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L'Etranger
Albert CAMUS (19131960)
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Deuxième partie
Chapitre 1
Tout de suite après mon arrestation, j'ai été interrogé
plusieurs fois. Mais il s'agissait d'interrogatoires d'identité
qui n'ont pas duré longtemps. La première fois au commissariat,
mon affaire semblait n'intéresser personne. Huit jours après,
le juge d'instruction, au contraire, m'a regardé avec curiosité.
Mais pour commencer, il m'a seulement demandé mon nom et mon adresse,
ma profession, la date et le lieu de ma naissance. Puis il a voulu savoir
si j'avais choisi un avocat. J'ai reconnu que non et je l'ai questionné
pour savoir s'il était absolument nécessaire d'en avoir un.
«Pourquoi?» a-t-il dit. J'ai répondu que je trouvais
mon affaire très simple. Il a souri en disant: «C'est un avis.
Pourtant, la loi est là. Si vous ne choisissez pas d'avocat, nous
en désignerons un d'office.» J'ai trouvé qu'il était
très commode que la justice se chargeât de ces détails.
Je le lui ai dit. Il m'a approuvé et a conclu que la loi était
bien faite.
Au début, je ne l'ai pas pris au sérieux. Il m'a reçu
dans une pièce tendue de rideaux, il avait sur son bureau une seule
lampe qui éclairait le fauteuil où il m'a fait asseoir pendant
que lui-même restait dans l'ombre. J'avais déjà lu
une description semblable dans des livres et tout cela m'a paru un jeu.
Après notre conversation, au contraire, je l'ai regardé et
j'ai vu un homme aux traits fins, aux yeux bleus enfoncés, grand,
avec une longue moustache grise et d'abondants cheveux presque blancs.
Il m'a paru très raisonnable et, somme toute, sympathique, malgré
quelques tics nerveux qui lui tiraient la bouche. En sortant, j'allais
même lui tendre la main, mais je me suis souvenu à temps que
j'avais tué un homme.
Le lendemain, un avocat est venu me voir à la prison. Il était
petit et rond, assez jeune, les cheveux soigneusement collés. Malgré
la chaleur (j'étais en manches de chemise), il avait un costume
sombre, un col cassé et une cravate bizarre à grosses raies
noires et blanches. Il a posé sur mon lit la serviette qu'il portait
sous le bras, s'est présenté et m'a dit qu'il avait étudié
mon dossier. Mon affaire était délicate, mais il ne doutait
pas du succès, si je lui faisais confiance. Je l'ai remercié
et il m'a dit: «Entrons dans le vif du sujet.»
II s'est assis sur le lit et m'a expliqué qu'on avait pris des
renseignements sur ma vie privée. On avait su que ma mère
était morte récemment à l'asile. On avait alors fait
une enquête à Marengo. Les instructeurs avaient appris que
«j'avais fait preuve d'insensibilité» le jour de l'enterrement
de maman. «Vous comprenez, m'a dit mon avocat, cela me gêne
un peu de vous demander cela. Mais c'est très important. Et ce sera
un gros argument pour l'accusation, si je ne trouve rien à répondre.»
II voulait que je l'aide. Il m'a demandé si j'avais eu de la peine
ce jour-là. Cette question m'a beaucoup étonné et
il me semblait que j'aurais été très gêné
si j'avais eu à la poser. J'ai répondu cependant que j'avais
un peu perdu l'habitude de m'interroger et qu'il m'était difficile
de la renseigner. Sans doute, j'aimais bien maman, mais cela ne voulait
rien dire. Tous les êtres sains avaient plus ou moins souhaité
la mort de ceux qu'ils aimaient. Ici, l'avocat m'a coupé et a paru
très agité. Il m'a fait promettre de ne pas dire cela à
l'audience, ni chez le magistrat instructeur. Cependant, je lui ai expliqué
que j'avais une nature telle que mes besoins physiques dérangeaient
souvent mes sentiments. Le jour où j'avais enterré maman,
j'étais très fatigué, et j'avais sommeil. De sorte
que je ne me suis pas rendu compte de ce qui se passait. Ce que je pouvais
dire à coup sûr, c'est que j'aurais préféré
que maman ne mourût pas. Mais mon avocat n'avait pas l'air content.
Il m'a dit: «Ceci n'est pas assez.»
Il a réfléchi. Il m'a demandé s'il pouvait dire
que ce jour-là j'avais dominé mes sentiments naturels. Je
lui ai dit: «Non, parce que c'est faux.» II m'a regardé
d'une façon bizarre, comme si je lui inspirais un peu de dégoût.
Il m'a dit presque méchamment que dans tous les cas le directeur
et le personnel de l'asile seraient entendus comme témoins et que
«cela pouvait me jouer un très sale tour». Je lui ai
fait remarquer que cette histoire n'avait pas de rapport avec mon affaire,
mais il m'a répondu seulement qu'il était visible que je
n'avais jamais eu de rapports avec la justice.
Il est parti avec un air fâché. J'aurais voulu le retenir,
lui expliquer que je désirais sa sympathie, non pour être
mieux défendu, mais, si je puis dire, naturellement. Surtout, je
voyais que je le mettais mal à l'aise. Il ne me comprenait pas et
il m'en voulait un peu. J'avais le désir de lui affirmer que j'étais
comme tout le monde, absolument comme tout le monde. Mais tout cela, au
fond, n'avait pas grande utilité et j'y ai renoncé par paresse.
Peu de temps après, j'étais conduit de nouveau devant
le juge d'instruction. Il était deux heures de l'après-midi
et cette fois, son bureau était plein d'une lumière à
peine tamisée par un rideau de voile. Il faisait très chaud.
Il m'a fait asseoir et, avec beaucoup de courtoisie, m'a déclaré
que mon avocat, «par suite d'un contretemps», n'avait pu venir.
Mais j'avais le droit de ne pas répondre à ses questions
et d'attendre que mon avocat pût m'assister. J'ai dit que je pouvais
répondre seul. Il a touché du doigt un bouton sur la table.
Un jeune greffier est venu s'installer presque dans mon dos.
Nous nous sommes tous les deux carrés dans nos fauteuils. L'interrogatoire
a commencé. Il m'a d'abord dit qu'on me dépeignait comme
étant d'un caractère taciturne et renfermé et il a
voulu savoir ce que j'en pensais. J'ai répondu: «C'est que
je n'ai jamais grand-chose à dire. Alors je me tais.» Il a
souri comme la première fois, a reconnu que c'était la meilleure
des raisons et a ajouté: «D'ailleurs, cela n'a aucune importance.»
Il s'est tu, m'a regardé et s'est redressé assez brusquement
pour me dire très vite: «Ce qui m'intéresse, c'est
vous.» Je n'ai pas bien compris ce qu'il entendait par là
et je n'ai rien répondu. «Il y a des choses, a-t-il ajouté,
qui m'échappent dans votre geste. Je suis sûr que vous allez
m'aider à les comprendre.» J'ai dit que tout était
très simple. Il m'a pressé de lui retracer ma journée.
Je lui ai retracé ce que déjà je lui avais raconté
: Raymond, la plage, le bain, la querelle, encore la plage, la petite source,
le soleil et les cinq coups de revolver. A chaque phrase il disait: «Bien,
bien.» Quand je suis arrivé au corps étendu, il a approuvé
en disant: «Bon.» Moi, j'étais lassé de répéter
ainsi la même histoire et il me semblait que je n'avais jamais autant
parlé.
Après un silence, il s'est levé et m'a dit qu'il voulait
m'aider, que je l'intéressais et qu'avec l'aide de Dieu, il ferait
quelque chose pour moi. Mais auparavant, il voulait me poser encore quelques
questions. Sans transition, il m'a demandé si j'aimais maman. J'ai
dit: «Oui, comme tout le monde» et le greffier, qui jusqu'ici
tapait régulièrement sur sa machine, a dû se tromper
de touches, car il s'est embarrassé et a été obligé
de revenir en arrière. Toujours sans logique apparente, le juge
m'a alors demandé si j'avais tiré les cinq coups de revolver
à la suite. J'ai réfléchi et précisé
que j'avais tiré une seule fois d'abord et, après quelques
secondes, les quatre autres coups. «Pourquoi avez-vous attendu entre
le premier et le second coup?» dit-il alors. Une fois de plus, j'ai
revu la plage rouge et j'ai senti sur mon front la brûlure du soleil.
Mais cette fois, je n'ai rien répondu. Pendant tout le silence qui
a suivi le juge a eu l'air de s'agiter. Il s'est assis, a fourragé
dans ses cheveux, a mis ses coudes sur son bureau et s'est penché
un peu vers moi avec un air étrange: «Pourquoi, pourquoi avez-vous
tiré sur un corps à terre?» Là encore, je n'ai
pas su répondre. Le juge a passé ses mains sur son front
et a répété sa question d'une voix un peu altérée:
«Pourquoi? Il faut que vous me le disiez. Pourquoi?» Je me
taisais toujours.
Brusquement, il s'est levé, a marché à grands
pas vers une extrémité de son bureau et a ouvert un tiroir
dans un classeur. Il en a tiré un crucifix d'argent qu'il a brandi
en revenant vers moi. Et d'une voix toute changée, presque tremblante,
il s'est écrié: «Est-ce que vous le connaissez, celui-là?»
J'ai dit : «Oui, naturellement.» Alors il m'a dit très
vite et d'une façon passionnée que lui croyait en Dieu, que
sa conviction était qu'aucun homme n'était assez coupable
pour que Dieu ne lui pardonnât pas, mais qu'il fallait pour cela
que l'homme par son repentir devînt comme un enfant dont l'âme
est vide et prête à tout accueillir. Il avait tout son corps
penché sur la table. Il agitait son crucifix presque au-dessus de
moi. A vrai dire, je l'avais très mal suivi dans son raisonnement,
d'abord parce que j'avais chaud et qu'il y avait dans son cabinet de grosses
mouches qui se posaient sur ma figure, et aussi parce qu'il me faisait
un peu peur. Je reconnaissais en même temps que c'était ridicule
parce que, après tout, c'était moi le criminel. Il a continué
pourtant. J'ai à peu près compris qu'à son avis il
n'y avait qu'un point d'obscur dans ma confession, le fait d'avoir attendu
pour tirer mon second coup de revolver. Pour le reste, c'était très
bien, mais cela, il ne le comprenait pas.J'allais lui dire qu'il avait
tort de s'obstiner : ce dernier point n'avait pas tellement d'importance.
Mais il m'a coupé et m'a exhorté une dernière fois,
dressé de toute sa hauteur, en me demandant si je croyais en Dieu.
J'ai répondu que non. Il s'est assis avec indignation. Il m'a dit
que c'était impossible, que tous les hommes croyaient en Dieu, même
ceux qui se détournaient de son visage. C'était là
sa conviction et, s'il devait jamais en douter, sa vie n'aurait plus de
sens. «Voulez-vous, s'est-il exclamé, que ma vie n'ait pas
de sens?» A mon avis, cela ne me regardait pas et je le lui ai dit.
Mais à travers la table, il avançait déjà le
Christ sous mes yeux et s'écriait d'une façon déraisonnable:
«Moi, je suis chrétien. Je demande pardon de tes fautes à
celui-là. Comment peux-tu ne pas croire qu'il a souffert pour toi?»
J'ai bien remarqué qu'il me tutoyait, mais j'en avais assez. La
chaleur se faisait de plus en plus grande. Comme toujours, quand j'ai envie
de me débarrasser de quelqu'un que j'écoute à peine,
j'ai eu l'air d'approuver. A ma surprise, il a triomphé: «Tu
vois, tu vois, disait-il. N'est-ce pas que tu crois et que tu vas te confier
à lui?» Evidemment, j'ai dit non une fois de plus. Il est
retombé sur son fauteuil.
Il avait l'air très fatigué. Il est resté un moment
silencieux pendant que la machine, qui n'avait pas cessé de suivre
le dialogue, en prolongeait encore les dernières phrases. Ensuite,
il m'a regardé attentivement et avec un peu de tristesse. Il a murmuré:
«Je n'ai jamais vu d'âme aussi endurcie que la vôtre.
Les criminels qui sont venus devant moi ont toujours pleuré devant
cette image de la douleur.» J'allais répondre que c'était
justement parce qu'il s'agissait de criminels. Mais j'ai pensé que
moi aussi j'étais comme eux. C'était une idée à
quoi je ne pouvais pas me faire. Le juge s'est alors levé, comme
s'il me signifiait que l'interrogatoire était terminé. Il
m'a seulement demandé du même air un peu las si je regrettais
mon acte. J'ai réfléchi et j'ai dit que, plutôt que
du regret véritable, j'éprouvais un certain ennui. J'ai eu
l'impression qu'il ne me comprenait pas. Mais ce jour-là les choses
ne sont pas allées plus loin.
Par la suite j'ai souvent revu le juge d'instruction. Seulement, j'étais
accompagné de mon avocat à chaque fois. On se bornait à
me faire préciser certains points de mes déclarations précédentes.
Ou bien encore le juge discutait les charges avec mon avocat. Mais en vérité
ils ne s'occupaient jamais de moi à ces moments-là. Peu à
peu en tout cas, le ton des interrogatoires a changé. Il semblait
que le juge ne s'intéressât plus à moi et qu'il eût
classé mon cas en quelque sorte. Il ne m'a plus parlé de
Dieu et je ne l'ai jamais revu dans l'excitation de ce premier jour. Le
résultat, c'est que nos entretiens sont devenus plus cordiaux. Quelques
questions, un peu de conversation avec mon avocat, les interrogatoires
étaient finis. Mon affaire suivait son cours, selon l'expression
même du juge. Quelquefois aussi, quand la conversation était
d'ordre général, on m'y mêlait. Je commençais
à respirer. Personne, en ces heures-là, n'était méchant
avec moi. Tout était si naturel, si bien réglé et
si sobrement joué que j'avais l'impression ridicule de «faire
partie de la famille». Et au bout des onze mois qu'a duré
cette instruction, je peux dire que je m'étonnais presque de m'être
jamais réjoui d'autre chose que de ces rares instants où
le juge me reconduisait à la porte de son cabinet en me frappant
sur l'épaule et en me disant d'un air cordial: «C'est fini
pour aujourd'hui, monsieur l'Antéchrist.» On me remettait
alors entre les mains des gendarmes.
Chapitre 2.
Il y a des choses dont je n'ai jamais aimé parler. Quand je suis
entré en prison, j'ai compris au bout de quelques jours que je n'aimerais
pas parler de cette partie de ma vie.
Plus tard, je n'ai plus trouvé d'importance à ces répugnances.
En réalité, je n'étais pas réellement en prison
les premiers jours: j'attendais vaguement quelque événement
nouveau. C'est seulement après la première et la seule visite
de Marie que tout a commencé. Du jour où j'ai reçu
sa lettre (elle me disait qu'on ne lui permettait plus de venir parce qu'elle
n'était pas ma femme), de ce jour-là, j'ai senti que j'étais
chez moi dans ma cellule et que ma vie s'y arrêtait. Le jour de mon
arrestation, on m'a d'abord enfermé dans une chambre où il
y avait déjà plusieurs détenus, la plupart des Arabes.
Ils ont ri en me voyant. Puis ils m'ont demandé ce que j'avais fait.
J'ai dit que j'avais tué un Arabe et ils sont restés silencieux.
Mais un moment après, le soir est tombé. Ils m'ont expliqué
comment il fallait arranger la natte où je devais coucher. En roulant
une des extrémités, on pouvait en faire un traversin. Toute
la nuit, des punaises ont couru sur mon visage. Quelques jours après,
on m'a isolé dans une cellule où je couchais sur un bat-flanc
de bois. J'avais un baquet d'aisances et une cuvette de fer. La prison
était tout en haut de la ville et, par une petite fenêtre,
je pouvais voir la mer. C'est un jour que j'étais agrippé
aux barreaux, mon visage tendu vers la lumière, qu'un gardien est
entré et m'a dit que j'avais une visite. J'ai pensé que c'était
Marie. C'était bien elle.
J'ai suivi pour aller au parloir un long corridor, puis un escalier
et pour finir un autre couloir. Je suis entré dans une très
grande salle éclairée par une vaste baie. La salle était
séparée en trois parties par deux grandes grilles qui la
coupaient dans sa longueur. Entre les deux grilles se trouvait un espace
de huit à dix mètres qui séparait les visiteurs des
prisonniers. J'ai aperçu Marie en face de moi avec sa robe à
raies et son visage bruni. De mon côté, il y avait une dizaine
de détenus, des Arabes pour la plupart. Marie était entourée
de Mauresques et se trouvait entre deux visiteuses: une petite vieille
aux lèvres serrées, habillée de noir, et une grosse
femme en cheveux qui parlait très fort avec beaucoup de gestes.
A cause de la distance entre les grilles, les visiteurs et les prisonniers
étaient obligés de parler très haut. Quand je suis
entré, le bruit des voix qui rebondissaient contre les grands murs
nus de la salle, la lumière crue qui coulait du ciel sur les vitres
et rejaillissait dans la salle, me causèrent une sorte d'étourdissement.
Ma cellule était plus calme et plus sombre. Il m'a fallu quelques
secondes pour m'adapter. Pourtant, j'ai fini par voir chaque visage avec
netteté, détaché dans le plein jour. J'ai observé
qu'un gardien se tenait assis à l'extrémité du couloir
entre les deux grilles. La plupart des prisonniers arabes ainsi que leurs
familles s'étaient accroupis en vis-à-vis. Ceux-là
ne criaient pas. Malgré le tumulte, ils parvenaient à s'entendre
en parlant très bas. Leur murmure sourd, parti de plus bas, formait
comme une basse continue aux conversations qui s'entrecroisaient au-dessus
de leurs têtes. Tout cela, je l'ai remarqué très vite
en m'avançant vers Marie. Déjà collée contre
la grille, elle me souriait de toutes ses forces. Je l'ai trouvée
très belle, mais je n'ai pas su le lui dire.
«Alors ? m'a-t-elle dit très haut. — Alors, voilà.
— Tu es bien, tu as tout ce que tu veux? — Oui, tout.»
Nous nous sommes tus et Marie souriait toujours. La grosse femme hurlait
vers mon voisin, son mari sans doute, un grand type blond au regard franc.
C'était la suite d'une conversation déjà commencée.
«Jeanne n'a pas voulu le prendre», criait-elle à
tue-tête. «Oui, oui», disait l'homme. «Je lui ai
dit que tu le reprendrais en sortant, mais elle n'a pas voulu le prendre.»
Marie a crié de son côté que Raymond me donnait
le bonjour et j'ai dit: «Merci.» Mais ma voix a été
couverte par mon voisin qui a demandé «s'il allait bien».
Sa femme a ri en disant «qu'il ne s'était jamais mieux porté».
Mon voisin de gauche, un petit jeune homme aux mains fines, ne disait rien.
J'ai remarqué qu'il était en face de la petite vieille et
que tous les deux se regardaient avec intensité. Mais je n'ai pas
eu le temps de les observer plus longtemps parce que Marie m'a crié
qu'il fallait espérer. J'ai dit: «Oui.» En même
temps, je la regardais et j'avais envie de serrer son épaule par-dessus
sa robe. J'avais envie de ce tissu fin et je ne savais pas très
bien ce qu'il fallait espérer en dehors de lui. Mais c'était
bien sans doute ce que Marie voulait dire parce qu'elle souriait toujours.
Je ne voyais plus que l'éclat de ses dents et les petits plis de
ses yeux. Elle a crié de nouveau: «Tu sortiras et on se mariera!»
J'ai répondu: «Tu crois?» mais c'était surtout
pour dire quelque chose. Elle a dit alors très vite et toujours
très haut que oui, que je serais acquitté et qu'on prendrait
encore des bains. Mais l'autre femme hurlait de son côté et
disait qu'elle avait laissé un panier au greffe. Elle énumérait
tout ce qu'elle y avait mis. Il fallait vérifier, car tout cela
coûtait cher. Mon autre voisin et sa mère se regardaient toujours.
Le murmure des Arabes continuait au-dessous de nous. Dehors la lumière
a semblé se gonfler contre la baie.
Je me sentais un peu malade et j'aurais voulu partir. Le bruit me faisait
mal. Mais d'un autre côté, je voulais profiter encore de la
présence de Marie. Je ne sais pas combien de temps a passé.
Marie m'a parlé de son travail et elle souriait sans arrêt.
Le murmure, les cris, les conversations se croisaient. Le seul îlot
de silence était à côté de moi dans ce petit
jeune homme et cette vieille qui se regardaient. Peu à peu, on a
emmené les Arabes. Presque tout le monde s'est tu dès que
le premier est sorti. La petite vieille s'est rapprochée des barreaux
et, au même moment, un gardien a fait signe à son fils. Il
a dit: «Au revoir, maman» et elle a passé sa main entre
deux barreaux pour lui faire un petit signe lent et prolongé.
Elle est partie pendant qu'un homme entrait, le chapeau à la
main, et prenait sa place. On a introduit un prisonnier et ils se sont
parlé avec animation, mais à demi-voix, parce que la pièce
était redevenue silencieuse. On est venu chercher mon voisin de
droite et sa femme lui a dit sans baisser le ton comme si elle n'avait
pas remarqué qu'il n'était plus nécessaire de crier:
«Soigne-toi bien et fais attention.» Puis est venu mon tour.
Marie a fait signe qu'elle m'embrassait. Je me suis retourné avant
de disparaître. Elle était immobile, le visage écrasé
contre la grille, avec le même sourire écartelé et
crispé.
C'est peu après qu'elle m'a écrit. Et c'est à
partir de ce moment qu'ont commencé les choses dont je n'ai jamais
aimé parler. De toute façon, il ne faut rien exagérer
et cela m'a été plus facile qu'à d'autres. Au début
de ma détention, pourtant, ce qui a été le plus dur,
c'est que j'avais des pensées d'homme libre. Par exemple, l'envie
me prenait d'être sur une plage et de descendre vers la mer. A imaginer
le bruit des premières vagues sous la plante de mes pieds, l'entrée
du corps dans l'eau et la délivrance que j'y trouvais, je sentais
tout d'un coup combien les murs de ma prison étaient rapprochés.
Mais cela dura quelques mois. Ensuite, je n'avais que des pensées
de prisonnier. J'attendais la promenade quotidienne que je faisais dans
la cour ou la visite de mon avocat. Je m'arrangeais très bien avec
le reste de mon temps. J'ai souvent pensé alors que si l'on m'avait
fait vivre dans un tronc d'arbre sec, sans autre occupation que de regarder
la fleur du ciel au-dessus de ma tête, je m'y serais peu à
peu habitué. J'aurais attendu des passages d'oiseaux ou des rencontres
de nuages comme j'attendais ici les curieuses cravates de mon avocat et
comme, dans un autre monde, je patientais jusqu'au samedi pour étreindre
le corps de Marie. Or, à bien réfléchir, je n'étais
pas dans un arbre sec. Il y avait plus malheureux que moi. C'était
d'ailleurs une idée de maman, et elle le répétait
souvent, qu'on finissait par s'habituer à tout.
Du reste, je n'allais pas si loin d'ordinaire. Les premiers mois ont
été durs. Mais justement l'effort que j'ai dû faire
aidait à les passer. Par exemple, j'étais tourmenté
par le désir d'une femme. C'était naturel, j'étais
jeune. Je ne pensais jamais à Marie particulièrement. Mais
je pensais tellement à une femme, aux femmes, à toutes celles
que j'avais connues, à toutes les circonstances où je les
avais aimées, que ma cellule s'emplissait de tous les visages et
se peuplait de mes désirs. Dans un sens, cela me déséquilibrait.
Mais dans un autre, cela tuait le temps. J'avais fini par gagner la sympathie
du gardien-chef qui accompagnait à l'heure des repas le garçon
de cuisine. C'est lui qui, d'abord, m'a parlé des femmes. Il m'a
dit que c'était la première chose dont se plaignaient les
autres. Je lui ai dit que j'étais comme eux et que je trouvais ce
traitement injuste. «Mais, a-t-il dit, c'est justement pour ça
qu'on vous met en prison. — Comment, pour ça ? — Mais oui, la liberté,
c'est ça. On vous prive de la liberté.» Je n'avais
jamais pensé à cela. Je l'ai approuvé: «C'est
vrai, lui ai-je dit, où serait la punition? — Oui, vous comprenez
les choses, vous. Les autres non. Mais ils finissent par se soulager eux-mêmes.»
Le gardien est parti ensuite.
Il y a eu aussi les cigarettes. Quand je suis entré en prison,
on m'a pris ma ceinture, mes cordons de souliers, ma cravate et tout ce
que je portais dans mes poches, mes cigarettes en particulier. Une fois
en cellule, j'ai demandé qu'on me les rende. Mais on m'a dit que
c'était défendu. Les premiers jours ont été
très durs. C'est peut-être cela qui m'a le plus abattu. Je
suçais des morceaux de bois que j'arrachais de la planche de mon
lit. Je promenais toute la journée une nausée perpétuelle.
Je ne comprenais pas pourquoi on me privait de cela qui ne faisait de mal
à personne. Plus tard, j'ai compris que cela faisait partie aussi
de la punition. Mais à ce moment-là, je m'étais habitué
à ne plus fumer et cette punition n'en était plus une pour
moi.
A part ces ennuis, je n'étais pas trop malheureux. Toute la
question, encore une fois, était de tuer le temps. J'ai fini par
ne plus m'ennuyer du tout à partir de l'instant où j'ai appris
à me souvenir. Je me mettais quelquefois à penser à
ma chambre et, en imagination, je partais d'un coin pour y revenir en dénombrant
mentalement tout ce qui se trouvait sur mon chemin. Au début, c'était
vite fait. Mais chaque fois que je recommençais, c'était
un peu plus long. Car je me souvenais de chaque meuble, et, pour chacun
d'entre eux, de chaque objet qui s'y trouvait et, pour chaque objet, de
tous les détails et pour les détails eux-mêmes, une
incrustation, une fêlure ou un bord ébréché,
de leur couleur ou de leur grain. En même temps, j'essayais de ne
pas perdre le fil de mon inventaire, de faire une énumération
complète. Si bien qu'au bout de quelques semaines, je pouvais passer
des heures, rien qu'à dénombrer ce qui se trouvait dans ma
chambre. Ainsi, plus je réfléchissais et plus de choses méconnues
et oubliées je sortais de ma mémoire. J'ai compris alors
qu'un homme qui n'aurait vécu qu'un seul jour pourrait sans peine
vivre cent ans dans une prison. Il aurait assez de souvenirs pour ne pas
s'ennuyer. Dans un sens, c'était un avantage.
Il y avait aussi le sommeil. Au début, je dormais mal la nuit
et pas du tout le jour. Peu à peu, mes nuits ont été
meilleures et j'ai pu dormir aussi le jour. Je peux dire que, dans les
derniers mois, je dormais de seize à dix-huit heures par jour. Il
me restait alors six heures à tuer avec les repas, les besoins naturels,
mes souvenirs et l'histoire du Tchécoslovaque.
Entre ma paillasse et la planche du lit, j'avais trouvé, en
effet, un vieux morceau de journal presque collé à l'étoffe,
jauni et transparent. Il relatait un fait divers dont le début manquait,
mais qui avait dû se passer en Tchécoslovaquie. Un homme était
parti d'un village tchèque pour faire fortune. Au bout de vingt-cinq
ans, riche, il était revenu avec une femme et un enfant. Sa mère
tenait un hôtel avec sa sœur dans son village natal. Pour les surprendre,
il avait laissé sa femme et son enfant dans un autre établissement,
était allé chez sa mère qui ne l'avait pas reconnu
quand il était entré. Par plaisanterie, il avait eu l'idée
de prendre une chambre. Il avait montré son argent. Dans la nuit,
sa mère et sa sœur l'avaient assassiné à coups de
marteau pour le voler et avaient jeté son corps dans la rivière.
Le matin, la femme était venue, avait révélé
sans le savoir l'identité du voyageur. La mère s'était
pendue. La sœur s'était jetée dans un puits. J'ai dû
lire cette histoire des milliers de fois. D'un côté, elle
était invraisemblable. D'un autre, elle était naturelle.
De toute façon, je trouvais que le voyageur l'avait un peu mérité
et qu'il ne faut jamais jouer.
Ainsi, avec les heures de sommeil, les souvenirs, la lecture de mon
fait divers et l'alternance de la lumière et de l'ombre, le temps
a passé. J'avais bien lu qu'on finissait par perdre la notion du
temps en prison. Mais cela n'avait pas beaucoup de sens pour moi. Je n'avais
pas compris à quel point les jours pouvaient être à
la fois longs et courts. Longs à vivre sans doute, mais tellement
distendus qu'ils finissaient par déborder les uns sur les autres.
Ils y perdaient leur nom. Les mots hier ou demain étaient les seuls
qui gardaient un sens pour moi.
Lorsqu'un jour, le gardien m'a dit que j'étais là depuis
cinq mois, je l'ai cru, mais je ne l'ai pas compris. Pour moi, c'était
sans cesse le même jour qui déferlait dans ma cellule et la
même tâche que je poursuivais. Ce jour-là, après
le départ du gardien, je me suis regardé dans ma gamelle
de fer. Il m'a semblé que mon image restait sérieuse alors
même que j'essayais de lui sourire. Je l'ai agitée devant
moi. J'ai souri et elle a gardé le même air sévère
et triste. Le jour finissait et c'était l'heure dont je ne veux
pas parler, l'heure sans nom, où les bruits du soir montaient de
tous les étages de la prison dans un cortège de silence.
Je me suis approché de la lucarne et, dans la dernière lumière,
j'ai contemplé une fois de plus mon image. Elle était toujours
sérieuse, et quoi d'étonnant puisque, à ce moment,
je l'étais aussi? Mais en même temps et pour la première
fois depuis des mois, j'ai entendu distinctement le son de ma voix. Je
l'ai reconnue pour celle qui résonnait déjà depuis
de longs jours à mes oreilles et j'ai compris que pendant tout ce
temps j'avais parlé seul. Je me suis souvenu alors de ce que disait
l'infirmière à l'enterrement de maman. Non, il n'y avait
pas d'issue et personne ne peut imaginer ce que sont les soirs dans les
prisons.
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