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L'Etranger
Albert CAMUS (19131960)
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Deuxième partie (suite)
Chapitre 3.
Je peux dire qu'au fond l'été a très vite remplacé
l'été. Je savais qu'avec la montée des premières
chaleurs surviendrait quelque chose de nouveau pour moi. Mon affaire était
inscrite à la dernière session de la cour d'assises et cette
session se terminerait avec le mois de juin. Les débats se sont
ouverts avec, au-dehors, tout le plein du soleil. Mon avocat m'avait assuré
qu'ils ne dureraient pas plus de deux ou trois jours. «D'ailleurs,
avait-il ajouté, la cour sera pressée parce que votre affaire
n'est pas la plus importante de la session. Il y a un parricide qui passera
tout de suite après.»
A sept heures et demie du matin, on est venu me chercher et la voiture
cellulaire m'a conduit au Palais de justice. Les deux gendarmes m'ont fait
entrer dans une petite pièce qui sentait l'ombre. Nous avons attendu,
assis près d'une porte derrière laquelle on entendait des
voix, des appels, des bruits de chaises et tout un remue-ménage
qui m'a fait penser à ces fêtes de quartier où, après
le concert, on range la salle pour pouvoir danser. Les gendarmes m'ont
dit qu'il fallait attendre la cour et l'un d'eux m'a offert une cigarette
que j'ai refusée. Il m'a demandé peu après «si
j'avais le trac». J'ai répondu que non. Et même, dans
un sens, cela m'intéressait de voir un procès. Je n'en avais
jamais eu l'occasion dans ma vie: «Oui, a dit le second gendarme,
mais cela finit par fatiguer.»
Après un peu de temps, une petite sonnerie a résonné
dans la pièce. Ils m'ont alors ôté les menottes. Ils
ont ouvert la porte et m'ont fait entrer dans le box des accusés.
La salle était pleine à craquer. Malgré les stores,
le soleil s'infiltrait par endroits et l'air était déjà
étouffant. On avait laissé les vitres closes. Je me suis
assis et les gendarmes m'ont encadré. C'est à ce moment que
j'ai aperçu une rangée de visages devant moi. Tous me regardaient:
j'ai compris que c'étaient les jurés. Mais je ne peux pas
dire ce qui les distinguait les uns des autres. Je n'ai eu qu'une impression:
j'étais devant une banquette de tramway et tous ces voyageurs anonymes
épiaient le nouvel arrivant pour en apercevoir les ridicules. Je
sais bien que c'était une idée niaise puisque ici ce n'était
pas le ridicule qu'ils cherchaient, mais le crime. Cependant la différence
n'est pas grande et c'est en tout cas l'idée qui m'est venue.
J'étais un peu étourdi aussi par tout ce monde dans cette
salle close. J'ai regardé encore le prétoire et je n'ai distingué
aucun visage. Je crois bien que d'abord je ne m'étais pas rendu
compte que tout ce monde se pressait pour me voir. D'habitude, les gens
ne s'occupaient pas de ma personne. Il m'a fallu un effort pour comprendre
que j'étais la cause de toute cette agitation. J'ai dit au gendarme:
«Que de monde!» Il m'a répondu que c'était à
cause des journaux et il m'a montré un groupe qui se tenait près
d'une table sous le banc des jurés. Il m'a dit: «Les voilà.»
J'ai demandé: «Qui?» et il a répété:
«Les journaux.» Il connaissait l'un des journalistes qui l'a
vu à ce moment et qui s'est dirigé vers nous. C'était
un homme déjà âgé, sympathique, avec un visage
un peu grimaçant. Il a serré la main du gendarme avec beaucoup
de chaleur. J'ai remarqué à ce moment que tout le monde se
rencontrait, s'interpellait et conversait, comme dans un club où
l'on est heureux de se retrouver entre gens du même monde. Je me
suis expliqué aussi la bizarre impression que j'avais d'être
de trop, un peu comme un intrus. Pourtant, le journaliste s'est adressé
à moi en souriant. Il m'a dit qu'il espérait que tout irait
bien pour moi. Je l'ai remercié et il a ajouté: «Vous
savez, nous avons monté un peu votre affaire. L'été,
c'est la saison creuse pour les journaux. Et il n'y avait que votre histoire
et celle du parricide qui vaillent quelque chose.» Il m'a montré
ensuite, dans le groupe qu'il venait de quitter, un petit bonhomme qui
ressemblait à une belette engraissée, avec d'énormes
lunettes cerclées de noir. Il m'a dit que c'était l'envoyé
spécial d'un journal de Paris: «Il n'est pas venu pour vous,
d'ailleurs. Mais comme il est chargé de rendre compte du procès
du parricide, on lui a demandé de câbler votre affaire en
même temps.» Là encore, j'ai failli le remercier. Mais
j'ai pensé que ce serait ridicule. Il m'a fait un petit signe cordial
de la main et nous a quittés. Nous avons encore attendu quelques
minutes.
Mon avocat est arrivé, en robe, entouré de beaucoup d'autres
confrères. Il est allé vers les journalistes, a serré
des mains. Ils ont plaisanté, ri et avaient l'air tout à
fait à leur aise, jusqu'au moment où la sonnerie a retenti
dans le prétoire. Tout le monde a regagné sa place. Mon avocat
est venu vers moi, m'a serré la main et m'a conseillé de
répondre brièvement aux questions qu'on me poserait, de ne
pas prendre d'initiatives et de me reposer sur lui pour le reste.
A ma gauche, j'ai entendu le bruit d'une chaise qu'on reculait et j'ai
vu un grand homme mince, vêtu de rouge, portant lorgnon, qui s'asseyait
en pliant sa robe avec soin. C'était le procureur. Un huissier a
annoncé la cour. Au même moment, deux gros ventilateurs ont
commencé de vrombir. Trois juges, deux en noir, le troisième
en rouge, sont entrés avec des dossiers et ont marché très
vite vers la tribune qui dominait la salle. L'homme en robe rouge s'est
assis sur le fauteuil du milieu, a posé sa toque devant lui, essuyé
son petit crâne chauve avec un mouchoir et déclaré
que l'audience était ouverte.
Les journalistes tenaient déjà leur stylo en main. Ils
avaient tous le même air indifférent et un peu narquois. Pourtant,
l'un d'entre eux, beaucoup plus jeune, habillé en flanelle grise
avec une cravate bleue, avait laissé son stylo devant lui et me
regardait. Dans son visage un peu asymétrique, je ne voyais que
ses deux yeux, très clairs, qui m'examinaient attentivement, sans
rien exprimer qui fût définissable. Et j'ai eu l'impression
bizarre d'être regardé par moi-même. C'est peut-être
pour cela, et aussi parce que je ne connaissais pas les usages du lieu,
que je n'ai pas très bien compris tout ce qui s'est passé
ensuite, le tirage au sort des jurés, les questions posées
par le président à l'avocat, au procureur et au jury (à
chaque fois, toutes les têtes des jurés se retournaient en
même temps vers la cour), une lecture rapide de l'acte d'accusation,
où je reconnaissais des noms de lieux et de personnes, et de nouvelles
questions à mon avocat.
Mais le président a dit qu'il allait faire procéder à
l'appel des témoins. L'huissier a lu des noms qui ont attiré
mon attention. Du sein de ce public tout à l'heure informe, j'ai
vu se lever un à un, pour disparaître ensuite par une porte
latérale, le directeur et le concierge de l'asile, le vieux Thomas
Ferez, Raymond, Masson, Salamano, Marie. Celle-ci m'a fait un petit signe
anxieux. Je m'étonnais encore de ne pas les avoir aperçus
plus tôt, lorsque à l'appel de son nom, le dernier, Céleste,
s'est levé. J'ai reconnu à côté de lui la petite
bonne femme du restaurant, avec sa jaquette et son air précis et
décidé. Elle me regardait avec intensité. Mais je
n'ai pas eu le temps de réfléchir parce que le président
a pris la parole. Il a dit que les véritables débats allaient
commencer et qu'il croyait inutile de recommander au public d'être
calme. Selon lui, il était là pour diriger avec impartialité
les débats d'une affaire qu'il voulait considérer avec objectivité.
La sentence rendue par le jury serait prise dans un esprit de justice et,
dans tous les cas, il ferait évacuer la salle au moindre incident.
La chaleur montait et je voyais dans la salle les assistants s'éventer
avec des journaux. Cela faisait un petit bruit continu de papier froissé.
Le président a fait un signe et l'huissier a apporté trois
éventails de paille tressée que les trois juges ont utilisés
immédiatement.
Mon interrogatoire a commencé aussitôt. Le président
m'a questionné avec calme et même, m'a-t-il semblé,
avec une nuance de cordialité. On m'a encore fait décliner
mon identité et malgré mon agacement, j'ai pensé qu'au
fond c'était assez naturel, parce qu'il serait trop grave de juger
un homme pour un autre. Puis le président a recommencé le
récit de ce que j'avais fait, en s'adressant à moi toutes
les trois phrases pour me demander: «Est-ce bien cela?» A chaque
fois, j'ai répondu: «Oui, monsieur le Président»,
selon les instructions de mon avocat. Cela a été long parce
que le président apportait beaucoup de minutie dans son récit.
Pendant tout ce temps, les journalistes écrivaient. Je sentais les
regards du plus jeune d'entre eux et de la petite automate. La banquette
de tramway était tout entière tournée vers le président.
Celui-ci a toussé, feuilleté son dossier et il s'est tourné
vers moi en s'éventant.
Il m'a dit qu'il devait aborder maintenant des questions apparemment
étrangères à mon affaire, mais qui peut-être
la touchaient de fort près. J'ai compris qu'il allait encore parler
de maman et j'ai senti en même temps combien cela m'ennuyait. Il
m'a demandé pourquoi j'avais mis maman à l'asile. J'ai répondu
que c'était parce que je manquais d'argent pour la faire garder
et soigner. Il m'a demandé si cela m'avait coûté personnellement
et j'ai répondu que ni maman ni moi n'attendions plus rien l'un
de l'autre, ni d'ailleurs de personne, et que nous nous étions habitués
tous les deux à nos vies nouvelles. Le président a dit alors
qu'il ne voulait pas insister sur ce point et il a demandé au procureur
s'il ne voyait pas d'autre question à me poser.
Celui-ci me tournait à demi le dos et, sans me regarder, il
a déclaré qu'avec l'autorisation du président, il
aimerait savoir si j'étais retourné vers la source tout seul
avec l'intention de tuer l'Arabe. «Non», ai-je dit. «Alors,
pourquoi était-il armé et pourquoi revenir vers cet endroit
précisément?» J'ai dit que c'était le hasard.
Et le procureur a noté avec un accent mauvais: «Ce sera tout
pour le moment.» Tout ensuite a été un peu confus,
du moins pour moi. Mais après quelques conciliabules, le président
a déclaré que l'audience était levée et renvoyée
à l'après-midi pour l'audition des témoins.
Je n'ai pas eu le temps de réfléchir. On m'a emmené,
fait monter dans la voiture cellulaire et conduit à la prison où
j'ai mangé. Au bout de très peu de temps, juste assez pour
me rendre compte que j'étais fatigué, on est revenu me chercher;
tout a recommencé et je me suis trouvé dans la même
salle, devant les mêmes visages. Seulement la chaleur était
beaucoup plus forte et comme par un miracle chacun des jurés, le
procureur, mon avocat et quelques journalistes étaient munis aussi
d'éventails de paille. Le jeune journaliste et la petite femme étaient
toujours là. Mais ils ne s'éventaient pas et me regardaient
encore sans rien dire.
J'ai essuyé la sueur qui couvrait mon visage et je n'ai repris
un peu conscience du lieu et de moi-même que lorsque j'ai entendu
appeler le directeur de l'asile. On lui a demandé si maman se plaignait
de moi et il a dit que oui mais que c'était un peu la manie de ses
pensionnaires de se plaindre de leurs proches. Le président lui
a fait préciser si elle me reprochait de l'avoir mise à l'asile
et le directeur a dit encore oui. Mais cette fois, il n'a rien ajouté.
A une autre question, il a répondu qu'il avait été
surpris de mon calme le jour de l'enterrement. On lui a demandé
ce qu'il entendait par calme. Le directeur a regardé alors le bout
de ses souliers et il a dit que je n'avais pas voulu voir maman, je n'avais
pas pleuré une seule fois et j'étais parti aussitôt
après l'enterrement sans me recueillir sur sa tombe. Une chose encore
l'avait surpris: un employé des pompes funèbres lui avait
dit que je ne savais pas l'âge de maman. Il y a eu un moment de silence
et le président lui a demandé si c'était bien de moi
qu'il avait parlé. Comme le directeur ne comprenait pas la question,
il lui a dit: «C'est la loi.» Puis le président a demandé
à l'avocat général s'il n'avait pas de question à
poser au témoin et le procureur s'est écrié: «Oh
! non, cela suffit», avec un tel éclat et un tel regard triomphant
dans ma direction que, pour la première fois depuis bien des années,
j'ai eu une envie stupide de pleurer parce que j'ai senti combien j'étais
détesté par tous ces gens-là.
Après avoir demandé au jury et à mon avocat s'ils
avaient des questions à poser, le président a entendu le
concierge. Pour lui comme pour tous les autres, le même cérémonial
s'est répété. En arrivant, le concierge m'a regardé
et il a détourné les yeux. Il a répondu aux questions
qu'on lui posait Il a dit que je n'avais pas voulu voir maman, que j'avais
fumé, que j'avais dormi et que j'avais pris du café au lait.
J'ai senti alors quelque chose qui soulevait toute la salle et, pour la
première fois, j'ai compris que j'étais coupable. On a fait
répéter au concierge l'histoire du café au lait et
celle de la cigarette. L'avocat général m'a regardé
avec une lueur ironique dans les yeux. A ce moment, mon avocat a demandé
au concierge s'il n'avait pas fumé avec moi. Mais le procureur s'est
élevé avec violence contre cette question: «Quel est
le criminel ici et quelles sont ces méthodes qui consistent à
salir les témoins de l'accusation pour minimiser des témoignages
qui n'en demeurent pas moins écrasants!» Malgré tout,
le président a demandé au concierge de répondre à
la question. Le vieux a dit d'un air embarrassé: «Je sais
bien que j'ai eu tort. Mais je n'ai pas osé refuser la cigarette
que Monsieur m'a offerte.» En dernier lieu, on m'a demandé
si je n'avais rien à ajouter. «Rien, ai-je répondu,
seulement que le témoin a raison. Il est vrai que je lui ai offert
une cigarette.» Le concierge m'a regardé alors avec un peu
d'étonnement et une sorte de gratitude. Il a hésité,
puis il a dit que c'était lui qui m'avait offert le café
au lait. Mon avocat a triomphé bruyamment et a déclaré
que les jurés apprécieraient. Mais le procureur a tonné
au-dessus de nos têtes et il a dit: «Oui, MM. les Jurés
apprécieront. Et ils concluront qu'un étranger pouvait proposer
du café, mais qu'un fils devait le refuser devant le corps de celle
qui lui avait donné le jour.» Le concierge a regagné
son banc.
Quand est venu le tour de Thomas Ferez, un huissier a dû le soutenir
jusqu'à la barre. Ferez a dit qu'il avait surtout connu ma mère
et qu'il ne m'avait vu qu'une fois, le jour de l'enterrement. On lui a
demandé ce que j'avais fait ce jour-là et il a répondu:
«Vous comprenez, moi-même j'avais trop de peine. Alors, je
n'ai rien vu. C'était la peine qui m'empêchait de voir. Parce
que c'était pour moi une très grosse peine. Et même,
je me suis évanoui. Alors, je n'ai pas pu voir Monsieur.»
L'avocat général lui a demandé si, du moins, il m'avait
vu pleurer. Ferez a répondu que non. Le procureur a dit alors à
son tour: «MM. les Jurés apprécieront.» Mais
mon avocat s'est fâché. Il a demandé à Ferez,
sur un ton qui m'a semblé exagéré, «s'il avait
vu que je ne pleurais pas». Ferez a dit: «Non.» Le public
a ri. Et mon avocat, en retroussant une de ses manches, a dit d'un ton
péremptoire: «Voilà l'image de ce procès. Tout
est vrai et rien n'est vrai!» Le procureur avait le visage fermé
et piquait un crayon dans les titres de ses dossiers.
Après cinq minutes de suspension pendant lesquelles mon avocat
m'a dit que tout allait pour le mieux, on a entendu Céleste qui
était cité par la défense. La défense, c'était
moi. Céleste jetait de temps en temps des regards de mon côté
et roulait un panama entre ses mains. Il portait le costume neuf qu'il
mettait pour venir avec moi, certains dimanches, aux courses de chevaux.
Mais je crois qu'il n'avait pas pu mettre son col parce qu'il portait seulement
un bouton de cuivre pour tenir sa chemise fermée. On lui a demandé
si j'étais son client et il a dit: «Oui, mais c'était
aussi un ami» ; ce qu'il pensait de moi et il a répondu que
j'étais un homme; ce qu'il entendait par là et il a déclaré
que tout le monde savait ce que cela voulait dire ; s'il avait remarqué
que j'étais renfermé et il a reconnu seulement que je ne
parlais pas pour ne rien dire. L'avocat général lui a demandé
si je payais régulièrement ma pension. Céleste a ri
et il a déclaré: «C'étaient des détails
entre nous.» On lui a demandé encore ce qu'il pensait de mon
crime. Il a mis alors ses mains sur la barre et l'on voyait qu'il avait
préparé quelque chose. Il a dit: «Pour moi, c'est un
malheur. Un malheur, tout le monde sait ce que c'est. Ça vous laisse
sans défense. Eh bien! pour moi c'est un malheur.» Il allait
continuer, mais le président lui a dit que c'était bien et
qu'on le remerciait. Alors Céleste est resté un peu interdit.
Mais il a déclaré qu'il voulait encore parler. On lui a demandé
d'être bref. Il a encore répété que c'était
un malheur. Et le président lui a dit: «Oui, c'est entendu.
Mais nous sommes là pour juger les malheurs de ce genre. Nous vous
remercions.» Comme s'il était arrivé au bout de sa
science et de sa bonne volonté, Céleste s'est alors retourné
vers moi. Il m'a semblé que ses yeux brillaient et que ses lèvres
tremblaient. Il avait l'air de me demander ce qu'il pouvait encore faire.
Moi, je n'ai rien dit, je n'ai fait aucun geste, mais c'est la première
fois de ma vie que j'ai eu envie d'embrasser un homme. Le président
lui a encore enjoint de quitter la barre. Céleste est allé
s'asseoir dans le prétoire. Pendant tout le reste de l'audience,
il est resté là, un peu penché en avant, les coudes
sur les genoux, le panama entre les mains, à écouter tout
ce qui se disait. Marie est entrée. Elle avait mis un chapeau et
elle était encore belle. Mais je l'aimais mieux avec ses cheveux
libres. De l'endroit où j'étais, je devinais le poids léger
de ses seins et je reconnaissais sa lèvre inférieure toujours
un peu gonflée. Elle semblait très nerveuse. Tout de suite,
on lui a demandé depuis quand elle me connaissait. Elle a indiqué
l'époque où elle travaillait chez nous. Le président
a voulu savoir quels étaient ses rapports avec moi. Elle a dit qu'elle
était mon amie. A une autre question, elle a répondu qu'il
était vrai qu'elle devait m'épouser. Le procureur qui feuilletait
un dossier lui a demandé brusquement de quand datait notre liaison.
Elle a indiqué la date. Le procureur a remarqué d'un air
indifférent qu'il lui semblait que c'était le lendemain de
la mort de maman. Puis il a dit avec quelque ironie qu'il ne voudrait pas
insister sur une situation délicate, qu'il comprenait bien les scrupules
de Marie, mais (et ici son accent s'est fait plus dur) que son devoir lui
commandait de s'élever au-dessus des convenances. Il a donc demandé
à Marie de résumer cette journée où je l'avais
connue. Marie ne voulait pas parler, mais devant l'insistance du procureur,
elle a dit notre bain, notre sortie au cinéma et notre rentrée
chez moi. L'avocat général a dit qu'à la suite des
déclarations de Marie à l'instruction, il avait consulté
les programmes de cette date. Il a ajouté que Marie elle-même
dirait quel film on passait alors. D'une voix presque blanche, en effet,
elle a indiqué que c'était un film de Fernandel. Le silence
était complet dans la salle quand elle a eu fini. Le procureur s'est
alors levé, très grave et d'une voix que j'ai trouvée
vraiment émue, le doigt tendu vers moi, il a articulé lentement:
«Messieurs les Jurés, le lendemain de la mort de sa mère,
cet homme prenait des bains, commençait une liaison irrégulière,
et allait rire devant un film comique. Je n'ai rien de plus à vous
dire.» II s'est assis, toujours dans le silence. Mais, tout d'un
coup, Marie a éclaté en sanglots, a dit que ce n'était
pas cela, qu'il y avait autre chose, qu'on la forçait à dire
le contraire de ce qu'elle pensait, qu'elle me connaissait bien et que
je n'avais rien fait de mal. Mais l'huissier, sur un signe du président,
l'a emmenée et l'audience s'est poursuivie.
C'est à peine si, ensuite, on a écouté Masson
qui a déclaré que j'étais un honnête homme «et
qu'il dirait plus, j'étais un brave homme». C'est à
peine encore si on a écouté Salamano quand il a rappelé
que j'avais été bon pour son chien et quand il a répondu
à une question sur ma mère et sur moi en disant que je n'avais
plus rien à dire à maman et que je l'avais mise pour cette
raison à l'asile. «Il faut comprendre, disait Salamano, il
faut comprendre.» Mais personne ne paraissait comprendre. On l'a
emmené.
Puis est venu le tour de Raymond, qui était le dernier témoin.
Raymond m'a fait un petit signe et a dit tout de suite que j'étais
innocent. Mais le président a déclaré qu'on ne lui
demandait pas des appréciations, mais des faits. Il l'a invité
à attendre des questions pour répondre. On lui a fait préciser
ses relations avec la victime. Raymond en a profité pour dire que
c'était lui que cette dernière haïssait depuis qu'il
avait giflé sa sœur. Le président lui a demandé cependant
si la victime n'avait pas de raison de me haïr. Raymond a dit que
ma présence à la plage était le résultat d'un
hasard. Le procureur lui a demandé alors comment il se faisait que
la lettre qui était à l'origine du drame avait été
écrite par moi. Raymond a répondu que c'était un hasard.
Le procureur a rétorqué que le hasard avait déjà
beaucoup de méfaits sur la conscience dans cette histoire. Il a
voulu savoir si c'était par hasard que je n'étais pas intervenu
quand Raymond avait giflé sa maîtresse, par hasard que j'avais
servi de témoin au commissariat, par hasard encore que mes déclarations
lors de ce témoignage s'étaient révélées
de pure complaisance. Pour finir, il a demandé à Raymond
quels étaient ses moyens d'existence, et comme ce dernier répondait
: «Magasinier», l'avocat général a déclaré
aux jurés que de notoriété générale
le témoin exerçait le métier de souteneur. J'étais
son complice et son ami. Il s'agissait d'un drame crapuleux de la plus
basse espèce, aggravé du fait qu'on avait affaire à
un monstre moral. Raymond a voulu se défendre et mon avocat a protesté,
mais on leur a dit qu'il fallait laisser terminer le procureur. Celui-ci
a dit: «J'ai peu de chose à ajouter. Etait-il votre ami?»
a-t-il demandé à Raymond. «Oui, a dit celui-ci, c'était
mon copain.» L'avocat général m'a posé alors
la même question et j'ai regardé Raymond qui n'a pas détourné
les yeux. J'ai répondu: «Oui.» Le procureur s'est alors
retourné vers le jury et a déclaré: «Le même
homme qui au lendemain de la mort de sa mère se livrait à
la débauche la plus honteuse a tué pour des raisons futiles
et pour liquider une affaire de mœurs inqualifiable.»
Il s'est assis alors. Mais mon avocat, à bout de patience s'est
écrié en levant les bras, de sorte que ses manches en retombant
ont découvert les plis d'une chemise amidonnée: «Enfin,
est-il accusé d'avoir enterré sa mère ou d'avoir tué
un homme?» Le public a ri. Mais le procureur s'est redressé
encore, s'est drapé dans sa robe et a déclaré qu'il
fallait avoir l'ingénuité de l'honorable défenseur
pour ne pas sentir qu'il y avait entre ces deux ordres de faits une relation
profonde, pathétique, essentielle. «Oui, s'est-il écrié
avec force, j'accuse cet homme d'avoir enterré une mère avec
un cœur de criminel.» Cette déclaration a paru faire un effet
considérable sur le public. Mon avocat a haussé les épaules
et essuyé la sueur qui couvrait son front. Mais lui-même paraissait
ébranlé et j'ai compris que les choses n'allaient pas bien
pour moi.
L'audience a été levée. En sortant du Palais de
justice pour monter dans la voiture, j'ai reconnu un court instant l'odeur
et la couleur du soir d'été. Dans l'obscurité de ma
prison roulante, j'ai retrouvé un à un, comme du fond de
ma fatigue, tous les bruits familiers d'une ville que j'aimais et d'une
certaine heure où il m'arrivait de me sentir content. Le cri des
vendeurs de journaux dans l'air déjà détendu, les
derniers oiseaux dans le square, l'appel des marchands de sandwiches, la
plainte des tramways dans les hauts tournants de la ville et cette rumeur
du ciel avant que la nuit bascule sur le port, tout cela recomposait pour
moi un itinéraire d'aveugle, que je connaissais bien avant d'entrer
en prison. Oui, c'était l'heure où, il y avait bien longtemps,
je me sentais content. Ce qui m'attendait alors, c'était toujours
un sommeil léger et sans rêves. Et pourtant quelque chose
était changé puisque, avec l'attente du lendemain, c'est
ma cellule que j'ai retrouvée. Comme si les chemins familiers tracés
dans les ciels d'été pouvaient mener aussi bien aux prisons
qu'aux sommeils innocents.
Chapitre 4.
Même sur un banc d'accusé, il est toujours intéressant
d'entendre parler de soi. Pendant les plaidoiries du procureur et de mon
avocat, je peux dire qu'on a beaucoup parlé de moi et peut-être
plus de moi que de mon crime. Etaient-elles si différentes, d'ailleurs,
ces plaidoiries? L'avocat levait les bras et plaidait coupable, mais avec
excuses. Le procureur tendait ses mains et dénonçait la culpabilité,
mais sans excuses. Une chose pourtant me gênait vaguement. Malgré
mes préoccupations, j'étais parfois tenté d'intervenir
et mon avocat me disait alors: «Taisez-vous, cela vaut mieux pour
votre affaire.» En quelque sorte, on avait l'air de traiter cette
affaire en dehors de moi. Tout se déroulait sans mon intervention.
Mon sort se réglait sans qu'on prenne mon avis. De temps en temps,
j'avais envie d'interrompre tout le monde et de dire: «Mais tout
de même, qui est l'accusé? C'est important d'être l'accusé.
Et j'ai quelque chose à dire.» Mais réflexion faite,
je n'avais rien à dire. D'ailleurs, je dois reconnaître que
l'intérêt qu'on trouve à occuper les gens ne dure pas
longtemps. Par exemple, la plaidoirie du procureur m'a très vite
lassé. Ce sont seulement des fragments, des gestes ou des tirades
entières, mais détachées de l'ensemble, qui m'ont
frappé ou ont éveillé mon intérêt.
Le fond de sa pensée, si j'ai bien compris, c'est que j'avais
prémédité mon crime. Du moins, il a essayé
de le démontrer. Comme il le disait lui-même: «J'en
ferai la preuve, messieurs, et je la ferai doublement. Sous l'aveuglante
clarté des faits d'abord et ensuite dans l'éclairage sombre
que me fournira la psychologie de cette âme criminelle.» Il
a résumé les faits à partir de la mort de maman. Il
a rappelé mon insensibilité, l'ignorance où j'étais
de l'âge de maman, mon bain du lendemain, avec une femme, le cinéma,
Fernandel et enfin la rentrée avec Marie. J'ai mis du temps à
le comprendre, à ce moment, parce qu'il disait «sa maîtresse»
et pour moi, elle était Marie. Ensuite, il en est venu à
l'histoire de Raymond. J'ai trouvé que sa façon de voir les
événements ne manquait pas de clarté. Ce qu'il disait
était plausible. J'avais écrit la lettre d'accord avec Raymond
pour attirer sa maîtresse et la livrer aux mauvais traitements d'un
homme «de moralité douteuse». J'avais provoqué
sur la plage les adversaires de Raymond. Celui-ci avait été
blessé. Je lui avais demandé son revolver. J'étais
revenu seul pour m'en servir. J'avais abattu l'Arabe comme je le projetais.
J'avais attendu. Et «pour être sûr que la besogne était
bien faite», j'avais tiré encore quatre balles, posément,
à coup sûr, d'une façon réfléchie en
quelque sorte.
«Et voilà, messieurs, a dit l'avocat général.
J'ai retracé devant vous le fil d'événements qui a
conduit cet homme à tuer en pleine connaissance de cause. J'insiste
là-dessus, a-t-il dit. Car il ne s'agit pas d'un assassinat ordinaire,
d'un acte irréfléchi que vous pourriez estimer atténué
par les circonstances. Cet homme, messieurs, cet homme est intelligent.
Vous l'avez entendu, n'est-ce pas? Il sait répondre. Il connaît
la valeur des mots. Et l'on ne peut pas dire qu'il a agi sans se rendre
compte de ce qu'il faisait.»
Moi j'écoutais et j'entendais qu'on me jugeait intelligent.
Mais je ne comprenais pas bien comment les qualités d'un homme ordinaire
pouvaient devenir des charges écrasantes contre un coupable. Du
moins, c'était cela qui me frappait et je n'ai plus écouté
le procureur jusqu'au moment où je l'ai entendu dire: «A-t-il
seulement exprimé des regrets? Jamais, messieurs. Pas une seule
fois au cours de l'instruction cet homme n'a paru ému de son abominable
forfait.» A ce moment, il s'est tourné vers moi et m'a désigné
du doigt en continuant à m'accabler sans qu'en réalité
je comprenne bien pourquoi. Sans doute, je ne pouvais pas m'empêcher
de reconnaître qu'il avait raison. Je ne regrettais pas beaucoup
mon acte. Mais tant d'acharnement m'étonnait. J'aurais voulu essayer
de lui expliquer cordialement, presque avec affection, que je n'avais jamais
pu regretter vraiment quelque chose. J'étais toujours pris par ce
qui allait arriver, par aujourd'hui ou par demain. Mais naturellement,
dans l'état où l'on m'avait mis, je ne pouvais parler à
personne sur ce ton. Je n'avais pas le droit de me montrer affectueux,
d'avoir de la bonne volonté. Et j'ai essayé d'écouter
encore parce que le procureur s'est mis à parler de mon âme.
Il disait qu'il s'était penché sur elle et qu'il n'avait
rien trouvé, messieurs les Jurés. Il disait qu'à la
vérité, je n'en avais point, d'âme, et que rien d'humain,
et pas un des principes moraux qui gardent le cœur des hommes ne m'était
accessible. «Sans doute, ajoutait-il, nous ne saurions le lui reprocher.
Ce qu'il ne saurait acquérir, nous ne pouvons nous plaindre qu'il
en manque. Mais quand il s'agit de cette cour, la vertu toute négative
de la tolérance doit se muer en celle, moins facile, mais plus élevée,
de la justice. Surtout lorsque le vide du cœur tel qu'on le découvre
chez cet homme devient un gouffre où la société peut
succomber.» C'est alors qu'il a parlé de mon attitude envers
maman. Il a répété ce qu'il avait dit pendant les
débats. Mais il a été beaucoup plus long que lorsqu'il
parlait de mon crime, si long même que, finalement, je n'ai plus
senti que la chaleur de cette matinée. Jusqu'au moment, du moins,
où l'avocat général s'est arrêté et après
un moment de silence, a repris d'une voix très basse et très
pénétrée: «Cette même cour, messieurs,
va juger demain le plus abominable des forfaits: le meurtre d'un père.»
Selon lui, l'imagination reculait devant cet atroce attentat. Il osait
espérer que la justice des hommes punirait sans faiblesse. Mais
il ne craignait pas de le dire, l'horreur que lui inspirait ce crime le
cédait presque à celle qu'il ressentait devant mon insensibilité.
Toujours selon lui, un homme qui tuait moralement sa mère se retranchait
de la société des hommes au même titre que celui qui
portait une main meurtrière sur l'auteur de ses jours. Dans tous
les cas, le premier préparait les actes du second, il les annonçait
en quelque sorte et il les légitimait. «J'en suis persuadé,
messieurs, a-t-il ajouté en élevant la voix, vous ne trouverez
pas ma pensée trop audacieuse, si je dis que l'homme qui est assis
sur ce banc est coupable aussi du meurtre que cette cour devra juger demain.
Il doit être puni en conséquence.» Ici, le procureur
a essuyé son visage brillant de sueur. Il a dit enfin que son devoir
était douloureux, mais qu'il l'accomplirait fermement. Il a déclaré
que je n'avais rien à faire avec une société dont
je méconnaissais les règles les plus essentielles et que
je ne pouvais pas en appeler à ce cœur humain dont j'ignorais les
réactions élémentaires. «Je vous demande la
tête de cet homme, a-t-il dit, et c'est le cœur léger que
je vous la demande. Car s'il m'est arrivé au cours de ma déjà
longue carrière de réclamer des peines capitales, jamais
autant qu'aujourd'hui, je n'ai senti ce pénible devoir compensé,
balancé, éclairé par la conscience d'un commandement
impérieux et sacré et par l'horreur que je ressens devant
un visage d'homme où je ne lis rien que de monstrueux.»
Quand le procureur s'est rassis, il y a eu un moment de silence assez
long. Moi, j'étais étourdi de chaleur et d'étonnement.
Le président a toussé un peu et sur un ton très bas,
il m'a demandé si je n'avais rien à ajouter. Je me suis levé
et comme j'avais envie de parler, j'ai dit, un peu au hasard d'ailleurs,
que je n'avais pas eu l'intention de tuer l'Arabe. Le président
a répondu que c'était une affirmation, que jusqu'ici il saisissait
mal mon système de défense et qu'il serait heureux, avant
d'entendre mon avocat, de me faire préciser les motifs qui avaient
inspiré mon acte. J'ai dit rapidement, en mêlant un peu les
mots et en me rendant compte de mon ridicule, que c'était à
cause du soleil. Il y a eu des rires dans la salle. Mon avocat a haussé
les épaules et tout de suite après, on lui a donné
la parole. Mais il a déclaré qu'il était tard, qu'il
en avait pour plusieurs heures et qu'il demandait le renvoi à l'après-midi.
La cour y a consenti.
L'après-midi, les grands ventilateurs brassaient toujours l'air
épais de la salle et les petits éventails multicolores des
jurés s'agitaient tous dans le même sens. La plaidoirie de
mon avocat me semblait ne devoir jamais finir. A un moment donné,
cependant, je l'ai écouté parce qu'il disait: «Il est
vrai que j'ai tué.» Puis il a continué sur ce ton,
disant «je» chaque fois qu'il parlait de moi. J'étais
très étonné. Je me suis penché vers un gendarme
et je lui ai demandé pourquoi. Il m'a dit de me taire et, après
un moment, il a ajouté: «Tous les avocats font ça.»
Moi, j'ai pensé que c'était m'écarter encore de l'affaire,
me réduire à zéro et, en un certain sens, se substituer
à moi. Mais je crois que j'étais déjà très
loin de cette salle d'audience. D'ailleurs, mon avocat m'a semblé
ridicule. Il a plaidé la provocation très rapidement et puis
lui aussi a parlé de mon âme. Mais il m'a paru qu'il avait
beaucoup moins de talent que le procureur. «Moi aussi, a-t-il dit,
je me suis penché sur cette âme, mais, contrairement à
l'éminent représentant du ministère public, j'ai trouvé
quelque chose et je puis dire que j'y ai lu à livre ouvert.»
II y avait lu que j'étais un honnête homme, un travailleur
régulier, infatigable, fidèle à la maison qui l'employait,
aimé de tous et compatissant aux misères d'autrui. Pour lui,
j'étais un fils modèle qui avait soutenu sa mère aussi
longtemps qu'il l'avait pu. Finalement j'avais espéré qu'une
maison de retraite donnerait à la vieille femme le confort que mes
moyens ne me permettaient pas de lui procurer. «Je m'étonne,
messieurs, a-t-il ajouté, qu'on ait mené si grand bruit autour
de cet asile. Car enfin, s'il fallait donner une preuve de l'utilité
et de la grandeur de ces institutions, il faudrait bien dire que c'est
l'Etat lui-même qui les subventionne.» Seulement, il n'a pas
parlé de l'enterrement et j'ai senti que cela manquait dans sa plaidoirie.
Mais à cause de toutes ces longues phrases, de toutes ces journées
et ces heures interminables pendant lesquelles on avait parlé de
mon âme, j'ai eu l'impression que tout devenait comme une eau incolore
où je trouvais le vertige.
A la fin, je me souviens seulement que, de la rue et à travers
tout l'espace des salles et des prétoires, pendant que mon avocat
continuait à parler, la trompette d'un marchand de glace a résonné
jusqu'à moi. J'ai été assailli des souvenirs d'une
vie qui ne m'appartenait plus, mais où j'avais trouvé les
plus pauvres et les plus tenaces de mes joies: des odeurs d'été,
le quartier que j'aimais, un certain ciel du soir, le rire et les robes
de Marie. Tout ce que je faisais d'inutile en ce lieu m'est alors remonté
à la gorge et je n'ai eu qu'une hâte, c'est qu'on en finisse
et que je retrouve ma cellule avec le sommeil. C'est à peine si
j'ai entendu mon avocat s'écrier, pour finir, que les jurés
ne voudraient pas envoyer à la mort un travailleur honnête
perdu par une minute d'égarement, et demander les circonstances
atténuantes pour un crime dont je traînais déjà,
comme le plus sûr de mes châtiments, le remords éternel.
La cour a suspendu l'audience et l'avocat s'est assis d'un air épuisé.
Mais ses collègues sont venus vers lui pour lui serrer la main.
J'ai entendu: «Magnifique, mon cher.» L'un d'eux m'a même
pris à témoin: « Hein? » m'a-t-il dit. J'ai acquiescé,
mais mon compliment n'était pas sincère, parce que j'étais
trop fatigué.
Pourtant, l'heure déclinait au-dehors et la chaleur était
moins forte. Aux quelques bruits de rue que j'entendais, je devinais la
douceur du soir. Nous étions là, tous, à attendre.
Et ce qu'ensemble nous attendions ne concernait que moi. J'ai encore regardé
la salle. Tout était dans le même état que le premier
jour. J'ai rencontré le regard du journaliste à la veste
grise et de la femme automate. Cela m'a donné à penser que
je n'avais pas cherché Marie du regard pendant tout le procès.
Je ne l'avais pas oubliée, mais j'avais trop à faire. Je
l'ai vue entre Céleste et Raymond. Elle m'a fait un petit signe
comme si elle disait: «Enfin», et j'ai vu son visage un peu
anxieux qui souriait. Mais je sentais mon cœur fermé et je n'ai
même pas pu répondre à son sourire.
La cour est revenue. Très vite, on a lu aux jurés une
série de questions. J'ai entendu «coupable de meurtre».
. . «préméditation». . . «circonstances
atténuantes». Les jurés sont sortis et l'on m'a emmené
dans la petite pièce où j'avais déjà attendu.
Mon avocat est venu me rejoindre: il était très volubile
et m'a parlé avec plus de confiance et de cordialité qu'il
ne l'avait jamais fait. Il pensait que tout irait bien et que je m'en tirerais
avec quelques années de prison ou de bagne. Je lui ai demandé
s'il y avait des chances de cassation en cas de jugement défavorable.
Il m'a dit que non. Sa tactique avait été de ne pas déposer
de conclusions pour ne pas indisposer le jury. Il m'a expliqué qu'on
ne cassait pas un jugement, comme cela, pour rien. Cela m'a paru évident
et je me suis rendu à ses raisons. A considérer froidement
la chose, c'était tout à fait naturel. Dans le cas contraire,
il y aurait trop de paperasses inutiles. «De toute façon,
m'a dit mon avocat, il y a le pourvoi. Mais je suis persuadé que
l'issue sera favorable.»
Nous avons attendu très longtemps, près de trois quarts
d'heure, je crois. Au bout de ce temps, une sonnerie a retenti. Mon avocat
m'a quitté en disant: «Le président du jury va lire
les réponses. On ne vous fera entrer que pour l'énoncé
du jugement.» Des portes ont claqué. Des gens couraient dans
des escaliers dont je ne savais pas s'ils étaient proches ou éloignés.
Puis j'ai entendu une voix sourde lire quelque chose dans la salle. Quand
la sonnerie a encore retenti, que la porte du box s'est ouverte, c'est
le silence de la salle qui est monté vers moi, le silence, et cette
singulière sensation que j'ai eue lorsque j'ai constaté que
le jeune journaliste avait détourné ses yeux. Je n'ai pas
regardé du côté de Marie. Je n'en ai pas eu le temps
parce que le président m'a dit dans une forme bizarre que j'aurais
la tête tranchée sur une place publique au nom du peuple français.
Il m'a semblé alors reconnaître le sentiment que je lisais
sur tous les visages. Je crois bien que c'était de la considération.
Les gendarmes étaient très doux avec moi. L'avocat a posé
sa main sur mon poignet. Je ne pensais plus à rien. Mais le président
m'a demandé si je n'avais rien à ajouter. J'ai réfléchi.
J'ai dit: «Non.» C'est alors qu'on m'a emmené.
Chapitre 5.
Pour la troisième fois, j'ai refusé de recevoir l'aumônier.
Je n'ai rien à lui dire, je n'ai pas envie de parler, je le verrai
bien assez tôt. Ce qui m'intéresse en ce moment, c'est d'échapper
à la mécanique, de savoir si l'inévitable peut avoir
une issue. On m'a changé de cellule. De celle-ci, lorsque je suis
allongé, je vois le ciel et je ne vois que lui. Toutes mes journées
se passent à regarder sur son visage le déclin des couleurs
qui conduit le jour à la nuit. Couché, je passe les mains
sous ma tête et j'attends. Je ne sais combien de fois je me suis
demandé s'il y avait des exemples de condamnés à mort
qui eussent échappé au mécanisme implacable, disparu
avant l'exécution, rompu les cordons d'agents. Je me reprochais
alors de n'avoir pas prêté assez d'attention aux récits
d'exécution. On devrait toujours s'intéresser à ces
questions. On ne sait jamais ce qui peut arriver. Comme tout le monde,
j'avais lu des comptes rendus dans les journaux. Mais il y avait certainement
des ouvrages spéciaux que je n'avais jamais eu la curiosité
de consulter. Là, peut-être, j'aurais trouvé des récits
d'évasion. J'aurais appris que dans un cas au moins la roue s'était
arrêtée, que dans cette préméditation irrésistible,
le hasard et la chance, une fois seulement, avaient changé quelque
chose. Une fois! Dans un sens, je crois que cela m'aurait suffi. Mon cœur
aurait fait le reste. Les journaux parlaient souvent d'une dette qui était
due à la société. Il fallait, selon eux, la payer.
Mais cela ne parle pas à l'imagination. Ce qui comptait, c'était
une possibilité d'évasion, un saut hors du rite implacable,
une course à la folie qui offrît toutes les chances de l'espoir.
Naturellement, l'espoir, c'était d'être abattu au coin d'une
rue, en pleine course, et d'une balle à la volée. Mais tout
bien considéré, rien ne me permettait ce luxe, tout me l'interdisait,
la mécanique me reprenait.
Malgré ma bonne volonté, je ne pouvais pas accepter cette
certitude insolente. Car enfin, il y avait une disproportion ridicule entre
le jugement qui l'avait fondée et son déroulement imperturbable
à partir du moment où ce jugement avait été
prononcé. Le fait que la sentence avait été lue à
vingt heures plutôt qu'à dix-sept, le fait qu'elle aurait
pu être tout autre, qu'elle avait été prise par des
hommes qui changent de linge, qu'elle avait été portée
au crédit d'une notion aussi imprécise que le peuple français
(ou allemand, ou chinois), il me semblait bien que tout cela enlevait beaucoup
de sérieux à un telle décision. Pourtant, j'étais
obligé de reconnaître que dès la seconde où
elle avait été prise, ses effets devenaient aussi certains,
aussi sérieux, que la présence de ce mur tout le long duquel
j'écrasais mon corps.
Je me suis souvenu dans ces moments d'une histoire que maman me racontait
à propos de mon père. Je ne l'avais pas connu. Tout ce que
je connaissais de précis sur cet homme, c'était peut-être
ce que m'en disait alors maman: il était allé voir exécuter
un assassin. Il était malade à l'idée d'y aller. Il
l'avait fait cependant et au retour il avait vomi une partie de la matinée.
Mon père me dégoûtait un peu alors. Maintenant, je
comprenais, c'était si naturel. Comment n'avais-je pas vu que rien
n'était plus important qu'une exécution capitale et que,
en somme, c'était la seule chose vraiment intéressante pour
un homme! Si jamais je sortais de cette prison, j'irais voir toutes les
exécutions capitales. J'avais tort, je crois, de penser à
cette possibilité. Car à l'idée de me voir libre par
un petit matin derrière un cordon d'agents, de l'autre côté
en quelque sorte, à l'idée d'être le spectateur qui
vient voir et qui pourra vomir après, un flot de joie empoisonnée
me montait au cœur. Mais ce n'était pas raisonnable. J'avais tort
de me laisser aller à ces suppositions parce que, l'instant d'après,
j'avais si affreusement froid que je me recroquevillais sous ma couverture.
Je claquais des dents sans pouvoir me retenir.
Mais, naturellement, on ne peut pas être toujours raisonnable.
D'autres fois, par exemple, je faisais des projets de loi. Je réformais
les pénalités. J'avais remarqué que l'essentiel était
de donner une chance au condamné. Une seule sur mille, cela suffisait
pour arranger bien des choses. Ainsi, il me semblait qu'on pouvait trouver
une combinaison chimique dont l'absorption tuerait le patient (je pensais:
le patient) neuf fois sur dix. Lui le saurait, c'était la condition.
Car en réfléchissant bien, en considérant les choses
avec calme, je constatais que ce qui était défectueux avec
le couperet, c'est qu'il n'y avait aucune chance, absolument aucune. Une
fois pour toutes, en somme, la mort du patient avait été
décidée. C'était une affaire classée, une combinaison
bien arrêtée, un accord entendu et sur lequel il n'était
pas question de revenir. Si le coup ratait, par extraordinaire, on recommençait.
Par suite ce qu'il y avait d'ennuyeux, c'est qu'il fallait que le condamné
souhaitât le bon fonctionnement de la machine. Je dis que c'est le
côté défectueux. Cela est vrai, dans un sens. Mais,
dans un autre sens, j'étais obligé de reconnaître que
tout le secret d'une bonne organisation était là. En somme,
le condamné était obligé de collaborer moralement.
C'était son intérêt que tout marchât sans accroc.
J'étais obligé de constater aussi que jusqu'ici j'avais
eu sur ces questions des idées qui n'étaient pas justes.
J'ai cru longtemps — et je ne sais pas pourquoi — que pour aller à
la guillotine, il fallait monter sur un échafaud, gravir des marches.
Je crois que c'était à cause de la Révolution de 1789,
je veux dire à cause de tout ce qu'on m'avait appris ou fait voir
sur ces questions. Mais un matin, je me suis souvenu d'une photographie
publiée par les journaux à l'occasion d'une exécution
retentissante. En réalité, la machine était posée
à même le sol, le plus simplement du monde. Elle était
beaucoup plus étroite que je ne le pensais. C'était assez
drôle que je ne m'en fusse pas avisé plus tôt. Cette
machine sur le cliché m'avait frappé par son aspect d'ouvrage
de précision, fini et étincelant. On se fait toujours des
idées exagérées de ce qu'on ne connaît pas.
Je devais constater au contraire que tout était simple : la machine
est au même niveau que l'homme qui marche vers elle. Il la rejoint
comme on marche à la rencontre d'une personne. Cela aussi était
ennuyeux. La montée vers l'échafaud, l'ascension en plein
ciel, l'imagination pouvait s'y raccrocher. Tandis que, là encore,
la mécanique écrasait tout: on était tué discrètement,
avec un peu de honte et beaucoup de précision.
Il y avait aussi deux choses à quoi je réfléchissais
tout le temps: l'aube et mon pourvoi. Je me raisonnais cependant et j'essayais
de n'y plus penser. Je m'étendais, je regardais le ciel, je m'efforçais
de m'y intéresser. Il devenait vert, c'était le soir. Je
faisais encore un effort pour détourner le cours de mes pensées.
J'écoutais mon cœur. Je ne pouvais imaginer que ce bruit qui m'accompagnait
depuis si longtemps pût jamais cesser. Je n'ai jamais eu de véritable
imagination. J'essayais pourtant de me représenter une certaine
seconde où le battement de ce cœur ne se prolongerait plus dans
ma tête. Mais en vain. L'aube ou mon pourvoi étaient là.
Je finissais par me dire que le plus raisonnable était de ne pas
me contraindre.
C'est à l'aube qu'ils venaient, je le savais. En somme, j'ai
occupé mes nuits à attendre cette aube. Je n'ai jamais aimé
être surpris. Quand il m'arrive quelque chose, je préfère
être là. C'est pourquoi j'ai fini par ne plus dormir qu'un
peu dans mes journées et, tout le long de mes nuits, j'ai attendu
patiemment que la lumière naisse sur la vitre du ciel. Le plus difficile,
c'était l'heure douteuse où je savais qu'ils opéraient
d'habitude. Passé minuit, j'attendais et je guettais. Jamais mon
oreille n'avait perçu tant de bruits, distingué de sons si
ténus. Je peux dire, d'ailleurs, que d'une certaine façon
j'ai eu de la chance pendant toute cette période, puisque je n'ai
jamais entendu de pas. Maman disait souvent qu'on n'est jamais tout à
fait malheureux. Je l'approuvais dans ma prison, quand le ciel se colorait
et qu'un nouveau jour glissait dans ma cellule. Parce qu'aussi bien, j'aurais
pu entendre des pas et mon cœur aurait pu éclater. Même si
le moindre glissement me jetait à la porte, même si, l'oreille
collée au bois, j'attendais éperdument jusqu'à ce
que j'entende ma propre respiration, effrayé de la trouver rauque
et si pareille au râle d'un chien, au bout du compte mon cœur n'éclatait
pas et j'avais encore gagné vingt-quatre heures.
Pendant tout le jour, il y avait mon pourvoi. Je crois que j'ai tiré
le meilleur parti de cette idée. Je calculais mes effets et j'obtenais
de mes réflexions le meilleur rendement. Je prenais toujours la
plus mauvaise supposition : mon pourvoi était rejeté. «Eh
bien, je mourrai donc.» Plus tôt que d'autres, c'était
évident. Mais tout le monde sait que la vie ne vaut pas la peine
d'être vécue. Dans le fond, je n'ignorais pas que mourir à
trente ans ou à soixante-dix ans importe peu puisque, naturellement,
dans les deux cas, d'autres hommes et d'autres femmes vivront, et cela
pendant des milliers d'années. Rien n'était plus clair, en
somme. C'était toujours moi qui mourrais, que ce soit maintenant
ou dans vingt ans. A ce moment, ce qui me gênait un peu dans mon
raisonnement, c'était ce bond terrible que je sentais en moi à
la pensée de vingt ans de vie à venir. Mais je n'avais qu'à
l'étouffer en imaginant ce que seraient mes pensées dans
vingt ans quand il me faudrait quand même en venir là. Du
moment qu'on meurt, comment et quand, cela n'importe pas, c'était
évident. Donc (et le difficile c'était de ne pas perdre de
vue tout ce que ce «donc» représentait de raisonnements),
donc, je devais accepter le rejet de mon pourvoi.
A ce moment, à ce moment seulement, j'avais pour ainsi dire
le droit, je me donnais en quelque sorte la permission d'aborder la deuxième
hypothèse: j'étais gracié. L'ennuyeux, c'est qu'il
fallait rendre moins fougueux cet élan du sang et du corps qui me
piquait les yeux d'une joie insensée. Il fallait que je m'applique
à réduire ce cri, à le raisonner. Il fallait que je
sois naturel même dans cette hypothèse, pour rendre plus plausible
ma résignation dans la première. Quand j'avais réussi,
j'avais gagné une heure de calme. Cela, tout de même, était
à considérer.
C'est à un semblable moment que j'ai refusé une fois
de plus de recevoir l'aumônier. J'étais étendu et je
devinais l'approche du soir d'été à une certaine blondeur
du ciel. Je venais de rejeter mon pourvoi et je pouvais sentir les ondes
de mon sang circuler régulièrement en moi. Je n'avais pas
besoin de voir l'aumônier. Pour la première fois depuis bien
longtemps, j'ai pensé à Marie. Il y avait de longs jours
qu'elle ne m'écrivait plus. Ce soir-là, j'ai réfléchi
et je me suis dit qu'elle s'était peut-être fatiguée
d'être la maîtresse d'un condamné à mort. L'idée
m'est venue aussi qu'elle était peut-être malade ou morte.
C'était dans l'ordre des choses. Comment l'aurais-je su puisqu'en
dehors de nos deux corps maintenant séparés, rien ne nous
liait et ne nous rappelait l'un à l'autre. A partir de ce moment,
d'ailleurs, le souvenir de Marie m'aurait été indifférent.
Morte, elle ne m'intéressait plus. Je trouvais cela normal comme
je comprenais très bien que les gens m'oublient après ma
mort. Ils n'avaient plus rien à faire avec moi. Je ne pouvais même
pas dire que cela était dur à penser.
C'est à ce moment précis que l'aumônier est entré.
Quand je l'ai vu, j'ai eu un petit tremblement. Il s'en est aperçu
et m'a dit de ne pas avoir peur. Je lui ai dit qu'il venait d'habitude
à un autre moment. Il m'a répondu que c'était une
visite tout amicale qui n'avait rien à voir avec mon pourvoi dont
il ne savait rien. Il s'est assis sur ma couchette et m'a invité
à me mettre près de lui. J'ai refusé. Je lui trouvais
tout de même un air très doux.
Il est resté un moment assis, les avant-bras sur les genoux,
la tête baissée, à regarder ses mains. Elles étaient
fines et musclées, elles me faisaient penser à deux bêtes
agiles. Il les a frottées lentement l'une contre l'autre. Puis il
est resté ainsi, la tête toujours baissée, pendant
si longtemps que j'ai eu l'impression, un instant, que je l'avais oublié.
Mais il a relevé brusquement la tête et m'a regardé
en face: «Pourquoi, m'a-t-il dit, refusez-vous mes visites?»
J'ai répondu que je ne croyais pas en Dieu. Il a voulu savoir si
j'en étais bien sûr et j'ai dit que je n'avais pas à
me le demander: cela me paraissait une question sans importance. Il s'est
alors renversé en arrière et s'est adossé au mur,
les mains à plat sur les cuisses. Presque sans avoir l'air de me
parler, il a observé qu'on se croyait sûr, quelquefois, et,
en réalité, on ne l'était pas. Je ne disais rien.
Il m'a regardé et m'a interrogé: «Qu'en pensez-vous?»
J'ai répondu que c'était possible. En tout cas, je n'étais
peut-être pas sûr de ce qui m'intéressait réellement,
mais j'étais tout à fait sûr de ce qui ne m'intéressait
pas. Et justement, ce dont il me parlait ne m'intéressait pas.
Il a détourné les yeux et, toujours sans changer de position,
m'a demandé si je ne parlais pas ainsi par excès de désespoir.
Je lui ai expliqué que je n'étais pas désespéré.
J'avais seulement peur, c'était bien naturel. «Dieu vous aiderait
alors, a-t-il remarqué. Tous ceux que j'ai connus dans votre cas
se retournaient vers lui.» J'ai reconnu que c'était leur droit.
Cela prouvait aussi qu'ils en avaient le temps. Quant à moi, je
ne voulais pas qu'on m'aidât et justement le temps me manquait pour
m'intéresser à ce qui ne m'intéressait pas.
A ce moment, ses mains ont eu un geste d'agacement, mais il s'est redressé
et a arrangé les plis de sa robe. Quand il a eu fini, il s'est adressé
à moi en m'appelant «mon ami»: s'il me parlait ainsi
ce n'était pas parce que j'étais condamné à
mort; à son avis, nous étions tous condamnés à
mort. Mais je l'ai interrompu en lui disant que ce n'était pas la
même chose et que, d'ailleurs, ce ne pouvait être, en aucun
cas, une consolation. «Certes, a-t-il approuvé. Mais vous
mourrez plus tard si vous ne mourez pas aujourd'hui. La même question
se posera alors. Comment aborderez-vous cette terrible épreuve?»
J'ai répondu que je l'aborderais exactement comme je l'abordais
en ce moment.
Il s'est levé à ce mot et m'a regardé droit dans
les yeux. C'est un jeu que je connaissais bien. Je m'en amusais souvent
avec Emmanuel ou Céleste et, en général, ils détournaient
leurs yeux. L'aumônier aussi connaissait bien ce jeu, je l'ai tout
de suite compris: son regard ne tremblait pas. Et sa voix non plus n'a
pas tremblé quand il m'a dit: «N'avez-vous donc aucun espoir
et vivez-vous avec la pensée que vous allez mourir tout entier?
— Oui», ai-je répondu.
Alors, il a baissé la tête et s'est rassis. Il m'a dit
qu'il me plaignait. Il jugeait cela impossible à supporter pour
un homme. Moi, j'ai seulement senti qu'il commençait à m'ennuyer.
Je me suis détourné à mon tour et je suis allé
sous la lucarne. Je m'appuyais de l'épaule contre le mur. Sans bien
le suivre, j'ai entendu qu'il recommençait à m'interroger.
Il parlait d'une voix inquiète et pressante. J'ai compris qu'il
était ému et je l'ai mieux écouté.
Il me disait sa certitude que mon pourvoi serait accepté, mais
je portais le poids d'un péché dont il fallait me débarrasser.
Selon lui, la justice des hommes n'était rien et la justice de Dieu
tout. J'ai remarqué que c'était la première qui m'avait
condamné. Il m'a répondu qu'elle n'avait pas, pour autant,
lavé mon péché. Je lui ai dit que je ne savais pas
ce qu'était un péché. On m'avait seulement appris
que j'étais un coupable. J'étais coupable, je payais, on
ne pouvait rien me demander de plus. A ce moment, il s'est levé
à nouveau et j'ai pensé que dans cette cellule si étroite,
s'il voulait remuer, il n'avait pas le choix. Il fallait s'asseoir ou se
lever.
J'avais les yeux fixés au sol. Il a fait un pas vers moi et
s'est arrêté, comme s'il n'osait avancer. Il regardait le
ciel à travers les barreaux. «Vous vous trompez, mon fils,
m'a-t-il dit, on pourrait vous demander plus. On vous le demandera peut-être.
— Et quoi donc? — On pourrait vous demander de voir. — Voir quoi?»
Le prêtre a regardé tout autour de lui et il a répondu
d'une voix que j'ai trouvée soudain très lasse: «Toutes
ces pierres suent la douleur, je le sais. Je ne les ai jamais regardées
sans angoisse. Mais, du fond du cœur, je sais que les plus misérables
d'entre vous ont vu sortir de leur obscurite un visage divin. C'est ce
visage qu'on vous demande de voir.»
Je me suis un peu animé. J'ai dit qu'il y avait des mois que
je regardais ces murailles. Il n'y avait rien ni personne que je connusse
mieux au monde. Peut-être, il y a bien longtemps, y avais-je cherché
un visage. Mais ce visage avait la couleur du soleil et la flamme du désir:
c'était celui de Marie. Je l'avais cherché en vain. Maintenant,
c'était fini. Et dans tous les cas, je n'avais rien vu surgir de
cette sueur de pierre.
L'aumônier m'a regardé avec une sorte de tristesse. J'étais
maintenant complètement adossé à la muraille et le
jour me coulait sur le front. Il a dit quelques mots que je n'ai pas entendus
et m'a demandé très vite si je lui permettais de m'embrasser:
«Non», ai-je répondu. Il s'est retourné et a
marché vers le mur sur lequel il a passé sa main lentement:
«Aimez-vous donc cette terre à ce point?» a-t-il murmuré.
Je n'ai rien répondu.
Il est resté assez longtemps détourné. Sa présence
me pesait et m'agaçait. J'allais lui dire de partir, de me laisser,
quand il s'est écrié tout d'un coup avec une sorte d'éclat,
en se retournant vers moi: «Non, je ne peux pas vous croire. Je suis
sûr qu'il vous est arrivé de souhaiter une autre vie.»
Je lui ai répondu que naturellement, mais cela n'avait pas plus
d'importance que de souhaiter d'être riche, de nager très
vite ou d'avoir une bouche mieux faite. C'était du même ordre.
Mais lui m'a arrêté et il voulait savoir comment je voyais
cette autre vie. Alors, je lui ai crié: «Une vie où
je pourrais me souvenir de celle-ci», et aussitôt je lui ai
dit que j'en avais assez. Il voulait encore me parler de Dieu, mais je
me suis avancé vers lui et j'ai tenté de lui expliquer une
dernière fois qu'il me restait peu de temps. Je ne voulais pas le
perdre avec Dieu. Il a essayé de changer de sujet en me demandant
pourquoi je l'appelais «monsieur» et non pas «mon père».
Cela m'a énervé et je lui ai répondu qu'il n'était
pas mon père: il était avec les autres.
«Non, mon fils, a-t-il dit en mettant la main sur mon épaule.
Je suis avec vous. Mais vous ne pouvez pas le savoir parce que vous avez
un cœur aveugle. Je prierai pour vous.»
Alors, je ne sais pas pourquoi, il y a quelque chose qui a crevé
en moi. Je me suis mis à crier à plein gosier et je l'ai
insulté et je lui ai dit de ne pas prier. Je l'avais pris par le
collet de sa soutane. Je déversais sur lui tout le fond de mon cœur
avec des bondissements mêlés de joie et de colère.
Il avait l'air si certain, n'est-ce pas? Pourtant, aucune de ses certitudes
ne valait un cheveu de femme. Il n'était même pas sûr
d'être en vie puisqu'il vivait comme un mort. Moi, j'avais l'air
d'avoir les mains vides. Mais j'étais sûr de moi, sûr
de tout, plus sûr que lui, sûr de ma vie et de cette mort qui
allait venir. Oui, je n'avais que cela. Mais du moins, je tenais cette
vérité autant qu'elle me tenait. J'avais eu raison, j'avais
encore raison, j'avais toujours raison. J'avais vécu de telle façon
et j'aurais pu vivre de telle autre. J'avais fait ceci et je n'avais pas
fait cela. Je n'avais pas fait telle chose alors que j'avais fait cette
autre. Et après? C'était comme si j'avais attendu pendant
tout le temps cette minute et cette petite aube où je serais justifié.
Rien, rien n'avait d'importance et je savais bien pourquoi. Lui aussi savait
pourquoi. Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j'avais
menée, un souffle obscur remontait vers moi à travers des
années qui n'étaient pas encore venues et ce souffle égalisait
sur son passage tout ce qu'on me proposait alors dans les années
pas plus réelles que je vivais. Que m'importaient la mort des autres,
l'amour d'une mère, que m'importaient son Dieu, les vies qu'on choisit,
les destins qu'on élit, puisqu'un seul destin devait m'élire
moi-même et avec moi des milliards de privilégiés qui,
comme lui, se disaient mes frères. Comprenait-il donc? Tout le monde
était privilégié. Il n'y avait que des privilégiés.
Les autres aussi, on les condamnerait un jour. Lui aussi, on le condamnerait.
Qu'importait si, accusé de meurtre, il était exécuté
pour n'avoir pas pleuré à l'enterrement de sa mère?
Le chien de Salamano valait autant que sa femme. La petite femme automatique
était aussi coupable que la Parisienne que Masson avait épousée
ou que Marie qui avait envie que je l'épouse. Qu'importait que Raymond
fût mon copain autant que Céleste qui valait mieux que lui?
Qu'importait que Marie donnât aujourd'hui sa bouche à un nouveau
Meursault? Comprenait-il donc, ce condamné, et que du fond de mon
avenir ... J'étouffais en criant tout ceci. Mais, déjà,
on m'arrachait l'aumônier des mains et les gardiens me menaçaient.
Lui, cependant, les a calmés et m'a regardé un moment en
silence. Il avait les yeux pleins de larmes. Il s'est détourné
et il a disparu.
Lui parti, j'ai retrouvé le calme. J'étais épuisé
et je me suis jeté sur ma couchette. Je crois que j'ai dormi parce
que je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage.
Des bruits de campagne montaient jusqu'à moi. Des odeurs de nuit,
de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix
de cet été endormi entrait en moi comme une marée.
A ce moment, et à la limite de la nuit, des sirènes ont hurlé.
Elles annonçaient des départs pour un monde qui maintenant
m'était à jamais indifférent. Pour la première
fois depuis bien longtemps, j'ai pensé à maman. Il m'a semblé
que je comprenais pourquoi à la fin d'une vie elle avait pris un
«fiancé», pourquoi elle avait joué à recommencer.
Là-bas, là-bas aussi, autour de cet asile où des vies
s'éteignaient, le soir était comme une trêve mélancolique.
Si près de la mort, maman devait s'y sentir libérée
et prête à tout revivre. Personne, personne n'avait le droit
de pleurer sur elle. Et moi aussi, je me suis senti prêt à
tout revivre. Comme si cette grande colère m'avait purgé
du mal, vidé d'espoir, devant cette nuit chargée de signes
et d'étoiles, je m'ouvrais pour la première fois à
la tendre indifférence du monde. De l'éprouver si pareil
à moi, si fraternel enfin, j'ai senti que j'avais été
heureux, et que je l'étais encore. Pour que tout soit consommé,
pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il
y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils
m'accueillent avec des cris de haine.
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