LA MORT D’OLIVIER BÉCAILLE
Emile ZOLA (1840-1902) |
Nouvelle
(suite)
Et il était avec elle, derrière la cloison, seul à
la consoler, à l'embrasser peut-être !
La porte s'était ouverte de nouveau, des pas lourds marchaient
dans la pièce.
– Dépêchons, dépêchons, répétait
Mme Gabin. Cette petite dame n'aurait qu'à revenir.
Elle parlait à des gens inconnus et qui ne lui répondaient
que par des grognements.
– Moi, vous comprenez, je ne suis pas une parente, je ne suis qu'une
voisine. Je n'ai rien à gagner dans tout ça. C'est par pure
bonté de coeur que je m'occupe de leurs affaires. Et ce n'est déjà
pas si gai... Oui, oui, j'ai passé la nuit. Même qu'il ne
faisait guère chaud, vers quatre heures. Enfin, j'ai toujours été
bête, je suis trop bonne.
À ce moment, on tira la bière au milieu de la chambre,
et je compris. Allons, j'étais condamné, puisque le réveil
ne venait pas. Mes idées perdaient de leur netteté, tout
roulait en moi dans une fumée noire ; et j'éprouvais une
telle lassitude, que ce lut comme un soulagement, de ne plus compter sur
rien.
– On n'a pas épargné le bois, dit la voix enrouée
d'un croque-mort. La boîte est trop longue.
– Eh bien ! il y sera à l'aise, ajouta un autre en s'égayant.
Je n'étais pas lourd, et ils s'en félicitaient, car ils
avaient trois étages à descendre. Comme ils m'empoignaient
par les épaules et périr les pieds, Mme Gabin tout d'un coup
se fâcha.
– Sacrée gamine ! cria-t-elle, il faut qu'elle mette son nez
partout... Attends, je vas te faire regarder par les fentes.
C'était Dédé qui entrebâillait la porte
et passait sa tête ébouriffée. Elle voulait voir mettre
le monsieur dans la boîte. Deux claques vigoureuses retentirent,
suivies d'une explosion de sanglots. Et quand la mère fut rentrée,
elle causa de sa fille avec les hommes qui m'arrangeaient dans la bière.
– Elle a dix ans. C'est un bon sujet ; mais elle est curieuse... Je
ne la bats pas tous les jours, seulement, il faut qu'elle obéisse.
– Oh ! vous savez, dit un des hommes, toutes les gamines sont comme
ça... Lorsqu'il y a un mort quelque part, elles sont toujours à
tourner autour.
J'étais allongé commodément, et j'aurais pu croire
que je me trouvais encore sur le lit, sans une gêne de mon bras gauche,
qui était un peu serré contre une planche. Ainsi qu'ils le
disaient, je tenais très bien là-dedans, grâce à
ma petite taille.
– Attendez, s'écria Mme Gabin, j'ai promis à sa femme
de lui mettre un oreiller sous la tête.
Mais les hommes étaient pressés, ils fourrèrent
l'oreiller en me brutalisant. Un d'eux cherchait partout le marteau, avec
des jurons. On l'avait oublié en bas, et il fallut descendre. Le
couvercle fut posé, je ressentis un ébranlement de tout mon
corps, lorsque deux coups de marteau enfoncèrent le premier clou.
C'en était fait, j'avais vécu. Puis, les clous entrèrent
un à un, rapidement, tandis que le marteau sonnait en cadence. On
aurait dit des emballeurs clouant une boîte de fruits secs, avec
leur adresse insouciante. Dès lors, les bruits ne m'arrivèrent
plus qu'assourdis et prolongés, résonnant d'une étrange
manière, comme si le cercueil de sapin s'était transformé
en une grande caisse d'harmonie. La dernière parole qui frappa mes
oreilles, dans cette chambre de la rue Dauphine, ce fut cette phrase de
Mme Gabin :
– Descendez doucement, et méfiez-vous de la rampe au second,
elle ne tient plus.
On m'emportait, j'avais la sensation d'être roulé dans
une mer houleuse. D'ailleurs, à partir de ce moment, mes souvenirs
sont très vagues. Je me rappelle pourtant que l'unique préoccupation
qui me tenait encore, préoccupation imbécile et comme machinale,
était de me rendre compte de la route que nous prenions pour aller
au cimetière. Je ne connaissais pas une rue de Paris, j'ignorais
la position exacte des grands cimetières, dont on avait parfois
prononcé les noms devant moi, et cela ne m'empêchait pas de
concentrer les derniers efforts de mon intelligence, afin de deviner si
nous tournions à droite ou à gauche. Le corbillard me cahotait
sur les pavés. Autour de moi, le roulement des voitures, le piétinement
des passants faisaient une clameur confuse que développait la sonorité
du cercueil. D'abord, je suivis l'itinéraire avec assez de netteté.
Puis, il y eut une station, on me promena, et je compris que nous étions
à l'église. Mais, quand le corbillard s'ébranla de
nouveau, je perdis toute conscience des lieux que nous traversions. Une
volée de cloches m'avertit que nous passions près d'une église
; un roulement plus doux et continu me fit croire que nous longions une
promenade.
J'étais comme un condamné mené au lieu du supplice,
hébété, attendant le coup suprême qui ne venait
pas.
On s'arrêta, on me tira du corbillard. Et ce fut bâclé
tout de suite. Les bruits avaient cessé, je sentais que j'étais
dans un lieu désert, sous des arbres, avec le large ciel sur ma
tête. Sans doute, quelques personnes suivaient le convoi, les locataires
de l'hôtel, Simoneau et d'autres, car des chuchotements arrivaient
jusqu'à moi. Il y eut une psalmodie, un prêtre balbutiait
du latin. On piétina deux minutes.
Puis, brusquement, je sentis que je m'enfonçais ; tandis que
des cordes frottaient comme des archets, contre les angles du cercueil,
qui rendait un son de contrebasse fêlée. C'était la
fin. Un choc terrible, pareil au retentissement d'un coup de canon, éclata
un peu à gauche de ma tête ; un second choc se produisit à
mes pieds ; un autre, plus violent encore, me tomba sur le ventre, si sonore,
que je crus la bière fendue en deux. Et je m'évanouis.
4
Combien de temps restai-je ainsi ? Je ne saurais le dire.
Une éternité et une seconde ont la même durée
dans le néant. Je n'étais plus. Peu à peu, confusément,
la conscience d'être me revint. Je dormais toujours, mais je me mis
à rêver. Un cauchemar se détacha du fond noir qui barrait
mon horizon. Et ce rêve que je faisais était une imagination
étrange, qui m'avait souvent tourmenté autrefois, les yeux
ouverts, lorsque, avec ma nature prédisposée aux inventions
horribles, je goûtais l'atroce plaisir de me créer des catastrophes.
Je m'imaginais donc que ma femme m'attendait quelque part, à
Guérande, je crois, et que j'avais pris le chemin de fer pour aller
la rejoindre. Comme le train passait sous un tunnel, tout à coup,
un effroyable bruit roulait avec un fracas de tonnerre. C'était
un double écroulement qui venait de se produire. Notre train n'avait
pas reçu une pierre, les wagons restaient intacts ; seulement, aux
deux bouts du tunnel, devant et derrière nous, la voûte s'était
effondrée, et nous nous trouvions ainsi au centre d'une montagne,
murés par des blocs de rocher. Alors commençait une longue
et affreuse agonie. Aucun espoir de secours ; il fallait un mois pour déblayer
le tunnel ; encore ce travail demandait-il des précautions infinies,
des machines puissantes. Nous étions prisonniers dans une sorte
de cave sans issue. Notre mort à tous n'était plus qu'une
question d'heures.
Souvent, je le répète, mon imagination avait travaillé
sur cette donnée terrible. Je variais le drame à l'infini.
J'avais pour acteurs des hommes, des femmes, des enfants, plus de cent
personnes, toute une foule qui me fournissait sans cesse de nouveaux épisodes.
Il se trouvait bien quelques provisions dans le train ; mais la nourriture
manquait vite, et sans aller jusqu'à se manger entre eux, les misérables
affamés se disputaient férocement le dernier morceau de pain.
C'était un vieillard qu'on repoussait à coups de poing et
qui agonisait ; c'était une mère qui se battait comme une
louve, pour défendre les trois ou quatre bouchées réservées
à son enfant. Dans mon wagon, deux jeunes mariés râlaient
aux bras l'un de l'autre, et ils n'espéraient plus, ils ne bougeaient
plus. D'ailleurs, la voie était libre, les gens descendaient, rôdaient
le long du train, comme des bêtes lâchées, en quête
d'une proie. Toutes les classes se mêlaient, un homme très
riche, un haut fonctionnaire, disait-on, pleurait au cou d'un ouvrier,
en le tutoyant. Dès les premières heures, les lampes s'étaient
épuisées, les feux de la locomotive avaient fini par s'éteindre.
Quand on passait d'un wagon à un autre, on tâtait les roues
de la main pour ne pas se cogner, et l'on arrivait ainsi à la locomotive,
que l'on reconnaissait à sa bielle froide, à ses énormes
flancs endormis, force inutile, muette et immobile dans l'ombre. Rien n'était
plus effrayant que ce train, ainsi muré tout entier sous terre,
comme enterré vivant, avec ses voyageurs, qui mouraient un à
un.
Je me complaisais, je descendais dans l'horreur des moindres détails.
Des hurlements traversaient les ténèbres.
Tout d'un coup, un voisin qu'on ne savait pas là, qu'on ne voyait
pas, s'abattait contre votre épaule. Mais, cette fois, ce dont je
souffrais surtout, c'était du froid et du manque d'air. Jamais je
n'avais eu si froid ; un manteau de neige me tombait sur les épaules,
une humidité lourde pleuvait sur mon crâne. Et j'étouffais
avec cela, il me semblait que la voûte de rocher croulait sur ma
poitrine, que toute la montagne pesait et m'écrasait. Cependant,
un cri de délivrance avait retenti. Depuis longtemps, nous nous
imaginions entendre au loin un bruit sourd, et nous nous bercions de l'espoir
qu'on travaillait près de nous. Le salut n'arrivait point de là
pourtant. Un de nous venait de découvrir un puits dans le tunnel
; et nous courions tous, nous allions voir ce puits d'air, en haut duquel
on apercevait une tache bleue, grande comme un pain à cacheter.
Oh ! quelle joie, cette tache bleue ! C'était le ciel, nous nous
grandissions
vers elle pour respirer, nous distinguions nettement des points noirs
qui s'agitaient, sans doute des ouvriers en train d'établir un treuil,
afin d'opérer notre sauvetage. Une clameur furieuse :
« Sauvés ! sauvés ! » sortait de toutes les
bouches, tandis que des bras tremblants se levaient vers la petite tache
d'un bleu pâle.
Ce fut la violence de cette clameur qui m'éveilla. Où
étais-je ? Encore dans le tunnel sans doute. Je me trouvais couché
tout de mon long, et je sentais, à droite et à gauche, de
dures parois qui me serraient les flancs. Je voulus me lever ; mais je
me cognai violemment le crâne. Le roc m'enveloppait donc de toutes
parts ? Et la tache bleue avait disparu, le ciel n'était plus là,
même lointain. J'étouffais toujours, je claquais des dents,
pris d'un frisson.
Brusquement, je me souvins. Une horreur souleva mes cheveux, je sentis
l'affreuse vérité couler en moi, des pieds à la tête,
comme une glace. Étais-je sorti enfin de cette syncope, qui m'avait
frappé pendant de longues heures d'une rigidité de cadavre
? Oui, je remuais, je promenais les mains le long des planches du cercueil.
Une dernière épreuve me restait à faire : j'ouvris
la bouche, je parlai, appelant Marguerite, instinctivement. Mais j'avais
hurlé, et ma voix, dans cette boîte de sapin, avait pris un
son rauque si effrayant, que je m'épouvantai moi-même. Mon
Dieu ! C'était donc vrai ? je pouvais marcher, crier que je vivais,
et ma voix ne serait pas entendue, et j'étais enfermé, écrasé
sous la terre !
Je fis un effort suprême pour me calmer et réfléchir.
N'y avait-il aucun moyen de sortir de là ? Mon rêve recommençait,
je n'avais pas encore le cerveau bien solide, je mêlais l'imagination
du puits d'air et de sa tache de ciel, avec la réalité de
la fosse où je suffoquais. Les yeux démesurément ouverts,
je regardais les ténèbres. Peut-être apercevrais-je
un trou, une fente, une goutte de lumière ! Mais des étincelles
de jeu passaient seules dans la nuit, des clartés rouges s'élargissaient
et s'évanouissaient. Rien, un gouffre noir, insondable. Puis, la
lucidité me revenait, j'écartais ce cauchemar imbécile.
Il me fallait toute ma tête, si je voulais tenter le salut.
D'abord, le grand danger me parut être dans l'étouffement
qui augmentait. Sans doute, j'avais pu rester si longtemps privé
d'air ; grâce à la syncope qui suspendait en moi les fonctions
de l'existence ; mais, maintenant que mon coeur battait, que mes poumons
soufflaient, j'allais mourir d'asphyxie, si je ne me dégageais au
plus tôt. Je souffrais également du froid, et je craignais
de me laisser envahir par cet engourdissement mortel des hommes qui tombent
dans la neige, pour ne plus se relever.
Tout en me répétant qu'il me fallait du calme, je sentais
des bouffées de folie monter à mon crâne. Alors, je
m'exhortais, essayant de me rappeler ce que je savais sur la façon
dont on enterre. Sans doute, j'étais dans une concession de cinq
ans ; cela m'ôtait un espoir car j'avais remarqué autrefois,
à Nantes, que les tranchées de la fosse commune laissaient
passer dans leur remblaiement continu, les pieds des dernières bières
enfouies. Il m'aurait suffi alors de briser une planche pour m'échapper
; tandis que, si je me trouvais dans un trou comblé entièrement,
j'avais sur moi toute une couche épaisse de terre, qui allait être
un terrible obstacle.
N'avais-je pas entendu dire qu'à Paris on enterrait à
six pieds de profondeur ? Comment percer cette masse énorme ? Si
même je parvenais à fendre le couvercle, la terre n'allait-elle
pas entrer, glisser comme un sable fin, m'emplir les yeux et la bouche
? Et ce serait encore la mort, une mort abominable, une noyade dans de
la boue.
Cependant, je tâtai soigneusement autour de moi. La bière
était grande, je remuais les bras avec facilité. Dans le
couvercle, je ne sentis aucune fente. À droite et à gauche,
les planches étaient mal rabotées, mais résistantes
et solides. Je repliai mon bras le long de ma poitrine, pour remonter vers
la tête. Là, je découvris, dans la planche du bout,
un noeud qui cédait légèrement sous la pression ;
je travaillai avec la plus grande peine, je finis par chasser le noeud,
et de l'autre côté, en enfonçant le doigt, je reconnus
la terre, une terre grasse, argileuse et mouillée. Mais cela ne
m'avançait à rien. Je regrettai même d'avoir ôté
ce noeud, comme si la terre avait pu entrer. Une autre expérience
m'occupa un instant : je tapai autour du cercueil, afin de savoir si, par
hasard il n'y aurait pas quelque vide, à droite ou à gauche.
Partout, le son fut le même. Comme je donnais aussi de légers
coups de pied, il me sembla pourtant que le son était plus clair
au bout. Peut-être n'était-ce qu'un effet de la sonorité
du bois.
Alors, je commençai par des poussées légères,
les bras en avant, avec les poings. Le bois résista. J'employai
ensuite les genoux, m'arc-boutant sur les pieds et sur les reins. Il n'y
eut pas un craquement. Je finis par donner toute ma force, je poussai du
corps entier, si violemment, que mes os meurtris criaient. Et ce fut à
ce moment que je devins fou.
Jusque-là, j'avais résisté au vertige, aux souffles
de rage qui montaient par instants en moi, comme une fumée d'ivresse.
Surtout, je réprimais les cris, car je comprenais que, si je criais,
j'étais perdu. Tout d'un coup, je me mis à crier, à
hurler. Cela était plus fort que moi, les hurlements sortaient de
ma gorge qui se dégonflait. J'appelai au secours d'une voix que
je ne me connaissais pas, m'affolant davantage à chaque nouvel appel,
criant que je ne voulais pas mourir. Et j'égratignais le bois avec
mes ongles, je me tordais dans les convulsions d'un loup enfermé.
Combien de temps dura cette crise ? Je l'ignore, mais je sens encore l'implacable
dureté du cercueil où je me débattais, j'entends encore
la tempête de cris et de sanglots dont j'emplissais ces quatre planches.
Dans une dernière lueur de raison, j'aurais voulu me retenir et
je ne pouvais pas.
Un grand accablement suivit. J'attendais la mort, au milieu d'une somnolence
douloureuse. Ce cercueil était de pierre ; jamais je ne parviendrais
à le fendre ; et cette certitude de ma défaite me laissait
inerte, sans courage pour tenter un nouvel effort. Une autre souffrance,
la faim, s'était jointe au froid et à l'asphyxie. Je défaillais.
Bientôt ce supplice lut intolérable. Avec mon doigt, je tâchai
d'attirer des pincées de terre, par le noeud que j'avais enfoncé,
et je mangeai cette terre, ce qui redoubla mon tourment. Je mordais mes
bras, n'osant aller jusqu'au sang, tenté par ma chair, suçant
ma peau avec l'envie d'y enfoncer les dents.
Ah ! comme je désirais la mort, à cette heure ! Toute
ma vie, j'avais tremblé devant le néant ; et je le voulais,
je le réclamais, jamais il ne serait assez noir. Quel enfantillage
que de redouter ce sommeil sans rêve, cette éternité
de silence et de ténèbres ! La mort n'était bonne
que parce qu'elle supprimait l'être d'un coup, pour toujours. Oh
! dormir comme les pierres, rentrer dans l'argile, n'être plus !
Mes mains tâtonnantes continuaient machinalement à se
promener contre le bois. Soudain, je me piquai au pouce gauche, et la légère
douleur me tira de mon engourdissement. Qu'était-ce donc ? Je cherchai
de nouveau, je reconnus un clou, un clou que les croque-morts avaient enfoncé
de travers, et qui n'avait pas mordu dans le bord du cercueil. Il était
très long, très pointu. La tête tenait dans le couvercle,
mais je sentis qu'il remuait. À partir de cet instant, je n'eus
plus qu'une idée : avoir ce clou. Je passai ma main droite sur mon
ventre, je commençai à l'ébranler. Il ne cédait
guère, c'était un gros travail. Je changeais souvent de main,
car la main gauche, mal placée, se fatiguait vite. Tandis que je
m'acharnais ainsi, tout un plan s'était développé
dans ma tête. Ce clou devenait le salut. Il me le fallait quand même.
Mais serait-il temps encore ? La faim me torturait, je dus m'arrêter,
en proie à un vertige qui me laissait les mains molles, l'esprit
vacillant. J'avais sucé les gouttes qui coulèrent de la piqûre
de mon pouce.
Alors, je me mordis le bras, je bus mon sang, éperonné
par la douleur, ranimé par ce vin tiède et âcre qui
mouillait ma bouche. Et je me remis au clou des deux mains, je réussis
à l'arracher.
Dès ce moment, je crus au succès. Mon plan était
simple. J'enfonçai la pointe du clou dans le couvercle et je traçai
une ligne droite, la plus longue possible, où je promenai le clou,
de façon à pratiquer une entaille. Mes mains se roidissaient,
je m'entêtais furieusement. Quand je pensai avoir assez entamé
le bois, j'eus l'idée de me retourner, de me mettre sur le ventre,
puis, en me soulevant sur les genoux et sur les coudes, de pousser des
reins. Mais, si le couvercle craqua, il ne se fendit pas encore. L'entaille
n'était pas assez profonde. Je dus me replacer sur le dos et reprendre
la besogne, ce qui me coûta beaucoup de peine.
Enfin, je tentai un nouvel effort, et cette fois le couvercle se brisa,
d'un bout à l'autre.
Certes, je n'étais pas sauvé, mais l'espérance
m'inondait le coeur. J'avais cessé de pousser, je ne bougeais plus,
de peur de déterminer quelque éboulement qui m'aurait enseveli.
Mon projet était de me servir du couvercle comme d'un abri, tandis
que je tâcherais de pratiquer une sorte de puits dans l'argile. Malheureusement,
ce travail présentait de grandes difficultés : les mottes
épaisses qui se détachaient embarrassaient les planches que
je ne pouvais manoeuvrer ; jamais je n'arriverais au sol, déjà
des éboulements partiels me pliaient l'échine et m'enfonçaient
la face dans la terre. La peur me reprenait, lorsqu'en m'allongeant pour
trouver un point d'appui, je crus sentir que la planche qui fermait la
bière, aux pieds, cédait sous la pression. Je tapai alors
vigoureusement du talon, songeant qu'il pouvait y avoir, à cet endroit,
une fosse qu'on était en train de creuser.
Tout d'un coup, mes pieds enfoncèrent dans le vide. La prévision
était juste : une fosse nouvellement ouverte se trouvait là.
Je n'eus qu'une mince cloison de terre à trouer pour rouler dans
cette fosse. Grand Dieu ! j'étais sauvé !
Un instant, je restai sur le dos, les yeux en l'air au fond du trou.
Il faisait nuit. Au ciel, les étoiles luisaient dans un bleuissement
de velours. Par moments, un vent qui se levait m'apportait une tiédeur
de printemps, une odeur d'arbres. Grand Dieu ! j'étais sauvé,
je respirais, j'avais chaud, et je pleurais, et je balbutiais, les mains
dévotement tendues vers l'espace. Oh ! que c'était bon de
vivre !
5
Ma première pensée fut de me rendre chez le gardien du
cimetière, pour qu'il me fît reconduire chez moi. Mais des
idées, vagues encore, m'arrêtèrent. J'allais effrayer
tout le monde. Pourquoi me presser, lorsque j'étais le maître
de la situation ? Je me tâtai les membres, je n'avais que la légère
morsure de mes dents au bras gauche ; et la petite fièvre qui en
résultait, m'excitait, me donnait une force inespérée.
Certes, je pourrais marcher sans aide.
Alors, je pris mon temps. Toutes sortes de rêveries confuses
me traversaient le cerveau. J'avais senti près de moi, dans la fosse,
les outils des fossoyeurs, et j'éprouvai le besoin de réparer
le dégât que je venais de faire, de reboucher le trou, pour
qu'on ne pût s'apercevoir de ma résurrection. À ce
moment, je n'avais aucune idée nette ; je trouvais seulement inutile
de publier l'aventure, éprouvant une honte à vivre, lorsque
le monde entier me croyait mort. En une demi-heure de travail, je parvins
à effacer toute trace. Et je sautai hors de la fosse.
Quelle belle nuit ! Un silence profond régnait dans le cimetière.
Les arbres noirs faisaient des ombres immobiles, au milieu de la blancheur
des tombes. Comme je cherchais à m'orienter, je remarquai que toute
une moitié du ciel flambait d'un reflet d'incendie. Paris était
là. Je me dirigeai de ce côté, filant le long d'une
avenue, dans l'obscurité des branches. Mais, au bout de cinquante
pas, je dus m'arrêter, essoufflé déjà. Et je
m'assis sur un banc de pierre. Alors seulement je m'examinai : j'étais
complètement habillé, chaussé même, et seul
un chapeau me manquait. Combien je remerciai ma chère Marguerite
du pieux sentiment qui l'avait fait me vêtir ! Le brusque souvenir
de Marguerite me remit debout. Je voulais la voir.
Au bout de l'avenue, une muraille m'arrêta. Je montai sur une
tombe, et quand je fus pendu au chaperon, de l'autre côté
du mur, je me laissai aller. La chute fut rude.
Puis, je marchai quelques minutes dans une grande rue déserte,
qui tournait autour du cimetière. J'ignorais complètement
où j'étais ; mais je me répétais avec l'entêtement
de l'idée fixe, que j'allais rentrer dans Paris et que je saurais
bien trouver la rue Dauphine. Des gens passèrent, je ne les questionnai
même pas, saisi de méfiance, ne voulant me confier à
personne. Aujourd'hui, j'ai conscience qu'une grosse fièvre me secouait
déjà et que ma tête se perdait.
Enfin, comme je débouchais sur une grande voie, un éblouissement
me prit, et je tombai lourdement sur le trottoir.
Ici, il y a un trou dans ma vie. Pendant trois semaines, je demeurai
sans connaissance. Quand je m'éveillai enfin, je me trouvais dans
une chambre inconnue. Un homme était là, à me soigner.
Il me raconta simplement que, m'ayant ramassé un matin, sur le boulevard
Montparnasse, il m'avait gardé chez lui. C'était un vieux
docteur qui n'exerçait plus. Lorsque je le remerciais, il me répondait
avec brusquerie que mon cas lui avait paru curieux et qu'il avait voulu
l'étudier. D'ailleurs, dans les premiers jours de ma convalescence,
il ne me permit de lui adresser aucune question. Plus tard, il ne m'en
fit aucune. Durant huit jours encore, je gardai le lit, la tête faible,
ne cherchant pas même à me souvenir, car le souvenir était
une fatigue et un chagrin. Je me sentais plein de pudeur et de crainte.
Lorsque je pourrais sortir, j'irais voir. Peut-être, dans le
délire de la fièvre, avais-je laissé échapper
un nom ; mais jamais le médecin ne fit allusion à ce que
j'avais pu dire. Sa charité resta discrète.
Cependant, l'été était venu. Un matin de juin,
j'obtins enfin la permission de faire une courte promenade. C'était
une matinée superbe, un de ces gais soleils qui donnent une jeunesse
aux rues du vieux Paris. J'allais doucement, questionnant les promeneurs
à chaque carrefour demandant la rue Dauphine. J'y arrivai, et j'eus
de la peine à reconnaître l'hôtel meublé où
nous étions descendus. Une peur d'enfant m'agitait. Si je me présentai
brusquement à Marguerite, je craignais de la tuer. Le mieux peut-être
serait de prévenir d'abord cette vieille femme, Mme Gabin, qui logeait
là. Mais il me déplaisait de mettre quelqu'un entre nous.
Je ne m'arrêtais à rien. Tout au fond de moi, il y avait comme
un grand vide, comme un sacrifice accompli depuis longtemps.
La maison était toute jaune de soleil. Je l'avais reconnue à
un restaurant borgne, qui se trouvait au rez-de-chaussée, et d'où
l'on nous montait la nourriture. Je levai les yeux, je regardai la dernière
fenêtre du troisième étage, à gauche.
Elle était grande ouverte. Tout à coup, une jeune femme,
ébouriffée, la camisole de travers, vint s'accouder ; et,
derrière elle, un jeune homme qui la poursuivait, avança
la tête et la baisa au cou. Ce n'était pas Marguerite. Je
n'éprouvai aucune surprise. Il me sembla que j'avais rêvé
cela et d'autres choses encore que j'allais apprendre.
Un instant, je demeurai dans la rue, indécis, songeant à
monter et à questionner ces amoureux qui riaient toujours, au grand
soleil. Puis, je pris le parti d'entrer dans le petit restaurant, en bas.
Je devais être méconnaissable : ma barbe avait poussé
pendant ma fièvre cérébrale, mon visage s'était
creusé. Comme je m'asseyais à une table, je vis justement
Mme Gabin qui apportait une tasse, pour acheter deux sous de café
; et elle se planta devant le comptoir, elle entama avec la dame de l'établissement
les commérages de tous les jours. Je tendis l'oreille.
– Eh bien ! demandait la dame, cette pauvre petite du troisième
a donc fini par se décider ?
– Que voulez-vous ? répondit Mme Gabin, c'était ce qu'elle
avait de mieux à faire. M. Simoneau lui témoignait tant d'amitié
!... il avait heureusement terminé ses affaires, un gros héritage,
et il lui offrait de l'emmener là-bas, dans son pays, vivre chez
une tante à lui, qui a besoin d'une personne de confiance.
La dame du comptoir eut un léger rire. J'avais enfoncé
ma face dans un journal, très pâle, les mains tremblantes.
– Sans doute, ça finira par un mariage, reprit Mme Gabin. Mais
je vous jure sur mon honneur que je n'ai rien vu de louche. La petite pleurait
son mari, et le jeune homme se conduisait parfaitement bien... Enfin, ils
sont partis hier. Quand elle ne sera plus en deuil, n'est-ce pas ? Ils
feront ce qu'ils voudront.
À ce moment, la porte qui menait du restaurant dans l'allée
s'ouvrit toute grande, et Dédé entra.
– Maman, tu ne montes pas ?... J'attends, moi. Viens vite.
– Tout à l'heure, tu m'embêtes ! dit la mère.
L'enfant resta, écoutant les deux femmes, de son air précoce
de gamine poussée sur le pavé de Paris.
– Dame ! après tout, expliquait Mme Gabin, le défunt
ne valait pas M.Simoneau... Il ne me revenait guère, ce gringalet.
Toujours à geindre ! Et pas le sou ! Ah ! non, vrai ! un mari comme
ça, c'est désagréable pour une femme qui a du sang...
Tandis que M. Simoneau, un homme riche, fort comme un Turc...
– Oh ! interrompit Dédé, moi, je l'ai vu, un jour qu'il
se débarbouillait. Il en a, du poil sur les bras !
– Veux-tu t'en aller ! cria la vieille en la bousculant. Tu fourres
toujours ton nez où il ne doit pas être.
Puis, pour conclure :
– Tenez ! l'autre a bien fait de mourir. C'est une fière chance.
Quand je me retrouvai dans la rue, je marchai lentement, les jambes
cassées. Pourtant je ne souffrais pas trop.
J'eus même un sourire, en apercevant mon ombre au soleil. En
effet, j'étais bien chétif, j'avais eu une singulière
idée d'épouser Marguerite. Et je me rappelais ses ennuis
à Guérande, ses impatiences, sa vie morne et fatiguée.
La chère femme se montrait bonne. Mais je n'avais jamais été
son amant, c'était un frère qu'elle venait de pleurer. Pourquoi
aurais-je de nouveau dérangé sa vie ! un mort n'est pas jaloux.
Lorsque je levai la tête, je vis que le jardin du Luxembourg était
devant moi. J'y entrai et je m'assis au soleil, rêvant avec une grande
douceur. La pensée de Marguerite m'attendrissait, maintenant. Je
me l'imaginais en province, dame dans une petite ville, très heureuse,
très aimée, très fêtée ; elle embellissait,
elle avait trois garçons et deux filles. Allons ! j'étais
un brave homme, d'être mort, et je ne ferais certainement pas la
bêtise cruelle de ressusciter.
Depuis ce temps, j'ai beaucoup voyagé, j'ai vécu un peu
partout. Je suis un homme médiocre, qui a travaillé et mangé
comme tout le monde. La mort ne m'effraie plus ; mais elle ne semble pas
vouloir de moi, à présent que je n'ai aucune raison de vivre,
et je crains qu'elle ne m'oublie.
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