Le
Rouge et le Noir
STHENDHAL
(1783 - 1842)
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LIVRE SECOND
Elle n'est pas jolie, elle n'a point
de rouge. SAINTEBEUVE.
CHAPITRE PREMIER
LES PLAISIRS DE LA CAMPAGNE
O rus quando ego te aspiciam!
VIRGILE.
- Monsieur vient sans doute attendre
la malle-poste de Paris? lui dit le maître d'une auberge où
il s'arrêta pour déjeuner.
- Celle d'aujourd'hui ou celle de
demain, peu m'importe, dit Julien.
La malle-poste arriva comme il faisait
l'indifférent. Il y avait deux places libres.
- Quoi! c'est toi, mon pauvre Falcoz,
dit le voyageur qui arrivait du côté de Genève à
celui qui montait en voiture en même temps que Julien.
- Je te croyais établi aux
environs de Lyon, dit Falcoz, dans une délicieuse vallée
près du Rhône?
- Joliment établi. Je fuis.
- Comment! tu fuis? toi Saint-Giraud,
avec cette mine sage, tu as commis quelque crime? dit Falcoz en riant.
- Ma foi, autant vaudrait. Je fuis
l'abominable vie que l'on mène en province. J'aime la fraîcheur
des bois et la tranquillité champêtre, comme tu sais; tu m'as
souvent accusé d'être romanesque. Je ne voulais de la vie
entendre parler politique, et la politique me chasse.
- Mais de quel parti es-tu?
- D'aucun, et c'est ce qui me perd.
Voici toute ma politique: J'aime la musique, la peinture; un bon livre
est un événement pour moi; je vais avoir quarante-quatre
ans. Que me reste-t-il à vivre? Quinze, vingt, trente ans tout au
plus? Eh bien! je tiens que dans trente ans, les ministres seront un peu
plus adroits, mais tout aussi honnêtes gens que ceux d'aujourd'hui.
L'histoire d'Angleterre me sert de miroir pour notre avenir. Toujours il
se trouvera un roi qui voudra augmenter sa prérogative; toujours
l'ambition de devenir député, la gloire et les centaines
de mille francs gagnés par Mirabeau empêcheront de dormir
les gens riches de la province: ils appelleront cela être libéral
et aimer le peuple. Toujours l'envie de devenir pair ou gentilhomme de
la Chambre galopera les ultras. Sur le vaisseau de l'Etat, tout le monde
voudra s'occuper de la manoeuvre, car elle est bien payée. N'y aura-t-il
donc jamais une pauvre petite place pour le simple passager?
- Au fait, au fait, qui doit être
fort plaisant avec ton caractère tranquille. Sont-ce les dernières
élections qui te chassent de ta province?
- Mon mal vient de plus loin. J'avais,
il y a quatre ans, quarante ans et cinq cent mille francs; j'ai quatre
ans de plus aujourd'hui, et probablement cinquante mille francs de moins,
que je vais perdre sur la vente de mon château de Monfleury, près
du Rhône, position superbe.
A Paris, j'étais las de cette
comédie perpétuelle, à laquelle oblige ce que vous
appelez la civilisation du XIXe siècle. J'avais soif de bonhomie
et de simplicité. J'achète une terre dans les montagnes près
du Rhône, rien d'aussi beau sous le ciel. Le vicaire du village et
les hobereaux du voisinage me font la cour pendant six mois; je leur donne
à dîner; j'ai quitté Paris, leur dis-je, pour de ma
vie ne parler ni n'entendre parler politique. Comme vous le voyez, je ne
suis abonné à aucun journal. Moins le facteur de la poste
m'apporte de lettres, plus je suis content. Ce n'était pas le compte
du vicaire; bientôt je suis en butte à mille demandes indiscrètes,
tracasseries, etc. Je voulais donner deux ou trois cents francs par an
aux pauvres, on me les demande pour des associations pieuses: celle de
Saint-Joseph, celle de la Vierge, etc. je refuse: alors on me fait cent
insultes. J'ai la bêtise d'en être piqué. Je ne puis
plus sortir le matin pour aller jouir de la beauté de nos montagnes,
sans trouver quelque ennui qui me tire de mes rêveries, et me rappelle
désagréablement les hommes et leur méchanceté.
Aux processions des Rogations, par exemple, dont le chant me plaît
(c'est probablement une mélodie grecque), on ne bénit plus
mes champs, parce que, dit le vicaire, ils appartiennent à un impie.
La vache d'une vieille paysanne dévote meurt, elle dit que c'est
à cause du voisinage d'un étang qui appartient à moi
impie, philosophe venant de Paris, et huit jours après je trouve
tous mes poissons le ventre en l'air empoisonnés avec de la chaux.
La tracasserie m'environne sous toutes les formes. Le juge de paix, honnête
homme, mais qui craint pour sa place, me donne toujours tort. La paix des
champs est pour moi un enfer. Une fois que l'on m'a vu abandonné
par le vicaire, chef de la congrégation du village, et non soutenu
par le capitaine en retraite, chef des libéraux, tous me sont tombés
dessus, jusqu'au maçon que je faisais vivre depuis un an, jusqu'au
charron qui voulait me friponner impunément en raccommodant mes
charrues. Afin d'avoir un appui et de gagner pourtant quelques-uns de mes
procès, je me fais libéral; mais, comme tu dis, ces diables
d'élections arrivent, on me demande ma voix...
- Pour un inconnu?
- Pas du tout, pour un homme que
je ne connais que trop. Je refuse, imprudence affreuse! dès ce moment,
me voilà aussi les libéraux sur les bras, ma position devient
intolérable. Je crois que s'il fût venu dans la tête
au vicaire de m'accuser d'avoir assassiné ma servante, il y aurait
eu vingt témoins des deux partis, qui auraient juré avoir
vu commettre le crime.
- Tu veux vivre à la campagne
sans servir les passions de tes voisins, sans même écouter
leurs bavardages. Quelle faute!...
- Enfin elle est réparée.
Monfleury est en vente, je perds cinquante mille francs, s'il le faut,
mais je suis tout joyeux, je quitte cet enfer d'hypocrisie et de tracasseries.
Je vais chercher la solitude et la paix champêtre au seul lieu où
elles existent en France, dans un quatrième étage donnant
sur les Champs-Elysées. Et encore j'en suis à délibérer,
si je ne commencerai pas ma carrière politique, dans le quartier
du Roule, par rendre le pain bénit à la paroisse.
- Tout cela ne te fût pas
arrivé sous Bonaparte, dit Falcoz avec des yeux brillants de courroux
et de regret.
- A la bonne heure, mais pourquoi
n'a-t-il pas su se tenir en place, ton Bonaparte? tout ce dont je souffre
aujourd'hui, c'est lui qui l'a fait.
Ici l'attention de Julien redoubla.
Il avait compris du premier mot que le bonapartiste Falcoz était
l'ancien ami d'enfance de M. de Rênal, par lui répudié
en 1816, et le philosophe Saint-Giraud devait être frère de
ce chef de bureau à la préfecture de..., qui savait se faire
adjuger à bon compte les maisons des communes.
- Et tout cela c'est ton Bonaparte
qui l'a fait, continuait Saint-Giraud. Un honnête homme, inoffensif
s'il en fut, avec quarante ans et cinq cent mille francs, ne peut pas s'établir
en province et y trouver la paix; ses prêtres et ses nobles l'en
chassent.
- Ah! ne dis pas de mal de lui,
s'écria Falcoz, jamais la France n'a été si haut dans
l'estime des peuples que pendant les treize ans qu'il a régné.
Alors, il y avait de la grandeur dans tout ce qu'on faisait.
- Ton Empereur, que le diable emporte,
reprit l'homme de quarante-quatre ans, n'a été grand que
sur ses champs de bataille, et lorsqu'il a rétabli les finances
vers 1802. Que veut dire toute sa conduite depuis? Avec ses chambellans,
sa pompe et ses réceptions aux Tuileries, il a donné une
nouvelle édition de toutes les niaiseries monarchiques. Elle était
corrigée, elle eût pu passer encore un siècle ou deux.
Les nobles et les prêtres ont voulu revenir à l'ancienne,
mais ils n'ont pas la main de fer qu'il faut pour la débiter au
public.
- Voilà bien le langage d'un
ancien imprimeur!
- Qui me chasse de ma terre? continua
l'imprimeur en colère. Les prêtres, que Napoléon a
rappelés par son concordat, au lieu de les traiter comme l'Etat
traite les médecins, les avocats, les astronomes, de ne voir en
eux que des citoyens, sans s'inquiéter de l'industrie par laquelle
ils cherchent à gagner leur vie. Y aurait-il aujourd'hui des gentilshommes
insolents, si ton Bonaparte n'eût fait des barons et des comtes?
Non, la mode en était passée. Après les prêtres,
ce sont les petits nobles campagnards qui m'ont donné le plus d'humeur,
et m'ont forcé à me faire libéral.
La conversation fut infinie, ce
texte va occuper la France encore un demi-siècle. Comme Saint-Giraud
répétait toujours qu'il était impossible de vivre
en province, Julien proposa timidement l'exemple de M. de Rênal.
- Parbleu, jeune homme, vous êtes
bon! s'écria Falcoz; il s'est fait marteau pour n'être pas
enclume, et un terrible marteau encore. Mais je le vois débordé
par le Valenod. Connaissez-vous ce coquin-là? voilà le véritable.
Que dira votre M. de Rênal lorsqu'il se verra destitué un
de ces quatre matins, et le Valenod mis à sa place?
- Il restera tête à
tête avec ses crimes, dit Saint-Giraud.
Vous connaissez donc Verrières,
jeune homme? Eh bien! Bonaparte, que le ciel confonde, lui et ses friperies
monarchiques, a rendu possible le règne des Rênal et des Chélan,
qui a amené le règne des Valenod et des Maslon.
Cette conversation d'une sombre
politique étonnait Julien, et le distrayait de ses rêveries
voluptueuses.
Il fut peu sensible au premier aspect
de Paris, aperçu dans le lointain. Les châteaux en Espagne
sur son sort à venir avaient à lutter avec le souvenir encore
présent des vingtquatre heures qu'il venait de passer à Verrières.
Il se jurait de ne jamais abandonner les enfants de son amie, et de tout
quitter pour les protéger, si les impertinences des prêtres
nous donnent la république et les persécutions contre les
nobles. Que serait-il arrivé la nuit de son arrivée à
Verrières, si, au moment où il appuyait son échelle
contre la croisée de la chambre à coucher de Mme de Rênal,
il avait trouvé cette chambre occupée par un étranger,
ou par M. de Rênal?
Mais aussi quelles délices
les deux premières heures, quand son amie voulait sincèrement
le renvoyer et qu'il plaidait sa cause, assis auprès d'elle dans
l'obscurité! Une âme comme celle de Julien est suivie par
de tels souvenirs durant toute une vie. Le reste de l'entrevue se confondait
déjà avec les premières époques de leurs amours,
quatorze mois auparavant.
Julien fut réveillé
de sa rêverie profonde, parce que la voiture s'arrêta. On venait
d'entrer dans la cour des postes, rue J.-J.-Rousseau.
- Je veux aller à la Malmaison,
dit-il à un cabriolet qui s'approcha.
- A cette heure, monsieur, et pour
quoi faire?
- Que vous importe! marchez.
Toute vraie passion ne songe qu'à
elle. C'est pourquoi, ce me semble, les passions sont si ridicules à
Paris, où le voisin prétend toujours qu'on pense beaucoup
à lui. Je me garderai de raconter les transports de Julien à
la Malmaison. Il pleura. Quoi! malgré les vilains murs blancs construits
cette année, et qui coupent ce parc en morceaux? Oui, monsieur:
pour Julien comme pour la postérité, il n'y avait rien entre
Arcole, Sainte-Hélène et la Malmaison.
Le soir, Julien hésita beaucoup
avant d'entrer au spectacle, il avait des idées étranges
sur ce lieu de perdition. Une profonde méfiance l'empêcha
d'admirer le Paris vivant, il n'était touché que des monuments
laissés par son héros. Me voici donc dans le centre de l'intrigue
et de l'hypocrisie! Ici règnent les protecteurs de l'abbé
de Frilair.
Le soir du troisième jour,
la curiosité l'emporta sur le projet de tout voir avant de se présenter
à l'abbé Pirard. Cet abbé lui expliqua, d'un ton froid,
le genre de vie qui l'attendait chez M. de La Mole.
- Si au bout de quelques mois vous
n'êtes pas utile, vous rentrerez au séminaire, mais par la
bonne porte. Vous allez loger chez le marquis, l'un des plus grands seigneurs
de France. Vous porterez l'habit noir, mais comme un homme qui est en deuil,
et non pas comme un ecclésiastique. J'exige que, trois fois la semaine,
vous suiviez vos études en théologie dans un séminaire,
où je vous ferai présenter. Chaque jour, à midi, vous
vous établirez dans la bibliothèque du marquis, qui compte
vous employer à faire des lettres pour des procès et d'autres
affaires. Le marquis écrit, en deux mots, en marge de chaque lettre
qu'il reçoit, le genre de réponse qu'il faut y faire. J'ai
prétendu qu'au bout de trois mois, vous seriez en état de
faire ces réponses, de façon que, sur douze que vous présenterez
à la signature du marquis, il puisse en signer huit ou neuf. Le
soir, à huit heures, vous mettrez son bureau en ordre, et à
dix vous serez libre. Il se peut, continua l'abbé Pirard, que quelque
vieille dame ou quelque homme au ton doux vous fasse entrevoir des avantages
immenses, ou tout grossièrement vous offre de l'or pour lui montrer
les lettres reçues par le marquis...
- Ah monsieur! s'écria Julien
rougissant.
- Il est singulier, dit l'abbé
avec un sourire amer, que pauvre comme vous l'êtes, et après
une année de séminaire, il vous reste encore de ces indignations
vertueuses. Il faut que vous ayez été bien aveugle! Serait-ce
la force du sang? se dit l'abbé à demi-voix et comme se parlant
à soi-même. Ce qu'il y a de singulier, ajouta-t-il en regardant
Julien, c'est que le marquis vous connaît... Je ne sais comment.
Il vous donne, pour commencer, cent louis d'appointements. C'est un homme
qui n'agit que par caprice, c'est là son défaut; il luttera
d'enfantillages avec vous. S'il est content, vos appointements pourront
s'élever par la suite jusqu'à huit mille francs. Mais vous
sentez bien, reprit l'abbé d'un ton aigre, qu'il ne vous donne pas
tout cet argent pour vos beaux yeux. Il s'agit d'être utile. A votre
place, moi, je parlerais très peu, et surtout je ne parlerais jamais
de ce que j'ignore.
Ah! dit l'abbé, j'ai pris
des informations pour vous; j'oubliais la famille de M. de La Mole. Il
a deux enfants, une fille et un fils de dix-neuf ans, élégant
par excellence, espèce de fou, qui ne sait jamais à midi
ce qu'il fera à deux heures. Il a de l'esprit, de la bravoure; il
a fait la guerre d'Espagne. Le marquis espère, je ne sais pourquoi,
que vous deviendrez l'ami du jeune comte Norbert. J'ai dit que vous étiez
un grand latiniste, peut-être compte-t-il que vous apprendrez à
son fils quelques phrases toutes faites, sur Cicéron et Virgile.
A votre place, je ne me laisserais jamais plaisanter par ce beau jeune
homme; et, avant de céder à ses avances parfaitement polies,
mais un peu gâtées par l'ironie, je me les ferais répéter
plus d'une fois.
Je ne vous cacherai pas que le jeune
comte de La Mole doit vous mépriser d'abord, parce que vous n'êtes
qu'un petit bourgeois. Son aïeul à lui était de la Cour,
et eut l'honneur d'avoir la tête tranchée en place de Grève
le 26 avril 1574, pour une intrigue politique. Vous, vous êtes le
fils d'un charpentier de Verrières, et de plus, aux gages de son
père. Pesez bien ces différences, et étudiez l'histoire
de cette famille dans Moreri; tous les flatteurs qui dînent chez
eux y font de temps en temps ce qu'ils appellent des allusions délicates.
Prenez garde à la façon dont vous répondrez aux plaisanteries
de M. le comte Norbert de La Mole, chef d'escadron de hussards et futur
pair de France, et ne venez pas me faire des doléances par la suite.
- Il me semble, dit Julien en rougissant
beaucoup, que je ne devrais pas même répondre à un
homme qui me méprise.
- Vous n'avez pas d'idée
de ce mépris-là; il ne se montrera que par des compliments
exagérés. Si vous étiez un sot, vous pourriez vous
y laisser prendre; si vous vouliez faire fortune, vous devriez vous y laisser
prendre.
- Le jour où tout cela ne
me conviendra plus, dit Julien, passerai-je pour un ingrat, si je retourne
à ma petite cellule n° 103?
- Sans doute, répondit l'abbé,
tous les complaisants de la maison vous calomnieront, mais je paraîtrai,
moi. Adsum qui feci . Je dirai que c'est de moi que vient cette résolution.
Julien était navré
du ton amer et presque méchant qu'il remarquait chez M. Pirard;
ce ton gâtait tout à fait sa dernière réponse.
Le fait est que l'abbé se faisait un scrupule de conscience d'aimer
Julien, et c'est avec une sorte de terreur religieuse qu'il se mêlait
aussi directement du sort d'un autre.
- Vous verrez encore, ajouta-t-il
avec la même mauvaise grâce, et comme accomplissant un devoir
pénible, vous verrez Mme la marquise de La Mole. C'est une grande
femme blonde, dévote, hautaine, parfaitement polie, et encore plus
insignifiante. Elle est fille du vieux duc de Chaulnes, si connu par ses
préjugés nobiliaires. Cette grande dame est une sorte d'abrégé,
en haut relief, de ce qui fait au fond le caractère des femmes de
son rang. Elle ne cache pas, elle, qu'avoir eu des ancêtres qui soient
allés aux croisades est le seul avantage qu'elle estime. L'argent
ne vient que longtemps après: cela vous étonne? Nous ne sommes
plus en province, mon ami.
Vous verrez dans son salon plusieurs
grands seigneurs parler de nos princes avec un ton de légèreté
singulier. Pour Mme de La Mole, elle baisse la voix par respect toutes
les fois qu'elle nomme un prince et surtout une princesse. Je ne vous conseillerais
pas de dire devant elle que Philippe II ou Henri VIII furent des monstres.
Ils ont été ROIS, ce qui leur donne des droits imprescriptibles
aux respects de tous et surtout aux respects d'êtres sans naissance,
tels que vous et moi. Cependant, ajouta M. Pirard, nous sommes prêtres,
car elle vous prendra pour tel; à ce titre elle nous considère
comme des valets de chambre nécessaires à son salut.
- Monsieur, dit Julien, il me semble
que je ne serai pas longtemps à Paris.
- A la bonne heure; mais remarquez
qu'il n'y a de fortune, pour un homme de notre robe, que par les grands
seigneurs. Avec ce je ne sais quoi d'indéfinissable, du moins pour
moi, qu'il y a dans votre caractère, si vous ne faites pas fortune
vous serez persécuté; il n'y a pas de moyen terme pour vous.
Ne vous abusez pas. Les hommes voient qu'ils ne vous font pas plaisir en
vous adressant la parole; dans un pays social comme celui-ci, vous êtes
voué au malheur, si vous n'arrivez pas aux respects.
Que seriez-vous devenu à
Besançon, sans ce caprice du marquis de La Mole? Un jour, vous comprendrez
toute la singularité de ce qu'il fait pour vous, et, si vous n'êtes
pas un monstre, vous aurez pour lui et sa famille une éternelle
reconnaissance. Que de pauvres abbés, plus savants que vous, ont
vécu des années à Paris, avec les quinze sous de leur
messe et les dix sous de leurs arguments en Sorbonne!... Rappelez-vous
ce que je vous contais, l'hiver dernier, des premières années
de ce mauvais sujet de cardinal Dubois. Votre orgueil se croirait-il, par
hasard, plus de talent que lui? Moi, par exemple, homme tranquille et médiocre,
je comptais mourir dans mon séminaire; j'ai eu l'enfantillage de
m'y attacher. Eh bien! j'allais être destitué quand j'ai donné
ma démission. Savez-vous quelle était ma fortune? J'avais
cinq cent vingt francs de capital, ni plus ni moins; pas un ami, à
peine deux ou trois connaissances. M. de La Mole, que je n'avais jamais
vu, m'a tiré de ce mauvais pas; il n'a eu qu'un mot à dire,
et l'on m'a donné une cure dont tous les paroissiens sont des gens
aisés, au-dessus des vices grossiers, et le revenu me fait honte,
tant il est peu proportionné à mon travail. Je ne vous ai
parlé aussi longtemps que pour mettre un peu de plomb dans cette
tête.
Encore un mot: j'ai le malheur d'être
irascible; il est possible que vous et moi nous cessions de nous parler.
Si les hauteurs de la marquise, ou les mauvaises plaisanteries de son fils,
vous rendent cette maison décidément insupportable, je vous
conseille de finir vos études dans quelque séminaire à
trente lieues de Paris, et plutôt au nord qu'au midi. Il y a au nord
plus de civilisation et moins d'injustices; et, ajouta-t-il en baissant
la voix, il faut que je l'avoue, le voisinage des journaux de Paris fait
peur aux petits tyrans. Si nous continuons à trouver du plaisir
à nous voir, et que la maison du marquis ne vous convienne pas,
je vous offre la place de mon vicaire, et je partagerai par moitié
avec vous ce que rend cette cure. Je vous dois cela et plus encore, ajouta-t-il
en interrompant les remerciements de Julien, pour l'offre singulière
que vous m'avez faite à Besançon. Si au lieu de cinq cent
vingt francs, je n'avais rien eu, vous m'eussiez sauvé.
L'abbé avait perdu son ton
de voix cruel. A sa grande honte, Julien se sentit les larmes aux yeux;
il mourait d'envie de se jeter dans les bras de son ami: il ne put s'empêcher
de lui dire, de l'air le plus mâle qu'il put affecter:
- J'ai été haï
de mon père depuis le berceau; c'était un de mes grands malheurs;
mais je ne me plaindrai plus du hasard, j'ai retrouvé un père
en vous, monsieur.
- C'est bon, c'est bon, dit l'abbé
embarrassé; puis rencontrant fort à propos un mot de directeur
de séminaire: il ne faut jamais dire le hasard, mon enfant, dites
toujours la Providence.
Le fiacre s'arrêta; le cocher
souleva le marteau de bronze d'une porte immense: c'était l'HOTEL
DE LA MOLE; et, pour que les passants ne pussent en douter, ces mots se
lisaient sur un marbre noir au-dessus de la porte. Cette affectation déplut
à Julien. Ils ont tant de peur des jacobins! Ils voient un Robespierre
et sa charrette derrière chaque haie; ils en sont souvent à
mourir de rire, et ils affichent ainsi leur maison pour que la canaille
la reconnaisse en cas d'émeute, et la pille. Il communiqua sa pensée
à l'abbé Pirard.
- Ah! pauvre enfant, vous serez
bientôt mon vicaire. Quelle épouvantable idée vous
est venue là!
- Je ne trouve rien de si simple,
dit Julien. La gravité du portier et surtout la propreté
de la cour
l'avaient frappé d'admiration.
Il faisait un beau soleil.
- Quelle architecture magnifique!
dit-il à son ami.
Il s'agissait d'un de ces hôtels
à façade si plate du faubourg Saint-Germain, bâtis
vers le temps de la mort de Voltaire. Jamais la mode et le beau n'ont été
si loin l'un de l'autre.
CHAPITRE II
ENTREE DANS LE MONDE
Souvenir ridicule et touchant: le
premier salon où à dixhuit ans l'on a paru seul et sans appui!
le regard d'une femme suffisait pour m'intimider. Plus je voulais plaire,
plus je devenais gauche. Je me faisais de tout les idées les plus
fausses; ou je me livrais sans motifs, ou je voyais dans un homme un ennemi
parce qu'il m'avait regardé d'un air grave. Mais alors, au milieu
des affreux malheurs de ma timidité, qu'un beau jour était
beau!
KANT.
Julien s'arrêtait ébahi
au milieu de la cour.
- Ayez donc l'air raisonnable, dit
l'abbé Pirard; il vous vient des idées horribles, et puis
vous n'êtes qu'un enfant! Où est le nil mirari d'Horace? (Jamais
d'enthousiasme.) Songez que ce peuple de laquais, vous voyant établi
ici, va chercher à se moquer de vous; ils verront en vous un égal,
mis injustement au-dessus d'eux. Sous les dehors de la bonhomie, des bons
conseils, du désir de vous guider, ils vont essayer de vous faire
tomber dans quelque grosse balourdise.
- Je les en défie, dit Julien
en se mordant la lèvre, et il reprit toute sa méfiance.
Les salons que ces messieurs traversèrent
au premier étage, avant d'arriver au cabinet du marquis, vous eussent
semblé, ô mon lecteur, aussi tristes que magnifiques. On vous
les donnerait tels qu'ils sont, que vous refuseriez de les habiter; c'est
la patrie du bâillement et du raisonnement triste. Ils redoublèrent
l'enchantement de Julien. Comment peut-on être malheureux, pensait-il,
quand on habite un séjour aussi splendide!
Enfin, ces messieurs arrivèrent
à la plus laide des pièces de ce superbe appartement: à
peine s'il y faisait jour; là, se trouva un petit homme maigre,
à l'oeil vif et en perruque blonde. L'abbé se retourna vers
Julien et le présenta. C'était le marquis. Julien eut beaucoup
de peine à le reconnaître, tant il lui trouva l'air poli.
Ce n'était plus le grand seigneur, à mine si altière,
de l'abbaye de Bray-le- Haut. Il sembla à Julien que sa perruque
avait beaucoup trop de cheveux. A l'aide de cette sensation, il ne fut
point du tout intimidé. Le descendant de l'ami de Henri III lui
parut d'abord avoir une tournure assez mesquine. Il était fort maigre
et s'agitait beaucoup. Mais il remarqua bientôt que le marquis avait
une politesse encore plus agréable à l'interlocuteur que
celle de l'évêque de Besançon luimême.
L'audience ne dura pas trois minutes.
En sortant, l'abbé dit à Julien:
- Vous avez regardé le marquis,
comme vous eussiez fait un tableau. Je ne suis pas un grand grec dans ce
que ces gens-ci appellent la politesse, bientôt vous en saurez plus
que moi; mais enfin la hardiesse de votre regard m'a semblé peu
polie.
On était remonté en
fiacre; le cocher arrêta près du boulevard; l'abbé
introduisit Julien dans une suite de grands salons. Julien remarqua qu'il
n'y avait pas de meubles. Il regardait une magnifique pendule dorée,
représentant un sujet très indécent selon lui, lorsqu'un
monsieur fort élégant s'approcha d'un air riant. Julien fit
un demi-salut.
Le monsieur sourit et lui mit la
main sur l'épaule. Julien tressaillit et fit un saut en arrière.
Il rougit de colère. L'abbé Pirard, malgré sa gravité,
rit aux larmes. Le monsieur était un tailleur.
- Je vous rends votre liberté
pour deux jours, lui dit l'abbé en sortant; c'est alors seulement
que vous pourrez être présenté à Mme de la Mole.
Un autre vous garderait comme une jeune fille, en ces premiers moments
de votre séjour dans cette nouvelle Babylone. Perdez-vous tout de
suite, si vous avez à vous perdre, et je serai délivré
de la faiblesse que j'ai de penser à vous. Après-demain matin,
ce tailleur vous portera deux habits; vous donnerez cinq francs au garçon
qui vous les essaiera. Du reste, ne faites pas connaître le son de
votre voix à ces Parisiens-là. Si vous dites un mot, ils
trouveront le secret de se moquer de vous. C'est leur talent. Après-demain
soyez chez moi à midi... Allez, perdez-vous... J'oubliais, allez
commander des bottes, des chemises, un chapeau aux adresses que voici.
Julien regardait l'écriture de ces adresses.
- C'est la main du marquis, dit
l'abbé; c'est un homme actif qui prévoit tout, et qui aime
mieux faire que commander. Il vous prend auprès de lui pour que
vous lui épargniez ce genre de peines. Aurez-vous assez d'esprit
pour bien exécuter toutes les choses que cet homme vif vous indiquera
à demi-mot? C'est ce que montrera l'avenir: gare à vous!
Julien entra sans dire un seul mot
chez les ouvriers indiqués par les adresses; il remarqua qu'il en
était reçu avec respect, et le bottier, en écrivant
son nom sur son registre, mit M. Julien de Sorel.
Au cimetière du Père-Lachaise,
un monsieur fort obligeant, et encore plus libéral dans ses propos,
s'offrit pour indiquer à Julien le tombeau du maréchal Ney,
qu'une politique savante prive de l'honneur d'une épitaphe. Mais
en se séparant de ce libéral, qui, les larmes aux yeux, le
serrait presque dans ses bras, Julien n'avait plus de montre. Ce fut riche
de cette expérience que le surlendemain, à midi, il se présenta
à l'abbé Pirard, qui le regarda beaucoup.
- Vous allez peut-être devenir
un fat, lui dit l'abbé d'un air sévère. Julien avait
l'air d'un fort jeune homme, en grand deuil; il était à la
vérité très bien, mais le bon abbé était
trop provincial lui-même pour voir que Julien avait encore cette
démarche des épaules qui en province est à la fois
élégance et importance. En voyant Julien, le marquis jugea
ses grâces d'une manière si différente de celle du
bon abbé, qu'il lui dit:
- Auriez-vous quelque objection
à ce que M. Sorel prît des leçons de danse?
L'abbé resta pétrifié.
- Non, répondit-il enfin,
Julien n'est pas prêtre.
Le marquis montant deux à
deux les marches d'un petit escalier dérobé, alla lui-même
installer notre héros dans une jolie mansarde qui donnait sur l'immense
jardin de l'hôtel. Il lui demanda combien il avait pris de chemises
chez la lingère.
- Deux, répondit Julien,
intimidé de voir un si grand seigneur descendre à ces détails.
- Fort bien, reprit le marquis d'un
air sérieux et avec un certain ton impératif et bref, qui
donna à penser à Julien, fort bien! prenez encore vingt-deux
chemises. Voici le premier quartier de vos appointements.
En descendant de la mansarde, le
marquis appela un homme âgé:
- Arsène, lui dit-il, vous
servirez M. Sorel.
Peu de minutes après, Julien
se trouva seul dans une bibliothèque magnifique; ce moment fut délicieux.
Pour n'être pas surpris dans son émotion, il alla se cacher
dans un petit coin sombre; de là il contemplait avec ravissement
le dos brillant des livres: Je pourrai lire tout cela, se disait-il. Et
comment me déplairais-je ici? M. de Rênal se serait cru déshonoré
à jamais de la centième partie de ce que le marquis de La
Mole vient de faire pour moi. Mais, voyons les copies à faire. Cet
ouvrage terminé, Julien osa s'approcher des livres; il faillit devenir
fou de joie en trouvant une édition de Voltaire. Il courut ouvrir
la porte de la bibliothèque pour n'être pas surpris. Il se
donna ensuite le plaisir d'ouvrir chacun des quatre-vingts volumes. Ils
étaient reliés magnifiquement, c'était le chefd'oeuvre
du meilleur ouvrier de Londres. Il n'en fallait pas tant pour porter au
comble l'admiration de Julien.
Une heure après, le marquis
entra, regarda les copies, et remarqua avec étonnement que Julien
écrivait cela avec deux ll, cella . Tout ce que l'abbé m'a
dit de sa science serait-il tout simplement un conte! Le marquis fort découragé,
lui dit avec douceur:
- Vous n'êtes pas sûr
de votre orthographe?
- Il est vrai, dit Julien, sans
songer le moins du monde au tort qu'il se faisait; il était attendri
des bontés du marquis, qui lui rappelait le ton rogue de M. de Rênal.
C'est du temps perdu que toute cette
expérience de petit abbé franc-comtois, pensa le marquis;
mais j'avais un si grand besoin d'un homme sûr!
- Cela ne s'écrit qu'avec
un l, lui dit le marquis; quand vos copies seront terminées, cherchez
dans le dictionnaire les mots de l'orthographe desquels vous ne serez pas
sûr.
A six heures, le marquis le fit
demander, il regarda avec une peine évidente les bottes de Julien:
J'ai un tort à me reprocher, je ne vous ai pas dit que tous les
jours à cinq heures et demie, il faut vous habiller.
Julien le regardait sans comprendre.
- Je veux dire mettre des bas. Arsène
vous en fera souvenir; aujourd'hui je ferai vos excuses.
En achevant ces mots, M. de La Mole
faisait passer Julien dans un salon resplendissant de dorures. Dans les
occasions semblables, M. de Rênal ne manquait jamais de doubler le
pas pour avoir l'avantage de passer le premier à la porte. La petite
vanité de son ancien patron fit que Julien marcha sur les pieds
du marquis, et lui fit beaucoup de mal à cause de sa goutte.
- Ah! il est balourd par-dessus
le marché, se dit celui-ci. Il le présenta à une femme
de haute taille et d'un aspect imposant. C'était la marquise. Julien
lui trouva l'air impertinent, un peu comme Mme de Maugiron, la sous-préfète
de l'arrondissement de Verrières, quand elle assistait au dîner
de la Saint-Charles. Un peu troublé de l'extrême magnificence
du salon, Julien n'entendit pas ce que disait M. de La Mole. La marquise
daigna à peine le regarder. Il y avait quelques hommes parmi lesquels
Julien reconnut avec un plaisir indicible le jeune évêque
d'Agde, qui avait daigné lui parler quelques mois auparavant à
la cérémonie de Bray-le-Haut. Ce jeune prélat fut
effrayé sans doute des yeux tendres que fixait sur lui la timidité
de Julien, et ne se soucia point de reconnaître ce provincial.
Les hommes réunis dans ce
salon semblèrent à Julien avoir quelque chose de triste et
de contraint; on parle bas à Paris, et l'on n'exagère pas
les petites choses. Un joli jeune homme, avec des moustaches, très
pâle et très élancé, entra vers les six heures
et demie; il avait une tête fort petite.
- Vous vous ferez toujours attendre,
dit la marquise, à laquelle il baisait la main.
Julien comprit que c'était
le comte de La Mole. Il le trouva charmant dès le premier abord.
Est-il possible, se dit-il, que
ce soit là l'homme dont les plaisanteries offensantes doivent me
chasser de cette maison! A force d'examiner le comte Norbert, Julien remarqua
qu'il était en bottes et en éperons; et moi je dois être
en souliers, apparemment comme inférieur.
On se mit à table. Julien
entendit la marquise qui disait un mot sévère, en élevant
un peu la voix. Presque en même temps il aperçut une jeune
personne, extrêmement blonde et fort bien faite, qui vint s'asseoir
vis-à-vis de lui. Elle ne lui plut point; cependant en la regardant
attentivement, il pensa qu'il n'avait jamais vu des yeux aussi beaux; mais
ils annonçaient une grande froideur d'âme. Par la suite, Julien
trouva qu'ils avaient l'expression de l'ennui qui examine, mais qui se
souvient de l'obligation d'être imposant. Mme de Rênal avait
cependant de bien beaux yeux, se disait-il, le monde lui en faisait compliment;
mais ils n'avaient rien de commun avec ceux-ci. Julien n'avait pas assez
d'usage pour distinguer que c'était du feu de la saillie que brillaient
de temps en temps les yeux de Mlle Mathilde, c'est ainsi qu'il l'entendit
nommer. Quand les yeux de Mme de Rênal s'animaient, c'était
du feu des passions, ou par l'effet d'une indignation généreuse
au récit de quelque action méchante.
Vers la fin du repas, Julien trouva
un mot pour exprimer le genre de beauté des yeux de Mlle de La Mole:
Ils sont scintillants, se dit-il. Du reste, elle ressemblait cruellement
à sa mère, qui lui déplaisait de plus en plus, et
il cessa de la regarder. En revanche, le comte Norbert lui semblait admirable
de tous points. Julien était tellement séduit, qu'il n'eut
pas l'idée d'en être jaloux et de le haïr, parce qu'il
était plus riche et plus noble que lui. Julien trouva que le marquis
avait l'air de s'ennuyer.
Vers le second service, il dit à
son fils:
- Norbert, je te demande tes bontés
pour M. Julien Sorel que je viens de prendre à mon état-major,
et dont je prétends faire un homme, si cella se peut.
- C'est mon secrétaire, dit
le marquis à son voisin, et il écrit cela avec deux ll .
Tout le monde regarda Julien, qui
fit une inclination de tête un peu trop marquée à Norbert;
mais en général on fut content de son regard.
Il fallait que le marquis eût
parlé du genre d'éducation que Julien avait reçue,
car un des convives l'attaqua sur Horace: C'est précisément
en parlant d'Horace que j'ai réussi auprès de l'évêque
de Besançon, se dit Julien, apparemment qu'ils ne connaissent que
cet auteur. A partir de cet instant, il fut maître de lui. Ce mouvement
fut rendu facile, parce qu'il venait de décider que Mlle de La Mole
ne serait jamais une femme à ses yeux. Depuis le séminaire,
il mettait les hommes au pis, et se laissait difficilement intimider par
eux. Il eût joui de tout son sang-froid, si la salle à manger
eût été meublée avec moins de magnificence.
C'était, dans le fait, deux glaces de huit pieds de haut chacune,
et dans lesquelles il regardait quelquefois son interlocuteur en parlant
d'Horace, qui lui imposaient encore. Ses phrases n'étaient pas trop
longues pour un provincial. Il avait de beaux yeux, dont la timidité
tremblante ou heureuse, quand il avait bien répondu, redoublait
l'éclat. Il fut trouvé agréable. Cette sorte d'examen
jetait un peu d'intérêt dans un dîner grave. Le marquis
engagea par un signe
l'interlocuteur de Julien à
le pousser vivement. Serait-il possible qu'il sût quelque chose,
pensait-il!
Julien répondit en inventant
ses idées, et perdit assez de sa timidité pour montrer, non
pas de l'esprit, chose impossible à qui ne sait pas la langue dont
on se sert à Paris, mais il eut des idées nouvelles quoique
présentées sans grâce ni à-propos et l'on vit
qu'il savait parfaitement le latin.
L'adversaire de Julien était
un académicien des Inscriptions, qui, par hasard, savait le latin;
il trouva en Julien un très bon humaniste, n'eut plus la crainte
de le faire rougir, et chercha réellement à l'embarrasser.
Dans la chaleur du combat, Julien oublia enfin l'ameublement magnifique
de la salle à manger, il en vint à exposer sur les poètes
latins des idées que l'interlocuteur n'avait lues nulle part. En
honnête homme il en fit honneur au jeune secrétaire. Par bonheur,
on entama une discussion sur la question de savoir si Horace a été
pauvre ou riche: un homme aimable, voluptueux et insouciant, faisant des
vers pour s'amuser, comme Chapelle, l'ami de Molière et de La Fontaine;
ou un pauvre diable de poète lauréat suivant la Cour et faisant
des odes pour le jour de naissance du roi, comme Southey, l'accusateur
de lord Byron. On parla de l'état de la société sous
Auguste et sous George IV; aux deux époques l'aristocratie était
toute-puissante; mais à Rome, elle se voyait arracher le pouvoir
par Mécène, qui n'était que simple chevalier; et en
Angleterre elle avait réduit George à peu près à
l'état d'un doge de Venise. Cette discussion sembla tirer le marquis
de l'état de torpeur où l'ennui le plongeait au commencement
du dîner.
Julien ne comprenait rien à
tous les noms modernes, comme Southey, lord Byron, George IV, qu'il entendait
prononcer pour la première fois. Mais il n'échappa à
personne que toutes les fois qu'il était question de faits passés
à Rome, et dont la connaissance pouvait se déduire des oeuvres
d'Horace, de Martial, de Tacite, etc., il avait une incontestable supériorité.
Julien s'empara sans façon de plusieurs idées qu'il avait
apprises de l'évêque de Besançon, dans la fameuse discussion
qu'il avait eue avec ce prélat; ce ne furent pas les moins goûtées.
Lorsqu'on fut las de parler de poètes,
la marquise, qui se faisait une loi d'admirer tout ce qui amusait son mari,
daigna regarder Julien.
- Les manières gauches de
ce jeune abbé cachent peut-être un homme instruit, dit à
la marquise l'académicien qui se trouvait près d'elle; et
Julien en entendit quelque chose. Les phrases toutes faites convenaient
assez à l'esprit de la maîtresse de la maison; elle adopta
celle-ci sur Julien, et se sut bon gré d'avoir engagé l'académicien
à dîner. Il amuse M. de La Mole, pensait-elle.
CHAPITRE III
LES PREMIERS PAS
Cette immense vallée remplie
de lumières éclatantes et de tant de milliers d'hommes éblouit
ma vue. Pas un ne me connaît, tous me sont supérieurs. Ma
tête se perd.
Poemi dell'av. REINA.
Le lendemain, de fort bonne heure,
Julien faisait des copies de lettres dans la bibliothèque, lorsque
Mlle Mathilde y entra par une petite porte de dégagement, fort bien
cachée avec des dos de livres. Pendant que Julien admirait cette
invention, Mlle Mathilde paraissait fort étonnée et assez
contrariée de le rencontrer là. Julien lui trouva en papillotes
l'air dur, hautain et presque masculin.
Mlle de La Mole avait le secret
de voler des livres dans la bibliothèque de son père sans
qu'il y parût. La présence de Julien rendait inutile sa course
de ce matin, ce qui la contraria d'autant plus, qu'elle venait chercher
le second volume de La Princesse de Babylone de Voltaire, digne complément
d'une éducation éminemment monarchique et religieuse, chef-d'oeuvre
du Sacré-Coeur! Cette pauvre fille, à dix-neuf ans, avait
déjà besoin du piquant de l'esprit pour s'intéresser
à un roman.
Le comte Norbert parut dans la bibliothèque
vers les trois heures; il venait étudier un journal, pour pouvoir
parler politique le soir, et fut bien aise de rencontrer Julien, dont il
avait oublié l'existence. Il fut parfait pour lui; il lui offrit
de monter à cheval.
- Mon père nous donne congé
jusqu'au dîner. Julien comprit ce nous et le trouva charmant.
- Mon Dieu, monsieur le comte, dit
Julien, s'il s'agissait d'abattre un arbre de quatre-vingts pieds de haut,
de l'équarrir et d'en faire des planches, je m'en tirerais bien,
j'ose le dire; mais monter à cheval, cela ne m'est pas arrivé
six fois en ma vie.
- Eh bien, ce sera la septième,
dit Norbert.
Au fond, Julien se rappelait l'entrée
du roi de***, à Verrières, et croyait monter à cheval
supérieurement. Mais, en revenant du bois de Boulogne, au beau milieu
de la rue du Bac, il tomba, en voulant éviter brusquement un cabriolet,
et se couvrit de boue. Bien lui prit d'avoir deux habits. Au dîner,
le marquis voulant lui adresser la parole, lui demanda des nouvelles de
sa promenade; Norbert se hâta de répondre en termes généraux.
- M. le comte est plein de bontés
pour moi, reprit Julien, je l'en remercie, et j'en sens tout le prix. Il
a daigné me faire donner le cheval le plus doux et le plus joli;
mais enfin il ne pouvait pas m'y attacher,
et, faute de cette précaution,
je suis tombé au beau milieu de cette rue si longue, près
du pont.
Mlle Mathilde essaya en vain de
dissimuler un éclat de rire; ensuite son indiscrétion demanda
des détails. Julien s'en tira avec beaucoup de simplicité;
il eut de la grâce sans le savoir.
- J'augure bien de ce petit prêtre,
dit le marquis à l'académicien; un provincial simple en pareille
occurrence! c'est ce qui ne s'est jamais vu et ne se verra plus; et encore
il raconte son malheur devant des dames!
Julien mit tellement les auditeurs
à leur aise sur son infortune, qu'à la fin du dîner,
lorsque la conversation générale eut pris un autre cours,
Mlle Mathilde faisait des questions à son frère sur les détails
de l'événement malheureux. Ses questions se prolongeant,
et Julien rencontrant ses yeux plusieurs fois, il osa répondre directement,
quoiqu'il ne fût pas interrogé, et tous trois finirent par
rire, comme auraient pu faire trois jeunes habitants d'un village au fond
d'un bois.
Le lendemain, Julien assista à
deux cours de théologie, et revint ensuite transcrire une vingtaine
de lettres. Il trouva établi près de lui, dans la bibliothèque,
un jeune homme mis avec beaucoup de soin, mais la tournure était
mesquine, et la physionomie celle de l'envie.
Le marquis entra.
- Que faites-vous ici, monsieur
Tanbeau? dit-il au nouveau venu d'un ton sévère.
- Je croyais..., reprit le jeune
homme en souriant bassement.
- Non monsieur, vous ne croyiez
pas . Ceci est un essai, mais il est malheureux.
Le jeune Tanbeau se leva furieux
et disparut. C'était un neveu de l'académicien, ami de Mme
de La Mole, il se destinait aux lettres. L'académicien avait obtenu
que le marquis le prendrait pour secrétaire. Tanbeau, qui travaillait
dans une chambre écartée, ayant su la faveur dont Julien
était l'objet, voulut la partager et le matin il était venu
établir son écritoire dans la bibliothèque.
A quatre heures, Julien osa, après
un peu d'hésitation, paraître chez le comte Norbert. Celui-ci
allait monter à cheval, et fut embarrassé, car il était
parfaitement poli.
- Je pense, dit-il à Julien,
que bientôt vous irez au manège; et après quelques
semaines, je serai ravi de monter à cheval avec vous.
- Je voulais avoir l'honneur de
vous remercier des bontés que vous avez eues pour moi; croyez, monsieur,
ajouta Julien d'un air fort sérieux, que je sens tout ce que je
vous dois. Si votre cheval n'est pas blessé par suite de ma maladresse
d'hier, et s'il est libre, je désirerais le monter ce matin.
- Ma foi, mon cher Sorel, à
vos risques et périls. Supposez que je vous ai fait toutes les objections
que réclame la prudence; le fait est qu'il est quatre heures, nous
n'avons pas de temps à perdre.
Une fois qu'il fut à cheval:
- Que faut-il faire pour ne pas
tomber? dit Julien au jeune comte.
- Bien des choses, répondit
Norbert en riant aux éclats: par exemple, tenir le corps en arrière.
Julien prit le grand trot. On était
sur la place Louis XVI.
- Ah! jeune téméraire,
dit Norbert, il y a trop de voitures, et encore menées par des imprudents!
Une fois par terre, leurs tilburys vont vous passer sur le corps; ils n'iront
pas risquer de gâter la bouche de leur cheval en l'arrêtant
tout court.
Vingt fois Norbert vit Julien sur
le point de tomber; mais enfin la promenade finit sans accident. En rentrant,
le jeune comte dit à sa soeur:
- Je vous présente un hardi
casse-cou.
A dîner, parlant à
son père, d'un bout de la table à l'autre, il rendit justice
à la hardiesse de Julien; c'était tout ce qu'on pouvait louer
dans sa façon de monter à cheval. Le jeune comte avait entendu
le matin les gens qui pansaient les chevaux dans la cour prendre texte
de la chute de Julien pour se moquer de lui outrageusement.
Malgré tant de bonté,
Julien se sentit bientôt parfaitement isolé au milieu de cette
famille. Tous les usages lui semblaient singuliers, et il manquait à
tous. Ses bévues faisaient la joie des valets de chambre. L'abbé
Pirard était parti pour sa cure. Si Julien est un faible roseau,
qu'il périsse; si c'est un homme de coeur, qu'il se tire d'affaire
tout seul, pensait-il.
CHAPITRE IV
L'HOTEL DE LA MOLE
Que fait-il ici? s'y plairait-il?
penserait-il y plaire?
RONSARD.
Si tout semblait étrange
à Julien, dans le noble salon de l'hôtel de La Mole, ce jeune
homme, pâle et vêtu de noir, semblait à son tour fort
singulier aux personnes qui daignaient le remarquer. Mme de La Mole proposa
à son mari de l'envoyer en mission les jours où l'on avait
à dîner certains personnages.
- J'ai envie de pousser l'expérience
jusqu'au bout, répondit le marquis. L'abbé Pirard prétend
que nous avons tort de briser l'amour-propre des gens que nous admettons
auprès de nous. On ne s'appuie que sur ce qui résiste, etc.
Celui-ci n'est inconvenant que par sa figure inconnue, c'est du reste un
sourd-muet.
Pour que je puisse m'y reconnaître,
il faut, se dit Julien, que j'écrive les noms et un mot sur le caractère
des personnages que je vois arriver dans ce salon. Il plaça en première
ligne cinq ou six amis de la maison, qui lui faisaient la cour à
tout hasard, le croyant protégé par un caprice du marquis.
C'étaient de pauvres hères, plus ou moins plats; mais, il
faut le dire à la louange de cette classe d'hommes telle qu'on la
trouve aujourd'hui dans les salons de l'aristocratie, ils n'étaient
pas plats également pour tous. Tel d'entre eux se fût laissé
malmener par le marquis, qui se fût révolté contre
un mot dur à lui adressé par Mme de La Mole. Il y avait trop
de fierté et trop d'ennui au fond du caractère des maîtres
de la maison; ils étaient trop accoutumés à outrager
pour se désennuyer, pour qu'ils pussent espérer de vrais
amis. Mais, excepté les jours de pluie, et dans les moments d'ennui
féroce, qui étaient rares, on les trouvait toujours d'une
politesse parfaite.
Si les cinq ou six complaisants
qui témoignaient une amitié si paternelle à Julien
eussent déserté l'hôtel de La Mole, la marquise eût
été exposée à de grands moments de solitude;
et, aux yeux des femmes de ce rang, la solitude est affreuse: c'est l'emblème
de la disgrâce . Le marquis était parfait pour sa femme; il
veillait à ce que son salon fût suffisamment garni; non pas
de pairs, il trouvait ses nouveaux collègues pas assez nobles pour
venir chez lui comme amis, pas assez amusants pour y être admis comme
subalternes.
Ce ne fut que bien plus tard que
Julien pénétra ces secrets.
La politique dirigeante qui fait
l'entretien des maisons bourgeoises n'est abordée dans celles de
la classe du marquis, que dans les instants de détresse. Tel est
encore, même dans ce siècle ennuyé, l'empire de la
nécessité de s'amuser que même les jours de dîners,
à peine le marquis avait-il quitté le salon, tout le monde
s'enfuyait. Pourvu qu'on ne plaisantât ni de Dieu, ni des prêtres,
ni du roi, ni des gens en place, ni des artistes protégés
par la Cour, ni de tout ce qui est établi; pourvu qu'on ne dît
du bien ni de Béranger, ni des journaux de l'opposition, ni de Voltaire,
ni de Rousseau, ni de tout ce qui se permet un peu de franc-parler; pourvu
surtout qu'on ne parlât jamais politique, on pouvait librement raisonner
de tout. Il n'y a pas de cent mille écus de rentes ni de cordon
bleu qui puissent lutter contre une telle charte de salon. La moindre idée
vive semblait une grossièreté. Malgré le bon ton,
la politesse parfaite, l'envie d'être agréable, l'ennui se
lisait sur tous les fronts. Les jeunes gens qui venaient rendre des devoirs,
ayant peur de parler de quelque chose qui fît soupçonner une
pensée, ou de trahir quelque lecture prohibée, se taisaient
après quelques mots bien élégants sur Rossini et le
temps qu'il faisait.
Julien observa que la conversation
était ordinairement maintenue vivante par deux vicomtes et cinq
barons que M. de La Mole avait connus dans l'émigration. Ces messieurs
jouissaient de six à huit mille livres de rente; quatre tenaient
pour La Quotidienne, et trois pour La Gazette de France . L'un d'eux avait
tous les jours à raconter quelque anecdote du Château où
le mot admirable n'était pas épargné. Julien remarqua
qu'il avait cinq croix, les autres n'en avaient en général
que trois.
En revanche, on voyait dans l'antichambre
dix laquais en livrée, et toute la soirée, on avait des glaces
ou du thé tous les quarts d'heure; et, sur le minuit, une espèce
de souper avec du vin de Champagne.
C'était la raison qui quelquefois
faisait rester Julien jusqu'à la fin; du reste, il ne comprenait
presque pas que l'on pût écouter sérieusement la conversation
ordinaire de ce salon, si magnifiquement doré. Quelquefois, il regardait
les interlocuteurs, pour voir si eux-mêmes ne se moquaient pas de
ce qu'ils disaient. Mon M. de Maistre, que je sais par coeur, a dit cent
fois mieux, pensait-il, et encore est-il bien ennuyeux.
Julien n'était pas le seul
à s'apercevoir de l'asphyxie morale. Les uns se consolaient en prenant
force glaces; les autres par le plaisir de dire tout le reste de la soirée:
Je sors de l'hôtel de La Mole, où j'ai su que la Russie, etc.
Julien apprit, d'un des complaisants, qu'il n'y avait pas encore six mois
que Mme de La Mole avait récompensé une assiduité
de plus de vingt années en faisant préfet le pauvre baron
Le Bourguignon, sous-préfet depuis la Restauration.
Ce grand événement
avait retrempé le zèle de tous ces messieurs; ils se seraient
fâchés de bien peu de chose auparavant, ils ne se fâchèrent
plus de rien. Rarement, le manque d'égards était direct,
mais Julien avait déjà surpris à table deux ou trois
petits dialogues brefs, entre le marquis et sa femme, cruels pour ceux
qui étaient placés auprès d'eux. Ces nobles personnages
ne dissimulaient pas le mépris sincère pour tout ce qui n'était
pas issu de gens montant dans les carrosses du roi . Julien observa que
le mot croisade était le seul qui donnât à leur figure
l'expression du sérieux profond, mêlé de respect. Le
respect ordinaire avait toujours une nuance de complaisance.
Au milieu de cette magnificence
et de cet ennui, Julien ne s'intéressait à rien qu'à
M. de La Mole; il l'entendit avec plaisir protester un jour qu'il n'était
pour rien dans l'avancement de ce pauvre Le Bourguignon. C'était
une attention pour la marquise: Julien savait la vérité par
l'abbé Pirard.
Un matin que l'abbé travaillait
avec Julien, dans la bibliothèque du marquis, à l'éternel
procès de Frilair:
- Monsieur, dit Julien tout à
coup, dîner tous les jours avec Mme la marquise, est-ce un de mes
devoirs, ou est-ce une bonté que l'on a pour moi?
- C'est un honneur insigne! reprit
l'abbé, scandalisé. Jamais M. N... l'académicien,
qui, depuis quinze ans, fait une cour assidue, n'a pu l'obtenir pour son
neveu M. Tanbeau.
- C'est pour moi, monsieur, la partie
la plus pénible de mon emploi. Je m'ennuyais moins au séminaire.
Je vois bâiller quelquefois jusqu'à Mlle de La Mole, qui pourtant
doit être accoutumée à l'amabilité des amis
de la maison. J'ai peur de m'endormir. De grâce, obtenez-moi la permission
d'aller dîner à quarante sous dans quelque auberge obscure.
L'abbé, véritable
parvenu, était fort sensible à l'honneur de dîner avec
un grand seigneur. Pendant qu'il s'efforçait de faire comprendre
ce sentiment par Julien, un bruit léger leur fit tourner la tête.
Julien vit Mlle de La Mole qui écoutait. Il rougit. Elle était
venue chercher un livre et avait tout entendu; elle prit quelque considération
pour Julien. Celui-là n'est pas né à genoux, pensa-t-elle,
comme ce vieil abbé. Dieu! qu'il est laid.
A dîner, Julien n'osait pas
regarder Mlle de La Mole, mais elle eut la bonté de lui adresser
la parole. Ce jour-là, on attendait beaucoup de monde, elle l'engagea
à rester. Les jeunes filles de Paris n'aiment guère les gens
d'un certain âge, surtout quand ils sont mis sans soin. Julien n'avait
pas eu besoin de beaucoup de sagacité pour s'apercevoir que les
collègues de M. Le Bourguignon, restés dans le salon, avaient
l'honneur d'être l'objet ordinaire des plaisanteries de Mlle de La
Mole. Ce jour-là, qu'il y eût ou non de l'affectation de sa
part, elle fut cruelle pour les ennuyeux.
Mlle de La Mole était le
centre d'un petit groupe qui se formait presque tous les soirs derrière
l'immense bergère de la marquise. Là, se trouvaient le marquis
de Croisenois, le comte de Caylus, le vicomte de Luz et deux ou trois autres
jeunes officiers, amis de Norbert ou de sa soeur.
Ces messieurs s'asseyaient sur un
grand canapé bleu. A l'extrémité du canapé,
opposée à celle qu'occupait la brillante Mathilde, Julien
était
placé silencieusement sur une petite chaise de paille assez basse.
Ce poste modeste était envié par tous les complaisants; Norbert
y maintenait décemment le jeune secrétaire de son père,
en lui adressant la parole ou en le nommant une ou deux fois par soirée.
Ce jour-là, Mlle de La Mole lui demanda quelle pouvait être
la hauteur de la montagne sur laquelle est placée la citadelle de
Besançon. Jamais Julien ne put dire si cette montagne était
plus ou moins haute que Montmartre. Souvent il riait de grand coeur de
ce qu'on disait dans ce petit groupe; mais il se sentait incapable de rien
inventer de semblable. C'était comme une langue étrangère
qu'il eût comprise [Variante: et admirée], mais qu'il n'eût
pu parler.
Les amis de Mathilde étaient
ce jour-là en hostilité continue avec les gens qui arrivaient
dans ce vaste salon. Les amis de la maison eurent d'abord la préférence,
comme étant mieux connus. On peut juger si Julien était attentif;
tout l'intéressait, et le fond des choses et la manière d'en
plaisanter.
- Ah! voici M. Descoulis, dit Mathilde,
il n'a plus de perruque; est-ce qu'il voudrait arriver à la préfecture
par le génie? Il étale ce front chauve qu'il dit rempli de
hautes pensées.
- C'est un homme qui connaît
toute la terre, dit le marquis de Croisenois; il vient aussi chez mon oncle
le cardinal. Il est capable de cultiver un mensonge auprès de chacun
de ses amis, pendant des années de suite, et il a deux ou trois
cents amis. Il sait alimenter l'amitié, c'est son talent. Tel que
vous le voyez, il est déjà crotté, à la porte
d'un de ses amis, dès les sept heures du matin, en hiver.
Il se brouille de temps en temps,
et il écrit sept ou huit lettres pour la brouillerie. Puis il se
réconcilie, et il a sept ou huit lettres pour les transports d'amitié.
Mais c'est dans l'épanchement franc et sincère de l'honnête
homme qui ne garde rien sur le coeur, qu'il brille le plus. Cette manoeuvre
paraît, quand il a quelque service à demander. Un des grands
vicaires de mon oncle est admirable quand il raconte la vie de M. Descoulis
depuis la Restauration. Je vous l'amènerai.
- Bah! je ne croirais pas à
ces propos; c'est jalousie de métier entre petites gens, dit le
comte de Caylus.
- M. Descoulis aura un nom dans
l'histoire, reprit le marquis; il a fait la Restauration avec l'abbé
de Pradt et MM. de Talleyrand et Pozzo di Borgo.
- Cet homme a manié des millions,
dit Norbert, et je ne conçois pas qu'il vienne ici embourser les
épigrammes de mon père, souvent abominables. Combien avez-vous
trahi de fois vos amis, mon cher Descoulis? lui criait-il l'autre jour,
d'un bout de la table à l'autre.
- Mais est-il vrai qu'il ait trahi?
dit Mlle de La Mole. Qui n'a pas trahi?
- Quoi! dit le comte de Caylus à
Norbert, vous avez chez vous M. Sainclair, ce fameux libéral; et
que diable vient-il y faire? Il faut que je l'approche, que je lui parle,
que je le fasse parler; on dit qu'il a tant d'esprit.
- Mais comment ta mère va-t-elle
le recevoir? dit M. de Croisenois. Il a des idées si extravagantes,
si généreuses, si indépendantes...
- Voyez, dit Mlle de La Mole, voilà
l'homme indépendant, qui salue jusqu'à terre M. Descoulis,
et qui saisit sa main. J'ai presque cru qu'il allait la porter à
ses lèvres.
- Sainclair vient ici pour être
de l'Académie, dit Norbert; voyez comme il salue le baron L...,
Croisenois.
- Il serait moins bas de se mettre
à genoux, reprit M. de Luz.
- Mon cher Sorel, dit Norbert, vous
qui avez de l'esprit, mais qui arrivez de vos montagnes, tâchez de
ne jamais saluer comme fait ce grand poète, fût-ce Dieu le
père.
- Ah! voici l'homme d'esprit par
excellence, M. le baron Bâton, dit Mlle de La Mole, imitant un peu
la voix du laquais qui venait de l'annoncer.
- Je crois que même vos gens
se moquent de lui. Quel nom, baron Bâton! dit M. de Caylus.
- Que fait le nom? nous disait-il
l'autre jour, reprit Mathilde. Figurez-vous le duc de Bouillon annoncé
pour la première fois; il ne manque au public, à mon égard,
qu'un peu d'habitude...
Julien quitta le voisinage du canapé.
Peu sensible encore aux charmantes finesses d'une moquerie légère,
pour rire d'une plaisanterie, il prétendait qu'elle fût fondée
en raison. Il ne voyait dans les propos de ces jeunes gens, que le ton
de dénigrement général, et en était choqué.
Sa pruderie provinciale ou anglaise allait jusqu'à y voir de l'envie,
en quoi assurément il se trompait.
Le comte Norbert, se disait-il,
à qui j'ai vu faire trois brouillons pour une lettre de vingt lignes
à son colonel, serait bien heureux s'il avait écrit de sa
vie une page comme celles de M. Sainclair.
Passant inaperçu à
cause de son peu d'importance, Julien s'approcha successivement de plusieurs
groupes; il suivait de loin le baron Bâton et voulait l'entendre.
Cet homme de tant d'esprit avait l'air inquiet, et Julien ne le vit se
remettre un peu que lorsqu'il eut trouvé trois ou quatre phrases
piquantes. Il sembla à Julien que ce genre d'esprit avait besoin
d'espace.
Le baron ne pouvait pas dire des
mots; il lui fallait au moins quatre phrases de six lignes chacune pour
être brillant.
- Cet homme disserte, il ne cause
pas, disait quelqu'un derrière Julien.
Il se retourna et rougit de plaisir
quand il entendit nommer le comte Chalvet. C'est l'homme le plus fin du
siècle. Julien avait souvent trouvé son nom dans le Mémorial
de Sainte-Hélène et dans les morceaux d'histoire dictés
par Napoléon. Le comte Chalvet était bref dans sa parole;
ses traits étaient des éclairs, justes, vifs, profonds. S'il
parlait d'une affaire, sur-le-champ on voyait la discussion faire un pas.
Il y portait des faits, c'était plaisir de l'entendre. Du reste,
en politique, il était cynique effronté.
- Je suis indépendant, moi,
disait-il à un monsieur portant trois plaques, et dont apparemment
il se moquait. Pourquoi veut-on que je sois aujourd'hui de la même
opinion qu'il y a six semaines? En ce cas, mon opinion serait mon tyran.
Quatre jeunes gens graves, qui l'entouraient,
firent la mine; ces messieurs n'aiment pas le genre plaisant. Le comte
vit qu'il était allé trop loin. Heureusement il aperçut
l'honnête M. Balland, tartufe d'honnêteté. Le comte
se mit à lui parler: on se rapprocha, on comprit que le pauvre Balland
allait être immolé. A force de morale et de moralité,
quoique horriblement laid, et après des premiers pas dans le monde
difficiles à raconter, M. Balland a épousé une femme
fort riche, qui est morte; ensuite une seconde femme fort riche, que l'on
ne voit point dans le monde. Il jouit en toute humilité de soixante
mille livres de rentes, et a lui-même des flatteurs. Le comte Chalvet
lui parla de tout cela et sans pitié. Il y eut bientôt autour
d'eux un cercle de trente personnes. Tout le monde souriait, même
les jeunes gens graves, l'espoir du siècle.
Pourquoi vient-il chez M. de La
Mole, où il est le plastron évidemment? pensa Julien. Il
se rapprocha de l'abbé Pirard, pour le lui demander.
M. Balland s'esquiva.
- Bon! dit Norbert, voilà
un des espions de mon père parti; il ne reste plus que le petit
boiteux Napier. Serait-ce là le mot de l'énigme? pensa Julien.
Mais, en ce cas, pourquoi le marquis reçoit-il M. Balland? Le sévère
abbé Pirard faisait la mine dans un coin du salon, en entendant
les laquais annoncer.
- C'est donc une caverne, disait-il
comme Basile, je ne vois arriver que des gens tarés.
C'est que le sévère
abbé ne connaissait pas ce qui tient à la haute société.
Mais, par ses amis les jansénistes, il avait des notions fort exactes
sur ces hommes qui n'arrivent dans les salons que par leur extrême
finesse au service de tous les partis, ou leur fortune scandaleuse.
Pendant quelques minutes, ce soir-là,
il répondit d'abondance de coeur aux questions empressées
de Julien, puis s'arrêta tout court, désolé d'avoir
toujours du mal à dire de tout le monde, et se l'imputant à
péché. Bilieux, janséniste, et croyant au devoir de
la charité chrétienne, sa vie dans le monde était
un combat.
- Quelle figure a cet abbé
Pirard! disait Mlle de La Mole, comme Julien se rapprochait du canapé.
Julien se sentit irrité,
mais pourtant elle avait raison. M. Pirard était sans contredit
le plus honnête homme du salon, mais sa figure couperosée,
qui s'agitait des bourrèlements de sa conscience, le rendait hideux
en ce moment. Croyez après cela aux physionomies, pensa Julien;
c'est dans le moment où la délicatesse de l'abbé Pirard
se reproche quelque peccadille, qu'il a l'air atroce; tandis que sur la
figure de ce Napier, espion connu de tous, on lit un bonheur pur et tranquille.
L'abbé Pirard avait fait cependant de grandes concessions à
son parti, il avait pris un domestique, il était fort bien vêtu.
Julien remarqua quelque chose de
singulier dans le salon: c'était un mouvement de tous les yeux vers
la porte, et un demi-silence subit. Le laquais annonçait le fameux
baron de Tolly, sur lequel les élections venaient de fixer tous
les regards. Julien s'avança et le vit fort bien. Le baron présidait
un collège: il eut l'idée lumineuse d'escamoter les petits
carrés de papier portant les votes d'un des partis.
Mais, pour qu'il y eût compensation,
il les remplaçait à mesure par d'autres petits morceaux de
papier portant un nom qui lui était agréable. Cette manoeuvre
décisive fut aperçue par quelques électeurs qui s'empressèrent
de faire compliment au baron de Tolly. Le bonhomme était encore
pâle de cette grande affaire. Des esprits mal faits avaient prononcé
le mot de galères. M. de La Mole le reçut froidement. Le
pauvre baron s'échappa.
- S'il nous quitte si vite, c'est
pour aller chez M. Comte, dit le comte Chalvet, et l'on rit.
Au milieu de quelques grands seigneurs
muets et des intrigants, la plupart tarés, mais tous gens d'esprit,
qui, ce soir-là, abordaient successivement dans le salon de M. de
La Mole (on parlait de lui pour un ministère), le petit Tanbeau
faisait ses premières armes. S'il n'avait pas encore la finesse
des aperçus, il s'en dédommageait, comme on va voir, par
l'énergie des paroles.
- Pourquoi ne pas condamner cet
homme à dix ans de prison? disait-il au moment où Julien
approcha de son groupe; c'est dans un fond de basse-fosse qu'il faut confiner
les reptiles; on doit les faire mourir à l'ombre, autrement leur
venin s'exalte et devient plus dangereux. A quoi bon le condamner à
mille écus d'amende? II est pauvre, soit, tant mieux; mais son parti
payera pour lui. Il fallait cinq cents francs d'amende et dix ans de bassefosse.
Eh! bon dieu! quel est donc le monstre
dont on parle? pensa Julien, qui admirait le ton véhément
et les gestes saccadés de son collègue. La petite figure
maigre et tirée du neveu favori de l'académicien était
hideuse en ce moment. Julien apprit bientôt qu'il s'agissait du plus
grand poète de l'époque.
- Ah! monstre! s'écria Julien
à demi haut, et des larmes généreuses vinrent mouiller
ses yeux. Ah! petit gueux! pensa-t-il, je te revaudrai ce propos. Voilà
pourtant, pensa-t-il, les enfants perdus du parti dont le marquis est un
des chefs! Et cet homme illustre qu'il calomnie, que de croix, que de sinécures
n'eût-il pas accumulées, s'il se fût vendu, je ne dis
pas au plat ministère de M. de Nerval, mais à quelqu'un de
ces ministres passablement honnêtes que nous avons vus se succéder?
L'abbé Pirard fit signe de
loin à Julien; M. de La Mole venait de lui dire un mot. Mais quand
Julien, qui dans ce moment écoutait, les yeux baissés, les
gémissements d'un évêque, fut libre enfin, et put approcher
de son ami, il le trouva accaparé par cet abominable petit Tanbeau.
Ce petit monstre l'exécrait comme la source de la faveur de Julien,
et venait lui faire la cour.
Quand la mort nous délivrera-t-elle
de cette vieille pourriture? C'était dans ces termes, d'une énergie
biblique, que le petit homme de lettres parlait en ce moment du respectable
lord Holland. Son mérite était de savoir très bien
la biographie des hommes vivants, et il venait de faire une revue rapide
de tous les hommes qui pouvaient aspirer à quelque influence sous
le règne du nouveau roi d'Angleterre. L'abbé Pirard passa
dans un salon voisin; Julien le suivit:
- Le marquis n'aime pas les écrivailleurs,
je vous en avertis; c'est sa seule antipathie. Sachez le latin, le grec
si vous pouvez, l'histoire des Egyptiens, des Perses, etc., il vous honorera
et vous protégera comme un savant. Mais n'allez pas écrire
une page en français, et surtout sur des matières graves
et au-dessus de votre position dans le monde, il vous appellerait écrivailleur,
et vous prendrait en guignon. Comment, habitant l'hôtel d'un grand
seigneur, ne savez-vous pas le mot du duc de Castries sur d'Alembert et
Rousseau: «Cela veut raisonner de tout, et n'a pas mille écus
de rente!»
Tout se sait, pensa Julien, ici
comme au séminaire! II avait écrit huit ou dix pages assez
emphatiques: c'était une sorte d'éloge historique du vieux
chirurgien-major qui, disait-il, l'avait fait homme. Et ce petit cahier,
se dit Julien, a toujours été fermé à clef!
Il monta chez lui, brûla son manuscrit, et revint au salon. Les coquins
brillants l'avaient quitté, il ne restait que les hommes à
plaques. Autour de la table, que les gens venaient d'apporter toute servie,
se trouvaient sept à huit femmes fort nobles, fort dévotes,
fort affectées, âgées de trente à trente-cinq
ans.
La brillante maréchale de
Fervaques entra en faisant des excuses sur l'heure tardive. Il était
plus de minuit; elle alla prendre place auprès de la marquise. Julien
fut profondément ému; elle avait les yeux et le regard de
Mme de Rênal.
Le groupe de Mlle de La Mole était
encore peuplé. Elle était occupée avec ses amis à
se moquer du malheureux comte de Thaler. C'était le fils unique
de ce fameux juif, célèbre par les richesses qu'il avait
acquises en prêtant de l'argent aux rois pour faire la guerre aux
peuples. Le juif venait de mourir laissant à son fils cent mille
écus de rente par mois, et un nom, hélas, trop connu! Cette
position singulière eût exigé de la simplicité
dans le caractère, ou beaucoup de force de volonté.
Malheureusement, le comte n'était
qu'un bon homme garni de toutes sortes de prétentions qui lui étaient
inspirées par ses flatteurs. M. de Caylus prétendait qu'on
lui avait donné la volonté de demander en mariage Mlle de
La Mole (à laquelle le marquis de Croisenois, qui devait être
duc avec cent mille livres de rente, faisait la cour).
- Ah! ne l'accusez pas d'avoir une
volonté, disait piteusement Norbert.
Ce qui manquait peut-être
le plus à ce pauvre comte de Thaler, c'était la faculté
de vouloir. Par ce côté de son caractère il eût
été digne d'être roi. Prenant sans cesse conseil de
tout le monde, il n'avait le courage de suivre aucun avis jusqu'au bout.
Sa physionomie eût suffi à
elle seule, disait Mlle de La Mole, pour lui inspirer une joie éternelle.
C'était un mélange singulier d'inquiétude et de désappointement;
mais de temps à autre on y distinguait fort bien des bouffées
d'importance et de ce ton tranchant que doit avoir l'homme le plus riche
de France, quand surtout il est assez bien fait de sa personne et n'a pas
encore trente-six ans. Il est timidement insolent, disait M. de Croisenois.
Le comte de Caylus, Norbert et deux ou trois jeunes gens à moustaches
le persiflèrent tant qu'ils voulurent, sans qu'il s'en doutât,
et enfin le renvoyèrent comme une heure sonnait:
- Sont-ce vos fameux chevaux arabes
qui vous attendent à la porte par le temps qu'il fait? lui dit Norbert.
- Non, c'est un nouvel attelage
bien moins cher, répondit M. de Thaler. Le cheval de gauche me coûte
cinq mille francs, et celui de droite ne vaut que cent louis; mais je vous
prie de croire qu'on ne l'attelle que de nuit. C'est que son trot est parfaitement
semblable à celui de l'autre.
La réflexion de Norbert fit
penser au comte qu'il était décent pour un homme comme lui
d'avoir la passion des chevaux, et qu'il ne fallait pas laisser mouiller
les siens. Il partit, et ces messieurs sortirent un instant après
en se moquant de lui.
Ainsi, pensait Julien en les entendant
rire dans l'escalier, il m'a été donné de voir l'autre
extrême de ma situation! Je n'ai pas vingt louis de rente, et je
me suis trouvé côte à côte avec un homme qui
a vingt louis de rente par heure, et l'on se moquait de lui... Une telle
vue guérit de l'envie.
CHAPITRE V
LA SENSIBILITE ET UNE GRANDE DAME
DEVOTE
Une idée un peu vive y a
l'air d'une grossièreté, tant on y est accoutumé aux
mots sans relief. Malheur à qui invente en parlant!
FAUBLAS.
Après plusieurs mois d'épreuves,
voici où en était Julien le jour où l'intendant de
la maison lui remit le troisième quartier de ses appointements.
M. de La Mole l'avait chargé de suivre l'administration de ses terres
en Bretagne et enNormandie. Julien y faisait de fréquents voyages.
Il était chargé, en chef, de la correspondance relative au
fameux procès avec l'abbé de Frilair. M. Pirard l'avait instruit.
Sur les courtes notes que le marquis
griffonnait en marge des papiers de tout genre qui lui étaient adressés,
Julien composait des lettres qui presque toutes étaient signées.
A l'école de théologie,
ses professeurs se plaignaient de son peu d'assiduité, mais ne l'en
regardaient pas moins comme un de leurs élèves les plus distingués.
Ces différents travaux, saisis avec toute l'ardeur de l'ambition
souffrante, avaient bien vite enlevé à Julien les fraîches
couleurs qu'il avait apportées de la province. Sa pâleur était
un mérite aux yeux des jeunes séminaristes ses camarades;
il les trouvait beaucoup moins méchants, beaucoup moins à
genoux devant un écu que ceux de Besançon; eux le croyaient
attaqué de la poitrine. Le marquis lui avait donné un cheval.
Craignant d'être rencontré
dans ses courses à cheval, Julien leur avait dit que cet exercice
lui était prescrit par les médecins. L'abbé Pirard
l'avait mené dans plusieurs sociétés de jansénistes.
Julien fut étonné; l'idée de la religion était
invinciblement liée dans son esprit à celle d'hypocrisie
et d'espoir de gagner de l'argent. Il admira ces hommes pieux et sévères
qui ne songent pas au budget. Plusieurs jansénistes l'avaient pris
en amitié et lui donnaient des conseils. Un monde nouveau s'ouvrait
devant lui. Il connut chez les jansénistes un comte Altamira qui
avait près de six pieds de haut, libéral condamné
à mort dans son pays, et dévot. Cet étrange contraste,
la dévotion et l'amour de la liberté, le frappa.
Julien était en froid avec
le jeune comte. Norbert avait trouvé qu'il répondait trop
vivement aux plaisanteries de quelques-uns de ses amis. Julien, ayant manqué
une ou deux fois aux convenances, s'était prescrit de ne jamais
adresser la parole à Mlle Mathilde. On était toujours parfaitement
poli à son égard à l'hôtel de La Mole; mais
il se sentait déchu. Son bon sens de province expliquait cet effet
par le proverbe vulgaire, tout beau tout nouveau . Peut-être était-il
un peu plus clairvoyant que les premiers jours, ou bien le premier enchantement
produit par l'urbanité parisienne était passé.
Dès qu'il cessait de travailler,
il était en proie à un ennui mortel; c'est l'effet desséchant
de la politesse admirable, mais si mesurée, si parfaitement graduée
suivant les positions, qui distingue la haute société. Un
coeur un peu sensible voit l'artifice. Sans doute, on peut reprocher à
la province un ton commun ou peu poli; mais on se passionne un peu en vous
répondant. Jamais à l'hôtel de La Mole l'amour propre
de Julien n'était blessé; mais souvent, à la fin de
la journée, en prenant sa bougie dans l'antichambre, il se sentait
l'envie de pleurer. En province, un garçon de café prend
intérêt à vous, s'il vous arrive un accident en entrant
dans son café; mais si cet accident offre quelque chose de désagréable
pour l'amour-propre, en vous plaignant, il répétera dix fois
le mot qui vous torture. A Paris, on a l'attention de se cacher pour rire,
mais vous êtes toujours un étranger.
Nous passons sous silence une foule
de petites aventures qui eussent donné des ridicules à Julien,
s'il n'eût pas été en quelque sorte au-dessous du ridicule.
Une sensibilité folle lui faisait commettre des milliers de gaucheries.
Tous ses plaisirs étaient de précaution: il tirait le pistolet
tous les jours, il était un des bons élèves des plus
fameux maîtres d'armes. Dès qu'il pouvait disposer d'un instant,
au lieu de l'employer à lire comme autrefois, il courait au manège
et demandait les chevaux les plus vicieux.
Dans les promenades avec le maître
du manège, il était presque régulièrement jeté
par terre.
Le marquis le trouvait commode à
cause de son travail obstiné, de son silence, de son intelligence,
et, peu à peu, lui confia la suite de toutes les affaires un peu
difficiles à débrouiller. Dans les moments où sa haute
ambition lui laissait quelque relâche, le marquis faisait des affaires
avec sagacité; àportée de savoir des nouvelles, il
jouait à la rente avec bonheur. Il achetait des maisons, des bois;
mais il prenait facilement de l'humeur. Il donnait des centaines de louis
et plaidait pour des centaines de francs. es hommes riches qui ont le coeur
haut cherchent dans les affaires de l'amusement et non des résultats.
Le marquis avait besoin d'un chef d'état-major qui mît un
ordre clair et facile à saisir dans toutes ses affaires d'argent.
Mme de La Mole, quoique d'un caractère
si mesuré, se moquait quelquefois de Julien. L'imprévu, produit
par la sensibilité, est l'horreur des grandes dames; c'est l'antipode
des convenances. Deux ou trois fois le marquis prit son parti: S'il est
ridicule dans votre salon, il triomphe dans son bureau. Julien, de son
côté, crut saisir le secret de la marquise. Elle daignait
s'intéresser à tout dès qu'on annonçait le
baron de La Joumate. C'était un être froid, à physionomie
impassible. Il était petit, mince, laid, fort bien mis, passait
sa vie au Château, et, en général, ne disait rien sur
rien. Telle était sa façon de penser. Mme de La Mole eût
été passionnément heureuse, pour la première
fois de sa vie, si elle eût pu en faire le mari de sa fille.
CHAPITRE VI
MANIERE DE PRONONCER
Leur haute mission est de juger
avec calme les petits événements de la vie journalière
des peuples. Leur sagesse doit prévenir les grandes colères
pour les petites causes, ou pour des événements que la voix
de la renommée transfigure en les portant au loin.
GRATIUS.
Pour un nouveau débarqué,
qui, par hauteur, ne faisait jamais de questions, Julien ne tomba pas dans
de trop grandes sottises. Un jour, poussé dans un café de
la rue Saint-Honoré, par une averse oudaine, un grand homme en redingote
de castorine, étonné de son regard sombre, le regarda à
son tour, absolument comme jadis, à Besançon, l'amant de
Mlle Amanda.
Julien s'était reproché
trop souvent d'avoir laissé passer cette première insulte,
pour souffrir ce regard. Il en demanda l'explication. L'homme en redingote
lui adressa aussitôt les plus sales injures: tout ce qui était
dans le café les entoura; les passants s'arrêtaient devant
la porte. Par une précaution de provincial, Julien portait toujours
des petits pistolets; sa main les serrait dans sa poche d'un mouvement
convulsif. Cependant il fut sage, et se borna à répéter
à son homme de minute en minute: Monsieur, votre adresse? je vous
méprise .
La constance avec laquelle il s'attachait
à ces six mots finit par frapper la foule.
Dame! il faut que l'autre qui parle
tout seul lui donne son adresse. L'homme à la redingote, entendant
cette décision souvent répétée, jeta au nez
de Julien cinq ou six cartes. Aucune heureusement ne l'atteignit au visage,
il s'était promis de ne faire usage de ses pistolets que dans le
cas où il serait touché. L'homme s'en alla, non sans se retourner
de temps en temps pour le menacer du poing et lui adresser des injures.
Julien se trouva baigné de sueur. Ainsi il est au pouvoir du dernier
des hommes de m'émouvoir à ce point! se disait-il avec rage.
Comment tuer cette sensibilité si humiliante?
[Variante: Il eût voulu pouvoir
se battre à l'instant. Mais une difficulté l'arrêtait.
Dans tout ce grand Paris,] Où prendre un témoin? il n'avait
pas un ami. Il avait eu plusieurs connaissances; mais toutes, régulièrement,
au bout de six semaines de relations, s'éloignaient de lui.
Je suis insociable, et m'en voilà
cruellement puni, pensa-t-il. Enfin, il eut l'idée de chercher un
ancien lieutenant du 96e, nommé Liévin, pauvre diable avec
qui il faisait souvent des armes. Julien fut sincère avec lui.
- Je veux bien être votre
témoin, dit Liévin, mais à une condition: si vous
ne blessez pas votre homme, vous vous battrez avec moi, séance tenante.
- Convenu, dit Julien enchanté,
et ils allèrent chercher M. C. de Beauvoisis à l'adresse
indiquée par ses billets, au fond du faubourg Saint-Germain.
Il était sept heures du matin.
Ce ne fut qu'en se faisant annoncer chez lui que Julien pensa que ce pouvait
bien être le jeune parent de Mme de Rênal, employé jadis
à l'ambassade de Rome ou de Naples, et qui avait donné une
lettre de recommandation au chanteur Geronimo.
Julien avait remis à un grand
valet de chambre une des cartes jetées la veille, et une des siennes.
On le fit attendre, lui et son témoin,
trois grands quarts d'heure; enfin ils furent introduits dans un appartement
admirable d'élégance. Ils trouvèrent un grand jeune
homme, mis comme une poupée; ses traits offraient la perfection
et l'insignifiance de la beauté grecque. Sa tête, remarquablement
étroite, portait une pyramide de cheveux du plus beau blond. Ils
étaient frisés avec beaucoup de soin, pas un cheveu ne dépassait
l'autre. C'est pour se faire friser ainsi, pensa le lieutenant du 96e,
que ce maudit fat nous a fait attendre. La robe de chambre bariolée,
le pantalon du matin, tout, jusqu'aux pantoufles brodées, était
correct et merveilleusement soigné. Sa physionomie, noble et vide,
annonçait des idées convenables et rares: l'idéal
de l'homme aimable, l'horreur de l'imprévu et de la plaisanterie,
beaucoup de gravité.
Julien, auquel son lieutenant du
96e avait expliqué que se faire attendre longtemps, après
lui avoir jeté si grossièrement sa carte à la figure,
était une offense de plus, entra brusquement chez M. de Beauvoisis.
Il avait l'intention d'être insolent, mais il aurait bien voulu en
même temps être de bon ton. Il fut si frappé de la douceur
des manières de M. de Beauvoisis, de son air à la fois compassé,
important et content de soi, de l'élégance admirable de ce
qui l'entourait, qu'il perdit en un clin d'oeil toute idée d'être
insolent. Ce n'était pas son homme de la veille. Son étonnement
fut tel de rencontrer un être aussi distingué au lieu du grossier
personnage rencontré au café, qu'il ne put trouver une seule
parole. Il présenta une des cartes qu'on lui avait jetées.
- C'est mon nom, dit l'homme à
la mode, auquel l'habit noir de Julien, dès sept heures du matin,
inspirait assez peu de considération; mais je ne comprends pas,
d'honneur...
La manière de prononcer ces
derniers mots rendit à Julien une partie de son humeur.
- Je viens pour me battre avec vous,
monsieur, et il expliqua d'un trait toute l'affaire.
M. Charles de Beauvoisis, après
y avoir mûrement pensé, était assez content de la coupe
de l'habit noir de Julien. Il est de Staub, c'est clair, se disait-il en
l'écoutant parler; ce gilet est de bon goût, ces bottes sont
bien; mais, d'un autre côté, cet habit noir dès le
grand matin!... Ce sera pour mieux échapper à la balle, se
dit le chevalier de Beauvoisis.
Dès qu'il se fut donné
cette explication, il revint à une politesse parfaite, et presque
d'égal à égal envers Julien. Le colloque fut assez
long, l'affaire était délicate; mais enfin Julien ne put
se refuser à l'évidence. Le jeune homme si bien né
qu'il avait devant lui n'offrait aucun point de ressemblance avec le grossier
personnage qui, la veille, l'avait insulté. Julien éprouvait
une invincible répugnance à s'en aller, il faisait durer
l'explication. Il observait la suffisance du chevalier de Beauvoisis, c'est
ainsi qu'il s'était nommé en parlant de lui, choqué
de ce que Julien l'appelait tout simplement monsieur.
Il admirait sa gravité, mêlée
d'une certaine fatuité modeste, mais qui ne l'abandonnait pas un
seul instant. Il était étonné de sa manière
singulière de remuer la langue en prononçant les mots...
Mais enfin, dans tout cela, il n'y avait pas la plus petite raison de lui
chercher querelle.
Le jeune diplomate offrait de se
battre avec beaucoup de grâce, mais l'ex-lieutenant du 96e, assis
depuis une heure, les jambes écartées,
les mains sur les cuisses, et les coudes en dehors, décida que
son ami M. Sorel n'était
point fait pour chercher une querelle d'Allemand à un homme, parce
qu'on avait volé à cet homme ses billets de visite.
Julien sortait de fort mauvaise
humeur. La voiture du chevalier de Beauvoisis l'attendait dans la cour,
devant le perron; par hasard, Julien leva les yeux et reconnut son homme
de la veille dans le cocher.
Le voir, le tirer par sa grande
jaquette, le faire tomber de son siège et l' accabler de coups de
cravache ne fut que l'affaire d'un instant. Deux laquais voulurent défendre
leur camarade; Julien reçut des coups de poing: au même instant
il arma un de ses petits pistolets et le tira sur eux; ils prirent la fuite.
Tout cela fut l'affaire d'une minute.
Le chevalier de Beauvoisis descendait
l'escalier avec la gravité la plus plaisante, répétant
avec sa prononciation de grand seigneur:
- Qu'est ça? qu'est ça?
Il était évidemment
fort curieux, mais l'importance diplomatique ne lui permettait pas de marquer
plus d'intérêt. Quand il sut de quoi il s'agissait, la hauteur
le disputa encore dans ses traits au sang-froid légèrement
badin qui ne doit jamais quitter une figure de diplomate. Le lieutenant
du 96e comprit que M. de Beauvoisis avait envie de se battre: il voulut
diplomatiquement aussi conserver à son ami les avantages de l'initiative.
- Pour le coup, s'écria-t-il,
il y a là matière à duel!
- Je le croirais assez, reprit le
diplomate.
- Je chasse ce coquin, dit-il à
ses laquais; qu'un autre monte.
On ouvrit la portière de
la voiture: le chevalier voulut absolument en faire les honneurs à
Julien et à son témoin. On alla chercher un ami de M. de
Beauvoisis, qui indiqua une place tranquille. La conversation en allant
fut vraiment bien. Il n'y avait de singulier que le diplomate en robe de
chambre. Ces messieurs, quoique très nobles, pensa Julien, ne sont
point ennuyeux comme les personnes qui viennent dîner chez M. de
La Mole; et je vois pourquoi, ajouta-t-il un instant après, ils
se permettent d'être indécents. On parlait des danseuses que
le public avait distinguées dans un ballet donné la veille.
Ces messieurs faisaient allusion à des anecdotes piquantes que Julien
et son témoin, le lieutenant du 96e, ignoraient absolument. Julien
n'eut point la sottise de prétendre les savoir; il avoua de bonne
grâce son ignorance. Cette franchise plut à l'ami du chevalier;
il lui raconta ces anecdotes dans les plus grands détails, et fort
bien.
Une chose étonna infiniment
Julien. Un reposoir que l'on construisait au milieu de la rue, pour la
procession de la Fête-Dieu, arrêta un instant la voiture. Ces
messieurs se permirent plusieurs plaisanteries; le curé, suivant
eux, était fils d'un archevêque. Jamais chez le marquis de
La Mole, qui voulait être duc, on n'eût osé prononcer
un tel mot.
Le duel fut fini en un instant:
Julien eut une balle dans le bras; on le lui serra avec des mouchoirs;
on les mouilla avec de l'eau-de-vie, et le chevalier de Beauvoisis pria
Julien très poliment de lui permettre de le reconduire chez lui,
dans la même voiture qui l'avait amené. Quand Julien indiqua
l'hôtel de La Mole, il y eut échange de regards entre le jeune
diplomate et son ami. Le fiacre de Julien était là, mais
il trouvait la conversation de ces messieurs infiniment plus amusante que
celle du bon lieutenant du 96e.
Mon Dieu! un duel, n'est-ce que
ça! pensait Julien. Que je suis heureux d'avoir retrouvé
ce cocher! Quel serait mon malheur, si j'avais dû supporter encore
cette injure dans un café! La conversation amusante n'avait presque
pas été interrompue. Julien comprit alors que l'affectation
diplomatique est bonne à quelque chose. L'ennui n'est donc point
inhérent, se disait-il, à une conversation entre gens de
haute naissance! Ceux-ci plaisantent de la procession de la Fête-Dieu,
ils osent raconter et avec détails pittoresques des anecdotes fort
scabreuses. Il ne leur manque absolument que le raisonnement sur la chose
politique, et ce manque-là est plus que compensé par la grâce
de leur ton et la parfaite justesse de leurs expressions. Julien se sentait
une vive inclination pour eux. Que je serais heureux de les voir souvent!
A peine se fut-on quitté,
que le chevalier de Beauvoisis courut aux informations: elles ne furent
pas brillantes. Il était fort curieux de connaître son homme;
pouvait-il décemment lui faire une visite? Le peu de renseignements
qu'il put obtenir n'étaient pas d'une nature encourageante.
- Tout cela est affreux! dit-il
à son témoin. Il est impossible que j'avoue m'être
battu avec un simple
secrétaire de M. de La Mole,
et encore parce que mon cocher m'a volé mes cartes de visite.
- Il est sûr qu'il y aurait
dans tout cela possibilité de ridicule.
Le soir même, le chevalier
de Beauvoisis et son ami dirent partout que ce M. Sorel, d'ailleurs un
jeune homme parfait, était fils naturel d'un ami intime du marquis
de La Mole. Ce fait passa sans difficulté. Une fois qu'il fut établi,
le jeune diplomate et son ami daignèrent faire quelques visites
à Julien, pendant les quinze jours qu'il passa dans sa chambre.
Julien leur avoua qu'il n'était allé qu'une fois en sa vie
à l'Opéra.
- Cela est épouvantable,
lui dit-on, on ne va que là; il faut que votre première sortie
soit pour le Comte Ory . A l'Opéra, le chevalier de Beauvoisis le
présenta au fameux chanteur Geronimo, qui avait alors un immense
succès.
Julien faisait presque la cour au
chevalier; ce mélange de respect pour soi-même, d'importance
mystérieuse et de fatuité de jeune homme l'enchantait. Par
exemple le chevalier bégayait un peu parce qu'il avait l'honneur
de voir souvent un grand seigneur qui avait ce défaut. Jamais Julien
n'avait trouvé réunis dans un seul être le ridicule
qui amuse et la perfection des manières qu'un pauvre provincial
doit chercher à imiter.
On le voyait à l'Opéra
avec le chevalier de Beauvoisis; cette liaison fit prononcer son nom.
- Eh bien! lui dit un jour M. de
La Mole, vous voilà donc le fils naturel d'un riche gentilhomme
de Franche- Comté, mon ami intime?
Le marquis coupa la parole à
Julien, qui voulait protester qu'il n'avait contribué en aucune
façon à accréditer ce bruit.
- M. de Beauvoisis n'a pas voulu
s'être battu contre le fils d'un charpentier.
- Je le sais, je le sais, dit M.
de La Mole; c'est à moi maintenant de donner de la consistance à
ce récit, qui me convient. Mais j'ai une grâce à vous
demander, et qui ne vous coûtera qu'une petite demi-heure de votre
temps: tous les jours d'Opéra, à onze heures et demie, allez
assister dans le vestibule à la sortie du beau monde. Je vous vois
encore quelquefois des façons de province, il faudrait vous en défaire;
d'ailleurs il n'est pas mal de connaître, au moins de vue, de grands
personnages auprès desquels je puis un jour vous donner quelque
mission.
Passez au bureau de location pour
vous faire reconnaître; on vous a donné les entrées.
CHAPITRE VII
UNE ATTAQUE DE GOUTTE
Et j'eus de l'avancement, non pour
mon mérite, mais parce que mon maître avait la goutte.
BERTOLOTTI.
Le lecteur est peut-être surpris
de ce ton libre et presque amical; nous avons oublié de dire que
depuis six semaines le marquis était retenu chez lui par une attaque
de goutte.
Mlle de La Mole et sa mère
étaient à Hyères, auprès de la mère
de la marquise. Le comte Norbert ne voyait son père que des instants;
ils étaient fort bien l'un pour l'autre, mais n'avaient rien à
se dire. M. de La Mole, réduit à Julien, fut étonné
de lui trouver des idées. Il se faisait lire les journaux. Bientôt
le jeune secrétaire fut en état de choisir les passages intéressants.
Il y avait un journal nouveau que le marquis abhorrait; il avait juré
de ne le jamais lire, et chaque jour en parlait. Julien riait [Variante:
et admirait la pauvreté du duel entre le pouvoir et une idée.
Cette petitesse du marquis lui rendait tout le sang-froid qu'il était
tenté de perdre en passant des soirées tête-à-tête
avec un si grand seigneur.] Le marquis, irrité contre le temps présent,
se fit lire Tite-Live; la traduction improvisée sur le texte latin
l'amusait.
Un jour le marquis dit avec ce ton
de politesse excessive qui souvent impatientait Julien:
- Permettez, mon cher Sorel, que
je vous fasse cadeau d'un habit bleu: quand il vous conviendra de le prendre
et de venir chez moi, vous serez, à mes yeux, le frère cadet
du comte de Chaulnes, c'est-à-dire le fils de mon ami le vieux duc.
Julien ne comprenait pas trop de
quoi il s'agissait; le soir même il essaya une visite en habit bleu.
Le marquis le traita comme un égal. Julien avait un coeur digne
de sentir la vraie politesse, mais il n'avait pas d'idée des nuances.
Il eût juré, avant cette fantaisie du marquis, qu'il était
impossible d'être reçu par lui avec plus d'égards.
Quel admirable talent! se dit Julien; quand il se leva pour sortir, le
marquis lui fit des excuses de ne pouvoir l'accompagner à cause
de sa goutte.
Cette idée singulière
occupa Julien: Se moquerait-il de moi? pensa-t-il. Il alla demander conseil
à l'abbé Pirard, qui, moins poli que le marquis, ne lui répondit
qu'en sifflant et parlant d'autre chose. Le lendemain matin Julien se présenta
au marquis, en habit noir, avec son portefeuille et ses lettres à
signer. Il en fut reçu à l'ancienne manière. Le soir
en habit bleu, ce fut un ton tout différent et absolument aussi
poli que la veille.
- Puisque vous ne vous ennuyez pas
trop dans les visites que vous avez la bonté de faire à un
pauvre vieillard malade, lui dit le marquis, il faudrait lui parler de
tous les petits incidents de votre vie, mais franchement et sans songer
à autre chose qu'à raconter clairement et d'une façon
amusante. Car il faut s'amuser, continua le marquis; il n'y a que cela
de réel dans la vie. Un homme ne peut pas me sauver la vie à
la guerre tous les jours, ou me faire tous les jours cadeau d'un million;
mais si j'avais Rivarol, ici, auprès de ma chaise longue, tous les
jours il m'ôterait une heure de souffrances et d'ennui. Je l'ai beaucoup
connu à Hambourg, pendant l'émigration.
Et le marquis conta à Julien
les anecdotes de Rivarol avec les Hambourgeois qui s'associaient quatre
pour comprendre un bon mot. M. de La Mole, réduit à la société
de ce petit abbé, voulut l'émoustiller. Il piqua d'honneur
l'orgueil de Julien. Puisqu'on lui demandait la vérité, Julien
résolut de tout dire; mais en taisant deux choses: son admiration
fanatique pour un nom qui donnait de l'humeur au marquis, et la parfaite
incrédulité qui n'allait pas trop bien à un futur
curé. Sa petite affaire avec le chevalier de Beauvoisis arriva fort
à propos. Le marquis rit aux larmes de la scène dans le café
de la rue Saint-Honoré, avec le cocher qui l'accablait d'injures
sales. Ce fut l'époque d'une franchise parfaite dans les relations
entre le maître et le protégé.
M. de La Mole s'intéressa
à ce caractère singulier. Dans les commencements, il caressait
les ridicules de Julien, afin d'en jouir; bientôt il trouva plus
d'intérêt à corriger tout doucement les fausses manières
de voir de ce jeune homme. Les autres provinciaux qui arrivent à
Paris admirent tout, pensait le marquis; celui-ci hait tout. Ils ont trop
d'affectation, lui n'en a pas assez, et les sots le prennent pour un sot.
L'attaque de goutte fut prolongée par les grands froids de l'hiver
et dura plusieurs mois.
On s'attache bien à un bel
épagneul, se disait le marquis, pourquoi ai-je tant de honte de
m'attacher à ce petit abbé? il est original. Je le traite
comme un fils; eh bien! où est l'inconvénient? Cette fantaisie,
si elle dure, me coûtera un diamant de cinq cents louis dans mon
testament. Une fois que le marquis eut compris le caractère ferme
de son protégé, chaque jour il le chargeait de quelque nouvelle
affaire.
Julien remarqua avec effroi qu'il
arrivait à ce grand seigneur de lui donner des décisions
contradictoires sur le même objet. Ceci pouvait le compromettre gravement.
Julien ne travailla plus avec lui sans apporter un registre sur lequel
il écrivait les décisions, et le marquis les paraphait. Julien
avait pris un commis qui transcrivait les décisions relatives à
chaque affaire sur un registre particulier. Ce registre recevait aussi
la copie de toutes les lettres. Cette idée sembla d'abord le comble
du ridicule et de l'ennui. Mais, en moins de deux mois, le marquis en sentit
les avantages. Julien lui proposa de prendre un commis sortant de chez
un banquier, et qui tiendrait en partie double le compte de toutes les
recettes et de toutes les dépenses des terres que Julien était
chargé d'administrer. Ces mesures éclaircirent tellement
aux yeux du marquis ses propres affaires, qu'il put se donner le plaisir
d'entreprendre deux ou trois nouvelles spéculations sans le secours
de son prête-nom qui le volait.
- Prenez trois mille francs pour
vous, dit-il un jour à son jeune ministre.
- Monsieur, ma conduite peut être
calomniée.
- Que vous faut-il donc? reprit
le marquis avec humeur.
- Que vous veuilliez bien prendre
un arrêté et l'écrire de votre main sur le registre:
cet arrêté me donnera une somme de trois mille francs. Au
reste, c'est M. l'abbé Pirard qui a eu l'idée de toute cette
comptabilité. Le marquis, avec la mine ennuyée du marquis
de Moncade écoutant les comptes de M. Poisson, son intendant, écrivit
la décision.
Le soir, lorsque Julien paraissait
en habit bleu, il n'était jamais question d'affaires. Les bontés
du marquis étaient si flatteuses pour l'amour-propre toujours souffrant
de notre héros, que bientôt, malgré lui, il éprouva
une sorte d'attachement pour ce vieillard aimable. Ce n'est pas que Julien
fût sensible, comme on l'entend à Paris; mais ce n'était
pas un monstre, et personne, depuis la mort du vieux chirurgien-major,
ne lui avait parlé avec tant de bonté. Il remarquait avec
étonnement que le marquis avait pour son amour-propre des ménagements
de politesse qu'il n'avait jamais trouvés chez le vieux chirurgien.
Il comprit enfin que le chirurgien était plus fier de sa croix que
le marquis de son cordon bleu. Le père du marquis était un
grand seigneur.
Un jour, à la fin d'une audience
du matin, en habit noir et pour les affaires, Julien amusa le marquis,
qui le retint deux heures, et voulut absolument lui donner quelques billets
de banque que son prête-nom venait de lui apporter de la Bourse.
- J'espère, monsieur le marquis,
ne pas m'écarter du profond respect que je vous dois en vous suppliant
de me permettre un mot.
- Parlez, mon ami.
- Que monsieur le marquis daigne
souffrir que je refuse ce don. Ce n'est pas à l'homme en habit noir
qu'il est adressé, et il gâterait tout à fait les façons
que l'on a la bonté de tolérer chez l'homme en habit bleu.
Il salua avec beaucoup de respect, et sortit sans regarder.
Ce trait amusa le marquis. Il le
conta le soir à l'abbé Pirard.
- Il faut que je vous avoue enfin
une chose, mon cher abbé. Je connais la naissance de Julien, et
je vous autorise à ne pas me garder le secret sur cette confidence.
Son procédé de ce matin est noble, pensa le marquis, et moi
je l'anoblis.
Quelque temps après, |