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Les
aventures du dernier Abencerage
René de Chateaubriand
(1768/1848)
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Nouvelle.
(suite - page 2)
-" Voyons-nous toujours, dit Blanca, et tôt ou tard l'amitié
suivra l'estime. Que l'événement fatal qui nous rassemble
ici soit à jamais ignoré de Grenade. " Aben-Hamet devint
dès ce moment plus cher à la fille du duc de Santa-Fé
: l'amour aime la vaillance ; il ne manquait plus rien à l'Abencerage,
puisqu'il était brave et que don Carlos lui devait la vie.
Aben-Hamet, par le conseil de Blanca s'abstînt pendant quelques
jours de se présenter au palais afin de laisser se calmer la colère
de don Carlos. Un mélange de sentiments doux et amers remplissait
l'âme de L'Abencerage : d'un côté l'assurance d'être
aimé avec tant
de fidélité et d'ardeur était pour lui une source
inépuisable de délice, d'un autre côté la certitude
de n'être jamais heureux sans renoncer à la religion de ses
pères accablait le courage d'Aben-Hamet. Déjà plusieurs
années s'étaient écoulées sans apporter de
remède à ses maux : verrait-il ainsi s'écouler le
reste de sa vie ?
Il était plongé dans un abîme de réflexions
les plus sérieuses et les plus tendres, lorsqu'un soir il entendit
sonner cette prière chrétienne qui annonce la fin du
jour. Il lui vint en pensée d'entrer dans le temple du Dieu de Blanca
et de demander des conseils au Maître de la nature.
Il sort, il arrive à la porte d'une ancienne mosquée
convertie en église par les fidèles. Le coeur saisi de
tristesse et de religion, il pénètre dans le temple qui
fut autrefois celui de son Dieu et de sa patrie. La prière venait
de finir : il n'y avait plus personne dans l'église. Une sainte
obscurité régnait à travers une multitude de colonnes
qui ressemblaient au tronc des arbres d'une forêt régulièrement
plantée.
L'architecture légère des Arabes s'était mariée
à l'architecture gothique, et, sans rien perdre de son élégance,
elle avait pis une gravité plus convenable aux méditations.
Quelques lampes éclairaient à peine les enfoncements
des voûtes ; mais à la clarté de plusieurs cierges
allumés on voyait encore briller l'autel du sanctuaire : il
étincelait d'or et de pierreries. Les Espagnols mettent toute leur
gloire à se dépouiller de leurs richesses pour en parer les
objets du culte, et l'image du Dieu vivant placée au milieu des
voiles de dentelles, des couronnes de perles et des gerbes de rubis, est
adoré par un peuple à demi nu.
On ne remarquait aucun siège au milieu de la vaste enceinte :
un pavé de marbre qui recouvrait des cercueils servait aux grands
comme aux petits pour se prosterner devant le Seigneur.
Aben-Hamet s'avançait lentement dans les nefs désertes
qui retentissaient du seul bruit de ses pas. Son
esprit était partagé entre les souvenirs que cet ancien
édifice de la religion des Maures retraçait à sa mémoire
et les sentiments que la religion des chrétiens faisait naître
dans son coeur. Il entrevit au pied d'une colonne une figure immobile,
qu'il prit d'abord pour une statue sur un tombeau ; il s'en approche ;
il distingue un jeune chevalier à genou, le front légèrement
incliné et les deux bras croisés sur sa poitrine. Ce chevalier
ne fit aucun mouvement au bruit des pas d'Aben-Hamet ; aucune distraction,
aucun signe extérieur de vie ne troubla sa profonde prière.
Son épée était couchée à terre devant
lui, et son chapeau, chargé de plumes, était posé
sur le marbre à ses côtés : il avait l'air d'être
fixé dans cette attitude par l'effet d'un enchantement.
C'était Lautrec : " Ah ! dit l'Abencerage en lui-même,
ce jeune et beau Français demande au ciel quelque faveur signalée
; ce guerrier déjà célèbre par son courage,
répand ici son coeur devant le souverain du ciel, comme le plus
humble et le plus obscur des hommes. Prions donc aussi le Dieu des chevaliers
et de la gloire. "
Aben-Hamet allait se précipiter sur le marbre, lorsqu'il aperçut,
à la lueur d'une lampe, des caractères
arabes et un verset du Coran qui paraissaient sous un plâtre
à demi tombé. Les remords rentrent dans son
coeur, et il se hâte de quitter l'édifice où il
a pensé devenir infidèle à sa religion et à
sa patrie.
Le cimetière qui environnait cette ancienne mosquée était
une espèce de jardin planté d'orangers, de cyprès,
de palmiers, et arrosé par deux fontaines ; un cloître régnait
alentour. Aben-Hamet, en passant sous un des portiques, aperçut
une femme prête à entrer dans l'église. Quoiqu'elle
fût enveloppée d'un voile, l'Abencerage reconnut la fille
du duc de Santa-Fé ; il l'arrête, et lui dit : " Viens-tu
chercher Lautrec dans ce temple ? "
" Laisse là ces vulgaires jalousies, répondit Blanca
: si je ne t'aimais plus, je te le dirais ; je dédaignerais de te
tromper. Je viens ici prier pour toi ; toi seul es maintenant l'objet de
mes voeux : j'oublie mon âme pour la tienne. Il ne fallait pas m'enivrer
du poison de ton amour, ou il fallait consentir à servir le Dieu
que je sers. Tu troubles toute ma famille, mon frère te hait ; mon
père est accablé de chagrin, parce que je refuse de choisir
un époux. Ne t'aperçois-tu pas que ma santé s'altère
? Vois cet asile de la mort ; il est enchanté ! Je m'y reposerai
bientôt, si tu ne te hâtes de recevoir ma foi au pied de l'autel
des chrétiens. Les combats que j'éprouve minent peu à
peu ma vie ; la passion que tu m'inspires ne soutiendra pas toujours ma
frêle existence ; songe, ô Maure ! pour te parler ton langage,
que le feu qui allume le flambeau est aussi le feu qui le consume. "
Blanca entre dans l'église, et laisse Aben-Hamet accablé
de ces dernières paroles.
C'en est fait : l'Abencerage est vaincu ; il va renoncer aux erreurs
de son culte ; assez longtemps il a combattu. La crainte de voir Blanca
mourir l'emporte sur tout autre sentiment dans le coeur d'Aben-Hamet. Après
tout, se disait-il, le Dieu des chrétiens est peut-être le
Dieu véritable. Ce Dieu est toujours le Dieu des nobles âmes,
puisqu'il est celui de Blanca, de don Carlos et de Lautrec.
Dans cette pensée, Aben-Hamet attendit avec impatience le lendemain
pour faire connaître sa résolution
à Blanca et changer une vie de tristesse et de larmes en une
vie de joie et de bonheur. Il ne put se rendre au
palais du duc de Santa-Fé que le soir. Il apprit que Blanca
était allée avec son frère au Généralife,
où Lautrec donnait une fête. Aben-Hamet, agité de nouveaux
soupçons, vole sur les traces de Blanca. Lautrec rougit en voyant
paraître l'Abencerage ; quant à Don Carlos, il reçut
le Maure avec une froide politesse, mais à travers laquelle perçait
l'estime.
Lautrec avait fait servir les plus beaux fruits de l'Espagne et de l'Afrique
dans une des salles du Généralife appelée la salle
des Chevaliers. Tout autour de cette salle étaient suspendus les
portraits des princes et des chevaliers vainqueurs des Maures, Pelage,
le Cid, Gonzalve de Cordoue. L'épée du dernier roi de Grenade
était attachée au-dessous de ces portraits. Aben-Hamet renferma
sa douleur en lui-même, et dit seulement comme le lion, en regardant
ces tableaux : " Nous ne savons pas peindre. "
Le généreux Lautrec, qui voyait les yeux de l'Abencerage
se tourner malgré lui vers l'épée de Boabdil,
lui dit : " Chevalier Maure, si j'avais prévu que vous m'eussiez
fait l'honneur de venir à cette fête, je ne vous aurais pas
reçu ici. On perd tous les jours une épée, et j'ai
vu le plus vaillant des rois remettre la sienne à son heureux ennemi.
"
" Ah ! s'écria le Maure en se couvrant le visage d'un pan de
sa robe, on peut la perdre comme François Ier, mais comme Boabdil
! ... "
La nuit vint : on apporta des flambeaux ; la conversation changea de
cours. On pria don Carlos de raconter la découverte du Mexique.
Il parla de ce monde inconnu avec l'éloquence pompeuse naturelle
à la nation espagnole. Il dit les malheurs de Montézume,
les moeurs des Américains, les prodiges de la valeur castillane
et même les cruautés de ses compatriotes, qui ne lui semblaient
mériter ni blâme ni louange. Ces récits enchantaient
Aben-Hamet, dont la passion pour les histoires merveilleuses trahissait
le sang arabe. Il fit à son tour le tableau de l'empire ottoman,
nouvellement assis sur les ruines de Constantinople, non sans donner des
regrets au premier empire de Mahomet ; temps heureux où le commandeur
des croyants voyait briller autour de lui Zobeide, Fleur de Beauté,
Force des Coeurs, Tourmente, et ce généreux Ganem, esclave
par amour. Quant à Lautrec, il peignit la cour galante de François
Ier ; les arts renaissant du sein de la barbarie, l'honneur, la loyauté,
la chevalerie des anciens temps, unis à la politesse des siècles
civilisés, les tourelles gothiques ornées des ordres de la
Grèce, et les dames gauloises rehaussant la richesse de leurs atours
par l'élégance athénienne.
Après ces discours, Lautrec, qui voulait amuser la divinité
de cette fête, prit une guitare, et chanta cette
romance qu'il avait composée sur un air des montagnes de son
pays :
Combien j'ai douce souvenance
Du joli lieu de ma naissance !
Ma soeur, qu'ils étaient beaux, les jours
De France !
O mon pays, sois mes amours
Toujours !
Te souvient-il que notre mère,
Au foyer de notre chaumière,
Nous pressait sur son coeur joyeux,
Ma chère,
Et nous baisions ses blancs cheveux
Tous deux ?
Ma soeur, te souvient-il encore
Du château que baignait la Dore !
Et de cette tant vieille tour
Du Maure,
Où l'airain sonnoit le retour
Du jour ?
Te souvient-il du lac tranquille
Qu'effeuroit l'hirondelle agile,
Du vent qui courboit le roseau
Mobile,
Et du soleil couchant sur l'eau,
Si beau ?
Oh ! qui me rendra mon Hélène,
Et ma montagne et le grand chêne ?
Leur souvenir fait tous les jours
Ma peine :
Mon pays sera mes amours
Toujours !
Lautrec, en achevant le dernier couplet, essuya avec son gant une larme
que lui arrachait le souvenir du
gentil pays de France. Les regrets du beau prisonnier furent vivement
sentis par Aben-Hamet, qui déplorait comme Lautrec la perte de sa
patrie. Sollicité de prendre à son tour la guitare, il s'en
excusa, en disant qu'il ne savait qu'une romance, et qu'elle serait peu
agréable à des chrétiens.
" Si ce sont des infidèles qui gémissent de nos victoires,
repartit dédaigneusement don Carlos, vous
pouvez chanter : les larmes sont permises aux vaincus. "
" Oui, dit Blanca, et c'est pour cela que nos pères, soumis
autrefois au joug des Maures, nous ont laissé
tant de complaintes. "
Aben-Hamet chanta donc cette ballade, qu'il avait apprise d'un poète
de la tribu des Abencerages [En
traversant un pays montagneux entre Algésiras
et Cadix, je m'arrêtai dans une venta située au milieu d'un
bois. Je n'y trouvai qu'un petit garçon de quatorze à quinze
ans et une petite fille à peu près du même âge,
frère et soeur qui tressaient auprès du feu des nattes de
jonc. Ils chantaient une romance dont je ne comprenais pas les paroles,
mais dont l'air était simple et naïf. Il faisait un temps affreux
; je restai deux heures à la venta. Mes jeunes hôtes répétèrent
si longtemps les couplets de leur romance, qu'il me fut aisé d'en
apprendre l'air par coeur c'est sur cet air que j'ai composé la
romance de l'Abencerage. Peut-être était-il question d'Aben-Hamet
dans la chanson de mes deux petits Espagnols. Au reste, le dialogue de
Grenade et du roi de Léon est imité d'une romance
espagnole. (N.d.A.)] :
Le roi don Juan,
Un jour chevauchant,
Vit sur la montagne
Grenade d'Espagne ;
Il lui dit soudain :
Cité mignonne,
Mon coeur te donne
Avec ma main.
Je t'épouserai,
Puis apporterai
En dons à ta ville,
Cordoue et Séville.
Superbes atours
Et perle fine
Je te destine
Pour nos amours.
Grenade répond :
Grand roi de Léon,
Au Maure liée,
Je suis mariée.
Garde tes présents :
J'ai pour parure
Riche ceinture
Et beaux enfants.
Ainsi tu disois ;
Ainsi tu mentois.
O mortelle injure !
Grenade est parjure !
Un chrétien maudit
D'Abencerage
Tient l'héritage :
C'étoit écrit !
Jamais le chameau
N'apporte au tombeau,
Près de la piscine,
L'Haggi de Médine.
Un chrétien maudit
D'Abencerage
Tient l'héritage :
C'étoit écrit !
O bel Albambra !
O palais d'Allah !
Cité des fontaines !
Fleuve aux vertes plaines,
Un chrétien maudit
D'Abencerage
Tient l'héritage :
C'étoit écrit !
La naïveté de ces plaintes avait touché jusqu'au
superbe don Carlos, malgré les imprécations prononcées
contre les chrétiens. Il aurait désiré qu'on le
dispensât de chanter lui-même, mais par courtoisie pour Lautrec
il crut devoir céder à ses prières. Aben-Hamet donna
la guitare au frère de Blanca, qui célébra les exploits
du Cid son illustre aïeul :
Prêt à partir pour la rive africaine [Tout le monde connaît
l'air des Folies d'Espagne. Cet air était sans paroles, du moins
il n'y avait point de paroles qui en rendissent le caractère grave,
religieux et chevaleresque. J'ai essayé d'exprimer ce caractère
dans la romance du Cid. Cette romance s'étant répandue dans
le public sans mon aveu, des maîtres célèbres m'ont
fait l'honneur de l'embellir de leur musique. Mais comme je l'avais expressément
composée pour l'air des Folies d'Espagne, il y a un
couplet qui devient un vrai galimatias, s'il ne se rapporte à mon
intention primaire :
(...) Mon noble chant vainqueur, D'Espagne un jour deviendra la folie,
etc.
Enfin ces trois romances n'ont quelque mérite qu'autant qu'elles
sont chantées sur trois vieux airs
véritablement nationaux ; elles amènent d'ailleurs le
dénouement. (N.d.A.)],
Le Cid armé, tout brillant de valeur,
Sur sa guitare, aux pieds de sa Chimène,
Chantoit ces vers que lui dictoit l'honneur :
Chimène a dit : Va combattre le Maure ;
De ce combat surtout reviens vainqueur.
Oui, je croirai que Rodrigue m'adore
S'il fait céder son amour à l'honneur.
Donnez, donnez et mon casque et ma lance !
Je vais montrer que Rodrigue a du coeur :
Dans les combats signalant sa vaillance,
Son cri sera pour sa dame et l'honneur.
Maure vanté pour ta galanterie,
De tes accents mon noble chant vainqueur
D'Espagne un jour deviendra la folie,
Car il peindra l'amour avec l'honneur.
Dans le vallon de notre Andalousie,
Les vieux chrétiens conteront ma valeur :
Il préféra, diront-ils, à la vie
Son Dieu, son roi, sa Chimène et l'honneur.
Don Carlos avait paru si fier en chantant ces paroles d'une voix mâle
et sonore, qu'on l'aurait pris pour le
Cid lui-même. Lautrec partageait l'enthousiasme guerrier de son
ami ; mais l'Abencerage avait pâli au nom du Cid.
" Ce chevalier, dit-il, que les chrétiens appellent la Fleur
des batailles, porte parmi nous le nom de cruel.
Si sa générosité avait égalé sa
valeur... "
" Sa générosité, repartit vivement don Carlos
interrompant Aben-Hamet, surpassait encore son courage,
et il n'y a que des Maures qui puissent calomnier le héros à
qui ma famille doit le jour. "
" Que dis-tu ? s'écria Aben-Hamet s'élançant du
siège où il était à demi couché : tu
comptes le Cid
parmi tes aïeux ? "
" Son sang coule dans mes veines, répliqua don Carlos, et je
me reconnais de ce noble sang à la haine
qui brûle dans mon coeur contre les ennemis de mon Dieu. "
" Ainsi, dit Aben-Hamet regardant Blanca, vous êtes de la maison
de ces Bivar qui, après la conquête de
Grenade, envahirent les foyers des malheureux Abencerages et donnèrent
la mort à un vieux chevalier de ce nom qui voulut défendre
le tombeau de ses aïeux ? "
" Maure ! s'écria don Carlos enflammé de colère,
sache que je ne me laisse point interroger. Si je possède aujourd'hui
la dépouille des Abencerages, mes ancêtres l'ont acquise au
prix de leur sang, et ils ne la doivent qu'à leur épée.
"
" Encore un mot, dit Aben-Hamet toujours plus ému : nous avons
ignoré dans notre exil que les Bivar
eussent porté le titre de Santa-Fé, c'est ce qui a causé
mon erreur. "
" Ce fut, répondit don Carlos, à ce même Bivar,
vainqueur des Abencerages, que ce titre fut conféré par
Ferdinand le Catholique. "
La tête d'Aben-Hamet se pencha dans son sein : il resta debout
au milieu de don Carlos, de Lautrec et
de Blanca étonnés. Deux torrents de larmes coulèrent
de ses yeux sur le poignard attaché à sa ceinture.
"Pardonnez, dit-il ; les hommes, je le sais, ne doivent pas répandre
des larmes : désormais les miennes ne
couleront plus au dehors, quoiqu'il me reste beaucoup à pleurer
; écoutez-moi : Blanca, mon amour pour toi égale l'ardeur
des vents brûlants de l'Arabie. J'étais vaincu ; je ne pouvais
plus vivre sans toi. Hier, la vue de ce chevalier français en prières,
tes paroles dans le cimetière du temple, m'avaient fait prendre
la résolution de connaître ton Dieu et de t'offrir ma foi.
"
Un mouvement de joie de Blanca et de surprise de don Carlos interrompit
Aben-Hamet ; Lautrec cacha
son visage dans ses deux mains. Le Maure devina sa pensée, et
secouant la tête avec un sourire déchirant : "Chevalier, dit-il,
ne perds pas toute espérance ; et toi, Blanca, pleure à jamais
sur le dernier Abencerage ! "Blanca, don Carlos, Lautrec, lèvent
tous trois les mains au ciel, et s'écrient : " Le dernier Abencerage
!
"Le silence règne ; la crainte, l'espoir, la haine, l'amour,
l'étonnement, la jalousie, agitent tous les coeurs ; Blanca tombe
bientôt à genoux. " Dieu de bonté ! dit-elle, tu justifies
mon choix, je ne pouvais aimer que le descendant des héros. "
" Ma soeur, s'écria don Carlos irrité, songez donc que
vous êtes ici devant Lautrec ! "
" Don Carlos, dit Aben-Hamet, suspends ta colère ; c'est à
moi à vous rendre le repos. "
Alors s'adressant à Blanca, qui s'était assise de nouveau
:
" Houri du ciel, Génie de l'amour et de la beauté, Aben-Hamet
sera ton esclave jusqu'à son dernier
soupir : mais connais toute l'étendue de son malheur. Le vieillard
immolé par ton aïeul en défendant ses
foyers était le père de mon père ; apprends encore
un secret que je t'ai caché, ou plutôt que tu m'avais fait
oublier. Lorsque je vins la première fois visiter cette triste
patrie, j'avais surtout pour dessein de chercher
quelque fils des Bivar qui pût me rendre compte du sang que ses
pères avaient versé. "
" Eh bien ! " dit Blanca d'une voix douloureuse, mais soutenue par l'accent
d'une grande âme, " quelle
est ta résolution ? "
" La seule qui soit digne de toi, répondit Aben-Hamet : te rendre
tes serments, satisfaire par mon éternelle absence et par ma mort
à ce que nous devons l'un et l'autre à l'inimitié
de nos dieux, de nos patries et de nos familles. Si jamais mon image s'effaçait
de ton coeur, si le temps, qui détruit tout, emportait de ta mémoire
le souvenir d'Abencerage... ce chevalier français...
Tu dois ce sacrifice à ton frère. "
Lautrec se lève avec impétuosité, se jette dans
les bras du Maure. " Aben-Hamet ! s'écrie-t-il, ne crois
pas me vaincre en générosité : je suis Français
; Bayard m'arma chevalier ; j'ai versé mon sang pour mon
roi ; je serai, comme mon parrain et comme mon prince, sans peur et
sans reproche. Si tu restes parmi nous, je supplie don Carlos de t'accorder
la main de sa soeur ; si tu quittes Grenade, jamais un mot de mon amour
ne troublera ton amante. Tu n'emporteras point dans ton exil la funeste
idée que Lautrec, insensible à ta vertu, cherche à
profiter de ton malheur. "
Et le jeune chevalier pressait le Maure sur son sein avec la chaleur
et la vivacité d'un Français.
" Chevaliers, dit don Carlos à son tour, je n'attendais pas
moins de vos illustres races. Aben-Hamet, à
quelle marque puis-je vous reconnaître pour le dernier Abencerage
? "
" A ma conduite, " répondit Aben-Hamet.
" Je l'admire, dit l'Espagnol ; mais, avant de m'expliquer, montrez-moi
quelque signe de votre naissance. "
Aben-Hamet tira de son sein l'anneau
héréditaire des Abencerages, qu'il portait suspendu à
une chaîne
d'or.
A ce signe, don Carlos tendit la
main au malheureux Aben-Hamet. " Sire chevalier, dit-il, je vous tiens
pour prud'homme et véritable
fils de rois. Vous m'honorez par vos projets sur ma famille, j'accepte
le combat que vous étiez venu secrètement chercher. Si je
suis vaincu, tous mes biens, autrefois tous les vôtres, vous seront
fidèlement remis. Si vous renoncez au projet de combattre, acceptez
à votre tour ce que je vous offre : soyez chrétien et recevez
la main de ma soeur, que Lautrec a demandée pour vous. "
La tentation était grande,
mais elle n'était pas au-dessus des forces d'Aben-Hamet. Si l'amour
dans toute
sa puissance parlait au coeur de
l'Abencerage, d'une autre part il ne pensait qu'avec épouvante à
l'idée d'unir le sang des persécuteurs au sang des persécutés.
Il croyait voir l'ombre de son aïeul sortir du tombeau et lui reprocher
cette alliance sacrilège. Transpercé de douleur, Aben-Hamet
s'écrie : " Ah ! faut-il que je rencontre ici tant d'âmes
sublimes, tant de caractères généreux, pour mieux
sentir ce que je perds. Que Blanca prononce ; qu'elle dise ce qu'il faut
que je fasse pour être plus digne de son amour ! "
Blanca s'écrie : " Retourne
au désert ! " et elle s'évanouit.
Aben-Hamet se prosterna, adora Blanca
encore plus que le ciel, et sortit sans prononcer une seule parole. Dès
la nuit même il partit pour Malaga, et s'embarqua sur un vaisseau
qui devait toucher à Oran. Il trouva campée près de
cette ville la caravane qui tous les trois ans sort de Maroc, traverse
l'Afrique, se rend en l'Egypte et rejoint dans l'Yémen la caravane
de La Mecque. Aben-Hamet se mit au nombre des pèlerins.
Blanca, dont les jours furent d'abord
menacés, revint à la vie. Lautrec, fidèle à
la parole qu'il avait donnée à l'Abencerage, s'éloigna,
et jamais un mot de son amour ou de sa douleur ne troubla la mélancolie
de la fille du duc de Santa-Fé. Chaque année Blanca allait
errer sur les montagnes de Malaga, à l'époque où son
amant avait coutume de revenir d'Afrique ; elle s'asseyait sur les rochers,
regardait la mer, les vaisseaux lointains, et retournait ensuite à
Grenade ; elle passait le reste de ses jours parmi les ruines de l'Alhambra.
Elle ne se plaignait point, elle
ne pleurait point, elle ne parlait jamais d'Aben-Hamet : un étranger
l'aurait crue heureuse. Elle resta seule de sa famille. Son père
mourut de chagrin, et don Carlos fut tué dans un duel où
Lautrec lui servit de second. On n'a jamais su quelle fut la destinée
d'Aben-Hamet.
Lorsqu'on sort de Tunis par la porte
qui conduit aux ruines de Carthage, on trouve un cimetière : sous
un palmier dans un coin de ce cimetière,
on m'a montré un tombeau qu'on appelle le tombeau du dernier
Abencerage. Il n'a rien de
remarquable, la pierre sépulcrale en est tout unie ; seulement,
d'après une coutume des Maures, on a creusé au milieu de
cette pierre un léger enfoncement avec le ciseau. L'eau de la pluie
se rassemble au fond de cette coupe funèbre et sert, dans un climat
brûlant, à désaltérer l'oiseau du ciel.
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