L'Etranger
Albert CAMUS (19131960)
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Première partie
Chapitre 1
Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.
J'ai reçu un télégramme de l'asile: «Mère
décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.»
Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier.
L'asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts
kilomètres d'Alger. Je prendrai l'autobus à deux heures et
j'arriverai dans l'après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai
demain soir. J'ai demandé deux jours de congé à mon
patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais
il n'avait pas l'air content. Je lui ai même dit : «Ce n'est
pas de ma faute.» II n'a pas répondu. J'ai pensé alors
que je n'aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n'avais pas à
m'excuser. C'était plutôt à lui de me présenter
ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain,
quand il me verra en deuil. Pour le moment, c'est un peu comme si maman
n'était pas morte. Après l'enterrement, au contraire, ce
sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus
officielle.
J'ai pris l'autobus à deux heures. II faisait très chaud.
J'ai mangé au restaurant, chez Céleste, comme d'habitude.
Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi et Céleste m'a dit:
«On n'a qu'une mère.» Quand je suis parti, ils m'ont
accompagné à la porte. J'étais un peu étourdi
parce qu'il a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate
noire et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois.
J'ai couru pour ne pas manquer le départ. Cette hâte,
cette course, c'est à cause de tout cela sans doute, ajouté
aux cahots, à l'odeur d'essence, à la réverbération
de la route et du ciel, que je me suis assoupi. J'ai dormi pendant presque
tout le trajet. Et quand je me suis réveillé, j'étais
tassé contre un militaire qui m'a souri et qui m'a demandé
si je venais de loin. J'ai dit «oui» pour n'avoir plus à
parler.
L'asile est à deux kilomètres du village. J'ai fait le
chemin à pied. J'ai voulu voir maman tout de suite. Mais le concierge
m'a dit qu'il fallait que je rencontre le directeur. Comme il était
occupé, j'ai attendu un peu. Pendant tout ce temps, le concierge
a parlé et ensuite, j'ai vu le directeur : il m'a reçu dans
son bureau. C'était un petit vieux, avec la Légion d'honneur.
Il m'a regardé de ses yeux clairs. Puis il m'a serré la main
qu'il a gardée si longtemps que je ne savais trop comment la retirer.
Il a consulté un dossier et m'a dit: «Mme Meursault est entrée
ici il y a trois ans. Vous étiez son seul soutien.» J'ai cru
qu'il me reprochait quelque chose et j'ai commencé à lui
expliquer. Mais il m'a interrompu: «Vous n'avez pas à vous
justifier, mon cher enfant. J'ai lu le dossier de votre mère. Vous
ne pouviez subvenir à ses besoins. Il lui fallait une garde. Vos
salaires sont modestes. Et tout compte fait, elle était plus heureuse
ici.» J'ai dit: «Oui, monsieur le Directeur.» Il a ajouté:
«Vous savez, elle avait des amis, des gens de son âge. Elle
pouvait partager avec eux des intérêts qui sont d'un autre
temps. Vous êtes jeune et elle devait s'ennuyer avec vous.»
C'était vrai. Quand elle était à la maison, maman
passait son temps à me suivre des yeux en silence. Dans les premiers
jours où elle était à l'asile, elle pleurait souvent
Mais c'était à cause de l'habitude. Au bout de quelques mois,
elle aurait pleuré si on l'avait retirée de l'asile. Toujours
à cause de l'habitude. C'est un peu pour cela que dans la dernière
année je n'y suis presque plus allé. Et aussi parce que cela
me prenait mon dimanche — sans compter l'effort pour aller à l'autobus,
prendre des tickets et faire deux heures de route.
Le directeur m'a encore parlé. Mais je ne l'écoutais
presque plus. Puis il m'a dit: «Je suppose que vous voulez voir votre
mère.» Je me suis levé sans rien dire et il m'a précédé
vers la porte. Dans l'escalier, il m'a expliqué: «Nous l'avons
transportée dans notre petite morgue. Pour ne pas impressionner
les autres. Chaque fois qu'un pensionnaire meurt, les autres sont nerveux
pendant deux ou trois jours. Et ça rend le service difficile.»
Nous avons traversé une cour où il y avait beaucoup de vieillards,
bavardant par petits groupes. Ils se taisaient quand nous passions. Et
derrière nous, les conversations reprenaient. On aurait dit d'un
jacassement assourdi de perruches. A la porte d'un petit bâtiment,
le directeur m'a quitté: «Je vous laisse, monsieur Meursault.
Je suis à votre disposition dans mon bureau. En principe, l'enterrement
est fixé à dix heures du matin. Nous avons pensé que
vous pourrez ainsi veiller la disparue. Un dernier mot: votre mère
a, paraît-il, exprimé souvent à ses compagnons le désir
d'être enterrée religieusement. J'ai pris sur moi de faire
le nécessaire. Mais je voulais vous en informer.» Je l'ai
remercié. Maman, sans être athée, n'avait jamais pensé
de son vivant à la religion.
Je suis entré. C'était une salle très claire,
blanchie à la chaux et recouverte d'une verrière. Elle était
meublée de chaises et de chevalets en forme de X. Deux d'entre eux,
au centre, supportaient une bière recouverte de son couvercle. On
voyait seulement des vis brillantes, à peine enfoncées, se
détacher sur les planches passées au brou de noix. Près
de la bière, il y avait une infirmière arabe en sarrau blanc,
un foulard de couleur vive sur la tête.
A ce moment, le concierge est entré derrière mon dos.
Il avait dû courir. Il a bégayé un peu: «On l'a
couverte, mais je dois dévisser la bière pour que vous puissiez
la voir.» Il s'approchait de la bière quand je l'ai arrêté.
Il m'a dit : « Vous ne voulez pas? » J'ai répondu: «Non.»
Il s'est interrompu et j'étais gêné parce que je sentais
que je n'aurais pas dû dire cela. Au bout d'un moment, il m'a regardé
et il m'a demandé : « Pourquoi ? » mais sans reproche,
comme s'il s'informait. J'ai dit : « Je ne sais pas. » Alors,
tortillant sa moustache blanche, il a déclaré sans me regarder
: « Je comprends. » Il avait de beaux yeux, bleu clair, et
un teint un peu rouge. Il m'a donné une chaise et lui-même
s'est assis un peu en arrière de moi. La garde s'est levée
et s'est dirigée vers la sortie. A ce moment, le concierge m'a dit:
«C'est un chancre qu'elle a.» Comme je ne comprenais pas, j'ai
regardé l'infirmière et j'ai vu qu'elle portait sous les
yeux un bandeau qui faisait le tour de la tête. A la hauteur du nez,
le bandeau était plat. On ne voyait que la blancheur du bandeau
dans son visage.
Quand elle est partie, le concierge a parlé: « Je vais
vous laisser seul.» Je ne sais pas quel geste j'ai fait, mais il
est resté, debout derrière moi. Cette présence dans
mon dos me gênait. La pièce était pleine d'une belle
lumière de fin d'après-midi. Deux frelons bourdonnaient contre
la verrière. Et je sentais le sommeil me gagner. J'ai dit au concierge,
sans me retourner vers lui: «II y a longtemps que vous êtes
là?» Immédiatement il a répondu: «Cinq
ans — comme s'il avait attendu depuis toujours ma demande.»
Ensuite, il a beaucoup bavardé. On l'aurait bien étonné
en lui disant qu'il finirait concierge à l'asile de Marengo. Il
avait soixante-quatre ans et il était Parisien. A ce moment je l'ai
interrompu: «Ah ! vous n'êtes pas d'ici?» Puis je me
suis souvenu qu'avant de me conduire chez le directeur, il m'avait parlé
de maman. Il m'avait dit qu'il fallait l'enterrer très vite, parce
que dans la plaine il faisait chaud, surtout dans ce pays. C'est alors
qu'il m'avait appris qu'il avait vécu à Paris et qu'il avait
du mal à l'oublier. A Paris, on reste avec le mort trois, quatre
jours quelquefois. Ici on n'a pas le temps, on ne s'est pas fait à
l'idée que déjà il faut courir derrière le
corbillard. Sa femme lui avait dit alors: «Tais-toi, ce ne sont pas
des choses à raconter à monsieur.» Le vieux avait rougi
et s'était excusé. J'étais intervenu pour dire: «Mais
non. Mais non.» Je trouvais ce qu'il racontait juste et intéressant.
Dans la petite morgue, il m'a appris qu'il était entré
à l'asile comme indigent. Comme il se sentait valide, il s'était
proposé pour cette place de concierge. Je lui ai fait remarquer
qu'en somme il était un pensionnaire. Il m'a dit que non. J'avais
déjà été frappé par la façon
qu'il avait de dire: «ils», «les autres», et plus
rarement «les vieux», en parlant des pensionnaires dont certains
n'étaient pas plus âgés que lui. Mais naturellement,
ce n'était pas la même chose. Lui était concierge,
et, dans une certaine mesure, il avait des droits sur eux.
La garde est entrée à ce moment. Le soir était
tombé brusquement. Très vite, la nuit s'était épaissie
au-dessus de la verrière. Le concierge a tourné le commutateur
et j'ai été aveuglé par l'éclaboussement soudain
de la lumière. Il m'a invité à me rendre au réfectoire
pour dîner. Mais je n'avais pas faim. Il m'a offert alors d'apporter
une tasse de café au lait. Comme j'aime beaucoup le café
au lait, j'ai accepté et il est revenu un moment après avec
un plateau. J'ai bu. J'ai eu alors envie de fumer. Mais j'ai hésité
parce que je ne savais pas si je pouvais le faire devant maman. J'ai réfléchi,
cela n'avait aucune importance. J'ai offert une cigarette au concierge
et nous avons fumé.
A un moment, il m'a dit: «Vous savez, les amis de madame votre
mère vont venir la veiller aussi. C'est la coutume. Il faut que
j'aille chercher des chaises et du café noir.» Je lui ai demandé
si on pouvait éteindre une des lampes. L'éclat de la lumière
sur les murs blancs me fatiguait. Il m'a dit que ce n'était pas
possible. L'installation était ainsi faite : c'était tout
ou rien. Je n'ai plus beaucoup fait attention à lui. Il est sorti,
est revenu, a disposé des chaises. Sur l'une d'elles, il a empilé
des tasses autour d'une cafetière. Puis il s'est assis en face de
moi, de l'autre côté de maman. La garde était aussi
au fond, le dos tourné. Je ne voyais pas ce qu'elle faisait. Mais
au mouvement de ses bras, je pouvais croire qu'elle tricotait. Il faisait
doux, le café m'avait réchauffé et par la porte ouverte
entrait une odeur de nuit et de fleurs. Je crois que j'ai somnolé
un peu.
C'est un frôlement qui m'a réveillé. D'avoir fermé
les yeux, la pièce m'a paru encore plus éclatante de blancheur.
Devant moi, il n'y avait pas une ombre et chaque objet, chaque angle, toutes
les courbes se dessinaient avec une pureté blessante pour les yeux.
C'est à ce moment que les amis de maman sont entrés. Ils
étaient en tout une dizaine, et ils glissaient en silence dans cette
lumière aveuglante. Ils se sont assis sans qu'aucune chaise grinçât.
Je les voyais comme je n'ai jamais vu personne et pas un détail
de leurs visages ou de leurs habits ne m'échappait. Pourtant je
ne les entendais pas et j'avais peine à croire à leur réalité.
Presque toutes les femmes portaient un tablier et le cordon qui les serrait
à la taille faisait encore ressortir leur ventre bombé. Je
n'avais encore jamais remarqué à quel point les vieilles
femmes pouvaient avoir du ventre. Les hommes étaient presque tous
très maigres et tenaient des cannes. Ce qui me frappait dans leurs
visages, c'est que je ne voyais pas leurs yeux, mais seulement une lueur
sans éclat au milieu d'un nid de rides.
Lorsqu'ils se sont assis, la plupart m'ont regardé et ont hoché
la tête avec gêne, les lèvres toutes mangées
par leur bouche sans dents, sans que je puisse savoir s'ils me saluaient
ou s'il s'agissait d'un tic. Je crois plutôt qu'ils me saluaient.
C'est à ce moment que je me suis aperçu qu'ils étaient
tous assis en face de moi à dodeliner de la tête, autour du
concierge. J'ai eu un moment l'impression ridicule qu'ils étaient
là pour me juger.
Peu après, une des femmes s'est mise à pleurer. Elle
était au second rang, cachée par une de ses compagnes, et
je la voyais mal. Elle pleurait à petits cris, régulièrement
: il me semblait qu'elle ne s'arrêterait jamais. Les autres avaient
l'air de ne pas l'entendre. Ils étaient affaissés, mornes
et silencieux. Ils regardaient la bière ou leur canne, ou n'importe
quoi, mais ils ne regardaient que cela. La femme pleurait toujours. J'étais
très étonné parce que je ne la connaissais pas. J'aurais
voulu ne plus l'entendre. Pourtant je n'osais pas le lui dire. Le concierge
s'est penché vers elle, lui a parlé, mais elle a secoué
la tête, a bredouillé quelque chose, et a continué
de pleurer avec la même régularité. Le concierge est
venu alors de mon côté. Il s'est assis près de moi.
Après un assez long moment, il m'a renseigné sans me regarder:
«Elle était très liée avec madame votre mère.
Elle dit que c'était sa seule amie ici et que maintenant elle n'a
plus personne.»
Nous sommes restés un long moment ainsi. Les soupirs et les
sanglots de la femme se faisaient plus rares. Elle reniflait beaucoup.
Elle s'est tue enfin. Je n'avais plus sommeil, mais j'étais fatigué
et les reins me faisaient mal. A présent c'était le silence
de tous ces gens qui m'était pénible. De temps en temps seulement,
j'entendais un bruit singulier et je ne pouvais comprendre ce qu'il était.
A la longue, j'ai fini par deviner que quelques-uns d'entre les vieillards
suçaient l'intérieur de leurs joues et laissaient échapper
ces clappements bizarres. Ils ne s'en apercevaient pas tant ils étaient
absorbés dans leurs pensées. J'avais même l'impression
que cette morte, couchée au milieu d'eux, ne signifiait rien à
leurs yeux. Mais je crois maintenant que c'était une impression
fausse.
Nous avons tous pris du café, servi par le concierge. Ensuite,
je ne sais plus. La nuit a passé. Je me souviens qu'à un
moment j'ai ouvert les yeux et j'ai vu que les vieillards dormaient tassés
sur eux-mêmes, à l'exception d'un seul qui, le menton sur
le dos de ses mains agrippées à la canne, me regardait fixement
comme s'il n'attendait que mon réveil. Puis j'ai encore dormi. Je
me suis réveillé parce que j'avais de plus en plus mal aux
reins. Le jour glissait sur la verrière. Peu après, l'un
des vieillards s'est réveillé et il a beaucoup toussé.
Il crachait dans un grand mouchoir à carreaux et chacun de ses crachats
était comme un arrachement. Il a réveillé les autres
et le concierge a dit qu'ils devraient partir. Ils se sont levés.
Cette veille incommode leur avait fait des visages de cendre. En sortant,
et à mon grand étonnement, ils m'ont tous serré la
main — comme si cette nuit où nous n'avions pas échangé
un mot avait accru notre intimité.
J'étais fatigué. Le concierge m'a conduit chez lui et
j'ai pu faire un peu de toilette. J'ai encore pris du café au lait
qui était très bon. Quand je suis sorti, le jour était
complètement levé. Au-dessus des collines qui séparent
Marengo de la mer, le ciel était plein de rougeurs. Et le vent qui
passait au-dessus d'elles apportait ici une odeur de sel. C'était
une belle journée qui se préparait. Il y avait longtemps
que j'étais allé à la campagne et je sentais quel
plaisir j'aurais pris à me promener s'il n'y avait pas eu maman.
Mais j'ai attendu dans la cour, sous un platane. Je respirais l'odeur
de la terre fraîche et je n'avais plus sommeil. J'ai pensé
aux collègues du bureau. A cette heure, ils se levaient pour aller
au travail : pour moi c'était toujours l'heure la plus difficile.
J'ai encore réfléchi un peu à ces choses, mais j'ai
été distrait par une cloche qui sonnait à l'intérieur
des bâtiments. Il y a eu du remue-ménage derrière les
fenêtres, puis tout s'est calmé. Le soleil était monté
un peu plus dans le ciel : il commençait à chauffer mes pieds.
Le concierge a traversé la cour et m'a dit que le directeur me demandait.
Je suis allé dans son bureau. Il m'a fait signer un certain nombre
de pièces. J'ai vu qu'il était habillé de noir avec
un pantalon rayé. Il a pris le téléphone en main et
il m'a interpellé: «Les employés des pompes funèbres
sont là depuis un moment. Je vais leur demander de venir fermer
la bière. Voulez-vous auparavant voir votre mère une dernière
fois ? » J'ai dit non. Il a ordonné dans le téléphone
en baissant la voix : « Figeac, dites aux hommes qu'ils peuvent aller.»
Ensuite il m'a dit qu'il assisterait à l'enterrement et je l'ai
remercié. Il s'est assis derrière son bureau, il a croisé
ses petites jambes. Il m'a averti que moi et lui serions seuls, avec l'infirmière
de service. En principe, les pensionnaires ne devaient pas assister aux
enterrements. Il les laissait seulement veiller: C'est une question
d'humanité », a-t-il remarqué. Mais en l'espèce,
il avait accordé l'autorisation de suivre le convoi à un
vieil ami de maman : «Thomas Ferez.» Ici, le directeur a souri.
Il m'a dit: «Vous comprenez, c'est un sentiment un peu puéril.
Mais lui et votre mère ne se quittaient guère. A l'asile,
on les plaisantait, on disait à Ferez: «C'est votre fiancée.»
Lui riait. Ça leur faisait plaisir. Et le fait est que la mort de
Mme Meursault l'a beaucoup affecté. Je n'ai pas cru devoir lui refuser
l'autorisation. Mais sur le conseil du médecin visiteur, je lui
ai interdit la veillée d'hier.»
Nous sommes restés silencieux assez longtemps. Le directeur
s'est levé et a regardé par la fenêtre de son bureau.
A un moment, il a observé: «Voilà déjà
le curé de Marengo. Il est en avance.» Il m'a prévenu
qu'il faudrait au moins trois quarts d'heure de marche pour aller à
l'église qui est au village même. Nous sommes descendus. Devant
le bâtiment, il y avait le curé et deux enfants de chœur.
L'un de ceux-ci tenait un encensoir et le prêtre se baissait vers
lui pour régler la longueur de la chaîne d'argent. Quand nous
sommes arrivés, le prêtre s'est relevé. Il m'a appelé
«mon fils» et m'a dit quelques mots. Il est entré ;
je l'ai suivi.
J'ai vu d'un coup que les vis de la bière étaient enfoncées
et qu'il y avait quatre hommes noirs dans la pièce. J'ai entendu
en même temps le directeur me dire que la voiture attendait sur la
route et le prêtre commencer ses prières. A partir de ce moment,
tout est allé très vite. Les hommes se sont avancés
vers la bière avec un drap. Le prêtre, ses suivants, le directeur
et moi-même sommes sortis. Devant la porte, il y avait une dame que
je ne connaissais pas: «M. Meursault», a dit le directeur.
Je n'ai pas entendu le nom de cette dame et j'ai compris seulement qu'elle
était infirmière déléguée. Elle a incliné
sans un sourire son visage osseux et long. Puis nous nous sommes rangés
pour laisser passer le corps. Nous avons suivi les porteurs et nous sommes
sortis de l'asile. Devant la porte, il y avait la voiture. Vernie, oblongue
et brillante, elle faisait penser à un plumier. A côté
d'elle, il y avait l'ordonnateur, petit homme aux habits ridicules, et
un vieillard à l'allure empruntée. J'ai compris que c'était
M. Ferez. Il avait un feutre mou à la calotte ronde et aux ailes
larges (il l'a ôté quand la bière a passé la
porte), un costume dont le pantalon tire-bouchonnait sur les souliers et
un nœud d'étoffe noire trop petit pour sa chemise à grand
col blanc. Ses lèvres tremblaient au-dessous d'un nez truffé
de points noirs. Ses cheveux blancs assez fins laissaient passer de curieuses
oreilles ballantes et mal ourlées dont la couleur rouge sang dans
ce visage blafard me frappa.
L'ordonnateur nous donna nos places. Le curé marchait en avant,
puis la voiture. Autour d'elle, les quatre hommes. Derrière, le
directeur, moi-même et, fermant la marche, l'infirmière déléguée
et M. Ferez.
Le ciel était déjà plein de soleil. Il commençait
à peser sur la terre et la chaleur augmentait rapidement. Je ne
sais pas pourquoi nous avons attendu assez longtemps avant de nous mettre
en marche. J'avais chaud sous mes vêtements sombres. Le petit vieux,
qui s'était recouvert, a de nouveau ôté son chapeau.
Je m'étais un peu tourné de son côté, et je
le regardais lorsque le directeur m'a parlé de lui. Il m'a dit que
souvent ma mère et M. Ferez allaient se promener le soir jusqu'au
village, accompagnés d'une infirmière. Je regardais la campagne
autour de moi. A travers les lignes de cyprès qui menaient aux collines
près du ciel, cette terre rousse et verte, ces maisons rares et
bien dessinées, je comprenais maman. Le soir, dans ce pays, devait
être comme une trêve mélancolique. Aujourd'hui, le soleil
débordant qui faisait tressaillir le paysage le rendait inhumain
et déprimant.
Nous nous sommes mis en marche. C'est à ce moment que je me
suis aperçu que Ferez claudiquait légèrement. La voiture,
peu à peu, prenait de la vitesse et le vieillard perdait du terrain.
L'un des hommes qui entouraient la voiture s'était laissé
dépasser aussi et marchait maintenant à mon niveau. J'étais
surpris de la rapidité avec laquelle le soleil montait dans le ciel.
Je me suis aperçu qu'il y avait déjà longtemps que
la campagne bourdonnait du chant des insectes et de crépitements
d'herbe. La sueur coulait sur mes joues. Comme je n'avais pas de chapeau,
je m'éventais avec mon mouchoir. L'employé des pompes funèbres
m'a dit alors quelque chose que je n'ai pas entendu. En même temps,
il s'essuyait le crâne avec un mouchoir qu'il tenait dans sa main
gauche, la main droite soulevant le bord de sa casquette. Je lui ai dit:
«Comment?» Il a répété en montrant le
ciel: «Ça tape.» J'ai dit: «Oui.» Un peu
après, il m'a demandé: «C'est votre mère qui
est là?» J'ai encore dit : «Oui.» «Elle
était vieille?» J'ai répondu: «Comme ça»,
parce que je ne savais pas le chiffre exact. Ensuite, il s'est tu. Je me
suis retourné et j'ai vu le vieux Ferez à une cinquantaine
de mètres derrière nous. Il se hâtait en balançant
son feutre à bout de bras. J'ai regardé aussi le directeur.
Il marchait avec beaucoup de dignité, sans un geste inutile. Quelques
gouttes de sueur perlaient sur son front, mais il ne les essuyait pas.
Il me semblait que le convoi marchait un peu plus vite. Autour de moi,
c'était toujours la même campagne lumineuse gorgée
de soleil. L'éclat du ciel était insoutenable. A un moment
donné, nous sommes passés sur une partie de la route qui
avait été récemment refaite. Le soleil avait fait
éclater le goudron. Les pieds y enfonçaient et laissaient
ouverte sa pulpe brillante. Au-dessus de la voiture, le chapeau du cocher,
en cuir bouilli, semblait avoir été pétri dans cette
boue noire. J'étais un peu perdu entre le ciel bleu et blanc et
la monotonie de ces couleurs, noir gluant du goudron ouvert, noir terne
des habits, noir laqué de la voiture. Tout cela, le soleil, l'odeur
de cuir et de crottin de la voiture, celle du vernis et celle de l'encens,
la fatigue d'une nuit d'insomnie, me troublait le regard et les idées.
Je me suis retourné une fois de plus : Ferez m'a paru très
loin, perdu dans une nuée de chaleur, puis je ne l'ai plus aperçu.
Je l'ai cherché du regard et j'ai vu qu'il avait quitté la
route et pris à travers champs. J'ai constaté aussi que devant
moi la route tournait. J'ai compris que Ferez qui connaissait le pays coupait
au plus court pour nous rattraper. Au tournant il nous avait rejoints.
Puis nous l'avons perdu. Il a repris encore à travers champs et
comme cela plusieurs fois. Moi, je sentais le sang qui me battait aux tempes.
Tout s'est passé ensuite avec tant de précipitation,
de certitude et de naturel, que je ne me souviens plus de rien. Une chose
seulement : à l'entrée du village, l'infirmière déléguée
m'a parlé. Elle avait une voix singulière qui n'allait pas
avec son visage, une voix mélodieuse et tremblante. Elle m'a dit:
«Si on va doucement, on risque une insolation. Mais si on va trop
vite, on est en transpiration et dans l'église on attrape un chaud
et froid.» Elle avait raison. Il n'y avait pas d'issue. J'ai encore
gardé quelques images de cette journée : par exemple, le
visage de Ferez quand, pour la dernière fois, il nous a rejoints
près du village. De grosses larmes d'énervement et de peine
ruisselaient sur ses joues. Mais à cause des rides, elles ne s'écoulaient
pas. Elles s'étalaient, se rejoignaient et formaient un vernis d'eau
sur ce visage détruit. Il y a eu encore l'église et les villageois
sur les trottoirs, les géraniums rouges sur les tombes du cimetière,
l'évanouissement de Ferez (on eût dit un pantin disloqué),
la terre couleur de sang qui roulait sur la bière de maman, la chair
blanche des racines qui s'y mêlaient, encore du monde, des voix,
le village, l'attente devant un café, l'incessant ronflement du
moteur, et ma joie quand l'autobus est entré dans le nid de lumières
d'Alger et que j'ai pensé que j'allais me coucher et dormir pendant
douze heures.
Chapitre 2.
En me réveillant, j'ai compris pourquoi mon patron avait l'air
mécontent quand je lui ai demandé mes deux jours de congé
: c'est aujourd'hui samedi. Je l'avais pour ainsi dire oublié, mais
en me levant, cette idée m'est venue. Mon patron, tout naturellement,
a pensé que j'aurais ainsi quatre jours de vacances avec mon dimanche
et cela ne pouvait pas lui faire plaisir. Mais d'une part, ce n'est pas
de ma faute si on a enterré maman hier au lieu d'aujourd'hui et
d'autre part, j'aurais eu mon samedi et mon dimanche de toute façon.
Bien entendu, cela ne m'empêche pas de comprendre tout de même
mon patron.
J'ai eu de la peine à me lever parce que j'étais fatigué
de ma journée d'hier. Pendant que je me rasais, je me suis demandé
ce que j'allais faire et j'ai décidé d'aller me baigner.
J'ai pris le tram pour aller à l'établissement de bains du
port. Là, j'ai plongé dans la passe. Il y avait beaucoup
de jeunes gens. J'ai retrouvé dans l'eau Marie Gardona, une ancienne
dactylo de mon bureau dont j'avais eu envie à l'époque. Elle
aussi, je crois. Mais elle est partie peu après et nous n'avons
pas eu le temps. Je l'ai aidée à monter sur une bouée
et, dans ce mouvement, j'ai effleuré ses seins. J'étais encore
dans l'eau quand elle était déjà à plat ventre
sur la bouée. Elle s'est retournée vers moi. Elle avait les
cheveux dans les yeux et elle riait. Je me suis hissé à côté
d'elle sur la bouée. Il faisait bon et, comme en plaisantant, j'ai
laissé aller ma tête en arrière et je l'ai posée
sur son ventre. Elle n'a rien dit et je suis resté ainsi. J'avais
tout le ciel dans les yeux et il était bleu et doré. Sous
ma nuque, je sentais le ventre de Marie battre doucement. Nous sommes restés
longtemps sur la bouée, à moitié endormis. Quand le
soleil est devenu trop fort, elle a plongé et je l'ai suivie. Je
l'ai rattrapée, j'ai passé ma main autour de sa taille et
nous avons nagé ensemble. Elle riait toujours. Sur le quai, pendant
que nous nous séchions, elle m'a dit: «Je suis plus brune
que vous.» Je lui ai demandé si elle voulait venir au cinéma,
le soir. Elle a encore ri et m'a dit qu'elle avait envie de voir un film
avec Fernandel. Quand nous nous sommes rhabillés, elle a eu l'air
très surprise de me voir avec une cravate noire et elle m'a demandé
si j'étais en deuil. Je lui ai dit que maman était morte.
Comme elle voulait savoir depuis quand, j'ai répondu: «Depuis
hier.» Elle a eu un petit recul, mais n'a fait aucune remarque. J'ai
eu envie de lui dire que ce n'était pas de ma faute, mais je me
suis arrêté parce que j'ai pensé que je l'avais déjà
dit à mon patron. Cela ne signifiait rien. De toute façon
on est toujours un peu fautif.
Le soir, Marie avait tout oublié. Le film était drôle
par moments et puis vraiment trop bête. Elle avait sa jambe contre
la mienne. Je lui caressais les seins. Vers la fin de la séance,
je l'ai embrassée, mais mal. En sortant, elle est venue chez moi.
Quand je me suis réveillé, Marie était partie.
Elle m'avait expliqué qu'elle devait aller chez sa tante. J'ai pensé
que c'était dimanche et cela m'a ennuyé: je n'aime pas le
dimanche. Alors, je me suis retourné dans mon lit, j'ai cherché
dans le traversin l'odeur de sel que les cheveux de Marie y avaient laissée
et j'ai dormi jusqu'à dix heures. J'ai fumé ensuite des cigarettes,
toujours couché, jusqu'à midi. Je ne voulais pas déjeuner
chez Céleste comme d'habitude parce que, certainement, ils m'auraient
posé des questions et je n'aime pas cela. Je me suis fait cuire
des œufs et je les ai mangés à même le plat, sans pain
parce que je n'en avais plus et que je ne voulais pas descendre pour en
acheter.
Après le déjeuner, je me suis ennuyé un peu et
j'ai erré dans l'appartement. Il était commode quand maman
était là. Maintenant il est trop grand pour moi et j'ai dû
transporter dans ma chambre la table de la salle à manger. Je ne
vis plus que dans cette pièce, entre les chaises de paille un peu
creusées, l'armoire dont la glace est jaunie, la table de toilette
et le lit de cuivre. Le reste est à l'abandon. Un peu plus tard,
pour faire quelque chose, j'ai pris un vieux journal et je l'ai lu. J'y
ai découpé une réclame des sels Kruschen et je l'ai
collée dans un vieux cahier où je mets les choses qui m'amusent
dans les journaux. Je me suis aussi lavé les mains et, pour finir,
je me suis mis au balcon.
Ma chambre donne sur la rue principale du faubourg. L'après-midi
était beau. Cependant, le pavé était gras, les gens
rares et pressés encore. C'étaient d'abord des familles allant
en promenade, deux petits garçons en costume marin, la culotte au-dessous
du genou, un peu empêtrés dans leurs vêtements raides,
et une petite fille avec un gros nœud rosé et des souliers noirs
vernis. Derrière eux, une mère énorme, en robe de
soie marron, et le père, un petit homme assez frêle que je
connais de vue. Il avait un canotier, un nœud papillon et une canne à
la main. En le voyant avec sa femme, j'ai compris pourquoi dans le quartier
on disait de lui qu'il était distingué. Un peu plus tard
passèrent les jeunes gens du faubourg, cheveux laqués et
cravate rouge, le veston très cintré, avec une pochette brodée
et des souliers à bouts carrés. J'ai pensé qu'ils
allaient aux cinémas du centre. C'était pourquoi ils partaient
si tôt et se dépêchaient vers le tram en riant très
fort.
Après eux, la rue peu à peu est devenue déserte.
Les spectacles étaient partout commencés, je crois. Il n'y
avait plus dans la rue que les boutiquiers et les chats. Le ciel était
pur mais sans éclat au-dessus des ficus qui bordent la rue. Sur
le trottoir d'en face, le marchand de tabac a sorti une chaise, l'a installée
devant sa porte et l'a enfourchée en s'appuyant des deux bras sur
le dossier. Les trams tout à l'heure bondés étaient
presque vides. Dans le petit café «Chez Pierrot», à
côté du marchand de tabac, le garçon balayait de la
sciure dans la salle déserte. C'était vraiment dimanche.
J'ai retourné ma chaise et je l'ai placée comme celle
du marchand de tabac parce que j'ai trouvé que c'était plus
commode. J'ai fumé deux cigarettes, je suis rentré pour prendre
un morceau de chocolat et je suis revenu le manger à la fenêtre.
Peu après, le ciel s'est assombri et j'ai cru que nous allions avoir
un orage d'été. Il s'est découvert peu à peu
cependant. Mais le passage des nuées avait laissé sur la
rue comme une promesse de pluie qui l'a rendue plus sombre. Je suis resté
longtemps à regarder le ciel.
A cinq heures, des tramways sont arrivés dans le bruit. Ils
ramenaient du stade de banlieue des grappes de spectateurs perchés
sur les marchepieds et les rambardes. Les tramways suivants ont ramené
les joueurs que j'ai reconnus à leurs petites valises. Ils hurlaient
et chantaient à pleins poumons que leur club ne périrait
pas. Plusieurs m'ont fait des signes. L'un m'a même crié:
«On les a eus.» Et j'ai fait: «Oui», en secouant
la tête. A partir de ce moment, les autos ont commencé à
affluer.
La journée a tourné encore un peu. Au-dessus des toits,
le ciel est devenu rougeâtre et, avec le soir naissant, les rues
se sont animées. Les promeneurs revenaient peu à peu. J'ai
reconnu le monsieur distingué au milieu d'autres. Les enfants pleuraient
ou se laissaient tramer. Presque aussitôt, les cinémas du
quartier ont déversé dans la rue un flot de spectateurs.
Parmi eux, les jeunes gens avaient des gestes plus décidés
que d'habitude et j'ai pensé qu'ils avaient vu un film d'aventures.
Ceux qui revenaient des cinémas de la ville arrivèrent un
peu plus tard. Ils semblaient plus graves. Ils riaient encore, mais de
temps en temps, ils paraissaient fatigués et songeurs. Ils sont
restés dans la rue, allant et venant sur le trottoir d'en face.
Les jeunes filles du quartier, en cheveux, se tenaient par le bras. Les
jeunes gens s'étaient arrangés pour les croiser et ils lançaient
des plaisanteries dont elles riaient en détournant la tête.
Plusieurs d'entre elles, que je connaissais, m'ont fait des signes.
Les lampes de la rue se sont alors allumées brusquement et elles
ont fait pâlir les premières étoiles qui montaient
dans la nuit. J'ai senti mes yeux se fatiguer à regarder ainsi les
trottoirs avec leur chargement d'hommes et de lumières. Les lampes
faisaient luire le pavé mouillé, et les tramways, à
intervalles réguliers, mettaient leurs reflets sur des cheveux brillants,
un sourire ou un bracelet d'argent. Peu après, avec les tramways
plus rares et la nuit déjà noire au-dessus des arbres et
des lampes, le quartier s'est vidé insensiblement, jusqu'à
ce que le premier chat traverse lentement la rue de nouveau déserte.
J'ai pensé alors qu'il fallait dîner. J'avais un peu mal au
cou d'être resté longtemps appuyé sur le dos de ma
chaise. Je suis descendu acheter du pain et des pâtes, j'ai fait
ma cuisine et j'ai mangé debout. J'ai voulu fumer une cigarette
à la fenêtre, mais l'air avait fraîchi et j'ai eu un
peu froid. J'ai fermé mes fenêtres et en revenant j'ai vu
dans la glace un bout de table où ma lampe à alcool voisinait
avec des morceaux de pain. J'ai pensé que c'était toujours
un dimanche de tiré, que maman était maintenant enterrée,
que j'allais reprendre mon travail et que, somme toute, il n'y avait rien
de changé.
Chapitre 3.
Aujourd'hui j'ai beaucoup travaillé au bureau. Le patron a été
aimable. Il m'a demandé si je n'étais pas trop fatigué
et il a voulu savoir aussi l'âge de maman. J'ai dit «une soixantaine
d'années», pour ne pas me tromper et je ne sais pas pourquoi
il a eu l'air d'être soulagé et de considérer que c'était
une affaire terminée.
Il y avait un tas de connaissements qui s'amoncelaient sur ma table
et il a fallu que je les dépouille tous. Avant de quitter le bureau
pour aller déjeuner, je me suis lavé les mains. A midi, j'aime
bien ce moment. Le soir, j'y trouve moins de plaisir parce que la serviette
roulante qu'on utilise est tout à fait humide: elle a servi toute
la journée. J'en ai fait la remarque un jour à mon patron.
Il m'a répondu qu'il trouvait cela regrettable, mais que c'était
tout de même un détail sans importance. Je suis sorti un peu
tard, à midi et demi, avec Emmanuel, qui travaille à l'expédition.
Le bureau donne sur la mer et nous avons perdu un moment à regarder
les cargos dans le port brûlant de soleil. A ce moment, un camion
est arrivé dans un fracas de chaînes et d'explosions. Emmanuel
m'a demandé «si on y allait» et je me suis mis à
courir. Le camion nous a dépassés et nous nous sommes lancés
à sa poursuite. J'étais noyé dans le bruit et la poussière.
Je ne voyais plus rien et ne sentais que cet élan désordonné
de la course, au milieu des treuils et des machines, des mâts qui
dansaient sur l'horizon et des coques que nous longions. J'ai pris appui
le premier et j'ai sauté au vol. Puis j'ai aidé Emmanuel
à s'asseoir. Nous étions hors de souffle, le camion sautait
sur les pavés inégaux du quai, au milieu de la poussière
et du soleil. Emmanuel riait à perdre haleine.
Nous sommes arrivés en nage chez Céleste. Il était
toujours là, avec son gros ventre, son tablier et ses moustaches
blanches. Il m'a demandé si «ça allait quand même».
Je lui ai dit que oui et que j'avais faim. J'ai mangé très
vite et j'ai pris du café. Puis je suis rentré chez moi,
j'ai dormi un peu parce que j'avais trop bu de vin et, en me réveillant,
j'ai eu envie de fumer. Il était tard et j'ai couru pour attraper
un tram. J'ai travaillé tout l'après-midi. Il faisait très
chaud dans le bureau et le soir, en sortant, j'ai été heureux
de revenir en marchant lentement le long des quais. Le ciel était
vert, je me sentais content. Tout de même, je suis rentré
directement chez moi parce que je voulais me préparer des pommes
de terre bouillies.
En montant, dans l'escalier noir, j'ai heurté le vieux Salamano,
mon voisin de palier. Il était avec son chien. Il y a huit ans qu'on
les voit ensemble. L'épagneul a une maladie de peau, le rouge, je
crois, qui lui fait perdre presque tous ses poils et qui le couvre de plaques
et de croûtes brunes. A force de vivre avec lui, seuls tous les deux
dans une petite chambre, le vieux Salamano a fini par lui ressembler. Il
a des croûtes rougeâtres sur le visage et le poil jaune et
rare. Le chien, lui, a pris de son patron une sorte d'allure voûtée,
le museau en avant et le cou tendu. Ils ont l'air de la même race
et pourtant ils se détestent. Deux fois par jour, à onze
heures et à six heures, le vieux mène son chien promener.
Depuis huit ans, ils n'ont pas changé leur itinéraire. On
peut les voir le long de la rue de Lyon, le chien tirant l'homme jusqu'à
ce que le vieux Salamano bute. Il bat son chien alors et il l'insulte.
Le chien rampe de frayeur et se laisse traîner. A ce moment, c'est
au vieux de le tirer. Quand le chien a oublié, il entraîne
de nouveau son maître et il est de nouveau battu et insulté.
Alors, ils restent tous les deux sur le trottoir et ils se regardent, le
chien avec terreur, l'homme avec haine. C'est ainsi tous les jours. Quand
le chien veut uriner, le vieux ne lui en laisse pas le temps et il le tire,
l'épagneul semant derrière lui une traînée de
petites gouttes. Si par hasard le chien fait dans la chambre, alors il
est encore battu. Il y a huit ans que cela dure. Céleste dit toujours
que «c'est malheureux», mais au fond, personne ne peut savoir.
Quand je l'ai rencontré dans l'escalier, Salamano était en
train d'insulter son chien. Il lui disait: «Salaud ! Charogne!»
et le chien gémissait. J'ai dit: «Bonsoir», mais le
vieux insultait toujours. Alors je lui ai demandé ce que le chien
lui avait fait. Il ne m'a pas répondu. Il disait seulement : «
Salaud ! Charogne ! » Je le devinais, penché sur son chien,
en train d'arranger quelque chose sur le collier. J'ai parlé plus
fort. Alors sans se retourner, il m'a répondu avec une sorte de
rage rentrée: «Il est toujours là». Puis il est
parti en tirant la bête qui se laissait traîner sur ses quatre
pattes, et gémissait.
Juste à ce moment est entré mon deuxième voisin
de palier. Dans le quartier, on dit qu'il vit des femmes. Quand on lui
demande son métier, pourtant, il est «magasinier». En
général, il n'est guère aimé. Mais il me parle
souvent et quelquefois il passe un moment chez moi parce que je l'écoute.
Je trouve que ce qu'il dit est intéressant. D'ailleurs, je n'ai
aucune raison de ne pas lui parler. Il s'appelle Raymond Sintès.
Il est assez petit, avec de larges épaules et un nez de boxeur.
Il est toujours habillé très correctement. Lui aussi m'a
dit, en parlant de Salamano: «Si c'est pas malheureux!» Il
m'a demandé si ça ne me dégoûtait pas et j'ai
répondu que non.
Nous sommes montés et j'allais le quitter quand il m'a dit:
«J'ai chez moi du boudin et du vin. Si vous voulez manger un morceau
avec moi?...»
J'ai pensé que cela m'éviterait de faire ma cuisine et
j'ai accepté. Lui aussi n'a qu'une chambre, avec une cuisine sans
fenêtre. Au-dessus de son lit, il a un ange en stuc blanc et rosé,
des photos de champions et deux ou trois clichés de femmes nues.
La chambre était sale et le lit défait. Il a d'abord allumé
sa lampe à pétrole, puis il a sorti un pansement assez douteux
de sa poche et a enveloppé sa main droite. Je lui ai demandé
ce qu'il avait. Il m'a dit qu'il avait eu une bagarre avec un type qui
lui cherchait des histoires.
«Vous comprenez, monsieur Meursault, m'a-t-il dit, c'est pas
que je suis méchant, mais je suis vif. L'autre, il m'a dit: «Descends
du tram si tu es un homme.» Je lui ai dit: «Allez, reste tranquille.»
II m'a dit que je n'étais pas un homme. Alors je suis descendu et
je lui ai dit: «Assez, ça vaut mieux, ou je vais te mûrir.»
Il m'a répondu: «De quoi?» Alors je lui en ai donné
un. Il est tombé. Moi, j'allais le relever. Mais il m'a donné
des coups de pied de par terre. Alors je lui ai donné un coup de
genou et deux taquets. Il avait la figure en sang. Je lui ai demandé
s'il avait son compte. Il m'a dit: «Oui». »
«Pour en venir à mon histoire, m'a-t-il dit, je me suis
aperçu qu'il y avait de la tromperie.» Il lui donnait juste
de quoi vivre. Il payait lui-même le loyer de sa chambre et il lui
donnait vingt francs par jour pour la nourriture. «Trois cents francs
de chambre, six cents francs de nourriture, une paire de bas de temps en
temps, ça faisait mille francs. Et madame ne travaillait pas. Mais
elle me disait que c'était juste, qu'elle n'arrivait pas avec ce
que je lui donnais. Pourtant, je lui disais : «Pourquoi tu travailles
pas une demi-journée? Tu me soulagerais bien pour toutes ces petites
choses. Je t'ai acheté un ensemble ce mois-ci, je te paye vingt
francs par jour, je te paye le loyer et toi, tu prends le café l'après-midi
avec tes amies. Tu leur donnes le café et le sucre. Moi, je te donne
l'argent. J'ai bien agi avec toi et tu me le rends mal.» Mais elle
ne travaillait pas, elle disait toujours qu'elle n'arrivait pas et c'est
comme ça que je me suis aperçu qu'il y avait de la tromperie.»
Il m'a alors raconté qu'il avait trouvé un billet de
loterie dans son sac et qu'elle n'avait pas pu lui expliquer comment elle
l'avait acheté. Un peu plus tard, il avait trouvé chez elle
«une indication» du mont-de-piété qui prouvait
qu'elle avait engagé deux bracelets. Jusque-là il ignorait
l'existence de ces bracelets. «J'ai bien vu qu'il y avait de la tromperie.
Alors, je l'ai quittée. Mais d'abord, je l'ai tapée. Et puis,
je lui ai dit ses vérités. Je lui ai dit que tout ce qu'elle
voulait, c'était s'amuser avec sa chose. Comme je lui ai dit, vous
comprenez, monsieur Meursault: «Tu ne vois pas que le monde il est
jaloux du bonheur que je te donne. Tu connaîtras plus tard le bonheur
que tu avais.»
Il l'avait battue jusqu'au sang. Auparavant, il ne la battait pas.
«Je la tapais, mais tendrement pour ainsi dire. Elle criait un peu.
Je fermais les volets et ça finissait comme toujours. Mais maintenant,
c'est sérieux. Et pour moi, je l'ai pas assez punie.»
Il m'a expliqué alors que c'était pour cela qu'il avait
besoin d'un conseil. Il s'est arrêté pour régler la
mèche de la lampe qui charbonnait. Moi, je l'écoutais toujours.
J'avais bu près d'un litre de vin et j'avais très chaud aux
tempes. Je fumais les cigarettes de Raymond parce qu'il ne m'en restait
plus. Les derniers trams passaient et emportaient avec eux les bruits maintenant
lointains du faubourg. Raymond a continué. Ce qui l'ennuyait, «c'est
qu'il avait encore un sentiment pour son coït». Mais il voulait
la punir. Il avait d'abord pensé à l'emmener dans un hôtel
et à appeler les «moeurs» pour causer un scandale et
la faire mettre en carte. Ensuite, il s'était adressé à
des amis qu'il avait dans le milieu. Ils n'avaient rien trouvé.
Et comme me le faisait remarquer Raymond, c'était bien la peine
d'être du milieu. Il le leur avait dit et ils avaient alors proposé
de la «marquer». Mais ce n'était pas ce qu'il voulait.
Il allait réfléchir. Auparavant il voulait me demander quelque
chose. D'ailleurs, avant de me le demander, il voulait savoir ce que je
pensais de cette histoire. J'ai répondu que je n'en pensais rien
mais que c'était intéressant. Il m'a demandé si je
pensais qu'il y avait de la tromperie, et moi, il me semblait bien qu'il
y avait de la tromperie, si je trouvais qu'on devait la punir et ce que
je ferais à sa place, je lui ai dit qu'on ne pouvait jamais savoir,
mais je comprenais qu'il veuille la punir. J'ai encore bu un peu de vin.
Il a allumé une cigarette et il m'a découvert son idée.
Il voulait lui écrire une lettre «avec des coups de pied et
en même temps des choses pour la faire regretter». Après,
quand elle reviendrait, il coucherait avec elle et «juste au moment
de finir» il lui cracherait à la figure et il la mettrait
dehors. J'ai trouvé qu'en effet, de cette façon, elle serait
punie. Mais Raymond m'a dit qu'il ne se sentait pas capable de faire la
lettre qu'il fallait et qu'il avait pensé à moi pour la rédiger.
Comme je ne disais rien, il m'a demandé si cela m'ennuierait de
le faire tout de suite et j'ai répondu que non.
Il s'est alors levé après avoir bu un verre de vin. Il
a repoussé les assiettes et le peu de boudin froid que nous avions
laissé. Il a soigneusement essuyé la toile cirée de
la table. Il a pris dans un tiroir de sa table de nuit une feuille de papier
quadrillé, une enveloppe jaune, un petit porte-plume de bois rouge
et un encrier carré d'encre violette. Quand il m'a dit le nom de
la femme, j'ai vu que c'était une Mauresque. J'ai fait la lettre.
Je l'ai écrite un peu au hasard, mais je me suis appliqué
à contenter Raymond parce que je n'avais pas de raison de ne pas
le contenter. Puis j'ai lu la lettre à haute voix. Il m'a écouté
en fumant et en hochant la tête, puis il m'a demandé de la
relire. Il a été tout à fait content. Il m'a dit :
«Je savais bien que tu connaissais la vie.» Je ne me suis pas
aperçu d'abord qu'il me tutoyait. C'est seulement quand il m'a déclaré:
«Maintenant, tu es un vrai copain», que cela m'a frappé.
Il a répété sa phrase et j'ai dit: «Oui».
Cela m'était égal d'être son copain et il avait vraiment
l'air d'en avoir envie. Il a cacheté la lettre et nous avons fini
le vin. Puis nous sommes restés un moment à fumer sans rien
dire. Au-dehors, tout était calme, nous avons entendu le glissement
d'une auto qui passait. J'ai dit: «II est tard.» Raymond le
pensait aussi. Il a remarqué que le temps passait vite et, dans
un sens, c'était vrai. J'avais sommeil, mais j'avais de la peine
à me lever. J'ai dû avoir l'air fatigué parce que Raymond
m'a dit qu'il ne fallait pas se laisser aller. D'abord, je n'ai pas compris.
Il m'a expliqué alors qu'il avait appris la mort de maman mais que
c'était une chose qui devait arriver un jour ou l'autre. C'était
aussi mon avis.
Je me suis levé, Raymond m'a serré la main très
fort et m'a dit qu'entre hommes on se comprenait toujours. En sortant de
chez lui, j'ai refermé la porte et je suis resté un moment
dans le noir, sur le palier. La maison était calme et des profondeurs
de la cage d'escalier montait un souffle obscur et humide. Je n'entendais
que les coups de mon sang qui bourdonnait à mes oreilles. Je suis
resté immobile. Mais dans la chambre du vieux Salamano, le chien
a gémi sourdement.
Chapitre 4.
J'ai bien travaillé toute la semaine, Raymond est venu et m'a
dit qu'il avait envoyé la lettre. Je suis allé au cinéma
deux fois avec Emmanuel qui ne comprend pas toujours ce qui se passe sur
l'écran. Il faut alors lui donner des explications. Hier, c'était
samedi et Marie est venue, comme nous en étions convenus. J'ai eu
très envie d'elle parce qu'elle avait une belle robe à raies
rouges et blanches et des sandales de cuir. On devinait ses seins durs
et le brun du soleil lui faisait un visage de fleur. Nous avons pris un
autobus et nous sommes allés à quelques kilomètres
d'Alger, sur une plage resserrée entre des rochers et bordée
de roseaux du côté de la terre. Le soleil de quatre heures
n'était pas trop chaud, mais l'eau était tiède, avec
de petites vagues longues et paresseuses. Marie m'a appris un jeu. Il fallait,
en nageant, boire à la crête des vagues, accumuler dans sa
bouche toute l'écume et se mettre ensuite sur le dos pour la projeter
contre le ciel. Cela faisait alors une dentelle mousseuse qui disparaissait
dans l'air ou me retombait en pluie tiède sur le visage. Mais au
bout de quelque temps, j'avais la bouche brûlée par l'amertume
du sel. Marie m'a rejoint alors et s'est collée à moi dans
l'eau. Elle a mis sa bouche contre la mienne. Sa langue rafraîchissait
mes lèvres et nous nous sommes roulés dans les vagues pendant
un moment.
Quand nous nous sommes rhabillés sur la plage, Marie me regardait
avec des yeux brillants. Je l'ai embrassée. A partir de ce moment,
nous n'avons plus parlé. Je l'ai tenue contre moi et nous avons
été pressés de trouver un autobus, de rentrer, d'aller
chez moi et de nous jeter sur mon lit. J'avais laissé ma fenêtre
ouverte et c'était bon de sentir la nuit d'été couler
sur nos corps bruns.
Ce matin, Marie est restée et je lui ai dit que nous déjeunerions
ensemble. Je suis descendu pour acheter de la viande. En remontant, j'ai
entendu une voix de femme dans la chambre de Raymond. Un peu après,
le vieux Salamano a grondé son chien, nous avons entendu un bruit
de semelles et de griffes sur les marches en bois de l'escalier et puis:
«Salaud, charogne», ils sont sortis dans la rue. J'ai raconté
à Marie l'histoire du vieux et elle a ri. Elle avait un de mes pyjamas
dont elle avait retroussé les manches. Quand elle a ri, j'ai eu
encore envie d'elle. Un moment après, elle m'a demandé si
je l'aimais. Je lui ai répondu que cela ne voulait rien dire, mais
qu'il me semblait que non. Elle a eu l'air triste. Mais en préparant
le déjeuner, et à propos de rien, elle a encore ri de telle
façon que je l'ai embrassée. C'est à ce moment que
les bruits d'une dispute ont éclaté chez Raymond.
On a d'abord entendu une voix aiguë de femme et puis Raymond qui
disait: «Tu m'as manqué, tu m'as manqué. Je vais t'apprendre
à me manquer.» Quelques bruits sourds et la femme a hurlé,
mais de si terrible façon qu'immédiatement le palier s'est
empli de monde. Marie et moi nous sommes sortis aussi. La femme criait
toujours et Raymond frappait toujours. Marie m'a dit que c'était
terrible et je n'ai rien répondu. Elle m'a demandé d'aller
chercher un agent, mais je lui ai dit que je n'aimais pas les agents. Pourtant,
il en est arrivé un avec le locataire du deuxième qui est
plombier. Il a frappé à la porte et on n'a plus rien entendu.
Il a frappé plus fort et au bout d'un moment, la femme a pleuré
et Raymond a ouvert. Il avait une cigarette à la bouche et l'air
doucereux. La fille s'est précipitée à la porte et
a déclaré à l'agent que Raymond l'avait frappée.
«Ton nom», a dit l'agent. Raymond a répondu. «Enlève
ta cigarette de la bouche quand tu me parles», a dit l'agent. Raymond
a hésité, m'a regardé et a tiré sur sa cigarette.
A ce moment, l'agent l'a giflé à toute volée d'une
claque épaisse et lourde, en pleine joue. La cigarette est tombée
quelques mètres plus loin. Raymond a changé de visage, mais
il n'a rien dit sur le moment et puis il a demandé d'une voix humble
s'il pouvait ramasser son mégot. L'agent a déclaré
qu'il le pouvait et il a ajouté: «Mais la prochaine fois,
tu sauras qu'un agent n'est pas un guignol.» Pendant ce temps, la
fille pleurait et elle a répété: «Il m'a tapée.
C'est un maquereau.» — «Monsieur l'agent, a demandé
alors Raymond, c'est dans la loi, ça, de dire maquereau à
un homme?» Mais l'agent lui a ordonné «de fermer sa
gueule». Raymond s'est alors retourné vers la fille et il
lui a dit: «Attends, petite, on se retrouvera.» L'agent lui
a dit de fermer ça, que la fille devait partir et lui rester dans
sa chambre en attendant d'être convoqué au commissariat. Il
a ajouté que Raymond devrait avoir honte d'être soûl
au point de trembler comme il le faisait. A ce moment, Raymond lui a expliqué:
«Je ne suis pas soûl, monsieur l'agent. Seulement, je suis
là, devant vous, et je tremble, c'est forcé.» Il a
fermé sa porte et tout le monde est parti. Marie et moi avons fini
de préparer le déjeuner. Mais elle n'avait pas faim, j'ai
presque tout mangé. Elle est partie à une heure et j'ai dormi
un peu.
Vers trois heures, on a frappé à ma porte et Raymond
est entré. Je suis resté couché. Il s'est assis sur
le bord de mon lit. Il est resté un moment sans parler et je lui
ai demandé comment son affaire s'était passée. Il
m'a raconté qu'il avait fait ce qu'il voulait mais qu'elle lui avait
donné une gifle et qu'alors il l'avait battue. Pour le reste, je
l'avais vu. Je lui ai dit qu'il me semblait que maintenant elle était
punie et qu'il devait être content. C'était aussi son avis,
et il a observé que l'agent avait beau faire, il ne changerait rien
aux coups qu'elle avait reçus. Il a ajouté qu'il connaissait
bien les agents et qu'il savait comment il fallait s'y prendre avec eux.
Il m'a demandé alors si j'avais attendu qu'il réponde à
la gifle de l'agent. J'ai répondu que je n'attendais rien du tout
et que d'ailleurs je n'aimais pas les agents. Raymond a eu l'air très
content. Il m'a demandé si je voulais sortir avec lui. Je me suis
levé et j'ai commencé à me peigner. Il m'a dit qu'il
fallait que je lui serve de témoin. Moi cela m'était égal,
mais je ne savais pas ce que je devais dire. Selon Raymond, il suffisait
de déclarer que la fille lui avait manqué. J'ai accepté
de lui servir de témoin. Nous sommes sortis et Raymond m'a offert
une fine. Puis il a voulu faire une partie de billard et j'ai perdu de
justesse. Il voulait ensuite aller au bordel, mais j'ai dit non parce que
je n'aime pas ça. Alors nous sommes rentrés doucement et
il me disait combien il était content d'avoir réussi à
punir sa maîtresse. Je le trouvais très gentil avec moi et
j'ai pensé que c'était un bon moment.
De loin, j'ai aperçu sur le pas de la porte le vieux Salamano
qui avait l'air agité. Quand nous nous sommes rapprochés,
j'ai vu qu'il n'avait pas son chien. Il regardait de tous les côtés,
tournait sur lui-même, tentait de percer le noir du couloir, marmonnait
des mots sans suite et recommençait à fouiller la rue de
ses petits yeux rouges. Quand Raymond lui a demandé ce qu'il avait,
il n'a pas répondu tout de suite. J'ai vaguement entendu qu'il murmurait:
«Salaud, charogne», et il continuait à s'agiter. Je
lui ai demandé où était son chien. Il m'a répondu
brusquement qu'il était parti. Et puis tout d'un coup, il a parlé
avec volubilité: «Je l'ai emmené au Champ de Manœuvres,
comme d'habitude. Il y avait du monde, autour des baraques foraines. Je
me suis arrêté pour regarder « le Roi de l'Evasion».
Et quand j'ai voulu repartir, il n'était plus là. Bien sûr,
il y a longtemps que je voulais lui acheter un collier moins grand. Mais
je n'aurais jamais cru que cette charogne pourrait partir comme ça.»
Raymond lui a expliqué alors que le chien avait pu s'égarer
et qu'il allait revenir. Il lui a cité des exemples de chiens qui
avaient fait des dizaines de kilomètres pour retrouver leur maître.
Malgré cela, le vieux a eu l'air plus agité. «Mais
ils me le prendront, vous comprenez. Si encore quelqu'un le recueillait.
Mais ce n'est pas possible, il dégoûte tout le monde avec
ses croûtes. Les agents le prendront, c'est sûr.» Je
lui ai dit alors qu'il devait aller à la fourrière et qu'on
le lui rendrait moyennant le paiement de quelques droits. Il m'a demandé
si ces droits étaient élevés. Je ne savais pas. Alors,
il s'est mis en colère : «Donner de l'argent pour cette charogne.
Ah ! il peut bien crever!» Et il s'est mis à l'insulter. Raymond
a ri et a pénétré dans la maison. Je l'ai suivi et
nous nous sommes quittés sur le palier de l'étage. Un moment
après, j'ai entendu le pas du vieux et il a frappé à
ma porte. Quand j'ai ouvert, il est resté un moment sur le seuil
et il m'a dit: «Excusez-moi, excusez-moi.»
Je l'ai invité à entrer, mais il n'a pas voulu. Il regardait
la pointe de ses souliers et ses mains croûteuses tremblaient. Sans
me faire face, il m'a demandé: «Ils ne vont pas me le prendre,
dites, monsieur Meursault. Ils vont me le rendre. Ou qu'est-ce que je vais
devenir?» Je lui ai dit que la fourrière gardait les chiens
trois jours à la disposition de leurs propriétaires et qu'ensuite
elle en faisait ce que bon lui semblait. Il m'a regardé en silence.
Puis il m'a dit: «Bonsoir.» Il a fermé sa porte et je
l'ai entendu aller et venir. Son lit a craqué. Et au bizarre petit
bruit qui a traversé la cloison, j'ai compris qu'il pleurait. Je
ne sais pas pourquoi j'ai pensé à maman. Mais il fallait
que je me lève tôt le lendemain. Je n'avais pas faim et je
me suis couché sans dîner.
Chaptre 5.
Raymond m'a téléphoné au bureau. Il m'a dit qu'un
de ses amis (il lui avait parlé de moi) m'invitait à passer
la journée de dimanche dans son cabanon, près d'Alger. J'ai
répondu que je le voulais bien, mais que j'avais promis ma journée
à une amie. Raymond m'a tout de suite déclaré qu'il
l'invitait aussi. La femme de son ami serait très contente de ne
pas être seule au milieu d'un groupe d'hommes.
J'ai voulu raccrocher tout de suite parce que je sais que le patron
n'aime pas qu'on nous téléphone de la ville. Mais Raymond
m'a demandé d'attendre et il m'a dit qu'il aurait pu me transmettre
cette invitation le soir, mais qu'il voulait m'avertir d'autre chose. Il
avait été suivi toute la journée par un groupe d'Arabes
parmi lesquels se trouvait le frère de son ancienne maîtresse.
«Si tu le vois près de la maison ce soir en rentrant, avertis-moi.»
J'ai dit que c'était entendu.
Peu après, le patron m'a fait appeler et sur le moment j'ai
été ennuyé parce que j'ai pensé qu'il allait
me dire de moins téléphoner et de mieux travailler. Ce n'était
pas cela du tout. Il m'a déclaré qu'il allait me parler d'un
projet encore très vague. Il voulait seulement avoir mon avis sur
la question. Il avait l'intention d'installer un bureau à Paris
qui traiterait ses affaires sur la place, et directement, avec les grandes
compagnies et il voulait savoir si j'étais disposé à
y aller. Cela me permettrait de vivre à Paris et aussi de voyager
une partie de l'année. «Vous êtes jeune, et il me semble
que c'est une vie qui doit vous plaire.» J'ai dit que oui mais que
dans le fond cela m'était égal. Il m'a demandé alors
si je n'étais pas intéressé par un changement de vie.
J'ai répondu qu'on ne changeait jamais de vie, qu'en tout cas toutes
se valaient et que la mienne ici ne me déplaisait pas du tout. Il
a eu l'air mécontent, m'a dit que je répondais toujours à
côté, que je n'avais pas d'ambition et que cela était
désastreux dans les affaires. Je suis retourné travailler
alors. J'aurais préféré ne pas le mécontenter,
mais je ne voyais pas de raison pour changer ma vie. En y réfléchissant
bien, je n'étais pas malheureux. Quand j'étais étudiant,
j'avais beaucoup d'ambitions de ce genre. Mais quand j'ai dû abandonner
mes études, j'ai très vite compris que tout cela était
sans importance réelle.
Le soir, Marie est venue me chercher et m'a demandé si je voulais
me marier avec elle. J'ai dit que cela m'était égal et que
nous pourrions le faire si elle le voulait. Elle a voulu savoir alors si
je l'aimais. J'ai répondu comme je l'avais déjà fait
une fois, que cela ne signifiait rien mais que sans doute je ne l'aimais
pas. «Pourquoi m'épouser alors?» a-t-elle dit. Je lui
ai expliqué que cela n'avait aucune importance et que si elle le
désirait, nous pouvions nous marier. D'ailleurs, c'était
elle qui le demandait et moi je me contentais de dire oui. Elle a observé
alors que le mariage était une chose grave. J'ai répondu
: «Non.» Elle s'est tue un moment et elle m'a regardé
en silence. Puis elle a parlé. Elle voulait simplement savoir si
j'aurais accepté la même proposition venant d'une autre femme,
à qui je serais attaché de la même façon. J'ai
dit: «Naturellement.» Elle s'est demandé alors si elle
m'aimait et moi, je ne pouvais rien savoir sur ce point. Après un
autre moment de silence, elle a murmuré que j'étais bizarre,
qu'elle m'aimait sans doute à cause de cela mais que peut-être
un jour je la dégoûterais pour les mêmes raisons. Comme
je me taisais, n'ayant rien à ajouter, elle m'a pris le bras en
souriant et elle a déclaré qu'elle voulait se marier avec
moi. J'ai répondu que nous le ferions dès qu'elle le voudrait.
Je lui ai parlé alors de la proposition du patron et Marie m'a dit
qu'elle aimerait connaître Paris. Je lui ai appris que j'y avais
vécu dans un temps et elle m'a demandé comment c'était.
Je lui ai dit: «C'est sale. Il y a des pigeons et des cours noires.
Les gens ont la peau blanche.»
Puis nous avons marché et traversé la ville par ses grandes
rues. Les femmes étaient belles et j'ai demandé à
Marie si elle le remarquait. Elle m'a dit que oui et qu'elle me comprenait.
Pendant un moment, nous n'avons plus parlé. Je voulais cependant
qu'elle reste avec moi et je lui ai dit que nous pouvions dîner ensemble
chez Céleste. Elle en avait bien envie, mais elle avait à
faire. Nous étions près de chez moi et je lui ai dit au revoir.
Elle m'a regardé: «Tu ne veux pas savoir ce que j'ai à
faire?» Je voulais bien le savoir, mais je n'y avais pas pensé
et c'est ce qu'elle avait l'air de me reprocher. Alors, devant mon air
empêtré, elle a encore ri et elle a eu vers moi un mouvement
de tout le corps pour me tendre sa bouche.
J'ai dîné chez Céleste. J'avais déjà
commencé à manger lorsqu'il est entré une bizarre
petite femme qui m'a demandé si elle pouvait s'asseoir à
ma table. Naturellement, elle le pouvait. Elle avait des gestes saccadés
et des yeux brillants dans une petite figure de pomme. Elle s'est débarrassée
de sa jaquette, s'est assise et a consulté fiévreusement
la carte. Elle a appelé Céleste et a commandé immédiatement
tous ses plats d'une voix à la fois précise et précipitée.
En attendant les hors-d'œuvre, elle a ouvert son sac, en a sorti un petit
carré de papier et un crayon, a fait d'avance l'addition, puis a
tiré d'un gousset, augmentée du pourboire, la somme exacte
qu'elle a placée devant elle. A ce moment, on lui a apporté
des hors-d'œuvre qu'elle a engloutis à toute vitesse. En attendant
le plat suivant, elle a encore sorti de son sac un crayon bleu et un magazine
qui donnait les programmes radiophoniques de la semaine. Avec beaucoup
de soin, elle a coché une à une presque toutes les émissions.
Comme le magazine avait une douzaine de pages, elle a continué ce
travail méticuleusement pendant tout le repas. J'avais déjà
fini qu'elle cochait encore avec la même application. Puis elle s'est
levée, a remis sa jaquette avec les mêmes gestes précis
d'automate et elle est partie. Comme je n'avais rien à faire, je
suis sorti aussi et je l'ai suivie un moment. Elle s'était placée
sur la bordure du trottoir et avec une vitesse et une sûreté
incroyables, elle suivait son chemin sans dévier et sans se retourner.
J'ai fini par la perdre de vue et par revenir sur mes pas. J'ai pensé
qu'elle était bizarre, mais je l'ai oubliée assez vite.
Sur le pas de ma porte, j'ai trouvé le vieux Salamano. Je l'ai
fait entrer et il m'a appris que son chien était perdu, car il n'était
pas à la fourrière. Les employés lui avaient dit que,
peut-être, il avait été écrasé. Il avait
demandé s'il n'était pas possible de le savoir dans les commissariats.
On lui avait répondu qu'on ne gardait pas trace de ces choses-là,
parce qu'elles arrivaient tous les jours. J'ai dit au vieux Salamano qu'il
pourrait avoir un autre chien, mais il a eu raison de me faire remarquer
qu'il était habitué à celui-là.
J'étais accroupi sur mon lit et Salamano s'était assis
sur une chaise devant la table. Il me faisait face et il avait ses deux
mains sur les genoux. Il avait gardé son vieux feutre. Il mâchonnait
des bouts de phrases sous sa moustache jaunie. Il m'ennuyait un peu, mais
je n'avais rien à faire et je n'avais pas sommeil. Pour dire quelque
chose, je l'ai interrogé sur son chien. Il m'a dit qu'il l'avait
eu après la mort de sa femme. Il s'était marié assez
tard. Dans sa jeunesse, il avait eu envie de faire du théâtre
: au régiment il jouait dans les vaudevilles militaires. Mais finalement,
il était entré dans les chemins de fer et il ne le regrettait
pas, parce que maintenant il avait une petite retraite. Il n'avait pas
été heureux avec sa femme, mais dans l'ensemble il s'était
bien habitué à elle. Quand elle était morte, il s'était
senti très seul. Alors, il avait demandé un chien à
un camarade d'atelier et il avait eu celui-là très jeune.
Il avait fallu le nourrir au biberon. Mais comme un chien vit moins qu'un
homme, ils avaient fini par être vieux ensemble. «Il avait
mauvais caractère, m'a dit Salamano. De temps en temps, on avait
des prises de bec. Mais c'était un bon chien quand même.»
J'ai dit qu'il était de belle race et Salamano a eu l'air content.
«Et encore, a-t-il ajouté, vous ne l'avez pas connu avant
sa maladie. C'était le poil qu'il avait de plus beau.» Tous
les soirs et tous les matins, depuis que le chien avait eu cette maladie
de peau, Salamano le passait à la pommade. Mais selon lui, sa vraie
maladie, c'était la vieillesse, et la vieillesse ne se guérit
pas.
A ce moment, j'ai bâillé et le vieux m'a annoncé
qu'il allait partir. Je lui ai dit qu'il pouvait rester, et que j'étais
ennuyé de ce qui était arrivé à son chien :
il m'a remercié. Il m'a dit que maman aimait beaucoup son chien.
En parlant d'elle, il l'appelait «votre pauvre mère».
Il a émis la supposition que je devais être bien malheureux
depuis que maman était morte et je n'ai rien répondu. Il
m'a dit alors, très vite et avec un air gêné, qu'il
savait que dans le quartier on m'avait mal jugé parce que j'avais
mis ma mère à l'asile, mais il me connaissait et il savait
que j'aimais beaucoup maman. J'ai répondu, je ne sais pas encore
pourquoi, que j'ignorais jusqu'ici qu'on rne jugeât mal à
cet égard, mais que l'asile m'avait paru une chose naturelle puisque
je n'avais pas assez d'argent pour faire garder maman. «D'ailleurs,
ai-je ajouté, il y avait longtemps qu'elle n'avait rien à
me dire et qu'elle s'ennuyait toute seule. — Oui, m'a-t-il dit, et à
l'asile, du moins, on se fait des camarades.» Puis il s'est excusé.
Il voulait dormir. Sa vie avait changé maintenant et il ne savait
pas trop ce qu'il allait faire. Pour la première fois depuis que
je le connaissais, d'un geste furtif, il m'a tendu la main et j'ai senti
les écailles de sa peau. Il a souri un peu et avant de partir, il
m'a dit: «J'espère que les chiens n'aboieront pas cette nuit.
Je crois toujours que c'est le mien.»
Chapitre 6.
Le dimanche, j'ai eu de la peine à me réveiller et il
a fallu que Marie m'appelle et me secoue. Nous n'avons pas mangé
parce que nous voulions nous baigner tôt. Je me sentais tout à
fait vide et j'avais un peu mal à la tête. Ma cigarette avait
un goût amer. Marie s'est moquée de moi parce qu'elle disait
que j'avais «une tête d'enterrement». Elle avait mis
une robe de toile blanche et lâché ses cheveux. Je lui ai
dit qu'elle était belle, elle a ri de plaisir.
En descendant, nous avons frappé à la porte de Raymond.
Il nous a répondu qu'il descendait. Dans la rue, à cause
de ma fatigue et aussi parce que nous n'avions pas ouvert les persiennes,
le jour, déjà tout plein de soleil, m'a frappé comme
une gifle. Marie sautait de joie et n'arrêtait pas de dire qu'il
faisait beau. Je me suis senti mieux et je me suis aperçu que j'avais
faim. Je l'ai dit à Marie qui m'a montré son sac en toile
cirée où elle avait mis nos deux maillots et une serviette.
Je n'avais plus qu'à attendre et nous avons entendu Raymond fermer
sa porte. Il avait un pantalon bleu et une chemise blanche à manches
courtes. Mais il avait mis un canotier, ce qui a fait rire Marie, et ses
avant-bras étaient très blancs sous les poils noirs. J'en
étais un peu dégoûté. Il sifflait en descendant
et il avait l'air très content. Il m'a dit: «Salut, vieux»,
et il a appelé Marie «Mademoiselle».
La veille nous étions allés au commissariat et j'avais
témoigné que la fille avait «manqué» à
Raymond. Il en a été quitte pour un avertissement. On n'a
pas contrôlé mon affirmation. Devant la porte, nous en avons
parlé avec Raymond, puis nous avons décidé de prendre
l'autobus. La plage n'était pas très loin, mais nous irions
plus vite ainsi. Raymond pensait que son ami serait content de nous voir
arriver tôt. Nous allions partir quand Raymond, tout d'un coup, m'a
fait signe de regarder en face. J'ai vu un groupe d'Arabes adossés
à la devanture du bureau de tabac. Ils nous regardaient en silence,
mais à leur manière, ni plus ni moins que si nous étions
des pierres ou des arbres morts. Raymond m'a dit que le deuxième
à partir de la gauche était son type, et il a eu l'air préoccupé.
Il a ajouté que, pourtant, c'était maintenant une histoire
finie. Marie ne comprenait pas très bien et nous a demandé
ce qu'il y avait. Je lui ai dit que c'étaient des Arabes qui en
voulaient à Raymond. Elle a voulu qu'on parte tout de suite. Raymond
s'est redressé et il a ri en disant qu'il fallait se dépêcher.
Nous sommes allés vers l'arrêt d'autobus qui était
un peu plus loin et Raymond m'a annoncé que les Arabes ne nous suivaient
pas. je me suis retourné. Ils étaient toujours à la
même place et ils regardaient avec la même indifférence
l'endroit que nous venions de quitter. Nous avons pris l'autobus. Raymond,
qui paraissait tout à fait soulagé, n'arrêtait pas
de faire des plaisanteries pour Marie. J'ai senti qu'elle lui plaisait,
mais elle ne lui répondait presque pas. De temps en temps, elle
le regardait en riant.
Nous sommes descendus dans la banlieue d'Alger. La plage n'est pas
loin de l'arrêt d'autobus. Mais il a fallu traverser un petit plateau
qui domine la mer et qui dévale ensuite vers la plage. Il était
couvert de pierres jaunâtres et d'asphodèles tout blancs sur
le bleu déjà dur du ciel. Marie s'amusait à en éparpiller
les pétales à grands coups de son sac de toile cirée.
Nous avons marché entre des files de petites villas à barrières
vertes ou blanches, quelques-unes enfouies avec leurs vérandas sous
les tamaris, quelques autres nues au milieu des pierres. Avant d'arriver
au bord du plateau, on pouvait voir déjà la mer immobile
et plus loin un cap somnolent et massif dans l'eau claire. Un léger
bruit de moteur est monté dans l'air calme jusqu'à nous.
Et nous avons vu, très loin, un petit chalutier qui avançait,
imperceptiblement, sur la mer éclatante. Marie a cueilli quelques
iris de roche. De la pente qui descendait vers la mer nous avons vu qu'il
y avait déjà quelques baigneurs.
L'ami de Raymond habitait un petit cabanon de bois à l'extrémité
de la plage. La maison était adossée à des rochers
et les pilotis qui la soutenaient sur le devant baignaient déjà
dans l'eau. Raymond nous a présentés. Son ami s'appelait
Masson. C'était un grand type, massif de taille et d'épaules,
avec une petite femme ronde et gentille, à l'accent parisien. Il
nous a dit tout de suite de nous mettre à l'aise et qu'il y avait
une friture de poissons qu'il avait péchés le matin même.
Je lui ai dit combien je trouvais sa maison jolie. Il m'a appris qu'il
y venait passer le samedi, le dimanche et tous ses jours de congé.
«Avec ma femme, on s'entend bien», a-t-il ajouté. Justement,
sa femme riait avec Marie. Pour la première fois peut-être,
j'ai pensé vraiment que j'allais me marier.
Masson voulait se baigner, mais sa femme et Raymond ne voulaient pas
venir. Nous sommes descendus tous les trois et Marie s'est immédiatement
jetée dans l'eau. Masson et moi, nous avons attendu un peu. Lui
parlait lentement et j'ai remarqué qu'il avait l'habitude de compléter
tout ce qu'il avançait par un «et je dirai plus», même
quand, au fond, il n'ajoutait rien au sens de sa phrase. A propos de Marie,
il m'a dit: «Elle est épatante, et je dirai plus, charmante.»
Puis je n'ai plus fait attention à ce tic parce que j'étais
occupé à éprouver que le soleil me faisait du bien.
Le sable commençait à chauffer sous les pieds. J'ai retardé
encore l'envie que j'avais de l'eau, mais j'ai fini par dire à Masson:
«On y va?» J'ai plongé. Lui est entré dans l'eau
doucement et s'est jeté quand il a perdu pied. Il nageait à
la brasse et assez mal, de sorte que je l'ai laissé pour rejoindre
Marie. L'eau était froide et j'étais content de nager. Avec
Marie, nous nous sommes éloignés et nous nous sentions d'accord
dans nos gestes et dans notre contentement.
Au large, nous avons fait la planche et sur mon visage tourné
vers le ciel le soleil écartait les derniers voiles d'eau qui me
coulaient dans la bouche. Nous avons vu que Masson regagnait la plage pour
s'étendre au soleil. De loin, il paraissait énorme. Marie
a voulu que nous nagions ensemble. Je me suis mis derrière elle
pour la prendre par la taille et elle avançait à la force
des bras pendant que je l'aidais en battant des pieds. Le petit bruit de
l'eau battue nous a suivis dans le matin jusqu'à ce que je me sente
fatigué. Alors j'ai laissé Marie et je suis rentré
en nageant régulièrement et en respirant bien. Sur la plage,
je me suis étendu à plat ventre près de Masson et
j'ai mis ma figure dans le sable. Je lui ai dit que «c'était
bon» et il était de cet avis. Peu après, Marie est
venue. Je me suis retourné pour la regarder avancer. Elle était
toute visqueuse d'eau salée et elle tenait ses cheveux en arrière.
Elle s'est allongée flanc à flanc avec moi et les deux chaleurs
de son corps et du soleil m'ont un peu endormi.
Marie m'a secoué et m'a dit que Masson était remonté
chez lui, il fallait déjeuner. Je me suis levé tout de suite
parce que j'avais faim, mais Marie m'a dit que je ne l'avais pas embrassée
depuis ce matin. C'était vrai et pourtant j'en avais envie. «Viens
dans l'eau», m'a-t-elle dit. Nous avons couru pour nous étaler
dans les premières petites vagues. Nous avons fait quelques brasses
et elle s'est collée contre moi. J'ai senti ses jambes autour des
miennes et je l'ai désirée.
Quand nous sommes revenus, Masson nous appelait déjà.
J'ai dit que j'avais très faim et il a déclaré tout
de suite à sa femme que je lui plaisais. Le pain était bon,
j'ai dévoré ma part de poisson. Il y avait ensuite de la
viande et des pommes de terre frites. Nous mangions tous sans parler. Masson
buvait souvent du vin et il me servait sans arrêt. Au café,
j'avais la tête un peu lourde et j'ai fumé beaucoup. Masson,
Raymond et moi, nous avons envisagé de passer ensemble le mois d'août
à la plage, à frais communs. Marie nous a dit tout d'un coup:
«Vous savez quelle heure il est? Il est onze heures et demie.»
Nous étions tous étonnés, mais Masson a dit qu'on
avait mangé très tôt, et que c'était naturel
parce que l'heure du déjeuner, c'était l'heure où
l'on avait faim. Je ne sais pas pourquoi cela a fait rire Marie. Je crois
qu'elle avait un peu trop bu. Masson m'a demandé alors si je voulais
me promener sur la plage avec lui. «Ma femme fait toujours la sieste
après le déjeuner. Moi, je n'aime pas ça. Il faut
que je marche. Je lui dis toujours que c'est meilleur pour la santé.
Mais après tout, c'est son droit.» Marie a déclaré
qu'elle resterait pour aider Mme Masson à faire la vaisselle. La
petite Parisienne a dit que pour cela, il fallait mettre les hommes dehors.
Nous sommes descendus tous les trois.
Le soleil tombait presque d'aplomb sur le sable et son éclat
sur la mer était insoutenable. Il n'y avait plus personne sur la
plage. Dans les cabanons qui bordaient le plateau et qui surplombaient
la mer, on entendait des bruits d'assiettes et de couverts. On respirait
à peine dans la chaleur de pierre qui montait du sol. Pour commencer,
Raymond et Masson ont parlé de choses et de gens que je ne connaissais
pas. J'ai compris qu'il y avait longtemps qu'ils se connaissaient et qu'ils
avaient même vécu ensemble à un moment. Nous nous sommes
dirigés vers l'eau et nous avons longé la mer. Quelquefois,
une petite vague plus longue que l'autre venait mouiller nos souliers de
toile. Je ne pensais à rien parce que j'étais à moitié
endormi par ce soleil sur ma tête nue.
A ce moment, Raymond a dit à Masson quelque chose que j'ai mal
entendu. Mais j'ai aperçu en même temps, tout au bout de la
plage et très loin de nous, deux Arabes en bleu de chauffe qui venaient
dans notre direction. J'ai regardé Raymond et il m'a dit: «C'est
lui.» Nous avons continué à marcher. Masson a demandé
comment ils avaient pu nous suivre jusque-là. J'ai pensé
qu'ils avaient dû nous voir prendre l'autobus avec un sac de plage,
mais je n'ai rien dit.
Les Arabes avançaient lentement et ils étaient déjà
beaucoup plus rapprochés. Nous n'avons pas changé notre allure,
mais Raymond a dit: «S'il y a de la bagarre, toi, Masson, tu prendras
le deuxième. Moi, je me charge de mon type. Toi, Meursault, s'il
en arrive un autre, il est pour toi.» J'ai dit: «Oui»
et Masson a mis ses mains dans les poches. Le sable surchauffé me
semblait rouge maintenant. Nous avancions d'un pas égal vers les
Arabes. La distance entre nous a diminué régulièrement.
Quand nous avons été à quelques pas les uns des autres,
les Arabes se sont arrêtés. Masson et moi nous avons ralenti
notre pas. Raymond est allé tout droit vers son type. J'ai mal entendu
ce qu'il lui a dit, mais l'autre a fait mine de lui donner un coup de tête.
Raymond a frappé alors une première fois et il a tout de
suite appelé Masson. Masson est allé à celui qu'on
lui avait désigné et il a frappé deux fois avec tout
son poids. L'Arabe s'est aplati dans l'eau, la face contre le fond, et
il est resté quelques secondes ainsi, des bulles crevant à
la surface, autour de sa tête. Pendant ce temps Raymond aussi a frappé
et l'autre avait la figure en sang. Raymond s'est retourné vers
moi et a dit: «Tu vas voir ce qu'il va prendre.» Je lui ai
crié : «Attention, il a un couteau!» Mais déjà
Raymond avait le bras ouvert et la bouche tailladée.
Masson a fait un bond en avant. Mais l'autre Arabe s'était relevé
et il s'est placé derrière celui qui était armé.
Nous n'avons pas osé bouger. Ils ont reculé lentement, sans
cesser de nous regarder et de nous tenir en respect avec le couteau. Quand
ils ont vu qu'ils avaient assez de champ, ils se sont enfuis très
vite, pendant que nous restions cloués sous le soleil et que Raymond
tenait serré son bras dégouttant de sang.
Masson a dit immédiatement qu'il y avait un docteur qui passait
ses dimanches sur le plateau. Raymond a voulu y aller tout de suite. Mais
chaque fois qu'il parlait, le sang de sa blessure faisait des bulles dans
sa bouche. Nous l'avons soutenu et nous sommes revenus au cabanon aussi
vite que possible. Là, Raymond a dit que ses blessures étaient
superficielles et qu'il pouvait aller chez le docteur. Il est parti avec
Masson et je suis resté pour expliquer aux femmes ce qui était
arrivé. Mme Masson pleurait et Marie était très pâle.
Moi, cela m'ennuyait de leur expliquer. J'ai fini par me taire et j'ai
fumé en regardant la mer.
Vers une heure et demie, Raymond est revenu avec Masson. Il avait le
bras bandé et du sparadrap au coin de la bouche. Le docteur lui
avait dit que ce n'était rien, mais Raymond avait l'air très
sombre. Masson a essayé de le faire rire. Mais il ne parlait toujours
pas. Quand il a dit qu'il descendait sur la plage, je lui ai demandé
où il allait. Il m'a répondu qu'il voulait prendre l'air.
Masson et moi avons dit que nous allions l'accompagner. Alors, il s'est
mis en colère et nous a insultés. Masson a déclaré
qu'il ne fallait pas le contrarier. Moi, je l'ai suivi quand même.
Nous avons marché longtemps sur la plage. Le soleil était
maintenant écrasant. Il se brisait en morceaux sur le sable et sur
la mer. J'ai eu l'impression que Raymond savait où il allait, mais
c'était sans doute faux. Tout au bout de la plage, nous sommes arrivés
enfin à une petite source qui coulait dans le sable, derrière
un gros rocher. Là, nous avons trouvé nos deux Arabes. Ils
étaient couchés, dans leurs bleus de chauffe graisseux. Ils
avaient l'air tout à fait calmes et presque contents. Notre venue
n'a rien changé. Celui qui avait frappé Raymond le regardait
sans rien dire. L'autre soufflait dans un petit roseau et répétait
sans cesse, en nous regardant du coin de l'œil, les trois notes qu'il obtenait
de son instrument.
Pendant tout ce temps, il n'y a plus eu que le soleil et ce silence,
avec le petit bruit de la source et les trois notes. Puis Raymond a porté
la main à sa poche revolver, mais l'autre n'a pas bougé et
ils se regardaient toujours. J'ai remarqué que celui qui jouait
de la flûte avait les doigts des pieds très écratés.
Mais sans quitter des yeux son adversaire, Raymond m'a demandé:
«Je le descends?» J'ai pensé que si je disais non il
s'exciterait tout seul et tirerait certainement. Je lui ai seulement dit:
«Il ne t'a pas encore parlé. Ça ferait vilain de tirer
comme ça.» On a encore entendu le petit bruit d'eau et de
flûte au cœur du silence et de la chaleur. Puis Raymond a dit : «Alors,
je vais l'insulter et quand il répondra, je le descendrai.»
J'ai répondu: «C'est ça. Mais s'il ne sort pas son
couteau, tu ne peux pas tirer.» Raymond a commencé à
s'exciter un peu. L'autre jouait toujours et tous deux observaient chaque
geste de Raymond. «Non, ai-je dit à Raymond. Prends-le d'homme
à homme et donne-moi ton revolver. Si l'autre intervient, ou s'il
tire son couteau, je le descendrai.»
Quand Raymond m'a donné son revolver, le soleil a glissé
dessus. Pourtant, nous sommes restés encore immobiles comme si tout
s'était refermé autour de nous. Nous nous regardions sans
baisser les yeux et tout s'arrêtait ici entre la mer, le sable et
le soleil, le double silence de la flûte et de l'eau. J'ai pensé
à ce moment qu'on pouvait tirer ou ne pas tirer. Mais brusquement,
les Arabes, à reculons, se sont coulés derrière le
rocher. Raymond et moi sommes alors revenus sur nos pas. Lui paraissait
mieux et il a parlé de l'autobus du retour.
Je l'ai accompagné jusqu'au cabanon et, pendant qu'il gravissait
l'escalier de bois, je suis resté devant la première marche,
la tête retentissante de soleil, découragé devant l'effort
qu'il fallait faire pour monter l'étage de bois et aborder encore
les femmes. Mais la chaleur était telle qu'il m'était pénible
aussi de rester immobile sous la pluie aveuglante qui tombait du ciel.
Rester ici ou partir, cela revenait au même. Au bout d'un moment,
je suis retourné vers la plage et je me suis mis à marcher.
C'était le même éclatement rouge. Sur le sable,
la mer haletait de toute la respiration rapide et étouffée
de ses petites vagues. Je marchais lentement vers les rochers et je sentais
mon front se gonfler sous le soleil. Toute cette chaleur s'appuyait sur
moi et s'opposait à mon avance. Et chaque fois que je sentais son
grand souffle chaud sur mon visage, je serrais les dents, je fermais les
poings dans les poches de mon pantalon, je me tendais tout entier pour
triompher du soleil et de cette ivresse opaque qu'il me déversait.
A chaque épée de lumière jaillie du sable, d'un coquillage
blanchi ou d'un débris de verre, mes mâchoires se crispaient.
J'ai marché longtemps.
Je voyais de loin la petite masse sombre du rocher entourée
d'un halo aveuglant par la lumière et la poussière de mer.
Je pensais à la source fraîche derrière le rocher.
J'avais envie de retrouver le murmure de son eau, envie de fuir le soleil,
l'effort et les pleurs de femme, envie enfin de retrouver l'ombre et son
repos. Mais quand j'ai été plus près, j'ai vu que
le type de Raymond était revenu. II était seul. Il reposait
sur le dos, les mains sous la nuque, le front dans les ombres du rocher,
tout le corps au soleil. Son bleu de chauffe fumait dans la chaleur. J'ai
été un peu surpris. Pour moi, c'était une histoire
finie et j'étais venu là sans y penser.
Dès qu'il m'a vu, il s'est soulevé un peu et a mis la
main dans sa poche. Moi, naturellement, j'ai serré le revolver de
Raymond dans mon veston. Alors de nouveau, il s'est laissé aller
en arrière, mais sans retirer la main de sa poche. J'étais
assez loin de lui, à une dizaine de mètres. Je devinais son
regard par instants, entre ses paupières mi-closes. Mais le plus
souvent, son image dansait devant mes yeux, dans l'air enflammé.
Le bruit des vagues était encore plus paresseux, plus étale
qu'à midi. C'était le même soleil, la même lumière
sur le même sable qui se prolongeait ici. Il y avait déjà
deux heures que la journée n'avançait plus, deux heures qu'elle
avait jeté l'ancre dans un océan de métal bouillant.
A l'horizon, un petit vapeur est passé et j'en ai deviné
la tache noire au bord de mon regard, parce que je n'avais pas cessé
de regarder l'Arabe.
J'ai pensé que je n'avais qu'un demi-tour à faire et
ce serait fini. Mais toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière
moi. J'ai fait quelques pas vers la source. L'Arabe n'a pas bougé.
Malgré tout, il était encore assez loin. Peut-être
à cause des ombres sur son visage, il avait l'air de rire. J'ai
attendu. La brûlure du soleil gagnait mes joues et j'ai senti des
gouttes de sueur s'amasser dans mes sourcils. C'était le même
soleil que le jour où j'avais enterré maman et, comme alors,
le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble
sous la peau. A cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter,
j'ai fait un mouvement en avant. Je savais que c'était stupide,
que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant
d'un pas. Mais j'ai fait un pas, un seul pas en avant. Et cette fois, sans
se soulever, l'Arabe a tiré son couteau qu'il m'a présenté
dans le soleil. La lumière a giclé sur l'acier et c'était
comme une longue lame étincelante qui m'atteignait au front. Au
même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé
d'un coup sur les paupières et les a recouvertes d'un voile tiède
et épais. Mes yeux étaient aveuglés derrière
ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil
sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du
couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante
rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C'est alors que tout
a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent.
Il m'a semblé que le ciel s'ouvrait sur toute son étendue
pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s'est tendu et j'ai crispé
ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j'ai touché
le ventre poli de la crosse et c'est là, dans le bruit à
la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J'ai secoué
la sueur et le soleil. J'ai compris que j'avais détruit l'équilibre
du jour, le silence exceptionnel d'une plage où j'avais été
heureux. Alors, j'ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte
où les balles s'enfonçaient sans qu'il y parût. Et
c'était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du
malheur.
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