Le
Rouge et le Noir
STHENDHAL
(1783 - 1842)
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LIVRE SECOND
Elle n'est pas jolie, elle n'a point
de rouge. SAINTEBEUVE.
CHAPITRE PREMIER
LES PLAISIRS DE LA CAMPAGNE
O rus quando ego te aspiciam!
VIRGILE.
- Monsieur vient sans doute attendre
la malle-poste de Paris? lui dit le maître d'une auberge où
il s'arrêta pour déjeuner.
- Celle d'aujourd'hui ou celle de
demain, peu m'importe, dit Julien.
La malle-poste arriva comme il faisait
l'indifférent. Il y avait deux places libres.
- Quoi! c'est toi, mon pauvre Falcoz,
dit le voyageur qui arrivait du côté de Genève à
celui qui montait en voiture en même temps que Julien.
- Je te croyais établi aux
environs de Lyon, dit Falcoz, dans une délicieuse vallée
près du Rhône?
- Joliment établi. Je fuis.
- Comment! tu fuis? toi Saint-Giraud,
avec cette mine sage, tu as commis quelque crime? dit Falcoz en riant.
- Ma foi, autant vaudrait. Je fuis
l'abominable vie que l'on mène en province. J'aime la fraîcheur
des bois et la tranquillité champêtre, comme tu sais; tu m'as
souvent accusé d'être romanesque. Je ne voulais de la vie
entendre parler politique, et la politique me chasse.
- Mais de quel parti es-tu?
- D'aucun, et c'est ce qui me perd.
Voici toute ma politique: J'aime la musique, la peinture; un bon livre
est un événement pour moi; je vais avoir quarante-quatre
ans. Que me reste-t-il à vivre? Quinze, vingt, trente ans tout au
plus? Eh bien! je tiens que dans trente ans, les ministres seront un peu
plus adroits, mais tout aussi honnêtes gens que ceux d'aujourd'hui.
L'histoire d'Angleterre me sert de miroir pour notre avenir. Toujours il
se trouvera un roi qui voudra augmenter sa prérogative; toujours
l'ambition de devenir député, la gloire et les centaines
de mille francs gagnés par Mirabeau empêcheront de dormir
les gens riches de la province: ils appelleront cela être libéral
et aimer le peuple. Toujours l'envie de devenir pair ou gentilhomme de
la Chambre galopera les ultras. Sur le vaisseau de l'Etat, tout le monde
voudra s'occuper de la manoeuvre, car elle est bien payée. N'y aura-t-il
donc jamais une pauvre petite place pour le simple passager?
- Au fait, au fait, qui doit être
fort plaisant avec ton caractère tranquille. Sont-ce les dernières
élections qui te chassent de ta province?
- Mon mal vient de plus loin. J'avais,
il y a quatre ans, quarante ans et cinq cent mille francs; j'ai quatre
ans de plus aujourd'hui, et probablement cinquante mille francs de moins,
que je vais perdre sur la vente de mon château de Monfleury, près
du Rhône, position superbe.
A Paris, j'étais las de cette
comédie perpétuelle, à laquelle oblige ce que vous
appelez la civilisation du XIXe siècle. J'avais soif de bonhomie
et de simplicité. J'achète une terre dans les montagnes près
du Rhône, rien d'aussi beau sous le ciel. Le vicaire du village et
les hobereaux du voisinage me font la cour pendant six mois; je leur donne
à dîner; j'ai quitté Paris, leur dis-je, pour de ma
vie ne parler ni n'entendre parler politique. Comme vous le voyez, je ne
suis abonné à aucun journal. Moins le facteur de la poste
m'apporte de lettres, plus je suis content. Ce n'était pas le compte
du vicaire; bientôt je suis en butte à mille demandes indiscrètes,
tracasseries, etc. Je voulais donner deux ou trois cents francs par an
aux pauvres, on me les demande pour des associations pieuses: celle de
Saint-Joseph, celle de la Vierge, etc. je refuse: alors on me fait cent
insultes. J'ai la bêtise d'en être piqué. Je ne puis
plus sortir le matin pour aller jouir de la beauté de nos montagnes,
sans trouver quelque ennui qui me tire de mes rêveries, et me rappelle
désagréablement les hommes et leur méchanceté.
Aux processions des Rogations, par exemple, dont le chant me plaît
(c'est probablement une mélodie grecque), on ne bénit plus
mes champs, parce que, dit le vicaire, ils appartiennent à un impie.
La vache d'une vieille paysanne dévote meurt, elle dit que c'est
à cause du voisinage d'un étang qui appartient à moi
impie, philosophe venant de Paris, et huit jours après je trouve
tous mes poissons le ventre en l'air empoisonnés avec de la chaux.
La tracasserie m'environne sous toutes les formes. Le juge de paix, honnête
homme, mais qui craint pour sa place, me donne toujours tort. La paix des
champs est pour moi un enfer. Une fois que l'on m'a vu abandonné
par le vicaire, chef de la congrégation du village, et non soutenu
par le capitaine en retraite, chef des libéraux, tous me sont tombés
dessus, jusqu'au maçon que je faisais vivre depuis un an, jusqu'au
charron qui voulait me friponner impunément en raccommodant mes
charrues. Afin d'avoir un appui et de gagner pourtant quelques-uns de mes
procès, je me fais libéral; mais, comme tu dis, ces diables
d'élections arrivent, on me demande ma voix...
- Pour un inconnu?
- Pas du tout, pour un homme que
je ne connais que trop. Je refuse, imprudence affreuse! dès ce moment,
me voilà aussi les libéraux sur les bras, ma position devient
intolérable. Je crois que s'il fût venu dans la tête
au vicaire de m'accuser d'avoir assassiné ma servante, il y aurait
eu vingt témoins des deux partis, qui auraient juré avoir
vu commettre le crime.
- Tu veux vivre à la campagne
sans servir les passions de tes voisins, sans même écouter
leurs bavardages. Quelle faute!...
- Enfin elle est réparée.
Monfleury est en vente, je perds cinquante mille francs, s'il le faut,
mais je suis tout joyeux, je quitte cet enfer d'hypocrisie et de tracasseries.
Je vais chercher la solitude et la paix champêtre au seul lieu où
elles existent en France, dans un quatrième étage donnant
sur les Champs-Elysées. Et encore j'en suis à délibérer,
si je ne commencerai pas ma carrière politique, dans le quartier
du Roule, par rendre le pain bénit à la paroisse.
- Tout cela ne te fût pas
arrivé sous Bonaparte, dit Falcoz avec des yeux brillants de courroux
et de regret.
- A la bonne heure, mais pourquoi
n'a-t-il pas su se tenir en place, ton Bonaparte? tout ce dont je souffre
aujourd'hui, c'est lui qui l'a fait.
Ici l'attention de Julien redoubla.
Il avait compris du premier mot que le bonapartiste Falcoz était
l'ancien ami d'enfance de M. de Rênal, par lui répudié
en 1816, et le philosophe Saint-Giraud devait être frère de
ce chef de bureau à la préfecture de..., qui savait se faire
adjuger à bon compte les maisons des communes.
- Et tout cela c'est ton Bonaparte
qui l'a fait, continuait Saint-Giraud. Un honnête homme, inoffensif
s'il en fut, avec quarante ans et cinq cent mille francs, ne peut pas s'établir
en province et y trouver la paix; ses prêtres et ses nobles l'en
chassent.
- Ah! ne dis pas de mal de lui,
s'écria Falcoz, jamais la France n'a été si haut dans
l'estime des peuples que pendant les treize ans qu'il a régné.
Alors, il y avait de la grandeur dans tout ce qu'on faisait.
- Ton Empereur, que le diable emporte,
reprit l'homme de quarante-quatre ans, n'a été grand que
sur ses champs de bataille, et lorsqu'il a rétabli les finances
vers 1802. Que veut dire toute sa conduite depuis? Avec ses chambellans,
sa pompe et ses réceptions aux Tuileries, il a donné une
nouvelle édition de toutes les niaiseries monarchiques. Elle était
corrigée, elle eût pu passer encore un siècle ou deux.
Les nobles et les prêtres ont voulu revenir à l'ancienne,
mais ils n'ont pas la main de fer qu'il faut pour la débiter au
public.
- Voilà bien le langage d'un
ancien imprimeur!
- Qui me chasse de ma terre? continua
l'imprimeur en colère. Les prêtres, que Napoléon a
rappelés par son concordat, au lieu de les traiter comme l'Etat
traite les médecins, les avocats, les astronomes, de ne voir en
eux que des citoyens, sans s'inquiéter de l'industrie par laquelle
ils cherchent à gagner leur vie. Y aurait-il aujourd'hui des gentilshommes
insolents, si ton Bonaparte n'eût fait des barons et des comtes?
Non, la mode en était passée. Après les prêtres,
ce sont les petits nobles campagnards qui m'ont donné le plus d'humeur,
et m'ont forcé à me faire libéral.
La conversation fut infinie, ce
texte va occuper la France encore un demi-siècle. Comme Saint-Giraud
répétait toujours qu'il était impossible de vivre
en province, Julien proposa timidement l'exemple de M. de Rênal.
- Parbleu, jeune homme, vous êtes
bon! s'écria Falcoz; il s'est fait marteau pour n'être pas
enclume, et un terrible marteau encore. Mais je le vois débordé
par le Valenod. Connaissez-vous ce coquin-là? voilà le véritable.
Que dira votre M. de Rênal lorsqu'il se verra destitué un
de ces quatre matins, et le Valenod mis à sa place?
- Il restera tête à
tête avec ses crimes, dit Saint-Giraud.
Vous connaissez donc Verrières,
jeune homme? Eh bien! Bonaparte, que le ciel confonde, lui et ses friperies
monarchiques, a rendu possible le règne des Rênal et des Chélan,
qui a amené le règne des Valenod et des Maslon.
Cette conversation d'une sombre
politique étonnait Julien, et le distrayait de ses rêveries
voluptueuses.
Il fut peu sensible au premier aspect
de Paris, aperçu dans le lointain. Les châteaux en Espagne
sur son sort à venir avaient à lutter avec le souvenir encore
présent des vingtquatre heures qu'il venait de passer à Verrières.
Il se jurait de ne jamais abandonner les enfants de son amie, et de tout
quitter pour les protéger, si les impertinences des prêtres
nous donnent la république et les persécutions contre les
nobles. Que serait-il arrivé la nuit de son arrivée à
Verrières, si, au moment où il appuyait son échelle
contre la croisée de la chambre à coucher de Mme de Rênal,
il avait trouvé cette chambre occupée par un étranger,
ou par M. de Rênal?
Mais aussi quelles délices
les deux premières heures, quand son amie voulait sincèrement
le renvoyer et qu'il plaidait sa cause, assis auprès d'elle dans
l'obscurité! Une âme comme celle de Julien est suivie par
de tels souvenirs durant toute une vie. Le reste de l'entrevue se confondait
déjà avec les premières époques de leurs amours,
quatorze mois auparavant.
Julien fut réveillé
de sa rêverie profonde, parce que la voiture s'arrêta. On venait
d'entrer dans la cour des postes, rue J.-J.-Rousseau.
- Je veux aller à la Malmaison,
dit-il à un cabriolet qui s'approcha.
- A cette heure, monsieur, et pour
quoi faire?
- Que vous importe! marchez.
Toute vraie passion ne songe qu'à
elle. C'est pourquoi, ce me semble, les passions sont si ridicules à
Paris, où le voisin prétend toujours qu'on pense beaucoup
à lui. Je me garderai de raconter les transports de Julien à
la Malmaison. Il pleura. Quoi! malgré les vilains murs blancs construits
cette année, et qui coupent ce parc en morceaux? Oui, monsieur:
pour Julien comme pour la postérité, il n'y avait rien entre
Arcole, Sainte-Hélène et la Malmaison.
Le soir, Julien hésita beaucoup
avant d'entrer au spectacle, il avait des idées étranges
sur ce lieu de perdition. Une profonde méfiance l'empêcha
d'admirer le Paris vivant, il n'était touché que des monuments
laissés par son héros. Me voici donc dans le centre de l'intrigue
et de l'hypocrisie! Ici règnent les protecteurs de l'abbé
de Frilair.
Le soir du troisième jour,
la curiosité l'emporta sur le projet de tout voir avant de se présenter
à l'abbé Pirard. Cet abbé lui expliqua, d'un ton froid,
le genre de vie qui l'attendait chez M. de La Mole.
- Si au bout de quelques mois vous
n'êtes pas utile, vous rentrerez au séminaire, mais par la
bonne porte. Vous allez loger chez le marquis, l'un des plus grands seigneurs
de France. Vous porterez l'habit noir, mais comme un homme qui est en deuil,
et non pas comme un ecclésiastique. J'exige que, trois fois la semaine,
vous suiviez vos études en théologie dans un séminaire,
où je vous ferai présenter. Chaque jour, à midi, vous
vous établirez dans la bibliothèque du marquis, qui compte
vous employer à faire des lettres pour des procès et d'autres
affaires. Le marquis écrit, en deux mots, en marge de chaque lettre
qu'il reçoit, le genre de réponse qu'il faut y faire. J'ai
prétendu qu'au bout de trois mois, vous seriez en état de
faire ces réponses, de façon que, sur douze que vous présenterez
à la signature du marquis, il puisse en signer huit ou neuf. Le
soir, à huit heures, vous mettrez son bureau en ordre, et à
dix vous serez libre. Il se peut, continua l'abbé Pirard, que quelque
vieille dame ou quelque homme au ton doux vous fasse entrevoir des avantages
immenses, ou tout grossièrement vous offre de l'or pour lui montrer
les lettres reçues par le marquis...
- Ah monsieur! s'écria Julien
rougissant.
- Il est singulier, dit l'abbé
avec un sourire amer, que pauvre comme vous l'êtes, et après
une année de séminaire, il vous reste encore de ces indignations
vertueuses. Il faut que vous ayez été bien aveugle! Serait-ce
la force du sang? se dit l'abbé à demi-voix et comme se parlant
à soi-même. Ce qu'il y a de singulier, ajouta-t-il en regardant
Julien, c'est que le marquis vous connaît... Je ne sais comment.
Il vous donne, pour commencer, cent louis d'appointements. C'est un homme
qui n'agit que par caprice, c'est là son défaut; il luttera
d'enfantillages avec vous. S'il est content, vos appointements pourront
s'élever par la suite jusqu'à huit mille francs. Mais vous
sentez bien, reprit l'abbé d'un ton aigre, qu'il ne vous donne pas
tout cet argent pour vos beaux yeux. Il s'agit d'être utile. A votre
place, moi, je parlerais très peu, et surtout je ne parlerais jamais
de ce que j'ignore.
Ah! dit l'abbé, j'ai pris
des informations pour vous; j'oubliais la famille de M. de La Mole. Il
a deux enfants, une fille et un fils de dix-neuf ans, élégant
par excellence, espèce de fou, qui ne sait jamais à midi
ce qu'il fera à deux heures. Il a de l'esprit, de la bravoure; il
a fait la guerre d'Espagne. Le marquis espère, je ne sais pourquoi,
que vous deviendrez l'ami du jeune comte Norbert. J'ai dit que vous étiez
un grand latiniste, peut-être compte-t-il que vous apprendrez à
son fils quelques phrases toutes faites, sur Cicéron et Virgile.
A votre place, je ne me laisserais jamais plaisanter par ce beau jeune
homme; et, avant de céder à ses avances parfaitement polies,
mais un peu gâtées par l'ironie, je me les ferais répéter
plus d'une fois.
Je ne vous cacherai pas que le jeune
comte de La Mole doit vous mépriser d'abord, parce que vous n'êtes
qu'un petit bourgeois. Son aïeul à lui était de la Cour,
et eut l'honneur d'avoir la tête tranchée en place de Grève
le 26 avril 1574, pour une intrigue politique. Vous, vous êtes le
fils d'un charpentier de Verrières, et de plus, aux gages de son
père. Pesez bien ces différences, et étudiez l'histoire
de cette famille dans Moreri; tous les flatteurs qui dînent chez
eux y font de temps en temps ce qu'ils appellent des allusions délicates.
Prenez garde à la façon dont vous répondrez aux plaisanteries
de M. le comte Norbert de La Mole, chef d'escadron de hussards et futur
pair de France, et ne venez pas me faire des doléances par la suite.
- Il me semble, dit Julien en rougissant
beaucoup, que je ne devrais pas même répondre à un
homme qui me méprise.
- Vous n'avez pas d'idée
de ce mépris-là; il ne se montrera que par des compliments
exagérés. Si vous étiez un sot, vous pourriez vous
y laisser prendre; si vous vouliez faire fortune, vous devriez vous y laisser
prendre.
- Le jour où tout cela ne
me conviendra plus, dit Julien, passerai-je pour un ingrat, si je retourne
à ma petite cellule n° 103?
- Sans doute, répondit l'abbé,
tous les complaisants de la maison vous calomnieront, mais je paraîtrai,
moi. Adsum qui feci . Je dirai que c'est de moi que vient cette résolution.
Julien était navré
du ton amer et presque méchant qu'il remarquait chez M. Pirard;
ce ton gâtait tout à fait sa dernière réponse.
Le fait est que l'abbé se faisait un scrupule de conscience d'aimer
Julien, et c'est avec une sorte de terreur religieuse qu'il se mêlait
aussi directement du sort d'un autre.
- Vous verrez encore, ajouta-t-il
avec la même mauvaise grâce, et comme accomplissant un devoir
pénible, vous verrez Mme la marquise de La Mole. C'est une grande
femme blonde, dévote, hautaine, parfaitement polie, et encore plus
insignifiante. Elle est fille du vieux duc de Chaulnes, si connu par ses
préjugés nobiliaires. Cette grande dame est une sorte d'abrégé,
en haut relief, de ce qui fait au fond le caractère des femmes de
son rang. Elle ne cache pas, elle, qu'avoir eu des ancêtres qui soient
allés aux croisades est le seul avantage qu'elle estime. L'argent
ne vient que longtemps après: cela vous étonne? Nous ne sommes
plus en province, mon ami.
Vous verrez dans son salon plusieurs
grands seigneurs parler de nos princes avec un ton de légèreté
singulier. Pour Mme de La Mole, elle baisse la voix par respect toutes
les fois qu'elle nomme un prince et surtout une princesse. Je ne vous conseillerais
pas de dire devant elle que Philippe II ou Henri VIII furent des monstres.
Ils ont été ROIS, ce qui leur donne des droits imprescriptibles
aux respects de tous et surtout aux respects d'êtres sans naissance,
tels que vous et moi. Cependant, ajouta M. Pirard, nous sommes prêtres,
car elle vous prendra pour tel; à ce titre elle nous considère
comme des valets de chambre nécessaires à son salut.
- Monsieur, dit Julien, il me semble
que je ne serai pas longtemps à Paris.
- A la bonne heure; mais remarquez
qu'il n'y a de fortune, pour un homme de notre robe, que par les grands
seigneurs. Avec ce je ne sais quoi d'indéfinissable, du moins pour
moi, qu'il y a dans votre caractère, si vous ne faites pas fortune
vous serez persécuté; il n'y a pas de moyen terme pour vous.
Ne vous abusez pas. Les hommes voient qu'ils ne vous font pas plaisir en
vous adressant la parole; dans un pays social comme celui-ci, vous êtes
voué au malheur, si vous n'arrivez pas aux respects.
Que seriez-vous devenu à
Besançon, sans ce caprice du marquis de La Mole? Un jour, vous comprendrez
toute la singularité de ce qu'il fait pour vous, et, si vous n'êtes
pas un monstre, vous aurez pour lui et sa famille une éternelle
reconnaissance. Que de pauvres abbés, plus savants que vous, ont
vécu des années à Paris, avec les quinze sous de leur
messe et les dix sous de leurs arguments en Sorbonne!... Rappelez-vous
ce que je vous contais, l'hiver dernier, des premières années
de ce mauvais sujet de cardinal Dubois. Votre orgueil se croirait-il, par
hasard, plus de talent que lui? Moi, par exemple, homme tranquille et médiocre,
je comptais mourir dans mon séminaire; j'ai eu l'enfantillage de
m'y attacher. Eh bien! j'allais être destitué quand j'ai donné
ma démission. Savez-vous quelle était ma fortune? J'avais
cinq cent vingt francs de capital, ni plus ni moins; pas un ami, à
peine deux ou trois connaissances. M. de La Mole, que je n'avais jamais
vu, m'a tiré de ce mauvais pas; il n'a eu qu'un mot à dire,
et l'on m'a donné une cure dont tous les paroissiens sont des gens
aisés, au-dessus des vices grossiers, et le revenu me fait honte,
tant il est peu proportionné à mon travail. Je ne vous ai
parlé aussi longtemps que pour mettre un peu de plomb dans cette
tête.
Encore un mot: j'ai le malheur d'être
irascible; il est possible que vous et moi nous cessions de nous parler.
Si les hauteurs de la marquise, ou les mauvaises plaisanteries de son fils,
vous rendent cette maison décidément insupportable, je vous
conseille de finir vos études dans quelque séminaire à
trente lieues de Paris, et plutôt au nord qu'au midi. Il y a au nord
plus de civilisation et moins d'injustices; et, ajouta-t-il en baissant
la voix, il faut que je l'avoue, le voisinage des journaux de Paris fait
peur aux petits tyrans. Si nous continuons à trouver du plaisir
à nous voir, et que la maison du marquis ne vous convienne pas,
je vous offre la place de mon vicaire, et je partagerai par moitié
avec vous ce que rend cette cure. Je vous dois cela et plus encore, ajouta-t-il
en interrompant les remerciements de Julien, pour l'offre singulière
que vous m'avez faite à Besançon. Si au lieu de cinq cent
vingt francs, je n'avais rien eu, vous m'eussiez sauvé.
L'abbé avait perdu son ton
de voix cruel. A sa grande honte, Julien se sentit les larmes aux yeux;
il mourait d'envie de se jeter dans les bras de son ami: il ne put s'empêcher
de lui dire, de l'air le plus mâle qu'il put affecter:
- J'ai été haï
de mon père depuis le berceau; c'était un de mes grands malheurs;
mais je ne me plaindrai plus du hasard, j'ai retrouvé un père
en vous, monsieur.
- C'est bon, c'est bon, dit l'abbé
embarrassé; puis rencontrant fort à propos un mot de directeur
de séminaire: il ne faut jamais dire le hasard, mon enfant, dites
toujours la Providence.
Le fiacre s'arrêta; le cocher
souleva le marteau de bronze d'une porte immense: c'était l'HOTEL
DE LA MOLE; et, pour que les passants ne pussent en douter, ces mots se
lisaient sur un marbre noir au-dessus de la porte. Cette affectation déplut
à Julien. Ils ont tant de peur des jacobins! Ils voient un Robespierre
et sa charrette derrière chaque haie; ils en sont souvent à
mourir de rire, et ils affichent ainsi leur maison pour que la canaille
la reconnaisse en cas d'émeute, et la pille. Il communiqua sa pensée
à l'abbé Pirard.
- Ah! pauvre enfant, vous serez
bientôt mon vicaire. Quelle épouvantable idée vous
est venue là!
- Je ne trouve rien de si simple,
dit Julien. La gravité du portier et surtout la propreté
de la cour
l'avaient frappé d'admiration.
Il faisait un beau soleil.
- Quelle architecture magnifique!
dit-il à son ami.
Il s'agissait d'un de ces hôtels
à façade si plate du faubourg Saint-Germain, bâtis
vers le temps de la mort de Voltaire. Jamais la mode et le beau n'ont été
si loin l'un de l'autre.
CHAPITRE II
ENTREE DANS LE MONDE
Souvenir ridicule et touchant: le
premier salon où à dixhuit ans l'on a paru seul et sans appui!
le regard d'une femme suffisait pour m'intimider. Plus je voulais plaire,
plus je devenais gauche. Je me faisais de tout les idées les plus
fausses; ou je me livrais sans motifs, ou je voyais dans un homme un ennemi
parce qu'il m'avait regardé d'un air grave. Mais alors, au milieu
des affreux malheurs de ma timidité, qu'un beau jour était
beau!
KANT.
Julien s'arrêtait ébahi
au milieu de la cour.
- Ayez donc l'air raisonnable, dit
l'abbé Pirard; il vous vient des idées horribles, et puis
vous n'êtes qu'un enfant! Où est le nil mirari d'Horace? (Jamais
d'enthousiasme.) Songez que ce peuple de laquais, vous voyant établi
ici, va chercher à se moquer de vous; ils verront en vous un égal,
mis injustement au-dessus d'eux. Sous les dehors de la bonhomie, des bons
conseils, du désir de vous guider, ils vont essayer de vous faire
tomber dans quelque grosse balourdise.
- Je les en défie, dit Julien
en se mordant la lèvre, et il reprit toute sa méfiance.
Les salons que ces messieurs traversèrent
au premier étage, avant d'arriver au cabinet du marquis, vous eussent
semblé, ô mon lecteur, aussi tristes que magnifiques. On vous
les donnerait tels qu'ils sont, que vous refuseriez de les habiter; c'est
la patrie du bâillement et du raisonnement triste. Ils redoublèrent
l'enchantement de Julien. Comment peut-on être malheureux, pensait-il,
quand on habite un séjour aussi splendide!
Enfin, ces messieurs arrivèrent
à la plus laide des pièces de ce superbe appartement: à
peine s'il y faisait jour; là, se trouva un petit homme maigre,
à l'oeil vif et en perruque blonde. L'abbé se retourna vers
Julien et le présenta. C'était le marquis. Julien eut beaucoup
de peine à le reconnaître, tant il lui trouva l'air poli.
Ce n'était plus le grand seigneur, à mine si altière,
de l'abbaye de Bray-le- Haut. Il sembla à Julien que sa perruque
avait beaucoup trop de cheveux. A l'aide de cette sensation, il ne fut
point du tout intimidé. Le descendant de l'ami de Henri III lui
parut d'abord avoir une tournure assez mesquine. Il était fort maigre
et s'agitait beaucoup. Mais il remarqua bientôt que le marquis avait
une politesse encore plus agréable à l'interlocuteur que
celle de l'évêque de Besançon luimême.
L'audience ne dura pas trois minutes.
En sortant, l'abbé dit à Julien:
- Vous avez regardé le marquis,
comme vous eussiez fait un tableau. Je ne suis pas un grand grec dans ce
que ces gens-ci appellent la politesse, bientôt vous en saurez plus
que moi; mais enfin la hardiesse de votre regard m'a semblé peu
polie.
On était remonté en
fiacre; le cocher arrêta près du boulevard; l'abbé
introduisit Julien dans une suite de grands salons. Julien remarqua qu'il
n'y avait pas de meubles. Il regardait une magnifique pendule dorée,
représentant un sujet très indécent selon lui, lorsqu'un
monsieur fort élégant s'approcha d'un air riant. Julien fit
un demi-salut.
Le monsieur sourit et lui mit la
main sur l'épaule. Julien tressaillit et fit un saut en arrière.
Il rougit de colère. L'abbé Pirard, malgré sa gravité,
rit aux larmes. Le monsieur était un tailleur.
- Je vous rends votre liberté
pour deux jours, lui dit l'abbé en sortant; c'est alors seulement
que vous pourrez être présenté à Mme de la Mole.
Un autre vous garderait comme une jeune fille, en ces premiers moments
de votre séjour dans cette nouvelle Babylone. Perdez-vous tout de
suite, si vous avez à vous perdre, et je serai délivré
de la faiblesse que j'ai de penser à vous. Après-demain matin,
ce tailleur vous portera deux habits; vous donnerez cinq francs au garçon
qui vous les essaiera. Du reste, ne faites pas connaître le son de
votre voix à ces Parisiens-là. Si vous dites un mot, ils
trouveront le secret de se moquer de vous. C'est leur talent. Après-demain
soyez chez moi à midi... Allez, perdez-vous... J'oubliais, allez
commander des bottes, des chemises, un chapeau aux adresses que voici.
Julien regardait l'écriture de ces adresses.
- C'est la main du marquis, dit
l'abbé; c'est un homme actif qui prévoit tout, et qui aime
mieux faire que commander. Il vous prend auprès de lui pour que
vous lui épargniez ce genre de peines. Aurez-vous assez d'esprit
pour bien exécuter toutes les choses que cet homme vif vous indiquera
à demi-mot? C'est ce que montrera l'avenir: gare à vous!
Julien entra sans dire un seul mot
chez les ouvriers indiqués par les adresses; il remarqua qu'il en
était reçu avec respect, et le bottier, en écrivant
son nom sur son registre, mit M. Julien de Sorel.
Au cimetière du Père-Lachaise,
un monsieur fort obligeant, et encore plus libéral dans ses propos,
s'offrit pour indiquer à Julien le tombeau du maréchal Ney,
qu'une politique savante prive de l'honneur d'une épitaphe. Mais
en se séparant de ce libéral, qui, les larmes aux yeux, le
serrait presque dans ses bras, Julien n'avait plus de montre. Ce fut riche
de cette expérience que le surlendemain, à midi, il se présenta
à l'abbé Pirard, qui le regarda beaucoup.
- Vous allez peut-être devenir
un fat, lui dit l'abbé d'un air sévère. Julien avait
l'air d'un fort jeune homme, en grand deuil; il était à la
vérité très bien, mais le bon abbé était
trop provincial lui-même pour voir que Julien avait encore cette
démarche des épaules qui en province est à la fois
élégance et importance. En voyant Julien, le marquis jugea
ses grâces d'une manière si différente de celle du
bon abbé, qu'il lui dit:
- Auriez-vous quelque objection
à ce que M. Sorel prît des leçons de danse?
L'abbé resta pétrifié.
- Non, répondit-il enfin,
Julien n'est pas prêtre.
Le marquis montant deux à
deux les marches d'un petit escalier dérobé, alla lui-même
installer notre héros dans une jolie mansarde qui donnait sur l'immense
jardin de l'hôtel. Il lui demanda combien il avait pris de chemises
chez la lingère.
- Deux, répondit Julien,
intimidé de voir un si grand seigneur descendre à ces détails.
- Fort bien, reprit le marquis d'un
air sérieux et avec un certain ton impératif et bref, qui
donna à penser à Julien, fort bien! prenez encore vingt-deux
chemises. Voici le premier quartier de vos appointements.
En descendant de la mansarde, le
marquis appela un homme âgé:
- Arsène, lui dit-il, vous
servirez M. Sorel.
Peu de minutes après, Julien
se trouva seul dans une bibliothèque magnifique; ce moment fut délicieux.
Pour n'être pas surpris dans son émotion, il alla se cacher
dans un petit coin sombre; de là il contemplait avec ravissement
le dos brillant des livres: Je pourrai lire tout cela, se disait-il. Et
comment me déplairais-je ici? M. de Rênal se serait cru déshonoré
à jamais de la centième partie de ce que le marquis de La
Mole vient de faire pour moi. Mais, voyons les copies à faire. Cet
ouvrage terminé, Julien osa s'approcher des livres; il faillit devenir
fou de joie en trouvant une édition de Voltaire. Il courut ouvrir
la porte de la bibliothèque pour n'être pas surpris. Il se
donna ensuite le plaisir d'ouvrir chacun des quatre-vingts volumes. Ils
étaient reliés magnifiquement, c'était le chefd'oeuvre
du meilleur ouvrier de Londres. Il n'en fallait pas tant pour porter au
comble l'admiration de Julien.
Une heure après, le marquis
entra, regarda les copies, et remarqua avec étonnement que Julien
écrivait cela avec deux ll, cella . Tout ce que l'abbé m'a
dit de sa science serait-il tout simplement un conte! Le marquis fort découragé,
lui dit avec douceur:
- Vous n'êtes pas sûr
de votre orthographe?
- Il est vrai, dit Julien, sans
songer le moins du monde au tort qu'il se faisait; il était attendri
des bontés du marquis, qui lui rappelait le ton rogue de M. de Rênal.
C'est du temps perdu que toute cette
expérience de petit abbé franc-comtois, pensa le marquis;
mais j'avais un si grand besoin d'un homme sûr!
- Cela ne s'écrit qu'avec
un l, lui dit le marquis; quand vos copies seront terminées, cherchez
dans le dictionnaire les mots de l'orthographe desquels vous ne serez pas
sûr.
A six heures, le marquis le fit
demander, il regarda avec une peine évidente les bottes de Julien:
J'ai un tort à me reprocher, je ne vous ai pas dit que tous les
jours à cinq heures et demie, il faut vous habiller.
Julien le regardait sans comprendre.
- Je veux dire mettre des bas. Arsène
vous en fera souvenir; aujourd'hui je ferai vos excuses.
En achevant ces mots, M. de La Mole
faisait passer Julien dans un salon resplendissant de dorures. Dans les
occasions semblables, M. de Rênal ne manquait jamais de doubler le
pas pour avoir l'avantage de passer le premier à la porte. La petite
vanité de son ancien patron fit que Julien marcha sur les pieds
du marquis, et lui fit beaucoup de mal à cause de sa goutte.
- Ah! il est balourd par-dessus
le marché, se dit celui-ci. Il le présenta à une femme
de haute taille et d'un aspect imposant. C'était la marquise. Julien
lui trouva l'air impertinent, un peu comme Mme de Maugiron, la sous-préfète
de l'arrondissement de Verrières, quand elle assistait au dîner
de la Saint-Charles. Un peu troublé de l'extrême magnificence
du salon, Julien n'entendit pas ce que disait M. de La Mole. La marquise
daigna à peine le regarder. Il y avait quelques hommes parmi lesquels
Julien reconnut avec un plaisir indicible le jeune évêque
d'Agde, qui avait daigné lui parler quelques mois auparavant à
la cérémonie de Bray-le-Haut. Ce jeune prélat fut
effrayé sans doute des yeux tendres que fixait sur lui la timidité
de Julien, et ne se soucia point de reconnaître ce provincial.
Les hommes réunis dans ce
salon semblèrent à Julien avoir quelque chose de triste et
de contraint; on parle bas à Paris, et l'on n'exagère pas
les petites choses. Un joli jeune homme, avec des moustaches, très
pâle et très élancé, entra vers les six heures
et demie; il avait une tête fort petite.
- Vous vous ferez toujours attendre,
dit la marquise, à laquelle il baisait la main.
Julien comprit que c'était
le comte de La Mole. Il le trouva charmant dès le premier abord.
Est-il possible, se dit-il, que
ce soit là l'homme dont les plaisanteries offensantes doivent me
chasser de cette maison! A force d'examiner le comte Norbert, Julien remarqua
qu'il était en bottes et en éperons; et moi je dois être
en souliers, apparemment comme inférieur.
On se mit à table. Julien
entendit la marquise qui disait un mot sévère, en élevant
un peu la voix. Presque en même temps il aperçut une jeune
personne, extrêmement blonde et fort bien faite, qui vint s'asseoir
vis-à-vis de lui. Elle ne lui plut point; cependant en la regardant
attentivement, il pensa qu'il n'avait jamais vu des yeux aussi beaux; mais
ils annonçaient une grande froideur d'âme. Par la suite, Julien
trouva qu'ils avaient l'expression de l'ennui qui examine, mais qui se
souvient de l'obligation d'être imposant. Mme de Rênal avait
cependant de bien beaux yeux, se disait-il, le monde lui en faisait compliment;
mais ils n'avaient rien de commun avec ceux-ci. Julien n'avait pas assez
d'usage pour distinguer que c'était du feu de la saillie que brillaient
de temps en temps les yeux de Mlle Mathilde, c'est ainsi qu'il l'entendit
nommer. Quand les yeux de Mme de Rênal s'animaient, c'était
du feu des passions, ou par l'effet d'une indignation généreuse
au récit de quelque action méchante.
Vers la fin du repas, Julien trouva
un mot pour exprimer le genre de beauté des yeux de Mlle de La Mole:
Ils sont scintillants, se dit-il. Du reste, elle ressemblait cruellement
à sa mère, qui lui déplaisait de plus en plus, et
il cessa de la regarder. En revanche, le comte Norbert lui semblait admirable
de tous points. Julien était tellement séduit, qu'il n'eut
pas l'idée d'en être jaloux et de le haïr, parce qu'il
était plus riche et plus noble que lui. Julien trouva que le marquis
avait l'air de s'ennuyer.
Vers le second service, il dit à
son fils:
- Norbert, je te demande tes bontés
pour M. Julien Sorel que je viens de prendre à mon état-major,
et dont je prétends faire un homme, si cella se peut.
- C'est mon secrétaire, dit
le marquis à son voisin, et il écrit cela avec deux ll .
Tout le monde regarda Julien, qui
fit une inclination de tête un peu trop marquée à Norbert;
mais en général on fut content de son regard.
Il fallait que le marquis eût
parlé du genre d'éducation que Julien avait reçue,
car un des convives l'attaqua sur Horace: C'est précisément
en parlant d'Horace que j'ai réussi auprès de l'évêque
de Besançon, se dit Julien, apparemment qu'ils ne connaissent que
cet auteur. A partir de cet instant, il fut maître de lui. Ce mouvement
fut rendu facile, parce qu'il venait de décider que Mlle de La Mole
ne serait jamais une femme à ses yeux. Depuis le séminaire,
il mettait les hommes au pis, et se laissait difficilement intimider par
eux. Il eût joui de tout son sang-froid, si la salle à manger
eût été meublée avec moins de magnificence.
C'était, dans le fait, deux glaces de huit pieds de haut chacune,
et dans lesquelles il regardait quelquefois son interlocuteur en parlant
d'Horace, qui lui imposaient encore. Ses phrases n'étaient pas trop
longues pour un provincial. Il avait de beaux yeux, dont la timidité
tremblante ou heureuse, quand il avait bien répondu, redoublait
l'éclat. Il fut trouvé agréable. Cette sorte d'examen
jetait un peu d'intérêt dans un dîner grave. Le marquis
engagea par un signe
l'interlocuteur de Julien à
le pousser vivement. Serait-il possible qu'il sût quelque chose,
pensait-il!
Julien répondit en inventant
ses idées, et perdit assez de sa timidité pour montrer, non
pas de l'esprit, chose impossible à qui ne sait pas la langue dont
on se sert à Paris, mais il eut des idées nouvelles quoique
présentées sans grâce ni à-propos et l'on vit
qu'il savait parfaitement le latin.
L'adversaire de Julien était
un académicien des Inscriptions, qui, par hasard, savait le latin;
il trouva en Julien un très bon humaniste, n'eut plus la crainte
de le faire rougir, et chercha réellement à l'embarrasser.
Dans la chaleur du combat, Julien oublia enfin l'ameublement magnifique
de la salle à manger, il en vint à exposer sur les poètes
latins des idées que l'interlocuteur n'avait lues nulle part. En
honnête homme il en fit honneur au jeune secrétaire. Par bonheur,
on entama une discussion sur la question de savoir si Horace a été
pauvre ou riche: un homme aimable, voluptueux et insouciant, faisant des
vers pour s'amuser, comme Chapelle, l'ami de Molière et de La Fontaine;
ou un pauvre diable de poète lauréat suivant la Cour et faisant
des odes pour le jour de naissance du roi, comme Southey, l'accusateur
de lord Byron. On parla de l'état de la société sous
Auguste et sous George IV; aux deux époques l'aristocratie était
toute-puissante; mais à Rome, elle se voyait arracher le pouvoir
par Mécène, qui n'était que simple chevalier; et en
Angleterre elle avait réduit George à peu près à
l'état d'un doge de Venise. Cette discussion sembla tirer le marquis
de l'état de torpeur où l'ennui le plongeait au commencement
du dîner.
Julien ne comprenait rien à
tous les noms modernes, comme Southey, lord Byron, George IV, qu'il entendait
prononcer pour la première fois. Mais il n'échappa à
personne que toutes les fois qu'il était question de faits passés
à Rome, et dont la connaissance pouvait se déduire des oeuvres
d'Horace, de Martial, de Tacite, etc., il avait une incontestable supériorité.
Julien s'empara sans façon de plusieurs idées qu'il avait
apprises de l'évêque de Besançon, dans la fameuse discussion
qu'il avait eue avec ce prélat; ce ne furent pas les moins goûtées.
Lorsqu'on fut las de parler de poètes,
la marquise, qui se faisait une loi d'admirer tout ce qui amusait son mari,
daigna regarder Julien.
- Les manières gauches de
ce jeune abbé cachent peut-être un homme instruit, dit à
la marquise l'académicien qui se trouvait près d'elle; et
Julien en entendit quelque chose. Les phrases toutes faites convenaient
assez à l'esprit de la maîtresse de la maison; elle adopta
celle-ci sur Julien, et se sut bon gré d'avoir engagé l'académicien
à dîner. Il amuse M. de La Mole, pensait-elle.
CHAPITRE III
LES PREMIERS PAS
Cette immense vallée remplie
de lumières éclatantes et de tant de milliers d'hommes éblouit
ma vue. Pas un ne me connaît, tous me sont supérieurs. Ma
tête se perd.
Poemi dell'av. REINA.
Le lendemain, de fort bonne heure,
Julien faisait des copies de lettres dans la bibliothèque, lorsque
Mlle Mathilde y entra par une petite porte de dégagement, fort bien
cachée avec des dos de livres. Pendant que Julien admirait cette
invention, Mlle Mathilde paraissait fort étonnée et assez
contrariée de le rencontrer là. Julien lui trouva en papillotes
l'air dur, hautain et presque masculin.
Mlle de La Mole avait le secret
de voler des livres dans la bibliothèque de son père sans
qu'il y parût. La présence de Julien rendait inutile sa course
de ce matin, ce qui la contraria d'autant plus, qu'elle venait chercher
le second volume de La Princesse de Babylone de Voltaire, digne complément
d'une éducation éminemment monarchique et religieuse, chef-d'oeuvre
du Sacré-Coeur! Cette pauvre fille, à dix-neuf ans, avait
déjà besoin du piquant de l'esprit pour s'intéresser
à un roman.
Le comte Norbert parut dans la bibliothèque
vers les trois heures; il venait étudier un journal, pour pouvoir
parler politique le soir, et fut bien aise de rencontrer Julien, dont il
avait oublié l'existence. Il fut parfait pour lui; il lui offrit
de monter à cheval.
- Mon père nous donne congé
jusqu'au dîner. Julien comprit ce nous et le trouva charmant.
- Mon Dieu, monsieur le comte, dit
Julien, s'il s'agissait d'abattre un arbre de quatre-vingts pieds de haut,
de l'équarrir et d'en faire des planches, je m'en tirerais bien,
j'ose le dire; mais monter à cheval, cela ne m'est pas arrivé
six fois en ma vie.
- Eh bien, ce sera la septième,
dit Norbert.
Au fond, Julien se rappelait l'entrée
du roi de***, à Verrières, et croyait monter à cheval
supérieurement. Mais, en revenant du bois de Boulogne, au beau milieu
de la rue du Bac, il tomba, en voulant éviter brusquement un cabriolet,
et se couvrit de boue. Bien lui prit d'avoir deux habits. Au dîner,
le marquis voulant lui adresser la parole, lui demanda des nouvelles de
sa promenade; Norbert se hâta de répondre en termes généraux.
- M. le comte est plein de bontés
pour moi, reprit Julien, je l'en remercie, et j'en sens tout le prix. Il
a daigné me faire donner le cheval le plus doux et le plus joli;
mais enfin il ne pouvait pas m'y attacher,
et, faute de cette précaution,
je suis tombé au beau milieu de cette rue si longue, près
du pont.
Mlle Mathilde essaya en vain de
dissimuler un éclat de rire; ensuite son indiscrétion demanda
des détails. Julien s'en tira avec beaucoup de simplicité;
il eut de la grâce sans le savoir.
- J'augure bien de ce petit prêtre,
dit le marquis à l'académicien; un provincial simple en pareille
occurrence! c'est ce qui ne s'est jamais vu et ne se verra plus; et encore
il raconte son malheur devant des dames!
Julien mit tellement les auditeurs
à leur aise sur son infortune, qu'à la fin du dîner,
lorsque la conversation générale eut pris un autre cours,
Mlle Mathilde faisait des questions à son frère sur les détails
de l'événement malheureux. Ses questions se prolongeant,
et Julien rencontrant ses yeux plusieurs fois, il osa répondre directement,
quoiqu'il ne fût pas interrogé, et tous trois finirent par
rire, comme auraient pu faire trois jeunes habitants d'un village au fond
d'un bois.
Le lendemain, Julien assista à
deux cours de théologie, et revint ensuite transcrire une vingtaine
de lettres. Il trouva établi près de lui, dans la bibliothèque,
un jeune homme mis avec beaucoup de soin, mais la tournure était
mesquine, et la physionomie celle de l'envie.
Le marquis entra.
- Que faites-vous ici, monsieur
Tanbeau? dit-il au nouveau venu d'un ton sévère.
- Je croyais..., reprit le jeune
homme en souriant bassement.
- Non monsieur, vous ne croyiez
pas . Ceci est un essai, mais il est malheureux.
Le jeune Tanbeau se leva furieux
et disparut. C'était un neveu de l'académicien, ami de Mme
de La Mole, il se destinait aux lettres. L'académicien avait obtenu
que le marquis le prendrait pour secrétaire. Tanbeau, qui travaillait
dans une chambre écartée, ayant su la faveur dont Julien
était l'objet, voulut la partager et le matin il était venu
établir son écritoire dans la bibliothèque.
A quatre heures, Julien osa, après
un peu d'hésitation, paraître chez le comte Norbert. Celui-ci
allait monter à cheval, et fut embarrassé, car il était
parfaitement poli.
- Je pense, dit-il à Julien,
que bientôt vous irez au manège; et après quelques
semaines, je serai ravi de monter à cheval avec vous.
- Je voulais avoir l'honneur de
vous remercier des bontés que vous avez eues pour moi; croyez, monsieur,
ajouta Julien d'un air fort sérieux, que je sens tout ce que je
vous dois. Si votre cheval n'est pas blessé par suite de ma maladresse
d'hier, et s'il est libre, je désirerais le monter ce matin.
- Ma foi, mon cher Sorel, à
vos risques et périls. Supposez que je vous ai fait toutes les objections
que réclame la prudence; le fait est qu'il est quatre heures, nous
n'avons pas de temps à perdre.
Une fois qu'il fut à cheval:
- Que faut-il faire pour ne pas
tomber? dit Julien au jeune comte.
- Bien des choses, répondit
Norbert en riant aux éclats: par exemple, tenir le corps en arrière.
Julien prit le grand trot. On était
sur la place Louis XVI.
- Ah! jeune téméraire,
dit Norbert, il y a trop de voitures, et encore menées par des imprudents!
Une fois par terre, leurs tilburys vont vous passer sur le corps; ils n'iront
pas risquer de gâter la bouche de leur cheval en l'arrêtant
tout court.
Vingt fois Norbert vit Julien sur
le point de tomber; mais enfin la promenade finit sans accident. En rentrant,
le jeune comte dit à sa soeur:
- Je vous présente un hardi
casse-cou.
A dîner, parlant à
son père, d'un bout de la table à l'autre, il rendit justice
à la hardiesse de Julien; c'était tout ce qu'on pouvait louer
dans sa façon de monter à cheval. Le jeune comte avait entendu
le matin les gens qui pansaient les chevaux dans la cour prendre texte
de la chute de Julien pour se moquer de lui outrageusement.
Malgré tant de bonté,
Julien se sentit bientôt parfaitement isolé au milieu de cette
famille. Tous les usages lui semblaient singuliers, et il manquait à
tous. Ses bévues faisaient la joie des valets de chambre. L'abbé
Pirard était parti pour sa cure. Si Julien est un faible roseau,
qu'il périsse; si c'est un homme de coeur, qu'il se tire d'affaire
tout seul, pensait-il.
CHAPITRE IV
L'HOTEL DE LA MOLE
Que fait-il ici? s'y plairait-il?
penserait-il y plaire?
RONSARD.
Si tout semblait étrange
à Julien, dans le noble salon de l'hôtel de La Mole, ce jeune
homme, pâle et vêtu de noir, semblait à son tour fort
singulier aux personnes qui daignaient le remarquer. Mme de La Mole proposa
à son mari de l'envoyer en mission les jours où l'on avait
à dîner certains personnages.
- J'ai envie de pousser l'expérience
jusqu'au bout, répondit le marquis. L'abbé Pirard prétend
que nous avons tort de briser l'amour-propre des gens que nous admettons
auprès de nous. On ne s'appuie que sur ce qui résiste, etc.
Celui-ci n'est inconvenant que par sa figure inconnue, c'est du reste un
sourd-muet.
Pour que je puisse m'y reconnaître,
il faut, se dit Julien, que j'écrive les noms et un mot sur le caractère
des personnages que je vois arriver dans ce salon. Il plaça en première
ligne cinq ou six amis de la maison, qui lui faisaient la cour à
tout hasard, le croyant protégé par un caprice du marquis.
C'étaient de pauvres hères, plus ou moins plats; mais, il
faut le dire à la louange de cette classe d'hommes telle qu'on la
trouve aujourd'hui dans les salons de l'aristocratie, ils n'étaient
pas plats également pour tous. Tel d'entre eux se fût laissé
malmener par le marquis, qui se fût révolté contre
un mot dur à lui adressé par Mme de La Mole. Il y avait trop
de fierté et trop d'ennui au fond du caractère des maîtres
de la maison; ils étaient trop accoutumés à outrager
pour se désennuyer, pour qu'ils pussent espérer de vrais
amis. Mais, excepté les jours de pluie, et dans les moments d'ennui
féroce, qui étaient rares, on les trouvait toujours d'une
politesse parfaite.
Si les cinq ou six complaisants
qui témoignaient une amitié si paternelle à Julien
eussent déserté l'hôtel de La Mole, la marquise eût
été exposée à de grands moments de solitude;
et, aux yeux des femmes de ce rang, la solitude est affreuse: c'est l'emblème
de la disgrâce . Le marquis était parfait pour sa femme; il
veillait à ce que son salon fût suffisamment garni; non pas
de pairs, il trouvait ses nouveaux collègues pas assez nobles pour
venir chez lui comme amis, pas assez amusants pour y être admis comme
subalternes.
Ce ne fut que bien plus tard que
Julien pénétra ces secrets.
La politique dirigeante qui fait
l'entretien des maisons bourgeoises n'est abordée dans celles de
la classe du marquis, que dans les instants de détresse. Tel est
encore, même dans ce siècle ennuyé, l'empire de la
nécessité de s'amuser que même les jours de dîners,
à peine le marquis avait-il quitté le salon, tout le monde
s'enfuyait. Pourvu qu'on ne plaisantât ni de Dieu, ni des prêtres,
ni du roi, ni des gens en place, ni des artistes protégés
par la Cour, ni de tout ce qui est établi; pourvu qu'on ne dît
du bien ni de Béranger, ni des journaux de l'opposition, ni de Voltaire,
ni de Rousseau, ni de tout ce qui se permet un peu de franc-parler; pourvu
surtout qu'on ne parlât jamais politique, on pouvait librement raisonner
de tout. Il n'y a pas de cent mille écus de rentes ni de cordon
bleu qui puissent lutter contre une telle charte de salon. La moindre idée
vive semblait une grossièreté. Malgré le bon ton,
la politesse parfaite, l'envie d'être agréable, l'ennui se
lisait sur tous les fronts. Les jeunes gens qui venaient rendre des devoirs,
ayant peur de parler de quelque chose qui fît soupçonner une
pensée, ou de trahir quelque lecture prohibée, se taisaient
après quelques mots bien élégants sur Rossini et le
temps qu'il faisait.
Julien observa que la conversation
était ordinairement maintenue vivante par deux vicomtes et cinq
barons que M. de La Mole avait connus dans l'émigration. Ces messieurs
jouissaient de six à huit mille livres de rente; quatre tenaient
pour La Quotidienne, et trois pour La Gazette de France . L'un d'eux avait
tous les jours à raconter quelque anecdote du Château où
le mot admirable n'était pas épargné. Julien remarqua
qu'il avait cinq croix, les autres n'en avaient en général
que trois.
En revanche, on voyait dans l'antichambre
dix laquais en livrée, et toute la soirée, on avait des glaces
ou du thé tous les quarts d'heure; et, sur le minuit, une espèce
de souper avec du vin de Champagne.
C'était la raison qui quelquefois
faisait rester Julien jusqu'à la fin; du reste, il ne comprenait
presque pas que l'on pût écouter sérieusement la conversation
ordinaire de ce salon, si magnifiquement doré. Quelquefois, il regardait
les interlocuteurs, pour voir si eux-mêmes ne se moquaient pas de
ce qu'ils disaient. Mon M. de Maistre, que je sais par coeur, a dit cent
fois mieux, pensait-il, et encore est-il bien ennuyeux.
Julien n'était pas le seul
à s'apercevoir de l'asphyxie morale. Les uns se consolaient en prenant
force glaces; les autres par le plaisir de dire tout le reste de la soirée:
Je sors de l'hôtel de La Mole, où j'ai su que la Russie, etc.
Julien apprit, d'un des complaisants, qu'il n'y avait pas encore six mois
que Mme de La Mole avait récompensé une assiduité
de plus de vingt années en faisant préfet le pauvre baron
Le Bourguignon, sous-préfet depuis la Restauration.
Ce grand événement
avait retrempé le zèle de tous ces messieurs; ils se seraient
fâchés de bien peu de chose auparavant, ils ne se fâchèrent
plus de rien. Rarement, le manque d'égards était direct,
mais Julien avait déjà surpris à table deux ou trois
petits dialogues brefs, entre le marquis et sa femme, cruels pour ceux
qui étaient placés auprès d'eux. Ces nobles personnages
ne dissimulaient pas le mépris sincère pour tout ce qui n'était
pas issu de gens montant dans les carrosses du roi . Julien observa que
le mot croisade était le seul qui donnât à leur figure
l'expression du sérieux profond, mêlé de respect. Le
respect ordinaire avait toujours une nuance de complaisance.
Au milieu de cette magnificence
et de cet ennui, Julien ne s'intéressait à rien qu'à
M. de La Mole; il l'entendit avec plaisir protester un jour qu'il n'était
pour rien dans l'avancement de ce pauvre Le Bourguignon. C'était
une attention pour la marquise: Julien savait la vérité par
l'abbé Pirard.
Un matin que l'abbé travaillait
avec Julien, dans la bibliothèque du marquis, à l'éternel
procès de Frilair:
- Monsieur, dit Julien tout à
coup, dîner tous les jours avec Mme la marquise, est-ce un de mes
devoirs, ou est-ce une bonté que l'on a pour moi?
- C'est un honneur insigne! reprit
l'abbé, scandalisé. Jamais M. N... l'académicien,
qui, depuis quinze ans, fait une cour assidue, n'a pu l'obtenir pour son
neveu M. Tanbeau.
- C'est pour moi, monsieur, la partie
la plus pénible de mon emploi. Je m'ennuyais moins au séminaire.
Je vois bâiller quelquefois jusqu'à Mlle de La Mole, qui pourtant
doit être accoutumée à l'amabilité des amis
de la maison. J'ai peur de m'endormir. De grâce, obtenez-moi la permission
d'aller dîner à quarante sous dans quelque auberge obscure.
L'abbé, véritable
parvenu, était fort sensible à l'honneur de dîner avec
un grand seigneur. Pendant qu'il s'efforçait de faire comprendre
ce sentiment par Julien, un bruit léger leur fit tourner la tête.
Julien vit Mlle de La Mole qui écoutait. Il rougit. Elle était
venue chercher un livre et avait tout entendu; elle prit quelque considération
pour Julien. Celui-là n'est pas né à genoux, pensa-t-elle,
comme ce vieil abbé. Dieu! qu'il est laid.
A dîner, Julien n'osait pas
regarder Mlle de La Mole, mais elle eut la bonté de lui adresser
la parole. Ce jour-là, on attendait beaucoup de monde, elle l'engagea
à rester. Les jeunes filles de Paris n'aiment guère les gens
d'un certain âge, surtout quand ils sont mis sans soin. Julien n'avait
pas eu besoin de beaucoup de sagacité pour s'apercevoir que les
collègues de M. Le Bourguignon, restés dans le salon, avaient
l'honneur d'être l'objet ordinaire des plaisanteries de Mlle de La
Mole. Ce jour-là, qu'il y eût ou non de l'affectation de sa
part, elle fut cruelle pour les ennuyeux.
Mlle de La Mole était le
centre d'un petit groupe qui se formait presque tous les soirs derrière
l'immense bergère de la marquise. Là, se trouvaient le marquis
de Croisenois, le comte de Caylus, le vicomte de Luz et deux ou trois autres
jeunes officiers, amis de Norbert ou de sa soeur.
Ces messieurs s'asseyaient sur un
grand canapé bleu. A l'extrémité du canapé,
opposée à celle qu'occupait la brillante Mathilde, Julien
était
placé silencieusement sur une petite chaise de paille assez basse.
Ce poste modeste était envié par tous les complaisants; Norbert
y maintenait décemment le jeune secrétaire de son père,
en lui adressant la parole ou en le nommant une ou deux fois par soirée.
Ce jour-là, Mlle de La Mole lui demanda quelle pouvait être
la hauteur de la montagne sur laquelle est placée la citadelle de
Besançon. Jamais Julien ne put dire si cette montagne était
plus ou moins haute que Montmartre. Souvent il riait de grand coeur de
ce qu'on disait dans ce petit groupe; mais il se sentait incapable de rien
inventer de semblable. C'était comme une langue étrangère
qu'il eût comprise [Variante: et admirée], mais qu'il n'eût
pu parler.
Les amis de Mathilde étaient
ce jour-là en hostilité continue avec les gens qui arrivaient
dans ce vaste salon. Les amis de la maison eurent d'abord la préférence,
comme étant mieux connus. On peut juger si Julien était attentif;
tout l'intéressait, et le fond des choses et la manière d'en
plaisanter.
- Ah! voici M. Descoulis, dit Mathilde,
il n'a plus de perruque; est-ce qu'il voudrait arriver à la préfecture
par le génie? Il étale ce front chauve qu'il dit rempli de
hautes pensées.
- C'est un homme qui connaît
toute la terre, dit le marquis de Croisenois; il vient aussi chez mon oncle
le cardinal. Il est capable de cultiver un mensonge auprès de chacun
de ses amis, pendant des années de suite, et il a deux ou trois
cents amis. Il sait alimenter l'amitié, c'est son talent. Tel que
vous le voyez, il est déjà crotté, à la porte
d'un de ses amis, dès les sept heures du matin, en hiver.
Il se brouille de temps en temps,
et il écrit sept ou huit lettres pour la brouillerie. Puis il se
réconcilie, et il a sept ou huit lettres pour les transports d'amitié.
Mais c'est dans l'épanchement franc et sincère de l'honnête
homme qui ne garde rien sur le coeur, qu'il brille le plus. Cette manoeuvre
paraît, quand il a quelque service à demander. Un des grands
vicaires de mon oncle est admirable quand il raconte la vie de M. Descoulis
depuis la Restauration. Je vous l'amènerai.
- Bah! je ne croirais pas à
ces propos; c'est jalousie de métier entre petites gens, dit le
comte de Caylus.
- M. Descoulis aura un nom dans
l'histoire, reprit le marquis; il a fait la Restauration avec l'abbé
de Pradt et MM. de Talleyrand et Pozzo di Borgo.
- Cet homme a manié des millions,
dit Norbert, et je ne conçois pas qu'il vienne ici embourser les
épigrammes de mon père, souvent abominables. Combien avez-vous
trahi de fois vos amis, mon cher Descoulis? lui criait-il l'autre jour,
d'un bout de la table à l'autre.
- Mais est-il vrai qu'il ait trahi?
dit Mlle de La Mole. Qui n'a pas trahi?
- Quoi! dit le comte de Caylus à
Norbert, vous avez chez vous M. Sainclair, ce fameux libéral; et
que diable vient-il y faire? Il faut que je l'approche, que je lui parle,
que je le fasse parler; on dit qu'il a tant d'esprit.
- Mais comment ta mère va-t-elle
le recevoir? dit M. de Croisenois. Il a des idées si extravagantes,
si généreuses, si indépendantes...
- Voyez, dit Mlle de La Mole, voilà
l'homme indépendant, qui salue jusqu'à terre M. Descoulis,
et qui saisit sa main. J'ai presque cru qu'il allait la porter à
ses lèvres.
- Sainclair vient ici pour être
de l'Académie, dit Norbert; voyez comme il salue le baron L...,
Croisenois.
- Il serait moins bas de se mettre
à genoux, reprit M. de Luz.
- Mon cher Sorel, dit Norbert, vous
qui avez de l'esprit, mais qui arrivez de vos montagnes, tâchez de
ne jamais saluer comme fait ce grand poète, fût-ce Dieu le
père.
- Ah! voici l'homme d'esprit par
excellence, M. le baron Bâton, dit Mlle de La Mole, imitant un peu
la voix du laquais qui venait de l'annoncer.
- Je crois que même vos gens
se moquent de lui. Quel nom, baron Bâton! dit M. de Caylus.
- Que fait le nom? nous disait-il
l'autre jour, reprit Mathilde. Figurez-vous le duc de Bouillon annoncé
pour la première fois; il ne manque au public, à mon égard,
qu'un peu d'habitude...
Julien quitta le voisinage du canapé.
Peu sensible encore aux charmantes finesses d'une moquerie légère,
pour rire d'une plaisanterie, il prétendait qu'elle fût fondée
en raison. Il ne voyait dans les propos de ces jeunes gens, que le ton
de dénigrement général, et en était choqué.
Sa pruderie provinciale ou anglaise allait jusqu'à y voir de l'envie,
en quoi assurément il se trompait.
Le comte Norbert, se disait-il,
à qui j'ai vu faire trois brouillons pour une lettre de vingt lignes
à son colonel, serait bien heureux s'il avait écrit de sa
vie une page comme celles de M. Sainclair.
Passant inaperçu à
cause de son peu d'importance, Julien s'approcha successivement de plusieurs
groupes; il suivait de loin le baron Bâton et voulait l'entendre.
Cet homme de tant d'esprit avait l'air inquiet, et Julien ne le vit se
remettre un peu que lorsqu'il eut trouvé trois ou quatre phrases
piquantes. Il sembla à Julien que ce genre d'esprit avait besoin
d'espace.
Le baron ne pouvait pas dire des
mots; il lui fallait au moins quatre phrases de six lignes chacune pour
être brillant.
- Cet homme disserte, il ne cause
pas, disait quelqu'un derrière Julien.
Il se retourna et rougit de plaisir
quand il entendit nommer le comte Chalvet. C'est l'homme le plus fin du
siècle. Julien avait souvent trouvé son nom dans le Mémorial
de Sainte-Hélène et dans les morceaux d'histoire dictés
par Napoléon. Le comte Chalvet était bref dans sa parole;
ses traits étaient des éclairs, justes, vifs, profonds. S'il
parlait d'une affaire, sur-le-champ on voyait la discussion faire un pas.
Il y portait des faits, c'était plaisir de l'entendre. Du reste,
en politique, il était cynique effronté.
- Je suis indépendant, moi,
disait-il à un monsieur portant trois plaques, et dont apparemment
il se moquait. Pourquoi veut-on que je sois aujourd'hui de la même
opinion qu'il y a six semaines? En ce cas, mon opinion serait mon tyran.
Quatre jeunes gens graves, qui l'entouraient,
firent la mine; ces messieurs n'aiment pas le genre plaisant. Le comte
vit qu'il était allé trop loin. Heureusement il aperçut
l'honnête M. Balland, tartufe d'honnêteté. Le comte
se mit à lui parler: on se rapprocha, on comprit que le pauvre Balland
allait être immolé. A force de morale et de moralité,
quoique horriblement laid, et après des premiers pas dans le monde
difficiles à raconter, M. Balland a épousé une femme
fort riche, qui est morte; ensuite une seconde femme fort riche, que l'on
ne voit point dans le monde. Il jouit en toute humilité de soixante
mille livres de rentes, et a lui-même des flatteurs. Le comte Chalvet
lui parla de tout cela et sans pitié. Il y eut bientôt autour
d'eux un cercle de trente personnes. Tout le monde souriait, même
les jeunes gens graves, l'espoir du siècle.
Pourquoi vient-il chez M. de La
Mole, où il est le plastron évidemment? pensa Julien. Il
se rapprocha de l'abbé Pirard, pour le lui demander.
M. Balland s'esquiva.
- Bon! dit Norbert, voilà
un des espions de mon père parti; il ne reste plus que le petit
boiteux Napier. Serait-ce là le mot de l'énigme? pensa Julien.
Mais, en ce cas, pourquoi le marquis reçoit-il M. Balland? Le sévère
abbé Pirard faisait la mine dans un coin du salon, en entendant
les laquais annoncer.
- C'est donc une caverne, disait-il
comme Basile, je ne vois arriver que des gens tarés.
C'est que le sévère
abbé ne connaissait pas ce qui tient à la haute société.
Mais, par ses amis les jansénistes, il avait des notions fort exactes
sur ces hommes qui n'arrivent dans les salons que par leur extrême
finesse au service de tous les partis, ou leur fortune scandaleuse.
Pendant quelques minutes, ce soir-là,
il répondit d'abondance de coeur aux questions empressées
de Julien, puis s'arrêta tout court, désolé d'avoir
toujours du mal à dire de tout le monde, et se l'imputant à
péché. Bilieux, janséniste, et croyant au devoir de
la charité chrétienne, sa vie dans le monde était
un combat.
- Quelle figure a cet abbé
Pirard! disait Mlle de La Mole, comme Julien se rapprochait du canapé.
Julien se sentit irrité,
mais pourtant elle avait raison. M. Pirard était sans contredit
le plus honnête homme du salon, mais sa figure couperosée,
qui s'agitait des bourrèlements de sa conscience, le rendait hideux
en ce moment. Croyez après cela aux physionomies, pensa Julien;
c'est dans le moment où la délicatesse de l'abbé Pirard
se reproche quelque peccadille, qu'il a l'air atroce; tandis que sur la
figure de ce Napier, espion connu de tous, on lit un bonheur pur et tranquille.
L'abbé Pirard avait fait cependant de grandes concessions à
son parti, il avait pris un domestique, il était fort bien vêtu.
Julien remarqua quelque chose de
singulier dans le salon: c'était un mouvement de tous les yeux vers
la porte, et un demi-silence subit. Le laquais annonçait le fameux
baron de Tolly, sur lequel les élections venaient de fixer tous
les regards. Julien s'avança et le vit fort bien. Le baron présidait
un collège: il eut l'idée lumineuse d'escamoter les petits
carrés de papier portant les votes d'un des partis.
Mais, pour qu'il y eût compensation,
il les remplaçait à mesure par d'autres petits morceaux de
papier portant un nom qui lui était agréable. Cette manoeuvre
décisive fut aperçue par quelques électeurs qui s'empressèrent
de faire compliment au baron de Tolly. Le bonhomme était encore
pâle de cette grande affaire. Des esprits mal faits avaient prononcé
le mot de galères. M. de La Mole le reçut froidement. Le
pauvre baron s'échappa.
- S'il nous quitte si vite, c'est
pour aller chez M. Comte, dit le comte Chalvet, et l'on rit.
Au milieu de quelques grands seigneurs
muets et des intrigants, la plupart tarés, mais tous gens d'esprit,
qui, ce soir-là, abordaient successivement dans le salon de M. de
La Mole (on parlait de lui pour un ministère), le petit Tanbeau
faisait ses premières armes. S'il n'avait pas encore la finesse
des aperçus, il s'en dédommageait, comme on va voir, par
l'énergie des paroles.
- Pourquoi ne pas condamner cet
homme à dix ans de prison? disait-il au moment où Julien
approcha de son groupe; c'est dans un fond de basse-fosse qu'il faut confiner
les reptiles; on doit les faire mourir à l'ombre, autrement leur
venin s'exalte et devient plus dangereux. A quoi bon le condamner à
mille écus d'amende? II est pauvre, soit, tant mieux; mais son parti
payera pour lui. Il fallait cinq cents francs d'amende et dix ans de bassefosse.
Eh! bon dieu! quel est donc le monstre
dont on parle? pensa Julien, qui admirait le ton véhément
et les gestes saccadés de son collègue. La petite figure
maigre et tirée du neveu favori de l'académicien était
hideuse en ce moment. Julien apprit bientôt qu'il s'agissait du plus
grand poète de l'époque.
- Ah! monstre! s'écria Julien
à demi haut, et des larmes généreuses vinrent mouiller
ses yeux. Ah! petit gueux! pensa-t-il, je te revaudrai ce propos. Voilà
pourtant, pensa-t-il, les enfants perdus du parti dont le marquis est un
des chefs! Et cet homme illustre qu'il calomnie, que de croix, que de sinécures
n'eût-il pas accumulées, s'il se fût vendu, je ne dis
pas au plat ministère de M. de Nerval, mais à quelqu'un de
ces ministres passablement honnêtes que nous avons vus se succéder?
L'abbé Pirard fit signe de
loin à Julien; M. de La Mole venait de lui dire un mot. Mais quand
Julien, qui dans ce moment écoutait, les yeux baissés, les
gémissements d'un évêque, fut libre enfin, et put approcher
de son ami, il le trouva accaparé par cet abominable petit Tanbeau.
Ce petit monstre l'exécrait comme la source de la faveur de Julien,
et venait lui faire la cour.
Quand la mort nous délivrera-t-elle
de cette vieille pourriture? C'était dans ces termes, d'une énergie
biblique, que le petit homme de lettres parlait en ce moment du respectable
lord Holland. Son mérite était de savoir très bien
la biographie des hommes vivants, et il venait de faire une revue rapide
de tous les hommes qui pouvaient aspirer à quelque influence sous
le règne du nouveau roi d'Angleterre. L'abbé Pirard passa
dans un salon voisin; Julien le suivit:
- Le marquis n'aime pas les écrivailleurs,
je vous en avertis; c'est sa seule antipathie. Sachez le latin, le grec
si vous pouvez, l'histoire des Egyptiens, des Perses, etc., il vous honorera
et vous protégera comme un savant. Mais n'allez pas écrire
une page en français, et surtout sur des matières graves
et au-dessus de votre position dans le monde, il vous appellerait écrivailleur,
et vous prendrait en guignon. Comment, habitant l'hôtel d'un grand
seigneur, ne savez-vous pas le mot du duc de Castries sur d'Alembert et
Rousseau: «Cela veut raisonner de tout, et n'a pas mille écus
de rente!»
Tout se sait, pensa Julien, ici
comme au séminaire! II avait écrit huit ou dix pages assez
emphatiques: c'était une sorte d'éloge historique du vieux
chirurgien-major qui, disait-il, l'avait fait homme. Et ce petit cahier,
se dit Julien, a toujours été fermé à clef!
Il monta chez lui, brûla son manuscrit, et revint au salon. Les coquins
brillants l'avaient quitté, il ne restait que les hommes à
plaques. Autour de la table, que les gens venaient d'apporter toute servie,
se trouvaient sept à huit femmes fort nobles, fort dévotes,
fort affectées, âgées de trente à trente-cinq
ans.
La brillante maréchale de
Fervaques entra en faisant des excuses sur l'heure tardive. Il était
plus de minuit; elle alla prendre place auprès de la marquise. Julien
fut profondément ému; elle avait les yeux et le regard de
Mme de Rênal.
Le groupe de Mlle de La Mole était
encore peuplé. Elle était occupée avec ses amis à
se moquer du malheureux comte de Thaler. C'était le fils unique
de ce fameux juif, célèbre par les richesses qu'il avait
acquises en prêtant de l'argent aux rois pour faire la guerre aux
peuples. Le juif venait de mourir laissant à son fils cent mille
écus de rente par mois, et un nom, hélas, trop connu! Cette
position singulière eût exigé de la simplicité
dans le caractère, ou beaucoup de force de volonté.
Malheureusement, le comte n'était
qu'un bon homme garni de toutes sortes de prétentions qui lui étaient
inspirées par ses flatteurs. M. de Caylus prétendait qu'on
lui avait donné la volonté de demander en mariage Mlle de
La Mole (à laquelle le marquis de Croisenois, qui devait être
duc avec cent mille livres de rente, faisait la cour).
- Ah! ne l'accusez pas d'avoir une
volonté, disait piteusement Norbert.
Ce qui manquait peut-être
le plus à ce pauvre comte de Thaler, c'était la faculté
de vouloir. Par ce côté de son caractère il eût
été digne d'être roi. Prenant sans cesse conseil de
tout le monde, il n'avait le courage de suivre aucun avis jusqu'au bout.
Sa physionomie eût suffi à
elle seule, disait Mlle de La Mole, pour lui inspirer une joie éternelle.
C'était un mélange singulier d'inquiétude et de désappointement;
mais de temps à autre on y distinguait fort bien des bouffées
d'importance et de ce ton tranchant que doit avoir l'homme le plus riche
de France, quand surtout il est assez bien fait de sa personne et n'a pas
encore trente-six ans. Il est timidement insolent, disait M. de Croisenois.
Le comte de Caylus, Norbert et deux ou trois jeunes gens à moustaches
le persiflèrent tant qu'ils voulurent, sans qu'il s'en doutât,
et enfin le renvoyèrent comme une heure sonnait:
- Sont-ce vos fameux chevaux arabes
qui vous attendent à la porte par le temps qu'il fait? lui dit Norbert.
- Non, c'est un nouvel attelage
bien moins cher, répondit M. de Thaler. Le cheval de gauche me coûte
cinq mille francs, et celui de droite ne vaut que cent louis; mais je vous
prie de croire qu'on ne l'attelle que de nuit. C'est que son trot est parfaitement
semblable à celui de l'autre.
La réflexion de Norbert fit
penser au comte qu'il était décent pour un homme comme lui
d'avoir la passion des chevaux, et qu'il ne fallait pas laisser mouiller
les siens. Il partit, et ces messieurs sortirent un instant après
en se moquant de lui.
Ainsi, pensait Julien en les entendant
rire dans l'escalier, il m'a été donné de voir l'autre
extrême de ma situation! Je n'ai pas vingt louis de rente, et je
me suis trouvé côte à côte avec un homme qui
a vingt louis de rente par heure, et l'on se moquait de lui... Une telle
vue guérit de l'envie.
CHAPITRE V
LA SENSIBILITE ET UNE GRANDE DAME
DEVOTE
Une idée un peu vive y a
l'air d'une grossièreté, tant on y est accoutumé aux
mots sans relief. Malheur à qui invente en parlant!
FAUBLAS.
Après plusieurs mois d'épreuves,
voici où en était Julien le jour où l'intendant de
la maison lui remit le troisième quartier de ses appointements.
M. de La Mole l'avait chargé de suivre l'administration de ses terres
en Bretagne et enNormandie. Julien y faisait de fréquents voyages.
Il était chargé, en chef, de la correspondance relative au
fameux procès avec l'abbé de Frilair. M. Pirard l'avait instruit.
Sur les courtes notes que le marquis
griffonnait en marge des papiers de tout genre qui lui étaient adressés,
Julien composait des lettres qui presque toutes étaient signées.
A l'école de théologie,
ses professeurs se plaignaient de son peu d'assiduité, mais ne l'en
regardaient pas moins comme un de leurs élèves les plus distingués.
Ces différents travaux, saisis avec toute l'ardeur de l'ambition
souffrante, avaient bien vite enlevé à Julien les fraîches
couleurs qu'il avait apportées de la province. Sa pâleur était
un mérite aux yeux des jeunes séminaristes ses camarades;
il les trouvait beaucoup moins méchants, beaucoup moins à
genoux devant un écu que ceux de Besançon; eux le croyaient
attaqué de la poitrine. Le marquis lui avait donné un cheval.
Craignant d'être rencontré
dans ses courses à cheval, Julien leur avait dit que cet exercice
lui était prescrit par les médecins. L'abbé Pirard
l'avait mené dans plusieurs sociétés de jansénistes.
Julien fut étonné; l'idée de la religion était
invinciblement liée dans son esprit à celle d'hypocrisie
et d'espoir de gagner de l'argent. Il admira ces hommes pieux et sévères
qui ne songent pas au budget. Plusieurs jansénistes l'avaient pris
en amitié et lui donnaient des conseils. Un monde nouveau s'ouvrait
devant lui. Il connut chez les jansénistes un comte Altamira qui
avait près de six pieds de haut, libéral condamné
à mort dans son pays, et dévot. Cet étrange contraste,
la dévotion et l'amour de la liberté, le frappa.
Julien était en froid avec
le jeune comte. Norbert avait trouvé qu'il répondait trop
vivement aux plaisanteries de quelques-uns de ses amis. Julien, ayant manqué
une ou deux fois aux convenances, s'était prescrit de ne jamais
adresser la parole à Mlle Mathilde. On était toujours parfaitement
poli à son égard à l'hôtel de La Mole; mais
il se sentait déchu. Son bon sens de province expliquait cet effet
par le proverbe vulgaire, tout beau tout nouveau . Peut-être était-il
un peu plus clairvoyant que les premiers jours, ou bien le premier enchantement
produit par l'urbanité parisienne était passé.
Dès qu'il cessait de travailler,
il était en proie à un ennui mortel; c'est l'effet desséchant
de la politesse admirable, mais si mesurée, si parfaitement graduée
suivant les positions, qui distingue la haute société. Un
coeur un peu sensible voit l'artifice. Sans doute, on peut reprocher à
la province un ton commun ou peu poli; mais on se passionne un peu en vous
répondant. Jamais à l'hôtel de La Mole l'amour propre
de Julien n'était blessé; mais souvent, à la fin de
la journée, en prenant sa bougie dans l'antichambre, il se sentait
l'envie de pleurer. En province, un garçon de café prend
intérêt à vous, s'il vous arrive un accident en entrant
dans son café; mais si cet accident offre quelque chose de désagréable
pour l'amour-propre, en vous plaignant, il répétera dix fois
le mot qui vous torture. A Paris, on a l'attention de se cacher pour rire,
mais vous êtes toujours un étranger.
Nous passons sous silence une foule
de petites aventures qui eussent donné des ridicules à Julien,
s'il n'eût pas été en quelque sorte au-dessous du ridicule.
Une sensibilité folle lui faisait commettre des milliers de gaucheries.
Tous ses plaisirs étaient de précaution: il tirait le pistolet
tous les jours, il était un des bons élèves des plus
fameux maîtres d'armes. Dès qu'il pouvait disposer d'un instant,
au lieu de l'employer à lire comme autrefois, il courait au manège
et demandait les chevaux les plus vicieux.
Dans les promenades avec le maître
du manège, il était presque régulièrement jeté
par terre.
Le marquis le trouvait commode à
cause de son travail obstiné, de son silence, de son intelligence,
et, peu à peu, lui confia la suite de toutes les affaires un peu
difficiles à débrouiller. Dans les moments où sa haute
ambition lui laissait quelque relâche, le marquis faisait des affaires
avec sagacité; àportée de savoir des nouvelles, il
jouait à la rente avec bonheur. Il achetait des maisons, des bois;
mais il prenait facilement de l'humeur. Il donnait des centaines de louis
et plaidait pour des centaines de francs. es hommes riches qui ont le coeur
haut cherchent dans les affaires de l'amusement et non des résultats.
Le marquis avait besoin d'un chef d'état-major qui mît un
ordre clair et facile à saisir dans toutes ses affaires d'argent.
Mme de La Mole, quoique d'un caractère
si mesuré, se moquait quelquefois de Julien. L'imprévu, produit
par la sensibilité, est l'horreur des grandes dames; c'est l'antipode
des convenances. Deux ou trois fois le marquis prit son parti: S'il est
ridicule dans votre salon, il triomphe dans son bureau. Julien, de son
côté, crut saisir le secret de la marquise. Elle daignait
s'intéresser à tout dès qu'on annonçait le
baron de La Joumate. C'était un être froid, à physionomie
impassible. Il était petit, mince, laid, fort bien mis, passait
sa vie au Château, et, en général, ne disait rien sur
rien. Telle était sa façon de penser. Mme de La Mole eût
été passionnément heureuse, pour la première
fois de sa vie, si elle eût pu en faire le mari de sa fille.
CHAPITRE VI
MANIERE DE PRONONCER
Leur haute mission est de juger
avec calme les petits événements de la vie journalière
des peuples. Leur sagesse doit prévenir les grandes colères
pour les petites causes, ou pour des événements que la voix
de la renommée transfigure en les portant au loin.
GRATIUS.
Pour un nouveau débarqué,
qui, par hauteur, ne faisait jamais de questions, Julien ne tomba pas dans
de trop grandes sottises. Un jour, poussé dans un café de
la rue Saint-Honoré, par une averse oudaine, un grand homme en redingote
de castorine, étonné de son regard sombre, le regarda à
son tour, absolument comme jadis, à Besançon, l'amant de
Mlle Amanda.
Julien s'était reproché
trop souvent d'avoir laissé passer cette première insulte,
pour souffrir ce regard. Il en demanda l'explication. L'homme en redingote
lui adressa aussitôt les plus sales injures: tout ce qui était
dans le café les entoura; les passants s'arrêtaient devant
la porte. Par une précaution de provincial, Julien portait toujours
des petits pistolets; sa main les serrait dans sa poche d'un mouvement
convulsif. Cependant il fut sage, et se borna à répéter
à son homme de minute en minute: Monsieur, votre adresse? je vous
méprise .
La constance avec laquelle il s'attachait
à ces six mots finit par frapper la foule.
Dame! il faut que l'autre qui parle
tout seul lui donne son adresse. L'homme à la redingote, entendant
cette décision souvent répétée, jeta au nez
de Julien cinq ou six cartes. Aucune heureusement ne l'atteignit au visage,
il s'était promis de ne faire usage de ses pistolets que dans le
cas où il serait touché. L'homme s'en alla, non sans se retourner
de temps en temps pour le menacer du poing et lui adresser des injures.
Julien se trouva baigné de sueur. Ainsi il est au pouvoir du dernier
des hommes de m'émouvoir à ce point! se disait-il avec rage.
Comment tuer cette sensibilité si humiliante?
[Variante: Il eût voulu pouvoir
se battre à l'instant. Mais une difficulté l'arrêtait.
Dans tout ce grand Paris,] Où prendre un témoin? il n'avait
pas un ami. Il avait eu plusieurs connaissances; mais toutes, régulièrement,
au bout de six semaines de relations, s'éloignaient de lui.
Je suis insociable, et m'en voilà
cruellement puni, pensa-t-il. Enfin, il eut l'idée de chercher un
ancien lieutenant du 96e, nommé Liévin, pauvre diable avec
qui il faisait souvent des armes. Julien fut sincère avec lui.
- Je veux bien être votre
témoin, dit Liévin, mais à une condition: si vous
ne blessez pas votre homme, vous vous battrez avec moi, séance tenante.
- Convenu, dit Julien enchanté,
et ils allèrent chercher M. C. de Beauvoisis à l'adresse
indiquée par ses billets, au fond du faubourg Saint-Germain.
Il était sept heures du matin.
Ce ne fut qu'en se faisant annoncer chez lui que Julien pensa que ce pouvait
bien être le jeune parent de Mme de Rênal, employé jadis
à l'ambassade de Rome ou de Naples, et qui avait donné une
lettre de recommandation au chanteur Geronimo.
Julien avait remis à un grand
valet de chambre une des cartes jetées la veille, et une des siennes.
On le fit attendre, lui et son témoin,
trois grands quarts d'heure; enfin ils furent introduits dans un appartement
admirable d'élégance. Ils trouvèrent un grand jeune
homme, mis comme une poupée; ses traits offraient la perfection
et l'insignifiance de la beauté grecque. Sa tête, remarquablement
étroite, portait une pyramide de cheveux du plus beau blond. Ils
étaient frisés avec beaucoup de soin, pas un cheveu ne dépassait
l'autre. C'est pour se faire friser ainsi, pensa le lieutenant du 96e,
que ce maudit fat nous a fait attendre. La robe de chambre bariolée,
le pantalon du matin, tout, jusqu'aux pantoufles brodées, était
correct et merveilleusement soigné. Sa physionomie, noble et vide,
annonçait des idées convenables et rares: l'idéal
de l'homme aimable, l'horreur de l'imprévu et de la plaisanterie,
beaucoup de gravité.
Julien, auquel son lieutenant du
96e avait expliqué que se faire attendre longtemps, après
lui avoir jeté si grossièrement sa carte à la figure,
était une offense de plus, entra brusquement chez M. de Beauvoisis.
Il avait l'intention d'être insolent, mais il aurait bien voulu en
même temps être de bon ton. Il fut si frappé de la douceur
des manières de M. de Beauvoisis, de son air à la fois compassé,
important et content de soi, de l'élégance admirable de ce
qui l'entourait, qu'il perdit en un clin d'oeil toute idée d'être
insolent. Ce n'était pas son homme de la veille. Son étonnement
fut tel de rencontrer un être aussi distingué au lieu du grossier
personnage rencontré au café, qu'il ne put trouver une seule
parole. Il présenta une des cartes qu'on lui avait jetées.
- C'est mon nom, dit l'homme à
la mode, auquel l'habit noir de Julien, dès sept heures du matin,
inspirait assez peu de considération; mais je ne comprends pas,
d'honneur...
La manière de prononcer ces
derniers mots rendit à Julien une partie de son humeur.
- Je viens pour me battre avec vous,
monsieur, et il expliqua d'un trait toute l'affaire.
M. Charles de Beauvoisis, après
y avoir mûrement pensé, était assez content de la coupe
de l'habit noir de Julien. Il est de Staub, c'est clair, se disait-il en
l'écoutant parler; ce gilet est de bon goût, ces bottes sont
bien; mais, d'un autre côté, cet habit noir dès le
grand matin!... Ce sera pour mieux échapper à la balle, se
dit le chevalier de Beauvoisis.
Dès qu'il se fut donné
cette explication, il revint à une politesse parfaite, et presque
d'égal à égal envers Julien. Le colloque fut assez
long, l'affaire était délicate; mais enfin Julien ne put
se refuser à l'évidence. Le jeune homme si bien né
qu'il avait devant lui n'offrait aucun point de ressemblance avec le grossier
personnage qui, la veille, l'avait insulté. Julien éprouvait
une invincible répugnance à s'en aller, il faisait durer
l'explication. Il observait la suffisance du chevalier de Beauvoisis, c'est
ainsi qu'il s'était nommé en parlant de lui, choqué
de ce que Julien l'appelait tout simplement monsieur.
Il admirait sa gravité, mêlée
d'une certaine fatuité modeste, mais qui ne l'abandonnait pas un
seul instant. Il était étonné de sa manière
singulière de remuer la langue en prononçant les mots...
Mais enfin, dans tout cela, il n'y avait pas la plus petite raison de lui
chercher querelle.
Le jeune diplomate offrait de se
battre avec beaucoup de grâce, mais l'ex-lieutenant du 96e, assis
depuis une heure, les jambes écartées,
les mains sur les cuisses, et les coudes en dehors, décida que
son ami M. Sorel n'était
point fait pour chercher une querelle d'Allemand à un homme, parce
qu'on avait volé à cet homme ses billets de visite.
Julien sortait de fort mauvaise
humeur. La voiture du chevalier de Beauvoisis l'attendait dans la cour,
devant le perron; par hasard, Julien leva les yeux et reconnut son homme
de la veille dans le cocher.
Le voir, le tirer par sa grande
jaquette, le faire tomber de son siège et l' accabler de coups de
cravache ne fut que l'affaire d'un instant. Deux laquais voulurent défendre
leur camarade; Julien reçut des coups de poing: au même instant
il arma un de ses petits pistolets et le tira sur eux; ils prirent la fuite.
Tout cela fut l'affaire d'une minute.
Le chevalier de Beauvoisis descendait
l'escalier avec la gravité la plus plaisante, répétant
avec sa prononciation de grand seigneur:
- Qu'est ça? qu'est ça?
Il était évidemment
fort curieux, mais l'importance diplomatique ne lui permettait pas de marquer
plus d'intérêt. Quand il sut de quoi il s'agissait, la hauteur
le disputa encore dans ses traits au sang-froid légèrement
badin qui ne doit jamais quitter une figure de diplomate. Le lieutenant
du 96e comprit que M. de Beauvoisis avait envie de se battre: il voulut
diplomatiquement aussi conserver à son ami les avantages de l'initiative.
- Pour le coup, s'écria-t-il,
il y a là matière à duel!
- Je le croirais assez, reprit le
diplomate.
- Je chasse ce coquin, dit-il à
ses laquais; qu'un autre monte.
On ouvrit la portière de
la voiture: le chevalier voulut absolument en faire les honneurs à
Julien et à son témoin. On alla chercher un ami de M. de
Beauvoisis, qui indiqua une place tranquille. La conversation en allant
fut vraiment bien. Il n'y avait de singulier que le diplomate en robe de
chambre. Ces messieurs, quoique très nobles, pensa Julien, ne sont
point ennuyeux comme les personnes qui viennent dîner chez M. de
La Mole; et je vois pourquoi, ajouta-t-il un instant après, ils
se permettent d'être indécents. On parlait des danseuses que
le public avait distinguées dans un ballet donné la veille.
Ces messieurs faisaient allusion à des anecdotes piquantes que Julien
et son témoin, le lieutenant du 96e, ignoraient absolument. Julien
n'eut point la sottise de prétendre les savoir; il avoua de bonne
grâce son ignorance. Cette franchise plut à l'ami du chevalier;
il lui raconta ces anecdotes dans les plus grands détails, et fort
bien.
Une chose étonna infiniment
Julien. Un reposoir que l'on construisait au milieu de la rue, pour la
procession de la Fête-Dieu, arrêta un instant la voiture. Ces
messieurs se permirent plusieurs plaisanteries; le curé, suivant
eux, était fils d'un archevêque. Jamais chez le marquis de
La Mole, qui voulait être duc, on n'eût osé prononcer
un tel mot.
Le duel fut fini en un instant:
Julien eut une balle dans le bras; on le lui serra avec des mouchoirs;
on les mouilla avec de l'eau-de-vie, et le chevalier de Beauvoisis pria
Julien très poliment de lui permettre de le reconduire chez lui,
dans la même voiture qui l'avait amené. Quand Julien indiqua
l'hôtel de La Mole, il y eut échange de regards entre le jeune
diplomate et son ami. Le fiacre de Julien était là, mais
il trouvait la conversation de ces messieurs infiniment plus amusante que
celle du bon lieutenant du 96e.
Mon Dieu! un duel, n'est-ce que
ça! pensait Julien. Que je suis heureux d'avoir retrouvé
ce cocher! Quel serait mon malheur, si j'avais dû supporter encore
cette injure dans un café! La conversation amusante n'avait presque
pas été interrompue. Julien comprit alors que l'affectation
diplomatique est bonne à quelque chose. L'ennui n'est donc point
inhérent, se disait-il, à une conversation entre gens de
haute naissance! Ceux-ci plaisantent de la procession de la Fête-Dieu,
ils osent raconter et avec détails pittoresques des anecdotes fort
scabreuses. Il ne leur manque absolument que le raisonnement sur la chose
politique, et ce manque-là est plus que compensé par la grâce
de leur ton et la parfaite justesse de leurs expressions. Julien se sentait
une vive inclination pour eux. Que je serais heureux de les voir souvent!
A peine se fut-on quitté,
que le chevalier de Beauvoisis courut aux informations: elles ne furent
pas brillantes. Il était fort curieux de connaître son homme;
pouvait-il décemment lui faire une visite? Le peu de renseignements
qu'il put obtenir n'étaient pas d'une nature encourageante.
- Tout cela est affreux! dit-il
à son témoin. Il est impossible que j'avoue m'être
battu avec un simple
secrétaire de M. de La Mole,
et encore parce que mon cocher m'a volé mes cartes de visite.
- Il est sûr qu'il y aurait
dans tout cela possibilité de ridicule.
Le soir même, le chevalier
de Beauvoisis et son ami dirent partout que ce M. Sorel, d'ailleurs un
jeune homme parfait, était fils naturel d'un ami intime du marquis
de La Mole. Ce fait passa sans difficulté. Une fois qu'il fut établi,
le jeune diplomate et son ami daignèrent faire quelques visites
à Julien, pendant les quinze jours qu'il passa dans sa chambre.
Julien leur avoua qu'il n'était allé qu'une fois en sa vie
à l'Opéra.
- Cela est épouvantable,
lui dit-on, on ne va que là; il faut que votre première sortie
soit pour le Comte Ory . A l'Opéra, le chevalier de Beauvoisis le
présenta au fameux chanteur Geronimo, qui avait alors un immense
succès.
Julien faisait presque la cour au
chevalier; ce mélange de respect pour soi-même, d'importance
mystérieuse et de fatuité de jeune homme l'enchantait. Par
exemple le chevalier bégayait un peu parce qu'il avait l'honneur
de voir souvent un grand seigneur qui avait ce défaut. Jamais Julien
n'avait trouvé réunis dans un seul être le ridicule
qui amuse et la perfection des manières qu'un pauvre provincial
doit chercher à imiter.
On le voyait à l'Opéra
avec le chevalier de Beauvoisis; cette liaison fit prononcer son nom.
- Eh bien! lui dit un jour M. de
La Mole, vous voilà donc le fils naturel d'un riche gentilhomme
de Franche- Comté, mon ami intime?
Le marquis coupa la parole à
Julien, qui voulait protester qu'il n'avait contribué en aucune
façon à accréditer ce bruit.
- M. de Beauvoisis n'a pas voulu
s'être battu contre le fils d'un charpentier.
- Je le sais, je le sais, dit M.
de La Mole; c'est à moi maintenant de donner de la consistance à
ce récit, qui me convient. Mais j'ai une grâce à vous
demander, et qui ne vous coûtera qu'une petite demi-heure de votre
temps: tous les jours d'Opéra, à onze heures et demie, allez
assister dans le vestibule à la sortie du beau monde. Je vous vois
encore quelquefois des façons de province, il faudrait vous en défaire;
d'ailleurs il n'est pas mal de connaître, au moins de vue, de grands
personnages auprès desquels je puis un jour vous donner quelque
mission.
Passez au bureau de location pour
vous faire reconnaître; on vous a donné les entrées.
CHAPITRE VII
UNE ATTAQUE DE GOUTTE
Et j'eus de l'avancement, non pour
mon mérite, mais parce que mon maître avait la goutte.
BERTOLOTTI.
Le lecteur est peut-être surpris
de ce ton libre et presque amical; nous avons oublié de dire que
depuis six semaines le marquis était retenu chez lui par une attaque
de goutte.
Mlle de La Mole et sa mère
étaient à Hyères, auprès de la mère
de la marquise. Le comte Norbert ne voyait son père que des instants;
ils étaient fort bien l'un pour l'autre, mais n'avaient rien à
se dire. M. de La Mole, réduit à Julien, fut étonné
de lui trouver des idées. Il se faisait lire les journaux. Bientôt
le jeune secrétaire fut en état de choisir les passages intéressants.
Il y avait un journal nouveau que le marquis abhorrait; il avait juré
de ne le jamais lire, et chaque jour en parlait. Julien riait [Variante:
et admirait la pauvreté du duel entre le pouvoir et une idée.
Cette petitesse du marquis lui rendait tout le sang-froid qu'il était
tenté de perdre en passant des soirées tête-à-tête
avec un si grand seigneur.] Le marquis, irrité contre le temps présent,
se fit lire Tite-Live; la traduction improvisée sur le texte latin
l'amusait.
Un jour le marquis dit avec ce ton
de politesse excessive qui souvent impatientait Julien:
- Permettez, mon cher Sorel, que
je vous fasse cadeau d'un habit bleu: quand il vous conviendra de le prendre
et de venir chez moi, vous serez, à mes yeux, le frère cadet
du comte de Chaulnes, c'est-à-dire le fils de mon ami le vieux duc.
Julien ne comprenait pas trop de
quoi il s'agissait; le soir même il essaya une visite en habit bleu.
Le marquis le traita comme un égal. Julien avait un coeur digne
de sentir la vraie politesse, mais il n'avait pas d'idée des nuances.
Il eût juré, avant cette fantaisie du marquis, qu'il était
impossible d'être reçu par lui avec plus d'égards.
Quel admirable talent! se dit Julien; quand il se leva pour sortir, le
marquis lui fit des excuses de ne pouvoir l'accompagner à cause
de sa goutte.
Cette idée singulière
occupa Julien: Se moquerait-il de moi? pensa-t-il. Il alla demander conseil
à l'abbé Pirard, qui, moins poli que le marquis, ne lui répondit
qu'en sifflant et parlant d'autre chose. Le lendemain matin Julien se présenta
au marquis, en habit noir, avec son portefeuille et ses lettres à
signer. Il en fut reçu à l'ancienne manière. Le soir
en habit bleu, ce fut un ton tout différent et absolument aussi
poli que la veille.
- Puisque vous ne vous ennuyez pas
trop dans les visites que vous avez la bonté de faire à un
pauvre vieillard malade, lui dit le marquis, il faudrait lui parler de
tous les petits incidents de votre vie, mais franchement et sans songer
à autre chose qu'à raconter clairement et d'une façon
amusante. Car il faut s'amuser, continua le marquis; il n'y a que cela
de réel dans la vie. Un homme ne peut pas me sauver la vie à
la guerre tous les jours, ou me faire tous les jours cadeau d'un million;
mais si j'avais Rivarol, ici, auprès de ma chaise longue, tous les
jours il m'ôterait une heure de souffrances et d'ennui. Je l'ai beaucoup
connu à Hambourg, pendant l'émigration.
Et le marquis conta à Julien
les anecdotes de Rivarol avec les Hambourgeois qui s'associaient quatre
pour comprendre un bon mot. M. de La Mole, réduit à la société
de ce petit abbé, voulut l'émoustiller. Il piqua d'honneur
l'orgueil de Julien. Puisqu'on lui demandait la vérité, Julien
résolut de tout dire; mais en taisant deux choses: son admiration
fanatique pour un nom qui donnait de l'humeur au marquis, et la parfaite
incrédulité qui n'allait pas trop bien à un futur
curé. Sa petite affaire avec le chevalier de Beauvoisis arriva fort
à propos. Le marquis rit aux larmes de la scène dans le café
de la rue Saint-Honoré, avec le cocher qui l'accablait d'injures
sales. Ce fut l'époque d'une franchise parfaite dans les relations
entre le maître et le protégé.
M. de La Mole s'intéressa
à ce caractère singulier. Dans les commencements, il caressait
les ridicules de Julien, afin d'en jouir; bientôt il trouva plus
d'intérêt à corriger tout doucement les fausses manières
de voir de ce jeune homme. Les autres provinciaux qui arrivent à
Paris admirent tout, pensait le marquis; celui-ci hait tout. Ils ont trop
d'affectation, lui n'en a pas assez, et les sots le prennent pour un sot.
L'attaque de goutte fut prolongée par les grands froids de l'hiver
et dura plusieurs mois.
On s'attache bien à un bel
épagneul, se disait le marquis, pourquoi ai-je tant de honte de
m'attacher à ce petit abbé? il est original. Je le traite
comme un fils; eh bien! où est l'inconvénient? Cette fantaisie,
si elle dure, me coûtera un diamant de cinq cents louis dans mon
testament. Une fois que le marquis eut compris le caractère ferme
de son protégé, chaque jour il le chargeait de quelque nouvelle
affaire.
Julien remarqua avec effroi qu'il
arrivait à ce grand seigneur de lui donner des décisions
contradictoires sur le même objet. Ceci pouvait le compromettre gravement.
Julien ne travailla plus avec lui sans apporter un registre sur lequel
il écrivait les décisions, et le marquis les paraphait. Julien
avait pris un commis qui transcrivait les décisions relatives à
chaque affaire sur un registre particulier. Ce registre recevait aussi
la copie de toutes les lettres. Cette idée sembla d'abord le comble
du ridicule et de l'ennui. Mais, en moins de deux mois, le marquis en sentit
les avantages. Julien lui proposa de prendre un commis sortant de chez
un banquier, et qui tiendrait en partie double le compte de toutes les
recettes et de toutes les dépenses des terres que Julien était
chargé d'administrer. Ces mesures éclaircirent tellement
aux yeux du marquis ses propres affaires, qu'il put se donner le plaisir
d'entreprendre deux ou trois nouvelles spéculations sans le secours
de son prête-nom qui le volait.
- Prenez trois mille francs pour
vous, dit-il un jour à son jeune ministre.
- Monsieur, ma conduite peut être
calomniée.
- Que vous faut-il donc? reprit
le marquis avec humeur.
- Que vous veuilliez bien prendre
un arrêté et l'écrire de votre main sur le registre:
cet arrêté me donnera une somme de trois mille francs. Au
reste, c'est M. l'abbé Pirard qui a eu l'idée de toute cette
comptabilité. Le marquis, avec la mine ennuyée du marquis
de Moncade écoutant les comptes de M. Poisson, son intendant, écrivit
la décision.
Le soir, lorsque Julien paraissait
en habit bleu, il n'était jamais question d'affaires. Les bontés
du marquis étaient si flatteuses pour l'amour-propre toujours souffrant
de notre héros, que bientôt, malgré lui, il éprouva
une sorte d'attachement pour ce vieillard aimable. Ce n'est pas que Julien
fût sensible, comme on l'entend à Paris; mais ce n'était
pas un monstre, et personne, depuis la mort du vieux chirurgien-major,
ne lui avait parlé avec tant de bonté. Il remarquait avec
étonnement que le marquis avait pour son amour-propre des ménagements
de politesse qu'il n'avait jamais trouvés chez le vieux chirurgien.
Il comprit enfin que le chirurgien était plus fier de sa croix que
le marquis de son cordon bleu. Le père du marquis était un
grand seigneur.
Un jour, à la fin d'une audience
du matin, en habit noir et pour les affaires, Julien amusa le marquis,
qui le retint deux heures, et voulut absolument lui donner quelques billets
de banque que son prête-nom venait de lui apporter de la Bourse.
- J'espère, monsieur le marquis,
ne pas m'écarter du profond respect que je vous dois en vous suppliant
de me permettre un mot.
- Parlez, mon ami.
- Que monsieur le marquis daigne
souffrir que je refuse ce don. Ce n'est pas à l'homme en habit noir
qu'il est adressé, et il gâterait tout à fait les façons
que l'on a la bonté de tolérer chez l'homme en habit bleu.
Il salua avec beaucoup de respect, et sortit sans regarder.
Ce trait amusa le marquis. Il le
conta le soir à l'abbé Pirard.
- Il faut que je vous avoue enfin
une chose, mon cher abbé. Je connais la naissance de Julien, et
je vous autorise à ne pas me garder le secret sur cette confidence.
Son procédé de ce matin est noble, pensa le marquis, et moi
je l'anoblis.
Quelque temps après, le marquis
put enfin sortir.
- Allez passer deux mois à
Londres, dit-il à Julien. Les courriers extraordinaires et autres
vous porteront les lettres reçues par moi avec mes notes. Vous ferez
les réponses et me les renverrez en mettant chaque lettre dans sa
réponse. J'ai calculé que le retard ne sera que de cinq jours.
En courant la poste sur la route
de Calais, Julien s'étonnait de la futilité des prétendues
affaires pour lesquelles on l'envoyait. Nous ne dirons point avec quel
sentiment de haine et presque d'horreur il toucha le sol anglais. On connaît
sa folle passion pour Bonaparte. Il voyait dans chaque officier un sir
Hudson Lowe, dans chaque grand seigneur un lord Bathurst, ordonnant les
infamies de Sainte-Hélène et en recevant la récompense
par dix années de ministère. A Londres, il connut enfin la
haute fatuité. Il s'était lié avec de jeunes seigneurs
russes qui l'initièrent.
- Vous êtes prédestiné,
mon cher Sorel, lui disaient-ils, vous avez naturellement cette mine froide
et à mille lieues de la sensation présente, que nous cherchons
tant à nous donner.
- Vous n'avez pas compris votre
siècle, lui disait le prince Korasoff: Faites toujours le contraire
de ce qu'on attend de vous . Voilà, d'honneur, la seule religion
de l'époque. Ne soyez ni fou, ni affecté, car alors on attendrait
de vous des folies et des affectations, et le précepte ne serait
plus accompli.
Julien se couvrit de gloire un jour
dans le salon du duc de Fitz-Folke, qui l'avait engagé à
dîner, ainsi que le prince Korasoff. On attendit pendant une heure.
La façon dont Julien se conduisit au milieu des vingt personnes
qui attendaient est encore citée parmi les jeunes secrétaires
d'ambassade à Londres. Sa mine fut impayable. Il voulut voir, malgré
les dandys ses amis, le célèbre Philippe Vane, le seul philosophe
que l'Angleterre ait eu depuis Locke. Il le trouva achevant sa septième
année de prison. L'aristocratie ne badine pas en ce pays-ci, pensa
Julien; de plus, Vane est déshonoré, vilipendé, etc.
Julien le trouva gaillard; la rage
de l'aristocratie le désennuyait. Voilà, se dit Julien en
sortant de prison, le seul homme gai que j'aie vu en Angleterre. L'idée
la plus utile aux tyrans est celle de Dieu, lui avait dit Vane... Nous
supprimons le reste du système comme cynique. A son retour:
- Quelle idée amusante m'apportez-vous
d'Angleterre? lui dit M. de La Mole...
Il se taisait.
- Quelle idée apportez-vous,
amusante ou non? reprit le marquis vivement.
- Primo, dit Julien, l'Anglais le
plus sage est fou une heure par jour; il est visité par le démon
du suicide, qui est le dieu du pays.
2° L'esprit et le génie
perdent vingt-cinq pour cent de leur valeur en débarquant en Angleterre.
3° Rien au monde n'est beau,
admirable, attendrissant comme les paysages anglais.
- A mon tour, dit le marquis:
Primo, pourquoi allez-vous dire,
au bal chez l'ambassadeur de Russie, qu'il y a en France trois cent mille
jeunes gens de vingt-cinq ans qui désirent passionnément
la guerre? croyez-vous que cela soit obligeant pour les rois?
- On ne sait comment faire en parlant
à nos grands diplomates, dit Julien. Ils ont la manie d'ouvrir des
discussions sérieuses. Si l'on s'en tient aux lieux communs des
journaux, on passe pour un sot. Si l'on se permet quelque chose de vrai
et de neuf, ils sont étonnés, ne savent que répondre,
et le lendemain matin à sept heures, ils vous font dire par le premier
secrétaire d'ambassade qu'on a été inconvenant.
- Pas mal, dit le marquis en riant.
Au reste, je parie, monsieur l'homme profond, que vous n'avez pas deviné
ce que vous êtes allé faire en Angleterre.
- Pardonnez-moi, reprit Julien;
j'y ai été pour dîner une fois la semaine chez l'ambassadeur
du roi, qui est le plus poli des hommes.
- Vous êtes allé chercher
la croix que voilà, lui dit le marquis. Je ne veux pas vous faire
quitter votre habit noir, et je suis accoutumé au ton plus amusant
que j'ai pris avec l'homme portant l'habit bleu. Jusqu'à nouvel
ordre, entendez bien ceci: quand je verrai cette croix, vous serez le fils
cadet de mon ami le duc de Chaulnes, qui sans s'en douter, est depuis six
mois employé dans la diplomatie.
Remarquez, ajouta le marquis, d'un
air fort sérieux, et coupant court aux actions de grâces,
que je ne veux point vous sortir de votre état. C'est toujours une
faute et un malheur pour le protecteur comme pour le protégé.
Quand mes procès vous ennuieront, ou que vous ne me conviendrez
plus, je demanderai pour vous une bonne cure, comme celle de notre ami
l'abbé Pirard, et rien de plus, ajouta le marquis d'un ton fort
sec.
- Cette croix mit à l'aise
l'orgueil de Julien; il parla beaucoup plus. Il se crut moins souvent offensé
et pris de mire par ces propos, susceptibles de quelque explication peu
polie, et qui, dans une conversation animée, peuvent échapper
à tout le monde.
Cette croix lui valut une singulière
visite; ce fut celle de M. le baron de Valenod, qui venait à Paris
remercier le ministère de sa baronnie et s'entendre avec lui. Il
allait être nommé maire de Verrières en remplacement
de M. de Rênal.
Julien rit bien, intérieurement,
quand M. de Valenod lui fit entendre qu'on venait de découvrir que
M. de Rênal était un jacobin. Le fait est que, dans une réélection
qui se préparait, [Variante: une réélection générale
qu'on préparait pour la Chambre des députés,] le nouveau
baron était le candidat du ministère, et au grand collège
du département, à la vérité fort ultra, c'était
M. de Rênal qui était porté par les libéraux.
Ce fut en vain que Julien essaya de savoir quelque chose de Mme de Rênal;
le baron parut se souvenir de leur ancienne rivalité, et fut impénétrable.
Il finit par demander à Julien la voix de son père dans les
élections qui allaient avoir lieu. Julien promit d'écrire.
- Vous devriez, monsieur le chevalier,
me présenter à M. le marquis de La Mole.
En effet, je le devrais, pensa Julien;
mais un tel coquin!...
- En vérité, répondit-il,
je suis un trop petit garçon à l'hôtel de La Mole pour
prendre sur moi de présenter. Julien disait tout au marquis: le
soir il lui conta la prétention du Valenod, ainsi que ses faits
et gestes depuis 1814.
- Non seulement, reprit M. de La
Mole, d'un air fort sérieux, vous me présenterez demain le
nouveau baron, mais je l'invite à dîner pour après-demain.
Ce sera un de nos nouveaux préfets.
- En ce cas, reprit Julien froidement,
je demande la place de directeur du dépôt de mendicité
pour mon père.
- A la bonne heure, dit le marquis
en reprenant l'air gai; accordé; je m'attendais à des moralités.
Vous vous formez. M. de Valenod apprit à Julien que le titulaire
du bureau de loterie de Verrières venait de mourir: Julien trouva
plaisant de donner cette place à M. de Cholin, ce vieil imbécile
dont jadis il avait ramassé la pétition dans la chambre de
M. de La Mole. Le marquis rit de bon coeur de la pétition que Julien
récita en lui faisant signer la lettre qui demandait cette place
au ministre des finances.
A peine M. de Cholin nommé,
Julien apprit que cette place avait été demandée par
la députation du
département pour M. Gros,
le célèbre géomètre: cet homme généreux
n'avait que quatorze cents francs de rente, et chaque année prêtait
six cents francs au titulaire qui venait de mourir, pour l'aider à
élever sa famille. Julien fut étonné de ce qu'il avait
fait. [Variante: Cette famille du mort, comment vit-elle aujourd'hui? Cette
idée lui serra le coeur.] Ce n'est rien, se dit-il; il faudra en
venir à bien d'autres injustices, si je veux parvenir, et encore
savoir les cacher sous de belles paroles sentimentales: pauvre M. Gros!
c'est lui qui méritait la croix, c'est moi qui l'ai, et je dois
agir dans le sens du gouvernement qui me la donne.
CHAPITRE VIII
QUELLE EST LA DECORATION QUI DISTINGUE?
Ton eau ne me rafraîchit pas,
dit le génie altéré.- C'est pourtant le puits le plus
frais de tout le Diar Békir.
PELLICO.
Un jour Julien revenait de la charmante
terre de Villequier, sur les bords de la Seine, que M. de La Mole voyait
avec intérêt, parce que, de toutes les siennes, c'était
la seule qui eût appartenu au célèbre Boniface de La
Mole. Il trouva à l'hôtel la marquise et sa fille, qui arrivaient
d'Hyères.
Julien était un dandy maintenant,
et comprenait l'art de vivre à Paris. Il fut d'une froideur parfaite
envers Mlle de La Mole. Il parut n'avoir gardé aucun souvenir des
temps où elle lui demandait si gaiement des détails sur sa
manière de tomber de cheval [Variante: avec grâce].
Mlle de La Mole le trouva grandi
et pâli. Sa taille, sa tournure n'avaient plus rien du provincial;
il n'en était pas ainsi de sa conversation: on y remarquait encore
trop de sérieux, trop de positif. Malgré ces qualités
raisonnables, grâce à son orgueil, elle n'avait rien de subalterne;
on sentait seulement qu'il regardait encore trop de choses comme importantes.
Mais on voyait qu'il était homme à soutenir son dire.
- Il manque de légèreté,
mais non pas d'esprit, dit Mlle de La Mole à son père, en
plaisantant avec lui sur la croix qu'il avait donnée à Julien.
Mon frère vous l'a demandée pendant dix-huit mois, et c'est
un La Mole!...
- Oui, mais Julien a de l'imprévu,
c'est ce qui n'est jamais arrivé au La Mole dont vous me parlez.
On annonça M. le duc de Retz.
Mathilde se sentit saisie d'un bâillement
irrésistible; [Variante: à le voir, il lui semblait qu']
elle reconnaissait les antiques dorures et les anciens habitués
du salon paternel. Elle se faisait une image parfaitement ennuyeuse de
la vie qu'elle allait reprendre à Paris. Et cependant à Hyères
elle regrettait Paris. Et pourtant j'ai dix-neuf ans! pensait-elle: c'est
l'âge du bonheur, disent tous ces nigauds à tranches dorées.
Elle regardait huit ou dix volumes de poésies nouvelles, accumulés,
pendant le voyage de Provence, sur la console du salon. Elle avait le malheur
d'avoir plus d'esprit que MM. de Croisenois, de Caylus, de Luz, et ses
autres amis. Elle se figurait tout ce qu'ils allaient lui dire sur le beau
ciel de la Provence, la poésie, le midi, etc., etc. Ces yeux si
beaux, où respirait l'ennui le plus profond, et, pis encore, le
désespoir de trouver le plaisir, s'arrêtèrent sur Julien.
Du moins, il n'était pas exactement comme un autre.
- Monsieur Sorel, dit-elle avec
cette voix vive, brève, et qui n'a rien de féminin, qu'emploient
les jeunes femmes de la haute classe, monsieur Sorel, venez-vous ce soir
au bal de M. de Retz?
- Mademoiselle, je n'ai pas eu l'honneur
d'être présenté à M. le duc. (On eût dit
que ces mots et ce titre écorchaient la bouche du provincial orgueilleux.)
- Il a chargé mon frère
de vous amener avec lui; et, si vous y étiez venu, vous m'auriez
donné des détails sur la terre de Villequier; il est question
d'y aller au printemps. Je voudrais savoir si le château est logeable,
et si les environs sont aussi jolis qu'on le dit. Il y a tant de réputations
usurpées!
Julien ne répondait pas.
- Venez au bal avec mon frère,
ajouta-t-elle d'un ton fort sec.
Julien salua avec respect. Ainsi,
même au milieu du bal, je dois des comptes à tous les membres
de la famille. Ne suis-je pas payé comme homme d'affaires? Sa mauvaise
humeur ajouta: Dieu sait encore si ce que je dirai à la fille ne
contrariera pas les projets du père, du frère, de la mère!
C'est une véritable cour
de prince souverain. Il faudrait y être d'une nullité parfaite,
et cependant ne donner à personne le droit de se plaindre. Que cette
grande fille me déplaît! pensa-t-il en regardant
marcher Mlle de La Mole, que sa
mère avait appelée pour la présenter à plusieurs
femmes de ses amies. Elle outre toutes les modes, sa robe lui tombe des
épaules... elle est encore plus pâle qu'avant son voyage...
Quels cheveux sans couleur, à force d'être blonds! On dirait
que le jour passe à travers!... Que de hauteur dans cette façon
de saluer, dans ce regard! quels gestes de reine!
Mlle de La Mole venait d'appeler
son frère, au moment où il quittait le salon.
Le comte Norbert s'approcha de Julien:
- Mon cher Sorel, lui dit-il, où
voulez-vous que je vous prenne à minuit pour le bal de M. de Retz?
Il m'a chargé expressément de vous amener.
- Je sais bien à qui je dois
tant de bontés, répondit Julien, en saluant jusqu'à
terre.
Sa mauvaise humeur, ne pouvant rien
trouver à reprendre au ton de politesse et même d'intérêt
avec lequel Norbert lui avait parlé, se mit à s'exercer sur
la réponse que lui, Julien, avait faite à ce mot obligeant.
Il y trouvait une nuance de bassesse.
Le soir, en arrivant au bal, il
fut frappé de la magnificence de l'hôtel de Retz. La cour
d'entrée était couverte d'une immense tente de coutil cramoisi
avec des étoiles en or: rien de plus élégant.
Au-dessous de cette tente, la cour
était transformée en un bois d'orangers et de lauriers-roses
en fleurs. Comme on avait eu soin d'enterrer suffisamment les vases, les
lauriers et les orangers avaient l'air de sortir de terre. Le chemin que
parcouraient les voitures était sablé. Cet ensemble parut
extraordinaire à notre provincial. Il n'avait pas l'idée
d'une telle magnificence; en un instant son imagination émue fut
à mille lieues de la mauvaise humeur. Dans la voiture, en venant
au bal, Norbert était heureux, et lui voyait tout en noir; à
peine entrés dans la cour, les rôles changèrent.
Norbert n'était sensible
qu'à quelques détails, qui, au milieu de tant de magnificence,
n'avaient pu être soignés. Il évaluait la dépense
de chaque chose, et, à mesure qu'il arrivait à un total élevé,
Julien remarqua qu'il s'en montrait presque jaloux et prenait de l'humeur.
Pour lui, il arriva séduit,
admirant, et presque timide à force d'émotion, dans le premier
des salons où l'on dansait. On se pressait à la porte du
second, et la foule était si grande, qu'il lui fut impossible d'avancer.
La décoration de ce second salon représentait l'Alhambra
de Grenade.
- C'est la reine du bal, il faut
en convenir, disait un jeune homme à moustaches, dont l'épaule
entrait dans la poitrine de Julien.
- Mlle Fourmont, qui tout l'hiver
a été la plus jolie, lui répondait son voisin, s'aperçoit
qu'elle descend à la seconde place: vois son air singulier.
- Vraiment elle met toutes voiles
dehors pour plaire. Vois, vois ce sourire gracieux au moment où
elle figure seule dans cette contredanse. C'est, d'honneur, impayable.
- Mlle de La Mole a l'air d'être
maîtresse du plaisir que lui fait son triomphe, dont elle s'aperçoit
fort bien. On dirait qu'elle craint de plaire à qui lui parle.
- Très bien! voilà
l'art de séduire.
Julien faisait de vains efforts
pour apercevoir cette femme séduisante; sept ou huit hommes plus
grands que lui l'empêchaient de la voir.
- Il y a bien de la coquetterie
dans cette retenue si noble, reprit le jeune homme à moustaches.
- Et ces grands yeux bleus qui s'abaissent
si lentement au moment où l'on dirait qu'ils sont sur le point de
se trahir, reprit le voisin. Ma foi, rien de plus habile.
- Vois comme auprès d'elle
la belle Fourmont a l'air commun, dit un troisième.
- Cet air de retenue veut dire:
Que d'amabilité je déploierais pour vous, si vous étiez
l'homme digne de moi!
- Et qui peut être digne de
la sublime Mathilde? dit le premier: quelque prince souverain, beau, spirituel,
bien fait, un héros à la guerre, et âgé de vingt
ans tout au plus.
- Le fils naturel de l'empereur
de Russie... auquel, en faveur de ce mariage, on ferait une souveraineté...
ou tout simplement le comte de Thaler, avec son air de paysan habillé...
La porte fut dégagée,
Julien put entrer.
Puisqu'elle passe pour si remarquable
aux yeux de ces poupées, elle vaut la peine que je l'étudie,
pensa-t-il. Je comprendrai quelle est la perfection pour ces gens-là.
Comme il la cherchait des yeux, Mathilde le regarda. Mon devoir m'appelle,
se dit Julien; mais il n'y avait plus d'humeur que dans son expression.
La curiosité le faisait avancer avec un plaisir que la robe fort
basse des épaules de Mathilde augmenta bien vite, à la vérité
d'une manière peu flatteuse pour son amour-propre. Sa beauté
a de la jeunesse, pensa-t-il. Cinq ou six jeunes gens, parmi lesquels Julien
reconnut ceux qu'il avait entendus à la porte, étaient entre
elle et lui.
- Vous monsieur, qui avez été
ici tout l'hiver, lui dit-elle, n'est-il pas vrai que ce bal est le plus
joli de la saison?
Il ne répondait pas.
- Ce quadrille de Coulon me semble
admirable et ces dames le dansent d'une façon parfaite.
Les jeunes gens se retournèrent
pour voir quel était l'homme heureux dont on voulait absolument
avoir une réponse. Elle ne fut pas encourageante.
- Je ne saurais être un bon
juge, mademoiselle; je passe ma vie à écrire: c'est le premier
bal de cette magnificence que j'aie vu.
Les jeunes gens à moustaches
furent scandalisés.
- Vous êtes un sage, monsieur
Sorel, reprit-on avec un intérêt plus marqué; vous
voyez tous ces bals, toutes ces fêtes, comme un philosophe, comme
J.-J. Rousseau. Ces folies vous étonnent sans vous séduire.
Un mot venait d'éteindre l'imagination de Julien et de chasser de
son coeur toute illusion. Sa bouche prit l'expression d'un dédain
un peu exagéré peut-être.
- J.-J. Rousseau, répondit-il,
n'est à mes yeux qu'un sot, lorsqu'il s'avise de juger le grand
monde; il ne le comprenait pas, et y portait le coeur d'un laquais parvenu.
- Il a fait le Contrat social, dit
Mathilde du ton de la vénération.
- Tout en prêchant la république
et le renversement des dignités monarchiques, ce parvenu est ivre
de bonheur, si un duc change la direction de sa promenade après
dîner pour accompagner un de ses amis.
- Ah! oui, le duc de Luxembourg
à Montmorency accompagne un M. Coindet du côté de Paris...,
reprit Mlle de La Mole avec le plaisir et l'abandon de la première
jouissance de pédanterie. Elle était ivre de son savoir,
à peu près comme l'académicien qui découvrit
l'existence du roi Feretrius. L'oeil de Julien resta pénétrant
et sévère.
Mathilde avait eu un moment d'enthousiasme;
la froideur de son partner la déconcerta profondément. Elle
fut d'autant plus étonnée, que c'était elle qui avait
coutume de produire cet effet-là sur les autres.
Dans ce moment, le marquis de Croisenois
s'avançait avec empressement vers Mlle de La Mole. Il fut un instant
à trois pas d'elle, sans pouvoir pénétrer à
cause de la foule. Il la regardait en souriant de l'obstacle. La jeune
marquise de Rouvray était près de lui, c'était une
cousine de Mathilde. Elle donnait le bras à son mari, qui ne l'était
que depuis quinze jours. Le marquis de Rouvray, fort jeune aussi, avait
tout l'amour niais qui prend un homme qui, faisant un mariage de convenance
uniquement arrangé par les notaires, trouve une personne parfaitement
belle. M. de Rouvray allait être duc à la mort d'un oncle
fort âgé. Pendant que le marquis de Croisenois, ne pouvant
percer la foule, regardait Mathilde d'un air riant, elle arrêtait
ses grands yeux, d'un bleu céleste, sur lui et ses voisins. Quoi
de plus plat, se dit-elle, que tout ce groupe! Voilà Croisenois
qui prétend m'épouser; il est doux, poli, il a des manières
parfaites comme M. de Rouvray. Sans l'ennui qu'ils donnent, ces messieurs
seraient fort aimables. Lui aussi me suivra au bal avec cet air borné
et content. Un an après le mariage, ma voiture, mes chevaux, mes
robes, mon château à vingt lieues de Paris, tout cela sera
aussi bien que possible, tout à fait ce qu'il faut pour faire périr
d'envie une parvenue, une comtesse de Roiville par exemple; et après?...
Mathilde s'ennuyait en espoir. Le
marquis de Croisenois parvint à l'approcher, et lui parlait, mais
elle rêvait sans l'écouter. Le bruit de ses paroles se confondait
pour elle avec le bourdonnement du bal. Elle suivait machinalement de l'oeil
Julien, qui s'était éloigné d'un air respectueux,
mais fier et mécontent. Elle aperçut dans un coin, loin de
la foule circulante, le comte Altamira, condamné à mort dans
son pays, que le lecteur connaît déjà. Sous Louis XIV,
une de ses parentes avait épousé un prince de Conti; ce souvenir
le protégeait un peu contre la police de la congrégation.
Je ne vois que la condamnation à
mort qui distingue un homme, pensa Mathilde: c'est la seule chose qui ne
s'achète pas. Ah! c'est un bon mot que je viens de me dire! Quel
dommage qu'il ne soit pas venu de façon à m'en faire honneur!
Mathilde avait trop de goût pour amener dans la conversation un bon
mot fait d'avance; mais elle avait aussi trop de vanité pour ne
pas être enchantée d'elle-même.
Un air de bonheur remplaça
dans ses traits l'apparence de l'ennui. Le marquis de Croisenois, qui lui
parlait toujours, crut entrevoir
le succès, et redoubla de faconde. Qu'est-ce qu'un méchant
pourrait objecter à mon bon mot? se dit Mathilde. Je répondrais
au critique: Un titre de baron, de vicomte, cela s'achète; une croix,
cela se donne; mon frère vient de l'avoir, qu'a-t-il fait? un grade,
cela s'obtient. Dix ans de garnison, ou un parent ministre de la guerre,
et l'on est chef d'escadron comme Norbert. Une grande fortune!... c'est
encore ce qu'il y a de plus difficile et par conséquent de plus
méritoire. Voilà qui est drôle! c'est le contraire
de tout ce que disent les livres... Eh bien! pour la fortune, on épouse
la fille de M. Rothschild. Réellement mon mot a de la profondeur.
La condamnation à mort est encore la seule chose que l'on ne soit
pas avisé de solliciter.
- Connaissez-vous le comte Altamira?
dit-elle à M. de Croisenois.
Elle avait l'air de revenir de si
loin, et cette question avait si peu de rapport avec tout ce que le pauvre
marquis lui disait depuis cinq minutes, que son amabilité en fut
déconcertée. C'était pourtant un homme d'esprit et
fort renommé comme tel. Mathilde a de la singularité, pensa-t-il;
c'est un inconvénient, mais elle donne une si belle position sociale
à son mari! Je ne sais comment fait ce marquis de La Mole; il est
lié avec ce qu'il y a de mieux dans tous les partis, c'est un homme
qui ne peut sombrer. Et d'ailleurs, cette singularité de Mathilde
peut passer pour du génie. Avec une haute naissance et beaucoup
de fortune, le génie n'est point un ridicule, et alors quelle distinction!
Elle a si bien d'ailleurs, quand elle veut, ce mélange d'esprit,
de caractère et d'à-propos, qui fait l'amabilité parfaite...
Comme il est difficile de faire bien deux choses à la fois, le marquis
répondait à Mathilde d'un air vide, et comme récitant
une leçon:
- Qui ne connaît ce pauvre
Altamira? Et il lui faisait l'histoire de sa conspiration manquée,
ridicule, absurde.
- Très absurde! dit Mathilde,
comme se parlant à ellemême, mais il a agi. Je veux voir un
homme; amenez-le moi, dit-elle au marquis très choqué.
Le comte Altamira était un
des admirateurs les plus déclarés de l'air hautain et presque
impertinent de Mlle de La Mole; elle était suivant lui l'une des
plus belles personnes de Paris.
- Comme elle serait belle sur un
trône! dit-il à M. de Croisenois; et il se laissa amener sans
difficulté.
Il ne manque pas de gens dans le
monde qui veulent établir que rien n'est de mauvais ton comme une
conspiration; cela sent le jacobin.
Et quoi de plus laid que le jacobin sans succès?
Le regard de Mathilde se moquait
du libéralisme d'Altamira avec M. de Croisenois, mais elle l'écoutait
avec plaisir. Un conspirateur au bal, c'est un joli contraste, pensait-elle.
Elle trouvait à celui-ci, avec ses moustaches noires, la figure
du lion quand il se repose; mais elle s'aperçut bientôt que
son esprit n'avait qu'une attitude: l'utilité, l'admiration pour
l'utilité . Excepté ce qui pouvait donner à son pays
le gouvernement de deux Chambres, le jeune comte trouvait que rien n'était
digne de son attention.
Il quitta avec plaisir Mathilde,
la plus séduisante personne du bal, parce qu'il vit entrer un général
péruvien. Désespérant de l'Europe, le pauvre Altamira
en était réduit à penser que, quand les Etats de l'Amérique
méridionale seront forts et puissants, ils pourront rendre à
l'Europe la liberté que Mirabeau leur a envoyée*. [* Cette
feuille, composée le 25 juillet 1830, a été imprimée
le 4 août.
Note de l'éditeur (vraisembalement
Stendhal)].
Un tourbillon de jeunes gens à
moustaches s'était approché de Mathilde. Elle avait bien
vu qu'Altamira n'était pas séduit, et se trouvait piquée
de son départ; elle voyait son oeil noir briller en parlant au général
péruvien. Mlle de La Mole regardait [Variante: promenait ses regards
sur] les jeunes Français avec ce sérieux profond qu'aucune
de ses rivales ne pouvait imiter. Lequel d'entre eux, pensait-elle, pourrait
se faire condamner à mort, en lui supposant même toutes les
chances favorables? Ce regard singulier flattait ceux qui avaient
peu d'esprit, mais inquiétait les autres. Ils redoutaient l'explosion
de quelque mot piquant et de réponse difficile. Une haute naissance
donne cent qualités dont l'absence m'offenserait: je le vois par
l'exemple de Julien, pensait Mathilde; mais elle étiole ces qualités
de l'âme qui font condamner à mort.
En ce moment quelqu'un disait près
d'elle:
- Ce comte Altamira est le second
fils du prince de San Nazaro-Pimentel, c'est un Pimentel qui tenta de sauver
Conradin, décapité en 1268. C'est l'une des plus nobles familles
de Naples.
Voilà, se dit Mathilde, qui
prouve joliment ma maxime: La haute naissance ôte la force de caractère
sans laquelle on ne se fait point condamner à mort! Je suis donc
prédestinée à déraisonner ce soir. Puisque
je ne suis qu'une femme comme une autre, eh bien! il faut danser.
Elle céda aux instances du
marquis de Croisenois, qui depuis une heure sollicitait une galope. Pour
se distraire de son malheur en philosophie, Mathilde voulut être
parfaitement séduisante, M. de Croisenois fut ravi. Mais ni la danse,
ni le désir de plaire à l'un des plus jolis hommes de la
cour, rien ne put distraire Mathilde. Il était impossible d'avoir
plus de succès. Elle était la reine du bal, elle le voyait,
mais avec froideur. Quelle vie effacée je vais passer avec un être
tel que Croisenois! se disait-elle, comme il la ramenait à sa place
une heure après... Où est le plaisir pour moi, ajouta-t-elle
tristement, si, après six mois d'absence, je ne le trouve pas au
milieu d'un bal qui fait l'envie de toutes les femmes de Paris? Et encore,
j'y suis environnée des hommages d'une société que
je ne puis pas imaginer mieux composée. Il n'y a ici de bourgeois
que quelques pairs et un ou deux Julien peut-être. Et cependant,
ajoutait-elle avec une tristesse croissante, quels avantages le sort ne
m'a-t-il pas donnés: illustration, fortune, jeunesse! hélas!
tout, excepté le bonheur. Les plus douteux de mes avantages sont
encore ceux dont ils m'ont parlé toute la soirée. L'esprit,
j'y crois, car je leur fais peur évidemment à tous. S'ils
osent aborder un sujet sérieux, au bout de cinq minutes de conversation
ils arrivent tout hors d'haleine, et comme faisant une grande découverte
à une chose que je leur répète depuis une heure. Je
suis belle, j'ai cet avantage pour lequel Mme de Staël eût tout
sacrifié, et pourtant il est de fait que je meurs d'ennui. Y a-t-il
une raison pour que Je m'ennuie moins quand j'aurai changé mon nom
pour celui du marquis de Croisenois?
Mais, mon Dieu! ajouta-t-elle presque
avec l'envie de pleurer, n'est-ce pas un homme parfait? C'est le chefd'oeuvre
de l'éducation de ce siècle; on ne peut le regarder sans
qu'il trouve une chose aimable, et même spirituelle, à vous
dire; il est brave... Mais ce Sorel est singulier, se dit-elle, et son
oeil quittait l'air morne pour l'air fâché. Je l'ai averti
que j'avais à lui parler, et il ne daigne pas reparaître!
CHAPITRE IX
LE BAL
Le luxe des toilettes, l'éclat
des bougies, les parfums: tant de jolis bras, de belles épaules;
des bouquets; des airs de Rossini qui enlèvent, des peintures de
Ciceri; Je suis hors de moi!
Voyages d'Uzeri.
- Vous avez de l'humeur, lui dit
la marquise de La Mole; je vous en avertis, c'est de mauvaise grâce
au bal.
- Je ne me sens que mal à
la tête, répondit Mathilde d'un air dédaigneux, il
fait trop chaud ici.
A ce moment, comme pour justifier
Mlle de La Mole, le vieux baron de Tolly se trouva mal et tomba; on fut
obligé de l'emporter. On parla d'apoplexie, ce fut un événement
désagréable.
Mathilde ne s'en occupa point. C'était
un parti pris, chez elle, de ne regarder jamais les vieillards et tous
les êtres reconnus pour dire des choses tristes. Elle dansa pour
échapper à la conversation sur l'apoplexie, qui n'en était
pas une, car le surlendemain le baron reparut.
Mais M. Sorel ne vient point, se
dit-elle encore après qu'elle eut dansé. Elle le cherchait
presque des yeux, lorsqu'elle l'aperçut dans un autre salon. Chose
étonnante, il semblait avoir perdu ce ton de froideur impassible
qui lui était si naturel; il n'avait plus l'air anglais. Il cause
avec le comte Altamira, mon condamné à mort! se dit Mathilde.
Son oeil est plein d'un feu sombre; il a l'air d'un prince déguisé;
son regard a redoublé d'orgueil.
Julien se rapprochait de la place
où elle était, toujours causant avec Altamira; elle le regardait
fixement, étudiant ses traits pour y chercher ces hautes qualités
qui peuvent valoir à un homme l'honneur d'être condamné
à mort. Comme il passait près d'elle:
- Oui, disait-il au comte Altamira,
Danton était un homme!
O ciel! serait-il un Danton, se
dit Mathilde; mais il a une figure si noble, et ce Danton était
si horriblement laid, un boucher, je crois. Julien était encore
assez près d'elle, elle n'hésita pas à l'appeler;
elle avait la conscience et l'orgueil de faire une question extraordinaire
pour une jeune fille.
- Danton n'était-il pas un
boucher? lui dit-elle.
- Oui, aux yeux de certaines personnes,
lui répondit Julien avec l'expression du mépris le plus mal
déguisé, et l'oeil encore enflammé de sa conversation
avec Altamira, mais malheureusement pour les gens bien nés, il était
avocat à Méry-sur-Seine; c'est-à-dire, mademoiselle,
ajouta-t-il d'un air méchant, qu'il a commencé comme plusieurs
pairs que je vois ici. Il est vrai que Danton avait un désavantage
énorme aux yeux de la beauté, il était fort laid.
Ces derniers mots furent dits rapidement, d'un air extraordinaire et assurément
fort peu poli.
Julien attendit un instant, le haut
du corps légèrement penché et avec un air orgueilleusement
humble. Il semblait dire: Je suis payé pour vous répondre,
et je vis de ma paye. Il ne daignait pas lever l'oeil sur Mathilde. Elle,
avec ses beaux yeux ouverts extraordinairement et fixés sur lui,
avait l'air de son esclave. Enfin, comme le silence continuait, il la regarda
ainsi qu'un valet regarde son maître, afin de prendre des ordres.
Quoique ses yeux rencontrassent en plein ceux de Mathilde, toujours fixés
sur lui avec un regard étrange, il s'éloigna avec un empressement
marqué.
Lui, qui est réellement si
beau, se dit enfin Mathilde sortant de sa rêverie, faire un tel éloge
de la laideur! Jamais de retour sur lui-même! Il n'est pas comme
Caylus ou Croisenois. Ce Sorel a quelque chose de l'air que mon père
prend quand il fait si bien Napoléon au bal. Elle avait tout à
fait oublié Danton. Décidément, ce soir, je m'ennuie.
Elle saisit le bras de son frère, et, à son grand chagrin,
le força de faire un tour dans le bal. L'idée lui vint de
suivre la conversation du condamné à mort avec Julien. La
foule était énorme. Elle parvint cependant à les rejoindre
au moment où, à deux pas devant elle, Altamira s'approchait
d'un plateau pour prendre une glace. Il parlait à Julien, le corps
à demi tourné. Il vit un bras d'habit brodé qui prenait
une glace à côté de la sienne. La broderie sembla exciter
son attention; il se retourna tout à fait pour voir le personnage
à qui appartenait ce bras. A l'instant, ces yeux si nobles et si
naïfs prirent une légère expression de dédain.
- Vous voyez cet homme, dit-il assez
bas à Julien; c'est le prince d'Araceli, ambassadeur de ***. Ce
matin il a demandé mon extradition à votre ministre des affaires
étrangères de France, M. de Nerval. Tenez, le voilà
là-bas, qui joue au whist. M. de Nerval est assez disposé
à me livrer, car nous vous avons donné deux ou trois conspirateurs
en 1816. Si l'on me rend à mon roi, je suis pendu dans les vingt-quatre
heures. Et ce sera quelqu'un de ces jolis messieurs à moustaches
qui m'empoignera .
- Les infâmes! s'écria
Julien à demi-haut.
Mathilde ne perdait pas une syllabe
de leur conversation. L'ennui avait disparu.
- Pas si infâmes, reprit le
comte Altamira. Je vous ai parlé de moi pour vous frapper d'une
image vive. Regardez le prince d'Araceli; toutes les cinq minutes, il jette
les yeux sur sa Toison d'Or; il ne revient pas du plaisir de voir ce colifichet
sur sa poitrine. Ce pauvre homme n'est au fond qu'un anachronisme. Il y
a cent ans, la Toison était un honneur insigne, mais alors elle
eût passé bien au-dessus de sa tête. Aujourd'hui, parmi
les gens bien nés, il faut être un Araceli pour en être
enchanté. Il eût fait pendre toute une ville pour l'obtenir.
- Est-ce à ce prix qu'il
l'a eue? dit Julien avec anxiété.
- Non, pas précisément,
répondit Altamira froidement; il a peut-être fait jeter à
la rivière une trentaine de riches propriétaires de son pays,
qui passaient pour libéraux.
- Quel monstre! dit encore Julien.
Mlle de La Mole, penchant la tête
avec le plus vif intérêt, était si près de lui,
que ses beaux cheveux
touchaient presque son épaule.
- Vous êtes bien jeune! répondait
Altamira. Je vous disais que j'ai une soeur mariée en Provence;
elle est encore jolie, bonne, douce; c'est une excellente mère de
famille, fidèle à tous ses devoirs, pieuse et non dévote.
Où veut-il en venir? pensait Mlle de La Mole.
- Elle est heureuse, continua le
comte Altamira; elle l'était en 1815. Alors j'étais caché
chez elle, dans sa terre près d'Antibes; eh bien, au moment où
elle apprit l'exécution du maréchal Ney, elle se mit à
danser!
- Est-il possible? dit Julien atterré.
- C'est l'esprit de parti, reprit
Altamira. Il n'y a plus de passions véritables au XIXe siècle:
c'est pour cela que l'on s'ennuie tant en France. On fait les plus grandes
cruautés, mais sans cruauté.
- Tant pis! dit Julien; du moins,
quand on fait des crimes, faut-il les faire avec plaisir: ils n'ont que
cela de bon, et l'on ne peut même les justifier un peu que par cette
raison.
Mlle de La Mole, oubliant tout à
fait ce qu'elle se devait à elle-même, s'était placée
presque entièrement entre Altamira et Julien. Son frère,
qui lui donnait le bras, accoutumé à lui obéir, regardait
ailleurs dans la salle, et, pour se donner une contenance, avait l'air
d'être arrêté par la foule.
- Vous avez raison, disait Altamira;
on fait tout sans plaisir et sans s'en souvenir, même les crimes.
Je puis vous montrer dans ce bal dix hommes peut-être qui seront
damnés comme assassins. Ils l'ont oublié, et le monde aussi.
Plusieurs sont émus jusqu'aux larmes si leur chien se casse la patte.
Au Père-Lachaise, quand on jette des fleurs sur leur tombe, comme
vous dites si plaisamment à Paris,
on nous apprend qu'ils réunissaient
toutes les vertus des preux chevaliers, et l'on parle des grandes actions
de leur bisaïeul qui vivait sous Henri IV. Si, malgré les bons
offices du prince d'Araceli, je ne suis pas pendu, et que je jouisse jamais
de ma fortune à Paris, je veux vous faire dîner avec huit
ou dix assassins honorés et sans remords. Vous et moi, à
ce dîner, nous serons les seuls purs de sang, mais je serai méprisé
et presque haï, comme un monstre sanguinaire et jacobin, et vous,
méprisé simplement comme homme du peuple intrus dans la bonne
compagnie.
- Rien de plus vrai, dit Mlle de
La Mole. Altamira la regarda étonné; Julien ne daigna pas
la regarder.
- Notez que la révolution
à la tête de laquelle je me suis trouvé, continua le
comte Altamira, n'a pas réussi uniquement parce que je n'ai pas
voulu faire tomber trois têtes et distribuer à nos partisans
sept à huit millions qui se trouvaient dans une caisse dont j'avais
la clef. Mon roi, qui aujourd'hui brûle de me faire pendre, et qui,
avant la révolte, me tutoyait, m'eût donné le grand
cordon de son ordre si j'avais fait tomber ces trois têtes et distribuer
l'argent de ces caisses, car j'aurais obtenu au moins un demi-succès,
et mon pays eût eu une charte telle quelle... Ainsi va le monde,
c'est une partie d'échecs.
- Alors, reprit Julien l'oeil en
feu, vous ne saviez pas le jeu; maintenant...
- Je ferais tomber des têtes,
voulez-vous dire, et je ne serais pas un Girondin comme vous me le faisiez
entendre l'autre jour?... Je vous répondrai, dit Altamira d'un air
triste, quand vous aurez tué un homme en duel, ce qui encore est
bien moins laid que de le faire exécuter par un bourreau.
- Ma foi! dit Julien, qui veut la
fin veut les moyens; si, au lieu d'être un atome, j'avais quelque
pouvoir, je ferais pendre trois hommes pour sauver la vie à quatre.
Ses yeux exprimaient le feu de la
conscience et le mépris des vains jugements des hommes; ils rencontrèrent
ceux de Mlle de La Mole tout près de lui, et ce mépris, loin
de se changer en air gracieux et civil, sembla redoubler.
Elle en fut profondément
choquée, mais il ne fut plus en son pouvoir d'oublier Julien; elle
s'éloigna avec dépit, entraînant son frère.
Il faut que je prenne du punch, et que je danse beaucoup, se dit-elle;
je veux choisir ce qu'il y a de mieux, et faire effet à tout prix.
Bon, voici ce fameux impertinent, le comte de Fervaques. Elle accepta son
invitation; ils dansèrent. Il s'agit de voir, pensa-t-elle, qui
des deux sera le plus impertinent, mais, pour me moquer pleinement de lui,
il faut que je le fasse parler. Bientôt tout le reste de la contredanse
ne dansa que par contenance. On ne voulait pas perdre une des reparties
piquantes de Mathilde. M. de Fervaques se troublait, et, ne trouvant que
des paroles élégantes, au lieu d'idées, faisait des
mines; Mathilde, qui avait de l'humeur, fut cruelle pour lui, et s'en fit
un ennemi. Elle dansa jusqu'au jour, et enfin se retira horriblement fatiguée.
Mais, en voiture, le peu de force qui lui restait était encore employé
à la rendre triste et malheureuse. Elle avait été
méprisée par Julien, et ne pouvait le mépriser.
Julien était au comble du
bonheur, ravi à son insu par la musique, les fleurs, les belles
femmes, l'élégance générale, et, plus que tout,
par son imagination qui rêvait des distinctions pour lui et la liberté
pour tous.
- Quel beau bal! dit-il au comte,
rien n'y manque.
- Il y manque la pensée,
répondit Altamira. Et sa physionomie trahissait ce mépris,
qui n'en est que plus piquant, parce qu'on voit que la politesse s'impose
le devoir de le cacher.
- Vous y êtes, monsieur le
comte. N'est-ce pas, la pensée est conspirante encore?
- Je suis ici à cause de
mon nom. Mais on hait la pensée dans vos salons. Il faut qu'elle
ne s'élève pas au-dessus de la pointe d'un couplet de vaudeville:
alors on la récompense. Mais l'homme qui pense, s'il a de l'énergie
et de la nouveauté dans ses saillies, vous l'appelez cynique . N'est-ce
pas ce nom-là qu'un de vos juges a donné à Courier?
Vous l'avez mis en prison, ainsi que Béranger. Tout ce qui vaut
quelque chose, chez vous, par l'esprit, la congrégation le jette
à la police correctionnelle; et la bonne compagnie applaudit. C'est
que votre société vieillie prise avant tout les convenances...
Vous ne vous élèverez jamais au-dessus de la bravoure militaire;
vous aurez des Murat, et jamais de Washington. Je ne vois en France que
de la vanité. Un homme qui invente en parlant arrive facilement
à une saillie imprudente, et le maître de la maison se croit
déshonoré.
A ces mots, la voiture du comte,
qui ramenait Julien, s'arrêta devant l'hôtel de La Mole. Julien
était amoureux de son conspirateur. Altamira lui avait fait ce beau
compliment, évidemment échappé à une profonde
conviction: Vous n'avez pas la légèreté française,
et comprenez le principe de l'utilité . Il se trouvait que, justement
l'avant-veille, Julien avait vu Marino Faliero, tragédie de M. Casimir
Delavigne. Israël Bertuccio, [Variante: un simple charpentier de l'arsenal,]
n'a-t-il pas plus de caractère que tous ces nobles Vénitiens?
se disait notre plébéien révolté; et cependant
ce sont des gens dont la noblesse prouvée remonte à l'an
700, un siècle avant Charlemagne, tandis que tout ce qu'il y avait
de plus noble ce soir au bal de M. de Retz ne remonte, et encore clopin-clopant,
que jusqu'au XIIIe siècle. Eh bien! au milieu de ces nobles de Venise,
si grands par la naissance, [Variante: mais si étiolés, mais
si effacés par le caractère,] c'est d'Israël Bertuccio
qu'on se souvient.
Une conspiration anéantit
tous les titres donnés par les caprices sociaux. Là, un homme
prend d'emblée le rang que lui assigne sa manière d'envisager
la mort. L'esprit lui-même perd de son empire... Que serait Danton
aujourd'hui, dans ce siècle des Valenod et des Rênal? pas
même substitut du procureur du roi... Que dis-je? il se serait vendu
à la congrégation; il serait ministre, car enfin ce grand
Danton a volé. Mirabeau aussi s'est vendu. Napoléon avait
volé des millions en Italie, sans quoi il eût été
arrêté tout court par la pauvreté, comme Pichegru.
La Fayette seul n'a jamais volé. Faut-il voler, faut-il se vendre?
pensa Julien. Cette question l'arrêta tout court. Il passa le reste
de la nuit à lire l'histoire de la Révolution.
Le lendemain, en faisant ses lettres
dans la bibliothèque, il ne songeait encore qu'à la conversation
du comte Altamira. Dans le fait, se disait-il, après une longue
rêverie, si ces Espagnols libéraux avaient compromis le peuple
par des crimes, on ne les eût pas balayés avec cette facilité.
Ce furent des enfants orgueilleux et bavards... comme moi! s'écria
tout à coup Julien comme se réveillant en sursaut. Qu'ai-je
fait de difficile qui me donne le droit de juger de pauvres diables, qui
enfin, une fois en la vie, ont osé, ont commencé à
agir? Je suis comme un homme qui, au sortir de table, s'écrie: Demain
je ne dînerai pas; ce qui ne m'empêchera point d'être
fort et allègre comme je le suis aujourd'hui. Qui sait ce qu'on
éprouve à moitié chemin d'une grande action? [Variante:
Car enfin ces choses-là ne se font pas comme on tire un coup de
pistolet...] Ces hautes pensées furent troublées par l'arrivée
imprévue de Mlle de La Mole, qui entrait dans la bibliothèque.
Il était tellement animé par son admiration pour les grandes
qualités de Danton, de Mirabeau, de Carnot, qui ont su n'être
pas vaincus, que ses yeux s'arrêtèrent sur Mlle de La Mole,
mais sans songer à elle, sans la saluer, sans presque la voir. Quand
enfin ses grands yeux si ouverts s'aperçurent de sa présence,
son regard s'éteignit. Mlle de La Mole le remarqua avec amertume.
En vain elle lui demanda un volume
de l' Histoire de France de Vély, placé au rayon le plus
élevé ce qui obligeait Julien à aller chercher la
plus grande des deux échelles. Julien avait approché l'échelle;
il avait cherché le volume, il le lui avait remis, sans encore pouvoir
songer à elle. En remportant l'échelle, dans sa préoccupation
il donna un coup de coude dans une des glaces de la bibliothèque;
les éclats, en tombant sur le parquet, le réveillèrent
enfin. Il se hâta de faire des excuses à Mlle de La Mole;
il voulut être poli, mais il ne fut que poli. Mathilde vit avec évidence
qu'elle l'avait troublé, et qu'il eût mieux aimé songer
à ce qui l'occupait avant son arrivée, que lui parler. Après
l'avoir beaucoup regardé, elle s'en alla lentement. Julien la regardait
marcher. Il jouissait du contraste de la simplicité de sa toilette
actuelle avec l'élégance magnifique de celle de la veille.
La différence entre les deux physionomies était presque aussi
frappante. Cette jeune fille, si altière au bal du duc de Retz,
avait presque en ce moment un regard suppliant. Réellement, se dit
Julien, cette robe noire fait briller encore mieux la beauté de
sa taille. Elle a un port de reine; mais pourquoi est-elle en deuil?
Si je demande à quelqu'un
la cause de ce deuil, il se trouvera que je commets encore une gaucherie.
Julien était tout à fait sorti des profondeurs de son enthousiasme.
Il faut que je relise toutes les lettres que j'ai faites ce matin; Dieu
sait les mots sautés et les balourdises que j'y trouverai. Comme
il lisait avec une attention forcée la première de ces lettres,
il entendit tout près de lui le bruissement d'une robe de soie;
il se retourna rapidement; Mlle de La Mole était à deux pas
de sa table, elle riait.
Cette seconde interruption donna
de l'humeur à Julien. Pour Mathilde, elle venait de sentir vivement
qu'elle n'était rien pour ce jeune homme; ce rire était fait
pour cacher son embarras, elle y réussit.
- Evidemment, vous songez à
quelque chose de bien intéressant, monsieur Sorel. N'est-ce point
quelque anecdote curieuse sur la conspiration qui nous a envoyé
à Paris M. le comte Altamira? Dites-moi ce dont il s'agit; je brûle
de le savoir; je serai discrète, je vous le jure. Elle fut étonnée
de ce mot en se l'entendant prononcer. Quoi donc, elle suppliait un subalterne!
Son embarras augmentant, elle ajouta d'un petit air léger:
- Qu'est-ce qui a pu faire de vous,
ordinairement si froid, un être inspiré, une espèce
de prophète de Michel-Ange? Cette vive et indiscrète interrogation,
blessant Julien profondément, lui rendit toute sa folie.
- Danton a-t-il bien fait de voler?
lui dit-il brusquement et d'un air qui devenait de plus en plus farouche.
Les révolutionnaires du Piémont, de l'Espagne, devaient-ils
compromettre le peuple par des crimes? donner à des gens même
sans mérite toutes les places de l'armée, toutes les croix?
les gens qui auraient porté ces croix n'eussent-ils pas redouté
le retour du roi? Fallait-il mettre le trésor de Turin au pillage?
En un mot, mademoiselle, dit-il en s'approchant d'elle d'un air terrible,
l'homme qui veut chasser l'ignorance et le crime de la terre doit-il passer
comme la tempête et faire le mal comme au hasard?
Mathilde eut peur, ne put soutenir
son regard, et recula deux pas. Elle le regarda un instant; puis, honteuse
de sa peur, d'un pas léger elle sortit de la bibliothèque.
CHAPITRE X
LA REINE MARGUERITE
Amour! dans quelle folie ne parviens-tu
pas à nous faire trouver du plaisir?
Lettre d'une religieuse portugaise
.
Julien relut ses lettres. Quand
la cloche du dîner se fit entendre: Combien je dois avoir été
ridicule aux yeux de cette poupée parisienne! se dit-il; quelle
folie de lui dire réellement ce à quoi je pensais! mais peut-être
folie pas si grande. La vérité dans cette occasion était
digne de moi. Pourquoi aussi venir m'interroger sur des choses intimes!
Cette question est indiscrète de sa part. Elle a manqué d'usage.
Mes pensées sur Danton ne font point partie du service pour lequel
son père me paye.
En arrivant dans la salle à
manger, Julien fut distrait de son humeur par le grand deuil de Mlle de
La Mole, qui le frappa d'autant plus qu'aucune autre personne de la famille
n'était en noir.
Après dîner, il se
trouva tout à fait débarrassé de l'accès d'enthousiasme
qui l'avait obsédé toute la journée. Par bonheur,
l'académicien qui savait le latin était de ce dîner.
Voilà l'homme qui se moquera le moins de moi, se dit Julien, si,
comme je le présume, ma question sur le deuil de Mlle de La Mole
est une gaucherie.
Mathilde le regardait avec une expression
singulière. Voilà bien la coquetterie des femmes de ce pays
telle que Mme de Rênal me l'avait peinte, se dit Julien. Je n'ai
pas été aimable pour elle ce matin, je n'ai pas cédé
à la fantaisie qu'elle avait de causer. J'en augmente de prix à
ses yeux. Sans doute le diable n'y perd rien. Plus tard, sa hauteur dédaigneuse
saura bien se venger. Je la mets à pis faire. Quelle différence
avec ce que j'ai perdu! quel naturel charmant! quelle naïveté!
Je savais ses pensées avant elle, je les voyais naître, je
n'avais pour antagoniste, dans son coeur, que la peur de la mort de ses
enfants; c'était une affection raisonnable et naturelle, aimable
même pour moi qui en souffrais. J'ai été un sot. Les
idées que je me faisais de Paris m'ont empêché d'apprécier
cette femme sublime. Quelle différence, grand Dieu! et qu'est-ce
que je trouve ici? de la vanité sèche et hautaine, toutes
les nuances de l'amour-propre et rien de plus.
On se levait de table. Ne laissons
pas engager mon académicien, se dit Julien. Il s'approcha de lui
comme on passait au jardin, prit un air doux et soumis, et partagea sa
fureur contre le succès d' Hernani .
- Si nous étions encore au
temps des lettres de cachet!... dit-il.
- Alors il n'eût pas osé,
s'écria l'académicien avec un geste à la Talma.
A propos d'une fleur, Julien cita
quelques mots des Géorgiques de Virgile, et trouva que rien n'était
égal aux vers de l'abbé Delille. En un mot, il flatta l'académicien
de toutes les façons. Après quoi, de l'air le plus indifférent:
- Je suppose, lui dit-il, que Mlle
de La Mole a hérité de quelque oncle dont elle porte le deuil.
- Quoi! vous êtes de la maison,
dit l'académicien en s'arrêtant tout court, et vous ne savez
pas sa folie? Au fait, il est étrange que sa mère lui permette
de telles choses; mais, entre nous, ce n'est pas précisément
par la force du caractère qu'on brille dans cette maison. Mlle Mathilde
en a pour eux tous, et les mène. C'est aujourd'hui le 30 avril!
et l'académicien s'arrêta en regardant Julien d'un air fin.
Julien sourit de l'air le plus spirituel qu'il put. Quel rapport peut-il
y avoir entre mener toute une maison, porter une robe noire, et le 30 avril?
se disait-il. Il faut que je sois encore plus gauche que je ne le pensais.
- Je vous avouerai..., dit-il à
l'académicien, et son œil continuait à interroger.
- Faisons un tour de jardin, dit
l'académicien, entrevoyant avec ravissement l'occasion de faire
une longue narration élégante.
- Quoi! est-il bien possible que
vous ne sachiez pas ce qui s'est passé le 30 avril 1574?
- Et où? dit Julien étonné.
- En place de Grève.
Julien était si étonné,
que ce mot ne le mit pas au fait. La curiosité, l'attente d'un intérêt
tragique, si en rapport avec son caractère, lui donnaient ces yeux
brillants qu'un narrateur aime tant à voir chez la personne qui
écoute. L'académicien, ravi de trouver une oreille vierge,
raconta longuement à Julien comme quoi, le 30 avril 1574, le plus
joli garçon de son siècle, Boniface de La Mole, et Annibal
de Coconasso, gentilhomme piémontais, son ami, avaient eu la tête
tranchée en place de Grève. La Mole était l'amant
adoré de la reine Marguerite de Navarre; et remarquez, ajouta l'académicien,
que Mlle de La Mole s'appelle Mathilde- Marguerite . La Mole était
en même temps le favori du duc d'Alençon, et l'intime ami
du roi de Navarre, depuis Henri IV, mari de sa maîtresse. Le jour
du mardi-gras de cette année 1574, la cour se trouvait à
Saint-Germain avec le pauvre roi Charles IX, qui s'en allait mourant. La
Mole voulut enlever les princes ses amis, que la reine Catherine de Médicis
retenait comme prisonniers à la cour. Il fit avancer deux cents
chevaux sous les murs de Saint-Germain, le duc d'Alençon eut peur,
et La Mole fut jeté au bourreau. Mais ce qui touche Mlle Mathilde,
ce qu'elle m'a avoué elle-même, il y a sept à huit
ans, quand elle en avait douze, car c'est une tête, une tête!...
et l'académicien leva les yeux au ciel. Ce qui l'a frappée
dans cette catastrophe
politique, c'est que la reine Marguerite
de Navarre, cachée dans une maison de la place de Grève,
osa faire demander au bourreau la tête de son amant. Et la nuit suivante,
à minuit, elle prit cette tête dans sa voiture, et alla l'enterrer
elle-même dans une chapelle située au pied de la colline de
Montmartre.
- Est-il possible? s'écria
Julien touché.
- Mlle Mathilde méprise son
frère, parce que, comme vous le voyez, il ne songe nullement à
toute cette histoire ancienne, et ne prend point le deuil le 30 avril.
C'est depuis ce fameux supplice, et pour rappeler l'amitié intime
de La Mole pour Coconasso, lequel Coconasso, comme un Italien qu'il était,
s'appelait Annibal, que tous les hommes de cette famille portent ce nom.
Et, ajouta l'académicien en baissant la voix, ce Coconasso fut,
au dire de Charles IX lui-même, l'un des plus cruels assassins du
24 août 1572... Mais comment est-il possible, mon cher Sorel, que
vous ignoriez ces choses, vous le commensal de cette maison?
- Voilà donc pourquoi, deux
fois à dîner, Mlle de La Mole a appelé son frère
Annibal. Je croyais avoir mal entendu.
- C'était un reproche. Il
est étrange que la marquise souffre de telles folies... Le mari
de cette grande fille en verra de belles!
Ce mot fut suivi de cinq ou six
phrases satiriques. La joie et l'intimité qui brillaient dans les
yeux de l'académicien choquèrent Julien. Nous voici deux
domestiques occupés à médire de leurs maîtres,
pensa-t-il. Mais rien ne doit étonner de la part de cet homme d'académie.
Un jour, Julien l'avait surpris
aux genoux de la marquise de La Mole; il lui demandait une recette de tabac
pour un neveu de province. Le soir, une petite femme de chambre de Mlle
de La Mole, qui faisait la cour à Julien, comme jadis Elisa, lui
donna cette idée, que le deuil de sa maîtresse n'était
point pris pour attirer les regards. Cette bizarrerie tenait au fond de
son caractère. Elle aimait réellement ce La Mole, amant aimé
de la reine la plus spirituelle de son siècle, et qui mourut pour
avoir voulu rendre la liberté à ses amis. Et quels amis!
le premier prince du sang et Henri IV.
Accoutumé au naturel parfait
qui brillait dans toute la conduite de Mme de Rênal, Julien ne voyait
qu'affectation dans toutes les femmes de Paris; et, pour peu qu'il fût
disposé à la tristesse, ne trouvait rien à leur dire.
Mlle de La Mole fit exception. Il commençait à ne plus prendre
pour de la sécheresse de coeur le genre de beauté qui tient
à la noblesse du maintien. Il eut de longues conversations avec
Mlle de La Mole, qui, quelquefois après dîner, se promenait
avec lui dans le jardin, le long des fenêtres ouvertes du salon.
Elle lui dit un jour qu'elle lisait l'histoire de d'Aubigné, et
Brantôme. Singulière lecture, pensa Julien; et la marquise
ne lui permet pas de lire les romans de Walter Scott!
Un jour, elle lui raconta, avec
ces yeux brillants de plaisir qui prouvent la sincérité de
l'admiration, ce trait d'une jeune femme du règne de Henri III,
qu'elle venait de lire dans les Mémoires de l'Etoile: trouvant son
mari infidèle, elle le poignarda.
L'amour-propre de Julien était
flatté. Une personne environnée de tant de respects, et qui,
au dire de
l'académicien, menait toute
la maison, daignait lui parler d'un air qui pouvait presque ressembler
à de l'amitié. Je m'étais trompé, pensa bientôt
Julien; ce n'est pas de la familiarité, je ne suis qu'un confident
de tragédie, c'est le besoin de parler. Je passe pour savant dans
cette famille. Je m'en vais lire Brantôme, d'Aubigné, l'Etoile.
Je pourrai contester quelques-unes des anecdotes dont me parle Mlle de
La Mole. Je veux sortir de ce rôle de confident passif.
Peu à peu ses conversations
avec cette jeune fille, d'un maintien si imposant et en même temps
si aisé, devinrent plus intéressantes. Il oubliait son triste
rôle de plébéien révolté. Il la trouvait
savante, et même raisonnable. Ses opinions dans le jardin étaient
bien différentes de celles qu'elle avouait au salon. Quelquefois
elle avait avec lui un enthousiasme et une franchise qui formaient un contraste
parfait avec sa manière d'être ordinaire, si altière
et si froide. Les guerres de La Ligue sont les temps héroïques
de la France, lui disait-elle un jour, avec des yeux étincelants
de génie et d'enthousiasme. Alors chacun se battait pour obtenir
une certaine chose qu'il désirait, pour faire triompher son parti,
et non pas pour gagner platement une croix comme du temps de votre empereur.
Convenez qu'il y avait moins d'égoïsme et de petitesse. J'aime
ce siècle.
- Et Boniface de La Mole en fut
le héros, lui dit-il.
- Du moins il fut aimé comme
peut-être il est doux de l'être. Quelle femme actuellement
vivante n'aurait horreur de toucher à la tête de son amant
décapité?
Mme de La Mole appela sa fille.
L'hypocrisie, pour être utile, doit se cacher; et Julien, comme on
voit, avait fait à Mlle de La Mole une demi-confidence sur son admiration
pour Napoléon.
Voilà l'immense avantage
qu'ils ont sur nous, se dit Julien, resté seul au jardin. L'histoire
de leurs aïeux les élève audessus des sentiments vulgaires,
et ils n'ont pas toujours à songer à leur subsistance! Quelle
misère! ajoutait-il avec amertume, je suis indigne de raisonner
sur ces grands intérêts. [Variante: Je les vois mal sans doute.]
Ma vie n'est qu'une suite d'hypocrisies, parce que je n'ai pas mille francs
de rente pour acheter du pain.
- A quoi rêvez-vous là,
monsieur? lui dit Mathilde, qui revenait en courant.
[Variante: Il y avait de l'intimité
dans cette question, et elle revenait en courant et essoufflée pour
être avec lui.]
Julien était las de se mépriser.
Par orgueil, il dit franchement sa pensée. Il rougit beaucoup en
parlant de sa pauvreté à une personne aussi riche. Il chercha
à bien exprimer par son ton fier qu'il ne demandait rien. Jamais
il n'avait semblé aussi joli à Mathilde; elle lui trouva
une expression de sensibilité et de franchise qui souvent lui manquait.
A moins d'un mois de là,
Julien se promenait pensif dans le jardin de l'hôtel de La Mole,
mais sa figure n'avait plus la dureté et la roguerie philosophique
qu'y imprimait le sentiment continu de son infériorité. Il
venait de reconduire jusqu'à la porte du salon Mlle de La Mole,
qui prétendait s'être fait mal au pied en courant avec son
frère. Elle s'est appuyée sur mon bras d'une façon
bien singulière! se disait Julien. Suis-je un fat, ou serait-il
vrai qu'elle a du goût pour moi? Elle m'écoute d'un air si
doux, même quand je lui avoue toutes les souffrances de mon orgueil!
Elle qui a tant de fierté avec tout le monde! On serait bien étonné
au salon si on lui voyait cette physionomie. Très certainement cet
air doux et bon, elle ne l'a avec personne.
Julien cherchait à ne pas
s'exagérer cette singulière amitié. Il la comparait
lui-même à un commerce armé. Chaque jour en se retrouvant,
avant de reprendre le ton presque intime de la veille, on se demandait
presque: Serons-nous aujourd'hui amis ou ennemis? [Variante: Dans les premières
phrases échangées, le fond des choses n'était plus
rien. On n'était attentif des deux côtés qu'à
la forme.]
Julien avait compris que se laisser
offenser impunément une seule fois par cette fille si hautaine,
c'était tout perdre. Si je dois me brouiller, ne vaut-il pas mieux
que ce soit de prime abord, en défendant les justes droits de mon
orgueil, qu'en repoussant les marques de mépris dont serait bientôt
suivi le moindre abandon de ce que je dois à ma dignité personnelle?
Plusieurs fois, en des jours de
mauvaise humeur, Mathilde essaya de prendre avec lui le ton d'une grande
dame; elle mettait une rare finesse à ces tentatives, mais Julien
les repoussait rudement.
Un jour il l'interrompit brusquement:
- Mademoiselle de La Mole a-t-elle
quelque ordre à donner au secrétaire de son père?
lui dit-il; il doit écouter ses ordres, et les exécuter avec
respect; mais du reste, il n'a pas un mot à lui adresser. Il n'est
point payé pour lui communiquer ses pensées.
Cette manière d'être
et les singuliers doutes qu'avait Julien, firent disparaître l'ennui
qu'il trouvait
régulièrement [Variante:
avait trouvé durant les premiers mois] dans ce salon si magnifique,
mais où l'on avait peur de tout, et où il n'était
convenable de plaisanter de rien. Il serait plaisant qu'elle m'aimât!
Qu'elle m'aime ou non, continuait Julien, j'ai pour confidente intime une
fille d'esprit, devant laquelle je vois trembler toute la maison, et, plus
que tous les autres, le marquis de Croisenois. Ce jeune homme si poli,
si doux, si brave, et qui réunit tous les avantages de naissance
et de fortune dont un seul me mettrait le coeur si à l'aise! Il
en est amoureux fou, [Variante: c'est-à-dire autant qu'un Parisien
peut être amoureux,] il doit l'épouser. Que de lettres M.
de La Mole m'a fait écrire aux deux notaires pour arranger le contrat!
Et moi qui me vois si subalterne
la plume à la main, deux heures après, ici dans le jardin,
je triomphe de ce jeune homme si aimable: car enfin, les préférences
sont frappantes, directes. Peut-être aussi elle hait en lui un mari
futur. Elle a assez de hauteur pour cela. Et les bontés qu'elle
a pour moi, je les obtiens à titre de confident subalterne!
Mais non, ou je suis fou, ou elle
me fait la cour; plus je me montre froid et respectueux avec elle, plus
elle me recherche. Ceci pourrait être un parti pris, une affectation;
mais je vois ses yeux s'animer quand je parais à l'improviste. Les
femmes de Paris savent-elles feindre à ce point? Que m'importe!
j'ai l'apparence pour moi, jouissons des apparences. Mon Dieu, qu'elle
est belle! Que ses grands yeux bleus me plaisent, vus de près, et
me regardant comme ils le font souvent! Quelle différence de ce
printemps-ci à celui de l'année passée, quand je vivais
malheureux et me soutenant à force de caractère, au milieu
de ces trois cents hypocrites méchants et sales! J'étais
presque aussi méchant qu'eux. Dans les jours de méfiance:
Cette jeune fille se moque de moi, pensait Julien. Elle est d'accord avec
son frère pour me mystifier. Mais elle a l'air de tellement mépriser
le manque d'énergie de ce frère! Il est brave, et puis c'est
tout, me dit-elle. [Variante: Et encore, brave devant l'épée
des Espagnols. A Paris tout lui fait peur, il voit partout le danger du
ridicule.] Il n'a pas une pensée qui ose s'écarter de la
mode. C'est toujours moi qui suis obligé de prendre sa défense.
Une jeune fille de dix-neuf ans! A cet âge peut-on être fidèle
à chaque instant de la journée à l'hypocrisie qu'on
s'est prescrite? D'un autre côté, quand Mlle de La Mole fixe
sur moi ses grands yeux bleus avec une certaine expression singulière,
toujours le comte Norbert s'éloigne. Ceci m'est suspect; ne devrait-il
pas s'indigner de ce que sa soeur distingue un domestique de leur maison?
car j'ai entendu le duc de Chaulnes parler ainsi de moi. A ce souvenir
la colère remplaçait tout autre sentiment. Est-ce amour du
vieux langage chez ce duc maniaque?
Eh bien, elle est jolie! continuait
Julien avec des regards de tigre. Je l'aurai, je m'en irai ensuite, et
malheur à qui me troublera dans ma fuite! Cette idée devint
l'unique affaire de Julien; il ne pouvait plus penser à rien autre
chose. Ses journées passaient comme des heures. A chaque instant,
cherchant à s'occuper de quelque affaire sérieuse, sa pensée
abandonnait tout [Variante: se perdait dans une rêverie profonde]
et il se réveillait un quart d'heure après, le coeur palpitant
d'ambition, la tête troublée et rêvant de cette idée:
M'aime-t-elle?
CHAPITRE XI
L'EMPIRE D'UNE JEUNE FILLE!
J'admire sa beauté, mais
je crains son esprit.
MERIMEE.
Si Julien eût employé
à examiner ce qui se passait dans le salon le temps qu'il mettait
à s'exagérer la beauté de Mathilde, ou à se
passionner contre la hauteur naturelle à sa famille, qu'elle oubliait
pour lui, il eût compris en quoi consistait son empire sur tout ce
qui l'entourait. Dès qu'on déplaisait à Mlle de La
Mole, elle savait punir par une plaisanterie si mesurée, si bien
choisie, si convenable en apparence, lancée si à propos,
que la blessure croissait à chaque instant, plus on y réfléchissait.
Peu à peu elle devenait atroce pour l'amour-propre offensé.
Comme elle n'attachait aucun prix à bien des choses qui étaient
des objets de désirs sérieux pour le reste de la famille,
elle paraissait toujours de sang-froid à leurs yeux. Les salons
de l'aristocratie sont agréables à citer quand on en sort,
mais voilà tout; [Variante: l'insignifiance complète, les
propos communs surtout qui vont au-devant même de l'hypocrisie finissent
par impatienter à force de douceur nauséabonde.] La politesse
toute seule n'est quelque chose par elle-même que les premiers jours.
Julien l'éprouvait; après
le premier enchantement, le premier étonnement. La politesse, se
disait-il, n'est que l'absence de la colère que donneraient les
mauvaises manières. Mathilde s'ennuyait souvent, peut-être
se fût-elle ennuyée partout. Alors aiguiser une épigramme
était pour elle une distraction et un vrai plaisir. C'était
peut-être pour avoir des victimes un peu plus amusantes que ses grands-parents,
que l'académicien et les cinq ou six autres subalternes qui leur
faisaient la cour, qu'elle avait donné des espérances au
marquis de Croisenois, au comte de Caylus et deux ou trois autres jeunes
gens de la première distinction. Ils n'étaient pour elle
que de nouveaux objets d'épigramme.
Nous avouerons avec peine, car nous
aimons Mathilde, qu'elle avait reçu des lettres de plusieurs d'entre
eux, et leur avait quelquefois répondu. Nous nous hâtons d'ajouter
que ce personnage fait exception aux moeurs du siècle. Ce n'est
pas en général le manque de prudence que l'on peut reprocher
aux élèves du noble couvent du Sacré-Coeur.
Un jour le marquis de Croisenois
rendit à Mathilde une lettre assez compromettante qu'elle lui avait
écrite la veille. Il croyait par cette marque de haute prudence
avancer beaucoup ses affaires. Mais c'était l'imprudence que Mathilde
aimait dans ses correspondances. Son plaisir était de jouer son
sort. Elle ne lui adressa pas la parole de six semaines.
Elle s'amusait des lettres de ces
jeunes gens; mais suivant elle, toutes se ressemblaient. C'était
toujours la passion la plus profonde, la plus mélancolique.
- Ils sont tous le même homme
parfait, prêt à partir pour la Palestine, disait-elle à
sa cousine. Connaissez-vous quelque chose de plus insipide? Voilà
donc les lettres que je vais recevoir toute la vie! Ces lettres-là
ne doivent changer que tous les vingt ans, suivant le genre d'occupation
qui est à la mode. Elles devaient être moins décolorées
du temps de l'Empire. Alors tous ces jeunes gens du grand monde avaient
vu ou fait des actions qui réellement avaient de la grandeur. Le
duc de N***, mon oncle, a été à Wagram.
- Quel esprit faut-il pour donner
un coup de sabre? Et quand cela leur est arrivé, ils en parlent
si souvent! dit Mlle de Sainte-Hérédité, la cousine
de Mathilde.
- Eh bien! ces récits me
font plaisir. Etre dans une véritable bataille, une bataille de
Napoléon, où l'on tuait dix mille soldats, cela prouve du
courage. S'exposer au danger élève l'âme et la sauve
de l'ennui où mes pauvres adorateurs semblent plongés; et
il est contagieux, cet ennui. Lequel d'entre eux a l'idée de faire
quelque chose d'extraordinaire? Ils cherchent à obtenir ma main,
la belle affaire! Je suis riche et mon père avancera son gendre.
Ah! pût-il en trouver un qui fût un peu amusant!
La manière de voir vite,
nette, pittoresque de Mathilde gâtait son langage comme on voit.
Souvent un
mot d'elle faisait tache aux yeux
de ses amis si polis. Ils se seraient presque avoué, si elle eût
été moins à la mode, que son parler avait quelque
chose d'un peu coloré pour la délicatesse féminine.
Elle, de son côté,
était bien injuste envers les jolis cavaliers qui peuplent le bois
de Boulogne. Elle voyait l'avenir non pas avec terreur, c'eût été
un sentiment vif, mais avec un dégoût bien rare à son
âge. Que pouvait-elle désirer? la fortune, la haute naissance,
l'esprit, la beauté à ce qu'on disait, et à ce qu'elle
croyait, tout avait été accumulé sur elle par les
mains du hasard. Voilà quelles étaient les pensées
de l'héritière la plus enviée du faubourg Saint-Germain,
quand elle commença à trouver du plaisir à se promener
avec Julien. Elle fut étonnée de son orgueil; elle admira
l'adresse de ce petit bourgeois. Il saura se faire évêque
comme l'abbé Maury, se dit-elle.
Bientôt cette résistance
sincère et non jouée, avec laquelle notre héros accueillait
plusieurs de ses idées, l'occupa; elle y pensait; elle racontait
à son amie les moindres détails des conversations, et trouvait
que jamais elle ne parvenait à en bien rendre toute la physionomie.
Une idée l'illumina tout à coup: J'ai le bonheur d'aimer,
se dit-elle un jour, avec un transport de joie incroyable. J'aime, j'aime,
c'est clair! A mon âge, une fille jeune, belle, spirituelle, où
peut-elle trouver des sensations, si ce n'est dans l'amour? J'ai beau faire,
je n'aurai jamais d'amour pour Croisenois, Caylus, et tutti quanti . Ils
sont parfaits, trop parfaits peut-être: enfin, ils m'ennuient. Elle
repassa dans sa tête toutes les descriptions de passion qu'elle avait
lues dans Manon Lescaut, la Nouvelle Héloïse, les Lettres d'une
Religieuse portugaise, etc., etc. Il n'était question, bien entendu,
que de la grande passion; l'amour léger était indigne d'une
fille de son âge et de sa naissance. Elle ne donnait le nom d'amour
qu'à ce sentiment héroïque que l'on rencontrait en France
du temps de Henri III et de Bassompierre. Cet amour-là ne cédait
point bassement aux obstacles; mais, bien loin de là, faisait faire
de grandes choses. Quel malheur pour moi qu'il n'y ait pas une cour véritable
comme celle de Catherine de Médicis ou de Louis XIII! Je me sens
au niveau de tout ce qu'il y a de plus hardi et de plus grand.
Que ne ferais-je pas d'un roi homme
de coeur, comme Louis XIII, soupirant à mes pieds! Je le mènerais
en Vendée, comme dit si souvent le baron de Tolly, et de là
il reconquerrait son royaume; alors plus de charte... et Julien me seconderait.
Que lui manque-t-il? un nom et de la fortune. Il se ferait un nom, il acquerrait
de la fortune. Rien ne manque à Croisenois, et il ne sera toute
sa vie qu'un duc à demi ultra, à demi libéral, un
être indécis, [Variante: parlant quand il faut agir,] toujours
éloigné des extrêmes, et par conséquent se trouvant
le second partout. Quelle est la grande action qui ne soit pas un extrême
au moment où on l'entreprend? C'est quand elle est accomplie qu'elle
semble possible aux êtres du commun. Oui, c'est l'amour avec tous
ses miracles qui va régner dans mon coeur; je le sens au feu qui
m'anime. Le ciel me devait cette faveur. Il n'aura pas en vain accumulé
sur un seul être tous les avantages. Mon bonheur sera digne de moi.
Chacune de mes journées ne ressemblera pas froidement à celle
de la veille. Il y a déjà de la grandeur et de l'audace à
oser aimer un homme placé si loin de moi par sa position sociale.
Voyons: continuera-t-il à me mériter? A la première
faiblesse que je vois en lui, je l'abandonne. Une fille de ma naissance,
et avec le caractère chevaleresque que l'on veut bien m'accorder
(c'était un mot de son père), ne doit pas se conduire comme
une sotte. N'est-ce pas là le rôle que je jouerais si j'aimais
le marquis de Croisenois? J'aurais une nouvelle édition du bonheur
de mes cousines, que je méprise si complètement. Je sais
d'avance tout ce que me dirait le pauvre marquis, tout ce que j'aurais
à lui répondre. Qu'est-ce qu'un amour qui fait bâiller?
autant vaudrait être dévote. J'aurais une signature de contrat
comme celle de la cadette de mes cousines, où les grands-parents
s'attendriraient, si pourtant ils n'avaient pas d'humeur à cause
d'une dernière condition introduite la veille dans le contrat par
le notaire de la partie adverse.
CHAPITRE XII
SERAIT-CE UN DANTON?
Le besoin d'anxiété,
tel était le caractère de la belle Marguerite de Valois,
ma tante, qui bientôt épousa le roi de Navarre, que nous voyons
de présent régner en France sous le nom de Henry IVe. Le
besoin de jouer formait tout le secret du caractère de cette princesse
aimable; de là ses brouilles et ses raccommodements avec ses frères
dès l'âge de seize ans. Or, que peut jouer une jeune fille?
Ce qu'elle a de plus précieux: sa réputation, la considération
de toute sa vie. -
Mémoires du duc d'ANGOULEME,
fils naturel de Charles IX.
Entre Julien et moi il n'y a point
de signature de contrat, point de notaire [Variante: pour la cérémonie
bourgeoise]; tout est héroïque, tout sera fils du hasard. A
la noblesse près, qui lui manque, c'est l'amour de Marguerite de
Valois pour le jeune La Mole, l'homme le plus distingué de son temps.
Est-ce ma faute à moi si les jeunes gens de la Cour sont de si grands
partisans du convenable, et pâlissent à la seule idée
de la moindre aventure un peu singulière? Un petit voyage en Grèce
ou en Afrique est pour eux le comble de l'audace, et encore ne savent-ils
marcher qu'en troupe. Dès qu'ils se voient seuls, ils ont peur,
non de la lance du Bédouin, mais du ridicule, et cette peur les
rend fous.
Mon petit Julien, au contraire,
n'aime à agir que seul. Jamais, dans cet être privilégié,
la moindre idée de chercher de l'appui et du secours dans les autres!
il méprise les autres, c'est pour cela que je ne le méprise
pas. Si, avec sa pauvreté, Julien était noble, mon amour
ne serait qu'une sottise vulgaire, une mésalliance plate; je n'en
voudrais pas; il n'aurait point ce qui caractérise les grandes passions:
l'immensité de la difficulté à vaincre et la noire
incertitude de l'événement.
Mlle de La Mole était si
préoccupée de ces beaux raisonnements, que le lendemain,
sans s'en douter, elle vantait Julien au marquis de Croisenois et à
son frère. Son éloquence alla si loin, qu'elle les piqua.
- Prenez bien garde à ce
jeune homme, qui a tant d'énergie, s'écria son frère;
si la révolution recommence, il nous fera tous guillotiner.
Elle se garda de répondre,
et se hâta de plaisanter son frère et le marquis de Croisenois
sur la peur que leur faisait l'énergie. Ce n'est au fond que la
peur de rencontrer l'imprévu, que la crainte de rester court en
présence de l'imprévu...
- Toujours, toujours, messieurs,
la peur du ridicule, monstre qui, par malheur, est mort en 1816.
- Il n'y a plus de ridicule, disait
M. de La Mole, dans un pays où il y a deux partis.
Sa fille avait compris cette idée.
- Ainsi, messieurs, disait-elle
aux ennemis de Julien, vous aurez eu bien peur toute votre vie, et après
on vous dira: Ce n'était pas un loup, ce n'en était que l'ombre.
Mathilde les quitta bientôt.
Le mot de son frère lui faisait horreur; il l'inquiéta beaucoup;
mais, dès le lendemain, elle y voyait la plus belle des louanges.
Dans ce siècle, où toute énergie est morte, son énergie
leur fait peur. Je lui dirai le mot de mon frère; je veux voir la
réponse qu'il y fera. Mais je choisirai un des moments où
ses yeux brillent. Alors il ne peut me mentir. Ce serait un Danton! ajouta-t-elle
après une longue et indistincte rêverie. Eh bien! la révolution
aurait recommencé. Quels rôles joueraient alors Croisenois
et mon frère? Il est écrit d'avance: La résignation
sublime.
Ce seraient des moutons héroïques,
se laissant égorger sans mot dire. Leur seule peur en mourant serait
encore d'être de mauvais goût. Mon petit Julien brûlerait
la cervelle au jacobin qui viendrait l'arrêter, pour peu qu'il eût
l'espérance de se sauver. Il n'a pas peur d'être de mauvais
goût, lui.
Ce dernier mot la rendit pensive;
il réveillait de pénibles souvenirs, et lui ôta toute
sa hardiesse. Ce mot lui rappelait les plaisanteries de MM. de Caylus,
de Croisenois, de Luz et de son frère. Ces messieurs reprochaient
unanimement à Julien l'air prêtre: humble et hypocrite.
Mais, reprit-elle tout à
coup, l'oeil brillant de joie, l'amertume et la fréquence de leurs
plaisanteries prouvent, en dépit d'eux, que c'est l'homme le plus
distingué que nous ayons vu cet hiver. Qu'importent ses défauts,
ses ridicules? Il a de la grandeur, et ils en sont choqués, eux
d'ailleurs si bons et si indulgents. Il est sûr qu'il est pauvre,
et qu'il a étudié pour être prêtre; eux sont
chefs d'escadron, et n'ont pas eu besoin d'études; c'est plus commode.
Malgré tous les désavantages de son éternel habit
noir et de cette physionomie de prêtre, qu'il lui faut bien avoir,
le pauvre garçon, sous peine de mourir de faim, son mérite
leur fait peur, rien de plus clair. Et cette physionomie de prêtre,
il ne l'a plus dès que nous sommes quelques instants seuls ensemble.
Et quand ces messieurs disent un mot qu'ils croient fin et imprévu,
leur premier regard n'est-il pas pour Julien? Je l'ai fort bien remarqué.
Et pourtant ils savent bien que jamais il ne leur parle, à moins
d'être interrogé. Ce n'est qu'à moi qu'il adresse la
parole, il me croit l'âme haute. Il ne répond à leurs
objections que juste autant qu'il faut pour être poli. Il tourne
au respect tout de suite. Avec moi, il discute des heures entières,
il n'est pas sûr de ses idées tant que j'y trouve la moindre
objection. Enfin tout cet hiver, nous n'avons pas eu de coups de fusil,;il
ne s'est agi que d'attirer l'attention par des paroles.
Eh bien, mon père, homme
supérieur, et qui portera loin la fortune de notre maison, respecte
Julien. Tout le reste le hait, personne ne le méprise, que les dévotes
amies de ma mère. Le comte de Caylus avait ou feignait une grande
passion pour les chevaux; il passait sa vie dans son écurie, et
souvent y déjeunait. Cette grande passion, jointe à l'habitude
de ne jamais rire, lui donnait beaucoup de considération parmi ses
amis: c'était l'aigle de ce petit cercle.
Dès qu'il fut réuni
le lendemain derrière la bergère de Mme de La Mole, Julien
n'étant point présent, M. de Caylus, soutenu par Croisenois
et par Norbert, attaqua vivement la bonne opinion que Mathilde avait de
Julien, et cela sans à-propos, et presque au premier moment où
il vit Mlle de La Mole. Elle comprit cette finesse d'une lieue, et en fut
charmée. Les voilà tous ligués, se dit-elle, contre
un homme de génie qui n'a pas dix louis de rente, et qui ne peut
leur répondre qu'autant qu'il est interrogé. Ils en ont peur
sous son habit noir. Que serait-ce avec des épaulettes?
Jamais elle n'avait été
plus brillante. Dès les premières attaques, elle couvrit
de sarcasmes plaisants Caylus et ses alliés. Quand le feu des plaisanteries
de ces brillants officiers fut éteint:
- Que demain quelque hobereau des
montagnes de la Franche-Comté, dit-elle à M. de Caylus, s'aperçoive
que Julien est son fils naturel, et lui donne un nom et quelques milliers
de francs, dans six semaines il a des moustaches comme vous, messieurs;
dans six mois il est officier de housards comme vous, messieurs. Et alors
la grandeur de son caractère n'est plus un ridicule. Je vous vois
réduit, monsieur le duc futur, à cette ancienne mauvaise
raison: la supériorité de la noblesse de cour sur la noblesse
de province. Mais que vous restera-t-il si je veux vous pousser à
bout, si j'ai la malice de donner pour père à Julien un duc
espagnol, prisonnier de guerre à Besançon du temps de Napoléon,
et qui, par scrupule de conscience, le reconnaît à son lit
de mort?
Toutes ces suppositions de naissance
non légitime furent trouvées d'assez mauvais goût par
MM. de Caylus et de Croisenois. Voilà tout ce qu'ils virent dans
le raisonnement de Mathilde. Quelque dominé que fût Norbert,
les paroles de sa soeur étaient si claires, qu'il prit un air grave
qui allait assez mal, il faut l'avouer, à sa physionomie souriante
et bonne. Il osa dire quelques mots.
- Etes-vous malade, mon ami? lui
répondit Mathilde d'un petit air sérieux. Il faut que vous
soyez bien mal pour répondre à des plaisanteries par de la
morale.
- De la morale, vous! est-ce que
vous sollicitez une place de préfet?
Mathilde oublia bien vite l'air
piqué du comte de Caylus, l'humeur de Norbert et le désespoir
silencieux de M. de Croisenois. Elle avait à prendre un parti sur
une idée fatale qui venait de saisir son âme. Julien est assez
sincère avec moi, se dit-elle; à son âge, dans une
fortune inférieure, malheureux comme il l'est par une ambition étonnante,
on a besoin d'une amie. Je suis peut-être cette amie; mais je ne
lui vois point d'amour. Avec l'audace de son caractère, il m'eût
parlé de cet amour.
Cette incertitude, cette discussion
avec soi-même, qui dès cet instant occupa chacun des instants
de Mathilde, et pour laquelle, à chaque fois que Julien lui parlait,
elle se trouvait de nouveaux arguments, chassa tout à fait ces moments
d'ennui auxquels elle était tellement sujette.
Fille d'un homme d'esprit qui pouvait
devenir ministre, et rendre ses bois au clergé, Mlle de La Mole
avait été, au couvent du Sacré-Coeur, l'objet des
flatteries les plus excessives. Ce malheur jamais ne se compense. On lui
avait persuadé qu'à cause de tous ses avantages de naissance,
de fortune, etc., elle devait être plus heureuse qu'une autre. C'est
la source de l'ennui des princes et de toutes leurs folies. Mathilde n'avait
point échappé à la funeste influence de cette idée.
Quelque esprit qu'on ait, l'on n'est pas en garde à dix ans contre
les flatteries de tout un couvent, et aussi bien fondées en apparence.
Du moment qu'elle eut décidé qu'elle aimait Julien, elle
ne s'ennuya plus. Tous les jours elle se félicitait du parti qu'elle
avait pris de se donner une grande passion. Cet amusement a bien des dangers,
pensait-elle. Tant mieux! mille fois tant mieux!
Sans grande passion, j'étais
languissante d'ennui au plus beau moment de la vie, de seize ans jusqu'à
vingt. J'ai déjà perdu mes plus belles années; obligée
pour tout plaisir à entendre déraisonner les amies de ma
mère, qui, à Coblentz en 1792, n'étaient pas tout
à fait, dit-on, aussi sévères que leurs paroles d'aujourd'hui.
C'était pendant que ces grandes incertitudes agitaient Mathilde
que Julien ne comprenait pas ses longs regards qui s'arrêtaient sur
lui. Il trouvait bien un redoublement de froideur dans les manières
du comte Norbert, et un nouvel accès de hauteur dans celles de MM.
de Caylus, de Luz et de Croisenois. Il y était accoutumé.
Ce malheur lui arrivait quelquefois à la suite d'une soirée
où il avait brillé plus qu'il ne convenait à sa position.
Sans l'accueil particulier que lui faisait Mathilde, et la curiosité
que tout cet ensemble lui inspirait, il eût évité de
suivre au jardin ces brillants jeunes gens à moustaches, lorsque
les après dîners ils y accompagnaient Mlle de La Mole.
Oui, il est impossible que je me
le dissimule, se disait Julien, Mlle de La Mole me regarde d'une façon
singulière. Mais, même quand ses beaux yeux bleus fixés
sur moi sont ouverts avec le plus d'abandon, j'y lis toujours un fond d'examen,
de sang-froid et de méchanceté. Est-il possible que ce soit
là de l'amour? Quelle différence avec les regards de Mme
de Rênal!
Une après-dînée,
Julien, qui avait suivi M. de La Mole dans son cabinet, revenait rapidement
au jardin. Comme il approchait sans précaution du groupe de Mathilde,
il surprit quelques mots prononcés très haut. Elle tourmentait
son frère. Julien entendit son nom prononcé distinctement
deux fois. Il parut; un silence profond s'établit tout à
coup, et l'on fit de vains efforts pour le faire cesser. Mlle de La Mole
et son frère étaient trop animés pour trouver un autre
sujet de conversation. MM. de Caylus, de Croisenois, de Luz et un de leurs
amis parurent à Julien d'un froid de glace. Il s'éloigna.
CHAPITRE XIII
UN COMPLOT
Des propos décousus, des
rencontres par effet du hasard se transforment en preuves de la dernière
évidence aux yeux de l'homme à imagination s'il a quelque
feu dans le coeur .
SCHILLER.
Le lendemain, il surprit encore
Norbert et sa soeur, qui parlaient de lui. A son arrivée, un silence
de mort s'établit, comme la veille. Ses soupçons n'eurent
plus de bornes. Ces aimables jeunes gens auraient-ils entrepris de se moquer
de moi? Il faut avouer que cela est beaucoup plus probable, beaucoup plus
naturel qu'une prétendue passion de Mlle de La Mole, pour un pauvre
diable de secrétaire. D'abord, ces gens-là ont-ils des passions?
Mystifier est leur fort. Ils sont jaloux de ma pauvre petite supériorité
de paroles. Etre jaloux est encore un de leurs faibles. Tout s'explique
dans ce système. Mlle de La Mole veut me persuader qu'elle me distingue,
tout simplement pour me donner en spectacle à son prétendu.
Ce cruel soupçon changea toute la position morale de Julien. Cette
idée trouva dans son coeur un commencement d'amour qu'elle n'eut
pas de peine à détruire. Cet amour n'était fondé
que sur la rare beauté de Mathilde, ou plutôt sur ses façons
de reine et sa toilette admirable. En cela Julien était encore un
parvenu. Une jolie femme du grand monde est, à ce qu'on assure,
ce qui étonne le plus un paysan homme d'esprit, quand il arrive
aux premières classes de la société. Ce n'était
point le caractère de Mathilde qui faisait rêver Julien les
jours précédents. Il avait assez de sens pour comprendre
qu'il ne connaissait point ce caractère. Tout ce qu'il en voyait
pouvait n'être qu'une apparence.
Par exemple, pour tout au monde,
Mathilde n'aurait pas manqué la messe un dimanche; presque tous
les jours elle y accompagnait sa mère. Si, dans le salon de l'hôtel
de La Mole, quelque imprudent oubliait le lieu où il était,
et se permettait l'allusion la plus éloignée à une
plaisanterie contre les intérêts vrais ou supposés
du trône ou de l'autel, Mathilde devenait à l'instant d'un
sérieux de glace. Son regard, qui était si piquant, reprenait
toute la hauteur impassible d'un vieux portrait de famille.
Mais Julien s'était assuré
qu'elle avait toujours dans sa chambre un ou deux des volumes les plus
philosophiques de Voltaire. Lui-même volait souvent quelques tomes
de la belle édition si magnifiquement reliée. En écartant
un peu chaque volume de son voisin, il cachait l'absence de celui qu'il
emportait, mais bientôt il s'aperçut qu'une autre personne
lisait Voltaire. Il eut recours à une finesse de séminaire,
il plaça quelques petits morceaux de crin sur les volumes qu'il
supposait pouvoir intéresser Mlle de La Mole. Ils disparaissaient
pendant des semaines entières.
M. de La Mole, impatienté
contre son libraire, qui lui envoyait tous les faux Mémoires, chargea
Julien d'acheter toutes les nouveautés un peu piquantes. Mais, pour
que le venin ne se répandît pas dans la maison, le secrétaire
avait l'ordre de déposer ces livres dans une petite bibliothèque
placée dans la chambre même du marquis. Il eut bientôt
la certitude que, pour peu que ces livres nouveaux fussent hostiles aux
intérêts du trône et de l'autel, ils ne tardaient pas
à disparaître. Certes, ce n'était pas Norbert qui lisait.
Julien, s'exagérant cette expérience, croyait à Mlle
de La Mole la duplicité de Machiavel. Cette scélératesse
prétendue était un charme à ses yeux, presque l'unique
charme moral qu'elle eût. L'ennui de l'hypocrisie et des propos de
vertu le jetait dans cet excès. Il excitait son imagination plus
qu'il n'était entraîné par son amour.
C'était après s'être
perdu en rêveries sur l'élégance de la taille de Mlle
de La Mole, sur l'excellent goût de sa toilette, sur la blancheur
de sa main, sur la beauté de son bras, sur la disinvoltura de tous
ses mouvements, qu'il se trouvait amoureux. Alors, pour achever le charme,
il la croyait une Catherine de Médicis. Rien n'était trop
profond ou trop scélérat pour le caractère qu'il lui
prêtait.
C'était l'idéal des
Maslon, des Frilair et des Castanède par lui admirés dans
sa jeunesse. C'était en un mot pour lui l'idéal de Paris.
Y eut-il jamais rien de plus plaisant que de croire de la profondeur ou
de la scélératesse au caractère parisien?
Il est possible que ce trio se moque
de moi, pensait Julien. On connaît bien peu son caractère,
si l'on ne voit pas déjà l'expression sombre et froide que
prirent ses regards en répondant à ceux de Mathilde. Une
ironie amère repoussa les assurances d'amitié que Mlle de
La Mole étonnée osa hasarder deux ou trois fois. Piqué
par cette bizarrerie soudaine, le coeur de cette jeune fille naturellement
froid, ennuyé, sensible à l'esprit, devint aussi passionnéqu'
il était dans sa nature de l'être. Mais il y avait aussi beaucoup
d'orgueil dans le caractère de Mathilde, et la naissance d'un sentiment
qui faisait dépendre d'un autre tout son bonheur fut accompagnée
d'une sombre tristesse.
Julien avait déjà
assez profité depuis son arrivée à Paris pour distinguer
que ce n'était pas là la tristesse sèche de l'ennui.
Au lieu d'être avide, comme autrefois, de soirées, de spectacles
et de distractions de tous genres, elle les fuyait.
La musique chantée par des
Français ennuyait Mathilde à la mort, et cependant Julien,
qui se faisait un devoir d'assister à la sortie de l'Opéra,
remarqua qu'elle s'y faisait mener le plus souvent qu'elle pouvait. Il
crut distinguer qu'elle avait perdu un peu de la mesure parfaite qui brillait
dans toutes ses actions. Elle répondait quelquefois à ses
amis par des plaisanteries outrageantes à force de piquante énergie.
Il lui sembla qu'elle prenait en guignon le marquis de Croisenois. Il faut
que ce jeune homme aime furieusement l'argent, pour ne pas planter là
cette fille, si riche qu'elle soit! pensait Julien. Et pour lui, indigné
des outrages faits à la dignité masculine, il redoublait
de froideur envers elle. Souvent il alla jusqu'aux réponses peu
polies.
Quelque résolu qu'il fût
à ne pas être dupe des marques d'intérêt de Mathilde,
elles étaient si évidentes de certains jours, et Julien,
dont les yeux commençaient à se dessiller, la trouvait si
jolie, qu'il en était quelquefois embarrassé. L'adresse et
la longanimité de ces jeunes gens du grand monde finiraient par
triompher de mon peu d'expérience, se dit-il; il faut partir et
mettre un terme à tout ceci. Le marquis venait de lui confier l'administration
d'une quantité de petites terres et de maisons qu'il possédait
dans le Bas-Languedoc. Un voyage était nécessaire: M. de
La Mole y consentit avec peine. Excepté pour les matières
de haute ambition, Julien était devenu un autre lui-même.
Au bout du compte, ils ne m'ont point attrapé, se disait Julien,
en préparant son départ. Que les plaisanteries que Mlle de
La Mole fait à ces messieurs soient réelles ou seulement
destinées à m'inspirer de la confiance, je m'en suis amusé.
S'il n'y a pas conspiration contre
le fils du charpentier, Mlle de La Mole est inexplicable, mais elle l'est
pour le marquis de Croisenois du moins autant que pour moi. Hier, par exemple,
son humeur était bien réelle, et j'ai eu le plaisir de faire
bouquer par ma faveur un jeune homme aussi noble et aussi riche que je
suis gueux et plébéien. Voilà le plus beau de mes
triomphes; il m'égaiera dans ma chaise de poste, en courant les
plaines du Languedoc.
Il avait fait de son départ
un secret, mais Mathilde savait mieux que lui qu'il allait quitter Paris
le lendemain, et pour longtemps. Elle eut recours à un mal de tête
fou, qu'augmentait l'air étouffé du salon. Elle se promena
beaucoup dans le jardin, et poursuivit tellement de ses plaisanteries mordantes
Norbert, le marquis de Croisenois, Caylus, de Luz et quelques autres jeunes
gens qui avaient dîné à l'hôtel de La Mole, qu'elle
les força de partir.
Elle regardait Julien d'une façon
étrange. Ce regard est peut-être une comédie, pensa
Julien; mais cette respiration pressée, mais tout ce trouble! Bah!
se ditil, qui suis-je pour juger de toutes ces choses? Il s'agit ici de
ce qu'il y a de plus sublime et de plus fin parmi les femmes de Paris.
Cette respiration pressée qui a été sur le point de
me toucher, elle l'aura étudiée chez Léontine Fay,
qu'elle aime tant.
Ils étaient restés
seuls; la conversation languissait évidemment. Non! Julien ne sent
rien pour moi, se disait Mathilde vraiment malheureuse. Comme il prenait
congé d'elle, elle lui serra le bras avec force:
- Vous recevrez ce soir une lettre
de moi, lui dit-elle d'une voix tellement altérée, que le
son n'en était pas reconnaissable. Cette circonstance toucha sur-le-champ
Julien.
- Mon père, continua-t-elle,
a une juste estime pour les services que vous lui rendez. Il faut ne pas
partir demain; trouvez un prétexte. Et elle s'éloigna en
courant.
Sa taille était charmante.
Il était impossible d'avoir un plus joli pied, elle courait avec
une grâce qui ravit Julien; mais devinerait-on à quoi fut
sa seconde pensée après qu'elle eut tout à fait disparu?
Il fut offensé du ton impératif avec lequel elle avait dit
ce mot il faut . Louis XV aussi, au moment de mourir, fut vivement piqué
du mot il faut, maladroitement employé par son premier médecin,
et Louis XV pourtant n'était pas un parvenu.
Une heure après, un laquais
remit une lettre à Julien; c'était tout simplement une déclaration
d'amour.
Il n'y a pas trop d'affectation
dans le style, se dit Julien, cherchant par ses remarques littéraires
à contenir la joie qui contractait ses joues et le forçait
à rire malgré lui. Enfin moi, s'écria-t-il tout
à coup, la passion étant trop forte pour être contenue,
moi, pauvre paysan, j'ai donc une déclaration d'amour d'une grande
dame! Quant à moi, ce n'est pas mal, ajouta-t-il en comprimant sa
joie le plus possible. J'ai su conserver la dignité de mon caractère.
Je n'ai point dit que j'aimais. Il se mit à étudier la forme
des caractères; Mlle de La Mole avait une jolie petite écriture
anglaise. Il avait besoin d'une occupation physique pour se distraire d'une
joie qui allait jusqu'au délire.
«Votre départ m'oblige
à parler... Il serait au-dessus de mes forces de ne plus vous voir...»
Une pensée vint frapper Julien
comme une découverte, interrompre l'examen qu'il faisait de la lettre
de Mathilde, et redoubler sa joie. Je l'emporte sur le marquis de Croisenois,
s'écria-t-il, moi, qui ne dis que des choses sérieuses! Et
lui est si joli! il a des moustaches, un charmant uniforme il trouve toujours
à
dire, juste au moment convenable, un mot spirituel et fin.
Julien eut un instant délicieux;
il errait à l'aventure dans le jardin, fou de bonheur. Plus tard
il monta à son bureau et se fit annoncer chez le marquis de La Mole,
qui heureusement n'était pas sorti. Il lui prouva facilement, en
lui montrant quelques papiers marqués arrivés de Normandie,
que le soin des procès normands l'obligeait à différer
son départ pour le Languedoc.
- Je suis bien aise que vous ne
partiez pas, lui dit le marquis, quand ils eurent fini de parler d'affaires,
j'aime à vous voir . Julien sortit; ce mot le gênait.
Et moi, je vais séduire sa
fille! rendre impossible peut-être ce mariage avec le marquis de
Croisenois, qui fait le charme de son avenir: s'il n'est pas duc, du moins
sa fille aura un tabouret. Julien eut l'idée de partir pour le Languedoc
malgré la lettre de Mathilde, malgré l'explication donnée
au marquis. Cet éclair de vertu disparut bien vite.
Que je suis bon, se dit-il; moi,
plébéien, avoir pitié d'une famille de ce rang! Moi,
que le duc de Chaulnes appelle un domestique! Comment le marquis augmente-t-il
son immense fortune? En vendant de la rente, quand il apprend au château
qu'il y aura le lendemain apparence de coup d'Etat. Et moi, jeté
au dernier rang par une Providence marâtre, moi à qui elle
a donné un coeur noble et pas mille francs de rente, c'est-à-dire
pas de pain, exactement parlant pas de pain; moi refuser un plaisir qui
s'offre! Une source limpide qui vient étancher ma soif dans le désert
brûlant de la médiocrité que je traverse si péniblement!
Ma foi, pas si bête; chacun pour soi dans ce désert d'égoïsme
qu'on appelle la vie. Et il se rappela quelques regards remplis de dédain,
à lui adressés par Mme de La Mole, et surtout par les dames
ses amies.
Le plaisir de triompher du marquis
de Croisenois vint achever la déroute de ce souvenir de vertu.
Que je voudrais qu'il se fâchât!
dit Julien; avec quelle assurance je lui donnerais maintenant un coup d'épée.
Et il faisait le geste du coup de seconde. Avant ceci, j'étais un
cuistre, abusant bassement d'un peu de courage. Après cette lettre,
je suis son égal. Oui, se disait-il avec une volupté infinie
et en parlant lentement, nos mérites, au marquis et à moi,
ont été pesés, et le pauvre charpentier du Jura l'emporte.
Bon! s'écria-t-il, voilà
la signature de ma réponse trouvée. N'allez pas vous figurer,
mademoiselle de La Mole, que j'oublie mon état. Je vous ferai comprendre
et bien sentir que c'est pour le fils d'un charpentier que vous trahissez
un descendant du fameux Guy de Croisenois, qui suivit saint Louis à
la croisade. Julien ne pouvait contenir sa joie. Il fut obligé de
descendre au jardin. Sa chambre, où il s'était enfermé
à clef, lui semblait trop étroite pour y respirer. Moi, pauvre
paysan du Jura, se répétait-il sans cesse, moi, condamné
à porter toujours ce triste habit noir! Hélas! vingt ans
plus tôt, j'aurais porté l'uniforme comme eux!
Alors un homme comme moi était
tué, ou général à trente-six ans . Cette lettre,
qu'il tenait serrée dans sa main, lui donnait la taille et l'attitude
d'un héros. Maintenant, il est vrai, avec cet habit noir, à
quarante ans, on a cent mille francs d'appointements et le cordon bleu,
comme M. l'évêque de Beauvais. Eh bien! se dit-il en riant
comme Méphistophélès, j'ai plus d'esprit qu'eux; je
sais choisir l'uniforme de mon siècle. Et il sentit redoubler son
ambition et son attachement à l'habit ecclésiastique. Que
de cardinaux nés plus bas que moi et qui ont gouverné! mon
compatriote Granvelle, par exemple. Peu à peu l'agitation de Julien
se calma; la prudence surnagea. Il se dit, comme son maître Tartufe,
dont il savait le rôle par coeur: Je puis croire ces mots, un artifice
honnête. ................................ Je ne me fierai point à
des propos si doux; Qu'un peu de ses faveurs,
après quoi je soupire, Ne
vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire. Tartufe, acte IV, scène
V.
Tartufe aussi fut perdu par une
femme, et il en valait bien un autre... Ma réponse peut être
montrée..., à quoi nous trouvons ce remède, ajouta-t-il
en prononçant lentement, et avec l'accent de la férocité
qui se contient, nous la commençons par les phrases les plus vives
de la lettre de la sublime Mathilde. Oui, mais quatre laquais de M. de
Croisenois se précipitent sur moi et m'arrachent l'original. Non,
car je suis bien armé, et j'ai l'habitude, comme on sait, de faire
feu sur les laquais.
Eh bien! l'un d'eux a du courage;
il se précipite sur moi. On lui a promis cent napoléons.
Je le tue ou je le blesse, à la bonne heure, c'est ce qu'on demande.
On me jette en prison fort légalement; je parais en police correctionnelle,
et l'on m'envoie, avec toute justice et équité de la part
des juges, tenir compagnie dans Poissy à MM. Fontan et Magalon.
Là, je couche avec quatre cents gueux pêle-mêle.
Et j'aurais quelque pitié
de ces gens-là, s'écria-t-il en se levant impétueusement.
En ont-ils pour les gens du tiers état, quand ils les tiennent?
Ce mot fut le dernier soupir de sa reconnaissance pour M. de La Mole qui,
malgré lui, le tourmentait jusque-là. Doucement, messieurs
les gentilshommes, je comprends ce petit trait de machiavélisme;
l'abbé Maslon ou M. Castanède du séminaire n'auraient
pas mieux fait. Vous m'enlèverez la lettre provocatrice, et je serai
le second tome du colonel Caron à Colmar.
Un instant, messieurs, je vais envoyer
la lettre fatale en dépôt dans un paquet bien cacheté
à M. l'abbé Pirard. Celui-là est honnête homme,
janséniste, et en cette qualité à l'abri des séductions
du budget. Oui, mais il ouvre les lettres... c'est à Fouqué
que j'enverrai celle-ci.
Il faut en convenir, le regard de
Julien était atroce, sa physionomie hideuse; elle respirait le crime
sans alliage. C'était l'homme malheureux en guerre avec toute la
société.
Aux armes! s'écria Julien.
Et il franchit d'un saut les marches du perron de l'hôtel. Il entra
dans l'échoppe de l'écrivain du coin de la rue; il lui fit
peur. Copiez, lui dit-il en lui donnant la lettre de Mlle de La Mole. Pendant
que l'écrivain travaillait, il écrivit lui-même à
Fouqué; il le priait de lui conserver un dépôt précieux.
Mais, se dit-il en s'interrompant, le cabinet noir à la poste ouvrira
ma lettre et vous rendra celle que vous cherchez...; non, messieurs. Il
alla acheter une énorme Bible chez un libraire protestant, cacha
fort adroitement la lettre de Mathilde dans la couverture, fit emballer
le tout, et son paquet partit par la diligence, adressé à
un des ouvriers de Fouqué, dont personne à Paris ne savait
le nom. Cela fait, il rentra joyeux et leste à l'hôtel de
La Mole. A nous! maintenant, s'écria-t-il, en s'enfermant à
clef dans sa chambre, et jetant son habit: «Quoi! mademoiselle, écrivait-il
à Mathilde, c'est Mlle de La Mole qui, par les mains d'Arsène,
laquais de son père, fait remettre une lettre trop séduisante
à un pauvre charpentier du Jura, sans doute pour se jouer de sa
simplicité...» Et il transcrivait les phrases les plus claires
de la lettre qu'il venait de recevoir. La sienne eût fait honneur
à la prudence diplomatique de M. le chevalier de Beauvoisis. Il
n'était encore que dix heures; Julien, ivre de bonheur et du sentiment
de sa puissance, si nouveau pour un pauvre diable, entra à l'Opéra
italien. Il entendit chanter son ami Geronimo.
Jamais la musique ne l'avait exalté
à ce point. Il était un dieu.
CHAPITRE XIV
PENSEES D'UNE JEUNE FILLE
Que de perplexités! Que de
nuits passées sans sommeil! Grand Dieu! vais-je me rendre méprisable?
Il me méprisera lui-même. Mais il part, il s'éloigne.
ALFRED DE MUSSET.
Ce n'était point sans combats
que Mathilde avait écrit. Quel qu'eût été le
commencement de son intérêt pour Julien, bientôt il
domina l'orgueil qui, depuis qu'elle se connaissait, régnait seul
dans son
coeur. Cette âme haute et
froide était emportée pour la première fois par un
sentiment passionné. Mais s'il dominait l'orgueil, il était
encore fidèle aux habitudes de l'orgueil. Deux mois de combats et
de sensations nouvelles renouvelèrent pour ainsi dire tout son être
moral.
Mathilde croyait voir le bonheur.
Cette vue toute puissante sur les âmes courageuses, liées
à un esprit
supérieur, eut à lutter
longuement contre la dignité et tous sentiments de devoirs vulgaires.
Un jour, elle entra chez sa mère, dès sept heures du matin,
la priant de lui permettre de se réfugier à Villequier. La
marquise ne daigna pas même lui répondre, et lui conseilla
d'aller se remettre au lit. Ce fut le dernier effort de la sagesse vulgaire
et de la déférence aux idées reçues. La crainte
de mal faire et de heurter les idées tenues pour sacrées
par les Caylus, les de Luz, les Croisenois, avait assez peu d'empire sur
son âme; de tels êtres ne lui semblaient pas faits pour la
comprendre; elle les eût consultés s'il eût été
question d'acheter une calèche ou une terre. Sa véritable
terreur était que Julien ne fût mécontent d'elle. Peut-être
aussi n'a-t-il que les apparences d'un homme supérieur?
Elle abhorrait le manque de caractère,
c'était sa seule objection contre les beaux jeunes gens qui l'entouraient.
Plus ils plaisantaient avec grâce tout ce qui s'écarte de
la mode, ou la suit mal, croyant la suivre, plus ils se perdaient à
ses yeux. Ils étaient braves, et voilà tout. Et encore, comment
braves? se disait-elle: en duel, mais le duel n'est plus qu'une cérémonie.
Tout en est su d'avance, même ce que l'on doit dire en tombant. Etendu
sur le gazon, et la main sur le coeur, il faut un pardon généreux
pour l'adversaire et un mot pour une belle souvent imaginaire, ou bien
qui va au bal le jour de votre mort, de peur d'exciter les soupçons.
On brave le danger à la tête d'un escadron tout brillant d'acier,
mais le danger solitaire, singulier, imprévu, vraiment laid?
Hélas! se disait Mathilde,
c'était à la cour de Henri III que l'on trouvait des hommes
grands par le caractère comme par la naissance! Ah! si Julien avait
servi à Jarnac ou à Moncontour, je n'aurais plus de doute.
En ces temps de vigueur et de force, les Français n'étaient
pas des poupées. Le jour de la bataille était presque celui
des moindres perplexités. Leur vie n'était pas emprisonnée
comme une momie d'Egypte, sous une enveloppe toujours commune à
tous, toujours la même. Oui, ajoutait-elle, il y avait plus de vrai
courage à se retirer seul à onze heures du soir, en sortant
de l'hôtel de Soissons, habité par Catherine de Médicis,
qu'aujourd'hui à courir à Alger. La vie d'un homme était
une suite de hasards. Maintenant la civilisation [Variante: et le préfet
de police ont] a chassé le hasard, plus d'imprévu. S'il paraît
dans les idées, il n'est pas assez d'épigrammes pour lui;
s'il paraît dans les événements, aucune lâcheté
n'est au-dessus de notre peur. Quelque folie que nous fasse faire la peur,
elle est excusée. Siècle dégénéré
et ennuyeux! Qu'aurait dit Boniface de La Mole si, levant hors de la tombe
sa tête coupée, il eût vu, en 1793, dix-sept de ses
descendants se laisser prendre comme des moutons, pour être guillotinés
deux jours après? La mort était certaine, mais il eût
été de mauvais ton de se défendre et de tuer au moins
un jacobin ou deux. Ah! dans les temps héroïques de la France,
au siècle de Boniface de La Mole, Julien eût été
le chef d'escadron, et mon frère, le jeune prêtre, aux moeurs
convenables, avec la sagesse dans les yeux et la raison à la bouche.
Quelques mois auparavant, Mathilde désespérait de rencontrer
un être un peu différent du patron commun.
Elle avait trouvé quelque
bonheur en se permettant d'écrire à quelques jeunes gens
de la société. Cette hardiesse si inconvenante, si imprudente
chez une jeune fille, pouvait la déshonorer aux yeux de M. de Croisenois,
du duc de Chaulnes son père, et de tout l'hôtel de Chaulnes,
qui, voyant se rompre le mariage projeté, aurait voulu savoir pourquoi.
En ce temps-là, les jours où elle avait écrit une
de ses lettres, Mathilde ne pouvait dormir. Mais ces lettres n'étaient
que des réponses.
Ici elle osait dire qu'elle aimait.
Elle écrivait la première (quel mot terrible!) à un
homme placé dans les derniers rangs de la société.
Cette circonstance assurait, en cas de découverte, un déshonneur
éternel. Laquelle des femmes venant chez sa mère eût
osé prendre son parti? Quelle phrase eût-on pu leur donner
à répéter pour amortir le coup de l'affreux mépris
des salons? Et encore parler était affreux, mais écrire!
Il est des choses qu'on n'écrit pas, s'écriait Napoléon
apprenant la capitulation
de Baylen. Et c'était Julien
qui lui avait conté ce mot! comme lui faisant d'avance une leçon.
Mais tout cela n'était rien
encore, l'angoisse de Mathilde avait d'autres causes. Oubliant l'effet
horrible sur la société, la tache ineffaçable et toute
pleine de mépris, car elle outrageait sa caste, Mathilde allait
écrire à un être d'une bien autre nature que les Croisenois,
les de Luz, les Caylus.
La profondeur, l' inconnu du caractère
de Julien eussent effrayé, même en nouant avec lui une relation
ordinaire. Et elle en allait faire son amant, peut-être son maître!
Quelles ne seront pas ses prétentions, si jamais il peut tout sur
moi? Eh bien! je me dirai comme Médée: Au milieu de tant
de périls, il me reste Moi. Julien n'avait nulle vénération
pour la noblesse du sang, croyait-elle. Bien plus, peut-être il n'avait
nul amour pour elle! Dans ces derniers moments de doutes affreux, se présentèrent
les idées d'orgueil féminin. Tout doit être singulier
dans le sort d'une fille comme moi, s'écria Mathilde impatientée.
Alors l'orgueil qu'on lui avait inspiré dès le berceau se
battait contre la vertu. Ce fut dans cet instant que le départ de
Julien vint tout précipiter. ( De tels caractères sont heureusement
fort rares.)
Le soir, fort tard, Julien eut la
malice de faire descendre une malle très pesante chez le portier;
il appela pour la transporter le valet de pied qui faisait la cour à
la femme de chambre de Mlle de La Mole. Cette manoeuvre peut n'avoir aucun
résultat, se dit-il, mais si elle réussit, elle me croit
parti. Il s'endormit fort gai sur cette plaisanterie.
Mathilde ne ferma pas l'oeil.
Le lendemain, de fort grand matin,
Julien sortit de l'hôtel sans être aperçu, mais il rentra
avant huit heures. A peine était-il dans la bibliothèque,
que Mlle de La Mole parut sur la porte. Il lui remit sa réponse.
Il pensait qu'il était de son devoir de lui parler; rien n'était
plus commode, du moins, mais Mlle de La Mole ne voulut pas l'écouter
et disparut. Julien en fut charmé, il ne savait que lui dire.
Si tout ceci n'est pas un jeu convenu
avec le comte Norbert, il est clair que ce sont mes regards pleins de froideur
qui ont allumé l'amour baroque que cette fille de si haute naissance
s'avise d'avoir pour moi. Je serais un peu plus sot qu'il ne convient,
si jamais je me laissais entraîner à avoir du goût pour
cette grande poupée blonde. Ce raisonnement le laissa plus froid
et plus calculant qu'il n'avait jamais été. Dans la bataille
qui se prépare, ajouta-t-il, l'orgueil de la naissance sera comme
une colline élevée, formant position militaire entre elle
et moi. C'est là-dessus qu'il faut manoeuvrer. J'ai fort mal fait
de rester à Paris; cette remise de mon départ m'avilit et
m'expose si tout ceci n'est qu'un jeu. Quel danger y avait-il à
partir? Je me moquais d'eux, s'ils se moquent de moi. Si son intérêt
pour moi a quelque réalité, je centuplais cet intérêt.
La lettre de Mlle de La Mole avait
donné à Julien une jouissance de vanité si vive, que,
tout en riant de ce qui lui arrivait, il avait oublié de songer
sérieusement à la convenance du départ. C'était
une fatalité de son caractère d'être extrêmement
sensible à ses fautes.
Il était fort contrarié
de celle-ci, et ne songeait presque plus à la victoire incroyable
qui avait précédé ce petit échec, lorsque,
vers les neuf heures, Mlle de La Mole parut sur le seuil de la porte de
la bibliothèque, lui jeta une lettre et s'enfuit. Il paraît
que ceci va être le roman par lettres, dit-il en relevant celle-ci.
L'ennemi fait un faux mouvement, moi je vais faire donner la froideur et
la vertu.
On lui demandait une réponse
décisive avec une hauteur qui augmenta sa gaieté intérieure.
Il se donna le plaisir de mystifier, pendant deux pages, les personnes
qui voudraient se moquer de lui, et ce fut encore par une plaisanterie
qu'il annonça, vers la fin de sa réponse, son départ
décidé pour le lendemain matin.
Cette lettre terminée: Le
jardin va me servir pour la remettre, pensa-t-il, et il y alla. Il regardait
la fenêtre de la chambre de Mlle de La Mole. Elle était au
premier étage, à côté de l'appartement de sa
mère, mais il y avait un grand entresol. Ce premier était
tellement élevé, qu'en se promenant sous l'allée de
tilleuls, sa lettre à la main, Julien ne pouvait être aperçu
de la fenêtre de Mlle de La Mole. La voûte formée par
les tilleuls, fort bien taillés, interceptait la vue.
Mais quoi! se dit Julien avec humeur,
encore une imprudence! Si l'on a entrepris de se moquer de moi, me faire
voir une lettre à la main, c'est servir mes ennemis. La chambre
de Norbert était précisément au-dessus de celle de
sa soeur, et si Julien sortait de la voûte formée par les
branches taillées des tilleuls, le comte et ses amis pouvaient suivre
tous ses mouvements.
Mlle de La Mole parut derrière
sa vitre; il montra sa lettre à demi; elle baissa la tête.
Aussitôt Julien remonta chez lui en courant, et rencontra par hasard,
dans le grand escalier, la belle Mathilde, qui saisit sa lettre avec une
aisance parfaite et des yeux riants.
Que de passion il y avait dans les
yeux de cette pauvre Mme de Rênal, se dit Julien, quand, même
après six mois de relations intimes, elle osait recevoir une lettre
de moi! De sa vie, je crois, elle ne m'a regardé avec des yeux riants.
Il ne s'exprima pas aussi nettement le reste de sa réponse; avait-il
honte de la futilité des motifs? Mais aussi quelle différence,
ajoutait sa pensée, dans l'élégance de la robe du
matin, dans l'élégance de la tournure! En apercevant Mlle
de La Mole à trente pas de distance, un homme de goût devinerait
le rang qu'elle occupe dans la société. Voilà ce qu'on
peut appeler un mérite explicite. Tout en plaisantant, Julien ne
s'avouait pas encore toute sa pensée; Mme de Rênal n'avait
pas de marquis de Croisenois à lui sacrifier. Il n'avait pour rival
que cet ignoble sous-préfet M. Charcot, qui se faisait appeler de
Maugiron, parce qu'il n'y a plus de Maugirons.
A cinq heures, Julien reçut
une troisième lettre; elle lui fut lancée de la porte de
la bibliothèque. Mlle de La Mole s'enfuit encore. Quelle manie d'écrire!
se dit-il en riant, quand on peut se parler si commodément! L'ennemi
veut avoir de mes lettres, c'est clair, et plusieurs! Il ne se hâtait
point d'ouvrir celle-ci. Encore des phrases élégantes, pensait-il;
mais il pâlit en lisant. Il n'y avait que huit lignes. «J'ai
besoin de vous parler: il faut que je vous parle, ce soir; au moment où
une heure après minuit sonnera, trouvez-vous dans le jardin. Prenez
la grande échelle du jardinier auprès du puits; placez-la
contre ma fenêtre et montez chez moi. Il fait clair de lune, n'importe.»
CHAPITRE XV
EST-CE UN COMPLOT?
Ah! que l'intervalle est cruel entre
un grand projet conçu et son exécution! Que de vaines terreurs!
que d'irrésolutions! Il s'agit de la vie. - Il s'agit de bien plus:
de l'honneur!
SCHILLER.
Ceci devient sérieux, pensa
Julien... et un peu trop clair, ajouta-t-il après avoir pensé.
Quoi! cette belle demoiselle peut me parler dans la bibliothèque
avec une liberté qui, grâce à Dieu, est entière;
le marquis, dans la peur qu'il a que je ne lui montre des comptes, n'y
vient jamais. Quoi! M. de La Mole et le comte Norbert, les seules personnes
qui entrent ici, sont absents presque toute la journée; on peut
facilement observer le moment de leur rentrée à l'hôtel,
et la sublime Mathilde, pour la main de laquelle un prince souverain ne
serait pas trop noble, veut que je commette une imprudence abominable!
C'est clair, on veut me perdre ou
se moquer de moi, tout au moins. D'abord, on a voulu me perdre avec mes
lettres; elles se trouvent prudentes; eh bien! il leur faut une action
plus claire que le jour. Ces jolis petits messieurs me croient aussi trop
bête ou trop fat. Diable! par le plus beau clair de lune du monde,
monter ainsi par une échelle à un premier étage de
vingt-cinq pieds d'élévation! on aura le temps de me voir,
même des hôtels voisins. Je serai beau sur mon échelle!
Julien monta chez lui et se mit à faire sa malle en sifflant. Il
était résolu à partir et à ne pas même
répondre.
Mais cette sage résolution
ne lui donnait pas la paix du coeur. Si par hasard, se dit-il tout à
coup, sa malle fermée, Mathilde était de bonne foi! alors
moi je joue, à ses yeux, le rôle d'un lâche parfait.
Je n'ai point de naissance, moi, il me faut de grandes qualités,
argent comptant, sans suppositions complaisantes, bien prouvées
par des actions parlantes...
Il fut un quart d'heure à
réfléchir [Variante: se promener dans sa chambre]. A quoi
bon le nier? dit-il enfin; je serai un lâche à ses yeux. Je
perds non seulement la personne la plus brillante de la haute société,
ainsi qu'ils disaient tous au bal de M. le duc de Retz, mais encore le
divin plaisir de me voir sacrifier le marquis de Croisenois, le fils d'un
duc, et qui sera duc lui-même. Un jeune homme charmant qui a toutes
les qualités qui me manquent: esprit d'à-propos, naissance,
fortune...
Ce remords va me poursuivre toute
ma vie, non pour elle, il est tant de maîtresses!
- Mais il n'est qu'un honneur! dit
le vieux don Diègue, et ici clairement et nettement, je recule devant
le premier péril qui m'est offert; car ce duel avec M. de Beauvoisis
se présentait comme une plaisanterie. Ceci est tout différent.
Je puis être tiré au blanc par un domestique, mais c'est le
moindre danger; je puis être déshonoré.
Ceci devient sérieux, mon
garçon, ajouta-t-il avec une gaieté et un accent gascons.
Il y va de l' honeur . Jamais un pauvre diable, jeté aussi bas que
moi par le hasard, ne retrouvera une telle occasion; j'aurai des bonnes
fortunes, mais subalternes...
Il réfléchit longtemps,
il se promenait à pas précipités, s'arrêtant
tout court de temps à autre. On avait déposé dans
sa chambre un magnifique buste en marbre du cardinal Richelieu, qui malgré
lui attirait ses regards. Ce buste [Variante: éclairé par
sa lampe] avait l'air de le regarder d'une façon sévère,
et comme lui reprochant le manque de cette audace qui doit être si
naturelle au caractère français. De ton temps, grand homme,
aurais-je hésité?
Au pire, se dit enfin Julien, supposons
que tout ceci soit un piège, il est bien noir et bien compromettant
pour une jeune fille. On sait que je ne suis pas homme à me taire.
Il faudra donc me tuer. Cela était bon en 1574, du temps de Boniface
de La Mole, mais jamais celui d'aujourd'hui n'oserait. Ces gens-là
ne sont plus les mêmes. Mlle de La Mole est si enviée! Quatre
cents salons retentiraient demain de sa honte, et avec quel plaisir! Les
domestiques jasent, entre eux, des préférences marquées
dont je suis l'objet, je le sais, je les ai entendus... D'un autre côté,
ses lettres!... ils peuvent croire que je les ai sur moi. Surpris dans
sa chambre, on me les enlève. J'aurai affaire à deux, trois,
quatre hommes, que sais-je?
Mais ces hommes, où les prendront-ils?
où trouver des subalternes discrets à Paris? La justice leur
fait peur... Parbleu! les Caylus, les Croisenois, les de Luz euxmêmes.
Ce moment, et la sotte figure que je ferai au milieu d'eux sera ce qui
les aura séduits. Gare le sort d'Abailard, M. le secrétaire!
Eh bien, parbleu! messieurs, vous
porterez de mes marques, je frapperai à la figure, comme les soldats
de César à Pharsale... Quant aux lettres, je puis les mettre
en lieu sûr.
Julien fit des copies des deux dernières,
les cacha dans un volume du beau Voltaire de la bibliothèque, et
porta luimême les originaux à la poste.
Quand il fut de retour: Dans quelle
folie je vais me jeter! se dit-il avec surprise et terreur. Il avait été
un quart d'heure sans regarder en face son action de la nuit prochaine.
Mais, si je refuse, je me méprise moi-même dans la suite!
Toute la vie cette action sera un grand sujet de doute pour moi et, pour
moi, un tel doute est le plus cuisant des malheurs. Ne l'ai-je pas éprouvé
pour l'amant 'Amanda!
Je crois que je me pardonnerais
plus aisément un crime bien clair; une fois avoué, je cesserais
d'y penser. Quoi! j'aurai été [Variante: un destin, incroyable
à force de bonheur, me tire de la foule pour me mettre] en rivalité
avec un homme portant un des plus beaux noms de France, et je me serai
moi-même, de gaieté de coeur, déclaré son inférieur!
Au fond, il y a de la lâcheté à ne pas aller. Ce mot
décide tout, s'écria Julien en se levant... d'ailleurs elle
est bien jolie.
Si ceci n'est pas une trahison,
quelle folie elle fait pour moi!... Si c'est une mystification, parbleu!
messieurs, il ne tient qu'à moi de rendre la plaisanterie sérieuse,
et ainsi ferai-je.
Mais s'ils m'attachent les bras
au moment de l'entrée dans la chambre; ils peuvent avoir placé
quelque machine ingénieuse! C'est comme un duel, se dit-il en riant,
il y a parade à tout, dit mon maître d'armes, mais le bon
Dieu, qui veut qu'on en finisse, fait que l'un des deux oublie de parer.
Du reste, voici de quoi leur répondre: il tirait ses pistolets de
poche; et quoique l'amorce fût fulminante, il la renouvela. Il y
avait encore bien des heures à attendre; pour faire quelque chose,
Julien écrivit à Fouqué: «Mon ami, n'ouvre la
lettre ci-incluse qu'en cas d'accident, si tu entends dire que quelque
chose d'étrange m'est arrivé. Alors, efface les noms propres
du manuscrit que je t'envoie, et fais-en huit copies que tu enverras aux
journaux de Marseille, Bordeaux, Lyon, Bruxelles, etc.; dix jours plus
tard, fais imprimer ce manuscrit, envoie le premier exemplaire à
M. le marquis de La Mole; et quinze jours après, jette les autres
exemplaires de nuit dans les rues de Verrières.»
Ce petit mémoire justificatif
arrangé en forme de conte, que Fouqué ne devait ouvrir qu'en
cas d'accident, Julien le fit aussi peu compromettant que possible pour
Mlle de La Mole, mais enfin il peignait fort exactement sa position.
Julien achevait de fermer son paquet,
lorsque la cloche du dîner sonna; elle fit battre son coeur. Son
imagination, préoccupée du récit qu'il venait de composer,
était toute aux pressentiments tragiques. Il s'était vu saisi
par des domestiques, garrotté, conduit dans une cave avec un bâillon
dans la bouche. Là, un domestique le gardait à vue, et si
l'honneur de la noble famille exigeait que l'aventure eût une fin
tragique, il était facile de tout finir avec ces poisons qui ne
laissent point de traces; alors, on disait qu'il était mort de maladie,
et on le transportait mort dans sa chambre.
Emu de son propre conte comme un
auteur dramatique, Julien avait réellement peur lorsqu'il entra
dans la salle à manger. Il regardait tous ces domestiques en grande
livrée. Il étudiait leur physionomie. Quels sont ceux qu'on
a choisis pour l'expédition de cette nuit? se disait-il. Dans cette
famille, les souvenirs de la cour de Henri III sont si présents,
si souvent rappelés, que, se croyant outragés, ils auront
plus de décision que les autres personnages de leur rang. Il regarda
Mlle de La Mole pour lire dans ses yeux les projets de sa famille; elle
était pâle, et avait [Variante: et il lui trouvait] tout à
fait une physionomie du Moyen Age. Jamais il ne lui avait trouvé
l'air si grand, elle était vraiment belle et imposante. Il en devint
presque amoureux. Pallida morte futura, se dit-il (Sa pâleur annonce
ses grands desseins).
En vain, après dîner,
il affecta de se promener longtemps dans le jardin, Mlle de La Mole n'y
parut pas. Lui parler eût, dans ce moment, délivré
son coeur d'un grand poids. Pourquoi ne pas l'avouer? Il avait peur. Comme
il était résolu à agir, il s'abandonnait à
ce sentiment sans vergogne. Pourvu qu'au moment d'agir, je me trouve le
courage qu'il faut, se disait-il, qu'importe ce que je puis sentir en ce
moment? Il alla reconnaître la situation et le poids de l'échelle.
C'est un instrument, se dit-il en
riant, dont il est dans mon destin de me servir! ici comme à Verrières.
Quelle différence! Alors, ajouta-t-il avec un soupir, je n'étais
pas obligé de me méfier de la personne pour laquelle je m'exposais.
Quelle différence aussi dans le danger! J'eusse été
tué dans les jardins de M. de Rênal qu'il n'y avait point
de déshonneur pour moi. Facilement on eût rendu ma mort inexplicable.
Ici, quels récits abominables ne va-t-on pas faire dans les salons
de l'hôtel de Chaulnes, de l'hôtel de Caylus, de l'hôtel
de Retz, etc., partout enfin. Je serai un monstre dans la postérité.
Pendant deux ou trois ans, reprit-il en riant, et se moquant de soi. Mais
cette idée l'anéantissait. Et moi, où pourra-ton me
justifier? En supposant que Fouqué imprime mon pamphlet posthume,
ce ne sera qu'une infamie de plus. Quoi! Je suis reçu dans une maison,
et pour prix de l'hospitalité que j'y reçois, des bontés
dont on m'y accable, j'imprime un pamphlet sur ce qui s'y passe! j'attaque
l'honneur des femmes!
Ah! mille fois plutôt, soyons
dupes! Cette soirée fut affreuse.
CHAPITRE XVI
UNE HEURE DU MATIN
Ce jardin était fort grand,
dessiné depuis peu d'années avec un goût parfait. Mais
les arbres [Variante: avaient figuré dans le fameux Pré-aux-Clercs,
si célèbre du temps de Henry III, ils] avaient plus d'un
siècle. On y trouvait quelque chose de champêtre .
MASSINGER.
Il allait écrire un contre-ordre
à Fouqué lorsque onze heures sonnèrent. Il fit jouer
avec bruit la serrure de la porte de sa chambre, comme s'il se fût
enfermé chez lui. Il alla observer à pas de loup ce qui se
passait dans toute la maison, surtout au quatrième étage,
habité [Variante: dans les mansardes du quatrième, habitées]
par les domestiques. Il n'y avait rien d'extraordinaire. Une des femmes
de chambre de Mme de La Mole donnait soirée, les domestiques prenaient
du punch fort gaiement. Ceux qui rient ainsi, pensa Julien, ne doivent
pas faire partie de l'expédition nocturne, ils seraient plus sérieux.
Enfin il alla se placer dans un coin obscur du jardin. Si leur plan est
de se cacher des domestiques de la maison, ils feront arriver par-dessus
les murs du jardin les gens chargés de me surprendre. Si M. de Croisenois
porte quelque sang-froid dans tout ceci, il doit trouver moins compromettant
pour la jeune personne qu'il veut épouser de me faire surprendre
avant le moment où je serai entré dans sa chambre.
Il fit une reconnaissance militaire
et fort exacte. Il s'agit de mon honneur, pensa-t-il; si je tombe dans
quelque bévue, ce ne sera pas une excuse à mes propres yeux
de me dire: je n'y avais pas songé.
Le temps était d'une sérénité
désespérante. Vers les onze heures la lune se leva, à
minuit et demi elle éclairait en plein la façade de l'hôtel
donnant sur le jardin. Elle est folle, se disait Julien; comme une heure
sonna, il y avait encore de la lumière aux fenêtres du comte
Norbert. De sa vie Julien n'avait eu autant de peur, il ne voyait que les
dangers de l'entreprise, et n'avait aucun enthousiasme.
Il alla prendre l'immense échelle,
attendit cinq minutes, pour laisser le temps à un contre-ordre,
et à une heure cinq minutes posa l'échelle contre la fenêtre
de Mathilde. Il monta doucement le pistolet à la main, étonné
de n'être pas attaqué. Comme il approchait de la fenêtre,
elle s'ouvrit sans bruit:
- Vous voilà, monsieur, lui
dit Mathilde avec beaucoup d'émotion; je suis vos mouvements depuis
une heure. Julien était fort embarrassé, il ne savait comment
se conduire, il n'avait pas d'amour du tout. Dans son embarras, il pensa
qu'il fallait oser, il essaya d'embrasser Mathilde.
- Fi donc! lui dit-elle en le repoussant.
Fort content d'être éconduit, il se hâta de jeter un
coup d'oeil autour de lui: la lune était si brillante que les ombres
qu'elle formait dans la chambre de Mlle de La Mole étaient noires.
Il peut fort bien y avoir là des hommes cachés sans que je
les voie, pensa-t-il.
- Qu'avez-vous dans la poche de
côté de votre habit? lui dit Mathilde, enchantée de
trouver un sujet de conversation. Elle souffrait étrangement; tous
les sentiments de retenue et de timidité, si naturels à une
fille bien née, avaient repris leur empire, et la mettaient au supplice.
- J'ai toutes sortes d'armes et
de pistolets, répondit Julien, non moins content d'avoir quelque
chose à dire.
- Il faut retirer l'échelle,
dit Mathilde.
- Elle est immense, et peut casser
les vitres du salon en bas, ou de l'entresol.
- Il ne faut pas casser les vitres,
reprit Mathilde essayant en vain de prendre le ton de la conversation ordinaire;
vous pourriez, ce me semble, abaisser l'échelle au moyen d'une corde
qu'on attacherait au premier échelon. J'ai toujours une provision
de cordes chez moi. Et c'est là une femme amoureuse! pensa Julien,
elle ose dire qu'elle aime! tant de sang-froid, tant de sagesse dans les
précautions m'indiquent assez que je ne triomphe pas de M. de Croisenois
comme je le croyais sottement; mais que tout simplement je lui succède.
Au fait, que m'importe! est-ce que je l'aime? Je triomphe du marquis en
ce sens qu'il sera très fâché d'avoir un successeur,
et plus fâché encore que ce successeur soit moi. Avec quelle
hauteur il me regardait hier soir au café Tortoni, en affectant
de ne pas me reconnaître! avec quel air méchant il me salua
ensuite quand il ne put plus s'en dispenser!
Julien avait attaché la corde
au dernier échelon de l'échelle, il la descendait doucement,
et en se penchant beaucoup en dehors du balcon pour faire en sorte qu'elle
ne touchât pas les vitres. Beau moment pour me tuer, pensa-t-il,
si quelqu'un est caché dans la chambre de Mathilde; mais un silence
profond continuait à régner partout.
L'échelle toucha la terre,
Julien parvint à la coucher dans la plate-bande de fleurs exotiques
le long du mur.
- Que va dire ma mère, dit
Mathilde, quand elle verra ses belles plantes tout écrasées!...
Il faut jeter la corde, ajoutat-elle d'un grand sang-froid. Si on l'apercevait
remontant au balcon, ce serait une circonstance difficile à expliquer.
- Et comment moi m'en aller? dit
Julien d'un ton plaisant, et en affectant le langage créole. (Une
des femmes de chambre de la maison était née à Saint-Domingue.)
- Vous, vous en aller par la porte,
dit Mathilde ravie de cette idée. Ah! que cet homme est digne de
tout mon amour! pensa-telle. Julien venait de laisser tomber la corde dans
le jardin; Mathilde lui serra le bras. Il crut être saisi par un
ennemi, et se retourna vivement en tirant un poignard. Elle avait cru entendre
ouvrir une fenêtre. Ils restèrent immobiles et sans respirer.
La lune les éclairait en plein. Le bruit ne se renouvelant pas,
il n'y eut plus d'inquiétude. Alors l'embarras recommença,
il était grand des deux parts. Julien s'assura que la porte était
fermée avec tous ses verrous; il pensait bien à regarder
sous le lit, mais n'osait pas; on avait pu y placer un ou deux laquais.
Enfin il craignit un reproche futur de sa prudence et regarda. Mathilde
était tombée dans toutes les angoisses de la timidité
la plus extrême. Elle avait horreur de sa position.
- Qu'avez-vous fait de mes lettres?
dit-elle enfin. Quelle bonne occasion de déconcerter ces messieurs
s'ils sont aux écoutes, et d'éviter la bataille! pensa Julien.
- La première est cachée
dans une grosse Bible protestante que la diligence d'hier soir emporte
bien loin d'ici. Il parlait fort distinctement en entrant dans ces détails,
et de façon à être entendu des personnes qui pouvaient
être cachées dans deux grandes armoires d'acajou qu'il n'avait
pas osé visiter.
- Les deux autres sont à
la poste, et suivent la même route que la première.
- Eh, grand Dieu! pourquoi toutes
ces précautions? dit Mathilde étonnée.
A propos de quoi est-ce que je mentirais?
pensa Julien, et il lui avoua tous ses soupçons.
- Voilà donc la cause de
la froideur de tes lettres! s'écria Mathilde avec l'accent de la
folie plus que de la tendresse. Julien ne remarqua pas cette nuance. Ce
tutoiement lui fit perdre la tête, ou du moins ses soupçons
s'évanouirent, [Variante: il se trouva élevé à
ses propres yeux,] il osa serrer dans ses bras cette fille si belle, et
qui lui inspirait tant de respect. Il ne fut repoussé qu'à
demi.
Il eut recours à sa mémoire,
comme jadis à Besançon auprès d'Amanda Binet, et récita
plusieurs des plus belles phrases de La Nouvelle Héloïse .
- Tu as un coeur d'homme, lui répondit-on
sans trop écouter ses phrases; j'ai voulu éprouver ta bravoure,
je l'avoue. Tes premiers soupçons et ta résolution te montrent
plus intrépide encore que je ne croyais. Mathilde faisait effort
pour le tutoyer, elle était évidemment plus attentive à
cette étrange façon de parler qu'au fond des choses qu'elle
disait. Ce tutoiement, dépouillé du ton de la tendresse,
ne faisait aucun plaisir à Julien, il s'étonnait de l'absence
du bonheur; enfin pour le sentir, il eut recours à sa raison. Il
se voyait estimé par cette jeune fille si fière, et qui n'accordait
jamais de louanges sans restriction; avec ce raisonnement il parvint à
un bonheur d'amour-propre.
Ce n'était pas, il est vrai,
cette volupté de l'âme qu'il avait trouvée quelquefois
auprès de Mme de Rênal. [Variante: Quelle différence,
grand Dieu!] Il n'y avait rien de tendre dans ses sentiments de ce premier
moment. C'était le plus vif bonheur d'ambition, et Julien était
surtout ambitieux.
Il parla de nouveau des gens par
lui soupçonnés, et des précautions qu'il avait inventées.
En parlant, il songeait aux moyens de profiter de sa victoire.
Mathilde encore fort embarrassée,
et qui avait l'air atterrée de sa démarche, parut enchantée
de trouver un sujet de conversation. On parla des moyens de se revoir.
Julien jouit délicieusement de l'esprit et de la bravoure dont il
fit preuve de nouveau pendant cette discussion. On avait affaire à
des gens très clairvoyants, le petit Tanbeau était certainement
un espion, mais Mathilde et lui n'étaient pas non plus sans adresse.
Quoi de plus facile que de se rencontrer dans la bibliothèque, pour
convenir de tout?
- Je puis paraître, sans exciter
de soupçons, dans toutes les parties de l'hôtel, ajoutait
Julien, et presque jusque dans la chambre de Mme de La Mole. Il fallait
absolument la traverser pour arriver à celle de sa fille. Si Mathilde
trouvait mieux qu'il arrivât toujours par une échelle, c'était
avec un coeur ivre de joie qu'il s'exposerait à ce faible danger.
En l'écoutant parler, Mathilde
était choquée de cet air de triomphe. Il est donc mon maître!
se dit-elle. Déjà elle était en proie au remords.
Sa raison avait horreur de l'insigne folie qu'elle venait de commettre.
Si elle l'eût pu, elle eût anéanti elle et Julien. Quand
par instants la force de sa volonté faisait taire les remords, des
sentiments de timidité et de pudeur souffrante la rendaient fort
malheureuse. Elle n'avait nullement prévu l'état affreux
où elle se trouvait. Il faut cependant que je lui parle, se dit-elle
à la fin, cela est dans les convenances, on parle à son amant.
Et alors pour accomplir un devoir, et avec une tendresse qui était
bien plus dans les paroles dont elle se servait que dans le son de sa voix,
elle raconta les diverses résolutions qu'elle avait prises à
son égard pendant ces derniers jours. Elle avait décidé
que s'il osait arriver chez elle avec le secours de l'échelle du
jardinier, ainsi qu'il lui était prescrit, elle serait toute à
lui. Mais jamais l'on ne dit d'un ton plus froid et plus poli des choses
aussi tendres.
Jusque-là ce rendez-vous
était glacé. C'était à faire prendre l'amour
en haine. Quelle leçon de morale pour une jeune imprudente! Vaut-il
la peine de perdre son avenir pour un tel moment?
Après de longues incertitudes,
qui eussent pu paraître à un observateur superficiel l'effet
de la haine la plus décidée, tant les sentiments qu'une femme
se doit à elle-même avaient de peine à céder
à une volonté aussi ferme, Mathilde finit par être
pour lui une maîtresse aimable.
A la vérité, ces transports
étaient un peu voulus. L'amour passionné était encore
plutôt un modèle qu'on imitait qu'une réalité.
Mlle de La Mole croyait remplir un devoir envers ellemême et envers
son amant. Le pauvre garçon, se disait-elle, a été
d'une bravoure achevée, il doit être heureux, ou bien c'est
moi qui manque de caractère. Mais elle eût voulu racheter
au prix d'une éternité de malheur la nécessité
cruelle où elle se trouvait. Malgré la violence affreuse
qu'elle se faisait, elle fut parfaitement maîtresse de ses paroles.
Aucun regret, aucun reproche ne vinrent gâter cette nuit qui sembla
singulière plutôt qu'heureuse à Julien. Quelle différence,
grand Dieu! avec son dernier séjour de vingt quatre heures à
Verrières! Ces belles façons de Paris ont trouvé le
secret de tout gâter, même l'amour, se disait-il dans son injustice
extrême.
Il se livrait à ces réflexions
debout dans une des grandes armoires d'acajou où on l'avait fait
entrer aux premiers bruits entendus dans l'appartement voisin, qui était
celui de Mme de La Mole. Mathilde suivit sa mère à la messe,
les femmes quittèrent l'appartement, et Julien s'échappa
avant qu'elles ne revinssent terminer leurs travaux. Il monta à
cheval et chercha [Variante: alla au pas rechercher] les endroits les plus
solitaires d'une des forêts voisines de Paris [Variante: du bois
de Meudon]. Il était bien plus étonné qu'heureux.
Le bonheur qui, de temps à autre, venait occuper son âme,
était comme celui d'un jeune sous-lieutenant qui, à la suite
de quelque action étonnante, vient d'être nommé colonel
d'emblée par le général en chef; il se sentait porté
à une immense hauteur. Tout ce qui était au-dessus de lui
la veille, était à ses côtés maintenant ou bien
au-dessous. Peu à peu le bonheur de Julien augmenta à mesure
qu'il s'éloignait. S'il n'y avait rien de tendre dans son âme,
c'est que, quelque étrange que ce mot puisse paraître, Mathilde,
dans toute sa conduite avec lui, avait accompli un devoir. Il n'y eut rien
d'imprévu pour elle dans tous les événements de cette
nuit que le malheur et la honte qu'elle avait trouvés au lieu de
cette entière félicité [Variante: ces transports divins]
dont parlent les romans. Me serais-je trompée, n'aurais-je pas d'amour
pour lui? se dit-elle.
CHAPITRE XVII
UNE VIEILLE EPEE
I now mean to be serious; - it is
time, Since laughter now-a-days is deem'd too serious A jest at vice by
virtue's called a crime .
Don Juan, C. XIII.
Elle ne parut pas au dîner.
Le soir elle vint un instant au salon, mais ne regarda pas Julien. Cette
conduite lui parut étrange; mais, pensa-t-il, [Variante: je dois
me l'avouer,] je ne connais leurs usages, [Variante: les usages de la bonne
compagnie que par les actions de la vie de tous les jours que j'ai vu faire
cent fois,] elle me donnera quelque bonne raison pour tout ceci. Toutefois,
agité par la plus extrême curiosité, il étudiait
l'expression des traits de Mathilde; il ne put pas se dissimuler qu'elle
avait l'air sec et méchant. Evidemment ce n'était pas la
même femme qui, la nuit précédente, avait ou feignait
des transports de bonheur trop excessifs pour être vrais. Le lendemain,
le surlendemain, même froideur de sa part; elle ne le regardait pas,
elle ne s'apercevait pas de son existence. Julien, dévoré
par la plus vive inquiétude, était à mille lieues
des sentiments de triomphe qui l'avaient seuls animé le premier
jour. Serait-ce, par hasard, se dit-il, un retour à la vertu? Mais
ce mot était bien bourgeois pour l'altière Mathilde. Dans
les positions ordinaires de la vie elle ne croit guère à
la religion, pensait Julien, elle l'aime comme très tile aux intérêts
de sa caste. Mais par simple délicatesse [Variante: féminine]
ne peut-elle pas se reprocher vivement la faute [Variante: irréparable]
qu'elle a commise? Julien croyait être son premier amant.
Mais, se disait-il dans d'autres
instants, il faut avouer qu'il n'y a rien de naïf, de simple, de tendre
dans toute sa manière d'être; jamais je ne l'ai vue plus altière
[Variante: plus semblable à une reine qui vient de descendre de
son trône]. Me mépriserait-elle? Il serait digne d'elle de
se reprocher ce qu'elle a fait pour moi, à cause seulement de la
bassesse de ma naissance.
Pendant que Julien, rempli de ses
préjugés puisés dans les livres et dans les souvenirs
de Verrières, poursuivait la chimère d'une maîtresse
tendre et qui ne songe plus à sa propre existence du moment qu'elle
a fait le bonheur de son amant, la vanité de Mathilde était
furieuse contre lui. Comme elle ne s'ennuyait plus depuis deux mois, elle
ne craignait plus l'ennui; ainsi, sans pouvoir s'en douter le moins du
monde, Julien avait perdu son plus grand avantage.
Je me suis donné un maître!
se disait Mlle de La Mole en proie au plus noir chagrin [Variante: se promenant
agitée dans sa chambre]. Il est rempli d'honneur, à la bonne
heure; mais si je pousse à bout sa vanité, il se vengera
en faisant connaître la nature de nos relations. Jamais Mathilde
n'avait eu d'amant, et [Variante: Tel est le malheur de notre siècle,
les plus étranges égarements même ne guérissent
pas de l'ennui. Julien était le premier amour de Mathilde, et,]
dans cette circonstance de la vie qui donne quelques illusions tendres
même aux âmes les plus sèches, elle était en
proie aux réflexions les plus amères.
Il a sur moi un empire immense,
puisqu'il règne par la terreur et peut me punir d'une peine atroce,
si je le pousse à bout. Cette seule idée suffisait pour porter
Mle de La Mole à l'outrager. Le courage était la première
qualité de son caractère. Rien ne pouvait lui donner quelque
agitation et la guérir d'un fond d'ennui sans cesse renaissant que
l'idée qu'elle jouait à croix ou pile son existence entière.
Le troisième jour, comme
Mlle de La Mole s'obstinait à ne pas le regarder, Julien la suivit
après dîner, et évidemment malgré elle, dans
la salle de billard.
- Eh bien, monsieur, vous croyez
donc avoir acquis des droits bien puissants sur moi, lui dit-elle avec
une colère à peine retenue, puisque en opposition à
ma volonté bien évidemment déclarée, vous prétendez
me parler?... Savezvous que personne au monde n'a jamais tant osé?
Rien ne fut plaisant comme le dialogue
de ces deux jeunes amants, sans s'en douter ils étaient animés
l'un contre l'autre des sentiments de la haine la plus vive. Comme ni l'un
ni l'autre n'avait le caractère endurant, que d'ailleurs ils avaient
des habitudes de bonne compagnie, ils en furent bientôt à
se déclarer nettement qu'ils se brouillaient à jamais.
- Je vous jure un secret éternel,
dit Julien, j'ajouterais même que jamais je ne vous adresserai la
parole, si votre réputation ne pouvait souffrir de ce changement
trop marqué. Il salua avec respect et partit.
Il accomplissait sans trop de peine
ce qu'il croyait un devoir; il était bien loin de se croire fort
amoureux de Mlle de La Mole. Sans doute il ne l'aimait pas trois jours
auparavant, quand on l'avait caché dans la grande armoire d'acajou.
Mais tout changea rapidement dans son âme, du moment qu'il se vit
à jamais brouillé avec elle. Sa mémoire cruelle se
mit à lui retracer les moindres circonstances de cette nuit qui
dans la réalité l'avait laissé si froid. Dans la nuit
même qui suivit la déclaration de brouille éternelle,
Julien faillit devenir fou en étant obligé de s'avouer qu'il
aimait Mlle de La Mole.
Des combats affreux suivirent cette
découverte: tous ses sentiments étaient bouleversés.
Deux jours après, au lieu
d'être fier avec M. de Croisenois, il l'aurait presque embrassé
en fondant en larmes. L'habitude du malheur lui donna une lueur de bon
sens, il se décida à partir pour le Languedoc, fit sa malle
et alla à la poste.
Il se sentit défaillir quand,
arrivé au bureau des mallesposte, on lui apprit que, par un hasard
singulier, il y avait une place le lendemain dans la malle de Toulouse.
Il l'arrêta et revint à l'hôtel de La Mole, annoncer
son départ au marquis.
M. de La Mole était sorti.
Plus mort que vif, Julien alla l'attendre dans la bibliothèque.
Que devint-il en y trouvant Mlle de La Mole?
En le voyant paraître, elle
prit un air de méchanceté auquel il lui fut impossible de
se méprendre.
Emporté par son malheur,
égaré par la surprise, Julien eut la faiblesse de lui dire,
du ton le plus tendre et qui venait de l'âme:
- Ainsi, vous ne m'aimez plus?
- J'ai horreur de m'être livrée
au premier venu, dit Mathilde en pleurant de rage contre elle-même.
- Au premier venu! s'écria
Julien, et il s'élança sur une vieille épée
du Moyen Age, qui était conservée dans la bibliothèque
comme une curiosité. Sa douleur, qu'il croyait extrême au
moment où il avait adressé la parole à Mlle de La
Mole, venait d'être centuplée par les larmes de honte qu'il
lui voyait répandre. Il eût été le plus heureux
des hommes de pouvoir la tuer.
Au moment où il venait de
tirer l'épée, avec quelque peine, de son fourreau antique,
Mathilde, heureuse d'une sensation si nouvelle, s'avança fièrement
vers lui; ses larmes s'étaient taries.
L'idée du marquis de La Mole,
son bienfaiteur, se présenta vivement à Julien. Je tuerais
sa fille! se dit-il, quelle horreur! Il fit un mouvement pour jeter l'épée.
Certainement, pensa-t-il, elle va éclater de rire à la vue
de ce mouvement de mélodrame: il dut à cette idée
le retour de tout son sang-froid. Il regarda la lame de la vieille épée
curieusement et comme s'il y eût cherché quelque tache de
rouille, puis il la remit dans le fourreau, et avec la plus grande tranquillité
la replaça au clou de bronze doré qui la soutenait.
Tout ce mouvement, fort lent sur
la fin, dura bien une minute; Mlle de La Mole le regardait étonnée.
J'ai donc été sur le point d'être tuée par mon
amant! se disait-elle. Cette idée la transportait dans les plus
beaux temps du siècle de Charles IX et de Henri III. Elle était
immobile devant Julien qui venait de replacer l'épée, elle
le regardait avec des yeux où il n'y avait plus de haine [Variante:
d'où la haine s'était envolée]. Il faut convenir qu'elle
était bien séduisante en ce moment, certainement jamais femme
n'avait moins ressemblé à une poupée parisienne (ce
mot était la grande objection de Julien contre les femmes de ce
pays). Je vais retomber dans quelque faiblesse pour lui, pensa Mathilde;
c'est bien pour le coup qu'il se croirait mon seigneur et maître,
après une rechute, et au moment précis où je viens
de lui parler si ferme. Elle s'enfuit.
Mon Dieu! qu'elle est belle! dit
Julien en la voyant courir: voilà cet être qui se précipitait
dans mes bras avec tant de fureur il n'y a pas huit jours... Et ces instants
ne reviendront jamais! et c'est par ma faute! Et, au moment d'une action
si extraordinaire, si intéressante pour moi, je n'y étais
pas sensible!... Il faut avouer que je suis né avec un caractère
bien plat et bien malheureux.
Le marquis parut; Julien se hâta
de lui annoncer son départ.
- Pour où? dit M. de La Mole.
- Pour le Languedoc.
- Non pas, s'il vous plaît,
vous êtes réservé à de plus hautes destinées,
si vous partez ce sera pour le Nord... même, en termes militaires,
je vous consigne à l'hôtel. Vous m'obligerez de n'être
jamais plus de deux ou trois heures absent, je puis avoir besoin de vous
d'un moment à l'autre.
Julien salua,et se retira sans mot
dire, laissant le marquis fort étonné; il était hors
d'état de parler, il s'enferma dans sa chambre. Là, il put
s'exagérer en liberté toute l'atrocité de son sort.
Ainsi, pensait-il, je ne puis pas
même m'éloigner! Dieu sait combien de jours le marquis va
me retenir à Paris; grand Dieu! que vais-je devenir? et pas un ami
que je puisse consulter: l'abbé Pirard ne me laisserait pas finir
la première phrase, le comte Altamira me proposerait [Variante:,
pour me distraire,] de m'affilier à quelque conspiration.
Et cependant je suis fou, je le
sens; je suis fou!
Qui pourra me guider, que vais-je
devenir?
CHAPITRE XVIII
MOMENTS CRUELS
Et elle me l'avoue! Elle détaille
jusqu'aux moindres circonstances! Son oeil si beau fixé sur le mien
peint l'amour qu'elle sentit pour un autre!
SCHILLER.
Mademoiselle de La Mole ravie ne
songeait qu'au bonheur d'avoir été sur le point d'être
tuée. Elle allait jusqu'à se dire: Il est digne d'être
mon maître, puisqu'il a été sur le point de me tuer.
Combien faudrait-il fondre ensemble de beaux jeunes gens de la société
pour arriver à un tel mouvement de passion? Il faut avouer qu'il
était bien joli au moment où il est monté sur la chaise,
pour replacer l'épée, précisément dans la position
pittoresque que le tapissier décorateur lui a donnée! Après
tout, je n'ai pas été si folle de l'aimer. Dans cet instant,
s'il se fût présenté quelque moyen honnête de
renouer, elle l'eût saisi avec plaisir.
Julien, enfermé à
double tour dans sa chambre, était en proie au plus violent désespoir.
Dans ses idées folles, il pensait à se jeter à ses
pieds. Si au lieu de se tenir dans un lieu écarté, il eût
erré au jardin et dans l'hôtel, de manière à
se tenir à portée des occasions, il eût peut-être
en un seul instant changé en bonheur le plus vif son affreux malheur.
Mais l'adresse dont nous lui reprochons l'absence aurait exclu le mouvement
sublime de saisir l'épée qui, dans ce moment, le rendait
si joli aux yeux de Mlle de La Mole.
Ce caprice, favorable à Julien,
dura toute la journée; Mathilde se faisait une image charmante des
courts instants pendant lesquels elle l'avait aimé, elle les regrettait.
Au fait, se disait-elle, ma passion pour ce pauvre garçon n'a duré
à ses yeux que depuis une heure après minuit, quand je l'ai
vu arriver par son échelle avec tous ses pistolets dans la poche
de côté de son habit, jusqu'à huit heures du matin.
C'est un quart d'heure après, en entendant la messe à Sainte-Valère,
que j'ai commencé à penser qu'il allait se croire mon maître,
et qu'il pourrait bien essayer de me faire obéir au nom de la terreur.
Après dîner, Mlle de
La Mole, loin de fuir Julien, lui parla et l'engagea en quelque sorte à
la suivre au jardin; il obéit. Cette épreuve lui manquait.
Mathilde cédait sans trop s'en douter à l'amour qu'elle reprenait
pour lui. Elle trouvait un plaisir extrême à se promener à
ses côtés, c'était avec curiosité qu'elle regardait
ces mains qui le matin avaient saisi l'épée pour la tuer.
Après une telle action, après
tout ce qui s'était passé, il ne pouvait plus être
question de leur ancienne conversation. Peu à peu, Mathilde se mit
à lui parler avec confidence intime de l'état de son coeur.
Elle trouvait une singulière volupté dans ce genre de conversation;
elle en vint à lui raconter les mouvements d'enthousiasme passagers
qu'elle avait éprouvés pour M. de Croisenois, pour M. de
Caylus...
- Quoi! pour M. de Caylus aussi!
s'écria Julien; et toute l'amère jalousie d'un amant délaissé
éclatait dans ce mot.
Mathilde en jugea ainsi, et n'en
fut point offensée. Elle continua à torturer Julien, en lui
détaillant ses
sentiments d'autrefois de la façon
la plus pittoresque, et avec l'accent de la plus intime vérité.
Il voyait qu'elle peignait ce qu'elle avait sous les yeux. Il avait la
douleur de remarquer qu'en parlant, elle faisait des découvertes
dans son propre coeur. Le malheur de la jalousie ne peut aller plus loin.
Soupçonner qu'un rival est
aimé est déjà bien cruel, mais se voir avouer en détail
l'amourqu'il inspire par la femme qu'on adore est sans doute le comble
des douleurs.
O combien étaient punis,
en cet instant, les mouvements d'orgueil qui avaient porté Julien
à se préférer aux Caylus, aux Croisenois! Avec quel
malheur intime et senti il s'exagérait leurs plus petits avantages!
Avec quelle bonne foi ardente il se méprisait lui-même! Mathilde
lui semblait adorable, [Variante: un être audessus du divin;] toute
parole est faible pour exprimer l'excès de son admiration. En se
promenant à côté d'elle, il regardait à la dérobée
ses mains, ses bras, son port de reine. Il était sur le point de
tomber à ses pieds, anéanti d'amour et de malheur, et en
criant: Pitié! Et cette personne si belle, si supérieure
à tout, qui une fois m'a aimé, c'est M. de Caylus qu'elle
aimera sans doute bientôt!
Julien ne pouvait douter de la sincérité
de Mlle de La Mole; l'accent de la vérité était trop
évident dans tout ce qu'elle disait. Pour que rien absolument ne
manquât à son malheur, il y eut des moments où, à
force de s'occuper des sentiments qu'elle avait éprouvés
une fois pour M. de Caylus, Mathilde en vint à parler de lui comme
si elle l'aimait actuellement. Certainement il y avait de l'amour dans
son accent, Julien le voyait nettement. L'intérieur de sa poitrine
eût été inondé de plomb fondu qu'il eût
moins souffert. Comment, arrivé à cet excès de malheur,
le pauvre garçon eût-il pu deviner que c'était parce
qu'elle parlait à lui, que Mlle de La Mole trouvait tant de plaisir
à repenser aux velléités d'amour qu'elle avait éprouvées
jadis pour M. de Caylus ou M. de Luz?
Rien ne saurait exprimer les angoisses
de Julien. Il écoutait les confidences détaillées
de l'amour éprouvé pour d'autres dans cette même allée
de tilleuls où, si peu de jours auparavant, il attendait qu'une
heure sonnât pour pénétrer dans sa chambre. Un être
humain ne peut soutenir le malheur à un plus haut degré.
Ce genre d'intimité cruelle dura huit grands jours. Mathilde tantôt
semblait rechercher, tantôt ne fuyait pas les occasions de lui parler;
et le sujet de conversation volupté cruelle, c'était le récit
des sentiments qu'elle avait éprouvés pour d'autres: elle
lui racontait les lettres qu'elle avait écrites, elle lui en rappelait
jusqu'aux paroles, elle lui récitait des phrases entières.
Les derniers jours, elle semblait contempler Julien avec une sorte de joie
maligne. Ses douleurs étaient une vive jouissance pour elle. [Variante:
pour elle; elle y voyait la faiblesse de son tyran, elle pouvait donc se
permettre de l'aimer.]
On voit que Julien n'avait aucune
expérience de la vie, il n'avait pas même lu de romans; s'il
eût été un peu moins gauche et qu'il eût dit
avec quelque sang-froid à cette jeune fille, par lui si adorée
et qui lui faisait des confidences si étranges: Convenez que quoique
je ne vaille pas tous ces messieurs, c'est pourtant moi que vous aimez...
Peut-être eût-elle été
heureuse d'être devinée; du moins le succès eût-il
dépendu entièrement de la grâce avec laquelle Julien
eût exprimé cette idée, et du moment qu'il eût
choisi. Dans tous les cas il sortait bien, et avec avantage pour lui, d'une
situation qui allait devenir monotone aux yeux de Mathilde.
- Et vous ne m'aimez plus, moi qui
vous adore! lui dit un jour [Variante:, après une longue promenade,]
Julien éperdu d'amour et de malheur. Cette sottise était
à peu près la plus grande qu'il pût commettre.
Ce mot détruisit en un clin
d'oeil tout le plaisir que Mlle de La Mole trouvait à lui parler
de l'état de son coeur. Elle commençait à s'étonner
qu'après ce qui s'était passé il ne s'offensât
pas de ses récits; elle allait jusqu'à s'imaginer, au moment
où il lui tint ce sot propos, que peut-être il ne l'aimait
plus. La fierté a sans doute éteint son amour, se disait-elle.
Il n'est pas homme à se voir impunément préférer
des êtres comme Caylus, de Luz, Croisenois, qu'il avoue lui être
tellement supérieurs. Non, je ne le verrai plus à mes pieds!
Les jours précédents,
dans la naïveté de son malheur, Julien lui faisait un éloge
passionné des brillantes qualités de ces messieurs; il allait
jusqu'à les exagérer. Cette nuance n'avait point échappé
à Mlle de La Mole, elle en était étonnée, mais
n'en devinait point la cause. L'âme frénétique de Julien,
en louant un rival qu'il croyait aimé, sympathisait avec son bonheur.
Son mot si franc, mais si stupide, vint tout changer en un instant: Mathilde,
sûre d'être aimée, le méprisa parfaitement.
Elle se promenait avec lui au moment
de ce propos maladroit; elle le quitta, et son dernier regard exprimait
le plus affreux mépris. Rentrée au salon, de toute la soirée
elle ne le regarda plus. Le lendemain, ce mépris occupait tout son
coeur; il n'était plus question du mouvement qui, pendant huit jours,
lui avait fait trouver tant de plaisir à traiter Julien comme l'ami
le plus intime; sa vue lui était désagréable. La sensation
de Mathilde alla jusqu'au dégoût; rien ne saurait exprimer
l'excès du mépris qu'elle éprouvait en le rencontrant
sous ses yeux.
Julien n'avait rien compris à
tout ce qui s'était passé, dans le coeur de Mathilde, mais
il [Variante: sa vanité clairvoyante] discerna le mépris.
Il eut le bon sens de ne paraître devant elle que le plus rarement
possible, et jamais ne la regarda. Mais ce ne fut pas sans une peine mortelle
qu'il se priva en quelque sorte de sa présence. Il crut sentir que
son malheur s'en augmentait encore. Le courage d'un coeur d'homme ne peut
aller plus loin, se disait-il. Il passait sa vie à une petite fenêtre
dans les combles de l'hôtel; la persienne en était fermée
avec soin, et de là du moins il pouvait apercevoir Mlle de La Mole
quand elle paraissait au jardin. Que devenait-il quand après dîner
il la voyait se promener avec M. de Caylus, M. de Luz ou tel autre pour
qui elle lui avait avoué quelque velléité d'amour
autrefois éprouvée? Julien n'avait pas l'idée d'une
telle intensité de malheur; il était sur le point de jeter
des cris; cette âme si ferme était enfin bouleversée
de fond en comble.
Toute pensée étrangère
à Mlle de La Mole lui était devenue odieuse; il était
incapable d'écrire les lettres les plus simples.
- Vous êtes fou, lui dit [Variante:
un matin] le marquis. Julien, tremblant d'être deviné, parla
de maladie et parvint à se faire croire. Heureusement pour lui,
le marquis le plaisanta à dîner sur son prochain voyage: Mathilde
comprit qu'il pouvait être fort long. Il y avait déjà
plusieurs jours que Julien la fuyait, et les jeunes gens si brillants qui
avaient tout ce qui manquait à cet être si pâle et si
sombre, autrefois aimé d'elle, n'avaient plus le pouvoir de la tirer
de sa rêverie.
Une fille ordinaire, se disait-elle,
eût cherché l'homme qu'elle préfère parmi ces
jeunes gens qui attirent tous les regards dans un salon; mais un des caractères
du génie est de ne pas traîner sa pensée dans l'ornière
tracée par le vulgaire. Compagne d'un homme tel que Julien, auquel
il ne manque que de la fortune que j'ai, j'exciterai continuellement l'attention,
je ne passerai point inaperçue dans la vie. Bien loin de redouter
sans cesse une révolution comme mes cousines, qui de peur du peuple
n'osent pas gronder un postillon qui les mène mal, je serai sûre
de jouer un rôle et un grand rôle, car l'homme que j'ai choisi
a du caractère et une ambition sans bornes. Que lui manque-t-il?
des amis, de l'argent? Je lui en donne. Mais sa pensée traitait
un peu Julien en être inférieur dont on se fait quand on veut.
[Variante: fait la fortune quand et comment on veut et de l'amour duquel
on ne se permet pas même de douter.]
CHAPITRE XIX
L'OPERA BOUFFE
O how this spring of love resembleth
The uncertain glory of an April day; Which now shows all the beauty of
the sun And by and by a cloud takes all away!
SHAKESPEARE.
Occupée de l'avenir et du
rôle singulier qu'elle espérait, Mathilde en vint bientôt
jusqu'à regretter les discussions sèches et métaphysiques
qu'elle avait souvent avec Julien. Fatiguée de si hautes pensées,
quelquefois aussi elle regrettait les moments de bonheur qu'elle avait
trouvés auprès de lui; ces derniers souvenirs ne paraissaient
point sans remords, elle en était accablée dans de certains
moments. Mais si l'on a une faiblesse, se disait-elle, il est digne d'une
fille telle que moi de n'oublier ses devoirs que pour un homme de mérite;
on ne dira point que ce sont ses jolies moustaches ni sa grâce à
monter à cheval qui m'ont séduite, mais ses profondes discussions
sur l'avenir qui attend la France, ses idées sur la ressemblance
que les événements qui vont fondre sur nous peuvent avoir
avec la révolution de 1688 en Angleterre. J'ai été
séduite,
répondait- elle à ses remords, je suis une faible femme,
mais du moins je n'ai pas été égarée comme
une poupée par les avantages extérieurs.
S'il y a une révolution,
pourquoi Julien Sorel ne jouerait-il pas le rôle de Roland, et moi
celui de Mme Roland? J'aime mieux ce rôle que celui de Mme de Staël:
l'immoralité de la conduite sera un obstacle dans notre siècle.
Certainement on ne me reprochera pas une seconde faiblesse; j'en mourrais
de honte.
Les rêveries de Mathilde n'étaient
pas toutes aussi graves, il faut l'avouer, que les pensées que nous
venons de transcrire. Elle regardait Julien [Variante: à la dérobée],
elle trouvait une grâce charmante à ses moindres actions.
Sans doute, se disait-elle, je suis parvenue à détruire chez
lui jusqu'à la plus petite idée qu'il a des droits. L'air
de malheur et de passion profonde avec lequel le pauvre garçon m'a
dit ce mot d'amour [Variante: naïf, au jardin], il y a huit jours,
le prouve de reste; il faut convenir que j'ai été bien extraordinaire
de me fâcher d'un mot où brillaient tant de respect, tant
de passion. Ne suisje-pas sa femme? Son mot était naturel, et, il
faut l'avouer, il était bien aimable. Julien m'aimait encore après
des conversations éternelles dans lesquelles je ne lui avais parlé,
et avec bien de la cruauté, j'en conviens, que des velléités
d'amour que l'ennui de la vie que je mène m'avait inspirées
pour ces jeunes gens de la société desquels il est si jaloux.
Ah! s'il savait combien ils sont peu dangereux pour moi! combien auprès
de lui ils me semblent étiolés et tous copies les uns des
autres. En faisant ces réflexions, Mathilde [Variante:, pour se
donner une contenance aux yeux de sa mère qui la regardait,] traçait
au hasard des traits de crayon sur une feuille de son album. Un des profils
qu'elle venait d'achever l'étonna, la ravit: il ressemblait à
Julien d'une manière frappante. C'est la voix du ciel! Voilà
un des miracles de l'amour, s'écria-t-elle avec transport: sans
m'en douter je fais son portrait. Elle s'enfuit dans sa chambre, s'y enferma,
[Variante: prit des couleurs,] s'appliqua beaucoup, chercha sérieusement
à faire le portrait de Julien, mais elle ne put réussir;
le profil tracé au hasard se trouva toujours le plus ressemblant;
Mathilde en fut enchantée, elle y vit une preuve évidente
de grande passion. Elle ne quitta son album que fort tard, quand la marquise
la fit appeler pour aller à l'Opéra italien. Elle n'eut qu'une
idée, chercher Julien des yeux pour le faire engager par sa mère
à les accompagner. Il ne parut point; ces dames n'eurent que des
êtres vulgaires dans leur loge. Pendant tout le premier acte de l'opéra,
Mathilde rêva à l'homme qu'elle aimait avec les transports
de la passion la plus vive; mais au second acte une maxime d'amour chantée,
il faut l'avouer, sur une mélodie digne de Cimarosa, pénétra
son coeur. L'héroïne de l'opéra disait: Il faut me punir
de l'excès d'adoration que je sens pour lui, je l'aime trop!
Du moment qu'elle eut entendu cette
cantilène sublime, tout ce qui existait au monde disparut pour Mathilde.
On lui parlait, elle ne répondait pas; sa mère la grondait,
à peine pouvait-elle prendre sur elle de la regarder. Son extase
arriva à un état d'exaltation et de passion comparable aux
mouvements les plus violents que depuis quelques jours Julien avait éprouvés
pour elle. La cantilène, pleine d'une grâce divine sur laquelle
était chantée la maxime qui lui semblait faire une application
si frappante à sa position, occupait tous les instants où
elle ne songeait pas directement à Julien. Grâce à
son amour pour la musique, elle fut ce soir-là comme Mme de Rênal
était toujours en pensant à Julien. L'amour de tête
a plus d'esprit sans doute que l'amour vrai, mais il n'a que des instants
d'enthousiasme; il se connaît trop, il se juge sans cesse; loin d'égarer
la pensée, il n'est bâti qu'à force de pensées.
De retour à la maison, quoi
que pût dire Mme de La Mole, Mathilde prétendit avoir la fièvre,
et passa une partie de la nuit à répéter cette cantilène
sur son piano. Elle chantait les paroles de l'air célèbre
qui l'avait charmée: Devo punirmi, devo punirmi, Se troppo amai,
etc.
Le résultat de cette nuit
de folie fut qu'elle crut être parvenue à triompher de son
amour. (Cette page nuira de plus d'une façon au malheureux auteur.
Les âmes glacées l'accuseront d'indécence. Il ne fait
point l'injure aux jeunes personnes qui brillent dans les salons de Paris
de supposer qu'une seule d'entre elles soit susceptible des mouvements
de folie qui dégradent le caractère de Mathilde. Ce personnage
est tout à fait d'imagination, et même imaginé bien
en dehors des habitudes sociales qui parmi tous les siècles assureront
un rang si distingué à la civilisation du XIXe siècle.
Ce n'est point la prudence qui manque
aux jeunes filles qui ont fait l'ornement des bals de cet hiver.
Je ne pense pas non plus que l'on
puisse les accuser de trop mépriser une brillante fortune, des chevaux,
de belles terres et tout ce qui assure une position agréable dans
le monde. Loin de ne voir que de l'ennui dans tous ces avantages, ils sont
en général l'objet des désirs les plus constants,
et s'il y a passion dans les coeurs elle est pour eux. Ce n'est point l'amour
non plus qui se charge de la fortune des jeunes gens doués de quelque
talent comme Julien; ils s'attachent d'une étreinte invincible à
une coterie, et quand la coterie fait fortune, toutes les bonnes choses
de la société pleuvent sur eux. Malheur à l'homme
d'étude qui n'est d'aucune coterie, on lui reprochera jusqu'à
de petits succès fort incertains, et la haute vertu triomphera en
le volant. Eh, monsieur, un roman est un miroir qui se promène sur
une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l'azur
des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. Et l'homme
qui porte le miroir dans sa hotte sera par vous accusé d'être
immoral! Son miroir montre la fange, et vous accusez le miroir! Accusez
bien plutôt le grand chemin où est le bourbier, et plus encore
l'inspecteur des routes qui laisse l'eau croupir et le bourbier se former.
Maintenant qu'il est bien convenu que le caractère de Mathilde est
impossible dans notre siècle, non moins prudent que vertueux, je
crains moins d'irriter en continuant le récit des folies de cette
aimable fille.)
Pendant toute la journée
du lendemain elle épia les occasions de s'assurer de son triomphe
sur sa folle passion. Son grand but fut de déplaire en tout à
Julien; mais aucun de ses mouvements ne lui échappa. Julien était
trop malheureux et surtout trop agité pour deviner une manoeuvre
de passion aussi compliquée, encore moins put-il voir tout ce qu'elle
avait de favorable pour lui: il en fut la victime; jamais peut-être
son malheur n'avait été aussi excessif. Ses actions étaient
tellement peu sous la direction de son esprit, que si quelque philosophe
chagrin lui eût dit: «Songez à profiter rapidement des
dispositions qui vont vous être favorables; dans ce genre d'amour
de tête, que l'on voit à Paris, la même manière
d'être ne peut durer plus de deux jours», il ne l'eût
pas compris. Mais quelque exalté qu'il fût, Julien avait de
l'honneur. Son premier devoir était la discrétion; il le
comprit. Demander conseil, raconter son supplice au premier venu eût
été un bonheur comparable à celui du
malheureux qui, traversant un désert
enflammé, reçoit du ciel une goutte d'eau glacée.
Il connut le péril, il craignit de répondre par un torrent
de larmes à l'indiscret qui l'interrogerait; il s'enferma chez lui.
Il vit Mathilde se promener longtemps au jardin; quand enfin elle l'eut
quitté, il y descendit; il s'approcha d'un rosier où elle
avait pris une fleur.
La nuit était sombre, il
put se livrer à tout son malheur sans craindre d'être vu.
Il était évident pour lui que Mlle de La Mole aimait un de
ces jeunes officiers avec qui elle venait de parler si gaiement. Elle l'avait
aimé lui, mais elle avait connu son peu de mérite. Et en
effet, j'en ai bien peu! se disait Julien avec pleine conviction; je suis
au total un être bien plat, bien vulgaire, bien ennuyeux pour les
autres, bien insupportable à moimême. Il était mortellement
dégoûté de toutes ses bonnes qualités, de toutes
les choses qu'il avait aimées avec enthousiasme; et dans cet état
d' imagination renversée, il entreprenait de juger la vie avec son
imagination. Cette erreur est d'un homme supérieur.
Plusieurs fois l'idée du
suicide s'offrit à lui; cette image était pleine de charmes,
c'était comme un repos délicieux; c'était le verre
d'eau glacée offert au misérable qui, dans le désert,
meurt de soif et de chaleur. Ma mort augmentera le mépris qu'elle
a pour moi! s'écriat-il. Quel souvenir je laisserai!
Tombé dans ce dernier abîme
du malheur, un être humain n'a de ressources que le courage. Julien
n'eut pas assez de génie pour se dire: Il faut oser; mais comme
[Variante: le soir,] il regardait la fenêtre de la chambre de Mathilde,
il vit à travers les persiennes qu'elle éteignait sa lumière:
il se figurait cette chambre charmante qu'il avait vue, hélas! une
fois en sa vie. Son imagination n'allait pas plus loin. Une heure sonna;
entendre le son de la cloche et se dire: Je vais monter avec l'échelle,
ne fut qu'un instant. Ce fut l'éclair du génie, les bonnes
raisons arrivèrent en foule. Puis-je être plus malheureux!
se disait-il. Il courut à l'échelle, le jardinier l'avait
enchaînée. A l'aide du chien d'un de ses pistolets, qu'il
brisa, Julien, animé dans ce moment d'une force surhumaine, tordit
un des chaînons de la chaîne qui retenait l'échelle;
il en fut maître en peu de minutes, et la plaça contre la
fenêtre de Mathilde. Elle va se fâcher, m'accabler de mépris,
qu'importe? Je lui donne un baiser, un dernier baiser, je monte chez moi
et je me tue...; mes lèvres toucheront sa joue avant que de
mourir!
Il volait en montant l'échelle,
il frappe à la persienne; après quelques instants Mathilde
l'entend, elle veut ouvrir la persienne, l'échelle s'y oppose: Julien
se cramponne au crochet de fer destiné à tenir la persienne
ouverte, et, au risque de se précipiter mille fois, donne une violente
secousse à l'échelle et la déplace un peu. Mathilde
peut ouvrir la persienne. Il se jette dans la chambre plus mort que vif:
- C'est donc toi! dit-elle en se
précipitant dans ses bras...
Qui pourra décrire l'excès
du bonheur de Julien? Celui de Mathilde fut presque égal.
Elle lui parlait contre elle-même,
elle se dénonçait à lui.
- Punis-moi de mon orgueil atroce,
lui disait-elle, en le serrant dans ses bras de façon à l'étouffer;
tu es mon maître, je suis ton esclave, il faut que je te demande
pardon à genoux d'avoir voulu me révolter. Elle quittait
ses bras pour tomber à ses pieds. Oui, tu es mon maître, lui
disait-elle encore ivre de bonheur et d'amour; règne à jamais
sur moi, punis sévèrement ton esclave quand elle voudra se
révolter. Dans un autre moment, elle s'arrache de ses bras, allume
la bougie, et Julien a toutes les peines du monde à l'empêcher
de se couper tout un côté de ses cheveux.
- Je veux me rappeler, lui dit-elle,
que je suis ta servante: si jamais un exécrable orgueil vient m'égarer,
montre-moi ces cheveux et dis: Il n'est plus question d'amour, il ne s'agit
pas de l'émotion que votre âme peut éprouver en ce
moment, vous avez juré d'obéir, obéissez sur l'honneur.
Mais il est plus sage de supprimer
la description d'un tel degré d'égarement et de félicité.
La vertu de Julien fut égale
à son bonheur.
- Il faut que je descende par l'échelle,
dit-il à Mathilde, quand il vit l'aube du jour paraître sur
les cheminées lointaines du côté de l'orient, au-delà
des jardins. Le sacrifice que je m'impose est digne de vous, je me prive
de quelques heures du plus étonnant bonheur qu'une âme humaine
puisse goûter, c'est un sacrifice que je fais à votre réputation:
si vous connaissez mon coeur, vous comprenez la violence que je me fais.
Serez-vous toujours pour moi ce que vous êtes en ce moment? Mais
l'honneur parle, il suffit. Apprenez que, lors de notre première
entrevue, tous les soupçons n'ont pas été dirigés
contre les voleurs. M. de La Mole a fait établir une garde dans
le jardin. M. de Croisenois est environné d'espions, on sait ce
qu'il fait chaque nuit...
A cette idée, Mathilde rit
aux éclats. Sa mère et une femme de service furent éveillées;
tout à coup on lui adressa la parole à travers la porte.
Julien la regarda, elle pâlit en grondant la femme de chambre et
ne daigna pas adresser la parole à sa mère.
- Mais si elles ont l'idée
d'ouvrir la fenêtre, elles voient l'échelle! lui dit Julien.
Il la serra encore une fois dans
ses bras, se jeta sur l'échelle et se laissa glisser plutôt
qu'il ne descendit; en un moment il fut à terre.
Trois secondes après, l'échelle
était sous l'allée de tilleuls, et l'honneur de Mathilde
sauvé. Julien, revenu à lui, se trouva tout en sang et presque
nu, il s'était blessé en se laissant glisser sans précaution.
L'excès du bonheur lui avait rendu toute l'énergie de son
caractère: vingt hommes se fussent présentés, que
les attaquer seul, en cet instant, n'eût été qu'un
plaisir de plus. Heureusement, sa vertu militaire ne fut pas mise à
l'épreuve: il coucha l'échelle à sa place ordinaire;
il replaça la chaîne qui la retenait; il n'oublia point de
revenir effacer l'empreinte que l'échelle avait laissée dans
la plate-bande de fleurs exotiques sous la fenêtre de Mathilde.
Comme, dans l'obscurité,
il promenait sa main sur la terre molle pour s'assurer que l'empreinte
était entièrement effacée, il sentit tomber quelque
chose sur ses mains, c'était tout un côté des cheveux
de Mathilde, qu'elle avait coupé et qu'elle lui jetait. Elle était
à sa fenêtre.
- Voilà ce que t'envoie ta
servante, lui dit-elle assez haut, c'est le signe d'une obéissance
éternelle. Je renonce à l'exercice de ma raison, sois mon
maître.
Julien, vaincu, fut sur le point
d'aller reprendre l'échelle et de remonter chez elle. Enfin la raison
fut la plus forte. Rentrer du jardin dans l'hôtel n'était
pas chose facile. Il réussit à forcer la porte d'une cave;
parvenu dans la maison, il fut obligé d'enfoncer le plus silencieusement
possible la porte de sa chambre. Dans son trouble il avait laissé,
dans la petite chambre qu'il venait d'abandonner si rapidement, jusqu'à
la clef qui était dans la poche de son habit. Pourvu, pensa-t-il,
qu'elle songe à cacher toute cette dépouille mortelle! Enfin,
la fatigue l'emporta sur le bonheur, et comme le soleil se levait, il tomba
dans un profond sommeil.
La cloche du déjeuner eut
grand'peine à l'éveiller, il parut à la salle à
manger. Bientôt après Mathilde y entra. L'orgueil de Julien
eut un moment bien heureux en voyant l'amour qui éclatait dans les
yeux de cette personne si belle et environnée de tant d'hommages;
mais bientôt sa prudence eut lieu d'être effrayée. Sous
prétexte du peu de temps qu'elle avait eu pour soigner sa coiffure,
Mathilde avait arrangé ses cheveux de façon que Julien pût
apercevoir du premier coup d'oeil toute l'étendue du sacrifice qu'elle
avait fait pour lui en les coupant la nuit précédente. Si
une aussi belle figure avait pu être gâtée par quelque
chose, Mathilde y serait parvenue; tout un côté de ses beaux
cheveux, d'un blond cendré, était coupé [Variante:
inégalement] à un demipouce de la tête.
A déjeuner, toute la manière
d'être de Mathilde répondit à cette première
imprudence. On eût dit qu'elle prenait à tâche de faire
savoir à tout le monde la folle passion qu'elle avait pour Julien.
Heureusement, ce jour-là, M. de La Mole et la marquise étaient
fort occupés d'une promotion de cordons bleus, qui allait avoir
lieu, et dans laquelle M. de Chaulnes n'était pas compris. Vers
la fin du repas, il arriva à Mathilde, qui parlait à Julien,
de l'appeler mon maître . Il rougit jusqu'au blanc des yeux. Soit
hasard ou fait exprès de la part de Mlle de La Mole, Mathilde ne
fut pas un instant seule ce jour-là. Le soir, en passant de la salle
à manger au salon, elle trouva pourtant le moment de dire à
Julien: - [Variante: Tous mes projets sont renversés.] Croirezvous
que ce soit un prétexte de ma part? Maman vient de décider
qu'une de ses femmes s'établira la nuit dans mon appartement.
Cette journée passa comme
un éclair. Julien était au comble du bonheur. Dès
sept heures du matin, le
lendemain, il était installé
dans la bibliothèque; il espérait que Mlle de La Mole daignerait
y paraître; il lui avait écrit une lettre infinie. Il ne la
vit que bien des heures après, au déjeuner. Elle était
ce jour-là coiffée avec le plus grand soin; un art merveilleux
s'était chargé de cacher la place des cheveux coupés.
Elle regarda une ou deux fois Julien, mais avec des yeux polis et calmes,
il n'était plus question de l'appeler mon maître .
L'étonnement de Julien l'empêchait
de respirer... Mathilde se reprochait presque tout ce qu'elle avait fait
pour lui. En y pensant mûrement, elle avait décidé
que c'était un être, si ce n'est tout à fait commun,
du moins ne sortant pas assez de la ligne pour mériter toutes les
étranges folies qu'elle avait osées pour lui. Au total, elle
ne songeait guère à l'amour; ce jour-là, elle était
lasse d'aimer.
Pour Julien, les mouvements de son
coeur furent ceux d'un enfant de seize ans. Le doute affreux, l'étonnement,
le désespoir l'occupèrent tour à tour pendant ce déjeuner
qui lui sembla d'une éternelle durée. Dès qu'il put
décemment se lever de table, il se précipita plutôt
qu'il ne courut à l'écurie, sella lui-même son cheval,
et partit au galop; il craignait de se déshonorer par quelque faiblesse.
Il faut que je tue mon coeur à force de fatigue physique, se disait-il
en galopant dans les bois de Meudon. Qu'ai-je fait, qu'ai-je dit pour mériter
une telle disgrâce?
Il faut ne rien faire, ne rien dire
aujourd'hui, pensa-t-il en rentrant à l'hôtel, être
mort au physique comme je le suis au moral. Julien ne vit plus, c'est son
cadavre qui s'agite encore.
CHAPITRE XX
LE VASE DU JAPON
Son coeur ne comprend pas d'abord
tout l'excès de son malheur; il est plus troublé qu'ému.
Mais à mesure que la raison revient. il sent la profondeur de son
infortune. Tous les plaisirs de la vie se trouvent anéantis pour
lui, il ne peut sentir que les vives pointes du désespoir qui le
déchire. Mais à quoi bon parler de douleur physique? Quelle
douleur sentie par le corps seulement est comparable à celle-ci?
JEAN PAUL.
On sonnait le dîner, Julien
n'eut que le temps de s'habiller; il trouva au salon Mathilde, qui faisait
des instances à son frère et à M. de Croisenois pour
les engager à ne pas aller passer la soirée à Suresnes,
chez madame la maréchale de Fervaques. Il eût été
difficile d'être plus séduisante et plus aimable pour eux.
Après dîner parurent
MM. de Luz, de Caylus et plusieurs de leurs amis. On eût dit que
mademoiselle de La Mole avait repris, avec le culte de l'amitié
fraternelle, celui des convenances les plus exactes. Quoique le temps fût
charmant ce soir-là, elle insista pour ne pas aller au jardin; elle
voulut que l'on ne s'éloignât pas de la bergère où
madame de La Mole était placée. Le canapé bleu fut
le centre du groupe, comme en hiver. Mathilde avait de l'humeur contre
le jardin, ou du moins il lui semblait parfaitement ennuyeux: il était
lié au souvenir de Julien.
Le malheur diminue l'esprit. Notre
héros eut la gaucherie de s'arrêter auprès de cette
petite chaise de paille, qui jadis avait été témoin
de triomphes si brillants. Aujourd'hui personne ne lui adressa la parole;
sa présence était comme inaperçue et pire encore.
Ceux des amis de mademoiselle de La Mole, qui étaient placés
près de lui à l'extrémité du canapé,
affectaient en quelque sorte de lui tourner le dos, du moins il en eut
l'idée. C'est une disgrâce de cour, pensa-t-il. Il voulut
étudier un instant les gens qui prétendaient l'accabler de
leur dédain. L'oncle de M. de Luz avait une grande charge auprès
du roi, d'où il résultait que ce bel officier plaçait
au commencement de sa conversation, avec chaque interlocuteur qui survenait,
cette particularité piquante: son oncle s'était mis en route
à sept heures pour Saint-Cloud, et le soir il comptait y coucher.
Ce détail était amené avec toute l'apparence de la
bonhomie, mais toujours il arrivait.
En observant M. de Croisenois avec
l'oeil sévère du malheur, Julien remarqua l'extrême
influence que cet aimable et bon jeune homme supposait aux causes occultes.
C'était au point qu'il s'attristait et prenait de l'humeur s'il
voyait attribuer un événement un peu important à une
cause simple et toute naturelle. Il y a là un peu de folie, se dit
Julien. Ce caractère a un rapport frappant avec celui de l'empereur
Alexandre tel que me l'a décrit le prince Korasoff. Durant la première
année de son séjour à Paris, le pauvre Julien sortant
du séminaire, ébloui par les grâces pour lui si nouvelles
de tous ces aimables jeunes gens, n'avait pu que les admirer. Leur véritable
caractère commençait seulement à se dessiner à
ses yeux.
Je joue ici un rôle indigne,
pensa-t-il tout à coup. Il s'agissait de quitter sa petite chaise
de paille d'une façon qui ne fût pas trop gauche. Il voulut
inventer, il demandait quelque chose de nouveau à une imagination
tout occupée ailleurs. Il fallait avoir recours à la mémoire,
la sienne était, il faut l'avouer, peu riche en ressources de ce
genre; le pauvre garçon avait encore bien peu d'usage, aussi fut-il
d'une gaucherie parfaite et remarquée de tous lorsqu'il se leva
pour quitter le salon. Le malheur était trop évident dans
toute sa manière d'être. Il jouait depuis trois quarts d'heure
le rôle d'un importun subalterne auquel on ne se donne pas la peine
de cacher ce qu'on pense de lui.
Les observations critiques qu'il
venait de faire sur ses rivaux l'empêchèrent toutefois de
prendre son malheur trop au tragique; il avait, pour soutenir sa fierté,
le souvenir de ce qui s'était passé l'avant-veille. Quels
que soient leurs avantages sur moi, pensait-il en entrant seul au jardin,
Mathilde n'a été pour aucun d'eux ce que deux fois dans ma
vie elle a daigné être pour moi. Sa sagesse n'alla pas plus
loin. Il ne comprenait nullement le caractère de la personne singulière
que le hasard venait de rendre maîtresse absolue de tout son bonheur.
Il s'en tint la journée suivante
à tuer de fatigue lui et son cheval. Il n'essaya plus de s'approcher,
le soir, du canapé bleu, auquel Mathilde était fidèle.
Il remarqua que le comte Norbert ne daignait pas même le regarder
en le rencontrant dans la maison. Il doit se faire une étrange violence,
pensa-t-il, lui naturellement si poli. Pour Julien, le sommeil eût
été le bonheur. En dépit de la fatigue physique, des
souvenirs trop séduisants commençaient à envahir toute
son imagination. Il n'eut pas le génie de voir que par ses grandes
courses à cheval dans les bois des environs de Paris, n'agissant
que sur luimême et nullement sur le coeur ou sur l'esprit de Mathilde,
il laissait au hasard la disposition de son sort.
Il lui semblait qu'une chose apporterait
à sa douleur un soulagement infini ce serait de parler à
Mathilde. Mais cependant qu'oserait-il lui dire?
C'est à quoi, un matin à
sept heures, il rêvait profondément lorsque tout à
coup il la vit entrer dans la
bibliothèque.
- Je sais, monsieur, que vous désirez
me parler.
- Grand Dieu! qui vous l'a dit?
- Je le sais, que vous importe?
Si vous manquez d'honneur, vous pouvez me perdre, ou du moins le tenter;
mais ce danger, que je ne crois pas réel, ne m'empêchera certainement
pas d'être sincère. Je ne vous aime plus, monsieur, mon imagination
folle m'a trompée...
A ce coup terrible, éperdu
d'amour et de malheur, Julien essaya de se justifier. Rien de plus absurde.
Se justifie-ton de déplaire? Mais la raison n'avait plus aucun empire
sur ses actions. Un instinct aveugle le poussait à retarder la décision
de son sort. Il lui semblait que tant qu'il parlait, tout n'était
pas fini. Mathilde n'écoutait pas ses paroles, leur son l'irritait,
elle ne concevait pas qu'il eût l'audace de l'interrompre.
Les remords de la vertu et ceux
de l'orgueil la rendaient ce matin-là également malheureuse.
Elle était en quelque sorte anéantie par l'affreuse idée
d'avoir donné des droits sur elle à un petit abbé,
fils d'un paysan. C'est à peu près, se disait-elle dans les
moments où elle s'exagérait son malheur, comme si j'avais
à me reprocher une faiblesse pour un des laquais.
Dans les caractères hardis
et fiers, il n'y a qu'un pas de la colère contre soi-même
à l'emportement contre les autres; les transports de fureur sont
dans ce cas un plaisir vif. En un instant, Mlle de La Mole arriva au point
d'accabler Julien des marques de mépris les plus excessives. Elle
avait infiniment d'esprit, et cet esprit triomphait dans l'art de torturer
les amours-propres et de leur infliger des blessures cruelles.
Pour la première fois de
sa vie, Julien se trouvait soumis à l'action d'un esprit supérieur
animé contre lui de la haine la plus violente. Loin de songer le
moins du monde à se défendre en cet instant, il en vint à
se mépriser soi-même. En s'entendant accabler de marques de
mépris si cruelles, et calculées avec tant d'esprit pour
détruire toute bonne opinion qu'il pouvait avoir de soi, il lui
semblait que Mathilde avait raison, et qu'elle n'en disait pas assez. Pour
elle, elle trouvait un plaisir d'orgueil délicieux à punir
ainsi elle et lui de l'adoration qu'elle avait sentie quelques jours auparavant.
Elle n'avait pas besoin d'inventer
et de penser pour la première fois les choses cruelles qu'elle lui
adressait avec tant de complaisance. Elle ne faisait que répéter
ce que depuis huit jours disait dans son coeur l'avocat du parti contraire
à l'amour.
Chaque mot centuplait l'affreux
malheur de Julien. Il voulut fuir, Mlle de La Mole le retint par le bras
avec autorité.
- Daignez remarquer, lui dit-il,
que vous parlez très haut, on vous entendra de la pièce voisine.
- Qu'importe! reprit fièrement
Mlle de La Mole, qui osera dire qu'on m'entend? Je veux guérir à
jamais votre petit amour-propre des idées qu'il a pu se figurer
sur mon compte.
Lorsque Julien put sortir de la
bibliothèque, il était tellement étonné, qu'il
en sentait moins son malheur. Eh bien! elle ne m'aime plus, se répétait-il
en se parlant tout haut comme pour s'apprendre sa position. Il paraît
qu'elle m'a aimé huit ou dix jours, et moi je l'aimerai toute la
vie. Est-il bien possible, elle n'était rien! rien pour mon coeur,
il y a si peu de jours!
Les jouissances d'orgueil inondaient
le coeur de Mathilde; elle avait donc pu rompre à tout jamais! Triompher
si complètement d'un penchant si puissant la rendrait parfaitement
heureuse. Ainsi ce petit monsieur comprendra, et une fois pour toutes,
qu'il n'a et n'aura jamais aucun empire sur moi. Elle était si heureuse,
que réellement elle n'avait plus d'amour en ce moment. Après
une scène aussi atroce, aussi humiliante, chez un être moins
passionné que Julien, l'amour fût devenu impossible. Sans
s'écarter un seul instant de ce qu'elle se devait à elle-même,
Mlle de La Mole lui avait adressé de ces choses désagréables,
tellement bien calculées, qu'elles peuvent paraître une vérité,
même quand on s'en souvient de sang-froid.
La conclusion que Julien tira dans
le premier moment d'une scène si étonnante fut que Mathilde
avait un orgueil infini. Il croyait fermement que tout était fini
à tout jamais entre eux, et cependant le lendemain, au déjeuner,
il fut gauche et timide devant elle. C'était un défaut qu'on
n'avait pu lui reprocher jusque-là. Dans les petites comme dans
les grandes choses, il savait nettement ce qu'il devait et voulait faire,
et l'exécutait.
Ce jour-là, après
le déjeuner, comme Mme de La Mole lui demandait une brochure séditieuse
et pourtant assez rare, que le matin son curé lui avait apportée
en secret, Julien, en la prenant sur une console, fit tomber un vieux vase
de porcelaine bleu, laid au possible.
Mme de La Mole se leva en jetant
un cri de détresse et vint considérer de près les
ruines de son vase
chéri. C'était du
vieux japon, disait-elle, il me venait de ma grand'tante abbesse de Chelles;
c'était un présent des Hollandais au duc d'Orléans
régent qui l'avait donné à sa fille...
Mathilde avait suivi le mouvement
de sa mère, ravie de voir brisé ce vase bleu qui lui semblait
horriblement laid. Julien était silencieux et point trop troublé;
il vit Mlle de La Mole tout près de lui.
- Ce vase, lui dit-il, est à
jamais détruit, ainsi en est-il d'un sentiment qui fut autrefois
le maître de mon coeur; je vous prie d'agréer mes excuses
de toutes les folies qu'il m'a fait faire; et il sortit.
- On dirait en vérité,
dit Mme de La Mole comme il s'en allait, que ce M. Sorel est fier et content
de ce qu'il vient de faire.
Ce mot tomba directement sur le
coeur de Mathilde. Il est vrai, se dit-elle, ma mère a deviné
juste, tel est le sentiment qui l'anime. Alors seulement cessa la joie
de la scène qu'elle lui avait faite la veille. Eh bien, tout est
fini, se dit-elle avec un calme apparent; il me reste un grand exemple,
cette erreur est affreuse, humiliante! elle me vaudra la sagesse pour tout
le reste de la vie.
Que n'ai-je dit vrai? pensait Julien,
pourquoi l'amour que j'avais pour cette folle me tourmente-t-il encore?
Cet amour, loin de s'éteindre comme il l'espérait, fit des
progrès rapides. Elle est folle, il est vrai, se disait-il, en est-elle
moins adorable? Est-il possible d'être plus jolie?
Tout ce que la civilisation la plus
élégante peut présenter de vifs plaisirs, n'était-il
pas réuni comme à l'envi chez Mlle de La Mole? Ces souvenirs
de bonheur passé s'emparaient de Julien, et détruisaient
rapidement tout l'ouvrage de la raison. La raison lutte en vain contre
les souvenirs de ce genre; ses essais sévères ne font qu'en
augmenter le charme.
Vingt-quatre heures après
la rupture du vase de vieux japon, Julien était décidément
l'un des hommes les plus malheureux.
CHAPITRE XXI
LA NOTE SECRETE
Car tout ce que je raconte, je l'ai
vu; et si j'ai pu me tromper en le voyant, bien certainement je ne vous
trompe point en vous le disant.
Lettre à l'Auteur.
Le marquis le fit appeler; M. de
La Mole semblait rajeuni, son oeil était brillant.
- Parlons un peu de votre mémoire,
dit-il à Julien, on dit qu'elle est prodigieuse! Pourriez-vous apprendre
par coeur quatre pages et aller les réciter à Londres? mais
sans changer un mot!...
Le marquis chiffonnait avec humeur
La Quotidienne du jour, et cherchait en vain à dissimuler un air
fort sérieux et que Julien ne lui avait jamais vu, même lorsqu'il
était question du procès Frilair.
Julien avait déjà
assez d'usage pour sentir qu'il devait paraître tout à fait
dupe du ton léger qu'on lui montrait.
- Ce numéro de La Quotidienne
n'est peut-être pas fort amusant; mais, si monsieur le marquis le
permet, demain matin j'aurai l'honneur de le lui réciter tout entier.
- Quoi! même les annonces?
- Fort exactement, et sans qu'il
y manque un mot.
- M'en donnez-vous votre parole?
reprit le marquis avec une gravité soudaine.
- Oui, monsieur, la crainte d'y
manquer pourrait seule troubler ma mémoire.
- C'est que j'ai oublié de
vous faire cette question hier: je ne vous demande pas votre serment de
ne jamais répéter ce que vous allez entendre; je vous connais
trop pour vous faire cette injure. J'ai répondu de vous, je vais
vous mener dans un salon où se réuniront douze personnes;
vous tiendrez note de ce que chacun dira. Ne soyez pas inquiet, ce ne sera
point une conversation confuse, chacun parlera à son tour, je ne
veux pas dire avec ordre, ajouta le marquis en reprenant l'air fin et léger
qui lui était si naturel. Pendant que nous parlerons, vous écrirez
une vingtaine de pages; vous reviendrez ici avec moi, nous réduirons
ces vingt pages à quatre. Ce sont ces quatre pages que vous me réciterez
demain matin au lieu de tout le numéro de La Quotidienne . Vous
partirez aussitôt après; il faudra courir la poste comme un
jeune homme qui voyage pour ses plaisirs. Votre but sera de n'être
remarqué de personne. Vous arriverez auprès d'un grand personnage.
Là, il vous faudra plus d'adresse. Il s'agit de tromper tout ce
qui l'entoure; car parmi ses secrétaires, parmi ses domestiques,
il y a des gens vendus à nos ennemis, et qui guettent nos agents
au passage pour les intercepter.
Vous aurez une lettre de recommandation
insignifiante. Au moment où Son Excellence vous regardera, vous
tirerez ma montre que voici et que je vous prête pour le voyage.
Prenez-la sur vous, c'est toujours autant de fait, donnez-moi la vôtre.
Le duc lui-même daignera écrire sous votre dictée les
quatre pages que vous aurez apprises par coeur. Cela fait, mais non plus
tôt, remarquez bien, vous pourrez, si Son Excellence vous interroge,
raconter la séance à laquelle vous allez assister.
Ce qui vous empêchera de vous
ennuyer le long du voyage, c'est qu'entre Paris et la résidence
du ministre, il y a des gens qui ne demanderaient pas mieux que de tirer
un coup de fusil à M. l'abbé Sorel. Alors sa mission est
finie et je vois un grand retard; car, mon cher, comment saurons-nous votre
mort? Votre zèle ne peut pas aller jusqu'à nous en faire
part.
Courez sur-le-champ acheter un habillement
complet, reprit le marquis d'un air sérieux. Mettez-vous à
la mode d'il y a deux ans. Il faut ce soir que vous ayez l'air peu soigné.
En voyage, au contraire, vous serez comme à l'ordinaire. Cela vous
surprend, votre méfiance devine?
Oui, mon ami, un des vénérables
personnages que vous allez entendre opiner est fort capable d'envoyer des
renseignements, au moyen desquels on pourra bien vous donner au moins de
l'opium, le soir, dans quelque bonne auberge où vous aurez demandé
à souper.
- Il vaut mieux, dit Julien, faire
trente lieues de plus et ne pas prendre la route directe. Il s'agit de
Rome, je suppose...
Le marquis prit un air de hauteur
et de mécontentement que Julien ne lui avait pas vu à ce
point depuis Bray-le-Haut.
- C'est ce que vous saurez, monsieur,
quand je jugerai à propos de vous le dire. Je n'aime pas les questions.
- Ceci n'en était pas une,
reprit Julien avec effusion; je vous le jure, monsieur, je pensais tout
haut, je cherchais dans mon esprit la route la plus sûre.
-Oui, il paraît que votre
esprit était bien loin. N'oubliez jamais qu'un ambassadeur, et de
votre âge encore, ne doit pas avoir l'air de forcer la confiance.
Julien fut très mortifié,
il avait tort. Son amour-propre cherchait une excuse et ne la trouvait
pas.
- Comprenez donc, ajouta M. de La
Mole, que toujours on en appelle à son coeur quand on a fait quelque
sottise.
Une heure après, Julien était
dans l'antichambre du marquis avec une tournure subalterne, des habits
antiques, une cravate d'un blanc douteux, et quelque chose de cuistre dans
toute l'apparence.
En le voyant, le marquis éclata
de rire, et alors seulement la justification de Julien fut complète.
Si ce jeune homme me trahit, se
disait M. de La Mole, à qui se fier? et cependant quand on agit,
il faut se fier à quelqu'un. Mon fils et ses brillants amis de même
acabit ont du coeur, de la fidélité pour cent mille; s'il
fallait se battre, ils périraient sur les marches du trône,
ils savent tout... excepté ce dont on a besoin dans le moment. Du
diable si je vois un d'entre eux qui puisse apprendre par coeur quatre
pages et faire cent lieues sans être dépisté. Norbert
saurait se faire tuer comme ses aïeux, c'est aussi le mérite
d'un conscrit...
Le marquis tomba dans une rêverie
profonde: Et encore se faire tuer, dit-il avec un soupir, peut-être
ce Sorel le saurait-il aussi bien que lui...
- Montons en voiture, dit le marquis
comme pour chasser une idée importune.
- Monsieur, dit Julien, pendant
qu'on m'arrangeait cet habit, j'ai appris par coeur la première
page de La Quotidienne d'aujourd'hui.
Le marquis prit le journal. Julien
récita sans se tromper d'un seul mot. Bon, dit le marquis, fort
diplomate ce soirlà; pendant ce temps ce jeune homme ne remarque
pas les rues par lesquelles nous passons. Ils arrivèrent dans un
grand salon d'assez triste apparence, en partie boisé et en partie
tendu de velours vert. Au milieu du salon, un laquais renfrogné
achevait d'établir une grande table à manger, qu'il changea
plus tard en table de travail, au moyen d'un immense tapis vert tout taché
d'encre, dépouille de quelque ministère.
Le maître de la maison était
un homme énorme, dont le nom ne fut point prononcé; Julien
lui trouva la physionomie et l'éloquence d'un homme qui digère.
Sur un signe du marquis, Julien était resté au bas bout de
la table. Pour se donner une contenance, il se mit à tailler des
plumes. Il compta du coin de l'oeil sept interlocuteurs, mais Julien ne
les apercevait que par le dos. Deux lui parurent adresser la parole à
M. de La Mole sur le ton de l'égalité, les autres semblaient
plus ou moins respectueux.
Un nouveau personnage entra sans
être annoncé. Ceci est singulier, pensa Julien, on n'annonce
point dans ce salon. Est-ce que cette précaution serait prise en
mon honneur?
Tout le monde se leva pour recevoir
le nouveau venu. Il portait la même décoration extrêmement
distinguée que trois autres des personnes qui étaient déjà
dans le salon.
On parlait assez bas. Pour juger
le nouveau venu, Julien en fut réduit à ce que pouvaient
lui apprendre ses traits et sa tournure. Il était court et épais,
haut en couleur, l'oeil brillant et sans expression autre qu'une méchanceté
de sanglier.
L'attention de Julien fut vivement
distraite par l'arrivée presque immédiate d'un être
tout différent. C'était un grand homme, très maigre,
et qui portait trois ou quatre gilets. Son oeil était caressant,
son geste poli. C'est toute la physionomie du vieil évêque
de Besançon, pensa Julien. Cet homme appartenait évidemment
à l'Eglise, il n'annonçait pas plus de cinquante à
cinquantecinq ans, on ne pouvait pas avoir l'air plus paterne.
Le jeune évêque d'Agde
parut, il eut l'air fort étonné quand, faisant la revue des
présents, ses yeux arrivèrent à Julien. Il ne lui
avait pas adressé la parole depuis la cérémonie de
Bray-le-Haut. Son regard surpris embarrassa et irrita Julien. Quoi donc!
se disait celui-ci, connaître un homme me tournera-t-il toujours
à malheur? Tous ces grands seigneurs que je n'ai jamais vus ne m'intimident
nullement, et le regard de ce jeune évêque me glace! Il faut
convenir que je suis un être bien singulier et bien malheureux.
Un petit homme extrêmement
noir entra bientôt avec fracas, et se mit à parler dès
la porte; il avait le teint jaune et l'air un peu fou. Dès l'arrivée
de ce parleur impitoyable, des groupes se formèrent, apparemment
pour éviter l'ennui de l'écouter.
En s'éloignant de la cheminée,
on se rapprochait du bas bout de la table, occupé par Julien. Sa
contenance devenait de plus en plus embarrassée; car enfin, quelque
effort qu'il fît, il ne pouvait pas ne pas entendre, et quelque peu
d'expérience qu'il eût, il comprenait toute l'importance des
choses dont on parlait sans aucun déguisement; et combien les hauts
personnages qu'il avait apparemment sous les yeux devaient tenir à
ce qu'elles restassent secrètes!
Déjà, le plus lentement
possible, Julien avait taillé une vingtaine de plumes; cette ressource
allait lui manquer. Il cherchait en vain un ordre dans les yeux de M. de
La Mole; le marquis l'avait oublié.
Ce que je fais est ridicule, se
disait Julien en taillant ses plumes; mais des gens à physionomie
aussi médiocre, et chargés par d'autres ou par eux-mêmes
d'aussi grands intérêts, doivent être fort susceptibles.
Mon malheureux regard a quelque chose d'interrogatif et de peu respectueux,
qui sans doute les piquerait. Si je baisse décidément les
yeux, j'aurai l'air de faire collection de leurs paroles.
Son embarras était extrême,
il entendait de singulières choses.
CHAPITRE XXII
LA DISCUSSION
La république - pour un,
aujourd'hui, qui sacrifierait tout au bien public, il en est des milliers
et des millions qui ne connaissent que leurs jouissances, leur vanité.
On est considéré, à Paris, à cause de sa voiture
et non à cause de sa vertu.
NAPOLEON, Mémorial.
Le laquais entra précipitamment
en disant:
- Monsieur le duc de***.
- Taisez-vous, vous n'êtes
qu'un sot, dit le duc en entrant.
Il dit si bien ce mot, et avec tant
de majesté, que, malgré lui, Julien pensa que savoir se fâcher
contre un laquais était toute la science de ce grand personnage.
Julien leva les yeux et les baissa aussitôt. Il avait si bien deviné
la portée du nouvel arrivant, qu'il trembla que son regard ne fût
une indiscrétion.
Ce duc était un homme de
cinquante ans, mis comme un dandy, et marchant par ressorts. Il avait la
tête étroite, avec un grand nez, et un visage busqué
et tout en avant; il eût été difficile d'avoir l'air
plus noble et plus insignifiant. Son arrivée détermina l'ouverture
de la séance.
Julien fut vivement interrompu dans
ses observations physiognomoniques par la voix de M. de La Mole.
- Je vous présente M. l'abbé
Sorel, disait le marquis; il est doué d'une mémoire étonnante;
il n'y a qu'une heure que je lui ai parlé de la mission dont il
pouvait être honoré, et, afin de donner une preuve de sa mémoire,
il a appris par coeur la première page de La Quotidienne .
- Ah! les nouvelles étrangères
de ce pauvre N..., dit le maître de la maison.
Il prit le journal avec empressement,
et regardant Julien d'un air plaisant, à force de chercher à
être important:
- Parlez, monsieur, lui dit-il.
Le silence était profond,
tous les yeux fixés sur Julien; il récita si bien, qu'au
bout de vingt lignes: Il suffit, dit le duc. Le petit homme au regard de
sanglier s'assit. Il était le président, car à peine
en place, il montra à Julien une table de jeu, et lui fit signe
de l'apporter auprès de lui.
Julien s'y établit avec ce
qu'il faut pour écrire. Il compta douze personnes assises autour
du tapis vert.
- Monsieur Sorel, dit le duc, retirez-vous
dans la pièce voisine, on vous fera appeler.
Le maître de la maison prit
l'air fort inquiet: Les volets ne sont pas fermés, dit-il à
demi bas à son voisin.
- Il est inutile de regarder par
la fenêtre, cria-t-il sottement à Julien.
-Me voici fourré dans une
conspiration tout au moins, pensa celui-ci. Heureusement, elle n'est pas
de
celles qui conduisent en place de
Grève. Quand il y aurait du danger, je dois cela et plus encore
au marquis. Heureux s'il m'était donné de réparer
tout le chagrin que mes folies peuvent lui causer un jour! Tout en pensant
à ses folies et à son malheur, il regardait les lieux de
façon à ne jamais les oublier. Il se souvint alors seulement
qu'il n'avait point entendu le marquis dire au laquais le nom de la rue,
et le marquis avait fait prendre un fiacre, ce qui ne lui arrivait jamais.
Longtemps Julien fut laissé
à ses réflexions. Il était dans un salon tendu en
velours rouge avec de larges galons d'or. Il y avait sur la console un
grand crucifix en ivoire, et sur la cheminée, le livre Du Pape,
de M. de Maistre, doré sur tranches, et magnifiquement relié.
Julien l'ouvrit pour ne pas avoir l'air d'écouter. De moment en
moment on parlait très haut dans la pièce voisine. Enfin,
la porte s'ouvrit, on l'appela.
- Songez, messieurs, disait le président,
que de ce moment nous parlons devant le duc de***. Monsieur, dit-il en
montrant Julien, est un jeune lévite, dévoué à
notre sainte cause, et qui redira facilement, à l'aide de sa mémoire
étonnante, jusqu'à nos moindres discours.
La parole est à monsieur,
dit-il en indiquant le personnage à l'air paterne, et qui portait
trois ou quatre gilets. Julien trouva qu'il eût été
plus naturel de nommer le monsieur aux gilets. Il prit du papier et écrivit
beaucoup. (Ici l'auteur eût voulu placer une page de points. Cela
aura mauvaise grâce, dit l'éditeur, et pour un écrit
aussi frivole, manquer de grâce, c'est mourir.
- La politique, reprend l'auteur,
est une pierre attachée au cou de la littérature, et qui,
en moins de six mois, la submerge. La politique au milieu des intérêts
d'imagination, c'est un coup de pistolet au milieu d'un concert. Ce bruit
est déchirant sans être énergique. Il ne s'accorde
avec le son d'aucun instrument. Cette politique va offenser mortellement
une moitié des lecteurs et ennuyer l'autre qui l'a trouvée
bien autrement spéciale et énergique dans le journal du matin...
- Si vos personnages ne parlent
pas politique, reprend l'éditeur, ce ne sont plus des Français
de 1830, et votre livre n'est plus un miroir, comme vous en avez la prétention...)
Le procès-verbal de Julien
avait vingt-six pages; voici un extrait bien pâle; car il a fallu,
comme toujours, supprimer les ridicules dont l'excès eût semblé
odieux ou peu vraisemblable. (Voir la Gazette des Tribunaux .)
L'homme aux gilets et à l'air
paterne (c'était un évêque peut-être) souriait
souvent, et alors ses yeux, entourés de paupières flottantes,
prenaient un brillant singulier et une expression moins indécise
que de coutume. Ce personnage, que l'on faisait parler le premier devant
le duc (mais quel duc? se disait Julien), apparemment pour exposer les
opinions et faire les fonctions d'avocat général, parut à
Julien tomber dans l'incertitude et l'absence de conclusions décidées
que l'on reproche souvent à ces magistrats. Dans le courant de la
discussion, le duc alla même jusqu'à le lui reprocher. Après
plusieurs phrases de morale et d'indulgente philosophie, l'homme aux gilets
dit:
- La noble Angleterre, guidée
par un grand homme, l'immortel Pitt, a dépensé quarante milliards
de francs pour contrarier la révolution. Si cette assemblée
me permet d'aborder avec quelque franchise une idée triste, l'Angleterre
ne comprit pas assez qu'avec un homme tel que Bonaparte, quand surtout
on n'avait à lui opposer qu'une collection de bonnes intentions,
il n'y avait de décisif que les moyens personnels...
- Ah! encore l'éloge de l'assassinat!
dit le maître de la maison d'un air inquiet.
- Faites-nous grâce de vos
homélies sentimentales, s'écria avec humeur le président;
son oeil de sanglier brilla d'un éclat féroce. Continuez,
dit-il à l'homme aux gilets. Les joues et le front du président
devinrent pourpres.
- La noble Angleterre, reprit le
rapporteur, est écrasée aujourd'hui, car chaque Anglais,
avant de payer son pain, est obligé de payer l'intérêt
des quarante milliards de francs qui furent employés contre les
jacobins. Elle n'a plus de Pitt...
- Elle a le duc de Wellington, dit
un personnage militaire qui prit l'air fort important.
- De grâce, silence, messieurs,
s'écria le président; si nous disputons encore, il aura été
inutile de faire entrer M. Sorel.
- On sait que monsieur a beaucoup
d'idées, dit le duc d'un air piqué en regardant l'interrupteur,
ancien général de Napoléon.
Julien vit que ce mot faisait allusion
à quelque chose de personnel et de fort offensant. Tout le monde
sourit; le général transfuge parut outré de colère.
- Il n'y a plus de Pitt, messieurs,
reprit le rapporteur de l'air découragé d'un homme qui désespère
de faire entendre raison à ceux qui l'écoutent. Y eût-il
un nouveau Pitt en Angleterre, on ne mystifie pas deux fois une nation
par les mêmes moyens...
- C'est pourquoi un général
vainqueur, un Bonaparte, est désormais impossible en France, s'écria
l'interrupteur militaire. Pour cette fois, ni le président ni le
duc n'osèrent se fâcher, quoique Julien crût lire dans
leurs yeux qu'ils en avaient bonne envie. Ils baissèrent les yeux,
et le duc se contenta de soupirer de façon à être entendu
de tous.
Mais le rapporteur avait pris de
l'humeur.
- On est pressé de me voir
finir, dit-il avec feu, et en laissant tout à fait de côté
cette politesse souriante et ce langage plein de mesure que Julien croyait
l'expression de son caractère: on est pressé de me voir finir,
on ne me tient nul compte des efforts que je fais pour n'offenser les oreilles
de personne, de quelque longueur qu'elles puissent être. Eh bien,
messieurs, je serai bref.
Et je vous dirai en paroles bien
vulgaires: l'Angleterre n'a plus un sou au service de la bonne cause. Pitt
lui-même reviendrait, qu'avec tout son génie il ne parviendrait
pas à mystifier les petits propriétaires anglais, car ils
savent que la brève campagne de Waterloo leur à coûté,
à
elle seule, un milliard de francs. Puisque l'on veut des phrases nettes,
ajouta le rapporteur en s'animant de plus en plus, je vous dirai: Aidez-vous
vous-mêmes, car l'Angleterre n'a pas une guinée à votre
service, et quand l'Angleterre ne paye pas, l'Autriche, la Russie, la Prusse,
qui n'ont que du courage et pas d'argent, ne peuvent faire contre la France
plus d'une campagne ou deux. L'on peut espérer que les jeunes soldats
rassemblés par le jacobinisme seront battus à la première
campagne, à la seconde peut-être; mais à la troisième,
dussé-je passer pour un révolutionnaire à vos yeux
prévenus, à la troisième vous aurez les soldats de
1794, qui n'étaient plus les paysans enrégimentés
de 1792.
Ici l'interruption partit de trois
ou quatre points à la fois.
- Monsieur, dit le président
à Julien, allez mettre au net dans la pièce voisine le commencement
de procès- verbal que vous avez écrit. Julien sortit à
son grand regret. Le rapporteur venait d'aborder des probabilités
qui faisaient le sujet de ses méditations habituelles. Ils ont peur
que je ne me moque d'eux, pensa-t-il. Quand on le rappela, M. de La Mole
disait, avec un sérieux qui, pour Julien qui le connaissait, semblait
bien plaisant:
- ... Oui, messieurs, c'est surtout
de ce malheureux peuple qu'on peut dire: Sera-t-il dieu, table ou cuvette?
Il sera dieu! s'écrie le fabuliste. C'est à vous, messieurs,
que semble appartenir ce mot si noble et si profond. Agissez par vous-mêmes,
et la noble France reparaîtra telle à peu près que
nos aïeux l'avaient faite et que nos regards l'ont encore vue avant
la mort de Louis XVI.
L'Angleterre, ses nobles lords du
moins, exècre autant que nous l'ignoble jacobinisme: sans l'or anglais,
l'Autriche, la Russie, la Prusse ne peuvent livrer que deux ou trois batailles.
Cela suffira-t-il pour amener une heureuse occupation, comme celle que
M. de Richelieu gaspilla si bêtement en 1817? Je ne le crois pas.
Ici il y eut interruption, mais
étouffée par les chut de tout le monde. Elle partait encore
de l'ancien général impérial, qui désirait
le cordon bleu, et voulait marquer parmi les rédacteurs de la note
secrète.
- Je ne le crois pas, reprit M.
de La Mole après le tumulte. Il insista sur le Je, avec une insolence
qui charma Julien. Voilà du bien joué, se disait-il tout
en faisant voler sa plume presque aussi vite que la parole du marquis.
Avec un mot bien dit, M. de La Mole anéantit les vingt campagnes
de ce transfuge.
- Ce n'est pas à l'étranger
tout seul, continua le marquis du ton le plus mesuré, que nous pouvons
devoir une nouvelle occupation militaire. Toute cette jeunesse qui fait
des articles incendiaires dans Le Globe, vous donnera trois ou quatre mille
jeunes capitaines, parmi lesquels peut se trouver un Kléber, un
Hoche, un Jourdan, un Pichegru, mais moins bien intentionné.
- Nous n'avons pas su lui faire
de la gloire, dit le président, il fallait le maintenir immortel.
- Il faut enfin qu'il y ait en France
deux partis, reprit M. de La Mole, mais deux partis, non pas seulement
de nom, deux partis bien nets, bien tranchés. Sachons qui il faut
écraser. D'un côté les journalistes, les électeurs,
l'opinion, en un mot, la jeunesse et tout ce qui l'admire. Pendant qu'elle
s'étourdit du bruit de ses vaines paroles, nous, nous avons l'avantage
certain de consommer le budget.
Ici encore interruption.
- Vous. monsieur, dit M. de La Mole
à l'interrupteur avec une hauteur et une aisance admirables,
vous ne consommez pas, si le mot
vous choque, vous dévorez quarante mille francs portés au
budget de l'Etat, et quatre vingt mille que vous recevez de la liste civile.
Eh bien, monsieur, puisque vous
m'y forcez, je vous prends hardiment pour exemple. Comme vos nobles aïeux
qui suivirent saint Louis à la croisade, vous devriez, pour ces
cent vingt mille francs, nous montrer au moins un régiment, une
compagnie, que dis-je! une demi-compagnie, ne fût-elle que de cinquante
hommes prêts à combattre, et dévoués à
la bonne cause, à la vie et à la mort. Vous n'avez que des
laquais qui, en cas de révolte, vous feraient peur à vous-même.
Le trône, l'autel, la noblesse
peuvent périr demain, messieurs, tant que vous n'aurez pas créé
dans chaque département une force de cinq cents hommes dévoués;
mais je dis dévoués, non seulement avec toutela bravoure
française, mais aussi avec la constance espagnole. La moitié
de cette troupe devra se composer de nos enfants, de nos neveux, de vrais
gentilshommes enfin. Chacun d'eux aura à ses côtés,
non pas un petit bourgeois bavard, prêt à arborer la cocarde
tricolore si 1815 se présente de nouveau, mais un bon paysan simple
et franc comme Cathelineau; notre gentilhomme l'aura endoctriné,
ce sera son frère de lait s'il se peut. Que chacun de nous sacrifie
le cinquième de son revenu pour former cette petite troupe dévouée
de cinq cents hommes par département. Alors vous pourrez compter
sur une occupation étrangère. Jamais le soldat étranger
ne pénétrera jusqu'à Dijon seulement, s'il n'est sûr
de trouver cinq cents soldats amis dans chaque département.
Les rois étrangers ne vous
écouteront que quand vous leur annoncerez vingt mille gentilshommes
prêts à saisir les armes pour leur ouvrir les portes de la
France. Ce service est pénible, direz-vous; messieurs, notre tête
est à ce prix. Entre la liberté de la presse et notre existence
comme gentilshommes, il y a guerre à mort. Devenez des manufacturiers,
des paysans, ou prenez votre fusil. Soyez timides si vous voulez, mais
ne soyez pas stupides; ouvrez les yeux.
Formez vos bataillons, vous dirai-je
avec la chanson des jacobins; alors il se trouvera quelque noble GUSTAVE-ADOLPHE,
qui, touché du péril imminent du principe monarchique, s'élancera
à trois cents lieues de son pays, et fera pour vous ce que Gustave
fit pour les princes protestants. Voulez-vous continuer à parler
sans agir?
Dans cinquante ans il n'y aura plus
en Europe que des présidents de république, et pas un roi.
Et avec ces trois lettres R, O, I s'en vont les prêtres et les gentilshommes.
Je ne vois plus que des candidats faisant la cour à des majorités
crottées. Vous avez beau dire que la France n'a pas en ce moment
un général accrédité, connu et aimé
de tous, que l'armée n'est organisée que dans l'intérêt
du trône et de l'autel, qu'on lui a ôté tous les vieux
troupiers, tandis que chacun des régiments prussiens et autrichiens
compte cinquante sous-officiers qui ont vu le feu. Deux cent mille jeunes
gens appartenant à la petite bourgeoisie sont amoureux de la guerre...
- Trêve de vérités
désagréables, dit d'un ton suffisant un grave personnage,
apparemment fort avant dans les dignités ecclésiastiques,
car M. de La Mole sourit agréablement au lieu de se fâcher,
ce qui fut un grand signe pour Julien.
Trêve de vérités
désagréables, résumons-nous, messieurs: l'homme à
qui il est question de couper une jambe gangrenée serait mal venu
de dire à son chirurgien: cette jambe malade est fort saine. Passez-moi
l'expression, messieurs, le noble duc de *** est notre chirurgien.
Voilà enfin le grand mot
prononcé, pensa Julien; c'est vers le ... que je galoperai cette
nuit.
CHAPITRE XXIII
LE CLERGE, LES BOIS, LA LIBERTE
La première loi de tout être,
c'est de se conserver, c'est de vivre. Vous semez de la ciguë et prétendez
voir mûrir des épis! MACHIAVEL.
Le grave personnage continuait;
on voyait qu'il savait; il exposait avec une éloquence douce et
modérée, qui plut finiment à Julien, ces grandes vérités:
1° L'Angleterre n'a pas une
guinée à notre service; l'économie et Hume y sont
à la mode. Les Saints même ne nous donneront pas d'argent,
et M. Brougham se moquera de nous.
2° Impossible d'obtenir plus
de deux campagnes des rois de l'Europe, sans l'or anglais; et deux campagnes
ne suffiront pas contre la petite bourgeoisie.
3° Nécessité de
former un parti armé en France, sans quoi le principe monarchique
d'Europe ne hasardera pas même ces deux campagnes.
- Le quatrième point que
j'ose vous proposer comme évident est celui-ci: Impossibilité
de former un parti armé en France sans le clergé. Je vous
le dis hardiment, parce que je vais vous le prouver, messieurs. Il faut
tout donner au clergé.
1° Parce que s'occupant de son
affaire nuit et jour, et guidé par des hommes de haute capacité
établis loin des orages à trois cents lieues de vos frontières...
- Ah! Rome, Rome! s'écria
le maître de la maison...
- Oui, monsieur, Rome! reprit le
cardinal avec fierté. Quelles que soient les plaisanteries plus
ou moins ingénieuses qui furent à la mode quand vous étiez
jeune, je dirai hautement, en 1830, que le clergé, guidé
par Rome, parle seul au petit peuple. Cinquante mille prêtres répètent
les mêmes paroles au jour indiqué par les chefs, et le peuple,
qui, après tout, fournit les soldats, sera plus touché de
la voix de ses prêtres que de tous les petits vers du monde...
(Cette personnalité excita
des murmures.)
- Le clergé a un génie
supérieur au vôtre, reprit le cardinal en haussant la voix;
tous les pas que vous avez faits vers ce point capital, avoir en France
un parti armé, ont été faits par nous. Ici parurent
des faits... Qui a envoyé quatre-vingt mille fusils en Vendée?...
etc., etc.
Tant que le clergé n'a pas
ses bois, il ne tient rien. A la première guerre, le ministre des
finances écrit à ses agents qu'il n'y a plus d'argent que
pour les curés. Au fond, la France ne croit pas, et elle aime la
guerre. Qui que ce soit qui la lui donne, il sera doublement populaire,
car faire la guerre, c'est affamer les jésuites, pour parler comme
le vulgaire; faire la guerre, c'est délivrer ces monstres d'orgueil,
les Français, de la menace de l'intervention étrangère.
Le cardinal était écouté
avec faveur...
- Il faudrait, dit-il, que M. de
Nerval quittât le ministère, son nom irrite inutilement.
A ce mot, tout le monde se leva
et parla à la fois. On va me renvoyer encore, pensa Julien; mais
le sage président lui-même avait oublié la présence
et l'existence de Julien. Tous les yeux cherchaient un homme que Julien
reconnut. C'était M. de Nerval, le premier ministre, qu'il avait
aperçu au bal de M. le duc de Retz. Le désordre fut à
son comble, comme disent les journaux en parlant de la Chambre. Au bout
d'un gros quart d'heure le silence se rétablit un peu.
Alors M. de Nerval se leva, et,
prenant le ton d'un apôtre:
- Je ne vous affirmerai point, dit-il
d'une voix singulière, que je ne tiens pas au ministère.
Il m'est démontré, messieurs, que mon nom double les forces
des jacobins en décidant contre nous beaucoup de modérés.
Je me retirerais donc volontiers; mais les voies du Seigneur sont visibles
à un petit nombre; mais, ajoutat-il en regardant fixement le cardinal,
j'ai une mission; le ciel m'a dit: Tu porteras ta tête sur un échafaud,
ou tu rétabliras la monarchie en France, et réduiras les
Chambres à ce qu'était le parlement sous Louis XV, et cela,
messieurs, je le ferai. Il se tut, se rassit, et il y eut un grand silence.
Voilà un bon acteur, pensa
Julien. Il se trompait, toujours comme à l'ordinaire, en supposant
trop d'esprit aux gens. Animé par les débats d'une soirée
aussi vive, et surtout par la sincérité de la discussion,
dans ce moment M. de Nerval croyait à sa mission. Avec un grand
courage, cet homme n'avait pas de sens.
Minuit sonna pendant le silence
qui suivit le beau mot, je le ferai . Julien trouva que le son de la pendule
avait quelque chose d'imposant et de funèbre. Il était ému.
La discussion reprit bientôt
avec une énergie croissante, et surtout une incroyable naïveté.
Ces gens-ci me feront empoisonner, pensait Julien dans de certains moments.
Comment dit-on de telles choses devant un plébéien?
Deux heures sonnaient que l'on parlait
encore. Le maître de la maison dormait depuis longtemps; M. de La
Mole fut obligé de sonner pour faire renouveler les bougies. M.
de Nerval, le ministre, était sorti à une heure trois quarts,
non sans avoir souvent étudié la figure de Julien dans une
glace que le ministre avait à ses côtés. Son départ
avait paru mettre à l'aise tout le monde.
Pendant qu'on renouvelait les bougies,
- Dieu sait ce que cet homme va dire au roi! dit tout bas à son
voisin l'homme aux gilets. Il peut nous donner bien des ridicules et gâter
notre avenir. Il faut convenir qu'il y a chez lui suffisance bien rare,
et même effronterie, à se présenter ici. Il y paraissait
avant d'arriver au ministère; mais le portefeuille change tout,
noie tous lesintérêts d'un homme, il eût dû le
sentir.
A peine le ministre sorti le général
de Bonaparte avait fermé les yeux. En ce moment, il parla de sa
santé, de ses blessures, consulta sa montre et s'en alla.
- Je parierais. dit l'homme aux
gilets, que le général court après le ministre; il
va s'excuser de s'être trouvé ici, et prétendre qu'il
nous mène.
Quand les domestiques à demi
endormis eurent terminé le renouvellement des bougies:
- Délibérons enfin,
messieurs, dit le président, n'essayons plus de nous persuader les
uns les autres. Songeons à la teneur de la note qui dans quarante-huit
heures sera sous les yeux de nos amis du dehors. On a parlé des
ministres. Nous pouvons le dire maintenant que M. de Nerval nous a quittés,
que nous importent les ministres? nous les ferons vouloir.
Le cardinal approuva par un sourire
fin.
- Rien de plus facile, ce me semble,
que de résumer notre position, dit le jeune évêque
d'Agde avec le feu concentré et contraint du fanatisme le plus exalté.
Jusque-là il avait gardé le silence; son oeil que Julien
avait observé, d'abord doux et calme, s'était enflammé
après la première heure de discussion. Maintenant son âme
débordait comme la lave du Vésuve.
- De 1806 à 1814, l'Angleterre
n'a eu qu'un tort, dit-il, c'est de ne pas agir directement et personnellement
sur Napoléon. Dès que cet homme eut fait des ducs et des
chambellans, dès qu'il eut rétabli le trône, la mission
que Dieu lui avait confiée était finie; il n'était
plus bon qu'à immoler. Les saintes Ecritures nous enseignent en
plus d'un endroit la manière d'en finir avec les tyrans. (Ici il
y eut plusieurs citations latines.)
Aujourd'hui, messieurs, ce n'est
plus un homme qu'il faut immoler, c'est Paris. Toute la France copie Paris.
A quoi bon armer vos cinq cents hommes par département? Entreprise
hasardeuse et qui n'en finira pas. A quoi bon mêler la France à
la chose qui est personnelle à Paris? Paris seul avec ses journaux
et ses salons a fait le mal, que la nouvelle Babylone périsse. Entre
l'autel et Paris, il faut en finir. Cette catastrophe est même dans
les intérêts mondains du trône. Pourquoi Paris n'a-t-il
pas osé souffler, sous Bonaparte? Demandez-le au canon de Saint-Roch...
Ce ne fut qu'à trois heures
du matin que Julien sortit avec M. de La Mole.
Le marquis était honteux
et fatigué. Pour la première fois, en parlant à Julien,
il y eut de la prière dans son accent. Il lui demandait sa parole
de ne jamais révéler les excès de zèle, ce
fut son mot, dont le hasard venait de le rendre témoin.
- N'en parlez à notre ami
de l'étranger que s'il insiste sérieusement pour connaître
nos jeunes fous. Que leur importe que l'Etat soit renversé? ils
seront cardinaux, et se réfugieront à Rome. Nous, dans nos
châteaux, nous serons massacrés par les paysans.
La note secrète que le marquis
rédigea d'après le grand procès-verbal de vingt-six
pages, écrit par
Julien, ne fut prête qu'à
quatre heures trois quarts.
- Je suis fatigué à
la mort, dit le marquis, et on le voit bien à cette note qui manque
de netteté vers la fin; j'en suis plus mécontent que d'aucune
chose que j'aie faite en ma vie. Tenez, mon ami, ajouta-t-il, allez vous
reposer quelques heures, et de peur qu'on ne vous enlève, moi je
vais vous enfermer à clef dans votre chambre.
Le lendemain, le marquis conduisit
Julien à un château isolé assez éloigné
de Paris. Là se trouvèrent des hôtes singuliers, que
Julien jugea être prêtres. On lui remit un passeport qui portait
un nom supposé, mais indiquait enfin le véritable but du
voyage qu'il avait toujours feint d'ignorer. Il monta seul dans une calèche.
Le marquis n'avait aucune inquiétude sur sa mémoire, Julien
lui avait récité plusieurs fois la note secrète, mais
il craignait fort qu'il ne fût intercepté.
- Surtout n'ayez l'air que d'un
fat qui voyage pour tuer le temps, lui dit-il avec amitié, au moment
où il quittait le salon. Il y avait peut-être plus d'un faux
frère dans notre assemblée d'hier soir.
Le voyage fut rapide et fort triste.
A peine Julien avait-il été hors de la vue du marquis qu'il
avait oublié et la note secrète et la mission pour ne songer
qu'aux mépris de Mathilde.
Dans un village à quelques
lieues au-delà de Metz, le maître de poste vint lui dire qu'il
n'y avait pas de chevaux.
Il était dix heures du soir;
Julien, fort contrarié, demanda à souper. Il se promena devant
la porte, et insensiblement, sans qu'il y parût, passa dans la cour
des écuries. Il n'y vit pas de chevaux.
L'air de cet homme était
pourtant singulier, se disait Julien; son oeil grossier m'examinait.
Il commençait, comme on voit,
à ne pas croire exactement tout ce qu'on lui disait. Il songeait
à s'échapper après souper, et pour apprendre toujours
quelque chose sur le pays, il quitta sa chambre pour aller se chauffer
au feu de la cuisine. Quelle ne fut pas sa joie d'y trouver il signor Geronimo,
le célèbre chanteur!
Etabli dans un fauteuil qu'il avait
fait apporter près du feu, le Napolitain gémissait tout haut
et parlait plus, à lui tout seul, que les vingt paysans allemands
qui l'entouraient ébahis.
- Ces gens-ci me ruinent, cria-t-il
à Julien, j'ai promis de chanter demain à Mayence. Sept princes
souverains sont accourus pour m'entendre. Mais allons prendre l'air, ajouta-t-il
d'un air significatif.
Quand il fut à cent pas sur
la route, et hors de la possibilité d'être entendu:
- Savez-vous de quoi il retourne?
dit-il à Julien; ce maître de poste est un fripon. Tout en
me promenant, j'ai donné vingt sous à un petit polisson qui
m'a tout dit. Il y a plus de douze chevaux dans une écurie à
l'autre extrémité du village. On veut retarder quelque courrier.
- Vraiment? dit Julien d'un air
innocent. Ce n'était pas le tout que de découvrir la fraude,
il fallait partir: c'est à quoi Geronimo et son ami ne purent réussir.
Attendons le jour, dit enfin le
chanteur, on se méfie de nous. C'est peut-être à vous
ou à moi qu'on en veut. Demain matin nous commandons un bon déjeuner;
pendant qu'on le prépare nous allons promener, nous nous échappons,
nous louons des chevaux et gagnons la poste prochaine.
- Et vos effets? dit Julien, qui
pensait que peut-être Geronimo lui-même pouvait être
envoyé pour
l'intercepter. Il fallut souper
et se coucher. Julien était encore dans le premier sommeil, quand
il fut réveillé en sursaut par la voix de deux personnes
qui parlaient dans sa chambre, sans trop se gêner.
Il reconnut le maître de poste,
armé d'une lanterne sourde. La lumière était dirigée
vers le coffre de la calèche, que Julien avait fait monter dans
sa chambre. A côté du maître de poste était un
homme qui fouillait tranquillement dans le coffre ouvert. Julien ne distinguait
que les manches de son habit, qui étaient noires et fort serrées.
C'est une soutane, se dit-il, et il saisit doucement de petits pistolets
qu'il avait placés sous son oreiller.
- Ne craignez pas qu'il se réveille,
monsieur le curé, disait le maître de poste. Le vin qu'on
leur a servi était de celui que vous avez préparé
vous-même.
- Je ne trouve aucune trace de papiers,
répondait le curé.
Beaucoup de linge, d'essences, de
pommades, de futilités; c'est un jeune homme du siècle, occupé
de ses plaisirs. L'émissaire sera plutôt l'autre, qui affecte
de parler avec un accent italien.
Ces gens se rapprochèrent
de Julien pour fouiller dans les poches de son habit de voyage. Il était
bien tenté de les tuer comme voleurs. Rien de moins dangereux pour
les suites. Il en eut bonne envie... Je ne serais qu'un sot se dit-il,
je compromettrais ma mission. Son habit fouillé: Ce n'est pas là
un diplomate, dit le prêtre: il s'éloigna et fit bien.
S'il me touche dans mon lit, malheur
à lui! se disait Julien; il peut fort bien venir me poignarder,
et c'est ce que je ne souffrirai pas.
Le curé tourna la tête,
Julien ouvrait les yeux à demi; quel ne fut pas son étonnement!
c'était l'abbé Castanède! En effet, quoique les deux
personnes voulussent parler assez bas, il lui avait semblé, dès
l'abord, reconnaître une des voix. Julien fut saisi d'une envie démesurée
de purger la terre d'un de ses plus lâches coquins...
- Mais ma mission! se dit-il.
Le curé et son acolyte sortirent.
Un quart d'heure après, Julien fit semblant de s'éveiller.
Il appela et réveilla toute la maison.
- Je suis empoisonné, s'écriait-il,
je souffre horriblement!
Il voulait un prétexte pour
aller au secours de Geronimo. Il le trouva à demi asphyxié
par le laudanum contenu dans le vin. Julien craignant quelque plaisanterie
de ce genre, avait soupé avec du chocolat apporté de Paris.
Il ne put venir à bout de réveiller assez Geronimo pour le
décider à partir.
- On me donnerait tout le royaume
de Naples, disait le chanteur, que je ne renoncerais pas en ce moment à
la volupté de dormir.
- Mais les sept princes souverains!
- Qu'ils attendent.
Julien partit seul et arriva sans
autre incident auprès du grand personnage. Il perdit toute une matinée
à solliciter en vain une audience. Par bonheur, vers les quatre
heures, le duc voulut prendre l'air. Julien le vit sortir à pied,
il n'hésita pas à l'approcher et à lui demander l'aumône.
Arrivé à deux pas
du grand personnage, il tira la montre du marquis de La Mole, et la montra
avec affectation. Suivez-moi de loin, lui dit-on sans le regarder.
A un quart de lieue de là
le duc entra brusquement dans un petit Café-hauss . Ce fut dans
une chambre de cette auberge du dernier ordre que Julien eut l'honneur
de réciter au duc ses quatre pages. Quand il eut fini: Recommencez
et allez plus lentement, lui dit-on.
Le prince prit des notes. Gagnez
à pied la poste voisine. Abandonnez ici vos effets et votre calèche.
Allez à Strasbourg comme vous pourrez, et le vingt-deux du mois
(on était au dix) trouvez-vous à midi et demi dans ce même
Café-hauss. N'en sortez que dans une demi-heure. Silence!
Telles furent les seules paroles
que Julien entendit. Elles suffirent pour le pénétrer de
la plus haute
admiration. C'est ainsi, pensa-t-il,
qu'on traite les affaires; que dirait ce grand homme d'Etat, s'il entendait
les bavards passionnés d'il y a trois jours?
Julien en mit deux à gagner
Strasbourg, il lui semblait qu'il n'avait rien à y faire. Il prit
un grand détour. Si ce diable d'abbé Castanède m'a
reconnu, il n'est pas homme à perdre facilement ma trace... Et quel
plaisir pour lui de se moquer de moi, et de faire échouer ma mission!
L'abbé Castanède,
chef de la police de la congrégation, sur toute la frontière
du nord, ne l'avait heureusement pas reconnu. Et les jésuites de
Strasbourg, quoique très zélés, ne songèrent
nullement à observer Julien, qui, avec sa croix et sa redingote
bleue, avait l'air d'un jeune militaire fort occupé de sa personne.
CHAPITRE XXIV
STRASBOURG
Fascination! tu as de l'amour toute
son énergie, toute sa puissance d'éprouver le malheur. Ses
plaisirs
enchanteurs, ses douces jouissances
sont seuls au-delà de ta sphère. Je ne pouvais pas dire en
la voyant dormir: elle est toute à moi, avec sa beauté d'ange
et ses douces faiblesses! La voilà livrée à ma puissance,
telle que le ciel la fit dans sa miséricorde pour enchanter un coeur
d'homme.
Ode de SCHILLER.
Forcé de passer huit jours
à Strasbourg, Julien cherchait à se distraire par des idées
de gloire militaire et de dévouement à la patrie. Etait-il
donc amoureux? il n'en savait rien, il trouvait seulement dans son âme
bourrelée Mathilde maîtresse absolue de son bonheur comme
de son imagination. Il avait besoin de toute l'énergie de son caractère
pour se maintenir au-dessus du désespoir. Penser à ce qui
n'avait pas quelque rapport à Mlle de La Mole était hors
de sa puissance. L'ambition, les simples succès de vanité
le distrayaient autrefois des sentiments que Mme de Rênal lui avait
inspirés. Mathilde avait tout absorbé; il la trouvait partout
dans l'avenir. De toutes parts, dans cet avenir, Julien voyait le manque
de succès. Cet être que l'on a vu à Verrières
si rempli de présomption, si orgueilleux, était tombé
dans un excès de modestie ridicule.
Trois jours auparavant il eût
tué avec plaisir l'abbé Castanède, et si, à
Strasbourg, un enfant se fût pris de querelle avec lui, il eût
donné raison à l'enfant. En repensant aux adversaires, aux
ennemis, qu'il avait rencontrés dans sa vie, il trouvait toujours
que lui, Julien, avait eu tort.
C'est qu'il avait maintenant pour
implacable ennemie cette imagination puissante, autrefois sans cesse employée
à lui peindre dans l'avenir des succès si brillants. La solitude
absolue de la vie de voyageur augmentait l'empire de cette noire imagination.
Quel trésor n'eût pas été un ami! Mais, se disait
Julien, est-il donc un coeur qui batte pour moi? Et quand j'aurais un ami,
l'honneur ne me commande-t-il pas un silence éternel?
Il se promenait à cheval
tristement dans les environs de Kehl; c'est un bourg sur le bord du Rhin,
immortalisé par Desaix et Gouvion Saint-Cyr. Un paysan allemand
lui montrait les petits ruisseaux, les chemins, les îlots du Rhin
auxquels le courage de ces grands généraux a fait un nom.
Julien, conduisant son cheval de la main gauche, tenait déployée
de la droite la superbe carte qui orne les Mémoires du maréchal
Saint-Cyr. Une exclamation de gaieté lui fit lever la tête.
C'était le prince Korasoff,
cet ami de Londres, qui lui avait dévoilé quelques mois auparavant
les premières règles de la haute fatuité. Fidèle
à ce grand art, Korasoff, arrivé de la veille à Strasbourg,
depuis une heure à Kehl, et qui de la vie n'avait lu une ligne sur
le siège de 1796, se mit à tout expliquer à Julien.
Le paysan allemand le regardait étonné; car il savait assez
de français pour distinguer les énormes bévues dans
lesquelles tombait le prince. Julien était à mille lieues
des idées du paysan, il regardait avec étonnement ce beau
jeune homme, il admirait sa grâce à monter à cheval.
L'heureux caractère! se disait-il.
Comme son pantalon va bien; avec quelle élégance sont coupés
ses cheveux! Hélas! si j'eusse été ainsi, peut-être
qu'après m'avoir aimé trois jours, elle ne m'eût pas
pris en aversion. Quand le prince eut fini son siège de Kehl:
- Vous avez la mine d'un trappiste,
dit-il à Julien, vous outrez le principe de la gravité que
je vous ai donné à Londres. L'air triste ne peut être
de bon ton; c'est l'air ennuyé qu'il faut. Si vous êtes triste,
c'est donc quelque chose qui vous manque, quelque chose qui ne vous a pas
réussi. C'est montrer soi inférieur. Etes-vous ennuyé,
au contraire, c'est ce qui a essayé vainement de vous plaire qui
est inférieur. Comprenez donc, mon cher, combien la méprise
est grave.
Julien jeta un écu au paysan
qui les écoutait bouche béante.
- Bien, dit le prince, il y a de
la grâce, un noble dédain! fort bien! Et il mit son cheval
au galop. Julien le suivit, rempli d'une admiration stupide.
Ah! si j'eusse été
ainsi, elle ne m'eût pas préféré Croisenois!
Plus sa raison était choquée des ridicules du prince, plus
il se méprisait de ne pas les admirer, et s'estimait malheureux
de ne pas les avoir. Le dégoût de soi-même ne peut aller
plus loin.
Le prince le trouvant décidément
triste:
- Ah! çà, mon cher,
lui dit-il en rentrant à Strasbourg, [Variante: vous êtes
de mauvaise compagnie,] avez-vous perdu tout votre argent, ou seriez-vous
amoureux de quelque petite actrice?
Les Russes copient les moeurs françaises,
mais toujours à cinquante ans de distance. Ils en sont maintenant
au siècle de Louis XV. Ces plaisanteries sur l'amour mirent des
larmes dans les yeux de Julien: Pourquoi ne consulterais-je pas cet homme
si aimable? se dit-il tout à coup.
- Eh bien oui, mon cher, dit-il
au prince, vous me voyez à Strasbourg fort amoureux et même
délaissé. Une femme charmante, qui habite une ville voisine,
m'a planté là après trois jours de passion, et ce
changement me tue. Il peignit au prince, sous des noms supposés,
les actions et le caractère de Mathilde.
- N'achevez pas, dit Korasoff: pour
vous donner confiance en votre médecin, je vais terminer la confidence.
Le mari de cette jeune femme jouit d'une fortune énorme, ou bien
plutôt elle appartient, elle, à la plus haute noblesse du
pays. Il faut qu'elle soit fière de quelque chose.
Julien fit un signe de tête,
il n'avait plus le courage de parler.
- Fort bien, dit le prince, voici
trois drogues assez amères que vous allez prendre sans délai:
1° Voir tous les jours Mme...,
comment l'appelez-vous?
- Mme de Dubois.
- Quel nom! dit le prince en éclatant
de rire; mais pardon, il est sublime pour vous. Il s'agit de voir chaque
jour Mme de Dubois, n'allez pas surtout paraître à ses yeux
froid et piqué; rappelez-vous le grand principe de votre siècle:
soyez le contraire de ce à quoi l'on s'attend. Montrez-vous précisément
tel que vous étiez huit jours avant d'être honoré de
ses bontés.
- Ah! j'étais tranquille
alors, s'écria Julien avec désespoir, je croyais la prendre
en pitié...
- Le papillon se brûle à
la chandelle, continua le prince, comparaison vieille comme le monde.
1° Vous la verrez tous les jours;
2° Vous ferez la cour à
une femme de sa société, mais sans vous donner les apparences
de la passion, entendez-vous? Je ne vous le cache pas, votre rôle
est difficile; vous jouez la comédie, et si l'on devine que vous
la jouez, vous êtes perdu.
- Elle a tant d'esprit, et moi si
peu! Je suis perdu, dit Julien tristement.
- Non, vous êtes seulement
plus amoureux que je ne le croyais. Mme de Dubois est profondément
occupée d'ellemême, comme toutes les femmes qui ont reçu
du ciel ou trop de noblesse ou trop d'argent. Elle se regarde au lieu de
vous regarder, donc elle ne vous connaît pas. Pendant les deux ou
trois accès d'amour qu'elle s'est donnés en votre faveur,
à grand effort d'imagination, elle voyait en vous le héros
qu'elle avait rêvé, et non pas ce que vous êtes réellement...
Mais que diable, ce sont là
les éléments, mon cher Sorel, êtes-vous tout à
fait un écolier?...
Parbleu! entrons dans ce magasin;
voilà un col noir charmant, on le dirait fait par John Anderson,
de
Burlington street; faites-moi le
plaisir de le prendre, et de jeter bien loin cette ignoble corde noire
que vous avez au cou.
Ah çà, continua le
prince en sortant de la boutique du premier passementier de Strasbourg,
quelle est la société de Mme de Dubois? grand Dieu! quel
nom! Ne vous fâchez pas, mon cher Sorel, c'est plus fort que moi...
A qui ferez-vous la cour?
- A une prude par excellence, fille
d'un marchand de bas immensément riche. Elle a les plus beaux yeux
du monde, et qui me plaisent infiniment; elle tient sans doute le premier
rang dans le pays; mais au milieu de toutes ses grandeurs, elle rougit
au point de se déconcerter si quelqu'un vient à parler de
commerce et de boutique. Et par malheur, son père était l'un
des marchands les plus connus de Strasbourg.
- Ainsi si l'on parle d' industrie,
dit le prince en riant, vous êtes sûr que votre belle songe
à elle et non pas à vous. Ce ridicule est divin et fort utile,
il vous empêchera d'avoir le moindre moment de folie auprès
de ses beaux yeux. Le succès est certain.
Julien songeait à Mme la
maréchale de Fervaques qui venait beaucoup à l'hôtel
de La Mole. C'était une belle étrangère qui avait
épousé le maréchal un an avant sa mort. Toute sa vie
semblait n'avoir d'autre objet que de faire oublier qu'elle était
fille d'un industriel, et pour être quelque chose à Paris,
elle s'était mise à la tête de la vertu. Julien admirait
sincèrement le prince; que n'eût-il pas donné pour
avoir ses ridicules! La conversation entre les deux amis fut infinie; Korasoff
était ravi: jamais un
Français ne l'avait écouté
aussi longtemps. Ainsi, j'en suis enfin venu, se disait le prince charmé,
à me faire écouter en donnant des leçons à
mes maîtres!
- Nous sommes bien d'accord, répétait-il
à Julien pour la dixième fois, pas l'ombre de passion quand
vous parlerez à la jeune beauté, fille du marchand de bas
de Strasbourg, en présence de Mme de Dubois. Au contraire, passion
brûlante en écrivant. Lire une lettre d'amour bien écrite
est le souverain plaisir pour une prude; c'est un moment de relâche.
Elle ne joue pas la comédie, elle ose écouter son coeur;
donc deux lettres par jour.
- Jamais, jamais! dit Julien découragé;
je me ferais plutôt piler dans un mortier que de composer trois phrases;
je suis un cadavre, mon cher, n'espérez plusrien de moi.
Laissez-moi mourir au bord de la
route.
- Et qui vous parle de composer
des phrases? J'ai dans mon nécessaire six volumes de lettres d'amour
manuscrites. Il y en a pour tous
les caractères de femme, j'en ai pour la plus haute vertu. Est-ce
que Kalisky n'a pas fait la cour à Richemond-la-Terrasse, vous savez,
à trois lieues de Londres, à la plus jolie quakeresse de
toute l'Angleterre?
Julien était moins malheureux
quand il quitta son ami à deux heures du matin.
Le lendemain le prince fit appeler
un copiste, et deux jours après Julien eut cinquante-trois lettres
d'amour bien numérotées, destinées à la vertu
la plus sublime et la plus triste.
- Il n'y en a pas cinquante-quatre,
dit le prince, parce que Kalisky se fit éconduire; mais que vous
importe d'être maltraité par la fille du marchand de bas,
puisque vous ne voulez agir que sur le coeur de Mme de Dubois?
Tous les jours on montait à
cheval: le prince était fou de Julien. Ne sachant comment lui témoigner
son amitié soudaine, il finit par lui offrir la main d'une de ses
cousines, riche héritière de Moscou. - Et une fois marié,
ajouta-t-il, mon influence et la croix que vous avez là vous font
colonel en deux ans.
- Mais cette croix n'est pas donnée
par Napoléon, il s'en faut bien.
- Qu'importe, dit le prince, ne
l'a-t-il pas inventée? Elle est encore de bien loin la première
en Europe.
Julien fut sur le point d'accepter;
mais son devoir le rappelait auprès du grand personnage; en quittant
Korasoff il promit d'écrire.
Il reçut la réponse à la note secrète qu'il
avait apportée, et courut vers Paris; mais à peine eut-il
été seul deux jours de suite, que quitter la France et Mathilde
lui parut un supplice pire que la mort. Je n'épouserai pas les millions
que m'offre Korasoff, se dit-il, mais je suivrai ses conseils.
Après tout, l'art de séduire
est son métier; il ne songe qu'à cette seule affaire depuis
plus de quinze ans, car il en a trente. On ne peut pas dire qu'il manque
d'esprit; il est fin et cauteleux; l'enthousiasme, la poésie sont
une impossibilité dans ce caractère: c'est un procureur;
raison de plus pour qu'il ne se trompe pas.
Il le faut, je vais faire la cour
à Mme de Fervaques. Elle m'ennuiera bien peut-être un peu,
mais je regarderai ces yeux si beaux et qui ressemblent tellement à
ceux qui m'ont le plus aimé au monde.
Elle est étrangère;
c'est un caractère nouveau à observer. Je suis fou, je me
noie, je dois suivre les conseils d'un ami et ne pas m'en croire moi-même.
CHAPITRE XXV
LE MINISTERE DE LA VERTU
Mais si je prends de ce plaisir
avec tant de prudence et de circonspection, ce ne sera plus un plaisir
pour moi.
LOPE DE VEGA.
A peine de retour à Paris,
et au sortir du cabinet du marquis de La Mole, qui parut fort déconcerté
des dépêches qu'on lui présentait, notre héros
courut chez le comte Altamira. A l'avantage d'être condamné
à mort, ce bel étranger réunissait beaucoup de gravité
et le bonheur d'être dévot; ces deux mérites, et, plus
que tout, la haute naissance du comte, convenaient tout à fait à
Mme de Fervaques, qui le voyait beaucoup.
Julien lui avoua gravement qu'il
en était fort amoureux.
- C'est la vertu la plus pure et
la plus haute, répondit Altamira, seulement un peu jésuitique
et emphatique. Il est des jours où je comprends chacun des mots
dont elle se sert, mais je ne comprends pas la phrase tout entière.
Elle me donne souvent l'idée que je ne sais pas le français
aussi bien qu'on le dit. Cette connaissance fera prononcer votre nom; elle
vous donnera du poids dans le monde.
Mais allons chez Bustos, dit le
comte Altamira, qui était un esprit d'ordre; il a fait la cour à
Mme la maréchale.
Don Diego Bustos se fit longtemps
expliquer l'affaire, sans rien dire, comme un avocat dans son cabinet.
Il avait une grosse figure de moine avec des moustaches noires, et une
gravité sans pareille; du reste, bon carbonaro.
- Je comprends, dit-il enfin à
Julien. La maréchale de Fervaques a-t-elle eu des amants, n'en a-t-elle
pas eu? Avez-vous ainsi quelque espoir de réussir? voilà
la question. C'est vous dire que, pour ma part, j'ai échoué.
Maintenant que je ne suis plus piqué, je me fais ce raisonnement:
souvent elle a de l'humeur, et, comme je vous le raconterai bientôt,
elle n'est pas mal vindicative. Je ne lui trouve pas ce tempérament
bilieux qui est celui du génie, et jette sur toutes les actions
comme un vernis de passion. C'est au contraire à la façon
d'être flegmatique et tranquille des Hollandais qu'elle doit sa rare
beauté et ses couleurs si fraîches.
Julien s'impatientait de la lenteur
et du flegme inébranlable de l'Espagnol; de temps en temps, malgré
lui, quelques monosyllabes lui échappaient.
- Voulez-vous m'écouter?
lui dit gravement don Diego Bustos.
Pardonnez à la furia francese;
je suis tout oreille, dit Julien.
- La maréchale de Fervaques
est donc fort adonnée à la haine; elle poursuit impitoyablement
des gens qu'elle n'a jamais vus, des avocats, de pauvres diables d'hommes
de lettres qui ont fait des chansons comme Collé, vous savez?
J'ai la marotte D'aimer Marote,
etc.
Et Julien dut essuyer la citation
tout entière. L'Espagnol était bien aise de chanter en français.
Cette divine chanson ne fut jamais
écoutée avec plus d'impatience. Quand elle fut finie:
- La maréchale, dit don Diego
Bustos, a fait destituer l'auteur de cette chanson:
Un jour l'amour au cabaret...
Julien frémit qu'il ne voulût
la chanter. Il se contenta de l'analyser. Réellement elle était
impie et peu décente.
- Quand la maréchale se prit
de colère contre cette chanson, dit don Diego, je lui fis observer
qu'une
femme de son rang ne devait point
lire toutes les sottises qu'on publie. Quelques progrès que fassent
la piété et la gravité, il y aura toujours en France
une littérature de cabaret. Quand Mme de Fervaques eut fait ôter
à l'auteur, pauvre diable en demi-solde, une place de dix-huit cents
francs: Prenez garde, lui dis-je, vous avez attaqué ce rimailleur
avec vos armes, il peut vous répondre avec ses rimes: il fera une
chanson sur la vertu. Les salons dorés seront pour vous; les gens
qui aiment à rire répéteront ses épigrammes.
Savez-vous, monsieur, ce que la maréchale me répondit?
- Pour l'intérêt du
Seigneur tout Paris me verrait marcher au martyre; ce serait un spectacle
nouveau
en France. Le peuple apprendrait
à respecter la qualité. Ce serait le plus beau jour de ma
vie. Jamais ses yeux ne furent plus beaux.
- Et elle les a superbes, s'écria
Julien.
- Je vois que vous êtes amoureux...
Donc, reprit gravement don Diego Bustos, elle n'a pas la constitution bilieuse
qui porte à la vengeance. Si elle aime à nuire pourtant,
c'est qu'elle est malheureuse, je soupçonne là malheur intérieur
. Ne serait-ce point une prude lasse de son métier?
L'Espagnol le regarda en silence
pendant une grande minute.
- Voilà toute la question,
ajouta-t-il gravement, et c'est de là que vous pouvez tirer quelque
espoir. J'y ai beaucoup réfléchi pendant les deux ans que
je me suis porté son très humble serviteur. Tout votre avenir,
monsieur qui êtes amoureux, dépend de ce grand problème:
Est-ce une prude lasse de son métier, et méchante parce qu'elle
est malheureuse?
- Ou bien, dit Altamira sortant
enfin de son profond silence, serait-ce ce que je t'ai dit vingt fois?
tout
simplement de la vanité française;
c'est le souvenir de son père, le fameux marchand de draps, qui
fait le malheur de ce caractère naturellement morne et sec. Il n'y
aurait qu'un bonheur pour elle, celui d'habiter Tolède, et d'être
tourmentée par un confesseur qui chaque jour lui montrerait l'enfer
tout ouvert.
Comme Julien sortait:
- Altamira m'apprend que vous êtes
des nôtres, lui dit don Diego, toujours plus grave. Un jour vous
nous aiderez à reconquérir notre liberté, ainsi veux-je
vous aider dans ce petit amusement. Il est bon que vous connaissiez le
style de la maréchale; voici quatre lettres de sa main.
- Je vais les copier, s'écria
Julien, et vous les rapporter.
- Et jamais personne ne saura par
vous un mot de ce que nous avons dit?
- Jamais, sur l'honneur! s'écria
Julien.
- Ainsi Dieu vous soit en aide!
ajouta l'Espagnol, et il reconduisit silencieusement, jusque sur l'escalier,
Altamira et Julien.
Cette scène égaya
un peu notre héros; il fut sur le point de sourire. Et voilà
le dévot Altamira, se disait-il, qui m'aide dans une entreprise
d'adultère.
Pendant toute la grave conversation
de don Diego Bustos, Julien avait été attentif aux heures
sonnées par l'horloge de l'hôtel d'Aligre.
Celle du dîner approchait,
il allait donc revoir Mathilde!
Il rentra, et s'habilla avec beaucoup
de soin. Première sottise, se dit-il en descendant l'escalier; il
faut
suivre à la lettre l'ordonnance
du prince. Il remonta chez lui, et prit un costume de voyage on ne peut
pas plus simple. Maintenant, pensa-t-il, il s'agit des regards. Il n'était
que cinq heures et demie, et l'on dînait à six. Il eut l'idée
de descendre au salon, qu'il trouva solitaire. A la vue du canapé
bleu, il fut ému jusqu'aux larmes; bientôt [Variante: il se
précipita à genoux et baisa l'endroit où Mathilde
appuyait son bras, il répandit des larmes,] ses joues devinrent
brûlantes. Il faut user cette sensibilité sotte, se dit-il
avec colère; elle me trahirait. Il prit un journal pour avoir une
contenance, et passa trois ou quatre fois du salon au jardin.
Ce ne fut qu'en tremblant et bien
caché par un grand chêne, qu'il osa lever les yeux jusqu'à
la fenêtre de Mlle de La Mole. Elle était hermétiquement
fermée; il fut sur le point de tomber, et resta longtemps appuyé
contre le chêne; ensuite, d'un pas chancelant, il alla revoir l'échelle
du jardinier.
Le chaînon, jadis forcé
par lui en des circonstances, hélas! si différentes, n'avait
point été raccommodé. Emporté par un mouvement
de folie, Julien le pressa contre ses lèvres. Après avoir
erré longtemps du salon au jardin, Julien se trouva horriblement
fatigué; ce fut un premier succès qu'il sentit vivement.
Mes regards seront éteints et ne me trahiront pas! Peu à
peu, les convives arrivèrent au salon; jamais la porte ne s'ouvrit
sans jeter un trouble mortel dans le coeur de Julien.
On se mit à table. Enfin
parut Mlle de La Mole, toujours fidèle à son habitude de
se faire attendre. Elle rougit beaucoup en voyant Julien; on ne lui avait
pas dit son arrivée. D'après la recommandation du prince
Korasoff, Julien regarda ses mains; elles tremblaient. Troublé luimême
au-delà de toute expression par cette découverte, il fut
assez heureux pour ne paraître que fatigué.
M. de La Mole fit son éloge.
La marquise lui adressa la parole un instant après, et lui fit compliment
sur son air de fatigue. Julien se disait à chaque instant: Je ne
dois pas trop regarder Mlle de La Mole, mais mes regards non plus ne doivent
point la fuir. Il faut paraître ce que j'étais réellement
huit jours avant mon malheur... Il eut lieu d'être satisfait du succès
et resta au salon. Attentif pour la première fois envers la maîtresse
de la maison, il fit tous ses efforts pour faire parler les hommes de sa
société et maintenir la conversation vivante. Sa politesse
fut récompensée: sur les huit heures, on annonça Mme
la maréchale de Fervaques. Julien s'échappa et reparut bientôt,
vêtu avec le plus grand soin.
Mme de La Mole lui sut un gré
infini de cette marque de respect, et voulut lui témoigner sa satisfaction,
en parlant de son voyage à Mme de Fervaques. Julien s'établit
auprès de la maréchale, de façon à ce que ses
yeux ne fussent pas aperçus de Mathilde. Placé ainsi, suivant
toutes les règles de l'art, Mme de Fervaques fut pour lui l'objet
de l'admiration la plus ébahie. C'est par une tirade sur ce sentiment
que commençait la première des cinquante-trois lettres dont
le prince Korasoff lui avait fait cadeau.
La maréchale annonça
qu'elle allait à l'Opéra-Buffa. Julien y courut; il trouva
le chevalier de Beauvoisis, qui l'emmena dans une loge de messieurs les
gentilshommes de la chambre, justement à côté de la
loge de Mme de Fervaques. Julien la regarda constamment. Il faut, se dit-il,
en rentrant à l'hôtel, que je tienne un journal de siège;
autrement j'oublierais mes attaques. Il se força à écrire
deux ou trois pages sur ce sujet ennuyeux, et parvint ainsi, chose admirable!
à ne presque pas penser à Mlle de La Mole.
Mathilde l'avait presque oublié
pendant son voyage. Ce n'est après tout qu'un être commun,
pensait-elle, son nom me rappellera toujours la plus grande faute de ma
vie. Il faut revenir de bonne foi aux idées vulgaires de sagesse
et d'honneur; une femme a tout à perdre en les oubliant. Elle se
montra disposée à permettre enfin la conclusion de l'arrangement
avec le marquis de Croisenois, préparé depuis si longtemps.
Il était fou de joie; on l'eût bien étonné en
lui disant qu'il y avait de la résignation au fond de cette manière
de sentir de Mathilde, qui le rendait si fier.
Toutes les idées de Mlle
de La Mole changèrent en voyant Julien. Au vrai, c'est là
mon mari, se dit-elle; si je reviens de bonne foi aux idées de sagesse,
c'est évidemment lui que je dois épouser.
Elle s'attendait à des importunités,
à des airs de malheur de la part de Julien; elle préparait
ses réponses: car sans doute, au sortir du dîner, il essaierait
de lui adresser quelques mots. Loin de là, il resta ferme au salon,
ses regards ne se tournèrent pas même vers le jardin, Dieu
sait avec quelle peine! Il vaut mieux avoir tout de suite cette explication,
pensa Mlle de La Mole; elle alla seule au jardin, Julien n'y parut pas.
Mathilde vint se promener près des portes-fenêtres du salon;
elle le vit fort occupé à décrire à Mme de
Fervaques les vieux châteaux en ruine qui couronnent les coteaux
des bords du Rhin et leur donnent tant de physionomie. Il commençait
à ne pas mal se tirer de la phrase sentimentale et pittoresque qu'on
appelle esprit dans certains salons. Le prince Korasoff eût été
bien fier, s'il se fût trouvé à Paris: cette soirée
était exactement ce qu'il avait prédit. Il eût approuvé
la conduite que tint Julien les jours suivants.
Une intrigue parmi les membres du
gouvernement occulte allait disposer de quelques cordons bleus;
Mme la maréchale de Fervaques
exigeait que son grand-oncle fût chevalier de l'ordre. Le marquis
de La Mole avait la même prétention pour son beau-père;
ils réunirent leurs efforts, et la maréchale vint presque
tous les jours à l'hôtel de La Mole. Ce fut d'elle que Julien
apprit que le marquis allait être ministre: il offrait à la
Camarilla un plan fort ingénieux pour anéantir la Charte,
sans commotion, en trois ans. Julien pouvait espérer un évêché,
si M. de La Mole arrivait au ministère; mais à ses yeux tous
ces grands intérêts s'étaient comme recouverts d'un
voile. Son imagination ne les apercevait plus que vaguement et pour ainsi
dire dans le lointain. L'affreux malheur qui en faisait un maniaque lui
montrait tous les intérêts de la vie dans sa manière
d'être avec Mlle de La Mole. Il calculait qu'après cinq ou
six ans de soins, il parviendrait à s'en faire aimer de nouveau.
Cette tête si froide était,
comme on voit, descendue à l'état de déraison complet.
De toutes les qualités qui l'avaient distingué autrefois,
il ne lui restait qu'un peu de fermeté.
Matériellement fidèle
au plan de conduite dicté par le prince Korasoff, chaque soir il
se plaçait assez près du fauteuil de Mme de Fervaques, mais
il lui était impossible de trouver un mot à dire.
L'effort qu'il s'imposait pour paraître
guéri aux yeux de Mathilde absorbait toutes les forces de son âme,
il restait auprès de la maréchale comme un être à
peine animé; ses yeux même, ainsi que dans l'extrême
souffrance physique, avaient perdu tout leur feu.
Comme la manière de voir
de Mme de La Mole n'était jamais qu'une contre-épreuve des
opinions de ce mari qui pouvait la faire duchesse, depuis quelques jours
elle portait aux nues le mérite de Julien.
CHAPITRE XXVI
L'AMOUR MORAL
There also was of course in Adeline
That calm patrician polish in the
address,
Which ne'er can pass the equinoctial
line
Of any thing which Nature would
express:
Just as a Mandarin finds nothing
fine,
At least his manner suffers not
to guess
That any thing he views can greatly
please.
Don Juan. C. XIII, stanza 84 .
Il y a un peu de folie dans la façon
de voir de toute cette famille, pensait la maréchale; ils sont engoués
de leur jeune abbé, qui ne sait qu'écouter avec d'assez beaux
yeux, il est vrai.
Julien, de son côté,
trouvait dans les façons de la maréchale un exemple à
peu près parfait de ce calme patricien qui respire une politesse
exacte et encore plus l'impossibilité d'aucune vive émotion.
L'imprévu dans les mouvements, le manque d'empire sur soi-même,
eût scandalisé Mme de Fervaques presque autant que l'absence
de majesté envers les inférieurs. Le moindre signe de sensibilité
eût été à ses yeux comme une sorte d' ivresse
morale dont il faut rougir, et qui nuit fort à ce qu'une personne
d'un rang élevé se doit à soi-même. Son grand
bonheur était de parler de la dernière chasse du roi, son
livre favori les Mémoires du duc de Saint-Simon, surtout pour la
partie généalogique.
Julien savait la place qui, d'après
la disposition des lumières, convenait au genre de beauté
de Mme de Fervaques. Il s'y trouvait d'avance, mais avait grand soin de
tourner sa chaise de façon à ne pas apercevoir Mathilde.
Etonnée de cette constance
à se cacher d'elle, un jour elle quitta le canapé bleu et
vint travailler auprès d'une petite table voisine du fauteuil de
la maréchale. Julien la voyait d'assez près par-dessous le
chapeau de Mme de Fervaques. Ces yeux, qui disposaient de son sort, l'effrayèrent
d'abord, [Variante: aperçus de si près,] ensuite le jetèrent
violemment hors de son apathie habituelle; il parla et fort bien. Il adressait
la parole à la maréchale, mais son but unique était
d'agir sur l'âme de Mathilde. Il s'anima de telle sorte que Mme de
Fervaques arriva à ne plus comprendre ce qu'il disait.
C'était un premier mérite.
Si Julien eût eu l'idée de le compléter par quelques
phrases de mysticité allemande, de haute religiosité et de
jésuitisme, la maréchale l'eût rangé d'emblée
parmi les hommes supérieurs appelés à régénérer
le siècle.
Puisqu'il est d'assez mauvais goût,
se disait Mlle de La Mole, pour parler aussi longtemps et avec tant de
feu à Mme de Fervaques, je ne l'écouterai plus. Pendant toute
la fin de cette soirée, elle tint parole, quoique avec peine.
A minuit, lorsqu'elle prit le bougeoir
de sa mère, pour l'accompagner à sa chambre, Mme de La Mole
s'arrêta sur l'escalier pour faire un éloge complet de Julien.
Mathilde acheva de prendre de l'humeur; elle ne pouvait trouver le sommeil.
Une idée la calma: ce que je méprise peut encore faire un
homme de grand mérite aux yeux de la maréchale.
Pour Julien, il avait agi, il était
moins malheureux; ses yeux tombèrent par hasard sur le portefeuille
en cuir de Russie où le prince Korasoff avait enfermé les
cinquante trois lettres d'amour dont il lui avait fait cadeau. Julien vit
en note, au bas de la première lettre:
On envoie le n°_1 huit jours
après la première vue .
Je suis en retard! s'écria
Julien, car il y a bien longtemps que je vois Mme de Fervaques. Il se mit
aussitôt à transcrire cette première lettre d'amour;
c'était une homélie remplie de phrases sur la vertu et ennuyeuse
à périr; Julien eut le bonheur de s'endormir à la
seconde page.
Quelques heures après, le
grand soleil le surprit appuyé sur sa table. Un des moments les
plus pénibles de sa vie était celui où chaque matin,
en s'éveillant, il apprenait son malheur. Ce jour-là, il
acheva la copie de sa lettre presque en riant. Est-il possible, se disait-il,
qu'il se soit trouvé un jeune homme pour écrire ainsi! Il
compta plusieurs phrases de neuf lignes. Au bas de l'original, il aperçut
une note au crayon.
On porte ces lettres soi-même:
à cheval, cravate noire, redingote bleue. On remet la lettre au
portier d'un air contrit; profonde mélancolie dans le regard. Si
l'on aperçoit quelque femme de chambre, essuyer ses yeux furtivement.
Adresser la parole à la femme de chambre. Tout cela fut exécuté
fidèlement.
Ce que je fais est bien hardi, pensa
Julien en sortant de l'hôtel de Fervaques, mais tant pis pour Korasoff.
Oser écrire à une vertu si célèbre! Je vais
en être traité avec le dernier mépris, et rien ne m'amusera
davantage. C'est au fond la seule comédie à laquelle je puisse
être sensible. Oui, couvrir de ridicule cet être si odieux,
que j'appelle moi, m'amusera. Si je m'en croyais, je commettrais quelque
crime pour me distraire.
Depuis un mois, le plus beau moment
de la vie de Julien était celui où il remettait son cheval
à l'écurie. Korasoff avait expressément défendu
de regarder, sous quelque prétexte que ce fût, la maîtresse
qui l'avait quitté. Mais le pas de ce cheval qu'elle connaissait
si bien, la manière avec laquelle Julien frappait de sa cravache
à la porte de l'écurie pour appeler un homme attiraient quelquefois
Mathilde derrière le rideau de sa fenêtre. La mousseline était
si légère que Julien voyait à travers. En regardant
d'une certaine façon sous le bord de son chapeau, il apercevait
la taille de Mathilde sans voir ses yeux. Par conséquent, se disait-il,
elle ne peut voir les miens, et ce n'est point là la regarder.
Le soir, Mme de Fervaques fut pour
lui exactement comme si elle n'eût pas reçu la dissertation
philosophique, mystique et religieuse que, le matin, il avait remise à
son portier avec tant de mélancolie. La veille, le hasard avait
révélé à Julien le moyen d'être éloquent;
il s'arrangea de façon à voir les yeux de Mathilde. Elle,
de son côté, un instant après l'arrivée de la
maréchale, quitta le canapé bleu: c'était déserter
sa société habituelle. M. de Croisenois parut consterné
de ce nouveau caprice; sa douleur évidente ôta à Julien
ce que son malheur avait de plus atroce.
Cet imprévu dans sa vie le
fit parler comme un ange; et comme l'amour-propre se glisse même
dans les coeurs qui servent de temple à la vertu la plus auguste:
Mme de La Mole a raison, se dit la maréchale en remontant en voiture,
ce jeune prêtre a de la distinction. Il faut que, les premiers jours,
ma présence l'ait intimidé. Dans le fait, tout ce que l'on
rencontre
dans cette maison est bien léger; je n'y vois que des vertus aidées
par la vieillesse, et qui avaient grand besoin des glaces de l'âge.
Ce jeune homme aura su voir la différence; il écrit bien;
mais je crains fort que cette demande de l'éclairer de mes conseils
qu'il me fait dans sa lettre, ne soit au fond qu'un sentiment qui s'ignore
soi-même. Toutefois, que de conversions ont ainsi commencé!
Ce qui me fait bien augurer de celle-ci, c'est la différence de
son style avec celui des jeunes gens dont j'ai eu l'occasion de voir les
lettres. Il est impossible de ne pas reconnaître de l'onction, un
sérieux profond et beaucoup de conviction dans la prose de ce jeune
lévite; il aura la douce vertu de Massillon.
CHAPITRE XXVII
LES PLUS BELLES PLACES DE L'EGLISE
Des services! des talents! du mérite!
bah! soyez d'une coterie.
TELEMAQUE.
Ainsi l'idée d'évêché
était pour la première fois mêlée avec celle
de Julien dans la tête d'une femme qui tôt ou tard devait distribuer
les plus belles places de l'Eglise de France. Cet avantage n'eût
guère touché Julien; en cet instant, sa pensée ne
s'élevait à rien d'étranger à son malheur actuel:
tout le redoublait; par exemple, la vue de sa chambre lui était
devenue insupportable. Le soir, quand il rentrait avec sa bougie, chaque
meuble, chaque petit ornement lui semblait prendre une voix pour lui annoncer
aigrement quelque nouveau détail de son malheur. Ce jour-là,
j'ai un travail forcé, se dit-il en rentrant et avec une vivacité
que depuis longtemps il ne connaissait plus: espérons que la seconde
lettre sera aussi ennuyeuse que la première.
Elle l'était davantage. Ce
qu'il copiait lui semblait si absurde, qu'il en vint à transcrire
ligne par ligne, sans songer au sens. C'est encore plus emphatique, se
disait-il, que les pièces officielles du traité de Munster,
que mon professeur de diplomatie me faisait copier à Londres.
Il se souvint seulement alors des
lettres de Mme de Fervaques dont il avait oublié de rendre les originaux
au grave Espagnol don Diego Bustos. Il les chercha; elles étaient
réellement presque aussi amphigouriques que celles du jeune seigneur
russe. Le vague était complet. Cela voulait tout dire et ne rien
dire. C'est la harpe éolienne du style, pensa Julien. Au milieu
des plus hautes pensées sur le néant, sur la mort, sur l'infini,
etc., je ne vois de réel qu'une peur abominable du ridicule.
Le monologue que nous venons d'abréger
fut répété pendant quinze jours de suite. S'endormir
en transcrivant une sorte de commentaire de l'Apocalypse, le lendemain
aller porter une lettre d'un air mélancolique, remettre le cheval
à l'écurie avec l'espérance d'apercevoir la robe de
Mathilde, travailler, le soir paraître à l'Opéra quand
Mme de Fervaques ne venait pas à l'hôtel de La Mole, tels
étaient les événements monotones de la vie de Julien.
Elle avait plus d'intérêt quand Mme de Fervaques venait chez
la marquise; alors il pouvait entrevoir les yeux de Mathilde sous une aile
du chapeau de la maréchale, et il était éloquent.
Ses phrases pittoresques et sentimentales commençaient à
prendre une tournure plus frappante à la fois et plus élégante.
Il sentait bien que ce qu'il disait était absurde aux yeux de Mathilde,
mais il voulait la frapper par l'élégance de la diction.
Plus ce que je dis est faux, plus je dois lui plaire, pensait Julien; et
alors, avec une hardiesse abominable, il exagérait certains aspects
de la nature. Il s'aperçut bien vite que, pour ne pas paraître
vulgaire aux yeux de la maréchale, il fallait surtout se bien garder
des idées simples et raisonnables. Il continuait ainsi, ou abrégeait
ses amplifications suivant qu'il voyait le succès ou l'indifférence
dans les yeux des deux grandes dames auxquelles il fallait plaire. Au total,
sa vie était moins affreuse que lorsque ses journées se passaient
dans l'inaction.
Mais, se disait-il un soir, me voici
transcrivant la quinzième de ces abominables dissertations; les
quatorze premières ont été fidèlement remises
au suisse de la maréchale. Je vais avoir l'honneur de remplir toutes
les cases de son bureau. Et cependant elle me traite exactement comme si
je n'écrivais pas! Quelle peut être la fin de tout ceci? Ma
constance l'ennuierait-elle autant que moi? Il faut convenir que ce Russe,
ami de Korasoff, et amoureux de la belle quakeresse de Richemond, fut en
son temps un homme terrible; on n'est pas plus assommant.
Comme tous les êtres médiocres
que le hasard met en présence des manoeuvres d'un grand général,
Julien ne comprenait rien à l'attaque exécutée par
le jeune Russe sur le coeur de la belle Anglaise. Les quarante premières
lettres n'étaient destinées qu'à se faire pardonner
la hardiesse d'écrire. Il fallait faire contracter à cette
douce personne, qui peut-être s'ennuyait infiniment, l'habitude de
recevoir des lettres peut-être un peu moins insipides que sa vie
de tous les jours.
Un matin, on remit une lettre à
Julien; il reconnut les armes de Mme de Fervaques, et brisa le cachet avec
un empressement qui lui eût semblé bien impossible quelques
jours auparavant: ce n'était qu'une invitation à dîner.
Il courut aux instructions du prince
Korasoff. Malheureusement, le jeune Russe avait voulu être léger
comme Dorat, là où
il eût fallu être simple et intelligible; Julien ne put deviner
la position morale qu'il devait occuper au dîner de la maréchale.
Le salon était de la plus
haute magnificence, doré comme la galerie de Diane aux Tuileries,
avec des tableaux à l'huile aux lambris. Il y avait des taches claires
dans ces tableaux. Julien apprit plus tard que les sujets avaient semblé
peu décents à la maîtresse du logis, qui avait fait
corriger les tableaux. Siècle moral! pensa-t-il. Dans ce salon il
remarqua trois des personnages qui avaient assisté à la rédaction
de la note secrète. L'un d'eux, Mgr l'évêque de ***,
oncle de la maréchale, avait la feuille des bénéfices
et, disait-on, ne savait rien refuser à sa nièce. Quel pas
immense j'ai fait, se dit Julien en souriant avec mélancolie, et
combien ii m'est indifférent! Me voici dînant avec le fameux
évêque de ***. Le dîner fut médiocre et la conversation
impatientante.
C'est la table d'un mauvais livre,
pensait Julien. Tous les plus grands sujets des pensées des hommes
y sont fièrement abordés. Ecoute-t-on trois minutes, on se
demande ce qui l'emporte de l'emphase du parleur ou de son abominable ignorance.
Le lecteur a sans doute oublié
ce petit homme de lettres, nommé Tanbeau, neveu de l'académicien
et futur professeur qui, par ses basses calomnies, semblait chargé
d'empoisonner le salon de l'hôtel de La Mole. Ce fut par ce petit
homme que Julien eut la première idée qu'il se pourrait bien
que Mme de Fervaques, tout en ne répondant pas à ses lettres,
vît avec indulgence le sentiment qui les dictait. L'âme noire
de M. Tanbeau était déchirée en pensant aux succès
de Julien; mais comme d'un autre côté, un homme de mérite,
pas plus qu'un sot ne peut être en deux endroits à la fois,
si Sorel devient l'amant de la sublime maréchale, se disait le futur
professeur, elle le placera dans l'Eglise de quelque manière avantageuse,
et j'en serai délivré à l'hôtel de La Mole.
M. l'abbé Pirard adressa
aussi à Julien de longs sermons sur ses succès à l'hôtel
de Fervaques. Il y avait jalousie de secte entre l'austère janséniste
et le salon jésuitique, régénérateur et monarchique
de la vertueuse maréchale.
CHAPITRE XXVIII
MANON LESCAUT
Or, une fois qu'il fut bien convaincu
de la sottise et ânerie du prieur, il réussissait assez ordinairement
en appelant noir ce qui était blanc, et blanc ce qui était
noir.
LICHTENBERG.
Les instructions russes prescrivaient
impérieusement de ne jamais contredire de vive voix la personne
à qui on écrivait. On ne devait s'écarter, sous aucun
prétexte, du rôle de l'admiration la plus extatique; les lettres
partaient toujours de cette supposition.
Un soir, à l'Opéra,
dans la loge de Mme de Fervaques, Julien portait aux nues le ballet de
Manon Lescaut . Sa seule raison pour parler ainsi, c'est qu'il le trouvait
insignifiant.
La maréchale dit que ce ballet
était bien inférieur au roman de l'abbé Prévost.
Comment! pensa Julien étonné
et amusé, une personne d'une si haute vertu vanter un roman! Mme
de Fervaques faisait profession, deux ou trois fois la semaine, du mépris
le plus complet pour les écrivains qui, au moyen de ces plats ouvrages,
cherchent à corrompre une jeunesse qui n'est, hélas! que
trop disposée aux erreurs des sens. Dans ce genre immoral et dangereux,
Manon Lescaut, continua la maréchale, occupe, dit-on, un des premiers
rangs. Les faiblesses et les angoisses méritées d'un coeur
bien criminel y sont, dit-on, dépeintes avec une vérité
qui a de la profondeur; ce qui n'empêche pas votre Bonaparte de prononcer
à Sainte-Hélène que c'est un roman écrit pour
des laquais.
Ce mot rendit toute son activité
à l'âme de Julien. On a voulu me perdre auprès de la
maréchale; on lui a dit mon enthousiasme pour Napoléon. Ce
fait l'a assez piquée pour qu'elle cède à la tentation
de me le faire sentir. Cette découverte l'amusa toute la soirée
et le rendit amusant. Comme il prenait congé de la maréchale
sous le vestibule de l'Opéra:
- Souvenez-vous, monsieur, lui dit-elle,
qu'il ne faut pas aimer Bonaparte quand on m'aime; on peut
tout au plus l'accepter comme une
nécessité imposée par la Providence. Du reste, cet
homme n'avait pas l'âme assez flexible pour sentir les chefs-d'oeuvre
des arts.
Quand on m'aime! se répétait
Julien; cela ne veut rien dire, ou veut tout dire. Voilà des secrets
de langage qui manquent à nos pauvres provinciaux. Et il songea
beaucoup à Mme de Rênal, en copiant une lettre immense destinée
à la maréchale.
- Comment se fait-il, lui dit-elle
le lendemain d'un air d'indifférence qu'il trouva mal joué,
que vous me parliez de Londres et de Richemond dans une lettre que vous
avez écrite hier soir, à ce qu'il semble, au sortir de l'Opéra?
Julien fut très embarrassé;
il avait copié ligne par ligne, sans songer à ce qu'il écrivait,
et apparemment avait oublié de substituer aux mots Londres et Richemond,
qui se trouvaient dans l'original, ceux de Paris et Saint-Cloud. Il commença
deux ou trois phrases, mais sans possibilité de les achever; il
se sentait sur le point de céder au rire fou. Enfin, en cherchant
ses mots, il parvint à cette idée: Exalté par la discussion
des plus sublimes, des plus grands intérêts de l'âme
humaine, la mienne, en vous écrivant, a pu avoir une distraction.
Je produis une impression, se dit-il,
donc je puis m'épargner l'ennui du reste de la soirée. Il
sortit en courant de l'hôtel de Fervaques. Le soir, en revoyant l'original
de la lettre par lui copiée la veille, il arriva bien vite à
l'endroit fatal où le jeune Russe parlait de Londres et de Richemond.
Julien fut bien étonné de trouver cette lettre presque tendre.
C'était le contraste de l'apparente légèreté
de ses propos,
avec la profondeur sublime et presque
apocalyptique de ses lettres qui l'avait fait distinguer. La longueur des
phrases plaisait surtout à la maréchale; ce n'est pas là
ce style sautillant mis à la mode par Voltaire, cet homme immoral!
Quoique notre héros fît tout au monde pour bannir toute espèce
de bon sens de sa conversation, elle avait encore une couleur antimonarchique
et impie qui n'échappait pas à Mme de Fervaques. Environnée
de personnages éminemment moraux, mais qui souvent n'avaient pas
une idée par soirée, cette dame était profondément
frappée de tout ce qui ressemblait à une nouveauté;
mais en même temps, elle croyait se devoir à elle-même
d'en être offensée. Elle appelait ce défaut, garder
l'empreinte de la légèreté du siècle ...
Mais de tels salons ne sont bons
à voir que quand on sollicite. Tout l'ennui de cette vie sans intérêt
que menait Julien est sans doute partagé par le lecteur. Ce sont
là les landes de notre voyage.
Pendant tout le temps usurpé
dans la vie de Julien par l'épisode Fervaques, Mlle de La Mole avait
besoin de prendre sur elle pour ne pas songer à lui. Son âme
était en proie à de violents combats: quelquefois elle se
flattait de mépriser ce jeune homme si triste; mais, malgré
elle, sa conversation la captivait. Ce qui l'étonnait surtout, c'était
sa fausseté parfaite; il ne disait pas un mot à la maréchale
qui ne fût un mensonge, ou du moins un déguisement abominable
de sa façon de penser, que Mathilde connaissait si parfaitement
sur presque tous les sujets. Ce machiavélisme la frappait. Quelle
profondeur! se disaitelle; quelle différence avec les nigauds emphatiques
ou les fripons communs, tels que M. Tanbeau, qui tiennent le même
langage!
Toutefois, Julien avait des journées
affreuses. C'était pour accomplir le plus pénible des devoirs
qu'il paraissait chaque jour dans le salon de la maréchale. Ses
efforts pour jouer un rôle achevaient d'ôter toute force à
son âme. Souvent, la nuit, en traversant la cour immense de l'hôtel
de Fervaques, ce n'était qu'à force de caractère et
de raisonnement qu'il parvenait à se maintenir un peu audessus du
désespoir. J'ai vaincu le désespoir au séminaire,
se disait-il: pourtant quelle affreuse perspective j'avais alors! je faisais
ou je manquais ma fortune, dans l'un comme dans l'autre cas, je me voyais
obligé de passer toute ma vie en société intime avec
ce qu'il y a sous le ciel de plus méprisable et de plus dégoûtant.
Le printemps suivant, onze petits mois après seulement, j'étais
le plus heureux peut-être des jeunes gens de mon âge.
Mais bien souvent tous ces beaux
raisonnements étaient sans effet contre l'affreuse réalité.
Chaque jour il voyait Mathilde au déjeuner et à dîner.
D'après les lettres nombreuses que lui dictait M. de La Mole, il
la savait à la veille d'épouser M. de Croisenois. Déjà
cet aimable jeune homme paraissait deux fois par jour à l'hôtel
de La Mole: l'oeil jaloux d'un amant délaissé ne perdait
pas une seule de ses démarches. Quand il avait cru voir que Mlle
de La Mole traitait bien son prétendu, en rentrant chez lui, Julien
ne pouvait s'empêcher de regarder ses pistolets avec amour.
Ah! que je serais plus sage, se
disait-il, de démarquer mon linge, et d'aller dans quelque forêt
solitaire, à vingt lieues de Paris, finir cette exécrable
vie! Inconnu dans le pays, ma mort serait cachée pendant quinze
jours, et qui songerait à moi après quinze jours! . Ce raisonnement
était fort sage. Mais le lendemain, le bras de Mathilde, entrevu
entre la manche de sa robe et son gant, suffisait pour plonger notre jeune
philosophe dans des souvenirs cruels, et qui cependant l'attachaient à
la vie. Eh bien! se disait-il alors,
je suivrai jusqu'au bout cette politique russe. Comment cela finira-t-il?
A l'égard de la maréchale, certes, après avoir transcrit
ces cinquante-trois lettres, je n'en écrirai pas d'autres.
A l'égard de Mathilde, ces
six semaines de comédie si pénible, ou ne changeront rien
à sa colère, ou
m'obtiendront un instant de réconciliation.
Grand Dieu! j'en mourrais de bonheur! Et il ne pouvait achever sa pensée.
Quand, après une longue rêverie, il parvenait à reprendre
son raisonnement: Donc, se disait-il, j'obtiendrais un jour de bonheur,
après quoi recommenceraient ses rigueurs fondées, hélas!
sur le peu de pouvoir que j'ai de lui plaire, et il ne me resterait plus
aucune ressource, je serais ruiné, perdu à jamais...
Quelle garantie peut-elle me donner
avec son caractère?
Hélas! mon peu de mérite
répond à tout. Je manquerai d'élégance dans
mes manières, ma façon de parler sera lourde et monotone.
Grand Dieu! Pourquoi suis-je moi?
CHAPITRE XXIX
L'ENNUI
Se sacrifier à ses passions,
passe; mais à des passions qu'on n'a pas! O triste XIXe siècle!
GIRODET.
Après avoir lu sans plaisir
d'abord les longues lettres de Julien, Mme de Fervaques commençait
à en être occupée; mais une chose la désolait:
Quel dommage que M. Sorel ne soit pas décidément prêtre!
On pourrait l'admettre à une sorte d'intimité; avec cette
croix et cet habit presque bourgeois, on est exposé à des
questions cruelles, et que répondre? Elle n'achevait pas sa pensée:
Quelque amie maligne peut supposer et même répandre que c'est
un petit cousin subalterne, parent de mon père, quelque marchand
décoré par la garde nationale. Jusqu'au moment où
elle avait vu Julien, le plus grand plaisir de Mme de Fervaques avait été
d'écrire le mot maréchale à côté de son
nom. Ensuite une vanité de parvenue, maladive et qui s'offensait
de tout, combattit un commencement d'intérêt.
Il me serait si facile, se disait
la maréchale, d'en faire un grand vicaire dans quelque diocèse
voisin de Paris! Mais M. Sorel tout court, et encore petit secrétaire
de M. de La Mole! c'est désolant.
Pour la première fois, cette
âme qui craignait tout, était émue d'un intérêt
étranger à ses prétentions de rang et de supériorité
sociale. Son vieux portier remarqua que, lorsqu'il apportait une lettre
de ce beau jeune homme, qui avait l'air si triste, il était sûr
de voir disparaître l'air distrait et mécontent que la maréchale
avait toujours soin de prendre à l'arrivée d'un de ses gens.
L'ennui d'une façon de vivre
toute ambitieuse d'effet sur le public, sans qu'il y eût au fond
du coeur jouissance réelle pour ce genre de succès, était
devenu si intolérable depuis qu'on pensait à Julien, que
pour que les femmes de chambre ne fussent pas maltraitées de toute
une journée, il suffisait que pendant la soirée de la veille
on eût passé une heure avec ce jeune homme singulier. Son
crédit naissant résista à des lettres anonymes, fort
bien faites. En vain le petit Tanbeau fournit à MM. de Luz, de Croisenois,
de Caylus deux ou trois calomnies fort adroites et que ces messieurs prirent
plaisir à répandre sans trop se rendre compte de la vérité
des accusations. La maréchale, dont l'esprit n'était pas
fait pour résister à ces moyens vulgaires, racontait ses
doutes à Mathilde, et toujours était consolée.
Un jour, après avoir demandé
trois fois s'il y avait des lettres, Mme de Fervaques se décida
subitement à répondre à Julien. Ce fut une victoire
de l'ennui. A la seconde lettre, la maréchale fut presque arrêtée
par l'inconvenance d'écrire de sa main une adresse aussi vulgaire:
A M. Sorel, chez M. le marquis de La Mole .
- Il faut, dit-elle le soir à
Julien d'un air fort sec, que vous m'apportiez des enveloppes sur lesquelles
il y aura votre adresse.
Me voilà constitué
amant valet de chambre, pensa Julien, et il s'inclina en prenant plaisir
à se grimer comme Arsène, le vieux valet de chambre du marquis.
Le soir même il apporta des enveloppes, et le lendemain, de fort
bonne heure, il eut une troisième lettre: il en lut cinq ou six
lignes au commencement, et deux ou trois vers la fin. Elle avait quatre
pages d'une petite écriture fort serrée. Peu à peu
on prit la douce habitude d'écrire presque tous les jours. Julien
répondait par des copies fidèles des lettres russes, et tel
est l'avantage du style emphatique: Mme de Fervaques n'était point
étonnée du peu de rapport des réponses avec ses lettres.
Quelle n'eût pas été
l'irritation de son orgueil, si le petit Tanbeau, qui s'était constitué
espion volontaire des démarches de Julien, eût pu lui apprendre
que toutes ses lettres non décachetées étaient jetées
au hasard dans le tiroir de Julien.
Un matin, le portier lui apportait
dans la bibliothèque une lettre de la maréchale; Mathilde
rencontra cet homme, vit la lettre et l'adresse de l'écriture de
Julien. Elle entra dans la bibliothèque comme le portier en sortait;
la lettre était encore sur le bord de la table; Julien, fort occupé
à écrire, ne l'avait pas placée dans son tiroir.
- Voilà ce que je ne puis
souffrir, s'écria Mathilde en s'emparant de la lettre; vous m'oubliez
tout à
fait, moi qui suis votre épouse.
Votre conduite est affreuse, monsieur. A ces mots, son orgueil, étonné
de l'effroyable inconvenance de sa démarche, la suffoqua; elle fondit
en larmes, et bientôt parut à Julien hors d'état de
respirer.
Surpris, confondu, Julien ne distinguait
pas bien tout ce que cette scène avait d'admirable et d'heureux
pour lui. Il aida Mathilde à s'asseoir; elle s'abandonnait presque
dans ses bras.
Le premier instant où il
s'aperçut de ce mouvement fut de joie extrême. Le second fut
une pensée pour Korasoff: je puis tout perdre par un seul mot.
Ses bras se raidirent, tant l'effort
imposé par la politique était pénible. Je ne dois
pas même me permettre de presser contre mon coeur ce corps souple
et charmant, ou elle me méprise et me maltraite. Quel affreux caractère!
Et en maudissant le caractère de Mathilde, il l'en aimait cent fois
plus; il lui semblait avoir dans ses bras une reine.
L'impassible froideur de Julien
redoubla le malheur d'orgueil qui déchirait l'âme de Mlle
de La Mole. Elle était loin d'avoir le sang-froid nécessaire
pour chercher à deviner dans ses yeux ce qu'il sentait pour elle
en cet instant. Elle ne put se résoudre à le regarder; elle
tremblait de rencontrer l'expression du mépris. Assise sur le divan
de la bibliothèque, immobile et la tête tournée du
côté opposé à Julien, elle était en proie
aux plus vives douleurs que l'orgueil et l'amour puissent faire éprouver
à une âme humaine. Dans quelle atroce démarche elle
venait de tomber!
Il m'était réservé,
malheureuse que je suis! de voir repousser les avances les plus indécentes!
et repoussées par qui? ajoutait l'orgueil fou de douleur, repoussées
par un domestique de mon père.
- C'est ce que je ne souffrirai
pas, dit-elle à haute voix. Et, se levant avec fureur, elle ouvrit
le tiroir de la table de Julien placée à deux pas devant
elle. Elle resta comme glacée d'horreur en y voyant huit ou dix
lettres non ouvertes, semblables en tout à celle que le portier
venait de monter. Sur toutes les adresses, elle reconnaissait l'écriture
de Julien, plus ou moins contrefaite.
- Ainsi, s'écria-t-elle hors
d'elle-même, non seulement vous êtes bien avec elle, mais encore
vous la méprisez. Vous, un homme de rien, mépriser Mme la
maréchale de Fervaques!
Ah! pardon, mon ami, ajouta-t-elle
en se jetant à ses genoux, méprise-moi si tu veux, mais aime-moi,
je ne puis plus vivre privée de ton amour. Et elle tomba tout à
fait évanouie.
La voilà donc, cette orgueilleuse,
à mes pieds! se dit Julien.
CHAPITRE XXX
UNE LOGE AUX BOUFFES
As the blackest sky Foretells the
heaviest tempest.
Don Juan, C. 1, st. 73 .
Au milieu de tous ces grands mouvements,
Julien était plus étonné qu'heureux. Les injures de
Mathilde lui montraient combien la politique russe était sage. Peu
parler, peu agir, voilà mon unique moyen de salut.
Il releva Mathilde, et sans mot
dire la replaça sur le divan. Peu à peu les larmes la gagnèrent.
Pour se donner une contenance, elle prit dans ses mains les lettres de
Mme de Fervaques; elle les décachetait lentement. Elle eut un mouvement
nerveux bien marqué quand elle reconnut l'écriture de la
maréchale. Elle tournait sans les lire les feuilles de ces lettres;
la plupart avaient six pages.
- Répondez-moi, du moins,
dit enfin Mathilde du ton de voix le plus suppliant, mais sans oser regarder
Julien. Vous savez bien que j'ai de l'orgueil; c'est le malheur de ma position
et même de mon caractère, je l'avouerai; Mme de Fervaques
m'a donc enlevé votre coeur... A-t-elle fait pour vous tous les
sacrifices où ce fatal amour m'a entraînée?
Un morne silence fut toute la réponse
de Julien. De quel droit, pensait-il, me demande-t-elle une indiscrétion
indigne d'un honnête homme?
Mathilde essaya de lire les lettres;
ses yeux remplis de larmes lui en ôtaient la possibilité.
Depuis un mois elle était malheureuse, mais cette âme hautaine
était loin de s'avouer ses sentiments. Le hasard tout seul avait
amené cette explosion. Un instant la jalousie et l'amour l'avaient
emporté sur l'orgueil. Elle était placée sur le divan
et fort près de lui. Il voyait ses cheveux et son cou d'albâtre;
un moment il oublia tout ce qu'il se devait; il passa le bras autour de
sa taille, et la serra presque contre sa poitrine. Elle tourna la tête
vers lui lentement: il fut étonné de l'extrême douleur
qui était dans ses yeux, c'était à ne pas reconnaître
leur physionomie habituelle.
Julien sentit ses forces l'abandonner,
tant était mortellement pénible l'acte de courage qu'il s'imposait.
Ces yeux n'exprimeront bientôt
que le plus froid dédain, se dit Julien, si je me laisse entraîner
au bonheur de l'aimer.
Cependant, d'une voix éteinte
et avec des paroles qu'elle avait à peine la force d'achever, elle
lui répétait en ce moment l'assurance de tous ses regrets
pour des démarches que trop d'orgueil avait pu conseiller.
- J'ai aussi de l'orgueil, lui dit
Julien d'une voix à peine formée, et ses traits peignaient
le point extrême de l'abattement physique.
Mathilde se retourna vivement vers
lui. Entendre sa voix était un bonheur à l'espérance
duquel elle avait presque renoncé. En ce moment, elle ne se souvenait
de sa hauteur que pour la maudire, elle eût voulu trouver des démarches
insolites, incroyables, pour lui prouver jusqu'à quel point elle
l'adorait et se détestait elle-même.
- C'est probablement à cause
de cet orgueil, continua Julien, que vous m'avez distingué un instant;
c'est certainement à cause de cette fermeté courageuse et
qui convient à un homme que vous m'estimez en ce moment. Je puis
avoir de l'amour pour la maréchale...
Mathilde tressaillit; ses yeux prirent
une expression étrange. Elle allait entendre prononcer son arrêt.
Ce mouvement n'échappa point à Julien; il sentit faiblir
son courage.
Ah! se disait-il en écoutant
le son des vaines paroles que prononçait sa bouche, comme il eût
fait un bruit étranger; si je pouvais couvrir de baisers ces joues
si pâles, et que tu ne le sentisses pas!
- Je puis avoir de l'amour pour
la maréchale, continuait-il... et sa voix s'affaiblissait toujours;
mais certainement, je n'ai de son intérêt pour moi aucune
preuve décisive...
Mathilde le regarda: il soutint
ce regard, du moins il espéra que sa physionomie ne l'avait pas
trahi. Il se sentait pénétré d'amour jusque dans les
replis les plus intimes de son coeur. Jamais il ne l'avait adorée
à ce point; il était presque aussi fou que Mathilde. Si elle
se fût trouvée assez de sang-froid et de courage pour manoeuvrer,
il fût tombé à ses pieds, en abjurant toute vaine comédie.
Il eut assez de force pour pouvoir continuer à parler. Ah! Korasoff,
s'écria-t-il intérieurement, que n'êtes-vous ici!
quel besoin j'aurais d'un mot pour
diriger ma conduite! Pendant ce temps sa voix disait:
- A défaut de tout autre
sentiment, la reconnaissance suffirait pour m'attacher à la maréchale;
elle m'a montré de l'indulgence, elle m'a consolé quand on
me méprisait... Je puis ne pas avoir une foi illimitée en
de certaines apparences extrêmement flatteuses sans doute, mais peutêtre
aussi bien peu durables.
- Ah! grand Dieu! s'écria
Mathilde.
- Eh bien! quelle garantie me donnerez-vous?
reprit Julien avec un accent vif et ferme, et qui semblait abandonner pour
un instant les formes prudentes de la diplomatie. Quelle garantie, quel
dieu me répondra que la position que vous semblez disposée
à me rendre en cet instant vivra plus de deux jours?
- L'excès de mon amour et
de mon malheur si vous ne m'aimez plus, lui dit-elle en lui prenant les
mains et se tournant vers lui. Le mouvement violent qu'elle venait de faire
avait un peu déplacé sa pèlerine: Julien apercevait
ses épaules charmantes. Ses cheveux un peu dérangés
lui rappelèrent un souvenir délicieux...
Il allait céder. Un mot imprudent,
se dit-il, et je fais recommencer cette longue suite de journées
passées dans le désespoir. Mme de Rênal trouvait des
raisons pour faire ce que son coeur lui dictait: cette jeune fille du grand
monde ne laisse son coeur s'émouvoir que lorsqu'elle s'est prouvé
par bonnes raisons qu'il doit être ému.
Il vit cette vérité
en un clin d'oeil, et, en un clin d'oeil aussi, retrouva du courage. Il
retira ses mains que Mathilde pressait dans les siennes et avec un respect
marqué, s'éloigna un peu d'elle. Un courage d'homme ne peut
aller plus loin. Il s'occupa ensuite à réunir toutes les
lettres de Mme de Fervaques qui étaient éparses sur le divan,
et ce fut avec l'apparence d'une politesse extrême et si cruelle
en ce moment qu'il ajouta:
- Mademoiselle de La Mole daignera
me permettre de réfléchir sur tout ceci.
Il s'éloigna rapidement et
quitta la bibliothèque; elle l'entendit refermer successivement
toutes les portes. Le monstre n'est point troublé, se dit-elle...
Mais que dis-je, monstre! il est sage, prudent, bon; c'est moi qui ai plus
de torts qu'on n'en pourrait imaginer. Cette manière de voir dura.
Mathilde fut presque heureuse ce jour-là, car elle fut toute à
l'amour; on eût dit que jamais cette âme n'avait été
agitée par l'orgueil, et quel orgueil!
Elle tressaillit d'horreur quand,
le soir au salon, un laquais annonça Mme de Fervaques; la voix de
cet homme lui parut sinistre. Elle ne put soutenir la vue de la maréchale
et s'éloigna rapidement. Julien, peu enorgueilli de sa pénible
victoire, avait craint ses propres regards, et n'avait pas dîné
à l'hôtel de La Mole. Son amour et son bonheur augmentaient
rapidement à mesure qu'il s'éloignait du moment de la bataille;
il en était déjà à se blâmer. Comment
ai-je pu lui résister! se disait-il; si elle allait ne plus m'aimer!
un moment peut changer cette âme altière, et il faut convenir
que je l'ai traitée d'une façon affreuse.
Le soir, il sentit bien qu'il fallait
absolument paraître aux Bouffes dans la loge de Mme de Fervaques.
Elle l'avait expressément invité: Mathilde ne manquerait
pas de savoir sa présence ou son absence impolie. Malgré
l'évidence de ce raisonnement, il n'eut pas la force, au commencement
de la soirée, de se plonger dans la société. En parlant,
il allait perdre la moitié de son bonheur. Dix heures sonnèrent:
il fallut absolument se montrer. Par bonheur, il trouva la loge de la maréchale
remplie de femmes, et fut relégué près de la porte,
et tout à fait caché par les chapeaux. Cette position lui
sauva un ridicule; les accents divins du désespoir de Caroline dans
le Matrimonio segreto le firent fondre en larmes. Mme de Fervaques vit
ces larmes; elles faisaient un tel contraste avec la mâle fermeté
de sa physionomie habituelle, que cette âme de grande dame dès
longtemps saturée de tout ce que la fierté de parvenue a
de plus corrodant en fut touchée. Le peu qui restait chez elle d'un
coeur de femme la porta à parler. Elle voulut jouir du son de sa
voix en ce moment.
- Avez-vous vu les dames de La Mole,
lui dit-elle, elles sont aux troisièmes. A l'instant Julien se pencha
dans la salle en s'appuyant assez impoliment sur le devant de la loge:
il vit Mathilde; ses yeux étaient brillants de larmes.
Et cependant ce n'est pas leur jour
d'Opéra, pensa Julien; quel empressement!
Mathilde avait décidé
sa mère à venir aux Bouffes, malgré l'inconvenance
du rang de la loge qu'une complaisante de la maison s'était empressée
de leur offrir. Elle voulait voir si Julien passerait cette soirée
avec la maréchale.
CHAPITRE XXXI
LUI FAIRE PEUR
Voilà donc le beau miracle
de votre civilisation! De l'amour vous avez fait une affaire ordinaire.
BARNAVE.
Julien courut dans la loge de Mme
de La Mole. Ses yeux rencontrèrent d'abord les yeux en larmes de
Mathilde; elle pleurait sans nulle retenue, il n'y avait là que
des personnages subalternes, l'amie qui avait prêté la loge
et des hommes de sa connaissance. Mathilde posa sa main sur celle de Julien;
elle avait comme oublié toute crainte de sa mère. Presque
étouffée par ses larmes, elle ne lui dit que ce seul mot:
Des garanties!
Au moins, que je ne lui parle pas,
se disait Julien fort ému lui-même, et se cachant tant bien
que mal les yeux avec la main, sous prétexte du lustre qui éblouit
le troisième rang de loges. Si je parle, elle ne peut plus douter
de l'excès de mon émotion, le son de ma voix me trahi
|