|
5
Semaines en Ballon
VOYAGE DE DÉCOUVERTES
EN AFRIQUE PAR 3 ANGLAIS
JULES VERNE
|
Suite de la page 1
|
|
CHAPITRE XVI
Symptômes d'orage.--Le pays de la Lune.--L'avenir du continent
africain.--La machine de la dernière heure.--Vue du pays au soleil
couchant --Flore et
Faune.--L'orage.--La zone de feu.--Le ciel étoilé. |
" Voilà ce que c'est, dit Joe, de faire les Fils de la Lune sans
sa permission ! Ce satellite a failli nous jouer là un vilain tour
! Est-ce que, par hasard, mon maître, vous auriez compromis sa réputation
par votre médecine --Au fait, dit le chasseur, qu'était ce
sultan de Kazzeb ? --Un vieil ivrogne à demi-mort, répondit
le docteur et dont la perte ne se fera pas trop vivement sentir. Mais la
morale de ceci, c'est que les honneurs sont éphémères,
et il ne faut pas trop y prendre goût. --Tant pis, répliqua
Joe. Cela m'allait ! Être adoré ! faire le dieu à sa
fantaisie ! Mais que voulez-vous ! la Lune s'est montrée, et toute
rouge, ce qui prouve bien qu'elle était fâchée ! "
Pendant ces discours et autres, dans lesquels Joe examina l'astre des nuits
à un point de vue entièrement nouveau le ciel se chargeait
de gros nuages vers le nord, de ces nuages sinistres et pesants. Un vent
assez vif, ramassé à trois cents pieds du sol, poussait le
Victoria vers le nord-nord-est. Au-dessus de lui, la voûte azurée
était pure, mais on la sentait lourde Les voyageurs se trouvèrent,
vers huit heures du soir, par 32° 40' de longitude et 4° 17' de
latitude; les courants atmosphériques, sous l'influence d'un orage
prochain, les poussaient avec une vitesse de trente cinq milles à
l'heure. Sous leurs pieds passaient rapidement les plaines ondulées
et fertiles de Mtuto Le spectacle en était admirable, et fut admiré.
" Nous sommes en plein pays de la Lune, dit le docteur Fergusson, car il
a conservé ce nom que lui donna l'antiquité, sans doute parce
que la lune y fut adorée de tout temps. C'est vraiment une contrée
magnifique, et l'on rencontrerait difficilement une végétation
plus belle.
--Si on la trouvait autour de Londres, ce ne serait pas naturel, répondit
Joe ; mais ce serait fort agréable ! Pourquoi ces belles choses-là
sont-elle réservées à des pays aussi barbares ?
--Et sait-on, répliqua le docteur, si quelque jour cette contrée
ne deviendra pas le centre de la civilisation ? Les peuples de l'avenir
s'y porteront peut-être, quand les régions de l'Europe se
seront épuisées à nourrir leurs habitants.
--Tu crois cela ? fit Kennedy.
--Sans doute, mon cher Dick. Vois la marche des événements;
considère les migrations successives des peuples, et tu arriveras
à la même conclusion que moi. L'Asie est la première
nourrice du monde, n'est-il pas vrai ? Pendant quatre mille ans peut-être,
elle travaille, elle est fécondée, elle produit, et puis
quand les pierres ont poussé là où poussaient les
moissons dorées d'Homère, ses enfants abandonnent son sein
épuisé et flétri. Tu les vois alors se jeter sur l'Europe,
jeune et puissante, qui les nourrit depuis deux mille ans. Mais déjà
sa fertilité se perd ; ses facultés productrices diminuent
chaque jour ; ces maladies nouvelles dont sont frappés chaque année
les produits de la terre, ces fausses récoltes, ces insuffisantes
ressources, tout cela est le signe certain d'une vitalité qui s'altère,
d'un épuisement prochain.
Aussi voyons-nous déjà les peuples se précipiter
aux nourrissantes mamelles de l'Amérique, comme à une source
non pas inépuisable, mais encore inépuisée. A son
tour, ce nouveau continent se fera vieux, ses forêts vierges tomberont
sous la hache de l'industrie; son sol s'affaiblira pour avoir trop produit
ce qu'on lui aura trop demandé; là où deux moissons
s'épanouissaient chaque année, à peine une sortira-t-elle
de ces terrains à bout de forces. Alors l'Afrique offrira aux races
nouvelles les trésors accumulés depuis des siècles
dans son sein. Ces climats fatals aux étrangers s'épureront
par les assolements et les drainages ; ces eaux éparses se réuniront
dans un lit commun pour former une artère navigable. Et ce pays
sur lequel nous planons, plus fertile, plus riche, plus vital que les autres,
deviendra quelque grand royaume, où se produiront des découvertes
plus étonnantes encore que la vapeur et l'électricité.
--Ah ! Monsieur, dit Joe, je voudrais bien voir cela.
--Tu t'es levé trop matin, mon garçon.
--D'ailleurs, dit Kennedy, cela sera peut-être une fort ennuyeuse
époque que celle où l'industrie absorbera tout à son
profit ! A force d'inventer des machines, les hommes se feront dévorer
par elles ! Je me suistoujours figuré que le dernier jour du monde
sera celui où quelque im-mense chaudière chauffée
à trois milliards d'atmosphères fera sauter notre globe !
--Et j'ajoute, dit Joe, que les Américains n'auront pas été
les derniers à travailler à la machine !
--En effet, répondit le docteur, ce sont de grands chaudronniers
! Mais, sans nous laisser emporter à de semblables discussions,
contentons-nous d'admirer cette terre de la Lune, puisqu'il nous est donné
de la voir. »
Le soleil, glissant ses derniers rayons sous la masse des nuages amoncelés,
ornait d'une crête d'or les moindres accidents du sol: arbres gigantesques,
herbes arborescentes, mousses à ras de terre, tout avait sa part
de cette effluve lumineuse; le terrain, légèrement ondulé,
ressautait ça et là en petites collines coniques ; pas de
montagnes à l'horizon; d'immenses palissades broussaillées,
des haies impénétrables, des jungles épineux séparaient
les clairières où s'étalaient de nombreux villages
; les euphorbes gigantesques les entouraient de fortifications naturelles,
en s'entremêlant aux branches coralliformes des arbustes.
Bientôt le Malagazari, principal affluent du lac Tanganayika,
se mit à serpenter sous les massifs de verdure ; il donnait asile
à ces nombreux cours d'eau, nés de torrents gonflés
à l'époque des crues, ou d'étangs creusés dans
la couche argileuse du sol. Pour observateurs élevés, c'était
un réseau de cascades jeté sur toute la face occidentale
du pays.
Des bestiaux à grosses bosses pâturaient dans les prairie
grasses et disparaissaient sous les grandes herbes; les forêts, aux
essences magnifiques, s'offraient aux yeux comme de vastes bouquets; mais
dans ces bouquets, lions, léopards, hyènes, tigres, se réfugiaient
pour échapper aux dernières chaleurs du jour. Parfois un
éléphant faisait ondoyer la cime des taillis, et l'on entendait
le craquement des arbres cédant à ses cornes d'ivoire.
« Quel pays de chasse ! s'écria Kennedy enthousiasmé;
une balle 1aucée à tout hasard, en pleine forêt, rencontrerait
un gibier digne d'elle ! Est-ce qu'on ne pourrait pas en essayer un peu
?
--Non pas, mon cher Dick ; voici la nuit, une nuit menaçante,
escortée d'un orage. Or les orages sont terribles dans cette contrée,
où le sol est disposé comme une immense batterie électrique.
--Vous avez raison, Monsieur, dit Joe la chaleur est devenue étouffante,
le vent est complètement qu'il se prépare quelque chose.
--L'atmosphère est surchargée d'électricité,
répondit le docteur; tout être vivant est sensible à
cet état de l'air qui précède la lutte des éléments,
et j'avoue que je n'en fus jamais imprégné à ce point.
--Eh bien ! demanda le chasseur, ne serait-ce pas le cas de descendre
?
--Au contraire, Dick, j'aimerais mieux monter. Je crains seulement
d'être entraîné au delà de ma route pendant ces
croisements de courants atmosphériques .
--Veux-tu donc abandonner la direction que nous suivons depuis la côte.
--Si cela m'est possible, répondit Fergusson, je me porterai
plus directement au nord pendant sept à huit degrés ; j'essayerai
de remonter vers des latitudes présumées des sources du Nil;
peut-être apercevrons-nous quelques traces de l'expédition
du capitaine Speke, ou même la caravane de M. de Heuglin. Si mes
ca]culs sont exacts, nous nous trouvons par 32° 40' de longitude, et
je voudrais monter droit au delà de l'équateur.
--Vois donc ! s'écria Kennedy en interrompant son compagnon,
vois donc ces hippopotames qui se glissent hors des étangs, ces
masses de chair sanguinolente, et ces crocodiles qui aspirent bruyamment
l'air !
--Ils étouffent ! fit Joe. Ah ! quelle manière charmante
de voyager, et comme on méprise toute cette malfaisante vermine
! Monsieur Samuel ! monsieur Kennedy ! voyez donc ces bandes d'animaux
qui marchent en rangs pressés ! Ils sont bien deux cents ; ce sont
des loups.
--Non, Joe, mais des chiens sauvages; une fameuse race, qui ne craint
pas de s'attaquer aux lions. C'est la plus terrible rencontre que puisse
faire un voyageur. Il est immédiatement mis en pièces.
--Bon ! ce ne sera pas Joe qui se chargera de leur mettre une muselière,
répondit l'aimable garçon. Après ca, si c'est leur
naturel, il ne faut pas trop leur en vouloir. » ;
Le silence se faisait peu à peu sous l'influence de l'orage;
il semblait que l'air épaissi devint impropre à transmettre
les sons; l'atmosphère paraissait ouatée et, comme une salle
tendue de tapisseries, perdait toute sonorité. L'oiseau rameur,
la grue couronnée, les geais rouges et bleus, le moqueur, les moucherolles,
disparaissaient dans les grands arbres. La nature entière offrait
les symptômes d'un cataclysme prochain.
A neuf heures du soir, le Victoria demeurait immobile au-dessus de
Mséné, vaste réunion de villages à peine distincts
dans l'ombre; parfois la réverbération d'un rayon égaré
dans l'eau morne indiquait des fossés distribués régulièrement,
et, par une dernière éclaircie, le regard put saisir la forme
calme et sombre des palmiers, des tamarins, des sycomores et des euphorbes
gigantesques.
« J'étouffe ! dit l'Écossais en aspirant à
pleins poumons le plus possible de cet air raréfié; nous
ne bougeons plus ! Descendrons-nous ?
--Mais l'orage ? fit le docteur assez inquiet.
--Si tu crains d'être entraîné par le vent, il me
semble que tu n'as pas d'autre parti à prendre.
--L'orage n'éclatera peut-être cette nuit, reprit Joe;
les nuages sont très haut.
--C'est une raison qui me fait hésiter à les dépasser;
il faudrait monter à une grande élévation, perdre
la terre de vue, et ne savoir pendant toute la nuit si nous avançons
et de quel côté nous avançons.
--Décide-toi, mon cher Samuel, cela presse.
--Il est fâcheux que le vent soit tombé, reprit Joe; il
nous eut entraînés loin de l'orage.
--Cela est regrettable, mes amis, car les nuages sont un danger pour
nous; ils renferment des courants opposés qui peuvent nous enlacer
dans leurs tourbillons, et des éclairs capables de nous incendier.
D'un autre côté, la force, de la rafale peut nous précipiter
à terre, si nous jetons l'ancre au sommet d'un arbre
--Alors que faire ?
--Il faut maintenir le Victoria dans une zone moyenne entre les périls
de la terre et les périls du ciel. Nous avons de l'eau en quantité
suffisante pour le chalumeau, et nos deux cents livres de lest sont intactes.
Au besoin, je m'en servirais.
--Nous allons veiller avec toi, dit le chasseur.
--Non, mes amis; mettez les provisions à l'abri et couchez-vous;
je vous réveillerai si cela est nécessaire.
--Mais, mon maître, ne feriez-vous pas bien de prendre du repos
vous même, puisque rien ne nous menace encore !
--Non, merci, mon garçon je préfère veiller. Nous
sommes immobiles, et si les circonstances ne changent pas, demain nous
nous trouverons exactement à la même place.
--Bonsoir, Monsieur.
--Bonne nuit, si c'est possible. »
Kennedy et Joe s'allongèrent sous leurs couvertures, et le docteur
demeura seul dans l'immensité.Cependant le dôme de nuages
s'abaissait insensiblement, et l'obscurité se faisait profonde.
La voûte noire s'arrondissait autour du g1obe terrestre comme pour
l'écraser.
Tout d'un coup un éclair violent, rapide, incisif, raya l'ombre;
sa déchirure n'était pas refermée qu'un effrayant
éclat de tonnerre ébranlait le profondeurs du ciel.
« Alerte !» s'écria Fergusson.
Les deux dormeurs, réveillés à ce bruit épouvantable,
se tenaient à ses ordres.
« Descendons-nous ? fit Kennedy.
--Non! le ballon n'y résisterait pas. Montons avant que ces
nuages se résolvent en eau et que le vent ne se déchaîne
! »
Et il poussa activement la flamme du chalumeau dans les spirales du
serpentin.
Les orages des tropiques se développent avec une rapidité
comparable à leur violence. Un second éclair déchira
la nue, et fut suivi de vin autres immédiats. Le ciel était
zébré d'étincelles électriques qui grésillaient
sous les larges gouttes de la pluie.
« Nous nous sommes attardés, dit le docteur. Il nous faut
maintenant traverser une zone le feu avec notre ballon rempli d'air inflammable
!
--Mais à terre ! à terre ! reprenait toujours Kennedy.
--Le risque d'être foudroyé serait presque le même,
et nous serions vite déchirés aux branches des arbres !
--Nous montons, monsieur Samuel !
--Plus vite ! plus vite encore. »
Dans cette partie de l'Afrique, pendant les orages équatoriaux,
i1 n'est pas rare de compter de trente-cinq éclairs par minute Le
ciel est littéralement en feu, et les éclats du tonnerre
ne discontinuent pas.
Le vent se déchaînait avec une violence effrayante dans
cette atmosphère embrasée; il tordait les nuages incandescents;
on eut dit le souffle d'un ventilateur immense qui activait tout cet incendie.
Le docteur Fergusson maintenait son chalumeau à pleine chaleur;
le ballon se dilatait et montait ; à genoux, au centre de la nacelle,
Kennedy retenait les rideaux de la tente Le ballon tourbillonnait à
donner le vertige, et les voyageurs subissaient d'inquiétantes oscillations.
Il se faisait de grandes cavités dans l'enveloppe de l'aérostat
; le vent s'y engouffrait avec violence, et le taffetas détonait
sous sa pression. Une sorte de grêle, précédée
d'un bruit tumultueux, sillonnait l'atmosphère et crépitait
sur le Victoria. Celui-ci, cependant, continuait sa marche ascensionnelle;
les éclairs dessinaient des tangentes enflammées à
sa circonférence; il était plein feu.
« A la garde de Dieu! dit le docteur Fergusson; nous sommes entre
ses mains lui seul peut nous sauver. Préparons-nous à tout
événement, même à un incendie; notre chute peut
n'être pas rapide. »
La voix du docteur parvenait à peine à l'oreille de ses
compagnons; mais ils pouvaient voir sa figure calme au milieu du sillonnement
des éclairs; il regardait les phénomènes de phosphorescence
produits par le feu Saint-Elme qui voltigeait sur le filet de l'aérostat.
Celui-ci tournoyait, tourbillonnait, mais il montait toujours; au bout
d'un quart d'heure, il avait dépassé la zone des nuages orageux,
les effluences électriques se développaient au-dessous de
lui, comme une vaste couronne de feux d'artifices suspendus à sa
nacelle.
C'était là l'un des plus beaux spectacles que la nature
put donner à l'homme. En bas, l'orage. En haut le ciel étoilé,
tranquille, muet, impassible, avec la lune projetant ses paisibles rayons
sur ces nuages irrités.
Le docteur Fergusson consulta le baromètre; il donna douze mille
pieds d'élévation. Il était onze heures du soir.
« Grâce au ciel, tout danger est passé, dit-il;
il nous suffit de nous maintenir à cette hauteur.
C'était effrayant ! répondit Kennedy.
--Bon, répliqua Joe, cela jette de la diversité dans
le voyage, et je ne suis pas fâché d'avoir vu un orage d'un
peu haut. C'est un joli spectacle ! »
CHAPITRE XVII
Les montagnes de la Lune.--Un océan de verdure.--On jette l'ancre.--L'éléphant
remorqueur.-- Feu nourri.--Mort du pachyderme.--Le four de campagne.--Repas
sur l'herbe.--Une nuit.
Vers six heures du matin, le lundi, le soleil s'élevait au-dessus
de l'horizon; les nuages se dissipèrent, et un joli vent rafraîchit
ces première lueurs matinales.
La terre, toute parfumée, reparut aux yeux des voyageurs. Le
ballon, tournant sur place au milieu des courants opposés, avait
à peine dérivé ; le docteur, laissant se contracter
le gaz, descendit afin de saisir une direction plus septentrionale. Longtemps
ses recherches furent vaines ; le vent l'entraîna dans l'ouest, jusqu'en
vue des célèbres montagnes de la Lune, qui s'arrondissent
en demi-cercle autour de la pointe du lac Tanganayika ; leur chaîne,
peu accidentée, se détachait sur l'horizon bleuâtre
; on eut dit une fortification naturelle, infranchissable aux explorateur
du centre de l'Afrique; quelques cônes isolés portaient la
trace des neiges éternelles.
Nous voilà, dit le docteur, dans un pays inexploré ;
le capitaine Burton s'est avancé fort avant dans l'ouest; mais il
n'a pu atteindre ces montagnes célèbres; il en a même
nié l'existence, affirmée par Speke son compagnon; il prétend
qu'elles sont nées dans l'imagination de ce dernier; pour nous,
mes amis, il n'y a plus de doute possible
--Est-ce que nous les franchirons ! demanda Kennedy.
--Non pas, s'il plaît à Dieu; j'espère trouver
un vent favorable qui me ramènera à l'équateur ; j'attendrai
même, s'il le faut, et je ferai du Victoria comme d'un navire qui
jette l'ancre par les vents contraires.
Mais les prévisions du docteur ne devaient pas tarder à
se réaliser. Après avoir essayé différentes
hauteurs, le Victoria fila dans le nord-est avec une vitesse moyenne.
« Nous sommes dans la bonne direction, dit-il en consultant sa
boussole, et à peine à deux cents pieds de terre, toutes
circonstances heureuses pour reconnaître ces régions nouvelles
; le capitaine Speke, en allant à la découverte du lac Ukéréoué
remontait plus à l'est, en droite ligne au dessus de Kazeh.
--Irons-nous longtemps de la sorte ? demanda Kennedy
--Peut-être; notre but est de pousser une pointe du côté
des sources du Nil, et nous avons plus de six cents milles à parcourir,
jusqu'à la limite extrême atteinte par les explorateurs venus
du Nord.
--Et nous ne mettrons pied à terre, fit Joe, histoire de se
dégourdir les jambes ?
--Si vraiment ; il faudra d'ailleurs ménager nos vivres, et,
chemin faisant, mon brave Dick, tu nous approvisionneras de viande fraîche.
--Dès que tu le voudras, ami Samuel.
--Nous aurons aussi à renouveler notre réserve d'eau.
Qui sait si nous ne serons pas entraînés vers des contrées
arides. On ne saurait donc prendre trop de précautions. »
A midi, le Victoria se trouvait par 29° l5, de longitude et 3°
15' de latitude. Il dépassait le village d'Uyofu, dernière
limite septentrionale de l'Unyamwezi, par le travers du lac Ukéréoué,
que l'on ne pouvait encore apercevoir.
Les peuplades rapprochées de l'équateur semblent être
un peu plus civilisées, et sont gouvernées par des monarques
absolus, dont le despo-tisme est sans bornes; leur réunion la plus
compacte constitue la province de Karagwah.
Il fut décidé entre les trois voyageurs qu'ils accosteraient
la terre au premier emplacement favorable. On devait faire une halte prolongée,
et l'aérostat serait soigneusement passé en revue; la flamme
du chalumeau fut modérée; les ancres lancées au dehors
de la nacelle vinrent bientôt raser les hautes herbes d'une immense
prairie; d'une certaine hauteur, elle paraissait couverte d'un gazon ras,
mais en réalité ce gazon avait de sept à huit pieds
d'épaisseur.
Le Victoria effleurait ces herbes sans les courber, comme un papillon
gigantesque. Pas un obstacle en vue. C'était comme un océan
de verdure sans un seul brisant.
« Nous pourrons courir 1ongtemps de la sorte, dit Kennedy; je
n'aperçois pas un arbre dont nous puissions nous approcher; la chasse
me parait compromise
--Attends, mon cher Dick ; tu ne pourrais pas chasser dans ces herbes
plus hautes que toi; nous finirons par trouver une place favorable. »
C'était en vérité une promenade charmante, une
véritable navigation sur cette mer si verte, presque transparente,
avec de douces ondulations au souffle du vent. La nacelle justifiait bien
son nom, et semblait fendre des flots, à cela près qu'une
volée d'oiseaux aux splendides couleurs s'échappait parfois
des hautes herbes avec mille cris joyeux; les ancres plongeaient dans ce
lac de fleurs, et traçaient un sillon qui se refermait derrière
elles, comme le sillage d'un vaisseau.
Tout à coup, le ballon éprouva une forte secousse; l'ancre
avait mordu sans doute une fissure de roc cachée sous ce gazon gigantesque.
« Nous sommes pris, fit Joe.
--Eh bien ! jette l'échelle, » répliqua le chasseur.
Ces paroles n'étaient pas achevées, qu'un cri aigu retentit
dans l'air, et les phrases suivantes, entrecoupées d'exclamations,
s'échappèrent de la bouche des trois voyageurs.
« Qu'est cela ?
--Un cri singulier !
--Tiens ! nous marchons !
--L'ancre a dérapé.
--Mais non ! elle tient toujours, fit Joe, qui halait sur la corde.
--C'est le rocher qui marche !
Un vaste remuement se fit dans les herbes, et bientôt une forme
allongée et sinueuse s'éleva au-dessus d'elles.
« Un serpent ! fit Joe.
--Un serpent ! s'écria Kennedy en armant sa carabine.
--Eh non ! dit le docteur, c'est une trompe d'éléphant.
--Un éléphant, Samuel ! »
Et Kennedy, ce disant, épaula son arme.
« Attends, Dick, attends !
--Sans doute ! L'animal nous remorque.
--Et du bon côté, Joe, du bon côté. »
L'éléphant s'avançait avec une certaine rapidité;
il arriva bientôt à une clairière, où l'on put
le voir tout entier; à sa taille gigantesque, le docteur reconnut
un mâle d'une magnifique espèce ; il portait deux défenses
blanchâtres, d'une courbure admirable, et qui pouvaient avoir huit
pieds de long; les pattes de l'ancre étaient fortement prises entre
elles.
L'animal essayait vainement de se débarrasser avec sa trompe
de la corde qui le rattachait à la nacelle.
« En avant ! hardi ! s'écria Joe au comble de la joie,
excitant de son mieux cet étrange équipage. Voilà
encore une nouvelle manière de voyager ! Plus que cela de cheval
! un éléphant, s'il vous plaît.
--Mais où nous mène-t-il ! demanda Kennedy, agitant sa
carabine qui lui brillait les mains.
--Il nous mène où nous voulons aller, mon cher Dick !
Un peu de patience !
--« Wig a more ! Wig a more ! » comme disent les paysans
d'Écosse, s'écriait le joyeux Joe. En avant ! en avant !
»
L'animal prit un galop fort rapide; il projetait sa trompe de droite
et de gauche, et, dans ses ressauts, il donnait de violentes secousses
à la nacelle. Le docteur, la hache à la main, était
prêt à couper la corde s'il y avait lieu.
« Mais, dit-il, nous ne nous séparerons de notre ancre
qu'au dernier moment. »
Cette course, à la suite d'un éléphant, dura prés
d'une heure et demie; l'animal ne paraissait aucunement fatigué;
ces énormes pachydermes peuvent fournir des trottes considérables,
et, d'un jour à l'autre, on les retrouve à des distances
immenses, comme les baleines dont ils ont la masse et la rapidité.
« Au fait, disait Joe, c'est une baleine que nous avons harponnée,
et nous ne faisons qu'imiter la manœuvre des baleiniers pendant leurs pêches.
»
Mais un changement dans la nature du terrain obligea le docteur à
modifier son moyen de locomotion.
Un bois épais de camaldores apparaissait au nord de la prairie
et à trois milles environ; il devenait dès lors nécessaire
que le ballon fût séparé de son conducteur.
Kennedy fut donc chargé d'arrêter l'éléphant
dans sa course; il épaula sa carabine; mais sa position n'était
pas favorable pour atteindre l'animal avec succès; une première
balle, tirée au crâne, s'aplatit comme sur une plaque de tôle;
l'animal n'en parut aucunement troublé; au bruit de la décharge,
son pas s'accéléra, et sa vitesse fut celle d'un cheval lancé
au galop.
« Diable ! dit Kennedy.
--Quelle tête dure ! fit Joe.
--Nous allons essayer de quelques balles coniques au défaut
doré au défaut de l'épaule, » reprit Dick en
chargeant ; sa carabine avec soin, et il fit feu.
L'animal poussa un cri terrible, et continua de plus belle.
« Voyons, dit Joe en s'armant de l'un des fusils, il faut que
je vous aide, Monsieur Dick, ou cela n'en finira pas. »
Et deux balles allèrent se loger dans les flancs de la bête.
L'éléphant s'arrêta, dressa sa trompe, et reprit
à toute vitesse sa course vers le bois; il secouait sa vaste tête,
et le sang commençait à couler à flots de ses blessures
Continuons notre feu, Monsieur Dick.
--Et un feu nourri, ajouta le docteur, nous ne sommes pas à
vingt toises du bois ! »
Dix coups retentirent encore. L'éléphant fit un bond
effrayant ; la nacelle et le ballon craquèrent à faire croire
que tout était brisé ; la secousse fit tomber la hache des
mains du docteur sur le sol.
La situation devenait terrible alors; le câble de l'ancre fortement
assujetti ne pouvait être ni détaché, ni entamé
par les couteaux des voyageurs; le ballon approchait rapidement du bois,
quand l'animal reçut une balle dans l'œil au moment où il
relevait la tête ; il s'arrêta, hésita ; ses genoux
plièrent; il présenta son flanc au chasseur.
« Une balle au cœur, » dit celui-ci, en déchargeant
une dernière fois la carabine.
L'éléphant poussa un rugissement de détresse et
d'agonie; il se redressa un instant en faisant tournoyer sa trompe, puis
il retomba de tout son poids sur une de ses défenses qu'il brisa
net. Il était mort.
« Sa défense est brisée ! s'écria Kennedy.
De l'ivoire qui en Angleterre vaudrait trente-cinq guinées les demi-livres
!
--Tant que cela, fit Joe, en s'affalant jusqu'à terre par la
corde de l'ancre.
--A quoi servent tes regrets, mon cher Dick ? répondit le docteur
Fergusson. Est-ce que nous sommes des trafiquants d'ivoire ? Sommes-nous
venus ici pour faire fortune ? »
Joe visita l'ancre; elle était solidement retenue à la
défense demeurée intacte. Samuel et Dick sautèrent
sur le sol, tandis que l'aérostat à demi dégonflé
se balançait au-dessus du corps de l'animal.
La magnifique bête ! s'écria Kennedy. Quelle masse ! Je
n'ai jamais vu dans l'Inde un éléphant de cette taille !
--Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick; les éléphants
du centre de L'Afrique sont les plus beaux. Les Anderson, les Cumming les
ont tellement chassés aux environs du Cap, qu'ils émigrent
vers l'équateur, où nous les rencontrerons souvent en troupes
nombreuses.
--En attendant, répondit Joe, j'espère que nous goûterons
un peu de celui-là ! Je m'engage à vous procurer un repas
succulent aux dépens de cet animal. M. Kennedy va chasser pendant
une heure ou deux, M. Samuel va passer l'inspection du Victoria , et, pendant
ce temps, je vais faire la cuisine.
--Voilà qui est bien ordonné, répondit le docteur.
Fais à ta guise.
--Pour moi, dit le chasseur, Je vais prendre le deux heures de liberté
que Joe a daigné m'octroyer.
--Va, mon ami; mais pas d'imprudence. Ne t'éloigne pas.
--Sois tranquille. »
Et Dick, armé de son fusil, s'enfonça dans le bois.
Alors Joe s'occupa de ses fonctions. Il fit d'abord dans la terre un
trou profond de deux pieds; il le remplit de branches sèches qui
couvraient le sol, et provenaient des trouées faites dans le bois
par les éléphants dont on voyait les traces. Le trou rempli,
il entassa au-dessus du bûcher haut de deux pieds, et il y mit le
feu.
Ensuite il retourna vers le cadavre de l'éléphant, tombé
à dix toises du bois à peine; il détacha adroitement
la trompe qui mesurait près de deux pieds de largeur à sa
naissance; il en choisit la partie la plus délicate, et y joignit
un des pieds spongieux de l'animal; ce sont en effet les morceaux par excellence,
comme la bosse du bison, la patte de l'ours ou la hure du sanglier.
Lorsque le bûcher fut entièrement consumé à
l'intérieur et à l'extérieur, le trou, débarrassé
des cendres et des charbons, offrit une température très
élevée; les morceaux de l'éléphant, entourés
de feuilles aromatiques, furent déposés au fond de ce four
improvisé, et recouverts de cendres chaudes; puis, Joe éleva
un second bûcher sur le tout, et quand le bois fut consumé,
la viande était cuite à point.
Alors Joe retira le dîner de la fournaise; il déposa cette
viande appétissante sur des feuilles vertes, et disposa son repas
au milieu d'une magnifique pelouse; il apporta des biscuits, de l'eau-de-vie,
du café, et puisa une eau fraîche et limpide à un ruisseau
voisin.
Ce festin ainsi dressé faisait plaisir à voir, et Joe
pensait, sans être trop fier, qu'il ferait encore plus de plaisir
à manger.
Un voyage sans fatigue et sans danger ! répétait-il.
Un repas à ses heures ! un hamac perpétuel ! qu'est-ce que
l'on peut demander de plus ?
Et ce bon M. Kennedy qui ne voulait pas venir ! »
De son côté, le docteur Fergusson se livrait à
un examen sérieux de l'aérostat. Celui-ci ne paraissait pas
avoir souffert de la tourmente; le taffetas et la gutta-perca avaient merveilleusement
résisté; en prenant la hauteur actuelle du sol, et en calculant
la force ascensionnelle du ballon, il vit avec satisfaction que l'hydrogène
était en même quantité ; l'enveloppe Jusque-là
demeurait entièrement imperméable.
Depuis cinq jours seulement, les voyageurs avaient quitté Zanzibar;
le pemmican n'était pas encore entamé; les provisions de
biscuit et de viande conservée suffisaient pour un long voyage;
il n'y eut donc que la réserve d'eau à renouveler.
Les tuyaux et le serpentin paraissaient être en parfait état;
grâce à leurs articulations de caoutchouc, ils s'étaient
prêtés à toutes les oscillations de l'aérostat.
Son examen terminé, le docteur s'occupa de mettre ses notes
en ordre. Il fit une esquisse très réussie de la campagne
environnante, avec la longue prairie à perte de vue, la forêt
de camaldores, et le ballon immobile sur le corps du monstrueux éléphant.
Au bout de ses deux heures, Kennedy revint avec un chapelet de perdrix
grasses, et un cuissot d'oryx, sorte de gemsbok, appartenant à l'espèce
la plus agile des antilopes. Joe se chargea de préparer ce surcroît
de provisions.
« Le dîner est servi, » s'écria-t-il bientôt
de sa plus belle voix.
Et les trois voyageurs n'eurent qu'à s'asseoir sur la pelouse
verte; les pieds et la trompe d'éléphant furent déclarés
exquis ; on but à l'Angleterre comme toujours, et de délicieux
havanes parfumèrent pour la première fois cette contrée
charmante.
Kennedy mangeait, buvait et causait comme quatre; il était enivré;
il proposa sérieusement à son ami le docteur de s'établir
dans cette forêt, d'y construire une: cabane de feuillage, et d'y
commencer la dynastie des Robinsons africains.
La proposition n'eut pas autrement de suite, bien que Joe se fût
proposé pour remplir le rôle de Vendredi.
La campagne semblait si tranquille, si déserte, que le docteur
résolut de passer la nuit à terre. Joe dressa un cercle de
feux, barricade indispensable contre les bêtes féroces; les
hyènes, les couguars, les chacals, attirés par l'odeur de
la chair d'éléphant, rodèrent aux alentours. Kennedy
dut à plusieurs reprises décharger sa carabine sur des visiteurs
trop audacieux ; mais enfin la nuit s'acheva sans incident fâcheux.
CHAPITRE XVIII
Le Karagwah.--Le lac Ukéréoué.--Une nuit dans une
île.--L'Équateur.--Traversée du lac.--Les cascades.--Vue
du pays.--Les sources du Nil.--L'île Benga.--La signature d'Andres.--Debono.--Le
pavillon aux armes d'Angleterre.
Le lendemain dès cinq heures, commençaient les préparatifs
du départ. Joe, avec la hache qu'il avait heureusement retrouvée,
brisa les défenses de l'éléphant. Le Victoria, rendu
à la liberté, entraîna les voyageurs vers le nord-est
avec une vitesse de dix-huit milles.
Le docteur avait soigneusement relevé sa position par la hauteur
des étoiles pendant la soirée précédente. Il
était par 2° 40' de latitude au-dessous de l'équateur,
soit à cent soixante milles géographiques ; il traversa de
nombreux villages sans se préoccuper des cris provoqués par
son apparition; il prit note de la conformation des lieux avec des vues
sommaires; il franchit les rampes du Rubemhé, presque aussi roides
que les sommets de l'Ousagara, et rencontra plus tard, à Tenga,
les premiers ressauts des chaînes de Karagwah, qui, selon lui, dérivent
nécessairement des montagnes de la Lune Or, la légende ancienne
qui faisait de ces montagnes le berceau du Nil s'approchait de la vérité,
puisqu'elles confinent au lac Ukéréoué, réservoir
présumé des eaux du grand fleuve.
De Kafuro, grand district des marchands du pays, il aperçut
enfin à l'horizon ce lac tant cherché, que le capitaine Speke
entrevit le 3 août 1858.
Samuel Fergusson se sentait ému, il touchait presque à
l'un des points principaux de son exploration, et, la lunette à
l'œil, il ne perdait pas un coin de cette contrée mystérieuse
que son regard détaillait ainsi:
Au-dessous de lui, une terre généralement effritée;
à peine quelques ravins cultivés ; le terrain, parsemé
de cônes d'une altitude moyenne, se faisait plat aux approches du
lac; les champs d'orge remplaçaient les rizières; là
croissaient ce plantain d'où se lire le vin du pays, et le «
mwani », plante sauvage qui sert de café. La réunion
d'une cinquantaine de huttes circulaires recouvertes d'un chaume en fleurs,
constituait la capitale du Karagwah.:
On apercevait facilement les figures ébahies d'une race assez
belle, au teint jaune brun. Des femmes d'une corpulence invraisemblable
se traînaient dans les plantations, et le docteur étonna bien
ses compagnons en leur apprenant que cet embonpoint, très apprécié,
s'obtenait par un régime obligatoire de lait caillé.
A midi, le Victoria se trouvait par 1° 45' de latitude australe;
à une heure, le vent le poussait sur le lac.
Ce lac a été nommé Nyauza [Nyanza signifie lac]
Victoria par le capitaine Speke. En cet endroit, il pouvait mesurer quatre-vingt-dix
milles de largeur; à son extrémité méridionale,
le capitaine trouva un groupe d'îles, qu'il nomma archipel du Bengale.
Il poussa sa reconnaissance jusqu'à Muanza, sur la côte de
l'est, où il fut bien reçu par le sultan. Il fit la triangulation
de cette partie du lac, mais il ne put se procurer une barque, ni pour
le traverser, ni pour visiter la grande île d'Ukéréoué;
cette île, très populeuse, est gouvernée par trois
sultans, et ne forme qu'une presqu'île à marée basse.
Le Victoria abordait le lac plus au nord, au grand regret du docteur,
qui aurait voulu en déterminer les contours inférieurs. Les
bords, hérissés de boissons épineux et de broussailles
enchevêtrées, disparaissaient littéralement sous des
myriades de moustiques d'un brun clair; ce pays devait être inhabitable
et inhabité; on voyait des troupes d'hippopotames se vautrer dans
des forêts de roseaux, ou s'enfuir sous les eaux blanchâtres
du lac.
Celui-ci, vu de haut offrait vers l'ouest un horizon si large qu'on
eut dit une mer ; la distance est assez grande entre les deux rives pour
que des communications ne puissent s'établir ; d'ailleurs les, tempêtes
y sont fortes et fréquentes, car les vents font rage dans ce bassin
élevé et découvert.
Le docteur eut de la peine à se diriger; il craignait d'être
entraîné vers l'est; mais heureusement un courant le porta
directement au nord, et, à six heures du soir, le Victoria s'établit
dans une petite île déserte, par 0° 30' de latitude, et
32° 52' de longitude à vingt milles de la côte.
Les voyageurs purent s'accrocher à un arbre, et, le vent s'étant
calmé vers le soir, ils demeurèrent tranquillement sur leur
ancre. On ne pouvait songer à prendre terre; ici, comme sur les
bords du Nyanza, des légions de moustiques couvraient le sol d'un
nuage épais Joe même revint de l'arbre couvert de piqûres
; mais il ne se fâcha pas, tant il trouvait cela naturel de la part
des moustiques.
Néanmoins, le docteur, moins optimiste; fila le plus de corde
qu'il put, afin d'échapper à ces impitoyables insectes qui
s'élevaient avec un murmure inquiétant.
Le docteur reconnut la hauteur du lac au-dessus du niveau de la mer,
telle que l'avait déterminée le capitaine Speke, soit trois
mille sept cent cinquante pieds.
« Nous voici donc dans une île ! dit Joe, qui se grattait
à se rompre les poignets.
--Nous en aurions vite fait le tour, répondit le chasseur, et,
sauf ces aimables insectes, on n'y aperçoit pas un être vivant.
---Les îles dont le lac est parsemé, répondit le
docteur Fergusson, ne sont, à vrai dire, que des sommets de collines
immergées; mais nous sommes heureux d'y avoir rencontré un
abri, car les rives du lac sont habitées par des tribus féroces.
Dormez donc, puisque le ciel nous prépare une nuit tranquille.
--Est-ce que tu n'en feras pas autant, Samuel ?
--Non; je ne pourrais fermer l'œil. Mes pensées chasseraient
tout sommeil. Demain, mes amis, si le vent est favorable, nous marcherons
droit au nord, et nous découvrirons peut-être les sources
du Nil, ce secret demeuré impénétrable. Si prés
des sources du grand fleuve, je ne saurais dormir. »
Kennedy et Joe, que les préoccupations scientifiques ne troublaient
pas à ce point, ne tardèrent pas à s'endormir profondément
sous la garde du docteur.
Le mercredi 23 avril, le Victoria appareillait à quatre heures
du matin par un ciel grisâtre; la nuit quittait difficilement les
eaux du lac, qu'un épais brouillard enveloppait, mais bientôt
un vent violent dissipa toute cette brume. Le Victoria fut balancé
pendant quelques minutes en sens divers et enfin remonta directement vers
le nord.
Le docteur Fergusson frappa des mains avec joie.
« Nous sommes en bon chemin ! s'écria-t-il. Aujourd'hui
ou jamais nous verrons le Nil ! Mes amis, voici que nous franchissons l'Équateur
! nous entrons dans notre hémisphère !
--Oh ! fit Joe; vous pensez, mon maître, que 1'équateur
passe par ici ?
--Ici même mon brave garçon !
--Eh bien ! sauf votre respect, il me paraît convenable de l'arroser
sans perdre de temps.
--Va pour un verre de grog ! répondit le docteur en riant; tu
as une manière d'entendre la cosmographie qui n'est point sotte.
Et voilà comment fut célébré le passage
de la ligne à bord du Victoria.
Celui-ci filait rapidement. On apercevait dans l'ouest la côte
basse et peu accidentée; au fond, les plateaux plus élevés
de l'Uganda et de 1'Usoga. La vitesse du vent devenait excessive: près
de trente milles à l'heure.
Les eaux du Nyanza, soulevées avec violence, écumaient
comme les vagues d'une mer. A certaines lames de fond qui se balançaient
1ongtemps après les accalmies, le docteur reconnut que le lac devait
avoir une grande profondeur A peine une ou deux barques grossières
furent-elles entrevues pendant cette rapide traversée.
« Le lac, dit le docteur, est évidemment, par sa position
élevée, le réservoir naturel des fleuves de la partie
orientale d'Afrique; le ciel lui rend en pluie ce qu'il enlève en
vapeurs à ses effluents Il me paraît certain que le Nil doit
y prendre sa source.
--Nous verrons bien, » répliqua Kennedy.
Vers neuf heures, la côte de l'ouest se rapprocha; elle paraissait
déserte et boisée. Le vent s'éleva un peu vers l'est,
et 1'on put entrevoir l'autre rive du lac. Elle se courbait de manière
à se terminer par un angle très ouvert, vers 2°40' de
latitude septentrionale. De hautes montagnes dressaient leurs pics arides
à cette extrémité du Nyanza; mais entre elles une
gorge profonde et sinueuse livrait passage à une rivière
bouillonnante.
Tout en manœuvrant son aérostat, le docteur Fergusson examinait
le pays d'un regard avide.
« Voyez ! s'écria-t-il, voyez, mes amis ! les récits
des Arabes étaient exacts ! Ils parlaient d'un fleuve par lequel
le lac Ukéréoué se déchargeait vers le nord,
et ce fleuve existe, et nous le descendons, et il coule avec une rapidité
comparable à notre propre vitesse ! Et cette goutte d'eau qui s'enfuit
sous nos pieds va certainement se confondre avec les flots de la Méditerranée
! C'est le Nil !
--C'est le Nil ! répéta Kennedy, qui se laissait prendre
à l'enthousiasme de Samuel Fergusson.
--Vive le Nil ! dit Joe, qui s'écriait volontiers vive quelque
chose quand il était en joie.
Des rochers énormes embarrassaient çà et là
le cours de cette mystérieuse rivière. L'eau écumait
; il se faisait des rapides et des cataractes qui confirmaient le docteur
dans ses prévisions. Des montagnes environnantes se déversaient
de nombreux torrents, écumants dans leur chute ; l'œil les comptait
par centaines. On voyait sourdre du sol de minces filets d'eau éparpillés,
se croisant, se confondant, luttant de vitesse, et tous couraient à
cette rivière naissante, qui se faisait fleuve après les
avoir absorbés.
« Voilà bien le Nil, répéta le docteur avec
conviction. L'origine de son nom a passionné les savants comme l'origine
de ses eaux; on l'a fait venir du grec, du copte, du sanscrit [Un savant
byzantin voyait dans Neilos un nom arithmétique. N représentait
50, E 5, I 10, L 30, O 70, S 200: ce qui fait le nombre des jours de 1'année]
; peu importe, après tout, puisqu'il a dû livrer enfin le
secret de ses sources !
--Mais, dit le chasseur, comment s'assurer de l'identité de
cette rivière et de celle que les voyageurs du nord ont reconnue
!
--Nous aurons des preuves certaines, irrécusables, infaillibles,
répondit Fergusson, si le vent nous favorise une heure encore. »
Les montagnes se séparaient, faisant place à des villages
nombreux, à des champs cultivés de sésame, de dourrah,
de cannes à sucre. Les tribus de ces contrées se montraient
agitées, hostiles; elles semblaient plus près de la colère
que de l'adoration; elles pressentaient des étrangers, et non des
dieux. Il semblait qu'en remontant aux sources du Nil on vint leur voler
quelque chose Le Victoria dut se tenir hors de la portée des mousquets.
Aborder ici sera difficile, dit l'Ecossais.
--Eh bien ! répliqua Joe, tant pis pour ces indigènes;
nous les priverons du charme de notre conversation.
--Il faut pourtant que je descende, répondit le docteur Fergusson,
ne fût-ce qu'un quart d'heure. Sans cela, je ne puis constater les
résultats de notre exploration.
--C'est donc indispensable, Samuel ?
--Indispensable, et nous descendrons, quand même nous devrions
faire le coup de fusil !
--La chose me va, répondit Kennedy en caressant sa carabine.
--Quand vous voudrez, mon maître, dit Joe en se préparant
au combat.
Ce ne sera pas la première fois, répondit le docteur,
que l'on aura fait de la science les armes à la main; pareille chose
est arrivée à un savant français, dans les montagnes
d'Espagne, quand il mesurait le méridien terrestre.
--Sois tranquille, Samuel, et fie-toi à tes deux gardés
du corps.
--Y sommes-nous, Monsieur ?
--Pas encore. Nous allons même nous élever pour saisir
la configuration exacte du pays. »
L'hydrogène se dilata, et, en moins de dix minutes, le Victoria
planait à une hauteur de deux mille cinq cents pieds au-dessus du
sol.
On distinguait de là un inextricable réseau de rivières
que le fleuve recevait dans son lit; il en venait davantage de l'ouest,
entre les collines nombreuses, au milieu de campagnes fertiles.
« Nous ne sommes pas à quatre-vingt-dix milles de Gondokoro,
dit le docteur en pointant sa tête, et à moins de cinq milles
du point atteint par les explorateurs venus du nord. Rapprochons-nous de
terre avec précaution. »
Le Victoria s'abaissa de plus de deux mille pieds.
« Maintenant, mes amis, soyez prêts à tout hasard.
--Nous sommes prêts, répondirent Dick et Joe.
- -Bien ! »
Le Victoria marcha bientôt en suivant le lit du fleuve, et à
cent pied peine. Le Nil mesurait cinquante toises en cet endroit, et les
indigène s'agitaient tumultueusement dans les villages qui bordaient
ses rives. Au deuxième degré, il forme une cascade à
pic de dix pieds de hauteur environ, et par conséquent infranchissable.
« Voilà bien la cascade indiquée par M. Debono,
» s'écria le docteur.
Le bassin du fleuve s'élargissait, parsemé d'îles
nombreuses que Samuel Fergusson dévorait du regard; il semblait
chercher un point de repère qu'il n'apercevait pas encore.
Quelques nègres s'étant avancés dans une barque
au-dessous du ballon, Kennedy les salua d'un coup de fusil, qui, sans les
atteindre, les obligea à regagner la rive au plus vite.
« Bon voyage ! leur souhaita Joe ; à leur place, je ne
me hasardera pas à revenir ! j'aurais singulièrement peur
d'un monstre qui lance la foudre à volonté. »
Mais voici que le docteur Fergusson saisit soudain sa lunette et la
braqua vers une île couchée au milieu du fleuve.
Quatre arbres! s'écria-t-il; voyez, là-bas ! »
En effet, quatre arbres isolés s'élevaient à son
extrémité.
C'est l'île de Benga ! c'est bien elle ! ajouta-t-il.
--Eh bien, après ? demanda Dick.
--C'est là que nous descendrons, s'il plaît à Dieu
!
--Mais elle paraît habitée, Monsieur Samuel !
--Joe a raison; si je ne me trompe, voilà un rassemblement d'une
vingtaine d'indigènes.
--Nous les mettrons en fuite; cela ne sera pas difficile, répondit
Fergusson.
--Va comme il est dit, » répliqua le chasseur.
Le soleil était au zénith. Le Victoria se rapprocha de
l'île.
Les nègres, appartenant à la tribu de Makado, poussèrent
des cris énergiques. L'un d'eux agitait en l'air son chapeau d'écorce.
Kennedy le prit pour point de mire, fit feu, et le chapeau vola en éclats.
Ce fut une déroute générale. Les indigènes
se précipitèrent dans le fleuve et le traversèrent
à la nage; des deux rives, il vint une grêle de balles et
une pluie de flèches, mais sans danger pour l'aérostat dont
l'ancre avait mordu une fissure de roc. Joe se laissa couler à terre.
« L'échelle ! s'écria le docteur. Suis-moi, Kennedy
--Que veux-tu faire ?
--Descendons; il me faut un témoin.
--Me voici.
--Joe, fais bonne garde.
--Soyez tranquille, Monsieur, je réponds de tout.
« Viens, Dick ! » dit le docteur en mettant pied à
terre.
Il entraîna son compagnon vers un groupe de rochers qui se dressaient
à la pointe de l'île; là, il chercha quelque temps,
fureta dans les broussailles, et se mit les mains en sang.
Tout d'un coup, il saisit vivement le bras du chasseur.
« Regarde, dit-il.
--Des lettres ! » s'écria Kennedy.
En effet, deux lettres gravées sur le roc apparaissaient dans
toute leur netteté. On lisait distinctement:
A. D.
« A. D., reprit le docteur Fergusson ! Andrea Debono ! La signature
même du voyageur qui a remonté le plus avant le cours du Nil
!
--Voilà qui est irrécusable, ami Samuel.
--Es-tu convaincu maintenant !
--C'est le Nil ! nous n'en pouvons douter. »
Le docteur regarda une dernière fois ces précieuses initiales,
dont il prit exactement la forme et les dimensions.
« Et maintenant, dit-il, au ballon !
--Vite alors, car voici quelques indigènes qui se préparent
à repasser le fleuve.
--Peu nous importe maintenant ! Que le vent nous pousse dans le nord
pendant quelques heures, nous atteindrons Gondokoro, et nous presserons
la main de nos compatriotes ! »
Dix minutes après, le Victoria s'enlevait majestueusement, pendant
que le docteur Fergusson, en signe de succès, déployait le
pavillon aux armes d'Angleterre.
CHAPITRE XIX
Le Nil.--La Montagne tremblante.--Souvenir du pays.--Les récits
des Arahes.--Les Nyam-Nyam.--Réflexions sensées de Joe.--Le
Victoria court des bordées.--Les ascensions aérostatiques.--Madame
Blanchard.
Quelle est notre direction ? demanda Kennedy en voyant son ami consulter
la boussole.
--Nord-nord-ouest.
--Diable ! mais ce n'est pas le nord, cela !
--Non, Dick, et je crois que nous aurons de la peine à gagner
Gondokoro; je le regrette, mais enfin nous avons relié les explorations
de l'est à celles du nord; il ne faut pas se plaindre. »
Le Victoria s'éloignait peu à peu du Nil.
« Un dernier regard, fit le docteur, à cette infranchissable
latitude que les plus intrépides voyageurs n'ont jamais pu dépasser
! Voilà bien ces intraitables tribus signalées par MM. Petherick,
d'Arnaud, Miani, et ce jeune voyageur, M. Lejean, auquel nous sommes redevables
des meilleurs travaux sur le haut Nil.
--Ainsi, demanda Kennedy, nos découvertes sont d'accord avec
les pressentiments de la science
--Tout à fait d'accord. Les sources du fleuve Blanc, du Bahr-el-Abiad,
sont immergées dans un lac grand comme une mer; c'est là
qu'il prend naissance; la poésie y perdra sans doute; on aimait
à supposer à ce roi des fleuves une origine céleste
; les anciens l'appelaient du nom d'Océan, et l'on n'était
pas éloigné de croire qu'il découlait directement
du soleil ! Mais il faut en rabattre et accepter de temps en temps ce que
la science nous enseigne; il n'y aura peut-être pas toujours des
savants, il y aura toujours des poètes.
--On aperçoit encore des cataractes, dit Joe.
--Ce sont les cataractes de Makedo, par trois degrés de latitude.
Rien n'est plus exact ! Que n'avons-nous pu suivre pendant quelques heures
le cours du Nil !
--Et là-bas, devant nous, dit le chasseur, j'aperçois
le sommet d'une montagne.
--C'est le mont Logwek, la Montagne tremblante des Arabes; toute cette
contrée a été visitée par M. Debono, qui la
parcourait sous le nom de Latif Effendi. Les tribus voisines du Nil sont
ennemies et se font une guerre d'extermination. Vous jugez sans peine des
périls, qu'il a dû affronter. »
Le vent portait alors le Victoria vers le nord-ouest. Pour éviter
le mont Logwek, il fallut chercher un courant plus incliné.
« Mes amis, dit le docteur à ses deux compagnons, voici
que nous commençons véritablement notre traversée
africaine. Jusqu'ici nous avons surtout suivi les traces de nos devanciers.
Nous allons nous lancer dans l'inconnu désormais. Le courage ne
nous fera pas défaut ?
--Jamais, s'écrièrent d'une seule voix Dick et Joe.
--En route donc, et que le ciel nous soit en aide ! »
A dix heures du soir, par-dessus des ravins, des forêts, des
villages dispersés, les voyageurs arrivaient au flanc de la Montagne
tremblante, dont ils longeaient les rampes adoucies.
En cette mémorable journée du 23 avril, pendant une marche
de quinze heures, ils avaient, sous l'impulsion d'un vent rapide, parcouru
une distance de plus de trois cent quinze milles [Plus de cent vingt-cinq
lieues].
Mais cette dernière partie du voyage les avait laissés
sous une impression triste. Un silence complet régnait dans la nacelle.
Le docteur Fergusson était-il absorbé par ses découvertes
? Ses deux compagnons songeaient-ils à cette traversée au
milieu de régions inconnues ? Il y avait de tout cela, sans doute,
mêlé à de plus vifs souvenirs de l'Angleterre et des
amis éloignés. Joe seul montrait une insouciante philosophie,
trouvant tout naturel que la patrie ne fût pas là du moment
qu'elle était absente; mais il respecta le silence de Samuel Fergusson
et de Dick Kennedy.
A dix heures du soir, le Victoria « mouillait » par le
travers de la Montagne-Tremblante [La tradition rapporte qu'elle tremble
dès qu'un musulman y pose le pied] ; on prit un repas substantiel,
et tous s'endormirent successivement sous la garde de chacun.
Le lendemain, des idées plus sereines revinrent au réveil;
il faisait un joli temps, et le vent soufflait du bon côté;
un déjeuner, fort égayé par Joe, acheva de remettre
les esprits en belle humeur.
La contrée parcourue en ce moment est immense; elle confiné
aux montagnes de la Lune et aux montagnes du Darfour; quelque chose de
grand comme l'Europe.
Nous traversons, sans doute, dit le docteur, ce que l'on suppose être
le royaume d'Usoga ; des géographes ont prétendu qu'il existait
au centre de l'Afrique une vaste dépression, un immense lac central.
Nous verrons si ce système a quelque apparence de vérité.
--Mais comment a-t-on pu faire cette supposition ? demanda Kennedy.
--Par les récits des Arabes. Ces gens-là sont très
conteurs, trop conteurs peut-être. Quelques voyageurs, arrivés
à Kazeh ou aux Grands Lacs, ont vu des esclaves venus des contrées
centrales, ils les ont interrogés sur leur pays, ils ont réuni
un faisceau de ces documents divers, et en ont déduit des systèmes.
Au fond de tout cela, il y a toujours quelque chose de vrai, et, tu le
vois, on ne se trompait pas sur l'origine du Nil.
--Rien de plus juste, répondit Kennedy.
--C'est au moyen de ces documents que des essais de cartes ont été
tentés. Aussi vais-je suivre notre route sur l'une d'elles, et la
rectifier au besoin.
--Est-ce que toute cette région est habitée ? demanda
Joe.
--Sans doute, et mal habitée.
--Je m'en doutais.
--Ces tribus éparses sont comprises sous la dénomination
générale de Nyam-Nyam, et ce nom n'est autre chose qu'une
onomatopée; il reproduit le bruit de la mastication.
--Parfait, dit Joe ; nyam ! nyam !
--Mon brave Joe, si tu étais la cause immédiate de cette
onomatopée, tu ne trouverais pas cela parfait.
-- Que voulez-vous dire ?
-- Que ces peuplades sont considérées comme anthropophages.
-- Cela est-il certain ?
--Très certain; on avait aussi prétendu que ces indigènes
étaient pourvus d'une queue comme de simples quadrupèdes;
mais on a bientôt reconnu que cet appendice appartenait aux peaux
de bête dont ils sont revêtus.
--Tant pis ! une queue est fort agréable pour chasser les moustiques.
--C'est possible, Joe ; mais il faut reléguer cela au rang des
fables, tout comme les têtes de chiens que le voyageur Brun-Rollet
attribuait à certaines peuplades.
--Des têtes de chiens ? Commode pour aboyer et même pour
être anthropophage !
--Ce qui est malheureusement avéré, c'est la férocité
de ces peuples, très avides de la chair humaine qu'ils recherchent
avec passion.
--Je demande, dit Joe, qu'ils ne se passionnent pas trop pour mon individu.
--Voyez-vous cela ! dit le chasseur.
--C'est ainsi, Monsieur Dick. Si jamais je dois être mangé
dans un moment de disette, je veux que ce soit à votre profit et
à celui de mon maître ! Mais nourrir ces moricauds, fi donc
! j'en mourrais de honte !
--Eh bien ! mon brave Joe, fit Kennedy, voilà qui est entendu,
nous comptons sur toi à l'occasion.
--A votre service, Messieurs.
--Joe parle de la sorte, répliqua le docteur, pour que nous
prenions soin de lui, en l'engraissant bien.
--Peut-être ! répondit Joe; l'homme est un animal si égoïste
! »
Dans l'après-midi, le ciel se couvrit d'un brouillard chaud
qui suintait du sol; l'embrun permettait à peine de distinguer les
objets terrestres; aussi, craignant de se heurter contre quelque pic imprévu,
le docteur donna vers cinq heures le signal d'arrêt.
La nuit se passa sans accident, mais il avait fallu redoubler de vigilance
par cette profonde obscurité.
La mousson souffla avec une violence extrême pendant la matinée
du lendemain; le vent s'engouffrait dans les cavités inférieures
du ballon; s'agitait violemment l'appendice par lequel pénétraient
les tuyaux de dilatation ; on dut les assujettir par des cordes, manœuvre
dont Joe s'acquitta fort adroitement.
Il constata en même temps que l'orifice de l'aérostat
demeurait hermétiquement fermé.
« Ceci a un a double importance pour nous, dit le docteur Fergusson;
nous évitons d'abord la déperdition d'un gaz précieux;
ensuite, nous ne laissons point autour de nous une traînée
inflammable, à laquelle nous finirions par mettre le feu.
--Ce serait un fâcheux incident de voyage, dit Joe.
--Est-ce que nous serions précipités à terre ?
demanda Dick.
--Précipités, non ! Le gaz brûlerait tranquillement,
et nous descendrions peu à peu. Pareil accident est arrivé
à une aéronaute française, madame Blanchard; elle
mit le feu à son ballon en 1ançant des pièces d'artifice,
mais elle ne tomba pas, et elle ne se serait pas tuée, sans doute,
si sa nacelle ne se fût heurtée à une cheminée,
d'où elle fut jetée à terre.
--Espérons que rien de semblable ne nous arrivera, dit le chasseur;
jusqu'ici notre traversée ne me parait pas dangereuse, et je ne
vois pas de raison qui nous empêche d'arriver à notre but.
--Je n'en vois pas non plus, mon cher Dick; les accidents, d'ailleurs,
ont toujours été causés par l'imprudence des aéronautes
ou par la mauvaise construction de leurs appareils. Cependant, sur plusieurs
milliers d'ascensions aérostatiques, on ne compte pas vingt accidents
ayant causé la mort. En général, ce sont les attérissements
et les départs qui offrent le plus de dangers. Aussi, en pareil
cas, ne devons-nous négliger aucune précaution.
--Voici l'heure du déjeuner, dit Joe; nous nous contenterons
de viande conservée et de café, jusqu'à ce que M.
Kennedy ait trouvé moyen de nous régaler d'un bon morceau
de venaison.
CHAPITRE XX
La bouteille céleste.--Les figuiers-palmiers.--Les « mammoth
trees. » L'arbre de guerre.--L'attelage ailé.--Combats de
deux peuplades.--Massacre.--Intervention divine.
Le vent devenait violent et irrégulier. Le Victoria courait de
véritables bordées dans les airs. Rejeté tantôt
dans le nord, tantôt dans le sud, il ne pouvait rencontrer un souffle
constant.
« Nous marchons très vite sans avancer beaucoup, dit Kennedy,
en remarquant les fréquentes oscillations de l'aiguille aimantée,
--Le Victoria file avec une vitesse d'au moins trente lieues à
l'heure, dit Samuel Fergusson. Penchez-vous, et voyez comme la campagne
disparaît rapidement sous nos pieds. Tenez ! cette forêt a
l'air de se précipiter au-devant de nous !
--La forêt est déjà devenue une clairière,
répondit le chasseur.
--Et la clairière un village, riposta Joe, quelques instants
plus tard. Voilà-t-il des faces de nègres assez ébahies
!
--C'est bien naturel, répondit le docteur. Les paysans de France,
à la première apparition des ballons, ont tiré dessus,
les prenant pour de monstres aériens; il est donc permis à
un nègre du Soudan d'ouvrir de grands yeux.
--Ma foi! dit Joe, pendant que le Victoria rasait un village à
cent pied du sol, je m'en vais leur jeter une bouteille vide, avec votre
permission mon maître; si elle arrive saine et sauve, ils l'adoreront;
si elle se casse ils se feront des talismans avec les morceaux! »
Et, ce disant, il lança une bouteille, qui ne manqua pas de
se briser en mille pièces, tandis que les indigènes se précipitaient
dans leurs hutte rondes, en poussant de grands cris.
Un peu plus loin, Kennedy s'écria:
« Regardez donc cet arbre singulier ! il est d'une espèce
par en haut, et d'une autre par en bas.
--Bon ! fit Joe ; voilà un pays où les arbres poussent
les uns sur les autres.
--C'est tout simplement un tronc de figuier, répondit le docteur,
sur lequel il s'est répandu un peu de terre végétale.
Le vent un beau jour y a jeté une graine de palmier, et le palmier
a poussé comme en plein champ.
--Une fameuse mode, dit Joe, et que j'importerai en Angleterre; cela
fera bien dans les parcs de Londres; sans compter que ce serait un moyen
de multiplier les arbres à fruit; on aurait des jardins en hauteur
; voilà qui sera goûté de tous les petits propriétaires.
»
En ce moment, il fallut élever le Victoria pour franchir une
forêt d'arbres hauts de plus de trois cents pieds, sortes de banians
séculaires.
« Voilà de magnifiques arbres, s'écria Kennedy;
je ne connais rien de beau comme l'aspect de ces vénérables
forêts. Vois donc, Samuel.
--La hauteur de ces banians est vraiment merveilleuse, mon cher Dick;
et cependant elle n'aurait rien d'étonnant dans les forêts
du Nouveau-Monde.
--Comment ! il existe des arbres plus élevés ?
--Sans doute, parmi ceux que nous appelons les « mammouth trees.
»
Ainsi, en Californie, on a trouvé un cèdre élevé
de quatre cent cinquante pieds, hauteur qui dépasse la tour du Parlement,
et même la grande pyramide d'Égypte. La base avait cent vingt
pieds de tour, et les couches concentriques de son bois lui donnaient plus
de quatre mille ans d'existence.
--Eh ! Monsieur, cela n'a rien d'étonnant alors ! Quand on vit
quatre mille ans, quoi de plus naturel que d'avoir une belle taille ? »
Mais, pendant l'histoire du docteur et la réponse de Joe, la
forêt avait déjà fait place à une grande réunion
de huttes circulairement disposées autour d'une place. Au milieu
croissait un arbre unique, et Joe de s'écrier à sa vue:
Eh bien ! s'il y a quatre mille ans que celui-là produit de
pareilles fleurs, je ne lui en fais pas mon compliment. »
Et il montrait un sycomore gigantesque dont le tronc disparaissait
en entier sous un amas d'ossements humains. Les fleurs dont parlait Joe
étaient des têtes fraîchement coupées, suspendues
à des poignards fixés dans l'écorce.
L'arbre de guerre des cannibales ! dit le docteur. Les Indiens enlèvent
la peau du crâne, les Africains la tête entière.
--Affaire de mode, » dit Joe.
Mais déjà le village aux têtes sanglantes disparaissait
à l'horizon; un autre plus loin offrait un spectacle non moins repoussant;
des cadavres à demi dévorés, des squelettes tombant
en poussière, des membres humains épars çà
et là, étaient laissés en pâture aux hyènes
et aux chacals.
« Ce sont sans doute les corps des criminels; ainsi que cela
se pratique dans l'Abyssinie, on les expose aux bêtes féroces,
qui achèvent de les dévorer à leur aise, après
les avoir étranglés d'un coup de dent.
--Ce n'est pas beaucoup plus cruel que la potence, dit l'Écossais.
C'est plus sale, voilà tout.
--Dans les régions du sud de l'Afrique, reprit le docteur, on
se contente de renfermer le criminel dans sa propre hutte, avec ses bestiaux,
et peut-être sa famille ; on y met le feu, et tout brûle en
même temps. J'appelle cela de la cruauté, mais j'avoue avec
Kennedy que, si la potence est moins cruelle, elle est aussi barbare. »
Joe, avec l'excellente vue dont il se servait si bien, signala quelques
bandes d'oiseaux carnassiers qui planaient à l'horizon.
« Ce sont des aigles, s'écria Kennedy, après les
avoir reconnus avec la lunette, de magnifiques oiseaux dont le vol est
aussi rapide que le notre.
--Le ciel nous préserve de leurs attaques ! dit le docteur;
ils sont plutôt à craindre pour nous que les bêtes féroces
ou les tribus sauvages.
--Bah ! répondit le chasseur, nous les écarterions à
coups de fusil.
--J'aime autant, mon cher Dick, ne pas recourir à ton adresse;
le taffetas de notre ballon ne résisterait pas à un de leurs
coups de bec ; heureusement, je crois ces redoutables oiseaux plus effrayés
qu'attirés par notre machine.
-- Eh mais ! une idée, dit Joe, car aujourd'hui les idées
me poussent par douzaines; si nous parvenions à prendre un attelage
d'aigles vivants, nous les attacherions à notre nacelle, et ils
nous traîneraient dans les airs !
--Le moyen a été sérieusement proposé,
répondit le docteur; mais je le crois peu praticable avec des animaux
assez rétifs de leur naturel.
--On les dresserait, reprit Joe; au lieu de mors, on les guiderait
avec des œillères qui leur intercepteraient la vue; borgnes, ils
iraient à droite ou à gauche; aveugles, ils s'arrêteraient.
--Permets-moi, mon brave Joe, de préférer un vent favorable
à tes aigles attelés; cela coûte moins cher à
nourrir, et c'est plus sûr.
--Je vous le permets, Monsieur, mais je garde mon idée. »
Il était midi; le Victoria, depuis quelque temps, se tenait
à une allure plus modérée; le pays marchait au-dessous
de lui, il ne fuyait plus.
Tout d'un coup, des cris et des sifflements parvinrent aux oreilles
des voyageurs ; ceux-ci se penchèrent et aperçurent dans
une plaine ouverte un spectacle fait pour les émouvoir
Deux peuplades aux prises se battaient avec acharnement et faisaient
voler des nuées de flèches dans les airs. Les combattants,
avides de s'entre-tuer, ne s'apercevaient pas de l'arrivée du Victoria
; ils étaient environ trois cents, se choquant dans une inextricable
mêlée; la plupart d'entre eux, rouges du sang des blessés
dans lequel ils se vautraient, formaient un ensemble hideux à voir.
A l'apparition de l'aérostat, il y eut un temps d'arrêt;
les hurlements redoublèrent; quelques flèches furent lancées
vers la nacelle, et l'une d'elles assez près pour que Joe l'arrêtât
de la main.
« Montons hors de leur portée ! s'écria le docteur
Fergusson! Pas d'imprudence ! cela ne nous est pas permis »
Le massacre continuait de part et d'autre, à coups de haches
et de sagaies; dès qu'un ennemi gisait sur le sol, son adversaire
se hâtait de lui couper la tête; les femmes, mêlées
à cette cohue, ramassaient les têtes sanglantes et les empilaient
à chaque extrémité du champ de bataille ; souvent
elles se battaient pour conquérir ce hideux trophée.
« L'affreuse scène ! s'écria Kennedy avec un profond
dégoût.
--Ce sont de vilains bonshommes ! dit Joe Après cela, s'ils
avaient un uniforme, ils seraient comme tous les guerriers du monde.
--J'ai une furieuse envie d'intervenir dans le combat, reprit le chasseur
en brandissant sa carabine.
--Non pas répondit vivement le docteur ! non pas ! mêlons-nous
de ce qui nous regarde ? Sais-tu qui a tort ou raison, pour jouer le rôle
de la Providence ? Fuyons au plus tôt ce spectacle repoussant ! Si
les grands capitaines pouvaient dominer ainsi le théâtre de
leurs exploits, ils finiraient peut-être par perdre le goût
du sang et des conquêtes ! »
Le chef de l'un de ces partis sauvages se distinguait par une taille
athlétique, jointe à une force d'hercule D'une main il plongeait
sa lance dans les rangées compactes de ses ennemis, et de l'autre
y faisait de grandes trouées à coups de hache. A un moment,
il rejeta loin de lui sa sagaie rouge de sang, se précipita sur
un blessé dont il trancha le bras d'un seul coup, prit ce bras d'une
main, et, le portant à sa bouche, il y mordit à pleines dents.
« Ah ! dit Kennedy, l'horrible bête! je n'y tiens plus
! »
Et le guerrier, frappé d'une balle au front, tomba en arrière.
A sa chute, une profonde stupeur s'empara de ses guerriers; cette mort
surnaturelle les épouvanta en ranimant l'ardeur de leurs adversaires,
et en une seconde le champ de bataille fut abandonné de la moitié
des combattants.
« Allons chercher plus haut un courant qui nous emporte dit le
docteur. Je suis écœuré de ce spectacle. »
Mais il ne partit pas si vite qu'il ne pût voir la tribu victorieuse,
se précipitant sur les morts et les blessés, se disputer
cette chair encore chaude, et s'en repaître avidement.
« Pouah ! fit Joe, cela est repoussant ! »
Le Victoria s'élevait en se dilatant; les hurlements de cette
horde en délire le poursuivirent pendant quelques instants; mais
enfin, ramené vers le sud, il s'éloigna de cette scène
de carnage et de cannibalisme.
Le terrain offrait alors des accidents variés, avec de nombreux
cours d'eau qui s'écoulaient vers l'est ; ils se jetaient sans doute
dans ces affluents du lac Nû ou du fleuve des Gazelles, sur lequel
M. Guillaume Lejean a donné de si curieux détails.
La nuit venue, le Victoria jeta l'ancre par 27° de longitude, et
4° 20' de latitude septentrionale, après une traversée
de 150 milles.
CHAPITRE XXI
Rumeurs étranges.--Une attaque nocturne.--Kennedy et Joe dans
l'arbre.--Deux coups de feu.-- A moi ! à moi !--Réponse en
français.--Le matin.--Le missionnaire.--Le plan de sauvetage.
La nuit se faisait très obscure. Le docteur n'avait pu reconnaître
le pays; il s'était accroché à un arbre fort élevé,
dont il distinguait à peine la masse confuse dans l'ombre.
Suivant son habitude, il prit le quart de neuf heures, et à
minuit Dick vint le remplacer.
« Veille bien, Dick, veille avec grand soin.
--Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau
--Non ! cependant j'ai cru surprendre de vagues rumeurs au-dessous
de nous; je ne sais trop où le vent nous a portés; un excès
de prudence ne peut pas nuire.
--Tu auras entendu les cris de quelques bêtes sauvages.
--Non ! cela m'a semblé tout autre chose; enfin, à la
moindre alerte, ne manque pas de nous réveiller.
--Sois tranquille. »
Après avoir écouté attentivement une dernière
fois, le docteur, n'entendant rien, se jeta sur sa couverture et s'endormit
bientôt.
Le ciel était couvert d'épais nuages, mais pas un souffle
n'agitait l'air. Le Victoria, retenu sur une seule ancre, n'éprouvait
aucune oscillation.
Kennedy, accoudé sur la nacelle de manière à surveiller
le chalumeau en activité, considérait ce calme obscur; il
interrogeait l'horizon, et, comme il arrive aux esprits inquiets ou prévenus,
son regard croyait parfois surprendre de vagues lueurs.
Un moment même il crut distinctement en saisir une à deux
cents pas de distance ; mais ce ne fut qu'un éclair, après
lequel il ne vit plus rien.
C'était sans doute l'une de ces sensations lumineuses que l'œil
perçoit dans les profondes obscurités.
Kennedy se rassurait et retombait dans sa contemplation indécise,
quand un sifflement aigu traversa les airs.
Était-ce le cri d'un animal, d'un oiseau de nuit ? Sortait-il
de lèvres humaines
Kennedy, sachant toute la gravité de la situation, fut sur le
point d'éveiller ses compagnons; mais il se dit qu'en tout cas,
hommes ou bêtes se trouvaient hors de portée; il visita donc
ses armes, et, avec sa lunette de nuit, il plongea de nouveau son regard
dans l'espace.
Il crut bientôt entrevoir au-dessous de lui des formes vagues
qui se glissaient vers l'arbre ; à un rayon de lune qui filtra comme
un éclair entre deux nuages, il reconnut distinctement un groupe
d'individus s'agitant dans l'ombre.
L'aventure des cynocéphales lui revint à l'esprit ; il
mit la main sur l'épaule du docteur.
Celui-ci se réveilla aussitôt.
« Silence, fit Kennedy, parlons à voix basse.
--Il y a quelque chose ?
--Oui, réveillons Joe. »
Dès que Joe se fut levé, le chasseur raconta ce qu'il
avait vu.
« Encore ces maudits singes ? dit Joe.
--C'est possible; mais il faut prendre ses précautions.
--Joe et moi, dit Kennedy, nous allons descendre dans l'arbre par l'échelle.
--Et pendant ce temps, répartit le docteur, je prendrai mes
mesures de manière à pouvoir nous enlever rapidement.
--C'est convenu.
--Descendons, dit Joe.
--Ne vous servez de vos armes qu'à la dernière extrémité,
dit le docteur; il est inutile de révéler notre présence
dans ces parages. »
Dick et Joe répondirent par un signe. Ils se laissèrent
glisser sans bruit vers l'arbre, et prirent position sur une fourche de
fortes branches que l'ancre avait mordue.
Depuis quelques minutés, ils écoutaient muets et immobiles
dans le feuillage. A un certain froissement d'écorce qui se produisit,
Joe saisit la main de l'Écossais.
« N'entendez-vous pas ?
--Oui, cela approche.
--Si c'était un serpent ? Ce sifflement que vous avez surpris...
--Non ! il avait quelque chose d'humain.
--J'aime encore mieux des sauvages, se dit Joe. Ces reptiles me répugnent.
--Le bruit augmente, reprit Kennedy, quelques instants après.
--Oui ! on monte, on grimpe.
--Veille de ce côté, je me charge de l'autre.
--Bien. »
Ils se trouvaient tous les deux isolés au sommet d'une maîtresse
branche, poussée droit au milieu de cette forêt qu'on appelle
un baobab ; l'obscurité accrue par l'épaisseur du feuillage
était profonde ; cependant Joe, se penchant à l'oreille de
Kennedy et lui indiquant la partie inférieure de l'arbre, dit:
« Des nègres. »
Quelques mots échangés à voix basse parvinrent
même jusqu'aux deux voyageurs.
Joe épaula son fusil.
« Attends, » dit Kennedy.
Des sauvages avaient en effet escaladé le baobab; ils surgissaient
de toutes parts, se coulant sur les branches comme des reptiles, gravissant
lentement, mais sûrement; ils se trahissaient alors par les émanations
de leurs corps frottés d'une graisse infecte.
Bientôt deux têtes apparurent aux regards de Kennedy et
de Joe, au niveau même de la branche qu'ils occupaient.
« Attention, dit Kennedy, feu ! »
La double détonation retentit comme un tonnerre, et s'éteignit
au milieu des cris de douleur. En un moment, toute la horde avait disparu.
Mais, au milieu des hurlements, il s'était produit un cri étrange,
inattendu, impossible ! Une voix humaine avait manifestement proféré
ces mots en français:
« A moi ! à moi ! »
Kennedy et Joe, stupéfaits, regagnèrent la nacelle au
plus vite.
Avez-vous entendu ? leur dit le docteur.
--Sans doute ! ce cri surnaturel: A moi ! à moi!
--Un Français aux mains de ces barbares !
--Un voyageur !
--Un missionnaire, peut-être !
--Le malheureux, s'écria le chasseur ? on l'assassine, on le
martyrise ! »
Le docteur cherchait vainement à déguiser son émotion.
« On ne peut en douter, dit-il. Un malheureux Français
est tombé entre les mains de ces sauvages Mais nous ne partirons
pas sans avoir fait tout au monde pour le sauver. A nos coups de fusil,
il aura reconnu un secours inespéré, une intervention providentielle.
Nous ne mentirons pas à cette dernière espérance.
Est-ce votre avis ?
--C'est notre avis, Samuel, et nous sommes prêts à t'obéir.
--Combinons donc nos manœuvres, et dès le matin, nous chercherons
à l'enlever.
--Mais comment écarterons-nous ces misérables nègres
? Demanda Kennedy.
--Il est évident pour moi, dit le docteur, à la manière
dont ils ont déguerpi, qu'ils ne connaissent pas les armes à
feu; nous devrons donc profiter de leur épouvante; mais il faut
attendre le jour avant d'agir, et nous formerons notre plan de sauvetage
d'après la disposition des lieux.
Ce pauvre malheureux ne doit pas être loin, dit Joe, car...
--A moi ! à moi ! répéta la voix plus affaiblie.
--Les barbares ! s'écria Joe palpitant. Mais s'ils le tuent
cette nuit ?
--Entends-tu, Samuel, reprit Kennedy en saisissant la main du docteur,s'ils
le tuent cette nuit ?
--Ce n'est pas probable, mes amis; ces peuplades sauvages font mourir
leurs prisonniers au grand jour; il leur faut du soleil !
--Si je profitais de la nuit, dit l'Écossais, pour me glisser
vers ce malheureux ?
--Je vous accompagne, Monsieur Dick
--Arrêtez mes amis ! arrêtez ! Ce dessein fait honneur
à votre cœur et à votre courage; mais vous nous exposeriez
tous, et vous nuiriez plus encore à celui que nous voulons sauver.
--Pourquoi cela ? reprit Kennedy. Ces sauvages sont effrayés,
dispersés ! Ils ne reviendront pas.
Dick, je t'en supplie, obéis-moi; j'agis pour le salut commun;
si, par hasard, tu te laissais surprendre, tout serait perdu !
--Mais cet infortuné qui attend, qui espère ! Rien ne
lui répond ! Personne ne vient à son secours ! Il doit croire
que ses sens ont été abusés, qu'il n'a rien entendu
!...
--On peut le rassurer, » dit le docteur Fergusson.
Et debout, au milieu de l'obscurité, faisant de ses mains un
porte-voix, il s'écria avec énergie dans la langue de l'étranger:
« Qui que vous soyez, ayez confiance ! Trois amis veillent sur
vous ! »
Un hurlement terrible lui répondit, étouffant sans doute
la réponse du prisonnier.
« On l'égorge ! on va l'égorger ! s'écria
Kennedy. Notre intervention n'aura servi qu'à hâter l'heure
de son supplice ! Il faut agir !
--Mais comment, Dick ! Que prétends-tu faire au milieu de cette
obscurité ?
--Oh ! s'il faisait jour ! s'écria Joe.
--Eh bien, s'il faisait jour ? demanda le docteur d'un ton singulier.
--Rien de plus simple, Samuel, répondit le chasseur. Je descendrais
à terre et je disperserais cette canaille à coups de fusil.
--Et toi, Joe ? demanda Fergusson.
--Moi, mon maître, j'agirais plus prudemment, en faisant savoir
au prisonnier de s'enfuir dans une direction convenue.
--Et comment lui ferais-tu parvenir cet avis ?
--Au moyen de cette flèche que j'ai ramassée au vol,
et à laquelle j'attacherais un billet, ou tout simplement en lui
parlant à voix haute, puisque ces nègres ne comprennent pas
notre langue.
--Vos plans sont impraticables, mes amis; la difficulté la plus
grande serait pour cet infortuné de se sauver, en admettant qu'il
parvint à tromper la vigilance de ses bourreaux. Quant à
toi, mon cher Dick, avec beaucoup d'audace, et en profitant de l'épouvante
jetée par nos armes à feu, ton projet réussirait peut-être;
mais s'il échouait, tu serais perdu, et nous aurions deux personnes
à sauver au lieu d'une. Non, il faut mettre toutes les chances de
notre côté et agir autrement.
--Mais agir tout de suite, répliqua le chasseur.
--Peut-être ! répondit Samuel en insistant sur ce mot.
--Mon maître, êtes-vous donc capable de dissiper ces ténèbres
!
--Qui sait, Joe ?
--Ah ! si vous faites une chose pareille, je vous proclame le premier
savant du monde. »
Le docteur se tut pendant quelques instants; il réfléchissait.
Ses deux compagnons le considéraient avec émotion; ils étaient
surexcités par cette situation extraordinaire. Bientôt Fergusson
reprit la parole:
« Voici mon plan, dit-il. Il nous reste deux cents livres de
lest, puisque les sacs que nous avons emportés: sont encore intacts.
J'admets que ce prisonnier, un homme évidemment épuisé
par les souffrances, pèse autant que l'un de nous; il nous restera
encore une soixantaine de livres à jeter afin de monter plus rapidement
--Comment comptes-tu donc manœuvrer ? demanda Kennedy.
--Voici, Dick: tu admets bien que si je parviens jusqu'au prisonnier,
et que je jette une quantité de lest égale à son poids,
je n'ai rien changé à l'équilibre du ballon; mais
alors, si je veux obtenir une ascension rapide pour échapper à
cette tribu de nègres, il me put employer des moyens plus énergiques
que le chalumeau; or, en précipitant cet excédant de lest
au moment voulu, je suis certain de m'enlever avec une grande rapidité.
--Cela est évident.
--Oui, mais il y a un inconvénient; c'est que, pour descendre
plus tard, je devrai perdre une quantité de gaz proportionnelle
au surcroît de lest que j'aurai jeté. Or, ce gaz est chose
précieuse; mais on ne peut en regretter la perte, quand il s'agit
du salut d'un homme.
--Tu as raison, Samuel, nous devons tout sacrifier pour le sauver !
--Agissons donc, et disposez ces sacs sur le bord de la nacelle, de
façon à ce qu'ils puissent être précipités
d'un seul coup.
--Mais cette obscurité ?
--Elle cache nos préparatifs, et ne se dissipera que lorsqu'ils
seront terminés Ayez soin de tenir toutes les armes à portée
de notre main. Peut-être faudra-t-il faire le coup de feu; or nous
avons pour la carabine un coup, pour les deux fusils quatre, pour les deux
revolvers douze, en tout dix-sept, qui peuvent être tirés
en un quart de minute. Mais peut-être n'aurons-nous pas besoin de
recourir à tout ce fracas. Etes-vous prêts ?
--Nous sommes prêts, » répondit Joe.
Les sacs étaient disposés, les armes étaient en
état.
« Bien; fit le docteur. Ayez l'œil à tout. Joe sera chargé
de précipiter le lest, et Dick d'enlever le prisonnier; mais que
rien ne se fasse avant mes ordres. Joe, va d'abord ; détacher l'ancre,
et remonte promptement dans la nacelle. »
Joe se laissa glisser par le câble, et reparut au bout de quelques
instants Le Victoria rendu libre flottait dans l'air, à peu près
immobile.
Pendant ce temps, le docteur s'assura de la présence d'une suffisante
quantité de gaz dans la caisse de mélange pour alimenter
au besoin le chalumeau sans qu'il fût nécessaire de recourir
pendant quelque temps à l'action de la pile de Bunzen; il enleva
les deux fils conducteurs parfaitement isolés qui servaient à
la décomposition de l'eau ; puis, fouillant dans son sac de voyage,
il en retira deux morceaux de charbon taillés en pointe, qu'il fixa
à l'extrémité de chaque fil.
Ses deux amis le regardaient sans comprendre, mais ils se taisaient;
lorsque le docteur eut terminé son travail, il se tint debout au
milieu de la nacelle ; il prit de chaque main les deux charbons, et en
rapprocha les deux pointes
Soudain, une intense et éblouissante lueur fut produite avec
un insoutenable éclat entre les deux pointes de charbon; une gerbe
immense de lumière électrique brisait littéralement
l'obscurité de la nuit.
« Oh ! fit Joe, mon maître !
--Pas un mot, » dit le docteur
CHAPITRE XXII
La gerbe de lumière. -- Le missionnaire.--Enlèvement dans
un rayon de lumière.--Le prêtre lazariste.--Peu d'espoir.--Soins
du docteur.--Une vie d'abnégation.--Passage d'un volcan.
Fergusson projeta vers les divers points de l'espace son puissant rayon
de lumière et l'arrêta sur un endroit où des cris d'épouvante
se firent entendre Ses deux compagnons y jetèrent un regard avide.
Le baobab au-dessus duquel se maintenait le Victoria presque immobile
s'élevait au centre d'une clairière; entre des champs de
sésame et de cannes à sucre, on distinguait une cinquantaine
de huttes basses et coniques autour desquelles fourmillait une tribu nombreuse
A cent pieds au-dessous du ballon se dressait un poteau Au pied de
ce poteau gisait une créature humaine, un jeune homme de trente
ans au plus, avec de longs cheveux noirs, à demi nu, maigre, ensanglanté,
couvert de blessures, la tête inclinée sur la poitrine, comme
le Christ en croix.
Quelques cheveux plus ras sur le sommet du crâne indiquaient
encore la place d'une tonsure à demi effacée.
« Un missionnaire ! un prêtre ! s écria Joe.
--Pauvre malheureux ! répondit le chasseur.
--Nous le sauverons, Dick ! fit le docteur, nous le sauverons ! »
La foule des nègres, en apercevant le ballon, semblable à
une comète énorme avec une queue de lumière éclatante,
fut prise d'une épouvante facile à concevoir. A ses cris,
le prisonnier releva la tête. Ses yeux brillèrent d'un rapide
espoir, et sans trop comprendre ce qui se passait, il tendit ses mains
vers ces sauveurs inespérés.
« Il vit ! il vit ! s'écria Fergusson ; Dieu soit loué
! Ces sauvages sont plongés dans un magnifique effroi ! Nous le
sauverons! Vous êtes prêts, mes amis.
--Nous sommes prêts Samuel.
--Joe, éteins le chalumeau. »
L'ordre du docteur fut exécuté. Une brise à peine
saisissable poussait doucement le Victoria au-dessus du prisonnier, en
même temps qu'il s'abaissait insensiblement avec la contraction du
gaz. Pendant dix minutes environ, il resta flottant au milieu des ondes
lumineuses. Fergusson plongeait sur la foule son faisceau étincelant
qui dessinait ça et là de rapides et vives plaques de lumière.
La tribu, sous l'empire d'une indescriptible crainte, disparut peu à
peu dans ses huttes, et la solitude se fit autour du poteau. Le docteur
avait donc eu raison de compter sur l'apparition fantastique du Victoria
qui projetait des rayons de soleil dans cette intense obscurité.
La nacelle s'approcha du sol. Cependant quelques nègres, plus
audacieux, comprenant que leur victime allait leur échapper, revinrent
avec de grands cris. Kennedy prit son fusil, mais le docteur lui ordonna
de ne point tirer.
Le prêtre, agenouillé, n'ayant plus la force de se tenir
debout, n'était pas même lié à ce poteau, car
sa faiblesse rendait des liens inutiles. Au moment où la nacelle
arriva près du sol, le chasseur, jetant son arme et saisissant le
prêtre à bras-le-corps, le déposa dans la nacelle,
à l'instant même où Joe précipitait brusquement
les deux cents livres de lest.
Le docteur s'attendait à monter avec une rapidité extrême;
mais, contrairement à ses prévisions, le ballon, après
s'être élevé de trois à quatre pieds au-dessus
du sol, demeura immobile !
« Qui nous retient ? » s'écria-t-il avec l'accent
la terreur.
Quelques sauvages accouraient en poussant, des cris féroces.
« Oh ! s'écria Joe en se penchant au dehors. Un de ces
maudits noirs s'est accroché au-dessous de la nacelle !
--Dick ! Dick ! s'écria le docteur, la caisse à eau !
»
Dick comprit la pensée de son ami, et soulevant une des caisses
à eau qui pesait plus de cent livres, il la précipita par-dessus
le bord.
Le Victoria, subitement délesté, fit un bond de trois
cents pieds dans les airs, au milieu de. rugissements de la tribu, à
laquelle le prisonnier échappait dans un rayon d'une éblouissante
lumière.
« Hurrah ! » s'écrièrent les deux compagnons
du docteur.
Soudain le ballon fit un nouveau bond, qui le porta à plus de
mille pieds d'élévation.
« Qu'est-ce donc ? demanda Kennedy qui faillit perdre l'équilibre.
« Ce n'est rien ! c'est ce gredin qui nous lâche, »
répondit tranquillement Samuel Fergusson.
Et Joe, se penchant rapidement, put encore apercevoir le sauvage, les
mains étendues, tournoyant dans 1'espace, et bientôt se brisant
contre terre. Le docteur écarta alors les deux fils électriques,
et l'obscurité redevint profonde. Il était une heure du matin.
Le Français évanoui ouvrit enfin les yeux.
« Vous êtes sauvé, lui dit le docteur.
--Sauvé, répondit-il en anglais, avec un triste sourire,
sauvé d'une mort cruelle ! Mes frères, je vous remercie;
mais mes jours sont comptés, mes heures même, et je n'ai plus
beaucoup de temps à vivre ! »
Et le missionnaire, épuisé, retomba dans son assoupissement.
« Il se meurt, s'écria Dick.
--Non, non, répondit Fergusson en se penchant sur lui, mais
il est bien faible; couchons-le sous la tente.
Ils étendirent doucement sur leurs couvertures ce pauvre corps
amaigri, couvert de cicatrices et de blessures encore saignantes, où
le fer et le feu avaient laissé en vingt endroits leurs traces douloureuses.
Le docteur fit, avec un mouchoir, un peu de charpie qu'il étendit
sur les plaies après les avoir lavées; ces soins, il les
donna adroitement avec l'habileté d'un médecin; puis, prenant
un cordial dans sa pharmacie, il en versa quelques gouttes sur les lèvres
du prêtre.
Celui-ci pressa faiblement ses lèvres compatissantes et eut
à peine la force de dire: « Merci ! merci ! »
Le docteur comprit qu'il fallait lui laisser un repos absolu; il ramena
les rideaux de la tente, et revint prendre la direction du ballon.
Celui-ci, en tenant compte du poids de son nouvel hôte, avait
été délesté de prés de cent quatre-vingts
livres; il se maintenait donc sans l'aide du chalumeau. Au premier rayon
du jour, un courant le poussait doucement vers l'ouest-nord-ouest. Fergusson
alla considérer pendant quelques instants le prêtre assoupi.
« Puissions-nous conserver ce compagnon que le ciel nous a envoyé
dit le chasseur. As-tu quelque espoir ?
--Oui, Dick, avec des soins, dans cet air si pur.
--Comme cet homme a souffert ! dit Joe avec émotion Savez-vous
qu'il faisait là des choses plus hardies que nous, en venant seul
au milieu de ces peuplades !
--Cela n'est pas douteux, » répondit le chasseur.
Pendant toute cette journée, le docteur ne voulut pas que le
sommeil du malheureux fut interrompu; c'était un long assoupissement,
entrecoupé de quelques murmures de souffrance qui ne laissaient
pas d'inquiéter Fergusson.
Vers le soir, le Victoria demeurait stationnaire au milieu de l'obscurité,
et pendant cette nuit, tandis que Joe et Kennedy se relayaient aux côtés
du malade, Fergusson veillait à la sûreté de tous.
Le lendemain au matin, le Victoria avait à peine dérivé
dans l'ouest La journée s'annonçait pure et magnifique. Le
malade put appeler ses nouveaux amis d'une voix meilleure. On releva les
rideaux de la tente, et il aspira avec bonheur l'air vif du matin.
« Comment vous trouvez-vous ? lui demanda Fergusson .
--Mieux peut-être, répondit-il. Mais vous, mes amis, je
ne vous ai encore vus que dans un rêve ! A peine puis-je me rendre
compte de ce qui s'est passé ! Qui êtes-vous, afin que vos
noms ne soient pas oubliés dans ma dernière prière
?
--Nous sommes des voyageurs anglais, répondit Samuel; nous avons
tenté de traverser l'Afrique en ballon, et, pendant notre passage,
nous avons eu le bonheur de vous sauver.
--La science a ses héros, dit le missionnaire
--Mais la religion a ses martyrs, répondit l'Écossais.
--Vous êtes missionnaire ? demanda le docteur.
--Je suis un prêtre de la mission des Lazaristes. Le ciel vous
a envoyés vers moi, le ciel en soit loué ! Le sacrifice de
ma vie était fait ! Mais vous venez d'Europe Parlez-moi de l'Europe,
de la France ! Je suis sans nouvelles depuis cinq ans ?
--Cinq ans, seul, parmi ces sauvages ! s'écria Kennedy.
--Ce sont des âmes à racheter, dit le jeune prêtre,
des frères ignorants et barbares, que la religion seule peut instruire
et civiliser. »
Samuel Fergusson, répondant au désir du missionnaire,
l'entretint longuement de la France.
Celui-ci l'écoutait avidement et des larmes coulèrent
de ses yeux. Le pauvre jeune homme prenait tour à tour les mains
de Kennedy et de Joe dans les siennes, brûlantes de fièvre;
le docteur lui prépara quelques tasses de thé qu'il but avec
plaisir; il eut alors la force de se relever un peu et de sourire en se
voyant emporté dans ce ciel si pur !
« Vous êtes de hardis voyageurs, dit-il, et vous réussirez
dans votre audacieuse entreprise; vous reverrez vos parents, vos amis,
votre patrie, vous !... »
La faiblesse du jeune prêtre devint si grande alors, qu'il fallut
le coucher de nouveau. Une prostration de quelques heures le tint comme
mort entre les mains de Fergusson. Celui-ci ne pouvait contenir son émotion;
il sentait cette existence s'enfuir. Allaient-ils donc perdre si vite celui
qu'ils avaient arraché au supplice ? Il pansa de nouveau les plaies
horribles du martyr et dut sacrifier la plus grande partie de sa provision
d'eau pour rafraîchir ses membres brûlants. Il l'entoura des
soins les plus tendres et les plus intelligents. Le malade renaissait peu
à peu entre ses bras, et reprenait le sentiment, sinon la vie.
Le docteur surprit son histoire entre ses paroles entrecoupées.
« Parlez votre langue maternelle, lui avait-il dit ; je la comprends,
et cela vous fatiguera moins. »
Le missionnaire était un pauvre jeune du village d'Aradon, en
Bretagne, en plein Morbihan; ses premiers instincts l'entraînèrent
vers la carrière ecclésiastique; à cette vie d'abnégation
il voulut encore joindre la vie de danger, en entrant dans l'ordre des
prêtres de la Mission, dont saint Vincent de Paul fut le glorieux
fondateur; à vingt ans, il quittait son pays pour les plages inhospitalières
de l'Afrique. Et de là peu à peu, franchissant les obstacles,
bravant les privations, marchant et priant, il s'avança jusqu'au
sein des tribus qui habitent les affluents du Nil supérieur; pendant
deux ans, sa religion fut repoussée, son zèle fut méconnu,
ses charités furent malaisés; il demeura prisonnier de l'une
des plus cruelles peuplades du Nyambarra, en butte à mille mauvais
traitements. Mais toujours il enseignait, il instruisait, il priait. Cette
tribu dispersée et lui laissé pour mort après un de
ces combats si fréquents de peuplade à peuplade, au lieu
de retourner sur ses pas, il continua son pèlerinage évangélique.
Son temps le plus paisible fut celui où on le prit pour un fou il
s'était familiarisé avec les idiomes de ces contrées;
il catéchisait. Enfin, pendant deux longues années encore,
il parcourut ces régions barbares, poussé par cette force
surhumaine qui vient de Dieu; depuis un an, il résidait dans cette
tribu des Nyam-Nyam, nommée Barafri, l'une des plus sauvages. Le
chef étant mort il y a quelques jours, ce fut à lui qu'on
attribua cette mort inattendue; on résolut de l'immoler; depuis
quarante heures déjà durait son supplice; ainsi que l'avait
supposé le docteur, il devait mourir au soleil de midi. Quand il
entendit le bruit des armes à feu, la nature l'emporta: «
A moi ! à moi ! » s'écria-t-il, et il crut avoir rêvé,
lorsqu'une voix venue du ciel lui lança des paroles de consolation.
« Je ne regrette pas, ajouta-t-il, cette existence qui s'en va,
ma vie est Dieu !
--Espérez encore, lui répondit le docteur; nous sommes
près de vous; nous vous sauverons de la mort comme nous vous avons
arraché au supplice.
--Je n'en demande pas tant au ciel, répondit le prêtre
résigné ! Béni soit Dieu de m'avoir donné avant
de mourir cette joie de presser des mains amies, et d'entendre la langue
de mon pays. »
Le missionnaire s'affaiblit de nouveau. La journée se passa
ainsi entre l'espoir et la crainte, Kennedy très ému et Joe
s'essuyant les yeux à l'écart.
Le Victoria faisait peu de chemin, et le vent semblait vouloir ménager
son précieux fardeau.
Joe signala vers le soir une lueur immense dans l'ouest. Sous des latitudes
plus élevées, on eût pu croire une vaste aurore boréale
; le ciel paraissait en feu. Le docteur vint examiner attentivement ce
phénomène.
« Ce ne peut être qu'un volcan en activité, dit-il.
--Mais le vent nous porte au-dessus, répliqua Kennedy.
--Eh bien ! nous le franchirons à une hauteur rassurante. »
Trois heures après le Victoria se trouvait en pleines montagnes;
sa position exacte était par 24° 15' de longitude et 4°
42' de latitude ; devant lui, un ciel embrasé déversait des
torrents de lave en fusion, et projetait des quartiers de roches à
une grande élévation ; il y avait des coulées de feu
liquide qui retombaient en cascades éblouissantes. Magnifique et
dangereux spectacle, car le vent, avec une fixité constante, portait
le ballon vers cette atmosphère incendiée.
Cet obstacle que l'on ne pouvait tourner, il fallut le franchir ; le
chalumeau fut développé à toute flamme, et le Victoria
parvint à six mille pieds, laissant entre le volcan et lui un espace
de plus de trois cents toises.
De son lit de douleur, le prêtre mourant put contempler ce cratère
en feu d'où s'échappaient avec fracas mille gerbes éblouissantes.
« Que c'est beau, dit-il, et que la puissance de Dieu est infinie
jusque dans ses plus terribles manifestations ! »
Cet épanchement de laves en ignition revêtait les flancs
de la montagne d'un véritable tapis de flammes; l'hémisphère
inférieur du ballon resplendissait dans la nuit; une chaleur torride
montait jusqu'à la nacelle, et le docteur Fergusson eut hâte
de fuir cette périlleuse situation.
Vers dix heures du soir, la montagne n'était plus qu'un point
rouge à l'horizon, et le Victoria poursuivait tranquillement son
voyage dans une zone moins élevée.
CHAPITRE XXIII
Colère de Joe.--La mort d'un juste.--La veillée du corps.--Aridité.
- L'ensevelissement.--Les blocs de quartz.--Hallucination de Joe.--Un lest
précieux.--Relèvement des montagnes aurifères.--Commencement
des désespoirs de Joe.
Une nuit magnifique s'étendait sur la terre. Le prêtre
s'endormit dans une prostration paisible. « Il n'en reviendra pas,
dit Joe ! Pauvre jeune homme ! trente ans à peine !
--Il s'éteindra dans nos bras ! dit le docteur avec désespoir.
Sa respiration déjà si faible s'affaiblit encore, et je ne
puis rien pour le sauver !
--Les infâmes gueux ! s'écriait Joe, que ces subites colères
prenaient de temps à autre. Et penser que ce digne prêtre
a trouvé encore des paroles pour les plaindre, pour les excuser,
pour leur pardonner !
--Le ciel lui fait une nuit bien belle, Joe, sa dernière nuit
peut-être. Il souffrira peu désormais, et sa mort ne sera
qu'un paisible sommeil. »
Le mourant prononça quelques paroles entrecoupées; le
docteur s'approcha; la respiration du malade devenait embarrassée;
il demandait de l'air; les rideaux furent entièrement retirés,
et il aspira avec délices les souffles légers de cette nuit
transparente; les étoiles lui adressaient leur tremblante lumière,
et la lune l'enveloppait dans le blanc linceul de ses rayons.
Mes amis, dit-il d'une voix affaiblie, Je m'en vais ! Que le Dieu qui
récompense vous conduise au port ! qu'il vous paye pour moi ma dette
de reconnaissance !
--Espérez encore, lui répondit Kennedy. Ce n'est qu'un
affaiblissement passager. Vous ne mourrez pas ! Peut-on mourir par cette
belle nuit d'été.
--La mort est là, reprit le missionnaire, je le sais ! Laissez-moi
la regarder en face ! La mort, commencement des choses éternelles,
n'est que la fin des soucis terrestres. Mettez-moi à genoux, mes
frères, je vous en prie ! »
Kennedy le souleva; ce fut pitié de voir ses membres sans forces
se replier sous lui.
« Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria l'apôtre mourant,
ayez pitié de moi ! »
Sa figure resplendit. Loin de cette terre dont il n'avait jamais connu
les joies, au milieu de cette nuit qui lui jetait ses plus douces clartés,
sur le chemin de ce ciel vers lequel il s'élevait comme dans une
assomption miraculeuse, il semblait déjà revivre de l'existence
nouvelle.
Son dernier geste fut une bénédiction suprême à
ses amis d'un jour.
Et il retomba dans les bras de Kennedy, dont le visage se baignait
de grosses larmes.
« Mort ! dit le docteur en se penchant sur lui, mort ! »
Et d'un commun accord les trois amis s'agenouillèrent pour prier
en silence.
« Demain matin, reprit bientôt Fergusson, nous l'ensevelirons
dans cette terre d'Afrique arrosée de son sang. »
Pendant le reste de la nuit, le corps fut veillé tour à
tour par le docteur, Kennedy, Joe, et pas une parole ne troubla ce religieux
silence; chacun pleurait.
Le lendemain, le vent venait du sud, et le Victoria marchait assez
lentement au-dessus d'un vaste plateau de montagnes; là des cratères
éteints, ici des ravins incultes; pas une goutte d'eau sur ces crêtes
desséchées ; des rocs amoncelés, des blocs erratiques,
des marnières blanchâtres, tout dénotait une stérilité
profonde.
Vers midi, le docteur, pour procéder à l'ensevelissement
du corps, résolut de descendre dans un ravin, au milieu de roches
plutoniques de formation primitive, les montagnes environnantes devaient
l'abriter et lui permettre d'amener sa nacelle jusqu'au sol, car il n'existait
aucun arbre qui pût lui offrir un point d'arrêt.
Mais, ainsi qu'il l'avait fait comprendre à Kennedy, par suite
de sa perte de lest lors de l'enlèvement du prêtre, il ne
pouvait descendre maintenant qu'à la condition de lâcher une
quantité proportionnelle de gaz; il ouvrit donc la soupape du ballon
extérieur. L'hydrogène fusa, et le Victoria s'abaissa tranquillement
vers le ravin.
Dès que la nacelle toucha à terre, le docteur ferma sa
soupape ; Joe sauta sur le sol, tout en se retenant d'une main au bord
extérieur, et de l'autre, il ramassa un certain nombre de pierres
qui bientôt remplacèrent son propre poids ; alors il put employer
ses deux mains, et il eut bientôt entassé dans la nacelle
plus de cinq cents livres de pierres; alors le docteur et Kennedy purent
descendre à leur tour. Le Victoria se trouvait équilibré,
et sa force ascensionnelle était impuissante à l'enlever.
D'ailleurs, i1 ne fallut pas employer une grande quantité de
ces pierres, car les blocs ramassés par Joe étaient d'une
pesanteur extrême, ce qui éveilla un instant l'attention de
Fergusson. Le sol était parsemé de quartz et de roches porphyriteuses.
« Voilà une singulière découverte, »
se dit mentalement le docteur.
Pendant ce temps, Kennedy et Joe allèrent à quelques
pas choisir un emplacement pour la fosse. Il faisait une chaleur extrême
dans ce ravin encaissé comme une sorte de fournaise. Le soleil de
midi y versait d'aplomb ses rayons brûlants.
Il fallut d'abord déblayer le terrain des fragments de roc qui
l'encombraient; puis une fosse fut creusée assez profondément
pour que les animaux féroces ne pussent déterrer le cadavre.
Le corps du martyr y fut déposé avec respect.
La terre retomba sur ces dépouilles mortelles, et au-dessus
de gros fragments de roches furent disposés comme un tombeau.
Le docteur cependant demeurait immobile et perdu dans ses réflexions.
Il n'entendait pas l'appel de ses compagnons, il ne revenait pas avec eux
chercher un abri contre la chaleur du jour.
« A quoi penses-tu donc, Samuel ? lui demanda Kennedy.
--A un contraste bizarre de la nature, à un singulier effet
du hasard. Savez-vous dans quelle terre cet homme d'abnégation,
ce pauvre de cœur a été enseveli ?
--Que veux-tu dire ? Samuel, demanda l'Écossais.
--Ce prêtre, qui avait fait vœu de pauvreté, repose maintenant
dans une mine d'or !
--Une mine d'or ! s'écrièrent Kennedy et Joe.
--Une mine d'or, répondit tranquillement le docteur. Ces blocs
que vous foulez aux pieds comme des pierres sans valeur sont du minerai
d'une grande pureté.
--Impossible ! impossible! répéta Joe.
--Vous ne chercheriez pas longtemps dans ces fissures de schiste ardoisé
sans rencontrer des pépites importantes. »
Joe se précipita comme un fou sur ces fragments épars.
Kennedy n'était pas loin de l'imiter.
Calme-toi, mon brave Joe, lui dit son maître.
--Monsieur, vous en parlez à votre aise.
--Comment ! un philosophe de ta trempe...
--Eh ! Monsieur, il n'y a pas de philosophie qui tienne.
--Voyons ! réfléchis un peu. A quoi nous servirait toute
cette richesse nous ne pouvons pas l'emporter.
--Nous ne pouvons pas l'emporter ! par exemple !
--C'est un peu lourd pour notre nacelle ! J'hésitais même
à te faire part de cette découverte, dans la crainte d'exciter
tes regrets.
--Comment ! dit Joe, abandonner ces trésors! Une fortune à
nous ! bien à nous ! la laisser !
--Prends garde, mon ami. Est-ce que la fièvre de l'or te prendrait
? est-ce que ce mort, que tu viens d'ensevelir, ne t'a pas enseigné
la vanité des choses humaines ?
--Tout cela est vrai, répondit Joe; mais enfin, de l'or ! Monsieur
Kennedy, est-ce que vous ne m'aiderez pas à ramasser un peu de ces
millions ?
--Qu'en ferions-nous, mon pauvre Joe ? dit le chasseur qui ne put s'empêcher
de sourire. Nous ne sommes pas venus ici chercher la fortune, et nous ne
devons pas la rapporter.
--C'est un peu lourd, les millions, reprit le docteur, et cela ne se
met pas aisément dans la poche.
--Mais enfin, répondit Joe, poussé dans ses derniers
retranchements ne peut-on, au lieu de sable, emporter ce minerai pour lest
?
--Eh bien ! J'y consens, dit Fergusson; mais tu ne feras pas trop la
grimace, quand nous jetterons quelques milliers de livres par-dessus le
bord.
--Des milliers de livres ! reprenait Joe, est-il possible que tout
cela soit de l'or !
--Oui, mon ami ; c'est un réservoir où la nature a entassé
ses trésors depuis des siècles; il y a là de quoi
enrichir des pays tout entiers ! Une Australie et une Californie réunies
au fond d'un désert !
--Et tout cela demeurera inutile !
--Peut-être ! En tout cas, voici ce que je ferai pour te consoler.
--Ce sera difficile, répliqua Joe d'un air contrit.
--Ecoute. Je vais prendre la situation exacte de ce placer, je te la
donnerai, et, à ton retour en Angleterre, tu en feras part à
tes concitoyens, si tu crois que tant d'or puisse faire leur bonheur.
--Allons, mon maître, je vois bien que vous avez raison; je me
résigne, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Emplissons
notre nacelle de ce précieux minerai. Ce qui restera à la
fin du voyage sera toujours autant de gagné.
Et Joe se mit à l'ouvrage; il y allait de bon cœur; il eut bientôt
entassé près de mille livres de fragments de quartz, dans
lequel l'or se trouve renfermé comme dans une gangue d'une grande
dureté.
Le docteur le regardait faire en souriant; pendant ce travail, il prit
ses hauteurs, et trouva pour le gisement de la tombe du missionnaire 22°
23' de longitude, et 4° 55'de latitude septentrionale.
Puis, jetant un dernier regard sur ce renflement du sol sous lequel
reposait le corps du pauvre Français, il revint vers la nacelle.
Il eût voulu dresser une croix modeste et grossière sur
ce tombeau abandonné au milieu des déserts de l'Afrique;
mais pas un arbre ne croissait aux environs.
« Dieu la reconnaîtra, » dit-il.
Une préoccupation assez sérieuse se glissait aussi dans
l'esprit de Fergusson; il aurait donné beaucoup de cet or pour trouver
un peu d'eau; il voulait remplacer celle qu'il avait jetée avec
la caisse pendant l'enlèvement du nègre, mais c'était
chose impossible dans ces terrains arides; cela ne laissait pas de l'inquiéter;
obligé d'alimenter sans cesse son chalumeau, il commençait
à se trouver à court pour les besoins de la soif; il se promit
donc de ne négliger aucune occasion de renouveler sa réserve.
De retour à la nacelle, il la trouva encombrée par les
pierres de l'avide Joe; il y monta sans rien dire, Kennedy prit sa place
habituelle, et Joe les suivit tous deux, non sans jeter un regard de convoitise
sur les trésors du ravin.
Le docteur alluma son chalumeau; le serpentin s'échauffa, le
courant d'hydrogène se fit au bout de quelques minutes, le gaz se
dilata, mais le ballon ne bougea pas.
Joe le regardait faire avec inquiétude et ne disait mot.
« Joe, » fit le docteur.
Joe ne répondit pas.
« Joe, m'entends-tu ? »
Joe fit signe qu'il entendait, mais qu'il ne voulait pas comprendre.
« Tu vas me faire le plaisir, reprit Fergusson, de jeter une
certaine quantité de ce minerai à terre.
--Mais, Monsieur, vous m'avez permis
--Je t'ai permis de remplacer le lest, voilà tout.
--Cependant.
--Veux-tu donc que nous restions éternellement dans ce désert
! »
Il jeta un regard désespéré vers Kennedy; mais
le chasseur prit l'air d'un homme qui n'y pouvait rien.
« Eh bien, Joe ?
--Votre chalumeau ne fonctionne donc pas ? reprit l'entêté.
--Mon chalumeau est allumé, tu le vois bien ! mais le ballon
ne s'enlèvera que lorsque tu 1'auras délesté un peu.
»
Joe se gratta l'oreille, prit un fragment de quartz, le plus petit
de tous, le pesa, le repesa, le fit sauter dans ses mains; c'était
un poids de trois ou quatre livres; il le jeta.
Le Victoria ne bougea pas.
« Hein ! fit-il, nous ne montons pas encore
--Pas encore, répondit le docteur. Continue. »
Kennedy riait. Joe jeta encore une dizaine de livres. Le ballon demeurait
toujours immobile. Joe pâlit.
« Mon pauvre garçon, dit Fergusson, Dick, toi et moi,
nous pesons, si je ne me trompe, environ quatre cents livres; il faut donc
te débarrasser d'un poids au moins égal au notre, puisqu'il
nous remplaçait.
--Quatre cents livres à jeter ! s'écria Joe piteusement.
--Et quelque chose avec pour nous enlever. Allons, courage ! »
Le digne garçon, poussant de profonds soupirs, se mit à
délester le ballon. De temps en temps il s'arrêtait:
Nous montons ! disait-il.
--Nous ne montons pas, lui était-il invariablement répondu.
--Il remue, dit-il enfin.
--Va encore, répétait Fergusson.
-- Il monte ! j'en suis sûr.
--Va toujours, » répliquait Kennedy.
Alors Joe, prenant un dernier bloc avec désespoir, le précipita
en dehors de la nacelle. Le Victoria s'éleva d'une centaine de pieds,
et, le chalumeau aidant, il dépassa bientôt les cimes environnantes.
« Maintenant, Joe, dit le docteur, il te reste encore une jolie
fortune, si nous parvenons à garder cette provision jusqu'à
la fin du voyage, et tu seras riche pour le reste de tes jours. »
Joe ne répondit rien et s'étendit moelleusement sur son
lit de minerai.
« Vois, mon cher Dick, reprit le docteur, ce que peut la puissance
de ce métal sur le meilleur garçon du monde. Que de passions,
que d'avidités, que de crimes enfanterait la connaissance d'une
pareille mine ! Cela est attristant. »
Au soir, le Victoria s'était avancé de quatre-vingt-dix
milles dans l'ouest; il se trouvait alors en droite ligne à quatorze
cents milles de Zanzibar.
CHAPITRE XXIV
Le vent tombe.--Les approches du Désert.--Le décompte
de la provision d'eau.--Les nuits de l'Équateur.--Inquiétudes
de Samuel Fergusson.--La situation telle qu'elle est.-Énergique
réponses de Kennedy et de Joe.--Encore une nuit.
Le Victoria, accroché à un arbre solitaire et presque
desséché, passa la nuit dans une tranquillité parfaite;
les voyageurs purent goûter un peu de ce sommeil dont ils avaient
si grand besoin; les émotions des journées précédentes
leur avaient laissé de tristes souvenirs.
Vers le matin, le ciel reprit sa limpidité brillante et sa chaleur.
Le ballon s'éleva dans les airs; après plusieurs essais infructueux,
il rencontra un courant, peu rapide d'ailleurs, qui le porta vers le nord-ouest.
« Nous n'avançons plus, dit le docteur; si je ne me trompe,
nous avons accompli la moitié de notre voyage à peu près
en dix jours; mais, au train dont nous marchons, il nous faudra des mois
pour le terminer. Cela est d'autant plus fâcheux que nous sommes
menacés de manquer d'eau.
--Mais nous en trouverons, répondit Dick; il est impossible
de ne pas rencontrer quelque rivière, quelque ruisseau, quelque
étang, dans cette vaste étendue de pays.
--Je le désire.
--Ne serait-ce pas le chargement de Joe qui retarderait notre marche
? »
Kennedy parlait ainsi pour taquiner le brave garçon; il le faisait
d'autant plus volontiers, qu'il avait un instant éprouvé
les hallucinations de Joe; mais, n'en ayant rien fait paraître, il
se posait en esprit fort; le tout en riant, du reste.
Joe lui lança un coup d'œil piteux. Mais le docteur ne répondit
pas. Il songeait, non sans de secrètes terreurs, aux vastes solitudes
du Sahara; là, des semaines se passant sans que les caravanes rencontrent
un puits où se désaltérer. Aussi surveillait-il avec
la plus soigneuse attention les moindres dépressions du sol.
Ces précautions et les derniers incidents avaient sensiblement
modifié la disposition d'esprit des trois voyageurs; ils parlaient
moins; ils s'absorbaient davantage dans leurs propres pensées.
Le digne Joe n'était plus le même depuis que ses regards
avaient plongé dans cet océan d'or; il se taisait; il considérait
avec avidité ces pierres entassées dans la nacelle. sans
valeur aujourd'hui, inestimables demain.
L'aspect de cette partie de l'Afrique était inquiétant
d'ailleurs. Le désert se faisait peu à peu. Plus un village,
pas même une réunion de quelques huttes ; La végétation
se retirait. A peine quelques plantes rabougries comme dans les terrains
bruyéreux de l'Écosse, un commencement de sables blanchâtres
et des pierres de feu, quelques lentisques et des boissons épineux.
Au milieu de cette stérilité, la carcasse rudimentaire du
globe apparaissant en arêtes de roches vives et tranchantes. Ces
symptômes d'aridité donnaient à penser au docteur Fergusson.
Il ne semblait pas qu'une caravane eût jamais affronté
cette contrée déserte; elle aurait laissé des traces
visibles de campement, les ossements blanchis de ses hommes ou de ses bêtes.
Mais rien Et l'on sentait que bientôt une immensité de sable
s'emparerait de cette région désolée.
Cependant on ne pouvait reculer; il fallait aller en avant; le docteur
ne demandait pas mieux ; il eut souhaité une tempête pour
l'entraînerait delà de ce pays. Et pas un nuage au ciel !
A la fin de cette journée, le Victoria n'avait pas franchi trente
milles.
Si l'eau n'eut pas manqué ! Mais il en restait en tout trois
gallons [Treize litres et demi environ] ! Fergusson mit de côté
un gallon destiné à étancher la soif ardente qu'une
chaleur de quatre-vingt-dix degrés [50° centigrades] rendait
intolérable; deux gallons restaient donc pour alimenter le chalumeau
; ils ne pouvaient produire que quatre cent quatre-vingts pieds cubes de
gaz; or le chalumeau en dépensait neuf pieds cubes par heure environ;
on ne pouvait donc plus marcher que pendant cinquante-quatre heures. Tout
cela était rigoureusement mathématique.
« Cinquante-quatre heures ! dit-il à ses compagnons. Or,
comme je suis bien décidé à ne pas voyager la nuit,
de peur de manquer un ruisseau, une source, une mare, c'est trois jours
et demi de voyage qu'il nous reste, et pendant lesquels il faut trouver
de l'eau à tout prix. J'ai cru devoir vous prévenir de cette
situation grave, mes amis, car je ne réserve qu'un seul gallon pour
notre soif, et nous devrons nous mettre à une ration sévère.
--Rationne-nous, répondit le chasseur; mais il n'est pas encore
temps de se désespérer; nous avons trois jours devant nous,
dis-tu ?
--Oui, mon cher Dick.
--Eh bien ! comme nos regrets ne sauraient qu'y faire, dans trois jours
i1 sera temps de prendre un parti ; jusque-là redoublons de vigilance.
»
Au repas du soir, l'eau fut donc strictement mesurée; la quantité
d'eau-de-vie s'accrut dans les grogs; mais il fallait se défier
de cette liqueur plus propre à altérer qu'à rafraîchir.
La nacelle reposa pendant la nuit sur un immense plateau qui présentait
une forte dépression. Sa hauteur était à peine de
huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Cette circonstance rendit
quelque espoir au docteur; elle lui rappela les présomptions des
géographes sur l'existence d'une vaste étendue d'eau au centre
de l'Afrique. Mais, si ce lac existait, il y fallait parvenir ; or, pas
un changement ne se faisait dans le ciel immobile.
A la nuit paisible, à sa magnificence étoilée,
succédèrent le jour immuable et les rayons ardents du soleil;
dès ses premières lueurs, la température devenait
brûlante. A cinq heures du matin, le docteur donna le signal du départ,
et pendant un temps, assez long le Victoria demeura sans mouvement dans
une atmosphère de plomb.
Le docteur aurait pu échapper à cette chaleur intense
en s'élevant dans des zones supérieures; mais il fallait
dépenser une plus grande quantité d'eau, chose impossible
alors. Il se contenta donc de maintenir son aérostat à cent
pieds du sol ; là, un courant faible le poussait vers l'horizon
occidental.
Le déjeuner se composa d'un peu de viande séchée
et de pemmican. Vers midi, le Victoria avait à peine fait quelques
milles.
« Nous ne pouvons aller plus vite, dit le docteur. Nous ne commandons
pas, nous obéissons.
--Ah ! mon cher Samuel, dit le chasseur, voilà une de ces occasions
où un propulseur ne serait pas à dédaigner.
--Sans doute, Dick, en admettant toutefois qu'il ne dépensât
pas d'eau pour se mettre en mouvement, car alors la situation serait exactement
la même; jusqu'ici, d'ailleurs, on n'a rien inventé qui fût
praticable. Les ballons en sont encore au point où se trouvaient
les navires avant l'invention de la vapeur On a mis six mille ans à
imaginer les aubes et les hélices; nous avons donc le temps d'attendre.
--Maudite chaleur ! fit Joe en essuyant son front ruisselant.
--Si nous avions de l'eau, cette chaleur nous rendrait quelque service,
car elle dilate l'hydrogène de l'aérostat et nécessite
une: flamme moins forte dans le serpentin. Il est vrai que si nous n'étions
pas à bout de liquide, nous n'aurions pas à l'économiser.
Ah ! maudit sauvage qui nous a coûté cette précieuse
caisse !
--Tu ne regrettes pas ce que tu as fait, Samuel ?
--Non, Dick, puisque nous avons pu soustraire cet infortuné
à une mort horrible. Mais les cent livres d'eau que nous avons jetées
nous seraient bien utiles; c'étaient encore douze ou treize jours
de marche assurés, et de quoi traverser certainement ce désert.
--Nous avons fait au moins la moitié du voyage ? demanda Joe.
--Comme distance, oui; comme durée, non, si le vent nous abandonne.
Or il a une tendance à diminuer tout à fait.
--Allons, Monsieur, reprit Joe, il ne faut pas nous plaindre; nous
nous en sommes assez bien tirés jusqu'ici, et, quoi que je fasse,
il m'est impossible de me désespérer. Nous trouverons de
l'eau, c'est moi qui vous le dis.
Le sol, cependant, se déprimait de mille en mille; les ondulations
des montagnes aurifères venaient mourir sur la plaine; c'étaient
les derniers ressauts d'une nature épuisée. Les herbes éparses
remplaçaient les beaux arbres de l'est; quelques bandes d'une verdure
altérée luttaient encore contre l'envahissement des sables;
les grandes roches tombées des sommets lointains, écrasées
dans leur chute, s'éparpillaient en cailloux aigus, qui bientôt
se feraient sable grossier, puis poussière impalpable.
« Voici l'Afrique, telle que tu te la représentais, Joe;
j'avais raison de te dire: Prends patience !
--Eh bien, Monsieur, répliqua Joe, voilà qui est naturel,
au moins ! de la chaleur et du sable ! il serait absurde de rechercher
autre chose dans un pareil pays. Voyez-vous, ajouta-t-il en riant, moi
je n'avais pas confiance dans vos forêts et vos prairies ; c'est
un contre-sens ! ce n'est pas la peine de venir si loin pour rencontrer
la campagne d'Angleterre. Voici la première fois que je me crois
en Afrique, et je ne suis pas fâché d'en goûter un peu.
»
Vers le soir, le docteur constata que le Victoria n'avait pas gagné
vingt milles pendant cette journée brûlante. Une obscurité
chaude l'enveloppa dès que le soleil eut disparu derrière,
un horizon tracé avec la netteté d'une ligne droite.
Le lendemain était le 1er mai, un jeudi; mais les jours se succédaient
avec une monotonie désespérante; le matin valait le matin
qui l'avait précédé; midi jetait à profusion
ses mêmes rayons toujours inépuisables, et la nuit condensait
dans son ombre cette chaleur éparse que le jour suivant devait léguer
encore à la nuit suivante. Le vent, à peine sensible, devenait
plutôt une expiration qu'un souffle, et l'on pouvait pressentir le
moment où cette haleine s'éteindrait elle-même.
Le docteur réagissait contre la tristesse de cette situation
; il conservait le calme et le sang-froid d'un cœur aguerri. Sa lunette
à la main, il interrogeait tous les points de l'horizon; il voyait
décroître insensiblement les dernières collines et
s'effacer la dernière végétation; devant lui s'étendait
toute l'immensité du désert.
La responsabilité qui pesait sur lui l'affectait beaucoup, bien
qu'il n'en laissât rien paraître. Ces deux hommes, Dick et
Joe, deux amis tous les deux, il les avait entraînés au loin,
presque par la force de l'amitié ou du devoir. Avait-il bien agit
? N'était-ce pas tenter les voies défendues ? N'essayait-il
pas dans ce voyage de franchir les limites de l'impossible ? Dieu n'avait-il
pas réservé à des siècles plus reculés
la connaissance de ce continent ingrat !
Toutes ces pensées, comme il arrive aux heures de découragement,
se multiplièrent dans sa tête, et, par une irrésistible
association d'idées, Samuel s'emportait au-delà de la logique
et du raisonnement. Après avoir constaté ce qu'il n'eût
pas dû faire. il se demandait ce qu'il fallait faire alors. Serait-il
impossible de retourner sur ses pas ? N'existait-il pas des courants supérieurs
qui le repousseraient vers des contrées moins arides. Sûr
du pays passé, il ignorait le pays à venir ; aussi, sa conscience
parlant haut, il résolut de s'expliquer franchement avec ses deux
compagnons; il leur exposa nettement la situation; il leur montra ce qui
avait été fait et ce qui restait à faire; à
la rigueur on pouvait revenir, le tenter du moins; quelle était
leur opinion ?
Je n'ai d'autre opinion que celle de mon maître, répondit
Joe. Ce qu'il souffrira, je puis le souffrir, et mieux que lui où
il ira, j'irai.
--Et toi, Kennedy !
--Moi ? mon cher Samuel, je ne suis pas homme à me désespérer
; personne n'ignorait moins que moi les périls de l'entreprise;
mais je n'ai plus voulu les voir du moment que tu les affrontais. Je suis
donc à toi corps et âme. Dans la situation présente,
mon avis est que nous devons persé-vérer, aller jusqu'au
bout. Les dangers, d'ailleurs, me paraissent aussi grands pour revenir.
Ainsi donc, en avant, tu peux compter sur nous.
--Merci, mes dignes amis, répondit le docteur véritablement
ému. Je m'attendais à tant de dévouement; mais il
me fallait ces encourageantes paroles. Encore une fois, merci. »
Et ces trois hommes se serrèrent la main avec effusion.
« Écoutez-moi, reprit Fergusson. D'après mes relèvements,
nous ne sommes pas à plus de trois cents milles du golfe de Guinée
; le désert ne peut donc s'étendre indéfiniment, puisque
la côte est habitée et reconnue jusqu'à une certaine
profondeur dans les terres. S'il le faut, nous nous dirigerons vers cette
côte, et il est impossible que nous ne rencontrions pas quelque oasis,
quelque puits où renouveler notre provision d'eau.
Mais ce qui nous manque, c'est le vent, et, sans lui, nous sommes retenus
en calme plat au milieu des airs.
--Attendons avec résignation, » dit le chasseur.
Mais chacun à son tour interrogea vainement l'espace pendant
cette interminable journée; rien n'apparut qui pût faire naître
une espérance. Les derniers mouvements du sol disparurent au soleil
couchant, dont les rayons horizontaux s'allongèrent en longues lignes
de feu sur cette plate immensité. C'était le désert.
Les voyageurs n'avaient pas franchi une distance de quinze milles,
ayant dépensé, ainsi que le jour précèdent,
cent trente pieds cube de gaz pour alimenter le chalumeau, et deux pintes
d'eau sur huit durent être sacrifiées à l'étanchement
d'une soit ardente.
La nuit se passa tranquille, trop tranquille ! Le docteur ne dormit
pas.
CHAPITRE XXV
Un peu de philosophie.--Un nuage à l'horizon.--Au milieu d'un
brouillard.--Le ballon inattendu.--Les signaux.--Vue exacte du Victoria.--Les
palmiers.--Traces d'une caravane.--Le puits au milieu du désert.
Le lendemain, même pureté du ciel, même immobilité
de l'atmosphère.
Le Victoria s'éleva jusqu'à une hauteur de cinq cents
pieds; mais c'est à peine s'il se déplaça sensiblement
dans l'ouest.
« Nous sommes en plein désert, dit le docteur. Voici l'immensité
de sable ! Quel étrange spectacle ! Quelle singulière disposition
de la nature ! Pourquoi là-bas cette végétation excessive,
ici cette extrême aridité, et cela, par la même latitude,
sous les mêmes rayons de soleil !
--Le pourquoi, mon cher Samuel, m'inquiète peu, répondit
Kennedy; la raison me préoccupe moins que le fait. Cela est ainsi,
voilà l'important.
--Il faut bien philosopher un peu, mon cher Dick; cela ne peut pas
faire de mal
--Philosophons, je le veux bien; nous en avons le temps; à peine
si nous marchons. Le vent a peur de souffler, il dort.
--Cela ne durera pas, dit Joe, il me semble apercevoir quelques bandes
de nuages dans l'est.
--Joe a raison, répondit le docteur.
--Bon, fit Kennedy, est-ce que nous tiendrions notre nuage; avec une
bonne pluie et un bon vent qu'il nous jetterait au visage !
--Nous verrons bien, Dick, nous verrons bien.
--C'est pourtant vendredi, mon maître, et je me défie
des vendredis
--Eh bien ! j'espère qu'aujourd'hui même tu reviendras
de tes prétentions.
--Je le désire, Monsieur. Ouf ! fit-il en s'épongeant
le visage, la chaleur est une bonne chose, en hiver surtout; mais en été,
il ne faut pas en abuser.
--Est-ce que tu ne crains pas l'ardeur du soleil pour notre ballon
demanda Kennedy au docteur.
--Non; la gutta-percha dont le taffetas est enduit supporte des températures
beaucoup plus élevées. Celle à laquelle je l'ai soumise
intérieurement au moyen du serpentin a été quelquefois
de cent cinquante-huit degrés [70° centigrades] et l'enveloppe
ne paraît pas avoir souffert.
--Un nuage ! un vrai nuage ! » s'écria en ce moment Joe,
dont la vue perçante défiait toutes les lunettes.
En effet, une bande épaisse et maintenant distincte s'élevait
lentement au-dessus de l'horizon ; elle paraissait profonde et comme boursouflée;
c'était un amoncellement de petits nuages qui conservaient invariablement
leur forme première, d'où le docteur conclut qu'il n'existait
aucun courant d'air dans leur agglomération.
Cette masse compacte avait paru vers huit heures du matin, et à
onze heures seulement, elle atteignait le disque du soleil, qui disparut
tout entier derrière cet épais rideau; à ce moment
même, la bande inférieure du nuage abandonnait la ligne de
l'horizon qui éclatait en pleine lumière.
« Ce n'est qu'un nuage isolé, dit le docteur, il ne faut
pas trop compter sur lui. Regarde, Dick, sa forme est encore exactement
celle qu'il avait ce matin.
--En effet, Samuel, il n'y a là ni pluie ni vent, pour nous
du moins.
--C'est à craindre, car il se maintient à une très
grande hauteur.
--Eh bien ! Samuel, si nous allions chercher ce nuage qui ne veut pas
crever sur nous ?
--J'imagine que cela ne servira pas grand-chose, répondit le
docteur; ce sera une dépense de gaz et par conséquent d'eau
plus considérable. Mais, dans notre situation, il ne faut rien négliger
; nous allons monter. »
Le docteur poussa toute grande la flamme du chalumeau dans les spirales
du serpentin; une violente chaleur se développa, et bientôt
le ballon s'éleva sous l'action de son hydrogène dilaté.
A quinze cents pieds environ du sol, il rencontra la masse opaque du
nuage, et entra dans un épais brouillard, se maintenant à
cette élévation; mais il n'y trouva pas le moindre souffle
de vent; ce brouillard paraissait même dépourvu d'humidité,
et les objets exposés à son contact furent à peine
humectés. Le Victoria, enveloppé dans cette vapeur, y gagna
peut-être une marche plus sensible, mais ce fut tout.
Le docteur constatait avec tristesse le médiocre résultat
obtenu par sa manœuvre, quand il entendit Joe s'écrier avec les
accents de la plus vive surprise:
« Ah ! par exemple !
--Qu'est-ce donc, Joe ?
--Mon maître ! Monsieur Kennedy ! voilà qui est étrange
!
--Qu'y a-t-il donc ?
--Nous ne sommes pas seuls ici ! il y a des intrigants ! On nous a
volé notre invention !
--Devient-il fou ? » demanda Kennedy.
Joe représentait la statue de la stupéfaction ! Il restait
immobile
« Est-ce que le soleil aurait dérangé l'esprit
de ca pauvre garçon ? dit le docteur en se tournant vers lui.
« Me diras-tu ?... dit-il.
--Mais voyez, Monsieur, dit Joe en indiquant un point dans l'espace,
--Par saint Patrick! s'écria Kennedy à son tour, ceci
n'est pas croyable ! Samuel, Samuel, vois donc !
--Je vois, répondit tranquillement le docteur.
--Un autre ballon ! d'autres voyageurs comme nous ! »
En effet, à deux cents pieds, un aérostat flottait dans
l'air avec sa nacelle et ses voyageurs; il suivait exactement la même
route que le Victoria.
« Eh bien ! dit le docteur, il ne nous reste qu'à lui
faire des signaux; prends le pavillon, Kennedy, et montrons nos couleurs.
Il paraît que les voyageurs du second aérostat avaient
eu au même moment la même pensée, car le même
drapeau répétait identiquement le même salut dans une
main qui l'agitait de la même façon.
« Qu'est-ce que cela signifie ? demanda le chasseur.
--Ce sont des singes, s'écria Joe, ils se moquent de nous !
--Cela signifie, répondit Fergusson en riant, que c'est toi-même
qui te fais ce signal, mon cher Dick; cela veut dire que nous-mêmes
nous sommes dans cette seconde nacelle, et que ce ballon est tout bonnement
notre Victoria.
--Quant à cela, mon maître, sauf votre respect, dit Joe,
vous ne me le ferez jamais croire.
--Monte sur le bord, Joe, agite tes bras, et tu verras. »
Joe obéit : il vit ses gestes exactement et instantanément
reproduits.
« Ce n'est qu'un effet de mirage, dit le docteur, et pas autre
chose; un simple phénomène d'optique; il est du à
la réfraction inégale des couches de l'air, et voilà
tout.
--C'est merveilleux ! répétait Joe, qui ne pouvait se
rendre et multipliait ses expériences à tour de bras.
--Quel curieux spectacle ! reprit Kennedy. Cela fait plaisir de voir
notre brave Victoria ! Savez-vous qu'il a bon air et se tient majestueusement
!
--Vous avez beau expliquer la chose à votre façon, répliqua
Joe, c'est un singulier effet tout de même.
Mais bientôt cette image s'effaça graduellement ; les
nuages s'élevèrent à une plus grande hauteur abandonnant
1e Victoria, qui n'essaya plus de les suivre, et, au bout d'une heure,
ils disparurent en plein ciel.
Le vent, à peine sensible, sembla diminuer encore. Le docteur
désespéré se rapprocha du sol.
Les voyageurs, que cet incident avait arrachés à leurs
préoccupations retombèrent dans de tristes pensées,
accablés par une chaleur dévorante.
Vers quatre heures, Joe signala un objet en relief sur l'immense plateau
de sable et il put affirmer bientôt que deux palmiers s'élevaient
à une distance peu éloignée.
« Des palmiers ! dit Fergusson, mais il y a donc une fontaine,
un puits ? »
Il prit une lunette et s'assura que les yeux de Joe ne le trompaient
pas.
« Enfin, répéta-t-il, de l'eau ! de l'eau ! et
nous sommes sauvés, car, si peu que nous marchions, nous avançons
toujours et nous finirons par
arriver !
--Eh bien, Monsieur ! dit Joe, si nous buvions en attendant ? L'air
est vraiment étouffant.
--Buvons, mon garçon. »
Personne ne se fit prier. Une pinte entière y passa, ce qui
réduisit la provision à trois pintes et demie seulement.
« Ah ! cela fait du bien ! fit Joe. Que c'est bon ! Jamais bière
de Perkins ne m'a fait autant de plaisir
--Voilà les avantages de la privation, répondit le docteur.
--Ils sont faibles, en somme, dit le chasseur, et quand je devrais
ne jamais éprouver de plaisir à boire de l'eau, j'y consentirais
à la condition de n'en être jamais privé »
A six heures, le Victoria planait au-dessus des palmiers.
C'étaient deux maigres arbres, chétifs, desséchés,
deux spectres d'arbres sans feuillage, plus morts que vivants. Fergusson
les considéra avec effroi.
A leur pied, on distinguait les pierres à demi rongées
d'un puits; mais ces pierres, effritées sous les ardeurs du soleil,
semblaient ne former qu'une impalpable poussière. Il n'y avait pas
apparence d'humidité. Le cœur de Samuel se serra, et il allait faire
part de ses craintes à ses compagnons, quand les exclamations de
ceux-ci attirèrent son attention.
A perte de vue dans l'ouest s'étendait une longue ligne d'ossements
blanchis; des fragments de squelettes entouraient la fontaine; une caravane
avait poussé jusque-là, marquant son passage par ce long
ossuaire; les plus faibles étaient tombés peu à peu
sur le sable; les plus forts, parvenus à cette source tant désirée,
avaient trouvé sur ses bords une mort horrible.
Les voyageurs se regardèrent en palissant.
Ne descendons pas, dit Kennedy, fuyons ce hideux spectacle ! Il n'y
a pas là une goutte d'eau à recueillir.
--Non pas, Dick, il faut en avoir la conscience nette. Autant passer
la nuit ici qu'ailleurs. Nous fouillerons ce puits jusqu'au fond; il y
a eu là une source; peut-être en reste-t-il quelque chose.
Le Victoria prit terre; Joe et Kennedy mirent dans la nacelle un poids
de sable équivalent au leur et ils descendirent. Ils coururent au
puits et pénétrèrent à l'intérieur par
un escalier qui n'était plus que poussière. La source paraissait
tarie depuis de longues années. Ils creusèrent dans un sable
sec et friable, le plus aride des sables; il n'y avait pas trace d'humidité.
Le docteur les vit remonter à la surface du désert, suants,
défaits couverts d'une poussière fine, abattus, découragés,
désespérés.
Il comprit l'inutilité de leurs recherches; il s'y attendait,
il ne dit rien. Il sentait qu'à partir de ce moment il devrait avoir
du courage et de l'énergie pour trois.
Joe rapportait les fragments d'une outre racornie, qu'il jeta avec
colère au milieu des ossements dispersés sur le sol.
Pendant le souper, pas une parole ne fut échangée entre
les voyageurs; ils mangeaient avec répugnance.
Et pourtant, ils n'avaient pas encore véritablement enduré
les tourments de la soif, et ils ne se désespéraient que
pour l'avenir.
CHAPITRE XXVI
Cent treize degrés.--Réflexions du docteur.--Recherche
désespérée.--Le chalumeau s'éteint.-Cent vingt-deux
degrés.--La contemplation du désert.--Une promenade dans
la nuit.--Solitude.--Défaillance.--Projets de Joe.--Il se donne
un jour encore.
La route parcourue par le Victoria pendant la journée précédente
n'excédait pas dix milles, et, pour se maintenir, on avait dépensé
cent soixante-deux pieds cubes de gaz.
Le samedi matin, le docteur donna le signal du départ.
« Le chalumeau ne peut plus marcher que six heures, dit-il. Si
dans six heures nous n'avons découvert ni un puits, ni une source,
Dieu seul sait ce que nous deviendrons.
--Peu de vent ce matin, maître ! dit Joe, mais il se lèvera
peut-être, ajouta-t-il en voyant la tristesse mal dissimulée
de Fergusson.
Vain espoir ! Il faisait dans l'air un calme plat, un de ces calmes
qui dans les mers tropicales enchaînent obstinément les navires.
La chaleur devint intolérable, et le thermomètre à
l'ombre, sous la tente, marqua cent treize degrés [45° centigrades].
Joe et Kennedy, étendus l'un prés de l'autre, cherchaient
sinon dans le sommeil, au moins dans la torpeur, l'oubli de la situation.
Une inactivité forcée leur faisait de pénibles loisirs
L'homme est plus à plaindre qui ne peut s'arracher à sa pensée
par un travail ou une occupation matérielle; mais ici, rien à
surveiller ; à tenter, pas davantage; il fallait subir la situation
sans pouvoir l'améliorer.
Les souffrances de la soif commencèrent à se faire sentir
cruellement ; l'eau-de-vie, loin d'apaiser ce besoin impérieux,
l'accroissait au contraire, et méritait bien ce nom de « lait
de tigres » que lui donnent les naturels de l'Afrique. Il restait
à peine deux pintes d'un liquide échauffé. Chacun
couvait du regard ces quelques gouttes si précieuses, et personne
n'osai y tremper ses lèvres. Deux pintes d'eau, au milieu d'un désert
!
Alors le docteur Fergusson, plongé dans ses réflexions,
se demanda s'il avait prudemment agi N'aurait-il pas mieux valu conserver
cette eau qu'il avait décomposée en pure perte pour se maintenir
dans l'atmosphère ?
Il avait fait un peu de chemin sans doute, mais en était-il
plus avancé ! Quand il se trouverait de soixante milles en arrière
sous cette latitude, qu'importait puisque l'eau lui manquait en ce lieu
? Le vent, s'il se levait enfin, soufflerait là-bas comme ici, moins
vite ici même, s'il venait de l'est ! Mais l'espoir poussait Samuel
en avant ! Et cependant, ces deux gallons d'eau dépensés
en vain, c'était de quoi suffire à neuf jours de halte dans
ce désert ! Et quels changements pouvaient se produire en neuf jours
! Peut-être aussi, tout en conservant cette eau, eut-il dû
s'élever en jetant du lest, quitte à perdre du gaz pour redescendre
après ! Mais le gaz de son ballon, c'était son sang, c'était
sa vie !
Ces mille réflexions se heurtaient dans sa tête qu'il
prenait dans ses mains, et pendant des heures entières il ne la
relevait pas.
« Il faut faire un dernier effort ! se dit-il vers dix heures
du matin. Il faut tenter une dernière fois. de découvrir
un courant atmosphérique qui nous emporte ! Il faut risquer nos
dernières ressources. »
Et, pendant que ses compagnons sommeillaient, il porta à une
haute température l'hydrogène de l'aérostat; celui-ci
s'arrondit sous la dilatation du gaz et monta droit dans les rayons perpendiculaires
du soleil. Le docteur chercha vainement un souffle de vent depuis cent
pieds jusqu'à cinq milles; son point de départ demeura obstinément
au-dessous de lui; un calme absolu semblait régner jusqu'au, dernières
limites de l'air respirable.
Enfin l'eau d'alimentation s'épuisa; le chalumeau s'éteignit
faute de gaz; la pile de Bunzen cessa de fonctionner, et le Victoria, se
contractant, descendit doucement sur le sable à la place même
que la nacelle y avait creusée.
Il était midi; le relèvement donna 19° 35' de longitude
et 6° 51' de latitude, à près de cinq cents milles du
lac Tchad, à plus de quatre cents milles des côtes occidentales
de l'Afrique.
En prenant terre, Dick et Joe sortirent de leur pesante torpeur.
Nous nous arrêtons, dit l'Écossais.
--Il le faut, » répondit Samuel d'un ton grave.
Ses compagnons le comprirent Le niveau du sol se trouvait alors au
niveau de la mer, par suite de sa constante dépression; aussi le
ballon se maintint-il dans un équilibre parfait et une immobilité
absolue.
Le poids des voyageurs fut remplacé par une charge équivalente
de sable, et ils mirent pied à terre; chacun s'absorba dans ses
pensées, et, pendant plusieurs heures, ils ne parlèrent pas.
Joe prépara le souper, composé de biscuit et de pemmican,
auquel on toucha à peine; une gorgée d'eau brûlante
compléta ce triste repas.
Pendant la nuit, personne ne veilla, mais personne ne dormit La chaleur
fut étouffante. Le lendemain, il ne restait plus qu'une demi-pinte
d'eau; le docteur la mit en réserve, et on résolut de n'y
toucher qu'à la dernière extrémité.
« J'étouffe, s'écria bientôt Joe, la chaleur
redouble ! Cela ne m'étonne pas, dit-il après avoir consulté
le thermomètre, cent quarante degrés [60° centigrades]
!
--Le sable vous brûle, répondit le chasseur, comme s'il
sortait d'un four. Et pas un nuage dans ce ciel en feu ! C'est à
devenir fou !
--Ne nous désespérons pas, dit le docteur; à ces
grandes chaleurs succèdent inévitablement des tempêtes
sous cette latitude, et elles arrivent avec la rapidité de l'éclair
; malgré l'accablante sérénité du ciel, il
peut s'y produire de grands changements en moins d'une heure.
--Mais enfin, reprit Kennedy, il y aurait quelque indice !
--Eh bien ! dit le docteur, il me semble que le baromètre a
une légère tendance à baisser.
--Le ciel t'entende ! Samuel, car nous voici cloués à
ce sol comme un oiseau dont les ailes sont brisées.
--Avec cette différence pourtant, mon cher Dick, que nos ailes
sont intactes, et j'espère bien nous en servir encore.
--Ah ! du vent ! du vent ! s'écria Joe ! De quoi nous rendre
à un ruisseau, à un puits, et il ne nous manquera rien ;
nos vivres sont suffisants, et avec de l'eau nous attendrons un mois sans
souffrir ! Mais la soif est une cruelle chose. »
La soif, mais aussi 1a contemplation incessante du désert fatiguait
l'esprit; il n'y avait pas un accident de terrain, pas un monticule de
sable, pas un caillou pour arrêter le regard. Cette planité
écœurait et donnait ce malaise qu'on appelle le mal du désert.
L'impassibilité de ce bleu aride du ciel et de ce jaune immense
du sable finissait par effrayer. Dans cette atmosphère incendiée,
la chaleur paraissait vibrante, comme au-dessus d'un foyer incandescent
; l'esprit se désespérait à voir ce calme immense,
et n'entrevoyait aucune raison pour qu'un tel état de choses vint
à cesser, car l'immensité est une sorte d'éternité.
Aussi les malheureux, privés d'eau sous cette température
torride, commencèrent à ressentir des symptômes d'hallucination;
leurs yeux s'agrandissaient, leur regard devenait trouble.
Lorsque la nuit fut venue, le docteur résolut de combattre cette
disposition inquiétante par une marche rapide; il voulut parcourir
cette plaine de sable pendant quelques heures, non pour chercher, mais
pour marcher.
« Venez, dit-il à ses compagnons, croyez-moi, cela vous
fera du bien.
--Impossible, répondit Kennedy, je ne pourrais faire un pas.
--J'aime encore mieux dormir, fit Joe.
--Mais le sommeil ou le repos vous seront funestes, mes amis. Réagissez
donc contre cette torpeur. Voyons, venez. »
Le docteur ne put rien obtenir d'eux, et il partit seul au milieu de
la transparence étoilée de la nuit. Ses premiers pas furent
pénibles, les pas d'un homme affaibli et déshabitué
de la marche ; mais il reconnut bientôt que cet exercice lui serait
salutaire; il s'avança de plusieurs milles dans l'ouest, et son
esprit se réconfortait déjà, lorsque, tout d'un coup,
il fut pris de vertige; il se crut penché sur un abîme; il
sentit ses genoux plier ; cette vaste solitude l'effraya ; il était
le point mathématique, le centre d'une circonférence infinie,
c'est-à-dire, rien ! Le Victoria disparaissait entièrement
dans l'ombre. Le docteur fut envahi par un insurmontable effroi, lui, l'impassible,
l'audacieux voyageur ! Il voulut revenir sur ses pas, mais en vain; il
appela, pas même un écho pour lui répondre, et sa voix
tomba dans l'espace comme une pierre dans un gouffre sans fond. Il se coucha
défaillant sur le sable, seul, au milieu des grands silences du
désert.
A minuit, il reprenait connaissance entre les bras de son fidèle
Joe ; celui-ci, inquiet de l'absence prolongée de son maître,
s'était lancé sur ses traces nettement imprimées dans
la plaine; il l'avait trouvé évanoui.
« Qu'avez-vous eu, mon maître ? demanda-t-il.
--Ce ne sera rien, mon brave Joe; un moment de faiblesse, voilà
tout.
--Ce ne sera rien, en effet, Monsieur; mais relevez-vous; appuyez-vous
sur moi, et regagnons le Victoria.
Le docteur, au bras de Joe, reprit la route qu'il avait suivie.
« C'était imprudent, Monsieur, on ne s'aventure pas ainsi.
Vous auriez pu être dévalisé, ajouta-t-il en riant.
Voyons, Monsieur, parlons
sérieusement.
--Parle, je t'écoute !
--Il faut absolument prendre un parti. Notre situation ne peut pas
durer plus de quelques jours encore, et si le vent n'arrive pas, nous sommes
perdus. »
Le docteur ne répondit pas.
« Eh bien ! il faut que quelqu'un se dévoue au sort commun,
et il est tout naturel que ce soit moi !
--Que veux-tu dire ? quel est ton projet ?
--Un projet bien simple: prendre des vivres, et marcher toujours devant
moi jusqu'à ce que j'arrive quelque part, ce qui ne peut manquer.
Pendant ce temps, si le ciel vous envoie un vent favorable, vous ne m'attendrez
pas, vous partirez. De mon côté, si je parviens à un
village, je me tirerai d'affaire avec les quelques mots d'arabe que vous
me donnerez par écrit, et je vous ramènerai du secours, ou
j'y laisserai ma peau ! Que dites-vous de mon dessein ?
--Il est insensé, mais digne de ton brave cœur, Joe. Cela est
impossible, tu ne nous quitteras pas.
--Enfin, Monsieur, il faut tenter quelque chose ; cela ne peut vous
nuire en rien, puisque, je vous le répète, vous ne m'attendrez
pas, et, à la rigueur, je puis réussir !
--Non, Joe ! non ! ne nous séparons pas ! ce serait une douleur
ajoutée aux autres. Il était écrit qu'il en serait
ainsi, et il est très probablement écrit qu'il en sera autrement
plus tard. Ainsi, attendons avec résignation.
--Soit, Monsieur, mais je vous préviens d'une chose: je vous
donne encore un jour ; je, n'attendrai pas davantage ; c'est aujourd'hui
dimanche, ou plutôt lundi, car il est une heure du matin; si mardi
nous ne partons pas, je tenterai l'aventure ; c'est un projet irrévocablement
décidé. »
Le docteur ne répondit pas; bientôt il rejoignait la nacelle,
et il y prit place auprès de Kennedy. Celui-ci était plongé
dans un silence absolu qui ne devait pas être le sommeil.
CHAPITRE XXVII
Chaleur effrayante.--Hallucinations.--Les dernières gouttes d'eau.--Nuit
de désespoir.--Tentative de suicide.--Le simoun.--L'oasis.--Lion
et lionne.
Le premier soin du docteur fut, le lendemain, de consulter le baromètre.
C'est à peine si la colonne de mercure avait subi une dépression
appréciable.
« Rien ! se dit-il, rien ! »
Il sortit de la nacelle, et vint examiner le temps; même chaleur,
même dureté, même implacabilité.
« Faut-il donc désespérer ! » s'écria-t-il.
Joe ne disait mot, absorbé dans sa pensée, et méditant
son projet d'exploration.
Kennedy se releva fort malade, et en proie à une surexcitation
inquiétante. Il souffrait horriblement de la soif. Sa langue et
ses lèvres tuméfiées pouvaient à peine articuler
un son.
Il y avait encore là quelques gouttes d'eau ; chacun le savait,
chacun y pensait et se sentait attiré vers elles; mais personne
n'osait faire un pas.
Ces trois compagnons, ces trois amis se regardaient avec des yeux hagards,
avec un sentiment d'avidité bestiale, qui se décelait surtout
chez Kennedy; sa puissante organisation succombait plus vite à ces
intolérables privations; pendant toute la journée, il fut
en proie au délire; il allait et venait, poussant des cris rauques,
se mordant les poings, prêt à s'ouvrir les veines pour en
boire le sang.
« Ah! s'écria-t-il ! pays de la soif ! tu serais bien
nommé pays du désespoir ! »
Puis il tomba dans une prostration profonde; on n'entendit plus que
le sifflement de sa respiration entre ses lèvres altérées.
Vers le soir, Joe fut pris à son tour d'un commencement de folie;
ce vaste oasis de sable lui paraissait comme un étang immense, avec
des eaux claires et limpides; plus d'une fois il se précipita sur
ce sol enflammé pour boire à même, et il se relevait
la bouche pleine de poussière.
« Malédiction ! dit-il avec colère ! c'est de l'eau
salée ! »
Alors, tandis que Fergusson et Kennedy demeuraient étendus sans
mouvement, il fut saisi par l'invincible pensée d'épuiser
les quelques gouttes d'eau mises en réserve. Ce fut plus fort que
lui; il s'avança vers la nacelle en se traînant sur les genoux,
il couva des yeux la bouteille où s'agitait ce liquide, il y jeta
un regard démesuré, il la saisit et la porta à ses
lèvres.
En ce moment, ces mots: « A boire ! à boire ! »
furent prononcés avec un accent déchirant.
C'était Kennedy qui se traînait près de lui; le
malheureux faisait pitié, il demandait à genoux, il pleurait.
Joe, pleurant aussi, lui présenta la bouteille, et jusqu'à
la dernière goutte, Kennedy en épuisa le contenu.
« Merci, » fit-il.
Mais Joe ne l'entendit pas; il était comme lui retombé
sur le sable.
Ce qui se passa pendant cette nuit orageuse, on l'ignore. Mais le mardi
matin, sous ces douches de feu que versait le soleil, les infortunés
sentirent leurs membres se dessécher peu à peu. Quand Joe
voulut se lever, cela lui fut impossible; il ne put mettre son projet à
exécution.
Il jeta les yeux autour de lui. Dans la nacelle, le docteur accablé,
les bras croisés sur la poitrine, regardait dans l'espace un point
imaginaire avec une fixité idiote. Kennedy était effrayant
; il balançait la tête de droite et de gauche comme une bête
féroce en cage.
Tout d'un coup, les regards du chasseur se portèrent sur sa
carabine dont la crosse dépassait le bord de la nacelle.
« Ah ! » s'écria-t-il en se relevant par un effort
surhumain.
Il se précipita sur l'arme, éperdu, fou, et il en dirigea
le canon vers sa bouche.
« Monsieur ! Monsieur ! fit Joe, se précipitant sur lui.
--Laisse-moi ! va-t-en, » dit en râlant l'Écossais.
Tous les deux luttaient avec acharnement.
« Va-t-en, ou je te tue, » répéta Kennedy.
Mais Joe s'accrochait à lui avec force; ils se débattirent
ainsi, sans que le docteur parût les apercevoir, et pendant près
d'une minute; dans la lutte, la carabine partit soudain; au bruit de la
détonation, le docteur se releva droit comme un spectre; il regarda
autour de lui.
Mais, tout d'un coup. voici que son regard s'anime, sa main s'étend
vers l'horizon, et, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, il s'écrie:
« Là ! là ! là-bas ! »
Il y avait une telle énergie dans son geste, que Joe et Kennedy
se séparèrent, et tous deux regardèrent.
La plaine s'agitait comme une mer en fureur par un jour de tempête;
des vagues de sable déferlaient les unes sur les autres au milieu
d'une poussière intense; une immense colonne venait du sud-est en
tournoyant avec une extrême rapidité; le soleil disparaissait
derrière un nuage opaque dont l'ombre démesurée s'allongeait
jusqu'au Victoria; les grains de sable fin glissaient avec la facilité
de molécules liquides, et cette marée montante gagnait peu
à peu.
Un regard énergique d'espoir brilla dans les yeux de Fergusson.
« Le simoun ! s'écria-t-il.
--Le simoun ! répéta Joe sans trop comprendre.
--Tant mieux, s'écria Kennedy avec une rage désespérée
! tant mieux ! nous allons mourir !
--Tant mieux ! répliqua le docteur, nous allons vivre au contraire
!
Il se mit à rejeter rapidement le sable qui lestait la nacelle.
Ses compagnons le comprirent enfin, se joignirent à lui, et
prirent place à ses côtés.
« Et maintenant, Joe, dit 1e docteur, jette-moi en dehors une
cinquantaine de livres de ton minerai ! »
Joe n'hésita pas, et cependant il éprouva quelque chose
comme un regret rapide. Le ballon s'enleva.
« Il était temps, » s'écria le docteur.
Le simoun arrivait en effet avec la rapidité de la foudre. Un
peu plus le Victoria était écrasé, mis en pièces,
anéanti. L'immense trombe allait l'atteindre; il fut couvert d'une
grêle de sable.
« Encore du lest ! cria le docteur à Joe.
--Voilà, » répondit ce dernier en précipitant
un énorme fragment de quartz.
Le Victoria monta rapidement au-dessus de la trombe; mais, enveloppé
dans l'immense déplacement d'air, il fut entraîné avec
une vitesse incalculable au-dessus de cette mer écumante.
Samuel, Dick et Joe ne parlaient pas; ils regardaient, ils espéraient,
rafraîchis d'ailleurs par le vent de ce tourbillon.
A trois heures, la tourmente cessait; le sable, en retombant, formait
une innombrable quantité de monticules; le ciel reprenait sa tranquillité
première.
Le Victoria, redevenu immobile, planait en vue d'une oasis, île
couverte d'arbres verts et remontée à la surface de cet océan.
« L'eau ! l'eau est 1à ! s'écria le docteur.
Aussitôt, ouvrant la soupape supérieure, il donna passage
à l'hydrogène, et descendit doucement à deux cents
pas de l'oasis.
En quatre heures, les voyageurs avaient franchi un espace de deux cent
quarante milles [Cent lieues].
La nacelle fut aussitôt équilibrée, et Kennedy,
suivi de Joe, s'élança sur le sol.
« Vos fusils ! s'écria le docteur, vos fusils, et soyez
prudents. »
Dick se précipita sur sa carabine, et Joe s'empara de l'un des
fusils. Ils s'avancèrent rapidement jusqu'aux arbres et pénétrèrent
sous cette fraîche verdure qui leur annonçait des sources
abondantes; ils ne prirent pas garde à de larges piétinements,
à des traces fraîches qui marquaient çà et là
le sol humide.
Soudain, un rugissement retentit à vingt pas d'eux.
« Le rugissement d'un lion ! dit Joe.
--Tant mieux ! répliqua le chasseur exaspéré,
nous nous battrons ! On est fort quand il ne s'agit que de se battre.
--De la prudence, Monsieur Dick, de la prudence ! de la vie de l'un
dépend la vie de tous. »
Mais Kennedy ne l'écoutait pas; il s'avançait, l'œil
flamboyant, la carabine armée, terrible dans son audace. Sous un
palmier, un énorme lion à crinière noire se tenait
dans une posture d'attaque. A peine eut-il aperçu le chasseur qu'il
bondit; mais il n'avait pas touché terre qu'une balle au cœur le
foudroyait; il tomba mort.
« Hourra ! hourra ! » s'écria Joe.
Kennedy se précipita vers le puits, glissa sur les marches humides,
et s'étala devant une source fraîche, dans laquelle il trempa
ses lèvres avidement; Joe l'imita, et l'on n'entendit plus que ces
clappements de langue des animaux qui se désaltèrent.
« Prenons garde, Monsieur Dick, dit Joe en respirant. N'abusons
pas ! »
Mais Dick, sans répondre, buvait toujours. Il plongeait sa tête
et ses mains dans cette eau bienfaisante; il s'enivrait.
« Et monsieur Fergusson ? » dit Joe.
Ce seul mot rappela Kennedy à lui-même ! il remplit une
bouteille qu'il avait apportée, et s'élança sur les
marches du puits.
Mais quelle fut sa stupéfaction ! Un corps opaque, énorme,
en fermait l'ouverture. Joe, qui suivait Dick, dut reculer avec lui.
« Nous sommes enfermés !
--C'est impossible! qu'est-ce que cela veut dire ?... »
Dick n'acheva pas; un rugissement terrible lui fit comprendre à
quel nouvel ennemi il avait affaire.
« Un autre lion ! s'écria Joe.
--Non pas, une lionne ! Ah! maudite bête, attends, » dit
le chasseur en rechargeant prestement sa carabine.
Un instant après, il faisait feu, mais l'animal avait disparu.
« En avant ! s'écria-t-il.
--Non, Monsieur Dick, non, vous ne l'avez pas tuée du coup;
son corps eut roulé jusqu'ici; elle est là prête à
bondir sur le premier d'entre nous qui paraîtra, et celui-là
est perdu !
--Mais que faire ? Il faut sortir ! Et Samuel qui nous attend !
--Attirons l'animal; prenez mon fusil, et passez-moi votre carabine
--Quel est ton projet ?
--Vous allez voir. »
Joe, retirant sa veste de toile, la disposa au bout de l'arme et la
présenta comme appât au-dessus de l'ouverture. La bête
furieuse se précipita dessus ; Kennedy l'attendait au passage, et
d'une balle il lui fracassa l'épaule. La lionne rugissante roula
sur l'escalier, renversant Joe. Celui-ci croyait déjà sentir
les énormes pattes de l'animal s'abattre sur lui, quand une seconde
détonation retentit, et le docteur Fergusson apparut à l'ouverture,
son fusil à la main et fumant encore.
Joe se releva prestement, franchit le corps de la bête, et passa
à son maître la bouteille pleine d'eau.
La porter à ses lèvres, la vider à demi fut pour
Fergusson l'affaire d'un instant, et les trois voyageurs remercièrent
du fond du cœur la Providence qui les avait si miraculeusement sauvés.
CHAPITRE XXVIII
Soirée délicieuse.--La cuisine de Joe.--Dissertation sur
la viande crue.--Histoire de James Bruce.--Le bivouac.--Les rêves
de Joe.--Le baromètre baisse.--Le baromètre remonte.--Préparatifs
de départ.--L'ouragan.
La soirée fut charmante et se passa sous de frais ombrages de
mimosas, après un repas réconfortant ; le thé et le
grog n'y furent pas ménagés.
Kennedy avait parcouru ce petit domaine dans tous les sens, il en avait
fouillé les buissons ; les voyageurs étaient les seuls êtres
animés de ce paradis terrestre; ils s'étendirent sur leurs
couvertures et passèrent une nuit paisible, qui leur apporta l'oubli
des douleurs passées.
Le lendemain, 7 mai, le soleil brillait de tout son éclat, mais
ses rayons ne pouvaient traverser l'épais rideau d'ombrage. Comme
il avait des vivres en suffisante quantité, le docteur résolut
d'attendre en cet endroit un vent favorable.
Joe y avait transporté sa cuisine portative, et il se livrait
à une foule de combinaisons culinaires, en dépensant l'eau
avec une insouciante prodigalité.
« Quelle étrange succession de chagrins et de plaisirs
! s'écria Kennedy; cette abondance après cette privation
! ce luxe succédant à cette misère ! Ah ! j'ai été
bien près de devenir fou !
--Mon cher Dick, lui dit le docteur, sans Joe, tu ne serais pas là
en train de discourir sur l'instabilité des choses humaines.
--Brave ami ! fit Dick en tendant la main à Joe.
--Il n'y a pas de quoi, répondit celui-ci. A charge de revanche,
Monsieur Dick, en préférant toutefois que l'occasion ne se
présente pas de me rendre la pareille !
--C'est une pauvre nature que la notre ! reprit Fergusson. Se laisser
abattre pour si peu !
--Pour si peu d'eau, voulez-vous dire, mon maître! Il faut que
cet élément soit bien nécessaire à la vie !
--Sans doute, Joe, et les gens privés de manger résistent
plus longtemps que les gens privés de boire.
--Je le crois; d'ailleurs, au besoin, on mange ce qui se rencontre,
même son semblable, quoique cela doive faire un repas à vous
rester longtemps sur le cœur !
--Les sauvages ne s'en font pas faute, cependant, dit Kennedy.
--Oui, mais ce sont des sauvages, et qui sont habitués à
manger de la viande crue; voilà une coutume qui me répugnerait
!
--Cela est assez répugnant, en effet, reprit le docteur, pour
que personne n'ait ajouté foi aux récits des premiers voyageurs
en Afrique ; ceux-ci rapportèrent que plusieurs peuplades se nourrissaient
de viande crue, et on refusa généralement d'admettre le fait.
Ce fut dans ces circonstances qu'il arriva une singulière aventure
à James Bruce.
--Contez-nous cela, Monsieur; nous avons le temps de vous entendre,
dit Joe en s'étalant voluptueusement sur l'herbe fraîche.
--Volontiers. James Bruce était un Écossais du comté
de Stirling, qui, de 1768 à 1772, parcourut toute l'Abyssinie jusqu'au
lac Tyana, à la recherche des sources du Nil ; puis, il revint en
Angleterre, où il publia ses voyages en 1790 seulement. Ses récits
furent accueillis avec une incrédulité extrême, incrédulité
qui sans doute est réservée aux nôtres. Les habitudes
des Abyssiniens semblaient si différentes des us et coutumes anglais,
que personne ne voulait y croire. Entre autres détails, James Bruce
avait avancé que les peuples de l'Afrique orientale mangeaient de
la viande crue. Ce fait souleva tout le monde contre lui. Il pouvait en
parler à son aise ! on n'irait point voir ! Bruce était un
homme très courageux et très rageur. Ces doutes l'irritaient
au suprême degré. Un jour, dans un salon d'Édimbourg,
un Écossais reprit en sa présence le thème des plaisanteries
quotidiennes, et à l'endroit de la viande crue, il déclara
nettement que la chose n'était ni possible ni vraie. Bruce ne dit
rien; il sortit, et rentra quelques instants après avec un beefsteack
cru, saupoudré de sel et de poivre à là mode africaine.
« Monsieur, dit-il à l'Écossais, en doutant d'une chose
que j'ai avancée, vous m'avez fait une injure grave; en la croyant
impraticable, vous vous êtes complètement trompé. Et,
pour le prouver à tous, vous allez manger tout de suite ce beefsteack
cru, ou vous me rendrez raison de vos paroles. »
L'Écossais eut peur, et il obéit non sans de fortes grimaces.
Alors, avec le plus grand sang-froid, James Bruce ajouta: « En admettant
même que la chose ne soit pas vraie, Monsieur, vous ne soutiendrez
plus, du moins, qu'elle est impossible. »
--Bien riposté, fit Joe Si l'Écossais a pu attraper une
indigestion, il n'a eu que ce qu'il méritait. Et si, à notre
retour en Angleterre, on met notre voyage en doute...
--Eh bien ! que feras-tu ? Joe.
--Je ferai manger aux incrédules les morceaux du Victoria, sans
sel et sans poivre ! »
Et chacun de rire des expédients de Joe. La journée se
passa de la sorte, en agréables propos ; avec la force revenait
l'espoir; avec l'espoir, l'audace. Le passé s'effaçait devant
l'avenir avec une providentielle rapidité.
Joe n'aurait jamais voulu quitter cet asile enchanteur; c'était
le royaume de ses rêves ; il se sentait chez lui; il fallut que son
maître lui en donnât le relèvement exact, et ce fut
avec un grand sérieux qu'il inscrivit sur ses tablettes de voyage:
15° 43' de longitude et 8° 32' de latitude.
Kennedy ne regrettait qu'une seule chose, de ne pouvoir chasser dans
cette forêt en miniature; selon lui, la situation manquait un peu
de bêtes féroces.
« Cependant, mon cher Dick, reprit le docteur, tu oublies promptement.
Et ce lion, et cette lionne ?
-- Ça ! fit-il avec le dédain du vrai chasseur pour l'animal
abattu ! Mais, au fait leur présence dans cette oasis peut faire
supposer que nous ne sommes pas très éloignés de contrées
plus fertiles.
--Preuve médiocre, Dick ; ces animaux-là, pressés
par la faim ou la soif, franchissent souvent des distances considérables
pendant la nuit prochaine, nous ferons même bien de veiller avec
plus de vigilance et d'allumer des feux.
--Par cette température, fit Joe ! Enfin, si cela est nécessaire,
on le fera. Mais j'éprouverai une véritable peine à
brûler ce joli bois, qui nous a été si utile.
--Nous ferons surtout attention à ne pas l'incendier, répondit
le docteur, afin que d'autres puissent y trouver quelque jour un refuge
au milieu du désert !
--On y veillera, Monsieur; mais pensez-vous que cette oasis soit connue
?
--Certainement. C'est un lieu de halte pour les caravanes qui fréquentent
le centre de l'Afrique, et leur visite pourrait bien ne pas te plaire,
Joe.
--Est-ce qu'il y a encore par ici de ces affreux Nyam-Nyam ?
--Sans doute, c'est le nom général de toutes ces populations,
et, sous le même climat, les mêmes races doivent avoir des
habitudes pareilles.
--Pouah ! fit Joe! Après tout, cela est bien naturel ! Si des
sauvages avaient les goûts des gentlemen, où serait la différence
? Par exemple, voilà des braves gens qui ne se seraient pas fait
prier pour avaler le beefsteak de l'Écossais, et même l'Écossais
par-dessus le marché. »
Sur cette réflexion très sensée, Joe alla dresser
ses bûchers pour la nuit, les faisant aussi minces que possible.
Ces précautions furent heureusement inutiles, et chacun s'endormit
tour à tour dans un profond sommeil.
Le lendemain, le temps ne changea pas encore; il se maintenait au beau
avec obstination. Le ballon demeurait immobile, sans qu'aucune oscillation
ne vînt trahir un souffle de vent.
Le docteur recommençait à s'inquiéter: si le voyage
devait ainsi se prolonger, les vivres seraient insuffisants. Après
avoir failli succomber faute d'eau, en serait-on réduit à
mourir de faim ?
Mais il reprit assurance en voyant le mercure baisser très sensiblement
dans le baromètre ; il y avait des signes évidents d'un changement
prochain dans l'atmosphère ; il résolut donc de faire ses
préparatifs de départ pour profiter de la première
occasion; la caisse d'alimentation et la caisse à eau furent entièrement
remplies toutes les deux.
Fergusson dut rétablir ensuite l'équilibre de l'aérostat,
et Joe fut obligé de sacrifier une notable partie de son précieux
minerai. Avec la santé, les idées d'ambition lui étaient
revenues; il fit plus d'une grimace avant d'obéir à son maître
; mais celui-ci lui démontra qu'il ne pouvait enlever un poids aussi
considérable; il lui donna à choisir entre l'eau ou l'or;
Joe n'hésita plus, et il jeta sur le sable une forte quantité
de ses précieux cailloux.
« Voilà pour ceux qui viendront après nous, dit-il;
ils seront bien étonnés de trouver la fortune en pareil lieu.
--Eh ! fit Kennedy, si quelque savant voyageur vient à rencontrer
ces échantillons ?...
--Ne doute pas, mon cher Dick, qu'il n'en soit fort surpris et qu'il
ne publie sa surprise en nombreux in-folios ! Nous entendrons parler quelque
jour d'un merveilleux gisement de quartz aurifère au milieu des
sables de l'Afrique.
--Et c'est Joe qui en sera la cause. »
L'idée de mystifier peut-être quelque savant consola le
brave garçon et le fit sourire.
Pendant le reste de la journée, le docteur attendit vainement
un changement dans l'atmosphère. La température s'éleva
et, sans les ombrages de l'oasis, elle eut été insoutenable.
Le thermomètre marqua au soleil cent quarante-neuf degrés
[50]. Une véritable pluie de feu traversait l'air. Ce fut la plus
haute chaleur qui eut encore été observée.
Joe disposa comme la veille le bivouac du soir, et, pendant les quarts
du docteur et de Kennedy, il ne se produisit aucun incident nouveau.
Mais, vers trois heures du matin, Joe veillant, la température
s'abaissa subitement, le ciel se couvrit de nuages, et l'obscurité
augmenta.
« Alerte ! s'écria Joe en réveillant ses deux compagnons
! alerte ! voici le vent.
--Enfin ! dit le docteur en considérant le ciel, c'est une tempête
! Au Victoria ! au Victoria ! »
Il était temps d'y arriver. Le Victoria se courbait sous l'effort
de l'ouragan et entraînait la nacelle qui rayait le sable. Si, par
hasard, une partie du lest eut été précipitée
à terre, le ballon serait parti, et tout espoir de le retrouver
eut été à jamais perdu.
Mais le rapide Joe courut à toutes jambes et arrêta la
nacelle, tandis que l'aérostat se couchait sur le sable au risque
de se déchirer. Le docteur prit sa place habituelle, alluma son
chalumeau, et jeta l'excès de poids.
Les voyageurs regardèrent une dernière fois les arbres
de l'oasis qui pliaient sous la tempête, et bientôt, ramassant
le vent d'est à deux cents pieds du sol, ils disparurent dans la
nuit.
.
Suite page suivante :

|