highlands On le citait comme un merveilleux tireur à
la carabine; non seulement il tranchait des balles sur une lame de couteau,
mais il les coupait en deux moitiés si égales, qu'en les
pesant ensuite on ne pouvait y trouver de différence appréciable.
La physionomie de Kennedy rappelait beaucoup celle de Halbert Glendinning,
telle que l'a peinte Walter Scott dans « le Monastére »;
sa taille dépassait six pieds anglais [Environ cinq pieds huit pouces.];
plein de grâce et d'aisance, il paraissait doué d'une force
herculéenne; une figure fortement hâlée par le soleil,
des yeux vifs et noirs, une hardiesse naturelle très décidée,
enfin quelque chose de bon et de solide dans toute sa personne prévenait
en faveur de l'Écossais.
La connaissance des deux amis se fit dans l'Inde, à l'époque
où tous deux appartenaient au même régiment; pendant
que Dick chassait au tigre et à l'éléphant, Samuel
chassait à la plante et à l'insecte; chacun pouvait se dire
adroit dans sa partie, et plus d'une plante rare devint la proie du docteur,
qui valut à conquérir autant qu'une paire de défenses
en ivoire.
Ces deux jeunes gens n'eurent jamais l'occasion de se sauver la vie,
ni de se rendre un service quelconque. De là une amitié inaltérable.
La destinée les éloigna parfois, mais la sympathie les réunit
toujours.
Depuis leur rentrée en Angleterre, ils furent souvent séparés
par les lointaines expéditions du docteur; mais, de retour, celui-ci
ne manqua, jamais d'aller, non pas demander, mais donner quelques semaines
de lui-même à son ami l'Écossais.
Dick causait du passé, Samuel préparait l'avenir :l'un
regardait en avant, l’autre en arrière. De là un esprit inquiet,
celui de Fergusson, une placidité parfaite, celle de Kennedy.
Après son voyage au Tibet, le docteur resta près de deux
ans sans parler d'explorations nouvelles; Dick supposa que ses instincts
de voyage, ses appétits d'aventures se calmaient Il en fut ravi
Cela, pensait-il, devait finir mal un jour ou l'autre; quelque habitude
que l'on ait des hommes, on ne voyage pas impunément au milieu des
anthropophages et des bêtes féroces; Kennedy engageait donc
Samuel à enrayer, ayant assez fait d'ailleurs pour la science, et
trop pour la gratitude humaine.
A cela, le docteur se contentait de ne rien répondre; il demeurait
pensif, puis il se livrait à de secrets calculs, passant ses nuits
dans des travaux de chiffres, expérimentant même des engins
singuliers dont personne ne pouvait se rendre compte. On sentait qu'une
grande pensée fermentait dans son cerveau.
« Qu'a-t-il pu ruminer ainsi ?» se demanda Kennedy,
quand son ami l'eut quitté pour retourner à Londres, au mois
de janvier.
Il l'apprit un matin par l'article du Daily Telegraph.
« Miséricorde ! s'écria-t-il. Le fou ! l'insensé
traverser l'Afrique en ballon ! Il ne manquait plus que cela ! Voilà
donc ce qu'il méditait depuis deux ans ! »
A la place de tous ces points d'exclamation, mettez des coups de poing
solidement appliqués sur la tête, et vous aurez une idée
de l'exercice auquel se livrait le brave Dick en parlant ainsi .
Lorsque sa femme de confiance, la vieille Elspeth, voulut insinuer
que ce pourrait bien être une mystification:
« Allons donc ! répondit-il, est-ce que je ne reconnais
pas mon homme ?
Est-ce que ce n'est pas de lui ? Voyager à travers les airs
! Le voilà jaloux des aigles maintenant ! Non, certes, cela ne sera
pas ! je saurai bien l'empêcher ! Eh ! si on le laissait faire, il
partirait un beau jour pour la lune ! »
Le soir même, Kennedy, moitié inquiet, moitié exaspéré,
prenait le chemin de fer à General Railway station, et le lendemain
il arrivait à Londres.
Trois quarts d'heure après un cab le déposait à
la petite maison du docteur, Soho square, Greek street; il en franchit
le perron, et s'annonça en frappant à la porte cinq coups
solidement appuyés.
Fergusson lui ouvrit en personne.
« Dick ? fit-il sans trop d`étonnement.
--Dick lui-même, riposta Kennedy.
--Comment, mon cher Dick, toi à Londres, pendant les chasses
d'hiver ?
--Moi, à Londres.
--Et qu'y viens-tu faire ?
--Empêcher une folie sans nom !
--Une folie ? dit le docteur.
--Est-ce vrai ce que raconte ce journal, répondit Kennedy
en tendant le numéro du Daily Telegraph.
--Ah ! c'est de cela que tu parles ! Ces journaux sont bien indiscrets
!
Mais asseois-toi donc, mon cher Dick.
--Je ne m'asseoirai pas. Tu as parfaitement l'intention d'entreprendre
ce voyage ?
--Parfaitement; mes préparatifs vont bon train, et je…
--Où sont-ils que je les mette en pièces, tes préparatifs
? Où sont-ils que j’en fasse des morceaux »
Le digne Écossais se mettait très sérieusement
en colère.
« Du calme, mon cher Dick reprit le docteur. Je conçois
ton irritation.
Tu m'en veux de ce que je ne t'ai pas encore appris mes nouveaux
projets.
--Il appelle cela de nouveaux projets !
--J'ai été fort occupé, reprit Samuel sans
admettre l'interruption, j'ai eu fort à faire ! Mais sois tranquille,
je ne serais pas parti sans t'écrire
--Eh ! je me moque bien.
--Parce que j'ai l'intention de t'emmener avec moi. »
L'Écossais fit un bond qu'un chamois n'eût pas désavoué.
« Ah ca ! dit-il, tu veux donc que l'on nous renferme tous
les deux à l’hôpital de Betlehem ! [Hôpital de fous
à Londres.]
--J'ai positivement compté sur toi, mon cher Dick, et je
t'ai choisi à l’exclusion de bien d'autres. »
Kennedy demeurait en pleine stupéfaction.
« Quand tu m'auras écouté pendant dix minutes,
répondit tranquillement le docteur, tu me remercieras
--Tu parles sérieusement ?
--Très sérieusement.
--Et si je refuse de t’accompagner ?
--Tu ne refuseras pas.
--Mais enfin, si je refuse ?
--Je partirai seul.
--Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment
que tu ne plaisantes pas, cela vaut la peine que l'on discute.
--Discutons en déjeunant, si tu n'y vois pas d'obstacle,
mon cher Dick. »
Les deux amis se placèrent l'un en face de l'autre devant une
petite table, entre une pile de sandwichs et une théière
énorme
« Mon cher Samuel, dit le chasseur, ton projet est insensé
! il est impossible ! il ne ressemble à rien de sérieux ni
de praticable !
--C'est ce que nous verrons bien après avoir essayé.
--Mais ce que précisément il ne faut pas faire, c'est
d'essayer.
--Pourquoi cela, s'il te plaît ?
--Et les dangers, et les obstacles de toute nature !
--Les obstacles, répondit sérieusement Fergusson,
sont inventés pour être vaincus; quant aux dangers, qui peut
se flatter de les fuir ? Tout est danger dans la vie; il peut être
très dangereux de s'asseoir devant sa table ou de mettre son chapeau
sur sa tête; il faut d'ailleurs considérer ce qui doit arriver
comme arrivé déjà, et ne voir que le présent
dans l'avenir, car 1'avenir n'est qu'un présent un peu plus éloigné.
--Que cela ! fit Kennedy en levant les épaules. Tu es toujours
fataliste !
--Toujours, mais dans le bon sens du mot. Ne nous préoccupons
donc pas de ce que le sort nous réserve et n'oublions jamais notre
bon proverbe d'Angleterre:
« L'homme né pour être pendu ne sera jamais noyé
! »
Il n'y avait rien à répondre, ce qui n'empêcha
pas Kennedy de reprendre une série d'arguments faciles à
imaginer, mais trop longs à rapporter ici.
« Mais enfin, dit-il après une heure de discussion,
si tu veux absolument traverser l'Afrique, si cela est nécessaire
à ton bonheur, pourquoi ne pas prendre les routes ordinaires ?
--Pourquoi ? répondit le docteur en s'animant; parce que
jusqu'ici toutes les tentatives ont échoué ! Parce que depuis
Mungo-Park assassiné sur le Niger jusqu'à Yogel disparu dans
le Wadaï, depuis Oudney mort à Murmur, Clapperton mort à
Sackatou, jusqu'au Français Maizan coupé en morceaux, depuis
le major Laing tué par les Touaregs jusqu'à Roscher de Hambourg
massacré au commencement de l860, de nombreuses victimes ont été
inscrites au martyrologe africain ! Parce que lutter contre les éléments,
contre la faim, la soif, la fièvre, contre les animaux féroces
et contre des peuplades plus féroces encore, est impossible ! Parce
que ce qui ne peut être fait d'une façon doit être entrepris
d'une autre ! Enfin parce que, là où l'on ne peut passer
au milieu, il faut passer à côté ou passer dessus !
--S'il ne s'agissait que de passer dessus ! répliqua Kennedy;
mais passer par-dessus !
--Eh bien, reprit le docteur avec le plus grand sang-froid du monde,
qu'ai-je à redouter ! Tu admettras bien que j'ai pris mes précautions
de manière à ne pas craindre une chute de mon ballon; si
donc il vient à me faire défaut, je me retrouverai sur terre
dans les conditions normales des explorateurs; mais mon ballon ne me manquera
pas, il n'y faut pas compter.
---Il faut y compter, au contraire.
--Non pas, mon cher Dick. J'entends bien ne pas m'en séparer
avant mon arrivée à la côte occidentale d'Afrique.
Avec lui, tout est possible; sans lui, je retombe dans les dangers et les
obstacles naturels d'une pareille expédition; avec lui, ni la chaleur,
ni les torrents, ni les tempêtes, ni le simoun, ni les climats insalubres,
ni les animaux sauvages, ni les hommes ne sont à craindre ! Si j'ai
trop chaud, je monte, si j'ai froid, je descends; une montagne, je la dépasse;
un précipice, je le franchis; un fleuve, je le traverse; un orage,
je le domine; un torrent, je le rase comme un oiseau ! Je marche sans fatigue,
je m'arrête sans avoir besoin de repos ! Je plane sur les cités
nouvelles ! Je vole avec la rapidité de l'ouragan tantôt au
plus haut des airs, tantôt à cent pieds du sol, et la carte
africaine se déroule sous mes yeux dans le grand atlas du monde
! »
Le brave Kennedy commençait à se sentir ému, et
cependant le spectacle évoqué devant ses yeux lui donnait
le vertige. Il contemplait Samuel avec admiration, mais avec crainte aussi;
il se sentait déjà balancé dans l'espace.
« Voyons, fit-il, voyons un peu, mon cher Samuel, tu as donc
trouvé le moyen de diriger les ballons ?
--Pas le moins du monde. C'est une utopie.
--Mais alors tu iras
--Où voudra la Providence; mais cependant de l'est à
l'ouest.
--Pourquoi cela ?
--Parce que je compte me servir des vents alizés, dont la
direction est constante.
--Oh ! vraiment ! fit Kennedy en réfléchissant: les
vents alizés.... certainement... on peut à la rigueur...
il y a quelque chose...
--S'il y a quelque chose ! non, mon brave ami, il y a tout. Le gouvernement
anglais a mis un transport à ma disposition; il a été
convenu également que trois ou quatre navires iraient croiser sur
la côte occidentale vers l'époque présumée de
mon arrivée. Dans trois mois au plus, je serai à Zanzibar,
où j'opérerai le gonflement de mon ballon, et de là
nous nous élancerons
--Nous ! fit Dick.
--Aurais-tu encore l'apparence d'une objection à me faire
? Parle, ami Kennedy.
--Une objection ! j'en aurais mille; mais, entre autres, dis-moi:
si tu comptes voir le pays, si tu comptes monter et descendre à
ta volonté, tu ne le pourras faire sans perdre ton gaz; il n'y a
pas eu jusqu'ici d'autres moyens de procéder, et c'est ce qui a
toujours empêché les longues pérégrinations
dans l'atmosphère.
--Mon cher Dick, je ne te dirai qu'une seule chose: je ne perdrai
pas un atome de gaz, pas une molécule.
--Et tu descendras à volonté
--Je descendrai à volonté.
--Et comment feras-tu ?
--Ceci est mon secret, ami Dick. Aie confiance, et que ma devise
soit la tienne: « Excelcior ! »
--Va pour « Excelsior ! » répondit le chasseur,
qui ne savait pas un mot
de latin.
Mais il était bien décidé à s'opposer,
par tous les moyens possibles, au départ de son ami Il fit donc
mine d'être de son avis et se contenta d'observer. Quant à
Samuel, il alla surveiller ses apprêts.
CHAPITRE IV
Explorations africaines.--Barth, Richardson, Overweg, Werne, Brun-Rollet,
Pency, Andrea Dehono, Miani, Guillaume Lejean, Bruce, Krapf et Rebmann,
Maizan, Roscher, Burton et Speke.
La ligne aérienne que le docteur Fergusson comptait suivre n'avait
pas été choisie au hasard; son point de départ fut
sérieusement étudié, et ce ne fut pas sans raison
qu'il résolut de s'élever de l'île de Zanzibar. Cette
île, située près de la côte orientale d'Afrique,
se trouve par 6° de latitude australe, c’est-à-dire à
quatre cent trente milles géographiques au-dessous de l'équateur
[Cent soixante-douze lieues.].
De cette île venait de partir la dernière expédition
envoyée par les Grands Lacs à la découverte des sources
du Nil.
Mais il est bon d’indiquer quelles explorations le docteur Fergusson
espérait rattacher entre elles. Il y en a deux principales: celle
du docteur Barth en 1849, celle des lieutenants Bnrton et Speke en 1858.
Le docteur Barth est un Hambourgeois qui obtint pour son compatriote
Overweg et pour lui la permission de se joindre à l'expédition
de l'Anglais Richardson; celui-ci était chargé d'une mission
dans le Soudan.
Ce vaste pays est situé entre 15° et 10° de latitude
nord, c'est-à-dire que, pour y parvenir, il faut s'avancer de plus
de quinze cent milles [Six cent vingt-cinq lieues.] dans l'intérieur
de l'Afrique
Jusque-là, cette contrée n'était connue que par
le voyage de Denham, de Clapperton et d'Ouduey, de 1822 à 1824.
Richardson, Barth et Overweg, jaloux de pousser plus loin leurs investigations,
arrivent à Tunis et à Tripoli, comme leurs devanciers, et
parviennent à Mourzouk, capitale du Fezzan.
Ils abandonnent alors la ligne perpendiculaire et font un crochet dans
l'ouest vers Ghât, guidés, non sans difficultés, par
les Touaregs. Après mille scènes de pillage, de vexations,
d'attaques à main armée, leur caravane arrive en octobre
dans le vaste oasis de l'Asben. Le docteur Barth se détache de ses
compagnons, fait une excursion à la ville d'Agbadès, et rejoint
l'expédition, qui se remet en marche le 12 décembre. Elle
arrive dans la province du Damerghou; là, les trois voyageurs se
séparent, et Barth prend la route de Kano, où il parvient
à force de patience et en payant des tributs considérables.
Malgré une fièvre intense, il quitte cette ville le 7
mars, suivi d'un seul domestique. Le principal but de son voyage est de
reconnaître le lac Tchad, dont il est encore séparé
par trois cent cinquante milles. Il s’avance donc vers l'est et atteint
la ville de Zouricolo, dans le Bornou, qui est le noyau du grand empire
central de l'Afrique. Là il apprend la mort de Richardson, tué
par la fatigue et les privations. Il arrive à Kouka, capitale du
Bornou, sur les bords du lac. Enfin, au bout de trois semaines, le 14 avril,
douze mois et demi après avoir quitté Tripoli, il atteint
la ville de Ngornou.
Nous le retrouvons partant le 29 mars 185l, avec Overweg, pour visiter
le royaume d'Adamaoua, au sud du lac; il parvient jusqu'à la ville
d'Yola, un peu au-dessous du 9° degré de latitude nord. C'est
la limite extrême atteinte au sud par ce hardi voyageur.
Il revient au mois d'août à Kouka, de là parcourt
successivement le Mandara, le Barghimi, le Kanem, et atteint comme limite
extrême dans l'est la ville de Masena, située par 17°
20' de longitude ouest [Il s'agit du méridien anglais, qui passe
par 1'observatoire de Greenwich.].
Le 25 novembre l852, après la mort d'Overweg, son dernier compagnon,
il s'enfonce dans l'ouest, visite Sockoto, traverse le Niger, et arrive
enfin à Tombouctou, oh il doit languir huit longs mois, au milieu
des vexations du cheik, des mauvais traitements et de la misère.
Mais la présence d'un chrétien dans la ville ne peut être
plus longtemps tolérée; les Foullannes menacent de l'assiéger.
Le docteur la quitte donc le 17 mars 1854, se réfugie sur la frontière,
où il demeure trente trois jours dans le dénûment le
plus complet, revient à Kano en novembre, rentre à Kouka,
d'où il reprend la route de Denham, après quatre mois d'attente;
il revoit Tripoli vers la fin d'août 1855, et rentre à Londres
le 6 septembre, seul de ses compagnons.
Voilà ce que fut ce hardi voyage de Barth.
Le docteur Fergusson nota soigneusement qu'il s'était arrêté
à 4° de latitude nord et à l7° de longitude ouest.
Voyons maintenant ce que firent les lieutenants Burton et Speke dans
l'Afrique orientale.
Les diverses expéditions qui remontèrent le Nil ne purent
jamais parvenir aux sources mystérieuses de ce fleuve. D'après
la relation du médecin allemand Ferdinand Werne, l'expédition
tentée en 1840, sous les auspices de Mehemet-Ali, s'arrêta
à Gondokoro, entre les 4° et 5° parallèles nord.
En 1855, Brun-Rollet, un Savoisien, nommé consul de Sardaigne
dans le Soudan oriental, en remplacement de Vaudey, mort à la peine,
partit de Karthoum, et sous le nom de marchand Yacoub, trafiquant de gomme
et d'ivoire, il parvint à Belenia, au-delà du 4e degré,
et retourna malade à Karthoum, où il mourut en 1837.
Ni le docteur Peney, chef du service médical égyptien,
qui sur un petit steamer atteignit un degré au-dessous de Gondokoro,
et revint mourir d'épuisement à Karthoum, -- ni le Venitien
Miani, qui, contournant les cataractes situées au-dessous de Gondokoro,
atteignit le 2e parallèle, -- ni le négociant maltais Andrea
Debono, qui poussa plus loin encore son excursion sur le Nil -- ne purent
franchir l'infranchissable limite.
En 1859, M. Guillaume Lejean, chargé d'une mission par le gouvernement
français, se rendit à Karthoum par la mer Rouge, s'embarqua
sur le Nil avec vingt et un hommes d'équipage et vingt soldats;
mais il ne put dépasser Gondokoro, et courut les plus grands dangers
au milieu des nègres en pleine révolte. L'expédition
dirigée par M. d'Escayrac de Lauture tenta également d'arriver
aux fameuses sources.
Mais ce terme fatal arrêta toujours les voyageurs; les envoyés
de Néron avaient atteint autrefois le 9e degré de latitude;
on ne gagna donc en dix huit siècles que 5 ou 6 degrés, soit
de trois cents à trois cent soixante milles géographiques.
Plusieurs voyageurs tentèrent de parvenir aux sources du Nil,
en prenant un point de départ sur la côte orientale de l'Afrique.
De 1768 à 1772, l'Écossais Bruce partit de Masuah, port
de l’Abyssinie, parcourut le Tigré, visita les ruines d'Axum, vit
les sources du Nil où elles n'étaient pas, et n'obtint aucun
résultat sérieux.
En 1844, le docteur Krapf, missionnaire anglican, fondait un établissement
à Monbaz sur la côte de Zanguebar, et découvrait, en
compagnie du révérend Rebmann, deux montagnes à trois
cents milles de la côte; ce sont les monts Kilimandjaro et Kenia,
que MM. de Heuglin et Thornton viennent de gravir en partie.
En l845, le Français Maizan débarquait seul à
Bagamayo, en face de Zanzibar, et parvenait à Deje-la-Mhora, où
le chef le faisait périr dans de cruels supplices.
En 1859, au mois d'août, le jeune voyageur Roscher, de Hambourg
parti avec une caravane de marchands arabes, atteignait le lac Nyassa,
où il fut assassiné pendant son sommeil.
Enfin, en l857, les lieutenants Burton et Speke, tous deux officiers
à l'armée du Bengale, furent envoyés par la Société
de Géographie de Lon-dres pour explorer les Grands Lacs africains;
le 17 juin ils quittèrent Zanzibar et s'enfoncèrent directement
dans l'ouest.
Après quatre mois de souffrances inouïes, leurs bagages
pillés, leurs porteurs assommés, ils arrivèrent à
Kazeh, centre de réunion des trafiquants et des caravanes; ils étaient
en pleine terre de la Lune; là ils recueillirent des documents précieux
sur les mœurs, le gouvernement, la religion, la faune et la flore du pays;
puis ils se dirigèrent vers le premier des Grands Lacs, le Tanganayika
situé entre 3° et 8° de latitude australe; ils y parvinrent
le 14 février 1858, et visitèrent les diverses peuplades
des rives, pour la plupart cannibales.
Ils repartirent le 26 mai, et rentrèrent à Kazeh le 20
juin. Là, Burton épuisé resta plusieurs mois malade;
pendant ce temps, Speke fit au nord une pointe de plus de trois cents milles,
jusqu'au lac Oukérooué, qu'il aperçut le 3 août;
mais il n'en put voir que l'ouverture par 2° 30' de latitude.
Il était de retour à Kazeh le 25 août, et reprenait
avec Burton le chemin de Zanzibar, qu'ils revirent au mois de mars de l'année
suivante. Ces deux hardis explorateurs revinrent alors en Angleterre, et
la Société de Géographie de Paris leur décerna
son prix annuel.
Le docteur Fergusson remarqua avec soin qu'ils n'avaient franchi ni
le 2e degré de latitude australe, ni le 29e degré de longitude
est.
Il s'agissait donc de réunir les explorations de Burton et Speke
à celles du docteur Barth; c'était s'engager à franchir
une étendue de pays de plus de douze degrés.
CHAPITRE V
Rêves de Kennedy.--Articles et pronoms au pluriel.--Insinuations
de Dick.--Promenade sur la carte d’Afrique --Ce qui reste entre les deux
pointes du compas.--Expéditions actuelles.--Speke et Grant.--Kraff,
de Decken, de Heuglin.
Le docteur Fergusson pressait activement les préparatifs de son
départ; il dirigeait lui-même la construction de son aérostat,
suivant certaines modifications sur lesquelles il gardait un silence absolu.
Depuis longtemps déjà, il s'était appliqué
à l'étude de la langue arabe et de divers idiomes mandingues;
grâce à ses dispositions de polyglotte, il fit de rapides
progrès.
En attendant, son ami le chasseur ne le quittait pas d'une semelle
; il craignait sans doute que le docteur ne prît son vol sans rien
dire; il lui tenait encore à ce sujet les discours les plus persuasifs,
qui ne persuadaient pas Samuel Fergusson, et s'échappait en supplications
pathétiques, dont celui-ci se montrait peu touché Dick le
sentait glisser entre ses doigts.
Le pauvre Écossais était réellement à plaindre
; il ne considérait plus la voûte azurée sans de sombres
terreurs; il éprouvait, en dormant, des balancements vertigineux,
et chaque nuit il se sentait choir d'incommensurables hauteurs.
Nous devons ajouter que, pendant ces terribles cauchemars, il tomba
de son lit une fois ou deux. Son premier soin fut de montrer à Fergusson
une forte contusion qu'il se fit à la tête.
« Et pourtant, ajouta-t-il avec bonhomie, trois pieds de hauteur
! pas plus ! et une bosse pareille ! Juge donc ! »
Cette insinuation, pleine de mélancolie, n'émût
pas le docteur.
« Nous ne tomberons pas, fit-il.
--Mais enfin, si nous tombons ?
--Nous ne tomberons pas. »
Ce fut net, et Kennedy n'eut rien à répondre.
Ce qui exaspérait particulièrement Dick, c'est que le
docteur semblait faire une abnégation parfaite de sa personnalité,
à lui Kennedy; il le considérait comme irrévocablement
destiné à devenir son compagnon aérien. Cela n'était
plus l'objet d'un doute Samuel faisait un intolérable abus du pronom
pluriel de la première personne.
« Nous » avançons..., « nous » serons
prêts le..., « nous » partirons le…
Et de l'adjectif possessif au singulier:
« Notre » ballon..., « notre » nacelle...,
« notre » exploration...
Et du pluriel donc !
« Nos » préparatifs..., « nos » découvertes
.., « nos » ascensions...
Dick en frissonnait, quoique décidé à ne point
partir; mais il ne voulait pas trop contrarier son ami. Avouons même
que, sans s'en rendre bien compte, il avait fait venir tout doucement d'Édimbourg
quelques vêtements assortis et ses meilleurs fusils de chasse.
Un jour, après avoir reconnu qu'avec un bonheur insolent, on
pouvait avoir une chance sur mille de réussir, il feignit de se
rendre aux désirs du docteur; mais, pour reculer le voyage, il entama
la série des échappatoires les plus variées. Il se
rejeta sur l'utilité de l'expédition et sur son opportunité.
Cette découverte des sources du Nil était-elle vraiment nécessaire
?...
Aurait-on réellement travaillé pour le bonheur de l'humanité
?... Quand, au bout du compte, les peuplades de l'Afrique seraient civilisées,
en seraient-elles plus heureuses ?... Était-on certain, d'ailleurs,
que la civilisation ne fût pas plutôt là qu'en Europe
-- Peut-être. -- Et d'abord ne pouvait-on attendre encore ?... La
traversée de l'Afrique serait certainement faite un jour, et d'une
façon moins hasardeuse... Dans un mois, dans dix mois, avant un
an, quelque explorateur arriverait sans doute...
Ces insinuations produisaient un effet tout contraire à leur
but, et le docteur frémissait d'impatience.
« Veux-tu donc, malheureux Dick, veux-tu donc, faux ami, que
cette gloire profite à un autre ? Faut-il donc mentir à mon
passé ? reculer devant des obstacles qui ne sont pas sérieux
? reconnaître par de lâches hésitations ce qu'ont fait
pour moi, et le gouvernement anglais, et la Société Royale
de Londres ?
--Mais …, reprit Kennedy, qui avait une grande habitude de cette
conjonction.
--Mais, fit le docteur, ne sais-tu pas que mon voyage doit concourir
au succès des entreprises actuelles Ignores-tu que de nouveaux explorateurs
s'avancent vers le centre de l'Afrique
--Cependant...
--Écoute-moi bien, Dick, et jette les yeux sur cette carte.
»
Dick les jeta avec résignation.
« Remonte le cours du Nil, dit Fergusson.
--Je le remonte, dit docilement l'Écossais.
--Arrive à Gondokoro.
--J'y suis. »
Et Kennedy songeait combien était facile un pareil voyage...
sur la carte.
« Prends une des pointes de ce compas, reprit le docteur,
et appuie-la sur cette ville que les plus hardis ont à peine dépassée.
--J'appuie.
--Et maintenant cherche sur la côte l'île de Zanzibar,
par 6° de latitude sud.
--Je la tiens.
--Suis maintenant ce parallèle et arrive à Kazeh.
--C'est fait.
--Remonte par le 33e degré de longitude jusqu'à l'ouverture
du lac Oukéréoué, à l'endroit où s'arrêta
le lieutenant Speke.
--M'y voici ! Un peu plus, je tombais dans le lac.
--Eh bien ! sais-tu ce qu'on a le droit de supposer d'après
les renseignements donnés par les peuplades riveraines ?
--Je ne m'en doute pas.
--C'est que ce lac, dont l'extrémité inférieure
est par 2° 30' de latitude, doit s'étendre également
de deux degrés et demi au-dessus de l'équateur.
--Vraiment !
--Or, de cette extrémité septentrionale s'échappe
un cours d'eau qui doit nécessairement rejoindre le Nil, si ce n'est
le Nil lui-même.
--Voilà qui est curieux.
--Or, appuie la seconde pointe de ton compas sur cette extrémité
du lac Oukéréoué.
--C'est fait, ami Fergusson
--Combien comptes-tu de degrés entre les deux pointes ?
--A peine deux.
--Et sais-tu ce que cela fait, Dick ?
--Pas le moins du monde.
--Cela fait à peine cent vingt milles [Cinquante lieues],
c'est-à-dire rien.
--Presque rien, Samuel.
--Or, sais-tu ce qui se passe en ce moment ?
--Non, sur ma vie !
--Eh bien ! le voici. La Société de Géographie
a regardé comme très importante l'exploration de ce lac entrevu
par Speke. Sous ses auspices, le lieutenant, aujourd'hui capitaine Speke,
s'est associé le capitaine Grant de l'armée des Indes; ils
se sont mis à la tête d'une expédition nombreuse et
largement subventionnée; ils ont mission de remonter le lac et de
re-venir jusqu'à Gondokoro; ils ont reçu un subside de plus
de cinq mille livres, et le gouverneur du Cap a mis des soldats hottentots
à leur disposition; ils sont partis de Zanzibar à la fin
d'octobre 1860. Pendant ce temps, l'Anglais John Petherick, consul de Sa
Majesté à Kartoum, a reçu du Foreign-office sept cents
livres environ; il doit équiper un bateau à vapeur à
Karthoum, le charger de provisions suffisantes, et se rendre à Gondokoro;
là il attendra la caravane du capitaine Speke et sera en mesure
de la ravitailler.
--Bien imaginé, dit Kennedy.
--Tu vois bien que cela presse, si nous voulons participer à
ces travaux d'exploration Et ce n'est pas tout; pendant que l'on marche
d’un pas sûr à la découverte des sources du Nil, d'autres
voyageurs vont hardiment au cœur de l'Afrique.
--A pied, fit Kennedy
--A pied, répondit le docteur sans relever l'insinuation.
Le docteur Krapf se propose de pousser dans l'ouest par le Djob, rivière
située sous l'équateur. Le baron de Decken a quitté
Monbaz, a reconnu les montagnes de Kenia et de Kilimandjaro, et s'enfonce
vers le centre.
--A pied toujours ?
--Toujours à pied, ou à dos de mulet.
--C'est exactement la même chose pour moi, répliqua
Kennedy.
--Enfin, reprit le docteur, M. de Heuglin, vice-consul d'Autriche
à Karthoum, vient d'organiser une expédition très
importante, dont le premier but est de rechercher le voyageur Vogel, qui,
en 1853, fut envoyé dans le Soudan pour s'associer aux travaux du
docteur Barth. En 1856, il quitta le Bornou, et résolut d'explorer
ce pays inconnu qui s'étend entre le lac Tchad et le Darfour. Or,
depuis ce temps, il nia pas reparu. Des lettres arrivées en juin
1860 à Alexandrie rapportent qu'il fut assassiné par les
ordres du roi du Wadaï; mais d'autres lettres, adressées par
le docteur Hartmann au père du voyageur, disent, d’après
les récits d'un fellatah du Bornou, que Vogel serait seulement un
prisonnier à Wara; tout espoir n'est donc pas perdu. Un comité
s'est formé sous la présidence du duc régent de Saxe-Cobourg-Gotha;
mon ami Petermann en est le secrétaire; une souscription nationale
a fait les frais de l'expédition, à laquelle se sont joints
de nombreux savants; M. de Heuglin est parti de Masuah dans le mois de
juin, et en même temps qu'il recherche les traces de Vogel, il doit
explorer tout le pays compris entre le Nil et le Tchad, c'est-à-dire
relier les opérations du capitaine Speke à celles du docteur
Barth. Et alors l'Afrique aura été traversée de l'est
à l'ouest [Depuis le départ du docteur Fergusson, on a appris
que M. de Heuglin, à la suite de certaines discussions, a pris une
route différente de celle assignée à son expédition,
dont le commandement a été remis à M. Munzinger.].
--Eh bien ! reprit l'Écossais, puisque tout cela s’emmanche
si bien, qu'allons-nous faire là-bas ? »
Le docteur Fergusson ne répondit pas, et se contenta de hausser
les épaules.
CHAPITRE VI
Un domestique Impossible. -- Il aperçoit les satellites de
Jupiter.--Dick et Joe aux prises.--Le doute et la croyance.--Le pesage.—Joe
Wellington.-- Il reçoit une demi-couronne.
Le docteur Fergusson avait un domestique; il répondait avec empressement
au nom de Joe; une excellente nature; ayant voué à son maître
une confiance absolue et un dévouement sans bornes; devançant
même ses ordres, toujours interprétés d'une façon
intelligente; un Caleb pas grognon et d'une éternelle bonne humeur;
on l'eût fait exprès qu'on n'eût pas mieux réussi.
Fergusson s'en rapportait entièrement à lui pour les détails
de son existence, et il avait raison. Rare et honnête Joe ! un do-mestique
qui commande votre dîner, et dont le goût est le vôtre
qui fait votre malle et n'oublie ni les bas ni les chemises, qui possède
vos clefs et vos secrets, et n'en abuse pas !
Mais aussi quel homme était le docteur pour ce digne Joe ! avec
quel respect et quelle confiance il accueillait ses décisions. Quand
Fergusson avait parlé, fou qui eût voulu répondre.
Tout ce qu'il pensait était juste; tout ce qu'il disait, sensé;
tout ce qu'il commandait, faisable; tout ce qu'il entreprenait, possible;
tout ce qu'il achevait, admirable. Vous auriez découpé Joe
en morceaux, ce qui vous eût répugné sans doute, qu'il
n'aurait pas changé d'avis à l'égard de son maître.
Aussi, quand le docteur conçut ce projet de traverser l'Afrique
par les airs, ce fut pour Joe chose faite; il n'existait plus d'obstacles;
dès l'instant que le docteur Fergusson avait résolu de partir,
il était arrivé -- avec son fidèle serviteur, car
ce brave garçon, sans en avoir jamais parlé, savait bien
qu'il serait du voyage.
Il devait d'ailleurs y rendre les plus grands services par son intelligence
et sa merveilleuse agilité. S'il eut fallu nommer un professeur
de gymnastique pour les singes du Zoological Garden, qui sont bien dégourdis
cependant, Joe aurait certainement obtenu cette place. Sauter, grimper,
voler, exécuter mille tours impossibles, il s'en faisait un jeu.
Si Fergusson était la tête et Kennedy le bras, Joe devait
être la main. Il avait déjà accompagné son maître
pendant plusieurs voyages, et possédait quelque teinture de science
appropriée à sa façon; mais il se distinguait surtout
par une philosophie douce, un optimisme charmant; il trouvait tout facile,
logique, naturel, et par conséquent il ignorait le besoin de se
plaindre ou de maugréer.
Entre autres qualités, il possédait une puissance et
une étendue de vision étonnantes ; il partageait avec Moestlin,
le professeur de Képler, la rare faculté de distinguer sans
lunettes les satellites de Jupiter et de compter dans le groupe des pléiades
quatorze étoiles, dont les dernières sont de neuvième
grandeur. Il ne s'en montrait pas plus fier pour cela; au contraire: il
vous saluait de très loin, et, à l'occasion, il savait joliment
se servir de ses yeux.
Avec cette confiance que Joe témoignait au docteur, il ne faut
donc pas s'étonner des incessantes discussions qui s'élevaient
entre Kennedy et le digne serviteur, toute déférence gardée
d'ailleurs.
L'un doutait, l'autre croyait; l'un était la prudence clairvoyante,
l'autre la confiance aveugle; le docteur se trouvait entre le doute et
la croyance ! je dois dire qu'il ne se préoccupait ni de l'une ni
de l'autre.
« Eh bien ! monsieur Kennedy ? disait Joe.
--Eh bien ! mon garçon ?
--Voilà le moment qui approche il parait que nous nous embarquons
pour la lune.
--Tu veux dire la terre de la Lune, ce qui n'est pas tout à
fait aussi loin; mais sois tranquille, c'est aussi dangereux.
--Dangereux ! avec un homme comme le docteur Fergusson !
--Je ne voudrais pas t’enlever tes illusions, mon cher Joe; mais
ce qu'il entreprend là est tout bonnement le fait d'un insensé:
il ne partira pas.
--Il ne partira pas ! Vous n'avez donc pas vu son ballon à
l'atelier de MM. Mittchell, dans le Borough [ Faubourg méridional
de Londres.].
--Je me garderais bien de l'aller voir.
--Vous perdez là un beau spectacle, Monsieur ! Quelle belle
chose ! quelle jolie coupe ! quelle charmante nacelle ! Comme nous serons
à notre aise là-dedans !
--Tu comptes donc sérieusement accompagner ton maître
?
--Moi, répliqua Joe avec conviction, mais je l'accompagnerai
où il voudra ! Il ne manquerait plus que cela ! le laisser aller
seul, quand nous avons couru le monde ensemble ! Et qui le soutiendrait
donc quand il serait fatigué ? qui lui tendrait une main vigoureuse
pour sauter un précipice ? qui le soignerait s'il tombait malade
? Non, monsieur Dick, Joe sera toujours à son poste auprès
du docteur, que dis-je, autour du docteur Fergusson
--Brave garçon !
--D'ailleurs, vous venez avec nous, reprit Joe.
--Sans doute ! fit Kennedy; c'est-à-dire je vous accompagne
pour empêcher jusqu'au dernier moment Samuel de commettre une pareille
folie ! Je le suivrai même jusqu'à Zanzibar, afin que là
encore la main d'un ami l’arrête dans son projet insensé.
--Vous n'arrêterez rien du tout, monsieur Kennedy, sauf votre
respect. Mon maître n'est point un cerveau brûlé; il
médite longuement ce qu'il veut entreprendre, et quand sa résolution
est prise, le diable serait bien qui l'en ferait démordre.
--C'est ce que nous verrons !
--Ne vous flattez pas de cet espoir. D'ailleurs, l'important est
que vous veniez. Pour un chasseur comme vous, l'Afrique est un pays merveilleux.
Ainsi, de toute façon, vous ne regretterez point votre voyage.
--Non, certes, je ne le regretterai pas, surtout si cet entêté
se rend enfin à l'évidence.
--A propos, dit Joe, vous savez que c'est aujourd'hui le pesage.
--Comment, le pesage ?
--Sans doute, mon maître, vous et moi, nous allons tous trois
nous peser.
--Comme des jockeys !
--Comme des jockeys. Seulement, rassurez-vous, on ne vous fera pas
maigrir si vous êtes trop lourd. On vous prendra comme vous serez.
--Je ne me laisserai certainement pas peser, dit l'Écossais
avec fermeté.
--Mais, Monsieur, il paraît que c'est nécessaire pour
sa machine
--Eh bien ! sa machine s'en passera
--Par exemple ! et si, faute de calculs exacts, nous n’allions pas
pouvoir monter !
--Eh parbleu ! je ne demande que cela !
--Voyons, monsieur Kennedy, mon maître va venir à l'instant
nous chercher
--Je n'irai pas.
--Vous ne voudrez pas lui faire cette peine.
--Je la lui ferai.
--Bon ! fit Joe en riant, vous parlez ainsi parce qu'il n'est pas
là; mais quand il vous dira face à face: « Dick (sauf
votre respect), Dick, j'ai besoin de connaître exactement ton poids,
» vous irez, je vous en réponds.
--Je n'irai pas.
En ce moment le docteur rentra dans son cabinet de travail où
se tenait cette conversation; il regarda Kennedy, qui ne se sentit pas
trop à son aise.
« Dick, dit le docteur, viens avec Joe ; j'ai besoin de savoir
ce que vous pesez tous les deux.
--Mais...
--Tu pourras garder ton chapeau sur ta tête. Viens. »
Et Kennedy y alla.
Ils se rendirent tous les trois à l'atelier de MM. Mittchell,
où l'une de ces balances dites romaines avait été
préparée. Il fallait effectivement que le docteur connût
le poids de ses compagnons pour établir l'équilibre de son
aérostat. Il fit donc monter Dick sur la plate-forme de la balance;
celui-ci, sans faire de résistance, disait à mi-voix:
« C'est bon ! c'est bon ! cela n'engage à rien.
--Cent cinquante-trois livres, dit le docteur, en inscrivant ce
nombre sur son carnet.
--Suis-je trop lourd ?
--Mais non, monsieur Kennedy, répliqua Joe; d'ailleurs, je
suis léger, cela fera compensation. »
Et ce disant, Joe prit avec enthousiasme la place du chasseur; il faillit
même renverser la balance dans son emportement; il se posa dans l'attitude
du Wellington qui singe Achille à l'entrée d'Hyde-Park, et
fut magnifique; sans bouclier.
« Cent vingt livres, inscrivit le docteur..
Eh ! eh ! » fit Joe avec un sourire de satisfaction. Pourquoi
souriait-il ? Il n'eut jamais pu le dire.
« A mon tour, dit Fergusson, et il inscrivit cent trente-cinq
livres pour son propre compte.
--A nous trois, dit-il, nous ne pesons pas plus de quatre cents
livres.
--Mais, mon maître, reprit Joe, si cela était nécessaire
pour votre expédition, je pourrais bien me faire maigrir d'une vingtaine
de livres en ne mangeant pas.
--C'est inutile, mon garçon, répondit le docteur;
tu peux manger à ton aise, et voilà une demi-couronne pour
te lester à ta fantaisie. »
CHAPITRE VII
Détails géométriques.--Calcul de la capacité
du ballon. L’aérostat double.--L'enveloppe.--La nacelle.—L’appareil
mystérieux.--Les vivres.--L'addition finale.
Le docteur Fergusson s'était préoccupé depuis longtemps
des détails de son expédition. On comprend que le ballon,
ce merveilleux véhicule destiné à le transporter par
air, fut l'objet de sa constante sollicitude.
Tout d'abord, et pour ne pas donner de trop grandes dimensions à
l'aérostat, il résolut de le gonfler avec du gaz hydrogène,
qui est quatorze fois et demie plus léger que l'air. La production
de ce gaz est facile, et c'est celui qui a donné les meilleurs résultats
dans les expériences aérostatiques.
Le docteur, d'après des calculs très exacts, trouva que,
pour les objets indispensables à son voyage et pour son appareil,
il devait emporter un poids de quatre mille livres; il fallut donc rechercher
quelle serait la force ascensionnelle capable d'enlever ce poids, et, par
conséquent, quelle en serait la capacité.
Un poids de quatre mille livres est représenté par un
déplacement d'air de quarante-quatre mille huit cent quarante-sept
pieds cubes [1,661 mètres cubes.], ce qui revient à dire
que quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes d'air pèsent
quatre mille livres environ.
En donnant au ballon cette capacité de quarante-quatre mille
huit cent quarante-sept pieds cubes et en le remplissant, au lieu d'air,
de gaz hydrogène, qui, quatorze fois et demie plus léger,
ne pèse que deux cent soixante seize livres, il reste une rupture
d'équilibre, soit une différence de trois mille sept cent
vingt-quatre livrés. C'est cette différence entre le poids
du gaz contenu dans le ballon et le poids de l'air environnant qui constitue
la force ascensionnelle de l'aérostat.
Toutefois, si l'on introduisait dans le ballon les quarante-quatre
mille huit cent quarante pieds cubes de gaz dont nous parlons, il serait
entièrement rempli; or cela ne doit pas être, car à
mesure que le ballon monte dans les couches moins denses de l'air, le gaz
qu'il renferme tend à se dilater et ne tarderait pas à crever
l'enveloppe. On ne remplit donc généralement les ballons
qu'aux deux tiers.
Mais le docteur, par suite de certain projet connu de lui seul, résolut
de ne remplir son aérostat qu'à moitié, et puisqu'il
lui fallait emporter quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds
cubes d’hydrogène, de donner à son ballon une capacité
à peu près double.
Il le disposa suivant cette forme allongée que l'on sait être
préférable; le diamètre horizontal fut de cinquante
pieds et le diamètre vertical de soixante-quinze [Cette dimension
n'a rien d'extraordinaire: en 1784, à Lyon, M. Montgolfier construisit
un aérostat dont la capacité était de 340,000 pieds
cubes, ou 20,000 mètres cubes, et il pouvait enlever un poids de
20 tonnes, soit 20,000 kilogrammes]; il obtint ainsi un sphéroïde
dont la capacité s'élevait en chiffres ronds à quatre-vingt-dix
mille pieds cubes.
Si le docteur Fergusson avait pu employer deux ballons, ses chances
de réussite se seraient accrues; en effet, au cas où l'un
vient à se rompre dans l'air, on peut en jetant du lest se soutenir
au moyen de l'autre. Mais la manœuvre de deux aérostats devient
fort difficile, lorsqu'il s'agit de leur conserver une force d'ascension
égale.
Après avoir longuement réfléchi, Fergusson, par
une disposition ingénieuse, réunit les avantages de deux
ballons sans en avoir les inconvénients; il en construisit deux
d'inégale grandeur et les renferma l'un dans l’autre. Son ballon
extérieur, auquel il conserva les dimensions que nous avons données
plus haut, en contint un plus petit, de même forme, qui n’eût
que quarante-cinq pieds de diamètre horizontal et soixante-huit
pieds de diamètre vertical. La capacité de ce ballon intérieur
n’était donc que de soixante-sept mille pieds cubes ; il devait
nager dans le fluide qui l’entourait ; une soupape s'ouvrait d'un ballon
à l'autre et permettait au besoin de les faire communiquer entre
eux.
Cette disposition présentait cet avantage que, s'il fallait
donner issue au gaz pour descendre, on laisserait échapper d'abord
celui du grand ballon; dût-on même le vider entièrement,
le petit resterait intact; on pouvait alors se débarrasser de l'enveloppe
extérieure, comme d'un poids incommode, et le second aérostat,
demeuré seul, n'offrait pas au vent la prise que donnent les ballons
à demi dégonflés.
De plus, dans le cas d'un accident, d'une déchirure arrivée
au ballon extérieur, l'autre avait l'avantage d'être préservé.
Les deux aérostats furent construits avec un taffetas croisé
de Lyon enduit de: gutta-percha. Cette substance gommo-résineuse
jouit d'une imperméabilité absolue ; elle est entièrement
inattaquable aux acides et aux gaz. Le taffetas fut juxtaposé en
double au pôle supérieur du globe, où se fait presque
tout l'effort.
Cette enveloppe pouvait retenir le fluide pendant un temps illimité.
Elle pesait une demi-livre par neuf pieds carrés. Or, la surface
du ballon extérieur étant d'environ onze mille six cents
pieds carrés, son enveloppe pesa six cent cinquante livres. L’enveloppe
du second ayant neuf mille deux cents pieds carrés de surface ne
pesait que cinq cent dix livres: soit donc, en tout, onze cent soixante
livres.
Le filet destiné à supporter la nacelle fut fait en corde
de chanvre d'une très grande solidité; les deux soupapes
devinrent l'objet de soins minutieux, comme l'eut été le
gouvernail d'un navire.
La nacelle, de forme circulaire et d'un diamètre de quinze pieds,
était construite en osier, renforcée par une légère
armure de fer, et revêtue à la partie inférieure de
ressorts élastiques destinés à amortir les chocs.
Son poids et celui du filet ne dépassaient pas deux cent quatre
vingt livres.
Le docteur fit construire, en outre, quatre caisses de tôle de
deux lignes d'épaisseur ; elles étaient réunies entre
elles par des tuyaux munis de robinets; il y joignit un serpentin de deux
pouces de diamètre environ qui se terminait par deux branches droites
d'inégale longueur, mais dont la plus grande mesurait vingt-cinq
pieds de haut, et la plus courte quinze pieds seulement.
Les caisses de tôle s'emboîtaient dans la nacelle de façon
à occuper le moins d'espace possible; le serpentin, qui ne devait
s'ajuster que plus tard, fut emballé séparément, ainsi
qu'une très forte pile électrique de Buntzen. Cet appareil
avait été si ingénieusement combiné qu'il ne
pesait pas plus de sept cents livres, en y comprenant même vingt-cinq
gallons d'eau contenus dans une caisse spéciale.
Les instruments destinés au voyage consistèrent en deux
baromètres, deux thermomètres, deux boussoles, un sextant,
deux chronomètres, un horizon artificiel et un altazimuth pour relever
les objets lointains et inaccessibles. L'Observatoire de Greenwich s'était
mis à la disposition du docteur. Celui-ci d'ailleurs ne se proposait
pas de faire des expériences de physique; il voulait seulement reconnaître
sa direction, et déterminer la position des principales rivières,
montagnes et villes.
Il se munit de trois ancres en fer bien éprouvées, ainsi
que d'une échelle de soie légère et résistante,
longue d'une cinquantaine de pieds.
Il calcula également ]e poids exact de ses vivres; ils consistèrent
en thé, en café, en biscuits, en viande salée et en
pemmican, préparation qui, sous un mince volume, renferme beaucoup
d'éléments nutritifs. Indépen-damment d'une suffisante
réserve d'eau-de-vie, il disposa deux caisses à eau qui contenaient
chacune vingt-deux gallons [Cent litres à peu près. Le gallon,
qui contient 8 pintes, vaut 4 litres 453].
La consommation de ces divers aliments devait peu à peu diminuer
le poids enlevé par l’aérostat. Car il faut savoir que 1
'équilibre d'un ballon dans l'atmosphère est d'une extrême
sensibilité. La perte d'un poids presque insignifiant suffit pour
produire un déplacement très appréciable.
Le docteur n'oublia ni une tente qui devait recouvrir une partie de
la nacelle, ni les couvertures qui composaient toute la literie de voyage,
ni les fusils du chasseur, ni ses provisions de poudre et de balles.
Voici le résumé de ses différents calculs:
Fergusson. 135 livres.
Kennedy... 153 --
Joe 120 --
Poids du premier ballon... 650 --
Poids du second ballon 510 --
Nacelle et filet. 280 --
Ancres, instruments,
Fusils, couvertures, 190 --
Tente, ustensiles divers,
Viande, pemmican,
Biscuits, thé, 386 --
Café, eau-de-vie,
Eau... 400 --
Appareil 700 --
Poids de l'hydrogène. 276 --
Lest 200 --
----------------------
Total. 4000 1ivres
Tel était le décompte des quatre mille livres que le docteur
Fergusson se proposait d'enlever; il n'emportait que deux cents livres
de lest, pour « les cas imprévus seulement, » disait-il,
car il comptait bien n'en pas user, grâce à son appareil.
CHAPITRE VIII
Importance de Joe. --Le commandant de la Resolute.--L'arsenal de
Kennedy.--Aménagements.--Le dîner d’adieu.--Le départ
du 21 février.--Séances scientifiques du docteur. --Duveyrier,
Livingstone. --Détails du voyage aérien.--Kennedy réduit
au silence.
Vers le 10 février, les préparatifs touchaient à
la fin, les aérostats renfermés 1'un dans l'autre étaient
entièrement terminés; ils avaient subi une forte pression
d'air refoulé dans leurs flancs; cette épreuve donnait bonne
opinion de leur solidité, et témoignait des soins apportés
à leur construction.
Joe ne se sentait pas de joie ; il allait incessamment de Greek street
aux ateliers de MM. Mittchell, toujours affairé, mais toujours épanoui,
donnant volontiers des détails sur l’affaire aux gens qui ne lui
en demandaient point, fier entre toutes choses d’accompagner son maître.
Je crois même qu'à montrer l'aérostat, à développer
les idées et les plans du docteur, à laisser apercevoir celui-ci
par une fenêtre entr'ouverte, ou à son passage dans les rues,
le digne garçon gagna quelques demi-couronnes; il ne faut pas lui
en vouloir; il avait bien le droit de spéculer un peu sur l'admiration
et la curiosité de ses contemporains.
Le 16 février, le Resolute vint jeter l'ancre devant Greenwich.
C'était un navire à hélice du port de huit cents tonneaux,
bon marcheur, et qui fut chargé de ravitailler la dernière
expédition de sir James Ross aux régions polaires. Le commandant
Pennet passait pour un aimable homme, il s'intéressait particulièrement
au voyage du docteur, qu'il appréciait de longue date. Ce Pennet
faisait plutôt un savant qu'un soldat, cela n'empêchait pas
son bâtiment de porter quatre caronades, qui n'avaient jamais fait
de mal à personne, et servaient seulement à produire les
bruits les plus pacifiques du monde.
La cale du Resolute fut aménagée de manière à
loger l'aérostat; il y fut transporté avec les plus grandes
précautions dans la journée du 18 février; on l'emmagasina
au fond du navire, de manière à prévenir tout accident;
la nacelle et ses accessoires, les ancres, les cordes, les vivres, les
caisses à eau que l'on devait remplir à l'arrivée,
tout fut arrimé sous les yeux de Fergusson.
On embarqua dix tonneaux d'acide sulfurique et dix tonneaux de vieille
ferraille pour la production du gaz hydrogène. Cette quantité
était plus que suffisante, mais il fallait parer aux pertes possibles.
L'appareil destiné à développer le gaz, et composé
d'une trentaine de barils, fut mis à fond de cale.
Ces divers préparatifs se terminèrent le 18 février
au soir. Deux cabines confortablement disposées attendaient le docteur
Fergusson et son ami Kennedy. Ce dernier, tout en jurant qu'il ne partirait
pas, se rendit à bord avec un véritable arsenal de chasse,
deux excellents fusil à deux coups, se chargeant par la culasse,
et une carabine à toute épreuve de la fabrique de Purdey
Moore et Dickson d'Edimbourg; avec une pareille arme le chasseur n’était
pas embarrassé de loger à deux mille pas de distance une
balle dans l'œil d'un chamois; il y joignit deux revolvers Colt à
six coups pour les besoins imprévus; sa poudrière, son sac
à cartouches, son plomb et ses balles, en quantité suffisante,
ne dépassaient pas les limites de poids assignées par le
docteur.
Les trois voyageurs s'installèrent à bord dans la journée
du 19 février; ils furent reçus avec une grande distinction
par le capitaine et ses officiers, le docteur toujours assez froid, uniquement
préoccupé de son expédition, Dick ému sans
trop vouloir le paraître, Joe bondissant, éclatant en propos
burlesques; il devint promptement le loustic du poste des maîtres,
où un cadre lui avait: été réservé.
Le 20, un grand dîner d'adieu fut donné au docteur Fergusson
et à Kennedy par la Société Royale de Géographie.
Le commandant Pennet et ses officiers assistaient à ce repas, qui
fut très animé et très fourni en libations flatteuses;
les santés y furent portées en assez grand nombre pour assurer
à tous les convives une existence de centenaires. Sir Francis M…
présidait avec une émotion contenue, mais pleine de dignité.
A sa grande confusion ; Dick Kennedy eut une large part dans les félicitations
bachiques. Après avoir bu « à l'intrépide Fergusson,
la gloire de « l'Angleterre, » on dut boire « au non
moins courageux Kennedy, son audacieux compagnon. »
Dick rougit beaucoup, ce qui passa pour de la modestie: les applaudissements
redoublèrent Dick rougit encore davantage.
Un message de la reine arriva au dessert; elle présentait ses
compliments aux deux voyageurs et faisait des vœux pour la réussite
de l'entreprise.
Ce qui nécessita de nouveau toasts « à Sa Très
Gracieuse Majesté. »
A minuit, après des adieux émouvants et de chaleureuses
poignées de mains, les convives se séparèrent.
Les embarcations du Resolute attendaient au pont de Westminster; le
commandant y prit place en compagnie de ses passagers et de ses officiers,
et le courant rapide de la Tamise les porta vers Greenwich,
A une heure, chacun dormait à bord.
Le lendemain, 21 février, à trois heures du matin, les
fourneaux ronflaient; à cinq heures, on levait l'ancre, et sous
l'impulsion de son hélice, le Resolute fila vers l'embouchure de
la Tamise.
Nous n'avons pas besoin de dire que les conversations du bord roulèrent
uniquement sur l'expédition du docteur Fergusson. A le voir comme
à l'entendre, il inspirait une telle confiance bientôt, sauf
l'Écossais, personne ne mit en question le succès de son
entreprise.
Pendant les longues heures inoccupées du voyage docteur faisait
un véritable cours de géographie dans le carré des
officiers. Ces jeunes gens se passionnaient pour les découvertes
faites depuis quarante ans en Afrique; il leur raconta les explorations
de Barth, de Burton, de Speke, de Grant, il leur dépeignit cette
mystérieuse contrée livrée de toutes part aux investigations
de la science. Dans le nord, le jeune Duveyrier explorait le Sahara et
ramenait à Paris les chefs Touaregs. Sous l'inspiration du gouvernement
français, deux expéditions se préparaient, qui, descendant
du nord et venant à l'ouest, se croiseraient à Tembouctou.
Au sud, l’infatigable Livingstone s'avançait toujours vers l'équateur,
et depuis mars l862, il remontait, en compagnie de Mackensie, la rivière
Rovoonia. Le dix-neuvième siècle ne se passerait certainement
pas sans que l'Afrique n'eût révélé les secrets
enfouis dans son sein depuis six mille ans.
L'intérêt des auditeurs de Fergusson fut excité
surtout quand il leur fit connaître en détail les préparatifs
de son voyage; ils voulurent vérifier ses calculs; ils discutèrent,
et le docteur entra franchement dans la discussion.
En général, on s'étonnait de la quantité
relativement restreinte de vivres qu'il emportait avec lui.
Un jour, l'un des officiers interrogea le docteur à cet égard
:
« Cela vous surprend, répondit Fergusson.
--Sans doute.
--Mais quelle durée supposez-vous donc qu'aura mon voyage
? Des mois entiers ? C'est une grande erreur; s'il se prolongeait, nous
serions perdus, nous n'arriverions pas. Sachez donc qu'il n'y a pas plus
de trois mille cinq cents, mettez quatre mille milles [Environ 400 1ieues]
de Zanzibar à la côte du Sénégal. Or, à
deux cent quarante milles [Cent lieues. Le docteur compte toujours par
milles géographiques de 60 au degré] par douze heures, ce
qui n'approche pas de la vitesse de nos chemins de fer, en voyageant jour
et nuit, il suffirait de sept jours pour traverser l'Afrique.
--Mais alors vous ne pourriez me voir, ni faire de relèvements
géographiques, ni reconnaître le pays.
--Aussi, répondit le docteur, si je suis maître de
mon ballon, si je monte ou descends à ma volonté, je m'arrêterai
quand bon me semblera, surtout lorsque des courants trop violents menaceront
de m'entraîner.
--Et vous en rencontrerez, dit le commandant Pennet; il y a des
ouragans qui font plus de deux cent quatre milles à l'heure.
--Vous le voyez, répliqua le docteur, avec une telle rapidité,
on traverserait l'Afrique en douze heures; on se lèverait à
Zanzibar pour aller se
coucher à Saint-Louis.
--Mais, reprit un officier, est-ce qu'un ballon pourrait être
entraîné par une vitesse pareille ?
--Cela s'est vu, répondit Fergusson.
--Et le ballon a résisté ?
--Parfaitement. C'était à l'époque du couronnement
de Napoléon en 1804. L'aéronaute Garnerin lança de
Paris, à onze heures du soir, un ballon qui portait l'inscription
suivante tracée en lettres d'or: « Paris, 25 frimaire an XIII,
couronnement de l'empereur Napoléon par S. S. Pie VII.» Le
lendemain matin, à cinq heures, les habitants de Rome voyaient le
même ballon planer au-dessus du Vatican, parcourir la campagne romaine,
et aller s'abattre dans le lac de Bracciano. Ainsi, Messieurs, un ballon
peut résister à de pareilles vitesses.
--Un ballon, oui; mais un homme, se hasarda à dire Kennedy.
--Mais un homme aussi ! Car un ballon est toujours immobile par
rapport à l'air qui l'environne; ce n'est pas lui qui marche, et
est la masse de l'air elle-même; aussi, allumez une bougie dans votre
nacelle, et la flamme ne vacillera pas. Un aéronaute montant le
ballon de Garnerin n'aurait aucunement souffert de cette vitesse. D'ailleurs,
je ne tiens pas à expérimenter une semblable rapidité,
et si je puis m'accrocher pendant la nuit à quelque arbre ou quelque
accident de terrain, je ne m'en ferai pas faute. Nous emportons d'ailleurs
pour deux mois de vivres, et rien n'empêchera notre adroit chasseur
de nous fournir du gibier en abondance quand nous prendrons terre.
--Ah ! monsieur Kennedy ! vous allez faire là des coups de
maître, dit un Jeune midshipman en regardant l'Écossais avec
des yeux d'envie.
--Sans compter, reprit un autre, que votre plaisir sera doublé
d'une grande
gloire.
--Messieurs, répondit le chasseur, je suis fort sensible
à vos compliments... mais il ne m'appartient pas de les recevoir.
. .
--Hein ! fit-on de tous côtés vous ne partirez pas
?
--Je ne partirai pas.
--Vous n’accompagnerez pas le docteur Fergusson ?
--Non seulement je ne l'accompagnerai pas, mais je ne suis ici que
pour l’arrêter au dernier moment. »
Tous les regards se dirigèrent vers le docteur.
« Ne l'écoutez pas, répondit-il avec son air
calme. C'est une chose qu'il ne faut pas discuter avec lui ; au fond il
sait parfaitement qu'il partira.
--Par saint Patrick ! s'écria Kennedy j’atteste…
--N’atteste rien, ami Dick ; tu es jaugé, tu es pesé
, toi, ta poudre, tes fusils et tes balles; ainsi n'en parlons plus. »
Et de fait, depuis ce jour jusqu'à l'arrivée à
Zanzibar, Dick n'ouvrit plus la bouche; il ne parla pas plus de cela que
d'autre chose. Il se tut.
CHAPITRE IX
On double le cap.--Le gaillard d'avant--Cours de cosmographie par
le progrès Joe.--Do direction des ballons.--De la recherche des
courants atmosphériques.
Le Resolute filait rapidement vers le cap de Bonne-Espérance;
le temps se maintenait au beau, quoique la mer devint plus forte.
Le 30 mars, vingt-sept jours après le départ de Londres,
la montagne de la Table se profila sur l'horizon; la ville du Cap, située
au pied d'un amphithéâtre de collines, apparut au bout des
lunettes marines, et bientôt le Resolute jeta l'ancre dans le port.
Mais le commandant n'y relâchait que pour prendre du charbon; ce
fut l'affaire d'un jour; le lendemain, le navire donnait dans le sud pour
doubler la pointe méridionale de l'Afrique et entrer dans le canal
de Mozambique.
Joe n'en était pas à son premier voyage sur mer; il n'avait
pas tardé A se trouver chez lui à bord. Chacun l'aimait pour
sa franchise et sa bonne humeur. Une grande part de la célébrité
de son maître rejaillissait sur lui. On l'écoutait comme un
oracle, et il ne se trompait pas plus qu'un autre.
Or, tandis que le docteur poursuivait le cours de ses descriptions
dans le carré des officiers, Joe trônait sur le gaillard d'avant,
et faisait de l'histoire à sa manière, procédé
suivi d'ailleurs par les plus grands historiens de tous les temps.
Il était naturellement question du voyage aérien. Joe
avait eu de la peine à faire accepter l'entreprise par des esprits
récalcitrants; mais aussi, la chose une fois acceptée, l'imagination
des matelots, stimulée par le récit de Joe, ne connut plus
rien d'impossible.
L'éblouissant conteur persuadait à son auditoire qu'après
ce voyage-là on en ferait bien d'autres. Ce n'était que le
commencement d'une longue série d'entreprises surhumaines.
« Voyez-vous, mes amis, quand on a goûté de ce
genre de locomotion, on ne peut plus s'en passer; aussi, à notre
prochaine expédition, au lieu d'aller de côté, nous
irons droit devant nous en montant toujours.
--Bon ! dans la lune alors, dit un auditeur émerveillé.
--Dans la lune ! riposta Joe; non, ma foi, c'est trop commun ! tout
le monde y va dans la lune. D'ailleurs, il n'y a pas d'eau, et on est obligé
d'en emporter des provisions énormes, et même de l'atmosphère
en fioles, pour peu qu'on tienne à respirer.
--Bon ! si on y trouve du gin ! dit un matelot fort amateur de cette
boisson.
--Pas davantage, mon brave. Non ! point de lune; mais nous nous
promènerons dans ces jolies étoiles, dans ces charmantes
planètes dont mon maître m'a parlé si souvent. Ainsi,
nous commencerons par visiter Saturne...
--Celui qui a un anneau ? demanda le quartier-maître.
--Oui ! un anneau de mariage. Seulement on ne sait pas ce que sa
femme est devenue !
--Comment vous iriez si haut que cela ? fit un mousse stupéfait.
C'est donc le diable, votre maître ?
--Le diable ! il est trop bon pour cela !
--Mais après Saturne ? demanda l'un des plus impatients de
l'auditoire.
--Après Saturne ? Eh bien, nous rendrons visite à
Jupiter; un drôle de pays, allez, où les journées ne
sont que de neuf heures et demie, ce qui est commode pour les paresseux,
et où les années, par exemple, durent douze ans, ce qui est
avantageux pour les gens qui n'ont plus que six mois à vivre.
Ça prolonge un peu leur existence !
--Douze ans ? reprit le mousse.
--Oui, mon petit; ainsi, dans cette contrée-là, tu
téterais encore ta maman, et le vieux là-bas, qui court sur
sa cinquantaine, serait un bambin de quatre ans et demi.
--Voilà qui n'est pas croyable ! s'écria le gaillard
d'avant d'une seule voix.
--Pure vérité, fit Joe avec assurance. Mais que voulez-vous
quand on persiste à végéter dans ce monde-ci, on n'apprend
rien, on reste ignorant comme un marsouin. Venez un peu dans Jupiter et
vous verrez ! par exemple, il faut de la tenue là-haut, car il a
des satellites qui ne sont pas commodes ! »
Et l'on riait, mais on le croyait à demi; et il leur parlait
de Neptune où les marins sont joliment reçus, et de Mars
où les militaires prennent le haut du pavé, ce qui finit
par devenir assommant. Quant à Mercure, vilain monde, rien que des
voleurs et des marchands, et se ressemblant tellement les uns aux autres
qu'il est difficile de les distinguer. Et enfin il leur faisait de Vénus
un tableau vraiment enchanteur.
« Et quand nous reviendrons de cette expédition-là,
dit l'aimable conteur, on nous décorera de la croix du Sud, qui
brille là-haut à la boutonnière du bon Dieu.
--Et vous l'aurez bien gagnée ! » dirent les matelots.
Ainsi se passaient en joyeux propos les longues soirées du gaillard
d'avant. Et pendant ce temps, les conversations instructives du docteur
allaient leur train.
Un jour, on s'entretenait de la direction des ballons, et Fergusson
fut sollicité de donner son avis à cet égard.
« Je ne crois pas, dit-il, que l'on puisse parvenir à
diriger les ballons. Je connais tous les systèmes essayés
ou proposés; pas un n'a réussi, pas un n'est praticable.
Vous comprenez bien que j'ai du me préoccuper de cette question
qui devait avoir un si grand intérêt pour moi; mais je n'ai
pu la résoudre avec les moyens fournis par les connaissances actuelles
de la mécanique. Il faudrait découvrir un moteur d'une puissance
extraordinaire, et d'une légèreté impossible ! Et
encore, on ne pourra résister à des courants de quelque importance
! Jusqu'ici, d'ailleurs, on s'est plutôt occupé de diriger
la nacelle que le ballon C'est une faute.
--Il y a cependant, répliqua-t-on, de grands rapports entre
un aérostat et un navire, que l'on dirige à volonté.
Mais non, répondit le docteur Fergusson, il y en a peu ou
point. L'air est infiniment moins dense que l'eau, dans laquelle le navire
n'est submergé qu'à moitié, tandis que l'aérostat
plonge tout entier dans l'atmosphère, et reste immobile par rapport
au fluide environnant.
--Vous pensez alors que la science aérostatique a dit son
dernier mot ?
--Non pas ! non pas ! Il faut chercher autre chose, et, si l'on
ne peut diriger un ballon, le maintenir au moins dans les courants atmosphériques
favorables. A mesure que l'on s’élève, ceux-ci deviennent
beaucoup plus uniformes, et sont constants dans leur direction; ils ne
sont plus troublés par les vallées et les montagnes qui sillonnent
la surface du globe, et là, vous le savez, est la principale cause
des changements du vent et de l'inégalité de son souffle.
Or, une fois ces zones déterminées, le ballon n'aura qu'à
se placer dans les courants qui lui conviendront.
--Mais alors, reprit le commandant Pennet, pour les atteindre, il
faudra constamment monter ou descendre. Là est la vraie difficulté,
mon cher docteur.
--Et pourquoi, mon cher commandant ?
--Entendons-nous: ce ne sera une difficulté et un obstacle
que pour les voyages de long cours, et non pas pour les simples promenades
aériennes.
--Et la raison, s'il vous plaît ?
--Parce que vous ne montez qu'à la condition de jeter du
lest, vous ne descendez qu'à la condition de perdre du gaz, et à
ce manège-là, vos provisions de gaz et de lest seront vite
épuisées.
--Mon cher Pennet, là est toute la question. Là est
la seule difficulté que la science doive tendre à vaincre.
Il ne s'agit pas de diriger les ballons; il s'agit de les mouvoir de haut
en bas, sans dépenser ce gaz qui est sa force, son sang, son âme,
si l'on peut s'exprimer ainsi.
--Vous avez raison, mon cher docteur, mais cette difficulté
n'est pas encore résolue, ce moyen n'est pas encore trouvé.
--Je vous demande pardon, il est trouvé.
-- Par qui ?
--Par moi !
--Par vous ?
--Vous comprenez bien que, sans cela, je n'aurais pas risqué
cette traversée de l'Afrique en ballon. Au bout de vingt-quatre
heures, j'aurais été à sec de gaz !
--Mais vous n'avez pas parlé de cela en Angleterre !
--Non. Je ne tenais pas à me faire discuter en public. Cela
me paraissait inutile. J'ai fait en secret des expériences préparatoires,
et j'ai été satisfait; je n'avais donc pas besoin d'en apprendre
davantage.
--Eh bien ! mon cher Fergusson, peut-on vous demander votre secret
?
--Le voici, Messieurs, et mon moyen est bien simple. »
L'attention de l'auditoire fut portée au plus haut point, et
le docteur prit tranquillement la parole en ces termes:
CHAPITRE X
Essais antérieurs.--Les cinq caisses du docteur.--Le chalumeau
à gaz.--Le calorifère.--Manière de manœuvrer.--Succès
certain.
« On a tenté souvent, Messieurs, de s'élever
ou de descendre à volonté, sans perdre le gaz ou le lest
d'un ballon Un aéronaute français, M. Meunier, voulait atteindre
ce but en comprimant de l'air dans une capacité intérieure
Un belge, M le docteur van Hecke, au moyen d'ailes et de palettes, déployait
une force verticale qui eut été insuffisante dans la plupart
des cas. Les résultats pratiques obtenus par ses divers moyens ont
été insignifiants.
« J'ai donc résolu d'aborder la question plus franchement.
Et d'abord je supprime complètement le lest, si ce n’est pour les
cas de force majeure, tels que la rupture de mon appareil, ou l'obligation
de m'élever instantanément pour éviter un obstacle
imprévu.
« Mes moyens d'ascension et de descente consistent uniquement
à dilater ou à contracter par des températures diverses
le gaz renfermé dans l'intérieur de l'aérostat. Et
voici comment j'obtiens ce résultat.
"Vous avez vu embarquer avec la nacelle plusieurs caisses dont l'usage
vous est inconnu Ces caisses sont au nombre de cinq.
« La première renferme environ vingt-cinq gallons d'eau,
à laquelle j'ajoute quelques gouttes d'acide sulfurique pour augmenter
sa conductibilité, et je la décompose au moyen d'une forte
pile de Buntzen L'eau, comme vous le savez, se compose de deux volumes
en gaz hydrogène et d'un volume en gaz oxygène.
« Ce dernier, sous l'action de la pile, se rend par son pôle
positif dans une seconde caisse Une troisième, placée au-dessus
de celle-ci, et d'une capacité double, reçoit l'hydrogène
qui arrive par le pôle négatif.
« Des robinets, dont l'un a une ouverture double de l'autre,
font communiquer ces deux caisses avec une quatrième, qui s'appelle
caisse de mélange Là, en effet, se mélangent ces deux
gaz provenant de la décomposition de l'eau. La capacité de
cette caisse de mélange est environ de quarante et un pieds cubes
[Un mètre 50 centimètres carrés].
« A la partie supérieure de cette caisse est un tube
en platine, muni d'un robinet.
« Vous l'avez déjà compris, Messieurs: l'appareil
que je vous décris est tout bonnement un chalumeau à gaz
oxygène et hydrogène, dont la chaleur dépasse celle
des feux de forge.
« Ceci établi, je passe à la seconde partie
de l'appareil.
« De la partie inférieure de mon ballon, qui est hermétiquement
clos, sortent deux tubes séparés par un petit intervalle.
L'un prend naissance au milieu des couches supérieures du gaz hydrogène,
l'autre au milieu des couches inférieures.
« Ces deux tuyaux sont munis de distance en distance de fortes
articulations en caoutchouc, qui leur permettent de se prêter aux
oscillations de l'aérostat.
« Ils descendent tous deux jusqu'à la nacelle, et se
perdent dans une caisse de fer de forme cylindrique, qui s'appelle caisse
de chaleur. Elle est fermée à ses deux extrémités
par deux forts disques de même métal.
« Le tuyau parti de la région inférieure du
ballon se rend dans cette boite cylindrique par le disque du bas; il y
pénètre, et adopte alors la forme d'un serpentin hélicoïdal
dont les anneaux superposés occupent presque toute la hauteur de
la caisse. Avant d'en sortir, le serpentin se rend dans un petit cône,
dont la base concave, en forme de calotte sphérique, est dirigée
en bas.
« C'est par le sommet de ce cône que sort le second
tuyau, et il se rend, comme je vous l'ai dit, dans les couches supérieures
du ballon.
« La calotte sphérique du petit cône est en platine.
afin de ne pas fondre sous l'action du chalumeau. Car celui-ci est placé
sur le fond de la caisse en fer, au milieu du serpentin hélicoïdal,
et l'extrémité de sa flamme vien-dra légèrement
lécher cette calotte.
« Vous savez, Messieurs, ce que c'est qu'un calorifère
destiné à chauffer les appartements. Vous savez comment il
agit. L'air de l'appartement est forcé de passer par les tuyaux,
et il est restitué avec une température plus élevée.
Or, ce que je viens de vous décrire là n'est, à vrai
dire, qu'un calorifère.
« En effet, que se passera-t-il ? Une fois le chalumeau allumé,
l'hydrogène du serpentin et du cône concave s'échauffe,
et monte rapidement par le tuyau qui le mène aux régions
supérieures de l'aérostat. Le vide se fait en dessous, et
il attire le gaz des régions inférieures qui se chauffe à
son tour, et est continuellement remplacé; il s'établit ainsi
dans les tuyaux et le serpentin un courant extrêmement rapide de
gaz, sortant du ballon, y retournant et se surchauffant sans cesse.
« Or, les gaz augmentent de 1/480 de leur volume par degré
de chaleur. Si donc je force la température de dix-huit degrés
[10° centigrades. Les gaz augmentent de 1/267 de leur volume par 1°
centigrade], l'hydrogène de l'aérostat se dilatera de 18/480,
ou de seize cent quatorze pieds cubes [Soixante-deux mètres cubes
environ], il déplacera donc seize cent soixante-quatorze pieds cubes
d'air de plus, ce qui augmentera sa force ascensionnelle de cent soixante
livres. Cela revient donc à jeter ce même poids de lest. Si
j'augmente la température de cent quatre-vingt degrés [100°
centigrades], le gaz se dilatera de, 180/480: il déplacera seize
mille sept cent quarante pieds cubes de plus, et sa force ascensionnelle
s'accroîtra de seize cents livres.
« Vous le comprenez, Messieurs, je puis donc facilement obtenir
des ruptures d'équilibre considérables. Le volume de l'aérostat
a été calculé de telle façon, qu'étant
à demi gonflé, il déplace un poids d'air exacte-ment
égal
à celui de l'enveloppe du gaz hydrogène et de la nacelle
chargée de voyageurs et de tous ses accessoires. A ce point de gonflement,
il est exactement en équilibre dans l'air, il ne monte ni ne descend.
« Pour opérer l'ascension, je porte le gaz à
une température supérieure à la température
ambiante au moyen de mon chalumeau; par cet excès de chaleur, il
obtient une tension plus forte, et gonfle davantage le ballon, qui monte
d'autant plus que je dilate l'hydrogène.
« La descente se fait naturellement en modérant la
chaleur du chalumeau, et en laissant la température se refroidir.
L'ascension sera donc généralement beaucoup plus rapide que
la descente. Mais c'est là une heureuse circonstance; je n'ai jamais
d'intérêt à descendre rapidement, et c’est au contraire
par une marche ascensionnelle très prompte que j'évite les
obstacles. Les dangers sont en bas et non en haut.
« D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai une certaine quantité
de lest qui me permettra de m'élever plus vite encore, si cela devient
nécessaire. Ma soupape, située au pôle supérieur
du ballon, n'est plus qu'une soupape de sûreté. Le ballon
garde toujours sa même charge d'hydrogène; les varia-tions
de température que je produis dans ce milieu de gaz clos pourvoient
seules à tous ses mouvements de montée et de descente.
« Maintenant, Messieurs, comme détail pratique, j'ajouterai
ceci.
« La combustion de l'hydrogène et de l'oxygène
à la pointe du chalumeau produit uniquement de la vapeur d'eau.
J'ai donc muni la partie inférieure de la caisse cylindrique en
fer d'un tube de dégagement avec soupape fonctionnant à moins
de deux atmosphères de pression; par conséquent, dès
qu'elle a atteint cette tension, la vapeur s'échappe d'elle même.
« Voici maintenant des chiffres très exacts.
« Vingt-cinq gallons d'eau décomposée en ses
éléments constitutifs donnent deux cents livres d'oxygène
et vingt-cinq livres d'hydrogène. Cela représente, à
la tension atmosphérique, dix-huit cent quatre-vingt-dix pieds cubes
[Soixante-dix mètres cubes d'oxygène] du premier, et trois
mille sept cent quatre-vingts pieds cubes [Cent quarante mètres
cubes d'hydrogène] du second, en tout cinq mille six cent soixante-dix
pieds cubes du mélange [Deux cent dix mètres cubes].
« Or, le robinet de mon chalumeau, ouvert en plein, dépense
vingt-sept pieds cubes [Un mètre cube] à l'heure avec une
flamme au moins six fois plus forte que celle des grandes lanternes d'éclairage.
En moyenne donc, et pour me maintenir à une hauteur peu considérable,
je ne brûlerai pas plus de neuf pieds cubes à l'heure [Un
tiers de mètre cube]; mes vingt-cinq gallons d'eau me représentent
donc six cent trente heures de navigation aérienne, ou un peu plus
de vingt-six jours.
« Or, comme je puis descendre à volonté, et
renouveler ma provision d'eau sur la route, mon voyage peut avoir une durée
indéfinie.
« Voilà mon secret, Messieurs, il est simple, et, comme
les choses simples, il ne peut manquer de réussir. La dilatation
et la contraction du gaz de l'aérostat, tel est mon moyen, qui n'exige
ni ailes embarrassantes, ni moteur mécanique. Un calorifère
pour produire mes changements de température, un chalumeau pour
le chauffer, cela n'est ni incommode, ni lourd. Je crois donc avoir réuni
toutes les conditions sérieuses de succès. »
Le docteur Fergusson termina ainsi son discours, et fut applaudi de
bon cœur. Il n'y avait pas une objection à lui faire; tout était
prévu et résolu.
« Cependant, dit le commandant, cela peut être dangereux.
Enfin le bâtiment vint en vue de la ville de Zanzibar, située
sur l'île du même nom, et le 15 avril, à onze heures
du matin, il laissa tomber l'ancre dans le port
L'île de Zanzibar appartient à l’imam de Mascate.
--Qu'importe, répondit simplement le docteur, si cela est
praticable ?
CHAPITRE XI
Arrivée à Zanzibar,--Le consul anglais.--Mauvaises
dispositions des habitants. --L'île Koumbeni.--Les faiseurs de pluie
--Gonflement du ballon.--Départ du 18 avril.-- Dernier adieu.--Le
Victoria.
Un vent constamment favorable avait hâté la marche du Resolute
vers le lieu de sa destination. La navigation du canal de Mozambique fut
particulièrement paisible. La traversée maritime faisait
bien augurer de la traversée aérienne Chacun aspirait au
moment de l'arrivée, et voulait mettre la dernière main aux
préparatifs du docteur Fergusson.
Enfin le bâtiment vint en vue de la ville de Zanzibar, située
sur l'île du même nom, et le 15 avril, à onze heures
du matin, l laissa tomber l'ancre dans le port
L'île de Zanzibar appartient à l’imam de Mascate, allié
de la France et de l'Angleterre, et c'est à coup sûr sa plus
belle colonie. Le port reçoit un grand nombre de navires des contrées
avoisinantes.
L'île n'est séparée de la côte africaine
que par un canal dont la plus grande largeur n'excède pas trente
milles [Douze lieues et demie].
Elle fait un grand commerce de gomme, d'ivoire, et surtout d'ébène,
car Zanzibar est le grand marché d'esclaves. Là vient se
concentrer tout ce butin conquis dans les batailles que les chefs de l'intérieur
se livrent incessamment. Ce trafic s'étend aussi sur toute la côte
orientale, et jusque sous les latitudes du Nil, et M G. Lejean y a vu faire
ouvertement la traite sous pavillon français. Dès l'arrivée
du Resolute, le consul anglais de Zanzibar vint à bord se mettre
à la disposition du docteur, des projets duquel, depuis un mois,
les journaux d'Europe l'avaient tenu au courant. Mais jusque-là
il faisait partie de la nombreuse phalange des incrédules.
« Je doutais, dit-il en tendant la main à Samuel Fergusson,
mais maintenant je ne doute plus. »
Il offrit sa propre maison au docteur, à Dick Kennedy, et naturellement
au brave Joe.
Par ses soins, le docteur prit connaissance de diverses lettres qu'il
avait reçues du capitaine Speke. Le capitaine et ses compagnons
avaient eu à souffrir terriblement de la faim et du mauvais temps
avant d'atteindre le pays d'Ugogo; ils ne s'avançaient qu'avec une
extrême difficulté et ne pensaient plus pouvoir donner promptement
de leurs nouvelles.
« Voilà des périls et des privations que nous
saurons éviter, » dit le docteur.
Les bagages des trois voyageurs furent transportés à
la maison du consul. On se disposait à débarquer le ballon
sur la plage de Zanzibar; il y avait près du mât des signaux
un emplacement favorable, auprès d'uneénorme construction
qui l'eut abrité des vents d'est. Cette grosse tour, semblable à
un tonneau dressé sur sa base, et près duquel la tonne d'Heidelberg
n'eut été qu'un simple baril, servait de fort, et sur sa
plate-forme veillaient des Beloutchis armés de lances, sorte de
garnisaires fainéants et braillards.
Mais, lors du débarquement de l'aérostat, le consul fut
averti que la population de l'île s'y opposerait par la force. Rien
de plus aveugle que les passions fanatisées. La nouvelle de l'arrivée
d'un chrétien qui devait s'enlever dans les airs fut reçue
avec irritation; les nègres, plus émus que les Arabes, virent
dans ce projet des intentions hostiles à leur religion; ils se.
figuraient qu'on en voulait au soleil et à la lune. Or, ces deux
astres sont un objet de vénération pour les peuplades africaines.
On résolut donc de s'opposer à cette expédition sacrilège.
Le consul, instruit de ces dispositions, en conféra avec le
docteur Fergusson et le commandant Pennet. Celui-ci ne voulait pas reculer
devant des menaces; mais son ami lui fit entendre raison à ce sujet.
« Nous finirons certainement par l’emporter lui dit-il; les
garnisaires mêmes de l'iman nous prêteraient main-forte; au
besoin; mais, mon cher commandant, un accident est vite arrivé;
il suffirait d'un mauvais coup pour causer au ballon un accident irréparable,
et le voyage serait compromis sans remise; il faut donc agir avec de grandes
précautions.
--Mais que faire ? Si nous débarquons sur la côte d'Afrique,
nous rencontrerons les mêmes difficultés ! Que faire ?
--Rien n'est plus simple, répondit. le consul. Voyez ces
îles situées au delà du port; débarquez votre
aérostat dans l’une d'elles, entourez-vous d'une ceinture de matelots,
et vous n'aurez aucun risque à courir:
--Parfait, dit le docteur, et nous serons à notre aise pour
achever nos préparatifs.
Le commandant se rendit à ce conseil. Le Resolute s'approcha
de l'île de Koumbeni. Pendant la matinée du 16 avril, le ballon
fut mis en sûreté au milieu d'une clairière, entre
les grands bois dont le sol est hérissé.
On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et placés à
une pareille distance l'un de l'autre; un jeu de poulies fixées
à leur extrémité permit d'enlever l'aérostat
au moyen d'un câble transversal; il était alors entièrement
dégonflé. Le ballon intérieur se trouvait rattaché
au sommet du ballon extérieur de manière à être
soulevé comme lui.
C'est à l'appendice inférieur de chaque ballon que furent
fixés les deux tuyaux d'introduction de l'hydrogène.
La journée du 17 se passa à disposer l'appareil destiné
à produire le gaz; i1 se composait de trente tonneaux, dans lesquels
la décomposition de l'eau se faisait au moyen de ferraille et d'acide
sulfurique mis en présence dans une grande quantité d'eau.
L'hydrogène se rendait dans une vaste tonne centrale après
avoir été lavé à son passage, et de là
il passait dans chaque aérostat par les tuyaux d'introduction. De
cette façon, chacun d'eux se remplissait d’une quantité de
gaz parfaitement déterminée.
Il fallut employer, pour cette opération, dix-huit cent soixante-six
gallons [Trois mille deux cent cinquante litres] d'acide sulfurique, seize
mille cinquante livres de fer [Plus de huit tonnes de fer] et neuf cent
soixante-six gallons d'eau [Prés de quarante et un mille deux cent
cinquante litres].
Cette opération commença dans la nuit suivante, vers
trois heures du matin; elle dura près de huit heures. Le lendemain,
l’aérostat, recouvert de son filet, se balançait gracieusement
au-dessus de-là nacelle, retenu par un grand nombre de sacs de terre.
L'appareil de dilatation fut monté avec un grand soin, et les tuyaux
sortant de l'aérostat furent adaptés à la boîte
cylindrique.
Les ancres, les cordes, les instruments, les couvertures de voyage,
la tente, les vivres, les armes, durent prendre dans la nacelle la place
qui leur était assignée; la provision d'eau fut faite à
Zanzibar. Les deux cents livres de lest furent réparties dans cinquante
sacs placés au fond de la nacelle, mais cependant à portée
de la main.
Ces préparatifs se terminaient vers cinq heures du soir; des
sentinelles veillaient sans cesse autour de l’île, et les embarcations
du Resolute sillonnaient le canal.
Les nègres continuaient à manifester leur colère
par des cris, des grimaces et des contorsions. Les sorciers parcouraient
les groupes irrités, en soufflant sur toute cette irritation; quelques
fanatiques essayèrent de gagner l'île à la nage, mais
on les éloigna facilement.
Alors les sortilèges et les incantations commencèrent;
les faiseurs de pluie, qui prétendent commander aux nuages, appelèrent
les ouragans et les « averses de pierres [Nom que les Nègres
donnent à la grêle] » à leur secours; pour cela,
ils cueillirent des feuilles de tous les arbres différents du pays;
ils les firent bouillir à petit feu, pendant que l'on tuait un mouton
en lui enfonçant une longue aiguille dans le cœur. Mais, en dépit
de leurs cérémonies, le ciel demeura pur, et ils en furent
pour leur mouton et leurs grimaces.
Les nègres se livrèrent alors à de furieuses orgies,
s'enivrant du « tembo,» liqueur ardente tirée du cocotier,
ou d'une bière extrêmement capiteuse appelée «
togwa. » Leurs chants, sans mélodie appréciable, mais
dont le rythme est très juste, se poursuivirent fort avant dans
la nuit.
Vers six heures du soir un dernier dîner réunit les voyageurs
à la table du commandant et de ses officiers. Kennedy, que personne
n'interrogeait plus, murmurait tout bas des paroles insaisissables; il
ne quittait pas des yeux le docteur Fergusson.
Ce repas d'ailleurs fut triste. L'approche du moment suprême
inspirait à tous de pénibles réflexions. Que réservait
la destinée à ces hardis voyageurs ? Se retrouveraient-ils
jamais au milieu de leurs amis, assis au foyer domestique ? Si les moyens
de transport venaient à manquer, que devenir au sein de peuplades
féroces, dans ces contrées inexplorées, au milieu
de déserts immenses?
Ces idées, éparses jusque-là, et auxquelles on
s'attachait peu, assiégeaient alors les imaginations surexcitées;
Le docteur Fergusson, toujours froid, toujours impassible, causa de choses
et d'autres; mais en vain chercha-t-il à dissiper cette tristesse
communicative; il ne put y parvenir.
Comme on craignait quelques démonstrations contre la personne
du docteur et de ses compagnons, ils couchèrent tous les trois à
bord du Resolute. A six heures du matin, ils quittaient leur cabine et
se rendaient à l'île de Koumbeni.
Le ballon se balançait légèrement au souffle du
vent de l'est. Les sacs de terre qui le retenaient avaient été
remplacés par vingt matelots. Le commandant Pennet et ses officiers
assistaient à ce départ solennel.
En ce moment, Kennedy alla droit au docteur, lui prit la main et dit:
« Il est bien décidé, Samuel, que tu pars ?
Cela est très décidé, mon cher Dick.
--J’ai bien fait tout ce qui dépendait de moi pour empêcher
ce voyage ?
--'Tout.
---Alors j'ai la conscience tranquille à cet égard,
et je t'accompagne.
--J'en étais sûr, » répondit le docteur,
en laissant voir sur ses traits une rapide émotion.
L'instant des derniers adieux arrivait. Le commandant et ses officiers
embrassèrent avec effusion leurs intrépides amis, sans en
excepter le digne Joe, fier et joyeux. Chacun des assistants voulut prendre
sa part des poignées de main du docteur Fergusson.
A neuf heures, les trois compagnons de route prirent place dans la
nacelle: le docteur alluma son chalumeau et poussa la flamme de manière
à produire une chaleur rapide. Le ballon, qui se maintenait à
terre en parfait équilibre, commença à se soulever
au bout de quelques minutes. Les matelots durent filer un peu des cordes
qui le retenaient. La nacelle s'éleva d'une vingtaine de pieds.
« Mes amis, s'écria le docteur debout entre ses deux
compagnons et ôtant son chapeau, donnons à notre navire aérien
un nom qui lui porte bonheur ! qu'il soit baptisé le Victoria
! »
Un hourra formidable retentit:
«Vive la reine ! Vive l'Angleterre !»
En ce moment, la force ascensionnelle de l'aérostat s'accroissait
prodigieusement. Fergusson, Kennedy et Joe lancèrent un dernier
adieu à leur amis.
« Lâchez tout ! s'écria le docteur. »
Et le Victoria s’éleva rapidement dans les airs, tandis que
les quatre caronades du Resolute tonnaient en son honneur.
CHAPITRE XII
Traversée du détroit.--Le Mrima.--Propos de Dick et
proposition de Joe.-- Recette pour le café.--L'Uzaramo.--L'infortuné
Maizan.--Le mont Duthumi.--Les cartes du docteur--Nuit sur un nopal.
L'air était pur, le vent modéré; le Victoria monta
presque perpendiculairement à une hauteur de 1,500 pieds, qui fut
indiquée par une dépression de 2 pouces moins 2 lignes [Environ
cinq centimètres. La dépression est à peu prés
d’un centimètre par cent mètres d’élévation]
dans la colonne barométrique.
A cette élévation, un courant plus marqué porta
le ballon vers le sudouest. Quel magnifique spectacle se déroulait
aux yeux des voyageurs !
L'île de Zanzibar s'offrait tout entière à la vue
et se détachait en couleur plus foncée, comme sur un vaste
planisphère; les champs prenaient une apparence d'échantillons
de diverses couleurs; de gros bouquets d'arbres indiquaient les bois et
les taillis.
Les habitants de l'île apparaissaient comme des insectes. Les
hourras et les cris s'éteignaient peu à peu dans l'atmosphère,
et les coups de canon du navire vibraient seuls dans la concavité
inférieure de l'aérostat.
« Que tout cela est beau ! »s'écria Joe en
rompant le silence pour la première fois.
Il n'obtint pas de réponse. Le docteur s'occupait d'observer
les variations barométriques et de prendre note des divers détails
de son ascension.
Kennedy regardait et n'avait pas assez d'yeux pour tout voir.
Les rayons du soleil venant en aide au chalumeau, la tension du gaz
augmenta. Le Victoria atteignit une hauteur de 2,500 pieds.
Le Resolute apparaissait sous l'aspect d'une simple barque, et la côte
africaine apparaissait dans l'ouest par une immense bordure d'écume.
« Vous ne parlez pas ? fit Joe.
--Nous regardons, répondit le docteur en dirigeant sa lunette
vers le continent.
--Pour mon compte, il faut que je parle.
--A ton aise ! Joe, parle tant qu'il te plaira. »
Et Joe fit à lui seul une terrible consommation d'onomatopées.
Les oh ! les ah ! les hein ! éclataient entre ses lèvres.
Pendant la traversée de la mer, le docteur jugea convenable
de se maintenir à cette élévation; il pouvait observer
la côte sur une plus grande étendue ; le thermomètre
et le baromètre, suspendus dans l'intérieur de la tente entr'ouverte,
se trouvaient sans cesse à portée de sa vue; un second baromètre,
placé extérieurement, devait servir pendant les quarts de
nuit.
Au bout de deux heures, le Victoria, poussé avec une vitesse
d'un peu plus de huit milles, gagna sensiblement la côte. Le docteur
résolut de se rapprocher de terre; il modéra la flamme du
chalumeau, et bientôt le ballon descendit à 300 pieds du sol.
Il se trouvait au-dessus du Mrima, nom que porte cette portion de la
côte orientale de l'Afrique; d'épaisses bordures de mangliers
en protégeaient les bords; la marée basse laissait apercevoir
leurs épaisses racines rongées par la dent de l'Océan
Indien. Les dunes qui formaient autrefois la ligne côtière
s'arrondissaient à l'horizon; et le mont Nguru dressait son pic
dans le nord-ouest.
Le Victoria passa près d'un village que, sur sa carte, le docteur
reconnut être le Kaole. Toute la population rassemblée poussait
des hurlements de colère et de crainte; des flèches furent
vainement dirigées contre ce monstre des airs, qui se balançait
majestueusement au-dessus de toutes ces fureurs impuissantes.
Le vent portait au sud, mais le docteur ne s'inquiéta pas de
cette direction; elle lui permettait au contraire de suivre la route tracée
par les capitaines Burton et Speke.
Kennedy était enfin devenu aussi loquace que Joe ; ils se renvoyaient
mutuellement leurs phrases admiratives.
« Fi des diligences ! disait l'un.
--Fi des steamers ! disait l'autre.
--Fi des chemins de fer ! ripostait Kennedy, avec lesquels on traverse
les pays sans les voir !
--Parlez-moi d'un ballon, reprenait Joe ; on ne se sent pas marcher,
et la nature prend la peine de se dérouler à vos yeux !
--Quel spectacle ! quelle admiration ! quelle extase ! un rêve
dans un hamac !
--Si nous déjeunions ? fit Joe, que 1e grand air mettait
en appétit.
--C'est une idée mon garçon.
--Oh ! la cuisine ne sera pas longue à faire ! du biscuit
et de la viande conservée.
--Et du café à discrétion, ajouta le docteur.
Je te permets d'emprunter un peu de chaleur à mon chalumeau; il
en a de reste. Et de cette façon nous n'aurons point à craindre
d'incendie.
--Ce serait terrible, reprit Kennedy. C'est comme une poudrière
que nous avons au-dessus de nous.
--Pas tout à fait, répondit Fergusson ; mais enfin,
si le gaz s'enflammait, i1 se consumerait peu à peu, et nous descendrions
à terre, ce qui nous désobligerait; mais soyez sans crainte,
notre aérostat est hermétiquement clos.
--Mangeons donc, fit Kennedy.
--Voilà, Messieurs, dit Joe, et, tout en vous imitant, je
vais confectionner un café dont vous me direz des nouvelles.
--Le fait est, reprit le docteur, que Joe, entre mille vertus, a
un talent remarquable pour préparer ce délicieux breuvage;
il le compose d'un mélange de diverses provenances, qu'il n'a jamais
voulu me faire con-
naître.
--Eh bien ! mon maître, puisque nous sommes en plein air,
je peux bien vous confier ma recette. C'est tout bonnement un mélange
en parties égales de moka, de bourbon et de rio-nunez. »
Quelques instants après, trois tasses fumantes étaient
servies et terminaient un déjeuner substantiel assaisonné
par la bonne humeur des convives; puis chacun se remit à son poste
d'observation.
Le pays se distinguait par une extrême fertilité. Des
sentiers sinueux et étroits s'enfonçaient sous des voûtes
de verdure. On passait au-dessus des champs cultivés de tabac de
maïs, d'orge, en pleine maturité; ça et là de
vastes rizières avec leurs tiges droites et leurs fleurs de couleur
purpurine.
On apercevait des moutons et des chèvres renfermés dans
de grandes cages élevées sur pilotis, ce qui les préservait
de la dent du léopard. Une végétation luxuriante s'échevelait
sur ce sol prodigue. Dans de nombreux villages se reproduisaient des scènes
de cris et de stupéfaction à la vue du Victoria, et le docteur
Fergusson se tenait prudemment hors de la portés des flèches;
les habitants, attroupés autour de leurs huttes contiguës,
poursuivaient longtemps les voyageurs de leurs vaines imprécations.
A midi, le docteur en consultant sa carte, estima qu'il se trouvait
au-dessus du pays d'Uzaramo [U, ou, signifient contrée dans la langue
du pays]. La campagne se montrait hérissée de cocotiers,
de papayers, de cotonniers, au-dessus desquels le Victoria paraissait se
jouer. Joe trouvait cette végétation toute naturelle, du
moment qu'il s'agissait de l'Afrique. Kennedy apercevait des lièvres
et des cailles qui ne demandaient pas mieux que de recevoir un coup de
fusil; mais c’eût été de la poudre perdue, attendu
l’impossibilité de ramasser le gibier.
Les aéronautes marchaient avec une vitesse de douze milles à
l’heure, et se trouvèrent bientôt par 38° 2` de longitude
au-dessus du village de Tounda.
« C'est là, dit le docteur, que Burton et Speke furent
pris de fièvres violentes et crurent un instant leur expédition
compromise Et cependant ils étaient encore peu éloignés
de la côte, mais déjà la fatigue et les priva-tions
se faisaient rudement sentir. »
En effet, dans cette contrée règne une malaria perpétuelle;
le docteur n'en put même éviter les atteintes qu'en élevant
le ballon au-dessus des miasmes de cette terre humide, dont un soleil ardent
pompait les émanations.
Parfois on put apercevoir une caravane se reposant dans un «
kraal » en attendant la fraîcheur du soir pour reprendre sa
route. Ce sont de vastes emplacements entourés de haies et de jungles,
où les trafiquants s'abritent non seulement contre les bêtes
fauves, mais aussi contre les tribus pillardes de la contrée. On
voyait les indigènes courir, se disperser à la vue du Victoria.
Kennedy désirait les contempler de plus près; mais Samuel
s'opposa constamment à ce dessein.
« Les chefs sont armés de mousquets, dit-il, et notre
ballon serait un point de mire trop facile pour y loger une balle.
--Est-ce qu'un trou de balle amènerait une chute ? demanda
Joe.
--Immédiatement, non; mais bientôt ce trou deviendrait
une vaste déchirure par laquelle s'envolerait tout notre gaz
--Alors tenons-nous à une distance respectueuse de ces mécréants.
Que doivent-ils penser à nous voir planer dans les airs ? Je suis
sur qu'ils ont envie de nous adorer.
Laissons-nous adorer, répondit le docteur, mais de loin.
On y gagne toujours. Voyez, le pays change déjà d'aspect;
les villages sont plus rares; les manguiers ont disparu; leur végétation
s'arrête a cette latitude.Le sol devient montueux et fait pressentir
de prochaines montagnes.
--En effet, dit Kennedy, il me semble apercevoir quelques hauteurs
de ce côté.
--Dans l'ouest..., ce sont les premières chaînes d'Ourizara,
le mont Duthumi, sans doute, derrière lequel j'espère nous
abriter pour passer la nuit. Je vais donner plus d'activité à
la flamme du chalumeau: nous sommes obligés de nous tenir à
une hauteur de cinq à six cents pieds.
--C'est tout de même une fameuse idée que vous avez
eue là, Monsieur, dit Joe; la manœuvre n'est difficile ni fatigante,
on tourne un robinet, et tout est dit.
--Nous voici plus à l'aise, fit le chasseur lorsque le ballon
se fut élevé; la réflexion des rayons du soleil sur
ce sable rouge devenait insupportable.
--Quels arbres magnifiques ! s'écria Joe; quoique très
naturel, c'est très beau ! Il n'en faudrait pas une douzaine pour
faire une forêt.
--Ce sont des baobabs, répondit le docteur Fergusson; tenez,
en voici un dont le tronc peut avoir cent pieds de circonférence.
C'est peut-être au pied de ce même arbre que périt le
Français Maizan en 1845, car nous sommes au-dessus du village de
Deje la Mhora, où il s'aventura seul; il fut saisi par le chef de
cette contrée, attaché au pied d'un baobab, et ce nègre
féroce lui coupa lentement les articulations, pendant que retentissait
le chant de guerre; puis il entama la gorge, s'arrêta pour aiguiser
son couteau émoussé, et arracha la tête du malheureux
avant qu'elle ne fût coupée ! Ce pauvre Français avait
vingt-six ans !
--Et la France n'a pas tiré vengeance d'un pareil crime ?
demanda Kennedy.
--La France a réclamé; le saïd de Zanzibar a
tout fait pour s'emparer du meurtrier, mais il n'a pu y réussir.
--Je demande à ne pas m'arrêter en route, dit Joe;
montons, mon maître, montons, si vous m'en croyez.
--D'autant plus volontiers, Joe, que le mont Duthumi se dresse devant
nous Si mes calculs sont exacts, nous l'aurons dépassé avant
sept heures du soir.
--Nous ne voyagerons pas la nuit ? demanda le chasseur.
--Non, autant que possible; avec des précautions et de la
vigilance, on le ferait sans danger, mais il ne suffit pas de traverser
l'Afrique, il faut la voir.
--Jusqu'ici nous n'avons pas à nous plaindre, mon maître,
Le pays le plus cultivé et le plus fertile du monde, au lieu d'un
désert ! Croyez donc aux géographes !
--Attendons, Joe, attendons; nous verrons plus tard. »
Vers six heures et demie du soir, le Victoria se trouva en face du
mont Duthumi; il dut, pour le franchir, s'élever à plus de
trois mille pieds, et pour cela le docteur n'eut à élever
la température que de dix-huit degrés [10° centigrades].
On peut dire qu'il manœuvrait véritablement son ballon à
la main. Kennedy lui indiquait les obstacles à surmonter, et le
Victoria volait par les airs en rasant la montagne.
A huit heures, il descendait le versant opposé, dont la pente
était plus adoucie; les ancres furent lancées au dehors de
la nacelle, et l'une d'elles, rencontrant les branches d'un nopal énorme,
s'y accrocha fortement. Aussitôt Joe se laissa glisser par la cordé
et l'assujettit avec la plus grande so-lidité. L'échelle
de soie lui fut tendue, et il remonta lestement. L'aérostat demeurait
presque immobile, à l'abri des vents de l’est.
Le repas du soir fut préparé; les voyageurs, excités
par leur promenade aérienne, firent une large brèche à
leurs provisions
« Quel chemin avons-nous fait aujourd'hui ? » demanda
Kennedy en avalant des morceaux inquiétants.
Le docteur fit le point au moyen d'observations lunaires, et consulta
l'excellente carte qui lui servait de guide; elle appartenait à
l'atlas « der Neuester Entedekungen Afrika », publié
à Gotha par son savant ami Petermann, et que celui-ci lui avait
adressé. Cet atlas, devait servir au voyage tout entier du docteur,
car il contenait l'itinéraire de Burton et Speke aux Grands Lacs,
le Soudan d'après le docteur Barth, le bas Sénégal
d'après Guillaume Lejean, et le delta du Niger par le docteur Baikie.
Fergusson s'était également muni d'un ouvrage. qui réunissait
en un seul corps toutes les notions acquises sur le Nil, et intitulé:
« The sources of the Nil, being a general surwey of the basin of
that river and of its heab stream with the history of the Nilotic discovery
by Charles Beke, th. D. »
Il possédait aussi les excellentes cartes publiées dans
les « Bulletins de la Société de Géographie
de Londres, » et aucun point des contrées découvertes
ne devait lui échapper.
En pointant sa carte, il trouva que sa route latitudinale était
de deux degrés, ou cent vingt milles dans l'ouest [Cinquante lieues].
Kennedy remarqua que la route se dirigeait vers le midi. Mais cette
direction satisfaisait le docteur, qui voulait, autant que possible, reconnaître
les traces de ses devanciers.
Il fut décidé que la nuit serait divisée en trois
quarts, afin que chacun pût à son tour veiller à la
sûreté des deux autres. Le docteur dut prendre le quart de
neuf heures, Kennedy celui de minuit et Joe celui de trois heures du matin.
Donc, Kennedy et Joe, enveloppés de leurs couvertures, s'étendirent
sous la tente et dormirent paisiblement tandis que veillait le docteur
Fergusson.
CHAPITRE XIII
Changement de temps,--Fièvre de Kennedy. -- La médecine
du docteur--Voyage par terre.--Le bassin d'Imengé. -- Le mont Rubeho.--A
six mille pieds.--Joe.—Une halte de jour.
La nuit fut paisible; cependant le samedi matin, en se réveillant,
Kennedy se plaignit de lassitude et de frissons de fièvre. Le temps
changeait; le ciel couvert de nuages épais semblait s'approvisionner
pour un nouveau déluge. Un triste pays que ce Zungomero, où
il pleut continuellement, sauf peut-être pendant une quinzaine de
jours du mois de janvier.
Une pluie violente ne tarda pas à assaillir les voyageurs ;
au-dessous d'eux, les chemins coupés par des « nullabs »,
sortes de torrents momentanés, devenaient impraticables, embarrassés
d'ailleurs de buissons épineux et de lianes gigantesques. On saisissait
distinctement ces émanations d'hydrogène sulfuré dont
parle le capitaine Burton.
« D'après lui, dit le docteur, et il a raison, c'est
à croire qu'un cadavre est caché derrière chaque hallier.
--Un vilain pays dit Joe, et il me semble que monsieur Kennedy ne
se porte pas bien pour y avoir passé la nuit.
--En effet, j'ai une fièvre assez forte, fit le chasseur.
--Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick, nous nous trouvons
dans l'une des régions les plus insalubres de l'Afrique. Mais nous
n’y resterons pas longtemps. En route. »
Grâce à une manœuvre adroite de Joe, l'ancre fut décrochée,
et, au moyen de l'échelle, Joe regagna la nacelle. Le docteur dilata
vivement le gaz, et le Victoria reprit son vol, poussé par un vent
assez fort.
Quelques huttes apparaissaient à peine au milieu de ce brouillard
pestilentiel. Le pays changeait d'aspect. Il arrive fréquemment
en Afrique qu'une région malsaine et de peu d'étendue confine
à des contrées parfaitement salubres.
Kennedy soufrait visiblement, et la fièvre accablait sa nature
vigoureuse.
« Ce n'est pourtant pas le cas d'être malade, fit-il
en s'enveloppant de sa couverture et se couchant sous la tente.
--Un peu de patience, mon cher Dick, répondit le docteur
Fergusson, et tu seras guéri rapidement.
--Guéri ! ma foi ! Samuel, si tu as dans ta pharmacie de
voyage quelque drogue qui me remette sur pied, administre-la-moi sans retard
Je l'avalerai les yeux fermés.
--J'ai mieux que cela, ami Dick, et je vais naturellement te donner
un fébrifuge qui ne coûtera rien.
--Et comment feras-tu ?
--C'est fort simple. Je vais tout bonnement monter au-dessus de
ces nuages qui nous inondent, et m'éloigner de cette atmosphère
pestilentielle. Je te demande dix minutes pour dilater l’hydrogène.
»
« Les dix minutes n'étaient pas écoulés
que les voyageurs avaient dépassé la zone humide.
« Attends un peu, Dick, et tu vas sentir l'influence de l'air
pur et du soleil.
--En voilà un remède ! dit Joe. Mais c'est merveilleux
--Non ! c'est tout naturel.
--Oh ! pour naturel, je n'en doute pas.
--J'envoie Dick en bon air, comme cela se fait tous les jours en
Europe, et comme à la Martinique je l'enverrais aux Pitons [Montagne
élevée de la Martinique] pour fuir la fièvre jaune.
--Ah ça ! mais c'est un paradis que ce ballon, dit Kennedy
déjà plus à l’aise
--En tout cas, il y mène, répondit sérieusement
Joe. »
C'était un curieux spectacle que celui des masses de nuages
agglomérées en ce moment au-dessous de la nacelle; elles
roulaient les unes sur les autres, et se confondaient dans un éclat
magnifique en réfléchissant les rayons du soleil. Le Victoria
atteignit une hauteur de quatre mille pieds. Le thermomètre indiquait
un certain abaissement dans la température; On ne voyait plus la
terre. A une cinquantaine de milles dans l'ouest, le mont Rubeho dressait
sa tête étincelante; il formait la limite du pays d'Ugogo
par 36° 20' de longitude. Le vent soufflait avec une vitesse de vingt
milles à l'heure, mais les voyageurs ne sentaient rien de cette
rapidité; ils n'éprouvaient aucune secousse, n'ayant pas
même le sentiment de la locomotion.
--Trois heures plus tard, la prédiction du docteur se réalisait.
Kennedy ne sentait plus aucun frisson de fièvre, et déjeuna
avec appétit.
« Voilà qui enfonce le sulfate de quinine, dit-il avec
satisfaction.
--Précisément, fit Joe, c'est ici que je me retirerai
pendant mes vieux jours. »
Vers dix heures l’atmosphère s'éclaircit. Il se fit une
trouée dans les nuages, la terre reparut; le Victoria s'en approchait
insensiblement. Le docteur Fergusson cherchait un courant qui le portât
plus au nord est, et il le rencontra à six cents pieds du sol. Le
pays devenait accidenté, montueux même. Le district du Zungomero
s'effaçait dans l'est avec les derniers cocotiers de cette latitude.
Bientôt les crêtes d'une montagne prirent une taille plus
arrêtée. Quelques pics s'élevaient ça et là.
Il fallut veiller à chaque instant aux cônes aigus qui semb1aient
surgir inopinément.
« Nous sommes au milieu des brisants, dit Kennedy.
--Sois tranquille, Dick, nous ne toucherons pas.
--Jolie manière de voyager, tout de même ! »
répliqua Joe.
En effet, le docteur manœuvrait son ballon avec une merveilleuse dextérité.
« S'il nous fallait marcher sur ce terrain détrempé,
dit-il nous nous traînerions dans une boue malsaine. Depuis notre
départ de Zanzibar, la moitié de nos bêtes de somme
seraient déjà mortes de fatigue. Nous aurions l'air de spectres,
et le désespoir nous prendrait au cœur. Nous serions en lutte incessante
avec nos guides, nos porteurs, exposés à leur brutalité
sans frein. Le jour, une chaleur humide, insupportable, accablante ! La
nuit, un froid souvent intolérable, et les piqûres de certaines
mouches, dont les mandibules percent la toile la plus épaisse, et
qui rendent fou ! Et tout cela sans parler des bêtes et des peuplades
féroces !
--Je demande à ne pas en essayer, répliqua simplement
Joe.
--Je n'exagère rien, reprit le docteur Fergusson, car, au
récit des voyageurs qui ont eu l'audace de s'aventurer dans ces
contrées, les larmes vous viendraient aux yeux. »
Vers onze heures, on dépassait le bassin d'Imengé; les
tribus éparses sur ces collines menaçaient vainement le Victoria
de leurs armes; il arrivait enfin aux dernières ondulations de terrain
qui précèdent le Rubeho; elles forment la troisième
chaîne et la plus élevée des montagnes de l'Usagara.
Les voyageurs se rendaient parfaitement compte de la conformation orographique
du pays. Ces trois ramifications, dont le Duthumi forme le premier échelon,
sont séparées par de vastes plaines longitudinales; ces croupes
élevées se composent de cônes arrondis, entre lesquels
le sol est parsemé de blocs erratiques et de galets. La déclivité
la plus roide de ces montagnes fait face à la côte de Zanzibar;
les pentes occidentales ne sont guère que des plateaux inclinés.
Les dépressions de terrain sont couvertes d'une terre noire et fertile,
où la végétation est vigoureuse. Divers cours d'eau
s'infiltrent vers l'est, et vont affluer dans le Kingani, au milieu de
bouquets gigantesques de sycomores, de tamarins, de calebassiers et de
palmyras
« Attention! dit le docteur Fergusson. Nous approchons du
Rubeho, dont le nom signifie dans la langue du pays: « Passage des
vents. » Nous ferons bien d'en doubler les arêtes aiguës
à une certaine hauteur. Si ma carte est exacte, nous allons nous
porter à une élévation de plus de cinq mille pieds.
--Est-ce que nous aurons souvent l'occasion d'atteindre ces zones
supérieures ?
--Rarement; l'altitude des montagnes de l'Afrique parait être
médiocre relativement aux sommets de l'Europe et de l’Asie. Mais,
en tout cas, notre Victoria ne serait pas embarrassé de les franchir.
»
En peu de temps, le gaz se dilata sous l'action de la chaleur, et
le ballon prit une marche ascensionnelle très marquée. La
dilatation de l'hydrogène n'offrait rien de dangereux d'ailleurs,
et la vaste capacité de l'aérostat n'était remplie
qu'aux trois quarts; le baromètre, par une dépression de
près de huit pouces, indiqua une élévation de six
mille pieds.
« Irions-nous longtemps ainsi ? demanda Joe
--L'atmosphère terrestre a une hauteur de six mille toises,
répondit le docteur. Avec un vaste ballon, on irait loin. C'est
ce qu'ont fait MM. Brioschi et Gay-Lussac; mais alors le sang leur sortait
par la bouche et par les oreilles. L'air respirable manquait. Il y a quelques
années, deux hardis Français, MM. Barral et Bixio, s'aventurèrent
aussi dans les hautes régions; mais leur ballon se déchira...
--Et ils tombèrent ! demanda vivement Kennedy.
--Sans doute ! mais comme doivent tomber des savants, sans se faire
aucun mal.
--Eh bien ! Messieurs, dit Joe, libre à vous de recommencer
leur chute; mais pour moi, qui ne suis qu'un ignorant, je préfère
rester dans un milieu honnête, ni trop haut, ni trop bas. Il ne faut
point être ambitieux.
A six mille pieds, la densité de l'air a déjà
diminué sensiblement; le son s'y transporte avec difficulté,
et la voix se fait moins bien entendre. La vue des objets devient confuse.
Le regard ne perçoit plus que de grandes masses assez indéterminées;
les hommes, les animaux, deviennent absolument invisibles: les routes sont
des lacets, et les lacs, des étangs.
Le docteur et ses compagnons se sentaient dans un état anormal;
un courant atmosphérique d'une extrême vélocité
les entraînait au-delà des montagnes arides, sur le sommet
desquelles de vastes plaques de neige étonnaient le regard; leur
aspect convulsionné démontrait quelque travail neptunien
des premiers jours du monde.
Le soleil brillait au zénith, et ses rayons tombaient d'aplomb
sur ces cimes désertes. Le docteur prit un dessin exact de ces montagnes,
qui sont faites de quatre croupes distinctes, presque en ligne droite,
et dont la plus septentrionale est la plus allongée.
Bientôt le Victoria descendit le versant opposé du Rubeho,
en longeant une côte boisée et parsemée d'arbres d'un
vert très sombre; puis vinrent des crêtes et des ravins, dans
une sorte de désert qui précédait le pays d'Ugogo;
plus bas s'étalaient des plaines jaunes, torréfiées,
craquelées, jonchées ça et là de plantes salines
et de buissons épineux.
Quelques taillis, plus loin devenus forêts, embellirent l'horizon.
Le docteur s'approcha du sol, les ancres furent lancées, et l'une
d'elles s'accrocha bientôt dans les branches d'un vaste sycomore.
Joe, se glissant rapidement dans l'arbre; assujettit l'ancre avec précaution;
le docteur laissa son chalumeau en activité pour conserver à
l'aérostat une certaine force ascensionnelle qui le maintint en
l'air. Le vent s'était presque subitement calmé.
Maintenant, dit Fergusson, prends deux fusils, ami Dick, l'un pour
toi, l’autre pour Joe, et tâchez, à vous deux, de rapporter
quelques belles tranches d'antilope. Ce sera pour notre dîner.
--En chasse ! » s'écria Kennedy.
Il escalada la nacelle et descendit. Joe s'était laissé
dégringoler de branche en branche et l'attendait en se détirant
les membres. Le docteur, allégé du poids de ses deux compagnons,
put éteindre entièrement son chalumeau.
N'allez pas vous envoler, mon maître, s'écria Joe
--Sois tranquille, mon garçon, je suis solidement retenu.
Je vais mettre mes notes en ordre. Bonne chasse et soyez prudents. D'ailleurs,
de mon poste, j'observerai le pays, et, à la moindre chose suspecte,
je tire un coup de carabine. Ce sera le signal de ralliement.
--Convenu, » répondit le chasseur.
CHAPITRE XIV
La forêt de gommiers.--L'antilope bleue.--Le signa de ralliement.--Un
assaut inattendu.--Le Kanyenye.--Une nuit en plein air.--Le Mabunguru.--Jihoue
la Mkoa.--Provision d'eau. --Arrivée à Kazeh.
Le pays, aride, desséché, fait d'une terre argileuse qui
se fendillait à la chaleur, paraissait désert; ça
et là, quelques traces de caravanes, des ossements blanchis d'hommes
et de bêtes, à demi rongés, et confondus dans la même
poussière.
Après une demi-heure de marche, Dick et Joe s'enfonçaient
dans une forêt de gommiers, l'œil aux aguets et le doigt sur la détente
du fusil On ne savait pas à qui on aurait affaire. Sans être
un rifleman, Joe maniait adroitement une arme à feu
Cela fait du bien de marcher monsieur Dick, et cependant ce terrain
là n'est pas trop commode,» fit-i1 en heurtant les fragments
de quartz dont il était parsemé
Kennedy fit signe à son compagnon de se taire et de s'arrêter.
Il fallait savoir se passer de chiens, et, quelle que fût l'agilité
de Joe, il ne pouvait avoir le nez d’un braque ou d'un lévrier.
Dans le lit d'un torrent où stagnaient encore quelques mares,
se désaltérait une troupe d'une dizaine d'antilopes. Ces
gracieux animaux, flairant un danger, paraissaient inquiets; entre chaque
lampée, leur jolie tête se redressait avec vivacité,
humant de ses narines mobiles l'air au vent des chasseurs.
Kennedy contourna quelques massifs, tandis que Joe demeurait immobile;
il parvint à portée de fusil et fit feu La troupe disparut
en un clin d'œil; seule, une antilope mâle, frappée au défaut
de l'épaule, tombait foudroyée. Kennedy se précipita
sur sa proie.
C'était un blawe-bock, un magnifique animal d'un bleu pâle
tirant sur le gris, avec le ventre et l'intérieur des jambes d'une
blancheur de neige.
Le beau coup de fusil ! s'écria le chasseur. C'est une espèce
très rare d'antilope, et j'espère bien préparer sa
peau de manière à la conserver.
--Par exemple ! y pensez-vous, monsieur Dick !
--Sans doute ! Regarde donc ce splendide pelage.
--Mais le docteur Fergusson n'admettra jamais une pareille surcharge.
--Tu as raison, Joe ! Il est pourtant fâcheux d'abandonner
tout entier un si bel animal !
--Tout entier ! non pas, monsieur Dick; nous allons en tirer tous
les avantages nutritifs qu'il possède, et, si vous le permettez,
je vais m'en acquitter aussi bien que le syndic de l'honorable corporation
des bouchers de Londres.
--A ton aise, mon ami; tu sais pourtant qu'en ma qualité
de
chasseur, je ne suis pas plus embarrassé de dépouiller une
pièce de gibier que de l'abattre.
--J'en suis sûr, monsieur Dick; alors ne vous gênez
pas pour établir un fourneau sur trois pierres; vous aurez du bois
mort en quantité, et je ne vous demande que quelques minutes pour
utiliser vos charbons ardents.
--Ce ne sera pas long, » répliqua Kennedy.
Il procéda aussitôt à la construction de son foyer,
qui flambait quelques instants plus tard.
Joe avait retiré du corps de l'antilope une douzaine de côtelettes
et les morceaux les plus tendres du filet, qui se transformèrent
bientôt en grillades savoureuses.
« Voilà qui fera plaisir à l'ami Samuel, dit
le chasseur.
--Savez-vous à quoi je pense, monsieur Dick ?
--Mais à ce que tu fais, sans doute, à tes beefsteaks.
--Pas le moins du monde. Je pense à la figure que nous ferions
si nous ne retrouvions plus l'aérostat.
--Bon ! quelle idée ! tu veux que le docteur nous abandonne
?
--Non; mais si son ancre venait à se détacher ?
--Impossible. D'ailleurs Samuel ne serait pas embarrassé
de redescendre avec son ballon; il le manœuvre assez proprement.
--Mais si le vent l'emportait, s'il ne pouvait revenir vers nous
--Voyons, Joe, trêve à tes suppositions; elles n'ont
rien de plaisant.
--Ah ! Monsieur, tout ce qui arrive en ce monde est naturel ; or,
tout peut arriver, donc il faut tout prévoir... »
En ce moment un coup de fusil retentit dans l'air.
« Hein ! fit Joe.
--Ma carabine ! je reconnais sa détonation.
--Un signal !
--Un danger pour nous !
--Pour lui peut-être, répliqua Joe.
--En route ! »
Les chasseurs avaient rapidement ramassé le produit de leur
chasse, et ils reprirent le « chemin » en se guidant sur des
brisées que Kennedy avait faites. L'épaisseur du fourré
les empêchait d'apercevoir le Victoria, dont ils ne pouvaient être
bien éloignés.
Un second coup de feu se fit entendre.
« Cela presse, fit Joe.
--Bon ! encore une autre détonation.
--Cela m'a l'air d'une défense personnelle.
--Hâtons-nous. »
Et ils coururent à toutes jambes. Arrivés à
la lisière du bois, ils virent tout d'abord le Victoria à
sa place, et le docteur dans la nacelle.
« Qu'y a-t-il donc ! demanda Kennedy.
--Grand Dieu ! s'écria Joe.
--Que vois tu ?
--Là-bas, une troupe de nègres qui assiègent
le ballon ! »
En effet, à deux milles de là, une trentaine d'individus
se pressaient en gesticulant, en hurlant, en gambadant au pied du sycomore.
Quelques-uns, grimpés dans l'arbre, s'avançaient jusque sur
les branches les plus élevées. Le danger semblait imminent.
« Mon maître est perdu, s'écria Joe.
--Allons, Joe, du sang-froid et du coup d'œil. Nous tenons la vie
de quatre de ces moricauds dans nos mains. En ayant ! »
Ils avaient franchi un mille avec une extrême rapidité,
quand un nouveau coup de fusil partit de la nacelle; il atteignit un grand
diable qui se hissait par la corde de l'ancre. Un corps sans vie tomba
de branches en branches, et resta suspendu à une vingtaine de pieds
du sol, ses deux bras et ses deux jambes se balançant dans l'air.
« Hein ! fit Joe en s'arrêtant, par où diable
se tient-il donc, cet animal ?
Peu importe, répondit Kennedy, courons ! courons !
--Ah ! monsieur Kennedy, s'écria Joe, en éclatant
de rire: par sa queue ! c'est par sa queue ! Un singe ! ce ne sont que
des singes.
--Ça vaut encore mieux que des hommes, » répliqua
Kennedy en se précipitant au milieu de la bande hurlante.
C'était une troupe de cynocéphales assez redoutables,
féroces et brutaux, horribles à voir avec leurs museaux de
chien. Cependant quelques coups de fusil en eurent facilement raison, et
cette horde grimaçante s'échappa, laissant plusieurs des
siens à terre.
En un instant, Kennedy s'accrochait à l'échelle; Joe
se hissait dans les sycomores et détachait l'ancre; la nacelle s'abaissait
jusqu'à lui, et il y rentrait sans difficulté. Quelques minutes
après, le Victoria s'élevait dans l'air et se dirigeait vers
l'est sous l'impulsion d'un vent modéré.
« En voilà un assaut ! dit Joe.
--Nous t’avions cru assiégé par des indigènes.
--Ce n'étaient que des singes, heureusement ! répondit
le docteur
--De loin, la différence n'est pas grande, mon cher Samuel.
--Ni même de près, répliqua Joe.
--Quoi qu'il en soit, reprit Fergusson, cette attaqué de
singes pouvait avoir les plus graves conséquences. Si l'ancre avait
perdu prise sous leurs secousses réitérées, qui sait
où le vent m'eût entraîné !
--Que vous disais-je, monsieur Kennedy !
--Tu avais raison, Joe; mais, tout en ayant raison, à ce
moment-là tu préparais des beefsteaks d'antilope, dont la
vue me mettait déjà en appétit.
--Je le crois bien, répondit le docteur, la chair d'antilope
est exquise.
--Vous pouvez en juger, Monsieur, la table est servie.
--Sur ma foi, dit le chasseur, ces tranches de venaison ont un fumet
sauvage qui n'est point à dédaigner.
--Bon! je vivrais d'antilope jusqu'à la fin de mes jours
répondit Joe la bouche pleine, surtout avec un verre de grog pour
en faciliter la digestion »
Joe prépara le breuvage en question, qui fut dégusté
avec recueillement.
« Jusqu'ici cela va assez bien, dit-il.
--Très bien, riposta Kennedy.
--Voyons, monsieur Dick, regrettez-vous de nous avoir accompagnés
?
--J'aurais voulu voir qu'on m'en eût empêché
! » répondit le chasseur avec un air résolu.
Il était alors quatre heures du soir; le Victoria rencontra
un courant plus rapide; le sol montait insensiblement, et bientôt
la colonne barométrique indiqua une hauteur de l,500 pieds au-dessus
du niveau de la mer.
Le docteur fut alors obligé de soutenir son aérostat
par une dilatation de gaz assez forte, et le chalumeau fonctionnait sans
cesse.
Vers sept heures, le Victoria planait sur le bassin de Kanyemé
; le docteur reconnut aussitôt ce vaste défrichement de dix
milles d'étendue, avec ses villages perdus au milieu des baobabs
et des calebassiers. Là est la résidence de l'un des sultans
du pays de l'Ugogo, où la civilisation est peut-être moins
arriérée, on y vend plus rarement les membres de sa famille;
mais, bêtes et gens, tous vivent ensemble dans des huttes rondes
sans charpente, et qui ressemblent à des meules de foin.
Après Kanyemé, le terrain devint aride et rocailleux;
mais, au bout d'une heure, dans une dépression fertile, la végétation
reprit toute sa vigueur, à quelque distance du Mdaburu. Le vent
tombait avec le jour, et l'atmosphère semblait s'endormir. Le docteur
chercha vainement un courant à différentes hauteurs en voyant
ce calme de la nature, il résolut de passer la nuit dans les airs,
et pour plus de sûreté, il s'éleva de 1,000 pieds environ.
Le Victoria demeurait immobile. La nuit magnifiquement étoilée
se fit en silence.
Dick et Joe s'étendirent sur leur couche paisible, et s'endormirent
d'un profond sommeil pendant le quart du docteur; à minuit, celui-ci
fut remplacé par l'Écossais.
« S'il survenait le moindre incident, réveille-moi,
lui dit-il ; et surtout ne perds pas le baromètre des yeux. C’est
notre boussole, à nous autres ! »
La nuit fut froide, il y eut jusqu'à 27° degrés [14°
centigrades] de différence entre sa température et celle
du jour. Avec les ténèbres avait éclaté le
concert nocturne les animaux, que la soif et la faim chassent de leurs
repaires; les grenouilles firent retentir leur voix de soprano, doublée
du glapissement des chacals, pendant que la basse imposante des lions soutenait
les accords de cet orchestre vivant.
En reprenant son poste le matin, le docteur Fergusson consulta sa boussole,
et s'aperçut que la direction du vent avait changé pendant
la nuit. Le Victoria dérivait dans le nord-est d'une trentaine de
milles depuis deux heures environ; il passait au-dessus du Mabunguru, pays
pierreux, parsemé de blocs de syénite d'un beau poli, et
tout bosselé de roches en dos d'âne; des masses coniques,
semblables aux rochers de Karnak, hérissaient le sol comme autant
de dolmens druidiques; de nombreux ossements de buffles et d'éléphants
blanchissaient ça et 1à ; il y avait peu d'arbres, sinon
dans l'est, des bois profonds, sous lesquels se cachaient quelques villages.
Vers sept heures, une roche ronde, de près de deux milles d'étendue,
apparut comme une immense carapace.
« Nous sommes en bon chemin, dit le docteur Fergusson. Voilà
Jihoue-la-Mkoa, où nous allons faire halte pendant quelques instants.
Je vais renouveler la provision d'eau nécessaire à l'alimentation
de mon chalumeau, essayons de nous accrocher quelque part.
--Il y a peu d'arbres, répondit le chasseur.
--Essayons cependant; Joe, jette les ancres. »
Le ballon, perdant peu à peu de sa force ascensionnelle, s'approcha
de terre; les ancres coururent; la patte de l'une d'elles s'engagea dans
une fissure de rocher, et le Victoria demeura immobile.
Il ne faut pas croire que le docteur pût éteindre complètement
son chalumeau pendant ses haltes. L'équilibre du ballon avait été
calculé au niveau de la mer; or le pays allait toujours en montant,
et se trouvant élevé de 600 à 700 pieds, le ballon
aurait eu une tendance à descendre plus bas que le sol lui-même;
il fallait donc le soutenir par une certaine dilatation du gaz. Dans le.
cas seulement où, en l'absence de tout vent, le docteur eût
laissé la nacelle reposer sur terre, l'aérostat, alors délesté
d'un poids considérable, se serait maintenu sans le secours du chalumeau.
Les cartes indiquaient de vastes mares sur le versant occidental de
Jihoue-la-Mkoa Joe s'y rendit seul avec un baril, qui pouvait contenir
une dizaine de gallons; il trouva sans peine l'endroit indiqué,
non loin d'un petit village désert, fit sa provision d'eau, et revint
en moins de trois quarts d'heure; il n'avait rien vu de particulier, si
ce n'est d'immenses trappes à éléphant; il faillit
même choir dans l'une d'elles, où gisait une carcasse à
demi-rongée.
Il rapporta de son excursion une sorte de nèfles, que des singes
mangeaient avidement. Le docteur reconnut le fruit du « mbenbu,»
arbre très abondant sur la partie occidentale de Jihoue-la-Mkoa.
Fergusson attendait Joe avec une certaine impatience, car un séjour
même rapide sur cette terre inhospitalière lui inspirait toujours
des craintes.
L’eau fut embarquée sans difficulté, car la nacelle descendit
presque au niveau du sol; Joe put arracher l'ancre, et remonta lestement
auprès de son maître. Aussitôt celui-ci raviva sa flamme,
et le Victoria reprit la route des airs.
Il se trouvait alors à une centaine de milles de Kazeh, important
établissement de l'intérieur de l'Afrique, où, grâce
à un courant de sud-est, les voyageurs pouvaient espérer
de parvenir pendant cette journée; ils marchaient avec une vitesse
de 14 milles à l'heure; la conduite de l'aérostat devint
alors assez difficile; on ne pouvait s’élever trop haut sans dilater
beaucoup le gaz, car le pays se trouvait déjà à une
hauteur moyenne de 3,000 pieds. Or, autant que possible, le docteur préférait
ne pas forcer sa dilatation; il suivit donc fort adroitement les sinuosités
d'une pente assez roide, et rasa de près les villages de Thembo
et de Tura-Wels. Ce dernier fait partie de l'Unyamwezy, magnifique contrée
où les arbres atteignent les plus grandes dimensions, entre autres
les cactus, qui deviennent gigantesques.
Vers deux heures, par un temps magnifique, sous un soleil de feu qui
dévorait le moindre courant d'air, le Victoria planait au-dessus
de la ville de Kazeh, située à 330 milles de la côte.
« Nous sommes partis de Zauzibar à neuf heures du matin,
dit le docteur Fergusson en consultant ses notes, et après deux
jours de traversée nous avons parcouru par nos déviations
près de 500 milles géographiques [Près de deux cents
lieues]. Les capitaines Burton et Speke mirent quatre mois et demi à
faire le même chemin !
CHAPITRE XV
Kazeh.--Le marché bruyant.--Apparition du Victoria.--Les Wanganga.--Les
fils de la Lune.--Promenade du docteur.--Population.--Le tembé royal.--Les
femmes du sultan.--Une ivresse royale.--Joe adoré.--Comment on danse
dans la Lune.--Revirement.—Deux lunes au firmament.--Instabilité
des grandeurs divine.
Kazeh, point important de l'Afrique centrale, n'est point une ville
; à vrai dire, il n'y a pas de ville à l'intérieur.
Kazeh n'est qu'un ensemble de six vastes excavations. Là sont renfermées
des cases, des huttes à esclaves, avec de petites cours et de petits
jardins, soigneusement cultivés; oignons, patates, aubergines, citrouilles
et champignons d'une saveur parfaite y poussent à ravir.
L'Unyamwezy est la terre de la Lune par excellence, le parc fertile
et splendide de l'Afrique ; au centre se trouve le district de l'Unyanembé,
une contrée délicieuse, où vivent paresseusement quelques
familles d'Omani, qui sont des Arabes d'origine très pure.
Ils ont longtemps fait le commerce à l'intérieur de l'Afrique
et dans l'Arabie; ils ont trafiqué de gommes, d'ivoire, d'indienne,
d'esclaves; leurs caravanes sillonnaient ces régions équatoriales;
elles vont encore chercher à la côté les objets de
luxe et de plaisir pour ces marchands enrichis, et ceux-ci, au milieu de
femmes et de serviteurs, mènent dans cette contrée charmante
l'existence la moins agitée et la plus horizontale, toujours étendus,
riant, fumant ou dormant.
Autour de ces excavations, de nombreuses cases d'indigènes,
de vastes emplacements pour les marchés, des champs de cannabis
et de datura, de beaux arbres et de frais ombrages, voilà Kazeh.
Là est le rendez-vous général des caravanes: celles
du Sud avec leurs esclaves et leurs chargements d'ivoire; celles de l'Ouest,
qui exportent le coton et les verroteries aux tribus des Grands Lacs.
Aussi, dans les marchés, règne-t-il une agitation perpétuelle,
un brouhaha sans nom, composé du cri des porteurs métis,
du son des tambours et des cornets, des hennissements des mules, du braiement
des ânes, du chant des femmes, piaillement des enfants, et des coups
de rotin du Jemadar [Chef de la caravane] , qui bat là mesure dans
cette symphonie pastorale.
Là s’étalent sans ordre, et même avec un désordre
charmant, les étoffes voyantes, les rassades, les ivoires, les dents
de rhinocéros, les dents de requins, le miel, le tabac, le coton;
là se pratiquent les marchés les plus étranges, où
chaque objet n'a de valeur que par les désirs qu'il excite.
Tout d'un coup, cette agitation, ce mouvement, ce bruit tomba subitement.
Le Victoria venait d'apparaître dans les airs; il planait majestueusement
et descendait peu à peu, sans s'écarter de la verticale.
Hommes, femmes, enfants, esclaves, marchands, Arabes et nègres,
tout disparut et se glissa dans les « tembés » et sous
les huttes.
« Mon cher Samuel, dit Kennedy, si nous continuons à
produire de pareils effets, nous aurons de la peine à établir
des relations commerciales avec ces gens-là.
--Il y aurait cependant, dit Joe, une opération commerciale
d'une grande simplicité à faire. Ce serait de descendre tranquillement
et d'emporter les marchandises les plus précieuses, sans nous préoccuper
des marchands. On s'enrichirait.
--Bon ! répliqua le docteur, ces indigènes ont eu
peur au premier moment. Mais ils ne tarderont pas à revenir par
superstition ou par curiosité.
--Vous croyez, mon maître ?
--Nous verrons bien ; mais il sera prudent de ne point trop les
approcher, le Victoria n'est pas un ballon blindé ni cuirassé;
il n'est donc à l'abri ni d'une balle, ni d'une flèche.
--Comptes-tu donc, mon cher Samuel, entrer en pourparlers avec ces
Africains ?
--Si cela se peut, pourquoi pas ? répondit le docteur ; il
doit se trouver à Kazeh des marchands arabes plus instruits, moins
sauvages. Je me rappelle que MM. Burton et Speke n'eurent qu'à se
louer de l'hospitalité des habitants de la ville. Ainsi, nous pouvons
tenter l'aventure.
Le Victoria, s'étant insensiblement rapproché de terre,
accrocha l'une de ses ancres au sommet d'un arbre près de la place
du marché. Toute la population reparaissait en ce moment hors de
ses trous ; les têtes sortaient avec circonspection. Plusieurs «
Waganga, » reconnaissables à leurs insignes de coquillages
coniques, s'avancèrent hardiment ; c'étaient les sorciers
de l'endroit. Ils portaient à leur ceinture de petites gourdes noires
enduites de graisse, et divers objets de magie, d'une malpropreté
d'ailleurs toute doctorale.
Peu à peu, la foule se fit à leurs côtés,
les femmes et les enfants les entourèrent, les tambours rivalisèrent
de fracas, les mains se choquèrent et furent tendues vers le ciel.
C'est leur manière de supplier, dit le docteur Fergusson
si je ne me trompe, nous allons être appelés à jouer
un grand rôle.
--Eh bien ! Monsieur, jouez-le.
--Toi-même, mon brave Joe, tu vas peut-être devenir
un dieu.
--Eh ! Monsieur, cela ne m'inquiète guère, et l'encens
ne me déplait pas. »
En ce moment, un des sorciers, un « Myanga » fit un geste,
et toute cette clameur s'éteignit dans un profond silence. Il adressa
quelques paroles aux voyageurs, mais dans une langue inconnue.
Le docteur Fergusson, n'ayant pas compris, lança à tout
hasard quelques mots d'arabe, et il lui fut immédiatement répondu
dans cette langue.
L'orateur se livra à une abondante harangue, très fleurie,
très écoutée; le docteur ne tarda pas à reconnaître
que le Victoria était tout bonnement pris pour la Lune en personne,
et que cette aimable déesse avait daigné s'approcher de la
ville avec ses trois Fils, honneur qui ne serait jamais oublié dans
cette terre aimée du Soleil.Le docteur répondit avec une
grande dignité que la Lune faisait tous les mille ans sa tournée
départementale, éprouvant le besoin de se montrer de plus
près à ses adorateurs; il les priait donc de ne pas se gêner
et d'abuser de sa divine présence pour faire connaître leurs
besoins et leurs vœux.
Le sorcier répondit à son tour que le sultan, le «
Mwani, » malade depuis de 1ongues années, réclamait
les secours du ciel, et il invitait les fils de la Lune à se rendre
auprès de lui.
Le docteur fit part de l'invitation à ses compagnons.
« Et tu vas te rendre auprès de ce roi nègre
dit le chasseur.
--Sans doute. Ces gens-là me paraissent bien disposés;
l'atmosphère est calme; il n'y a pas un souffle de vent ! Nous n'avons
rien à craindre pour le Victoria.
--Mais que feras-tu ?
Sois tranquille, mon cher Dick; avec un peu de médecine je
m’en tirerai. »
Puis, s'adressant à la foule :
« La Lune, prenant en pitié le souverain cher aux enfants
de 1'Unyamwezy, nous a confié le soin de sa guérison. Qu'il
se prépare à nous recevoir ! »
Les clameurs, les chants, les démonstrations redoublèrent,
et toute cette vaste fourmilière de têtes noires se remit
en mouvement.
Maintenant, mes amis, dit le docteur Fergusson, il faut tout prévoir
nous pouvons, à un moment donné, être forcés
de repartir rapidement. Dick restera donc dans la nacelle, et, au moyen
du chalumeau, il main-tiendra une force ascensionnelle suffisante. L'ancre
est solidement assujettie; il n'y a rien à craindre. Je vais descendre
à terre. Joe m'accompagnera; seulement il restera au pied de l'échelle.
--Comment ! tu iras seul chez ce moricaud ? dit Kennedy.
--Comment ! monsieur Samuel, s'écria Joe, vous ne voulez
pas que je vous suive jusqu'au bout !
--Non; j'irai seul; ces braves gens se figurent que leur grande
déesse la Lune est venue leur rendre visite, je suis protégé
par la superstition; ainsi, n'ayez aucune crainte, et restez chacun au
poste que je vous assigne.
--Puisque tu le veux, répondit le chasseur.
--Veille à la dilatation du gaz.
--C'est convenu. »
Les cris des indigènes redoublaient; ils réclamaient
énergiquement 1'intervention céleste.
« Voilà ! voilà ! fit Joe. Je les trouve un
peu impérieux envers leur bonne Lune et ses divins Fils. »
Le docteur, muni de sa pharmacie de voyage, descendit à terre,
précédé de Joe. Celui-ci grave et digne comme il convenait,
s'assit au pied de l'échelle, les jambes croisées sous lui
à la façon arabe, et une partie de la foule l'entoura d'un
cercle respectueux.
Pendant ce temps, le docteur Fergusson, conduit au son des instruments,
escorté par des pyrrhiques religieuses, s'avança lentement
vers le « tembé royal, » situé assez loin hors
de la ville; il était environ trois heures, et le soleil resplendissait;
il ne pouvait faire moins pour la circonstance
Le docteur marchait avec dignité; les « Waganga »
l'entouraient et contenaient la foule. Fergusson fut bientôt rejoint
par le fils naturel du sultan, jeune garçon assez bien tourné,
qui, suivant la coutume du pays, était le seul héritier des
biens paternels, à 1'exclusion des enfants légitimes; il
se prosterna devant le Fils de la Lune; celui-ci le releva d'un geste gracieux.
Trois quarts d'heure après, par des sentiers ombreux, au milieu
de tout le luxe d'une végétation tropicale, cette procession
enthousiasmée arriva au palais du sultan, sorte d'édifice
carré, appelé Ititénya, et situé au versant
d'une colline. Une espèce de verandah, formée par le toit
de chaume, régnait à l'extérieur, appuyée sur
des poteaux de bois qui avaient la prétention d'être sculptés.
De longues lignes d'argile rougeâtre ornaient les murs, cherchant
à reproduire des figures d'hommes et de serpents, ceux-ci naturellement
mieux réussis que ceux-là. La toiture de cette habitation
ne reposait pas immédiatement sur les murailles, et l'air pouvait
y circuler librement; d'ailleurs, pas de fenêtres, et à peine
une porte.
Le docteur Fergusson fut reçu avec de grands honneurs par les
gardes et les favoris, des hommes de belle race, des Wanyamwezi, type pur
des populations de l'Afrique centrale, forts et robustes, bien faits et
bien portants. Leurs cheveux divisés en un grand nombre de petites
tresses retombaient sur leurs épaules; au moyen d’incisions noire.
ou bleues, ils zébraient leurs joues depuis les tempes jusqu'à
la bouche. Leurs oreilles, affreusement distendues, supportaient des disques
en bois et des plaques de gomme copal; ils étaient vêtus de
toiles brillamment peintes; les soldats, armés de la sagaie, de
l'arc, de la flèche barbelée et empoisonnée du suc
de l'euphorbe, du coutelas, du « sime », long sabre à
dents de scie, et de petites haches d'armes.
Le docteur pénétra dans le palais. Là, en dépit
de la maladie du sultan, le vacarme déjà terrible redoubla
à son arrivée. Il remarqua au linteau de la porte des queues
de lièvre, des crinières de zèbre, suspendues en manière
de talisman. Il fut reçu par la troupe des femmes de Sa Majesté,
aux accords harmonieux de « l’upatu », de cymbale faite avec
le fond d'un pot de cuivre, et; au fracas du « kilindo », tambour
de cinq pieds de haut creusé dans un tronc d'arbre, et contre lequel
deux virtuoses s'escrimaient à coups de poing.
La plupart de ces femmes paraissaient fort jolies, et fumaient en riant
le tabac et le thang dans de grandes pipes noires; elles semblaient bien
faites sous leur longue robe drapée avec grâce, et portaient
le « kilt » en fibres de calebasse, fixé autour de leur
ceinture.
Six d'entre elles n'étaient pas les moins gaies de la bande,
quoique placées à l'écart et réservées
à un cruel supplice. A la mort du sultan, elles devaient être
enterrées vivantes auprès de lui, pour le distraire pendant
l'éternelle solitude.
Le docteur Fergusson, après avoir embrassé tout cet ensemble
d'un coup d'œil, s'avança jusqu'au lit de bois du souverain. Il
vit là un homme d’une quarantaine d'années, parfaitement
abruti par les orgies de toutes sortes et dont il n'y avait rien à
faire. Cette maladie, qui se prolongeait depuis des années, n'était
qu'une ivresse perpétuelle. Ce royal ivrogne avait à peu
près perdu connaissance, et tout l'ammoniaque du monde ne l’aurait
pas remis sur pied.
Les favoris et les femmes, fléchissant le genou, se courbaient
pendant cette visite solennelle. Au moyen de quelques gouttes d'un violent
cordial, le docteur ranima un instant ce corps abruti; le sultan fit un
mouvement, et, pour un cadavre qui ne donnait plus signe d'existence depuis
quelques heures, ce symptôme fut accueilli par un redoublement de
cris en l'honneur du médecin.
Celui-ci, qui en avait assez, écarta par un mouvement rapide
ses adorateurs trop démonstratifs et sortit du palais. Il se dirigea
vers le Victoria. Il était six heures du soir.
Joe, pendant son absence, attendait tranquillement au bas de l'échelle;
la foule lui rendait les plus grands devoirs. En véritable Fils
de la Lune, il se laissait faire. Pour une divinité, il avait l'air
d'un assez brave homme, pas fier, familier même avec les jeunes Africaines,
qui ne se lassaient pas de le contempler. Il leur tenait d'ailleurs d'aimables
discours.
« Adorez, Mesdemoiselles, adorez, leur disait-il ; je suis
un bon diable, quoique fils de déesse ! »
On lui présenta les dons propitiatoires, ordinairement déposés
dans les « mzimu » ou huttes-fétiches. Cela consistait
en épis d'orge et en « pombé. » Joe se crut obligé
de goûter à cette espèce de bière forte; mais
son palais, quoique fait au gin et au wiskey, ne put en supporter la violence.
Il fit une affreuse grimace, que l'assistance prit pour un sourire aimable.
Et puis les jeunes filles, confondant leurs voix dans une mélopée
traînante, exécutèrent une danse grave autour de lui.
« Ah ! vous dansez, dit-il, eh bien ! je ne serai pas en reste
avec vous, et je vais vous montrer une danse de mon pays »
Et il entama une gigue étourdissante, se contournant, se détirant,
se déjetant, dansant des pieds, dansant des genoux, dansant des
mains, se développant en contorsions extravagantes, en poses incroyables,
en grimaces impossibles, donnant ainsi à ces populations une étrange
idée de la manière dont les dieux dansent dans la Lune.
Or, tous ces Africains, imitateurs comme des singes, eurent bientôt
fait de reproduire ses manières, ses gambades, ses trémoussements;
ils ne perdaient pas un geste, ils n'oubliaient pas une attitude; ce fut
alors un tohubohu, un remuement, une agitation dont il est difficile de
donner une idée, même faible. Au plus beau de la fête,
Joe aperçut le docteur.
Celui-ci revenait en toute hâte, au milieu d'une foule hurlante
et désordonnée. Les sorciers et les chefs semblaient fort
animés On entourait le docteur; on le pressait, on le menaçait.
Étrange revirement ! Que s'était-il passé ? Le
sultan avait-il maladroitement succombé entre les mains de son médecin
céleste ?
Kennedy, de son poste, vit le danger sans en comprendre la cause. Le
ballon, fortement sollicité par la dilatation du gaz, tendait sa
corde de retenue, impatient de s'élever dans les airs.
Le docteur parvint au pied de l'échelle. Une crainte superstitieuse
retenait encore la foule et l'empêchait de se porter à des
violences contre sa personne; il gravit rapidement les échelons,
et Joe le suivit avec agilité.
« Pas un instant à perdre, lui dit son maître.
Ne cherche pas à décrocher l'ancre ! Nous couperons la corde
! Suis-moi !
--Mais qu'y a-t-il donc ? demanda Joe en escaladant la nacelle.
--Qu'est-il arrivé ? fit Kennedy, sa carabine à la
main.
--Regardez, répondit le docteur en montrant l'horizon.
--Eh bien ! demanda le chasseur.
--Eh bien ! la lune ! »
La lune, en effet, se levait rouge et splendide, un globe de feu sur
un fond d'azur. C'était bien elle ! Elle et le Victoria!
Ou il y avait deux lunes, ou les étrangers n'étaient
que des imposteurs, des intrigants, des faux dieux !
Telles avaient été les réflexions naturelles de
la foule. De là le revirement.
Joe ne put retenir un immense éclat de rire. La population de
Kazeh, comprenant que sa proie lui échappait, poussa des hurlements
prolongés; des arcs, des mousquets furent dirigés vers le
ballon.
Mais un des sorciers fit un signe. Les armes s'abaissèrent;
il grimpa dans l’arbre, avec l'intention de saisir la corde de l'ancre,
et d'amener la machine à terre.
Joe s'élança une hachette à la main.
« Faut-il couper ? dit-il.
--Attends, répondit le docteur.
--Mais ce nègre !...
--Nous pourrons peut-être sauver notre ancre, et j'y tiens
Il sera toujours temps de couper. »
Le sorcier, arrivé dans l'arbre, fit si bien qu'en rompant les
branches il parvint à décrocher l'ancre; celle-ci, violemment
attirée par l'aérostat, attrapa le sorcier entre les jambes,
et celui-ci, à cheval sur cet hippogriffe inattendu, partit pour
les régions de l'air.
La stupeur de la foule fut immense de voir l'un de ses Waganga s'élancer
dans l'espace.
« Hurrah ! s'écria Joe pendant que le Victoria, grâce
à sa puissance ascensionnelle, montait avec une grande rapidité.
--Il se tient bien, dit Kennedy; un petit voyage ne lui fera pas
de mal.
--Est-ce que nous allons lâcher ce nègre tout d'un
coup ? demanda Joe.
--Fi donc ! répliqua le docteur ! nous le replacerons tranquillement
à terre, et je crois qu'après une telle aventure, son pouvoir
de magicien s'accroîtra singulièrement dans l'esprit de ses
contemporains.
--Ils sont capables d'en faire un dieu, » s'écria Joe.
Le Victoria était parvenu à une hauteur de mille pieds
environ. Le nègre se cramponnait à la corde avec une énergie
terrible. Il se taisait, ses yeux demeuraient fixes. Sa terreur se mêlait
d'étonnement. Un léger vent d'ouest poussait le ballon au-delà
de la ville.
Une demi-heure plus tard, le docteur, voyant le pays désert,
modéra la flamme du chalumeau, et se rapprocha de terre. A vingt
pieds du sol, le nègre prit rapidement son parti; il s'élança,
tomba sur les jambes, et se mit à fuir vers Kazeh, tandis que, subitement
délesté, le Victoria remontait dans les airs.
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