LA MORT DOLIVIER BÉCAILLE
Emile ZOLA (1840-1902) |
Nouvelle
1
C'est un samedi, à six heures du matin que je suis mort après
trois jours de maladie. Ma pauvre femme fouillait depuis un instant dans
la malle, où elle cherchait du linge.
Lorsqu'elle s'est relevée et qu'elle m'a vu rigide, les
yeux ouverts, sans un souffle, elle est accourue, croyant à un évanouissement,
me touchant les mains, se penchant sur mon visage. Puis, la terreur l'a
prise ; et, affolée elle a bégayé, en éclatant
en larmes :
Mon Dieu ! mon Dieu ! il est mort !
J'entendais tout, mais les sons affaiblis semblaient venir de
très loin. Seul, mon oeil gauche percevait encore une lueur confuse,
une lumière blanchâtre où les objets se fondaient ;
l'oeil droit se trouvait complètement paralysé.
C'était une syncope de mon être entier comme un
coup de foudre qui m'avait anéanti. Ma volonté était
morte, plus une fibre de ma chair ne m'obéissait. Et, dans ce néant,
au-dessus de mes membres inertes, la pensée seule demeurait, lente
et paresseuse, mais d'une netteté parfaite.
Ma pauvre Marguerite pleurait, tombée à genoux
devant le lit, répétant d'une voix déchirée
:
Il est mort, mon Dieu ! il est mort !
Était-ce donc la mort, ce singulier état de torpeur,
cette chair frappée d'immobilité, tandis que l'intelligence
fonctionnait toujours ? Était-ce mon âme qui s'attardait ainsi
dans mon crâne, avant de prendre son vol ? Depuis mon enfance, j'étais
sujet à des crises nerveuses. Deux fois, tout jeune, des fièvres
aiguës avaient failli m'emporter Puis, autour de moi, on s'était
habitué à me voir maladif ; et moi-même j'avais défendu
à Marguerite d'aller chercher un médecin, lorsque je m'étais
couché le matin de notre arrivée à Paris, dans cet
hôtel meublé de la rue Dauphine. Un peu de repos suffirait,
c'était la fatigue du voyage qui me courbaturait ainsi. Pourtant,
je me sentais plein d'une angoisse affreuse. Nous avions quitté
brusquement notre province, très pauvres, ayant à peine de
quoi attendre les appointements de mon premier mois, dans l'administration
où je m'étais assuré une place. Et voilà qu'une
crise subite m'emportait !
Était-ce bien la mort ? Je m'étais imaginé une
nuit plus noire, un silence plus lourd. Tout petit, j'avais déjà
peur de mourir. Comme j'étais débile et que les gens me caressaient
avec compassion, je pensais constamment que je ne vivrais pas, qu'on m'enterrerait
de bonne heure. Et cette pensée de la terre me causait une épouvante,
à laquelle je ne pouvais m'habituer, bien qu'elle me hantât
nuit et jour. En grandissant, j'avais gardé cette idée fixe.
Parfois, après des journées de réflexion, je croyais
avoir vaincu ma peur. Eh bien ! on mourait, c'était fini ; tout
le monde mourait un jour ; rien ne devait être plus commode ni meilleur.
J'arrivais presque à être gai, je regardais la mort en face.
Puis, un frisson brusque me glaçait, me rendait à mon vertige,
comme si une main géante m'eût balancé au-dessus d'un
gouffre noir. C'était la pensée de la terre qui revenait
et emportait mes raisonnements. Que de fois, la nuit, je me suis réveillé
en sursaut, ne sachant quel souffle avait passé sur mon sommeil,
joignant les mains avec désespoir, balbutiant : « Mon
Dieu ! mon Dieu ! il faut mourir ! » Une anxiété me
serrait la poitrine, la nécessité de la mort me paraissait
plus abominable, dans l'étourdissement du réveil. Je ne me
rendormais qu'avec peine, le sommeil m'inquiétait, tellement il
ressemblait à la mort. Si j'allais dormir toujours ! Si je fermais
les yeux pour ne les rouvrir jamais !
J'ignore si d'autres ont souffert ce tourment. Il a désolé
ma vie. La mort s'est dressée entre moi et tout ce que j'ai aimé.
Je me souviens des plus heureux instants que j'ai passés avec Marguerite.
Dans les premiers mois de notre mariage, lorsqu'elle dormait la nuit à
mon côté, lorsque, je songeais à elle en faisant des
rêves d'avenir, sans cesse l'attente d'une séparation fatale
gâtait mes joies, détruisait mes espoirs. Il faudrait nous
quitter, peut-être demain, peut-être dans une heure. Un immense
découragement me prenait, je me demandais à quoi bon le bonheur
d'être ensemble, puisqu'il devait aboutir à un déchirement
si cruel. Alors, mon imagination se plaisait dans le deuil. Qui partirait
le premier, elle ou moi ? Et l'une ou l'autre alternative m'attendrissait
aux larmes, en déroulant le tableau de nos vies brisées.
Aux meilleures époques de mon existence, j'ai eu ainsi des mélancolies
soudaines que personne ne comprenait. Lorsqu'il m'arrivait une bonne chance,
on s'étonnait de me voir sombre. C'était que tout d'un coup,
l'idée de mon néant avait traversé ma joie. Le terrible
: « À quoi bon ? » sonnait comme un glas à mes
oreilles.
Mais le pis de ce tourment, c'est qu'on l'endure dans une honte secrète.
On n'ose dire son mal à personne. Souvent le mari et la femme, couchés
côte à côte, doivent frissonner du même frisson,
quand la lumière est éteinte ; et ni l'un ni l'autre ne parle,
car on ne parle pas de la mort, pas plus qu'on ne prononce certains mots
obscènes. On a peur d'elle jusqu'à ne point la nommer, on
la cache comme on cache son sexe.
Je réfléchissais à ces choses, pendant que ma
chère Marguerite continuait à sangloter. Cela me faisait
grand peine de ne savoir comment calmer son chagrin, en lui disant que
je ne souffrais pas. Si la mort n'était que cet évanouissement
de la chair, en vérité j'avais eu tort de la tant redouter.
C'était un bien-être égoïste, un repos dans lequel
j'oubliais mes soucis. Ma mémoire surtout avait pris une vivacité
extraordinaire. Rapidement, mon existence entière passait devant
moi, ainsi qu'un spectacle auquel, je me sentais désormais étranger.
Sensation étrange et curieuse qui m'amusait : on aurait dit une
voix lointaine qui me racontait mon histoire.
Il y avait un coin de campagne, près de Guérande, sur
la route de Piriac, dont le souvenir me poursuivait. La route tourne, un
petit bois de pins descend à la débandade une pente rocheuse.
Lorsque j'avais sept ans, j'allais là avec mon père, dans
une maison à demi écroulée, manger des crêpes
chez les parents de Marguerite, des paludiers qui vivaient déjà
péniblement des salines voisines. Puis, je me rappelais le collège
de Nantes où j'avais grandi, dans l'ennui des vieux murs, avec le
continuel désir du large horizon de Guérande, les marais
salants à perte de vue, au bas de la ville, et la mer immense, étalée
sous le ciel. Là, un trou noir se creusait : mon père mourait,
j'entrais à l'administration de l'hôpital comme employé,
je commençais une vie monotone, ayant pour unique joie mes visites
du dimanche à la vieille maison de la route de Piriac. Les choses
y marchaient de mal en pis, car les salines ne rapportaient presque plus
rien, et le pays tombait à une grande misère. Marguerite
n'était encore qu'une enfant.
Elle m'aimait, parce que, je la promenais dans une brouette.
Mais, plus tard, le matin où je la demandai en mariage, je compris,
à son geste effrayé, qu'elle me trouvait affreux. Les parents
me l'avaient donnée tout de suite ; ça les débarrassait.
Elle, soumise, n'avait pas dit non.
Quand elle se fut habituée à l'idée d'être
ma femme, elle ne partit plus trop ennuyée. Le jour du mariage,
à Guérande, je me souviens qu'il pleuvait à torrents
; et, quand nous rentrâmes, elle dut se mettre en jupon, car sa robe
était trempée.
Voilà toute ma jeunesse. Nous avons vécu quelque
temps là-bas. Puis, un jour, en rentrant, je surpris ma femme pleurant
à chaudes larmes. Elle s'ennuyait, elle voulait partir. Au bout
de six mois, j'avais des économies, faites sou à sou, à
l'aide de travaux supplémentaires ; et, comme un ancien ami de ma
famille s'était occupé de lui trouver une place à
Paris, j'emmenai la chère enfant, pour qu'elle ne pleurât
plus. En chemin de fer, elle riait. La nuit, la banquette des troisièmes
classes étant très dure, je la pris sur mes genoux, afin
qu'elle pût dormir mollement.
C'était là le passé. Et, à cette
heure, je venais de mourir sur cette couche étroite d'hôtel
meublé, tandis que ma femme, tombée à genoux sur le
carreau, se lamentait. La tache blanche que percevait mon oeil gauche pâlissait
peu à peu ; mais je me rappelais très nettement la chambre.
À gauche, était la commode ; à droite, la
cheminée, au milieu de laquelle une pendule détraquée,
sans balancier, marquait dix heures six minutes. La fenêtre s'ouvrait
sur la rue Dauphine, noire et profonde. Tout Paris passait là, et
dans un tel vacarme, que j'entendais les vitres trembler. Nous ne connaissions
personne à Paris. Comme nous avions pressé notre départ,
on ne m'attendait que le lundi suivant à mon administration. Depuis
que j'avais dû prendre le lit, c'était une étrange
sensation que cet emprisonnement dans cette chambre, où le voyage
venait de nous jeter, encore effarés de quinze heures de chemin
de fer étourdis du tumulte des rues. Ma femme m'avait soigné
avec sa douceur souriante ; mais je sentais combien elle était troublée.
De temps à autre, elle s'approchait de la fenêtre, donnait
un coup d'oeil à la rue, puis revenait toute pâle, effrayée
par ce grand Paris dont elle ne connaissait pas une pierre et qui grondait
si terriblement. Et qu'allait elle faire, si je ne me réveillais
plus ? qu'allait-elle devenir dans cette ville immense, seule, sans un
soutien, ignorante de tout ?
Marguerite avait pris une de mes mains qui pendait, inerte au
bord du lit ; et elle la baisait, et elle répétait follement
:
Olivier, réponds-moi... Mon Dieu ! il est mort ! il
est mort !
La mort n'était donc pas le néant, puisque j'entendais
et que je raisonnais. Seul, le néant m'avait terrifié, depuis
mon enfance. Je ne m'imaginais pas la disparition de mon être, la
suppression totale de ce que j'étais ; et cela pour toujours, pendant
des siècles et des siècles encore, sans que jamais mon existence
pût recommencer. Je frissonnais parfois, lorsque je trouvais dans
un journal une date future du siècle prochain : je ne vivrais certainement
plus à cette date, et cette année d'un avenir que je ne verrais
pas, où je ne serais pas, m'emplissait d'angoisse. N'étais-je
pas le monde, et tout ne croulerait-il pas, lorsque je m'en irais ?
Rêver de la vie dans la mort, tel avait toujours été
mon espoir. Mais ce n'était pas la mort sans doute. J'allais certainement
me réveiller tout à l'heure. Oui, tout à l'heure,
je me pencherais et je saisirais Marguerite entre mes bras, pour sécher
ses larmes. Quelle joie de nous retrouver ! et comme nous nous aimerions
davantage ! Je prendrais encore deux jours de repos, puis j'irais à
mon administration. Une vie nouvelle commencerait pour nous, plus heureuse,
plus large. Seulement, je n'avais pas de hâte. Tout à l'heure,
j'étais trop accablé. Marguerite avait tort de se désespérer
ainsi, car je ne me sentais pas la force de tourner la tête sur l'oreiller
pour lui sourire. Tout à l'heure, lorsqu'elle dirait de nouveau
:
Il est mort ! mon Dieu ! il est mort !
Je l'embrasserais, je murmurerais très bas, afin de ne pas l'effrayer
:
Mais non, chère enfant. Je dormais. Tu vois bien que je vis
et que je t'aime.
2
Aux cris que Marguerite poussait, la porte a été brusquement
ouverte, et une voix s'est écriée :
Qu'y a-t-il donc, ma voisine ?... Encore une crise, n'est-ce pas
?
J'ai reconnu la voix. C'était celle d'une vieille femme, Mme
Gabin, qui demeurait sur le même palier que nous.
Elle s'était montrée très obligeante, dès
notre arrivée, émue par notre position. Tout de suite, elle
nous avait raconté son histoire. Un propriétaire intraitable
lui avait vendu ses meubles, l'hiver dernier ; et, depuis ce temps, elle
logeait à l'hôtel, avec sa fille Adèle, une gamine
de dix ans. Toutes deux découpaient des abat-jour c'était
au plus si elles gagnaient quarante sous à cette besogne.
Mon Dieu ! est-ce que c'est fini ? demanda-t-elle en baissant la
voix.
Je compris qu'elle s'approchait. Elle me regarda, me toucha, puis elle
reprit avec pitié :
Ma pauvre petite ! ma pauvre petite !
Marguerite, épuisée, avait des sanglots d'enfant.
Mme Gabin la souleva, l'assit dans le fauteuil boiteux qui se trouvait
près de la cheminée ; et, là, elle tâcha de
la consoler.
Vrai, vous allez vous faire du mal. Ce n'est pas parce que votre
mari est parti, que vous devez vous crever de désespoir. Bien sûr,
quand j'ai perdu Gabin, j'étais pareille à vous, je suis
restée trois jours sans pouvoir avaler gros comme ça de nourriture.
Mais ça ne m'a avancée à rien ; au contraire, ça
m'a enfoncée davantage... Voyons pour l'amour de Dieu... Soyez raisonnable.
Peu à peu, Marguerite se tut. Elle était à bout
de force ; et, de temps à autre, une crise de larmes la secouait
encore.
Pendant ce temps, la vieille femme prenait possession de la chambre,
avec une autorité bourrue.
Ne vous occupez de rien, répétait-elle. Justement,
Dédé est allée reporter l'ouvrage ; puis, entre voisins,
il faut bien s'entr'aider... Dites donc, vos malles ne sont pas encore
complètement défaites ; mais il y a du linge dans la commode,
n'est-ce pas ?
Je l'entendis ouvrir la commode. Elle dut prendre une serviette, qu'elle
vint étendre sur la table de nuit. Ensuite, elle flotta une allumette,
ce qui me fit penser qu'elle allumait près de moi une des bougies
de la cheminée, en guise de cierge. Je suivais chacun de ses mouvements
dans la chambre, je me rendais compte de ses moindres actions.
Ce pauvre monsieur ! murmura-t-elle. Heureusement que je vous ai
entendue crier ma chère.
Et, tout d'un coup, la lueur vague que je voyais encore de mon oeil
gauche, disparut. Mme Gabin venait de me fermer les yeux. Je n'avais pas
eu la sensation de son doigt sur ma paupière. Quand j'eus compris,
un léger froid commença à me glacer.
Mais la porte s'était rouverte. Dédé, la gamine
de dix ans, entrait en criant de sa voix flûtée :
Maman ! maman ! ah ! je savais bien que tu étais ici !...
Tiens, voilà ton compte, trois francs quatre sous... J'ai rapporté
vingt douzaines d'abat-jour...
Chut ! chut ! tais-toi donc ! répétait vainement la
mère.
Comme la petite continuait, elle lui montra le lit. Dédé
s'arrêta, et je la sentis inquiète, reculant vers la porte.
Est-ce que le monsieur dort ? demanda-t-elle très bas.
Oui, va-t'en jouer, répondit Mme Gabin.
Mais l'enfant ne s'en allait pas. Elle devait me regarder de ses yeux
agrandis, effarée et comprenant vaguement.
Brusquement, elle parut prise d'une peur folle, elle se sauva en culbutant
une chaise.
- Il est mort, oh ! maman, il est mort.
Un profond silence régna. Marguerite, accablée
dans le fauteuil, ne pleurait plus. Mme Gabin rôdait toujours par
la chambre. Elle se remit à parler entre ses dents.
Les enfants savent tout, au jour d'aujourd'hui. Voyez celle-là.
Dieu sait si je l'élève bien ! Lorsqu'elle va faire une commission
ou que je l'envoie reporter l'ouvrage, je calcule les minutes, pour être
sûre qu'elle ne galopine pas... Ça ne fait rien, elle sait
tout, elle a vu d'un coup d'oeil ce qu'il en était. Pourtant, on
ne lui a jamais montré qu'un mort, son oncle François, et,
à cette époque, elle n'avait pas quatre ans... Enfin, il
n'y a plus d'enfants, que voulez-vous !
Elle s'interrompit, elle passa sans transition à un autre
sujet.
Dites donc, ma petite, il faut songer aux formalités,
la déclaration à la mairie, puis tous les détails
du convoi.
Vous n'êtes pas en état de vous occuper de ça.
Moi, je ne veux pas vous laisser seule... Hein ? si vous le permettez,
je vais voir si M. Simoneau est chez lui Marguerite ne répondit
pas. J'assistais à toutes ces scènes comme de très
loin. Il me semblait, par moments, que je volais, ainsi qu'une flamme subtile,
dans l'air de la chambre, tandis qu'un étranger une masse informe
reposait inerte sur le lit. Cependant, j'aurais voulu que Marguerite refusât
les services de ce Simoneau. Je l'avais aperçu trois ou quatre fois
durant ma courte maladie. Il habitait une chambre voisine et se montrait
très serviable. Mme Gabin nous avait raconté qu'il se trouvait
simplement de passage à Paris, où il venait recueillir d'anciennes
créances de son père, retiré en province et mort dernièrement.
C'était un grand garçon, très beau, très fort.
Je le détestais, peut-être parce qu'il se portait bien. La
veille, il était encore entré, et j'avais souffert de le
voir assis près de Marguerite. Elle était si jolie, si blanche
à côté de lui !
Et il l'avait regardée si profondément, pendant qu'elle
lui souriait, en disant qu'il était bien bon de venir ainsi prendre
de mes nouvelles !
Voici M. Simoneau, murmura Mme Gabin, qui rentrait.
Il poussa doucement la porte, et, dès qu'elle l'aperçut,
Marguerite de nouveau éclata en larmes. La présence de cet
ami, du seul homme qu'elle connût, réveillait en elle sa douleur.
Il n'essaya pas de la consoler. Je ne pouvais le voir ; mais, dans les
ténèbres qui m'enveloppaient, j'évoquais sa figure,
et je le distinguais nettement, troublé, chagrin de trouver la pauvre
femme dans un tel désespoir. Et qu'elle devait être belle
pourtant, avec ses cheveux blonds dénoués, sa face pâle,
ses chères petites mains d'enfant brûlantes de fièvre
!
Je me mets à votre disposition, madame, murmura Simoneau.
Si vous voulez bien me charger de tout...
Elle ne lui répondit que par des paroles entrecoupées.
Mais, comme le jeune homme se retirait, Mme Gabin l'accompagna, et
je l'entendis qui parlait d'argent, en passant près de moi. Cela
coûtait toujours très cher ; elle craignait bien que la pauvre
petite n'eût pas un sou. En tout cas, on pouvait la questionne Simoneau
fit taire la vieille femme. Il ne voulait pas qu'on tourmentât Marguerite.
Il allait passer à la mairie et commander le convoi.
Quand le silence recommença, je me demandai si ce cauchemar
durerait longtemps ainsi. Je vivais puisque je percevais les moindres faits
extérieurs. Et je commençais à me rendre un compte
exact de mon état. Il devait s'agir d'un de ces cas de catalepsie
dont j'avais entendu parler.
Déjà, quand j'étais enfant, à l'époque
de ma grande maladie nerveuse, j'avais eu des syncopes de plusieurs heures.
Évidemment c'était une crise de cette nature qui me tenait
rigide, comme mort, et qui trompait tout le monde autour de moi. Mais le
coeur allait reprendre ses battements, le sang circulerait de nouveau dans
la détente des muscles ; et je m'éveillerais, et je consolerais
Marguerite. En raisonnant ainsi, je m'exhortai à la patience.
Les heures passaient. Mme Gabin avait apporté son déjeuner.
Marguerite refusait toute nourriture. Puis, l'après-midi s'écoula.
Par la fenêtre laissée ouverte, montaient les bruits de la
rue Dauphine. À un léger tintement du cuivre du chandelier
sur le marbre de la table de nuit, il me sembla qu'on venait de changer
la bougie. Enfin, Simoneau reparut.
Eh bien ? lui demanda à demi-voix la vieille femme.
Tout est réglé, répondit-il. Le convoi est pour
demain onze heures... Ne vous inquiétez de rien et ne parlez pas
de ces choses devant cette pauvre femme.
Mme Gabin reprit quand même :
Le médecin des morts n'est pas venu encore.
Simoneau alla s'asseoir près de Marguerite, l'encouragea, et
se tut. Le convoi était pour le lendemain onze heures : cette parole
retentissait dans mon crâne comme un glas. Et ce médecin qui
ne venait point, ce médecin des morts, comme le nommait Mme Gabin
! Lui, verrait bien tout de suite que j'étais simplement en léthargie.
Il ferait le nécessaire, il saurait m'éveiller. Je l'attendais
dans une impatience affreuse.
Cependant, la journée s'écoula. Mme Gabin, pour ne pas
perdre son temps, avait fini par apporter ses abat-jour.
Même, après en avoir demandé la permission à
Marguerite, elle fit venir Dédé, parce que, disait-elle,
elle n'aimait guère laisser les enfants longtemps seuls.
Allons, entre, murmura-t-elle en amenant la petite, et ne fais pas
la bête, ne regarde pas de ce côté, ou tu auras affaire
à moi.
Elle lui défendait de me regarder, elle trouvait cela plus convenable.
Dédé, sûrement, glissait des coups d'oeil de temps
à autre, car j'entendais sa mère lui allonger des claques
sur les bras. Elle lui répétait furieusement :
Travaille, ou je te fais sortir. Et, cette nuit, le monsieur ira
te tirer les pieds.
Toutes deux, la mère et la fille, s'étaient installées
devant notre table. Le bruit de leurs ciseaux découpant les abat-jour
me parvenait distinctement ; ceux-là, très délicats,
demandaient sans doute un découpage compliqué, car elles
n'allaient pas vite : je les comptais un à un, pour combattre mon
angoisse croissante.
Et, dans la chambre, il n'y avait que le petit bruit des ciseaux. Marguerite,
vaincue par la fatigue, devait s'être assoupie. À deux reprises,
Simoneau se leva. L'idée abominable qu'il profitait du sommeil de
Marguerite, pour effleurer des lèvres ses cheveux, me torturait.
Je ne connaissais pas cet homme, et je sentais qu'il aimait ma femme. Un
rire de la petite Dédé acheva de m'irriter.
Pourquoi ris-tu, imbécile ? lui demanda sa mère. Je
vais te mettre sur le carré... Voyons, réponds, qu'est-ce
qui te fait rire ?
L'enfant balbutiait. Elle n'avait pas ri, elle avait toussé.
Moi, je m'imaginais qu'elle devait avoir vu Simoneau se pencher vers
Marguerite, et que cela lui paraissait drôle.
La lampe était allumée, lorsqu'on frappa.
Ah ! voici le médecin, dit la vieille femme.
C'était le médecin, en effet. Il ne s'excusa même
pas de venir si tard. Sans doute, il avait eu bien des étages à
monter, dans la journée. Comme la lampe éclairait très
faiblement la chambre, il demanda :
Le corps est ici ?
Oui, monsieur, répondit Simoneau.
Marguerite s'était levée, frissonnante. Mme Gabin avait
mis Dédé sur le palier, parce qu'un enfant n'a pas besoin
d'assister à ça ; et elle s'efforçait d'entraîner
ma femme vers la fenêtre, afin de lui épargner un tel spectacle.
Pourtant, le médecin venait de s'approcher d'un pas rapide.
Je le devinais fatigué, pressé, impatienté. M'avait-il
touché la main ? Avait-il posé la sienne sur mon coeur ?
Je ne saurais le dire. Mais il me sembla qu'il s'était simplement
penché d'un air indifférent.
Voulez-vous que je prenne la lampe pour vous éclairer ? offrit
Simoneau avec obligeance.
Non, inutile, dit le médecin tranquillement.
Comment ! inutile ! Cet homme avait ma vie entre les mains, et il jugeait
inutile de procéder à un examen attentif. Mais je n'étais
pas mort ! j'aurais voulu crier que je n'étais pas mort !
À quelle heure est-il mort ? reprit-il.
À six heures du matin, répondit Simoneau.
Une furieuse révolte montait en moi, dans les liens terribles
qui me liaient. Oh ! ne pouvoir parler ne pouvoir remuer un membre !
Le médecin ajouta :
Ce temps lourd est mauvais... Rien n'est fatigant comme ces premières
journées de printemps.
Et il s'éloigna. C'était ma vie qui s'en allait. Des
cris, des larmes, des injures m'étouffaient, déchiraient
ma gorge convulsée, où ne passait plus un souffle. Ah ! le
misérable, dont l'habitude professionnelle avait fait une machine,
et qui venait au lit des morts avec l'idée d'une simple formalité
à remplir ! Il ne savait donc rien, cet homme ! Toute sa science
était ajonc menteuse, puisqu'il ne pouvait d'un coup d'oeil distinguer
la vie de la mort ! Et il s'en allait, et il s'en allait !
Bonsoir ; monsieur, dit Simoneau.
Il y eut un silence. Le médecin devait s'incliner devant Marguerite,
qui était revenue, pendant que Mme Gabin fermait la fenêtre.
Puis, il sortit de la chambre, j'entendis ses pas qui descendaient l'escalier.
Allons, c'était fini, j'étais condamné. Mon dernier
espoir disparaissait avec cet homme. Si je ne m'éveillais pas avant
le lendemain onze heures, on m'enterrait vivant. Et cette pensée
était si effroyable, que je perdis conscience de ce qui m'entourait.
Ce fut comme un évanouissement dans la mort elle-même. Le
dernier bruit qui me frappa fut le petit bruit des ciseaux de Mme Gabin
et de Dédé. La veillée funèbre commençait.
Personne ne parlait plus. Marguerite avait refusé de dormir dans
la chambre de la voisine. Elle était là, couchée à
demi au fond du fauteuil, avec son beau visage pâle, ses yeux clos
dont les cils restaient trempés de larmes ; tandis que, silencieux
dans l'ombre, assis devant elle, Simoneau la regardait.
3
Je ne puis dire quelle fut mon agonie, pendant la matinée du
lendemain. Cela m'est demeuré comme un rêve horrible, où
mes sensations étaient si singulières, si troublées,
qu'il me serait difficile de les noter exactement. Ce qui rendit ma torture
affreuse, c'était que j'espérais toujours un brusque réveil.
Et, à mesure que l'heure du convoi approchait, l'épouvante
m'étranglait davantage.
Ce fut vers le matin seulement que j'eus de nouveau conscience
des personnes et des choses qui m'entouraient.
Un grincement de l'espagnolette me tira de ma somnolence. Mme
Gabin avait ouvert la fenêtre. Il devait être environ sept
heures, car j'entendais des cris de marchands, dans la rue, la voix grêle
d'une gamine qui vendait du mouron, une autre voix enrouée criant
des carottes. Ce réveil bruyant de Paris me calma d'abord : il me
semblait impossible qu'on m'enfouît dans la terre, au milieu de toute
cette vie. Un souvenir achevait de me rassurer. Je me rappelais avoir vu
un cas pareil au mien, lorsque j'étais employé à l'hôpital
de Guérande. Un homme y avait ainsi dormi pendant vingt-huit heures,
son sommeil était même si profond, que les médecins
hésitaient à se prononcer ; puis, cet homme s'était
assis sur son séant, et il avait pu se lever tout de suite. Moi,
il y avait déjà vingt-cinq heures que je dormais. Si je m'éveillais
vers dix heures, il serait temps encore.
Je tâchai de me rendre compte des personnes qui se trouvaient
dans la chambre, et de ce qu'on y faisait. La petite Dédé
devait jouer sur le carré, car la porte s'étant ouverte,
un rire d'enfant vint du dehors. Sans doute, Simoneau n'était plus
là : aucun bruit ne me révélait sa présence.
Les savates de Mme Gabin traînaient seules sur le carreau. On parla
enfin.
Ma chère, dit la vieille, vous avez tort de ne pas en prendre
pendant qu'il est chaud, ça vous soutiendrait.
Elle s'adressait à Marguerite, et le léger égouttement
du filtre, sur la cheminée, m'apprit qu'elle était en train
de faire du café.
Ce n'est pas pour dire, continua-t-elle, mais j'avais besoin de ça...
À mon âge, ça ne vaut rien de veiller. Et c'est si
triste, la nuit, quand il y a un malheur dans une maison... Prenez donc
du café, ma chère, une larme seulement.
Et elle força Marguerite à en boire une tasse.
Hein ? c'est chaud, ça vous remet. Il vous faut des forces
pour aller jusqu'au bout de la journée... Maintenant, si vous étiez
bien sage, vous passeriez dans ma chambre, et vous attendrez là.
Non, je veux rester, répondit Marguerite résolument.
Sa voix, que je n'avais plus entendue depuis la veille, me toucha beaucoup.
Elle était changée, brisée de douleur.
Ah ! chère femme ! je la sentais près de moi, comme une
consolation dernière. Je savais qu'elle ne me quittait pas des yeux,
qu'elle me pleurait de toutes les larmes de son coeur.
Mais les minutes passaient. Il y eut, à la porte, un bruit que
je ne m'expliquai pas d'abord. On aurait dit l'emménagement d'un
meuble qui se heurtait contre les murs de l'escalier trop étroit.
Puis, je compris, en entendant de nouveau les larmes de Marguerite. C'était
la bière.
Vous venez trop tôt, dit Mme Gabin d'un air de mauvaise humeur.
Posez ça derrière le lit.
Quelle heure était-il donc ? Neuf heures peut-être. Ainsi,
cette bière était déjà là. Et je la
voyais dans la nuit épaisse, toute neuve, avec ses planches à
peine rabotées. Mon Dieu ! est-ce que tout allait finir ? est-ce
qu'on m'emporterait dans cette boîte, que je sentais à mes
pieds ?
J'eus pourtant une suprême joie. Marguerite, malgré sa
faiblesse, voulut me donner les derniers soins. Ce fut elle qui, aidée
de la vieille femme, m'habilla, avec une tendresse de soeur et d'épouse.
Je sentais que j'étais une fois encore entre ses bras, à
chaque vêtement qu'elle me passait. Elle s'arrêtait, succombant
sous l'émotion ; elle m'étreignait, elle me baignait de ses
pleurs. J'aurais voulu pouvoir lui rendre son étreinte, en lui criant
: « Je vis ! » et je restais impuissant, je devais m'abandonner
comme une masse inerte.
Vous avez tort, tout ça est perdu, répétait
Mme Gabin.
Marguerite répondait de sa voix entrecoupée :
Laissez-moi, je veux lui mettre ce que nous avons de plus beau.
Je compris qu'elle m'habillait comme pour le jour de nos noces. J'avais
encore ces vêtements, dont je comptais ne me servir à Paris
que les grands jours. Puis, elle retomba dans le fauteuil, épuisée
par l'effort qu'elle venait de faire.
Alors, tout d'un coup, Simoneau parla. Sans doute, il venait d'entrer.
Ils sont en bas, murmura-t-il.
Bon, ce n'est pas trop tôt, répondit Mme Gabin, en baissant
également la voix. Dites-leur de monter, il faut en finir.
C'est que j'ai peur du désespoir de cette pauvre femme.
La vieille parut réfléchir. Elle reprit :
Écoutez, monsieur Simoneau, vous allez l'emmener de force
dans ma chambre... Je ne veux pas qu'elle reste ici. C'est un service à
lui rendre... Pendant ce temps, en un tour de main, ce sera bâclé.
Ces paroles me frappèrent au coeur. Et que devins-je, lorsque
j'entendis la lutte affreuse qui s'engagea ! Simoneau s'était approché
de Marguerite, en la suppliant de ne pas demeurer dans la pièce.
Par pitié, implorait-il, venez avec moi, épargnez-vous
une douleur inutile.
Non, non, répétait ma femme, je resterai, je veux rester
jusqu'au dernier moment. Songez donc que je n'ai que lui au monde, et que,
lorsqu'il ne sera plus là, je serai seule.
Cependant, près du lit, Mme Gabin souillait à l'oreille
du jeune homme :
Marchez donc, empoignez-la, emportez-la dans vos bras.
Est-ce que ce Simoneau allait prendre Marguerite et l'emporter ainsi
? Tout de suite, elle cria. D'un élan furieux, je voulus me mettre
debout. Mais les ressorts de ma chair étaient brisés. Et
je restais si rigide, que je ne pouvais même soulever les paupières
pour voir ce qui se passait là, devant moi. La lutte se prolongeait,
ma femme s'accrochait aux meubles en répétant :
Oh ! de grâce, de grâce, monsieur... Lâchez-moi,
je ne veux pas.
Il avait dû la saisir dans ses bras vigoureux, car elle ne poussait
plus que des plaintes d'enfant. Il l'emporta, les sanglots se perdirent,
et je m'imaginais les voir, lui grand et solide, l'emmenant sur sa poitrine,
à son cou, et elle, éplorée, brisée, s'abandonnant,
le suivant désormais partout où il voudrait la conduire.
Fichtre ! ça n'a pas été sans peine ! murmura
Mme Gabin. Allons, houp ! maintenant que le plancher est débarrassé
!
Dans la colère jalouse qui m'affolait, je regardais cet enlèvement
comme un rapt abominable. Je ne voyais plus Marguerite depuis la veille,
mais je l'entendais encore.
Maintenant, c'était fini ; on venait de me la prendre ; un homme
l'avait ravie, avant même que je fusse dans la terre.
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