Les
Sept Femmes
de
Barbe-Bleue
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Anatole
France (1844/1924)
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D'APRÈS DES DOCUMENTS AUTHENTIQUES
CHAPITRE I.
On a émis sur le personnage fameux, vulgairement nommé
la Barbe-Bleue, les opinions les plus diverses, les plus étranges
et les plus fausses. Il n'en est peut-être pas de moins soutenable
que celle qui fait de ce gentilhomme une personnification du soleil. C'est
à quoi l'on s'est appliqué il y a une quarantaine d'années
dans une certaine école de mythologie comparée. On y enseignait
que les sept femmes de la Barbe-Bleue étaient des aurores et ses
deux beaux-frères les deux crépuscules du matin et du soir,
identiques aux Dioscures qui délivrèrent Hélène
ravie par Thésée. A ceux qui seraient tentés de le
croire, il faut rappeler qu'un savant bibliothécaire d'Agen, Jean-Baptiste
Pérès, démontra, en 1817, d'une façon très
spécieuse, que Napoléon n'avait jamais existé et que
l'histoire de ce prétendu grand capitaine n'était qu'un mythe
solaire. En dépit des jeux d'esprit les plus ingénieux, on
ne saurait douter que la Barbe-Bleue et Napoléon n'aient réellement
existé.
Une hypothèse qui n'est pas mieux fondée consiste à
identifier cette Barbe-Bleue avec le maréchal de Rais, qui fut étranglé
par justice au dessus des ponts de Nantes, le 26 octobre 1440. Sans rechercher
avec M. Salomon Reinach si le maréchal commit tous les crimes pour
lesquels il fut condamné ou si ses richesses, convoitées
par un prince avide, ne contribuèrent point à sa perte, rien
dans sa vie ne ressemble à ce qu'on trouve dans celle de la Barbe-Bleue
; c'en est assez pour ne pas les confondre et pour ne pas faire de l'un
et de l'autre un seul personnage.
Charles Perrault qui, vers 1660, eut le mérite de composer la
première biographie de ce seigneur justement remarquable pour avoir
épousé sept femmes, en fit un scélérat accompli
et le plus parfait modèle de cruauté qu'il y eût au
monde. Mais il est permis de douter, sinon de sa bonne foi, du moins de
la sûreté de ses informations. Il a pu être prévenu
contre son personnage. Ce ne serait pas le premier exemple d'un historien
ou d'un poète qui se plaît à assombrir ses peintures.
Si nous avons de Titus un portrait qui semble flatté, il parait,
au contraire, que Tacite a beaucoup noirci Tibère. Macbeth, que
la légende et Shakespeare chargent de crimes, était en réalité
un roi juste et sage. Il n'assassina point par trahison le vieux roi Duncan.
Duncan, jeune encore, fut défait dans une grande bataille et trouvé
mort le lendemain en un lieu nomme la Boutique de l'Armurier. Ce roi avait
fait périr plusieurs parents de Gruchno, femme de Macbeth. Celui-ci
rendit l'Écosse prospère ; il favorisa le commerce et fut
regardé comme le défenseur des bourgeois, le vrai roi des
villes. La noblesse des clans ne lui par donna ni d'avoir vaincu Duncan,
ni de protéger les artisans : elle le détruisit et déshonora
sa mémoire. Après sa mort le bon roi Macbeth ne fut plus
connu que par les récits de ses ennemis. Le génie de Shakespeare
imposa leurs mensonges à la conscience humaine. Depuis longtemps
je soupçonnais que la Barbe-Bleue était victime d'une fatalité
semblable. Toutes les circonstances de sa vie, telles que je les trouvais
rapportées, étaient loin de contenter mon esprit et de satisfaire
ce besoin de logique et de clarté qui me dévore incessamment.
J'y découvrais, à la réflexion, des difficultés
insurmontables. On voulait trop me faire croire a la cruauté de
cet homme pour ne pas m'en faire douter.
Ces pressentiments ne me trompaient point. Mes intuitions, qui procédaient
d'une certaine connaissance de la nature humaine, devaient bientôt
se changer en une certitude fondée sur des preuves irréfutables.
Je découvris chez un tailleur de pierres de Saint-Jean-des-Bois
divers papiers concernant la Barbe-Bleue ; entre autres son livre de raison
et une plainte anonyme contre ses meurtriers, a laquelle, pour des motifs
que j'ignore, il ne fut jamais donné suite. Ces documents me confirmèrent
dans l'idée qu'il fut bon et malheureux et que sa mémoire
succomba sous d'indignes calomnies. Dès lors, je considérai
comme un devoir d'écrire sa véritable histoire, sans me faire
aucune illusion sur le succès d'une telle entreprise. Cette tentative
de réhabilitation est destinée, je le sais, à tomber
dans le silence et l'oubli. Que peut la vérité froide et
nue contre les prestiges étincelants du mensonge ?
Chapitre II.
Vers 1650 résidait sur ses terres, entre Compiègne et
Pierrefonds, un riche gentilhomme, nommé Bernard de Montragoux,
dont les ancêtres avaient occupé les plus grandes charges
du royaume ; mais il vivait éloigné de la Cour, dans cette
tranquille obscurité, qui voilait alors tout ce qui ne recevait
pas le regard du roi. Son château des Guillettes abondait en meubles
précieux, en vaisselle d'or et d'argent, en tapisseries, en broderies,
qu'il tenait renfermés dans des garde meubles, non qu'il cachât
ses trésors de crainte de les endommager par l'usage ; il était,
au contraire, libéral et magnifique. Mais en ces temps-là
les seigneurs menaient couramment, en province, une existence très
simple, faisant manger leurs gens à leur table et dansant le dimanche
avec les filles du village. Cependant ils donnaient, à certaines
occasions, des fêtes superbes qui tranchaient sur la médiocrité
de l'existence ordinaire. Aussi fallait-il qu'ils tinssent beaucoup de
beaux meubles et de belles tentures en réserve. C'est ce que faisait
M. de Montragoux.
Son château, bâti aux temps gothiques, en avait la rudesse.
Il se montrait du dehors assez farouche et morose, avec les tronçons
de ses grosses tours abattues lors des troubles du royaume, au temps du
feu roi Louis. Au dedans il offrait un aspect plus agréable. Les
chambres étaient décorées à l'italienne, et
la grande galerie du rez-de-chaussée, toute chargée d'ornements
en bosse, de peintures et de dorures.
A l'une des extrémités de cette galerie se trouvait un
cabinet que l'on appelait ordinairement « le petit cabinet »
C'est le seul nom dont Charles Perrault le désigne. Il n'est pas
inutile de savoir qu'on le nommait aussi le cabinet des princesses infortunées,
parce qu'un peintre de Florence avait représenté sur les
murs les tragiques histoires de Dircé, fille du Soleil, attachée
par les fils d'Antiope aux cornes, d'un taureau ; de Niobé pleurant
sur le mont Sipyle ses enfants percés de flèches, divines
; de Procris appelant sur son sein le javelot de Céphalé.
Ces figures, paraissaient vivantes, et les dalles de porphyre dont la chambre
était pavée semblaient teintes du sang de ces malheureuses
femmes. Une des portes de ce cabinet donnait sur la douve, qui n'avait
point d'eau.
Les écuries formaient un bâtiment somptueux, situé
à quelque distance du château. Elles contenaient des litières
pour soixante chevaux et des remises pour douze carrosses dorés.
Mais ce qui faisait des Guillettes un séjour enchanteur, c'étaient
les canaux et les bois qui s'étendaient alentour et où l'on
pouvait se livrer aux plaisirs de la pêche et de la chasse.
Beaucoup d'habitants de la contrée ne connaissaient M. de Montragoux
que sous le nom de la Barbe-Bleue, car c'était le seul que le peuple
lui donnât. En effet, sa barbe était bleue, mais elle n'était
bleue que parce qu'elle était noire, et c'était à
force d'être noire qu'elle était bleue. Il ne faut pas se
représenter M. de Montragoux sous l'aspect monstrueux du triple
Typhon qu'on voit à Athènes, riant dans sa triple barbe indigo.
Nous nous approcherons bien davantage de la réalité en comparant
le seigneur des Guillettes à ces comédiens ou à ces
prêtres dont les joues fraîchement rasées ont des reflets
d'azur. M. de Montragoux ne portait pas sa barbe en pointe comme son grand-père
à la cour du roi Henry II ; il ne la portait pas en éventail
comme son bisaïeul, qui fut tué à la bataille de Marignan.
Ainsi que M. de Turenne, il n'avait qu'un peu de moustache et la mouche
; ses joues paraissaient bleues ; mais quoi qu'on ait dit, ce bon seigneur
n'en était point défiguré, et ne faisait point peur
pour cela. Il n'en semblait que plus mâle, et, s'il en prenait un
air un peu farouche, ce n'était pas pour le faire haïr des
femmes. Bernard de Montragoux était un très bel homme, grand,
large d'épaules, de forte corpulence et de bonne mine ; quoique
rustique et sentant plus les forêts que les ruelles et les salons.
Pourtant, il est vrai qu'il ne plaisait pas aux dames autant qu'il aurait
dû leur plaire, fait de la sorte et riche. Sa timidité en
était la cause, sa timidité et non pas sa barbe. Les dames
exerçaient sur lui un invincible attrait et lui faisaient une peur
insurmontable. Il les craignait autant qu'il les aimait. Voilà l'origine
et la cause initiale de toutes ses disgrâces. En voyant une dame
pour la première fois, il aurait mieux aimé mourir que de
lui adresser la parole, et, quelque goût qu'il en conçût,
il restait devant elle dans un sombre silence ; ses sentiments ne se faisaient
jour que par ses yeux, qu'il roulait d'une manière effroyable. Cette
timidité l'exposait à toutes sortes de disgrâces, et
surtout elle l'empêchait de se lier d'un commerce honnête avec
des femmes modestes et réservées, et le livrait sans défense
aux entreprises des plus hardies et des plus audacieuses. Ce fut le malheur
de sa vie.
Orphelin des son jeune âge, après avoir rebuté par
cette sorte de honte et d'effroi, qu'il ne savait vaincre, les partis avantageux
et très honorables qui se présentaient, il épousa
une demoiselle Colette Passage, nouvellement établie dans le pays,
après avoir gagné quelque argent à faire danser un
ours dans les villes et les villages du royaume. Il l'aimait de tout son
pouvoir et de toutes ses forces. Et, pour être juste, elle avait
de quoi plaire, telle qu'elle était, robuste, la poitrine abondante,
le teint encore assez frais bien que hâlé par le grand air.
Sa surprise et sa joie furent grandes d'abord d'être une dame de
qualité ; son coeur, qui n'était pas mauvais, se laissait
toucher par les bontés d'un mari d'une si haute condition et d'une
si forte corpulence qui se montrait pour elle le plus obéissant
des serviteurs et le plus épris des amants. Mais, au bout de quelques
mois, elle s'ennuya de ne plus courir le monde. Au milieu des richesses,
comblée de soins et d'amour, elle ne goûtait pas d'autre plaisir
que d'aller trouver le compagnon de sa vie foraine dans la cave où
il languissait, une chaîne au cou et un anneau dans le nez, et de
l'embrasser sur les yeux en pleurant. M. de Montragoux, la voyant soucieuse,
en devenait soucieux lui-même et sa tristesse ne faisait qu'accroître
celle de sa compagne. Les politesses et les prévenances dont il
la comblait tournaient le coeur de la pauvre femme. Un matin, à
son réveil, M. de Montragoux ne retrouva plus Colette à son
côtés. Il la chercha vainement par tout le château.
La porte du cabinet des princesses infortunées était ouverte.
C'est par là qu'elle avait passé pour gagner les champs avec
son ours. La douleur de la Barbe-Bleue faisait peine à voir. Malgré
les courriers innombrables envoyés à sa recherche, on n'eut
jamais nouvelles de Colette Passage.
M. de Montragoux la pleurait encore quand il lui advint de danser, à
la fête des Guillettes, avec Jeanne de la Cloche, fille du lieutenant
criminel de Compiègne, qui lui inspira de l'amour. Il la demanda
en mariage et l'obtint incontinent. Elle aimait le vin et en buvait avec
excès. Ce goût augmenta tellement qu'en peu de mois elle eut
l'air d'une trogne dans une outre. Le pis est que cette outre, devenue
enragée, roulait perpétuellement par les salles et les escaliers,
avec des cris, des jurements, des hoquets et vomissant l'injure et le vin
sur tout ce qu'elle rencontrait. M. de Montragoux en tombait étourdi
de dégoût et d'horreur. Mais tout aussitôt il rappelait
son courage et s'efforçait, avec autant de fermeté que de
patience, de guérir son épouse d'un vice si répugnant.
Prières, remontrances, supplications, menaces, il employa tous les
moyens. Rien n'y fit. Il lui refusait le vin de sa cave ; elle s'en procurait
du dehors qui l'enivrait encore plus abominablement.
Pour lui ôter le goût d'une boisson trop aimée,
il lui mit de l'herbe aux chats dans ses bouteilles. Elle crut qu'il voulait
l'empoisonner, bondit sur lui et lui planta trois pouces d'un couteau de
cuisine dans le ventre. Il en pensa mourir, mais ne se départit
point de sa douceur coutumière. «Elle est, disait-il, plus
à plaindre qu'à blâmer.» Un jour qu'on avait
oublié de fermer 1a porte du cabinet des princesses infortunées,
Jeanne de la Cloche y entra tout égarée, à son habitude,
et voyant les figures peintes sur la muraille dans l'attitude de la douleur
et près de rendre l'âme, elle les prit pour des femmes véritables
et s'enfuit épouvantée dans la campagne, en criant au meurtre.
Entendant la Barbe-Bleue, qui l'appelait et courait à sa poursuite,
elle se jeta, folle de terreur, dans la pièce d'eau et s'y noya.
Chose difficile à croire et pourtant certaine, son époux
fut affligé de cette mort, tant il avait l'âme pitoyable.
Six semaines après l'accident, il épousa sans cérémonie
Gigonne, la fille de son fermier Traignel. Elle n'allait qu'en sabots et
sentait l'oignon. Assez belle fille à cela près qu'elle louchait
d'un oeil et clochait d'un pied. Sitôt qu'elle fut épousée,
cette gardeuse d'oies, mordue par une folle ambition, ne rêva plus
que grandeurs nouvelles et nouvelles splendeurs. Elle ne trouvait point
ses robes de brocart assez riches, ses colliers de perles assez beaux,
ses rubis assez gros, ses carrosses assez dorés, ses étangs,
ses bois, ses terres assez vastes. La Barbe-Bleue, qui ne s'était
jamais senti d'ambition, gémissait de l'humeur altière de
son épouse ; ne sachant, dans sa candeur, si le tort était
de penser glorieusement comme elle ou modestement comme lui, il s'accusait
presque d'une médiocrité d'humeur qui contrariait les nobles
désirs de sa compagne, et, plein d'incertitude, tantôt il
l'exhortait à goûter avec modération les biens de ce
monde, tantôt il s'excitait à poursuivre la fortune au bord
des précipices. Il était sage, mais chez lui l'amour conjugal
l'emportait sur la sagesse. Gigonne ne pensait plus qu'à paraître
dans le monde, à se faire recevoir à la Cour, et à
devenir la maîtresse du roi. N'y pouvant parvenir, elle sécha
de dépit, et en prit une jaunisse dont elle mourut. La Barbe-Bleue,
tout gémissant, lui éleva un tombeau magnifique. Ce bon seigneur,
abattu par une si constante adversité domestique, n'aurait peut-être
plus choisi d'épouse ; mais il fut lui-même choisi pour époux
par demoiselle Blanche de Gibeaumex, fille d'un officier de cavalerie qui
n'avait qu'une oreille ; il disait avoir perdu l'autre au service du roi.
Elle avait beaucoup d'esprit, dont elle se servit à tromper son
mari. Elle le trompa avec tous les gentilshommes des environs. Elle y mettait
tant d'adresse qu'elle le trompait dans son château et jusque sous
ses yeux sans qu'il s'en aperçût. La pauvre Barbe-Bleue se
doutait bien de quelque chose, mais il ne savait pas de quoi. Malheureusement
pour elle, mettant toute son étude à tromper son mari, elle
n'était pas assez attentive à tromper ses amants, je veux
dire à leur cacher qu'elle les trompait les uns avec les autres.
Un jour elle fut surprise, dans le cabinet des princesses infortunées,
en compagnie d'un gentilhomme qu'elle aimait, par un gentilhomme qu'elle
avait aimé et qui, dans un transport de jalousie, la perça
de son épée. Quelques heures plus tard, la malheureuse dame
y fut trouvée morte par un serviteur du château et l'effroi
qu'inspirait cette chambre s'en accrut. La pauvre Barbe-Bleue, apprenant
d'un coup son abondant déshonneur et la fin tragique de sa femme,
ne se consola pas de ce second malheur en considération du premier.
Il aimait Blanche de Gibeaumex d'une ardeur singulière et plus chèrement
qu'il n'avait aimé Jeanne de la Cloche, Gigonne Traignel et même
Colette Passage. A la nouvelle qu'elle l'avait trompé avec constance
et qu'elle ne le tromperait plus jamais, il ressentit une douleur et un
trouble qui, loin de s'apaiser, redoublaient chaque jour de violence. Ses
souffrances étant devenues intolérables, il en contracta
une maladie qui fit craindre pour ses jours.
Les médecins, ayant employé divers médicaments
sans effet, l'avertirent que le seul remède convenable à
son mal était de prendre une jeune épouse. Alors il songea
à sa petite cousine Angèle de la Garandine, qu'il pensait
qu'on lui accorderait volontiers, parce qu'elle n'avait pas de bien. Ce
qui l'encourageait à la prendre pour femme, c'est qu'elle passait
pour simple et sans connaissance. Ayant été trompé
par une femme d'esprit, une sotte le rassurait. Il épousa mademoiselle
de la Garandine et s'aperçut de la fausseté de ses prévisions.
Angèle était douce, Angèle était bonne, Angèle
l'aimait ; elle n'était pas d'elle-même portée au mal,
mais les moins habiles l'y induisaient facilement a toute heure. Il suffisait
de lui dire : « Faites ceci de peur des oripeaux ; entrez ici de
crainte que le loup-garou ne vous mange» ; ou bien encore : «Fermez
les yeux et prenez ce petit remède» ; et aussitôt l'innocente,
faisait au gré des fripons qui voulaient d'elle ce qu'il était
bien naturel d'en vouloir, Car elle était jolie. M. de Montragoux,
trompé et offensé par cette innocente autant et plus qu'il
ne l'avait été par Blanche de Gibeaumex, avait en outre le
malheur de le savoir, car Angèle était bien trop candide
pour lui rien cacher. Elle lui disait : «Monsieur, on m'a dit ceci
; on m'a fait ceci ; on m'a pris ceci ; j'ai vu cela ; j'ai senti cela.»
Et, par son ingénuité, elle faisait souffrir a ce pauvre
seigneur des tourments inimaginables. Il les souffrait avec constance.
Cependant il lui arrivait de dire à cette simple créature
: « Vous êtes une dinde ! » et de lui donner des soufflets.
Ces soufflets lui commencèrent une renommée de cruauté
qui ne devait plus s'éteindre. Un moine mendiant, qui passait par
les Guillettes, tandis que M. de Montragoux chassait la bécasse,
trouva madame Angèle qui cousait un jupon de poupée. Ce bon
religieux, s'avisant qu'elle était aussi simple que belle, l'emmena
sur son âne en lui faisant croire que l'ange Gabriel l'attendait
dans un fourré du bois pour lui mettre des jarretières de
perles. On croit que le loup la mangea car on ne la revit oncques plus.
Après une si funeste expérience, comment la Barbe-Bleue
se résolut-il a contracter une nouvelle union ? C'est ce qu'on ne
pouvait comprendre si l'on ne savait le pouvoir d'un bel oeil sur un coeur
bien né. Cet honnête gentilhomme rencontra dans un château
du voisinage, où il fréquentait, une jeune orpheline de qualité,
nommée Alix de Pontalcin, qui, dépouillée de tous
ses biens par un tuteur avide, ne songeait plus qu'à s'enfermer
dans un couvent. Des amis officieux s'entremirent pour changer sa résolution
et la décider à accepter la main de M. de Montragoux. Elle
était parfaitement belle. La Barbe-Bleue, qui se promettait de goûter
entre ses bras un bonheur infini, fut une fois de plus trompé dans
ses espérances, et cette fois éprouva un mécompte
qui, par l'effet de sa complexion, lui devait être plus sensible
encore que tous les déplaisirs qu'il avait soufferts en ses précédents
mariages. Alix de Pontalcin refusa obstinément de donner une réa
lité à l'union à laquelle elle avait pourtant consenti.
En vain M. de Montragoux la pressait de devenir sa femme ; elle résistait
aux prières, aux larmes, aux objurgations, se refusait aux caresses
les plus légères de son époux et courait s'en fermer
dans le cabinet des princesses infortunées, où elle demeurait
seule et farouche des nuits entières. On ne sut jamais la cause
d'une résistance si contraire aux lois divines et humaines ; on
l'attribua à ce que M. de Montragoux avait la barbe bleue, mais
ce que nous avons dit tout à l'heure de cette barbe rend une telle
supposition peu vraisemblable. Au reste, c'est un sujet sur lequel il est
difficile de raisonner. Le pauvre mari endurait les souffrances les plus
cruelles. Pour les oublier, il chassait avec rage, crevant chiens, chevaux
et piqueurs. Mais, quand il rentrait harassé, fourbu dans son château,
il suffisait de la vue de mademoiselle de Pontalcin pour réveiller
à la fois ses forces et ses tourments. Enfin, n'y pouvant tenir,
il demanda à Rome l'annulation d'un mariage qui n'était qu'un
leurre, et l'obtint selon le droit canon et moyennant un beau présent
au Saint-Père. Si M. de Montragoux congédia mademoiselle
de Pontalcin avec les marques de respect qu'on doit à une femme
et sans lui casser sa canne sur le dos, c'est qu'il avait l'âme forte,
le coeur grand et qu'il était maître de lui comme des Guillettes.
Mais il jura que rien de femelle n'entrerait désormais dans ses
appartements. Heureux s'il avait jusqu'au bout tenu son serment !
CHAPITRE III.
Quelques années s'étaient passées depuis que M.
de Montragoux avait congédié sa sixième femme, et
l'on ne gardait plus, dans la contrée, qu'un souvenir confus des
calamités domestiques qui avaient fondu sur la maison de ce bon
seigneur. On ne savait ce que ses femmes étaient devenues, et l'on
en faisait le soir, au village, des contes à faire dresser les cheveux
sur la tête ; les uns y croyaient et les autres non. A cette époque,
une veuve sur le retour, la dame Sidonie de Lespoisse, vint s'établir
avec ses enfants dans le manoir de la Motte-Giron, à deux lieues,
à vol d'oiseau, du château des Guillettes. D'où elle
venait, ce qu'avait été son époux, tout le monde l'ignorait.
Les uns pensaient, pour l'avoir entendu dire, qu'il avait tenu certains
emplois en Savoie ou en Espagne ; d'autres disaient qu'il était
mort aux Indes ; plusieurs s'imaginaient que sa veuve possédait
des terres immenses ; quelques-uns en doutaient beaucoup. Cependant elle
menait grand train et invitait à la Motte-Giron toute la noblesse
de la contrée. Elle avait deux filles, dont l'aînée,
Anne, près de coiffer Sainte-Catherine, était une fine mouche.
Jeanne, la plus jeune, bonne à marier, cachait sous les apparences
de l'ingénuité une précoce expérience du monde.
La dame de Lespoisse avait aussi deux garçons de vingt et vingt-deux
ans, fort beaux et bien faits, dont l'un était dragon et l'autre
mousquetaire. Je dirai, pour avoir vu son brevet, que celui-ci était
mousquetaire noir. Il n'y paraissait pas quand il allait à pied,
car les mousquetaires noirs se distinguaient des mousquetaires gris, non
par la couleur de leur habit, mais par la robe de leur cheval. Ils portaient,
les uns comme les autres, la soubreveste de drap bleu galonné d'or.
Quant aux dragons, ils se reconnaissaient à une espèce de
bonnet de fourrure dont la queue leur tombait galamment sur l'oreille.
Les dragons avaient la réputation de mauvais garnements, témoin
la chanson :
Ce sont les dragons qui viennent : Maman, sauvons-nous !
Mais on aurait cherché vainement dans les deux régiments
des dragons de Sa Majesté un aussi grand paillard, un aussi grand
écornifleur et un aussi bas coquin que Cosme de Lespoisse. Son frère
était, auprès de lui, un honnête garçon. Ivrogne
et joueur, Pierre de Lespoisse plaisait aux dames et gagnait aux cartes
; c'étaient là les seuls moyens de vivre qu'on lui connût.
La dame de Lespoisse, leur mère, ne menait grand train, à
la Motte-Giron, que pour faire des dupes. En réalité, elle
n'avait rien et devait jusqu'à ses fausses dents. Ses nippes, son
mobilier, son carrosse, ses chevaux et ses gens lui avaient été
prêtés par des usuriers de Paris, qui menaçaient de
les lui retirer si elle ne mariait pas bientôt une de ses filles
à quelque riche seigneur, et l'honnête Sidonie s'attendait
à tout moment à se voir nue dans sa maison vide. Pressée
de trouver un gendre, elle avait tout de suite jeté ses vues sur
M. de Montragoux qu'elle devinait simple, facile à tromper, très
doux et prompt à l'amour sous une apparence rude et farouche. Ses
filles entraient dans ses desseins et, à chaque rencontre, criblaient
la pauvre Barbe-Bleue d'oeillades qui le perçaient jusqu'au fond
du coeur. Il céda très vite aux charmes puissants des deux
demoiselles de Lespoisse. Oubliant ses serments, il ne songea plus qu'à
épouser l'une ou l'autre, les trouvant toutes deux également
belles. Après quelques retardements, causés moins par son
hésitation que par sa timidité, il se rendit en grand équipage
à la Motte-Giron et fit sa demande à la dame de Lespoisse,
lui laissant le choix de celle de ses filles qu'elle voudrait lui donner.
Madame Sidonie lui répondit obligeamment qu'elle le tenait en haute
estime et qu'elle l'autorisait à faire sa cour à celle des
demoiselles de Lespoisse qu'il aurait distinguée.
-- Sachez plaire, Monsieur, lui dit-elle ; j'applaudirai la première
à vos succès.
Pour faire connaissance, la Barbe-Bleue invita Anne et Jeanne de Lespoisse
avec leur mère, leurs frères et une multitude de dames et
de gentilshommes, à passer quinze jours au château des Guillettes.
Ce ne furent que promenades, que parties de chasse et de pêche, que
danses et festins, collations et divertissements de toute espèce.
Un jeune seigneur que les dames de Lespoisse avaient amené,
le chevalier de la Merlus, organisait les battues. La Barbe-Bleue avait
les plus belles meutes et les plus beaux équipages de la contrée.
Les dames rivalisaient d'ardeur avec les gentilshommes à poursuivre
le cerf. On ne forçait pas toujours la bête, mais les chasseurs
et les chasseresses s'égaraient par couples, se retrouvaient et
s'égaraient encore dans les bois. Le chevalier de la Merlus se perdait
de préférence avec Jeanne de Lespoisse, et chacun rentrait
la nuit au château, ému de ses aventures et content de sa
journée. Après quelques jours d'observation le bon seigneur
de Montragoux préféra décidément à l'aînée
des soeurs Jeanne la cadette qui était plus fraîche, ce qui
ne veut pas dire qu'elle était plus neuve. Il laissait paraître
sa préférence, qu'il n'avait pas à cacher, car elle
était honnête ; et d'ailleurs il était sans détours.
Il faisait sa cour à cette jeune demoiselle le mieux qu'il pouvait,
lui parlant peu, faute d'habitude, mais il la regardait en roulant des
yeux terribles et en tirant du fond des entrailles des soupirs à
renverser un chêne. Parfois il se mettait à rire, et la vaisselle
en tremblait et les vitres en résonnaient. Seul de toute la société
il ne remarquait pas les assiduités du chevalier de la Merlus auprès
de la fille cadette de madame de Lespoisse, ou, s'il les remarquait, il
n'y voyait pas de mal. Son expérience des femmes ne suffisait pas
à le rendre soupçonneux et il ne se défiait point
de ce qu'il aimait. Ma grand-mère disait que l'expérience,
dans la vie, ne sert a rien et qu'on reste ce qu'on était. Je crois
qu'elle avait raison et l'histoire véritable que je retrace ici
n'est pas pour lui donner tort.
La Barbe-Bleue déployait en ces fêtes une rare magnificence.
La nuit venue, mille flambeaux éclairaient la pelouse devant le
château, et des tables servies par des valets et des filles habillés
en faunes et en dryades portaient tout ce que les campagnes et les forêts
produisent de plus agréable à la bouche. Des musiciens ne
cessaient de faire entendre de belles symphonies. Vers la fin du repas,
le maître et la maîtresse d'école, suivis des garçons
et des fillettes du village, venaient se présenter devant les convives
et lisaient un compliment au seigneur de Montragoux et a ses hôtes.
Un astrologue en bonnet pointu s'approchait des dames et leur annonçait
leurs amours futures sur la vue des lignes de leur main. La Barbe-Bleue
faisait donner à boire à tous ses vassaux et distribuait
lui-même du pain et de la viande aux familles pauvres.
A dix heures de la nuit, de peur du serein, la compagnie se retirait
dans les appartements éclairés par une multitude de bougies
et où se trouvaient des tables pour toutes sortes de jeux : lansquenet,
billard, reversi, trou-madame, tourniquet, portique, bête, hoca,
brelan, échecs, trictrac, dés, bassette et calbas. La Barbe-Bleue
était constamment malheureux à ces divers jeux, où
il perdait toutes les nuits de grosses sommes. Ce qui pouvait le consoler
d'une infortune si obstinée, c'était de voir les trois dames
de Lespoisse gagner beaucoup d'argent. Jeanne, la cadette, qui misait constamment
dans le jeu du chevalier de la Merlus, y amassait des montagnes d'or. Les
deux fils de madame de Lespoisse faisaient aussi de bons bénéficeau
reversi et à la bassette, et c'étaient les jeux les plus
hasardeux qui leur gardaient la faveur la plus invariable. Ces jeux se
continuaient bien avant dans la nuit. On ne dormait point pendant ces merveilleuses
réjouissances et, comme le dit l'auteur de la plus ancienne histoire
de la Barbe Bleue, « l'on passait toute la nuit à se faire
des malices les uns aux autres.». Ces heures étaient pour
beaucoup les plus douces de la journée, car, sous apparence de plaisanterie,
à la faveur de l'ombre, ceux qui avaient de l'inclination l'un pour
l'autre, se cachaient ensemble au fond d'une alcôve. Le chevalier
de la Merlus se déguisait une fois en diable, une autre fois en
fantôme ou en loup-garou, pour effrayer les dormeurs, mais il finissait
toujours par se couler dans la chambre de la demoiselle Jeanne de Lespoisse.
Le bon seigneur de Montragoux n'était pas oublié dans ces
jeux. Les deux fils de madame de Lespoisse mettaient dans son lit de la
poudre à gratter et brûlaient dans sa chambre des substances
qui répandaient une odeur fétide. Ou bien encore ils plaçaient
sur sa porte une cruche pleine d'eau, de telle manière que le bon
seigneur ne pouvait tirer l'huis sans renverser toute l'eau sur sa tête.
Enfin, ils lui jouaient toutes sortes de bons tours dont la compagnie se
divertissait et que la Barbe-Bleue endurait avec sa douceur naturelle.
Il fit sa demande, que madame de Lespoisse agréa, bien que son
coeur se déchirât, disait-elle, à la pensée
de marier ses filles. Le mariage fut célébré à
la Motte-Giron, avec une magnificence extraordinaire. La demoiselle Jeanne,
d'une beauté surprenante, était tout habillée de point
de France et coiffée de mille boucles. Sa soeur Anne portait une
robe de velours vert, brodée d'or. Le costume de madame leur mère
était d'or frisé, avec des chenilles noires et une parure
de perles et de diamants. M. de Montragoux avait mis sur un habit de velours
noir tous ses gros diamants ; il avait fort bon air et une expression d'innocence
et de timidité qui faisait un agréable contraste avec son
menton bleu et sa forte carrure. Sans doute, les frères de la mariée
étaient galamment attifés, mais le chevalier de la Merlus,
en habit de velours rose, brodé de perles, répandait un éclat
sans pareil.
Sitôt après la cérémonie, les juifs qui
avaient loué à la famille et au greluchon de la mariée
ces belles nippes et ces riches joyaux, les reprirent et les emportèrent
en poste à Paris.
CHAPITRE IV.
Pendant un mois, M. de Montragoux fut le plus heureux des hommes. Il
adorait sa femme, et la regardait comme un ange de pureté. Elle
était tout autre chose ; mais de plus habiles que le pauvre Barbe-Bleue,
s'y seraient trompés comme lui, tant cette, personne avait de ruse
et d'astuce, et se laissait docilement gouverner par madame sa mère,
la plus adroite coquine de tout le royaume de France. Cette dame s'établit
aux Guillettes avec Anne, sa fille aînée, ses deux fils, Pierre,
et Cosme, et le chevalier de la Merlus, qui ne quittait pas plus madame
de Montragoux que s'il eût été son ombre. Cela fâchait
un peu ce bon mari, qui aurait voulu garder constamment sa femme pour lui
seul, mais qui ne s'offensait pas de l'amitié qu'elle éprouvait
pour ce jeune gentilhomme, parce qu'elle lui avait dit que c'était
son frère de lait.
Charles Perrault dit qu'un mois après avoir contracté
cette union, la Barbe-Bleue fut obligé de faire un voyage de six
semaines pour une affaire de conséquence ; mais il semble ignorer
les motifs de ce voyage, et l'on a soupçonné que c'était
une feinte à laquelle recourut, selon l'usage, le mari jaloux pour
surprendre sa femme. La vérité est tout autre : M. de Montragoux
se rendit dans le Perche pour recueillir l'héritage de son cousin
d'Outarde, tué glorieusement d'un boulet de canon à la bataille
des Dunes, tandis qu'il jouait aux dés sur un tambour.
Avant de partir, M. de Montragoux pria sa femme de prendre toutes les
distractions possibles pendant son absence.
‹- Faites venir vos bonnes amies, madame, lui dit-il, et les menez
promener ; divertissez-vous et faites bonne chère.
Il lui remit les clefs de la maison, marquant ainsi qu'à son
défaut, elle devenait unique et souveraine maîtresse en toute
la seigneurie des Guillettes.
‹- Voilà, lui dit-il, les clefs des deux grands garde-meubles
; voilà celle de la vaisselle d'or et d'argent, qui ne sert pas
tous les jours ; voilà celle de mes coffres-forts, où est
mon or et mon argent ; celles des cassettes où sont mes pierreries,
et voilà le passe-partout de tous les appartements. Pour cette petite
clef- ci, c'est la clef du cabinet, au bout de la grande galerie de l'appartement
bas ; ouvrez tout, allez partout.
Charles Perrault prétend que M. de Montragoux ajouta :
‹- Mais pour ce petit cabinet, je vous défends d'y entrer, et
je vous le défends de telle sorte que, s'il vous arrive de l'ouvrir,
il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère.
L'historien de la Barbe-Bleue, en rapportant ces paroles, a le tort
d'adopter sans contrôle la version produite, après l'événement,
par les dames de Lespoisse. M. de Montragoux s'exprima tout autrement.
Lorsqu'il remit à son épouse la clef de ce petit cabinet,
qui n'était autre que le cabinet des princesses infortunées
dont nous avons eu lieu déjà plusieurs fois de parler, il
témoigna à sa chère Jeanne le désir qu'elle
n'entrât pas dans un endroit des appartements qu'il regardait comme
funeste à son bonheur domestique. C'est par là, en effet,
que sa première femme, et de toutes la meilleure, avait passé
pour s'enfuir avec son ours ; c'était là que Blanche de Gibeaumex
l'avait abondamment trompé avec divers gentilshommes ; ce pavé
de porphyre enfin était teint du sang d'une criminelle adorée.
N'en était-ce point assez pour que M. de Montragoux attachât
à l'idée de ce cabinet de cruels souvenirs et de funestes
pressentiments ?
Les paroles qu'il adressa à Jeanne de Lespoisse traduisirent
les impressions et les désirs qui agitaient son âme. Les voici
textuellement :
‹- Je n'ai rien de caché pour vous, madame, et je croirais vous
offenser en ne vous remettant pas toutes les clefs d'une demeure qui vous
appartient. Vous pouvez donc entrer dans ce petit cabinet comme dans toutes
les autres chambres de ce logis ; mais, si vous m'en croyez, vous n'en
ferez rien, pour m'obliger et en considération des idées
douloureuses que j'y attache et des mauvais présages que ces idées
font naître malgré moi dans mon esprit. Je serais désolé
qu'il vous arrivât malheur ou que je pusse encourir votre disgrâce,
et vous excuserez, madame, ces craintes, heureusement sans raison, comme
l'effet de ma tendresse inquiète et de mon vigilant amour.
Sur ces mots, le bon seigneur embrassa son épouse et partit
en poste pour le Perche.
«Les voisines et les bonnes amies, dit Charles Perrault, n'attendirent
pas qu'on les envoyât quérir pour aller chez la jeune mariée,
tant elles avaient d'impatience de voir toutes les richesses de sa maison.
Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets,
les garde-robes, toutes plus belles et plus riches les unes que les autres
; elles ne cessaient d'exagérer et d'envier le bonheur de leur amie.»
Tous les historiens qui ont traité ce sujet ajoutent que madame
de Montragoux ne se divertissait pas a voir toutes ces richesses, à
cause de l'impatience qu'elle avait d'aller ouvrir le petit cabinet. Rien
n'est plus vrai et, comme l'a dit Perrault, « elle fut si pressée
de sa curiosité que, sans considérer qu'il était malhonnête
de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier dérobé,
et avec tant de précipitation qu'elle pensa se rompre le cou deux
ou trois fois». Le fait n'est pas douteux. Mais ce que personne n'a
dit, c'est qu'elle n'était si impatiente de pénétrer
en ce lieu que parce que le chevalier de la Merlus l'y attendait.
Depuis son établissement au château des Guillettes elle
rejoignait dans le petit cabinet ce jeune gentilhomme tous les jours et
plutôt deux fois qu'une, sans se lasser de ces entretiens si peu
convenables à une jeune mariée. Il est impossible d'hésiter
sur la nature des relations nouées entre Jeanne et le chevalier
: elles n'étaient point honnêtes ; elles n'étaient
point innocentes. Hélas ! si la dame de Montragoux n'avait attenté
qu'à l'honneur de son époux, sans doute, elle encourrait
le blâme de la postérité : mais le moraliste le plus
austère lui trouverait des excuses, il alléguerait en faveur
d'une si jeune femme les moeurs du siècle, les exemples de la ville
et de la Cour, les effets trop certains d'une mauvaise éducation,
les conseils d'une mère perverse, car la dame Sidonie de Lespoisse
favorisait les galanteries de sa fille. Les sages lui pardonneraient une
faute trop douce pour mériter leurs rigueurs ; ses torts eussent
paru trop ordinaires pour être de grands torts et tout le monde eût
pensé qu'elle avait fait comme les autres. Mais Jeanne de Lespoisse,
non contente d'attenter à l'honneur de son mari, ne craignit point
d'attenter à sa vie.
C'est dans le petit cabinet, autrement nommé cabinet des princesses
infortunées, que Jeanne de Lespoisse, dame de Montragoux, concerta
avec le chevalier de la Merlus la mort d'un époux fidèle
et tendre. Elle déclara plus tard que, en entrant dans cette salle,
elle y vit suspendus les corps de six femmes assassinées, dont le
sang figé couvrait les dalles, et que, reconnaissant en ces malheureuses
les six premières femmes de la Barbe-Bleue, elle avait prévu
le sort qui l'attendait elle-même. Ce seraient, en ce cas, les peintures
des murailles qu'elle aurait prises pour des cadavres mutilés et
il faudrait comparer ses hallucinations à celles de lady Macbeth.
Mais il est extrêmement probable que Jeanne imagina ce spectacle
affreux pour le retracer ensuite et justifier les assassins de son époux
en calomniant leur victime. La perte de M. de Montragoux fut résolue.
Certaines lettres que j'ai sous les yeux m'obligent à croire que
la dame Sidonie de Lespoisse participa au complot. Quant à sa fille
aînée, on peut dire qu'elle en fut l'âme. Anne de Lespoisse
était la plus méchante de la famille. Elle demeurait étrangère
aux faiblesses des sens et restait chaste au milieu des débordements
de sa maison ; non qu'elle se refusât des plaisirs qu'elle jugeait
indignes d'elle, mais parce qu'elle n'éprouvait de plaisir que dans
la cruauté. Elle engagea ses deux frères, Pierre et Cosme,
dans l'entreprise par la promesse d'un régiment.
CHAPITRE V.
Il nous reste à retracer, d'après des documents authentiques
et de sûrs témoignages, le plus atroce, le plus perfide et
le plus lâche des crimes domestiques, dont le souvenir soit venu
jusqu'à nous. L'assassinat dont nous allons exposer les circonstances,
ne saurait être comparé qu'au meurtre commis dans la nuit
du 9 mars 1449 sur la personne de Guillaume de Flavy par Blanche d'Overbreuc,
sa femme, qui était jeune et menue, le bâtard d'Orbandas et
le barbier Jean Bocquillon. Ils étouffèrent Guillaume sous
l'oreiller, l'assommèrent a coups de bûche, et le saignèrent
au cou comme un veau. Blanche d'Overbreuc prouva que son mari avait résolu
de la faire noyer, tandis que Jeanne de Lespoisse livra à d'infâmes
scélérats un époux qui l'aimait. Nous rapporterons
les faits aussi sobrement que possible. La Barbe-Bleue revint un peu plus
tôt qu'on ne l'attendait. C'est ce qui a fait croire bien faussement
que, en proie aux soupçons d'une noire jalousie, il voulait surprendre
sa femme. Joyeux et confiant, s'il pensait lui faire une surprise, c'était
une surprise agréable. Sa tendresse, sa bonté, son air joyeux
et tranquille eussent attendri les coeurs les plus féroces. Le chevalier
de la Merlus et toute cette race exécrable de Lespoisse n'y virent
qu'une facilité pour attenter à sa vie et s'emparer de ses
richesses, encore accrues d'un nouvel héritage. Sa jeune épouse
l'accueillit d'un air souriant, se laissa accoler et conduire dans la chambre
conjugale et fit tout au gré de l'excellent homme. Le lendemain
matin elle lui remit le trousseau de clefs qui lui avait été
confié. Mais il y manquait celle du cabinet des princesses infortunées,
qu'on appelait d'ordinaire le petit cabinet. La Barbe-Bleue la réclama
doucement. Et, après avoir quelque temps différé,
sur divers prétextes, Jeanne la lui remit.
Ici se pose une question qu'il n'est pas possible de trancher sans sortir
du domaine circonscrit de l'histoire pour entrer dans les régions
indéterminées de la philosophie. Charles Perrault dit formellement
que la clef du petit cabinet était fée, ce qui veut dire
qu'elle était enchantée, magique, douée de propriétés
contraires aux lois naturelles, telles du moins que nous les concevons.
Or, nous n'avons pas de preuves du contraire. C'est ici le lieu de rappeler
le précepte de mon illustre maître, M. du Clos des Lunes,
membre de l'Institut : « Quand le surnaturel se présente,
l'historien ne doit point le rejeter.» Je me contenterai donc de
rappeler, au sujet de cette clef, l'opinion unanime des vieux biographes
de la Barbe-Bleue ; tous affirment qu'elle était fée. Cela
est d'un grand poids. D'ailleurs cette clef n'est pas le seul objet créé
par l'industrie humaine qu'on ait vu doué de propriétés
merveilleuses. La tradition abonde en exemples d'épées fées.
L'épée d'Arthur était fée. Celle de Jeanne
d'Arc était fée, au témoignage irrécusable
de Jean Chartier ; et la preuve qu'en donne cet illustre chroniqueur, c'est
que, quand la lame eut été, rompue, les deux morceaux refusèrent
de se laisser réunir de nouveau, quelque effort qu'y fissent les
plus habiles armuriers. Victor Hugo parle, en un de ses poèmes,
de ces «escaliers fées, qui sous eux s'embrouillent toujours».
Beaucoup d'auteurs admettent même qu'il y a des hommes fées
qui peuvent se changer en loups. Nous n'entreprendrons pas de combattre
une croyance si vive et si constante, et nous nous garderons de décider
si la clef du petit cabinet était fée ou ne l'était
pas, laissant au lecteur avisé le soin de discerner notre opinion
là-dessus, car notre réserve n'implique pas notre incertitude,
et c'est en quoi elle est méritoire. Mais où nous nous retrouvons
dans notre propre domaine, ou pour mieux dire dans notre juridiction, où
nous redevenons juges des faits, arbitres des circonstances, c'est quand
nous lisons que cette clef était tachée de sang. L'autorité
des textes ne s'imposera pas à nous jusqu'à nous le faire
croire. Elle n'était point tachée de sang. Il en avait coulé
dans le petit cabinet, mais en un temps déjà lointain. Qu'on
l'eût lavé ou qu'il eût séché, la clef
n'en pouvait être teinte, et ce que, dans son trouble, l'épouse
criminelle prit sur l'acier pour une tache de sang était un reflet
du ciel encore tout empourpré des roses de l'aurore. M. de Montragoux
ne s'aperçut pas moins, à la vue de la clef, que sa femme
était entrée dans le petit cabinet. Il observa, en effet,
que cette clef apparaissait maintenant plus nette et plus brillante que
lorsqu'il l'avait donnée, et pensa que ce poli ne pouvait venir
que de l'usage.
Il en éprouva une pénible impression et dit à sa
jeune femme avec un sourire triste :
‹- Ma mie, vous êtes entrée dans le petit cabinet. Puisse-t-il
n'en rien résulter de fâcheux pour vous ni pour moi ! Il s'exhale
de cette chambre une influence maligne à laquelle j'eusse voulu
vous soustraire. Si vous y demeuriez soumise à votre tour, je ne
m'en consolerais pas. Pardonnez-moi : on est superstitieux quand on aime.
A ces mots, bien que la Barbe-Bleue ne pût lui faire peur, car
son langage et son maintien n'exprimaient que la mélancolie et l'amour,
la jeune dame de Montragoux se mit à crier à tue-tête
:
‹- Au secours ! On me tue !
C'était le signal convenu. En l'entendant le chevalier de la
Merlus et les deux fils de madame de Lespoisse devaient se jeter sur la
Barbe-Bleue et le percer de leurs épées.
Mais le chevalier, que Jeanne avait caché dans une armoire de
la chambre, parut seul. M. de Montragoux, le voyant bondir l'épée
au poing, se mit en garde.
Jeanne s'enfuit épouvantée et rencontra dans la galerie
sa soeur Anne, qui n'était pas, comme on l'a dit, sur une tour,
car les tours du château avaient été abattues par l'ordre
du cardinal de Richelieu. Anne de Lespoisse s'efforçait de redonner
du coeur à ses deux frères, qui, pâles et chancelants,
n'osaient risquer un si grand coup.
Jeanne, rapide et suppliante :
‹- Vite ! vite ! mes frères, secourez mon amant !
Alors Pierre et Cosme coururent sur la Barbe Bleue ; ils le trouvèrent
qui, ayant désarmé le chevalier de la Merlus, le tenait sous
son genou, et ils lui passèrent traîtreusement, par derrière,
leur épée à travers le corps et le frappèrent
encore longtemps après qu'il eut expiré.
La Barbe-Bleue n'avait point d'héritiers. Sa veuve demeura maîtresse
de ses biens. Elle en employa une partie à doter sa soeur Anne,
une autre partie à acheter des charges de capitaine à ses
deux frères et le reste à se marier elle-même avec
le chevalier de la Merlus, qui devint un très honnête homme
dès qu'il fut riche.
F I N
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