|
LE FANTÔME DU CHAPELIER
Georges SIMENON (1903-1989)
|
Ce roman a été écrit
en 1949.
L’histoire se passe en hiver, à
La Rochelle, une petite ville française de la côte ouest entre
Nantes et Bordeaux.
Les habitants de La Rochelle ont
peur : depuis une vingtaine de jours on assassine de vieilles femmes.
On ne parle que de cela en ville.
Après chaque meurtre, l’assassin envoie des lettres anonymes fabriquées
avec des mots découpés dans le journal local. Le journal
publie les lettres et les commente. De plus, il promet une
grosse récompense à
celui qui trouvera le meurtrier.
Deux personnages sont les héros
de cette histoire.
Le premier, M. Labbé, est
un artisan qui fabrique des chapeaux. Il est marié à une
femme qui est malade.
Personne ne la voit jamais. C’est
un homme tranquille qui mène une vie régulière. Tous
les soirs à la même heure il ferme son magasin et va au grand
café de la ville où il rencontre ses vieux amis, notables
de la ville.
Le deuxième personnage est
un tailleur, Kachoudas, sans doute juif. C’est un petit homme qui a l’air
en mauvaise santé. On dirait qu’il a toujours peur de quelque chose.
Lui aussi est marié. Il a quatre filles, et un petit garçon.
Comme le chapelier, il va tous les soirs au même café boire
un verre ou deux.
Les deux hommes habitent l’un en
face de l’autre, dans la même rue, une rue célèbre
de La Rochelle, la rue du Minage:
C’était une rue à
arcades, comme la plupart des vieilles rues de La Rochelle. Il ne pleuvait
donc pas sur les trottoirs. Ceux-ci étaient comme des tunnels froids,
humides, où il n’y avait de la lumière que de loin en loin,
avec des portes cochères qui s’ouvraient sur le noir. Toutes les
maisons de la rue avaient le même âge, dataient de Louis XIII.
De l’extérieur, elles
étaient restées les mêmes, avec leurs arcades et leur
toit en pente raide, mais chacune, au cours des siècles, avait subi
intérieurement des transformations diverses......
Ils se connaissent donc mais ne
se parlent pas beaucoup : bonjour, bonsoir, c’est à peu près
tout. Mais le petit tailleur est fasciné par M. Labbé. Il
passe beaucoup de temps à surveiller le chapelier, chez lui et aussi
au café. C’est comme cela qu‘un soir, il remarque un petit morceau
de papier sur le pantalon de M.Labbé. En
examinant ce bout de papier il s’aperçoit
qu’il a été découpé dans un journal. Il comprend
alors que le chapelier est l’auteur des lettres anonymes et donc qu’il
est l’assassin.
M. Labbé sait maintenant
que Kachoudas a compris. Mais il est sûr que le tailleur n’oserait
jamais aller le dénoncer à la police. Il va alors jouer un
jeu pervers : il va s’arranger pour que Kachoudas assiste un soir au meurtre
de sa sixième victime:
Soudain, M.Labbé disparut
dans le noir et après quelques pas, Kachoudas s’arrêta net
: il lui était impossible de situer son voisin, à cause de
l’obscurité qui régnait dans la rue.........Il entendait
non loin de lui des notes de piano....Nul être humain ne s’engageait
dans la rue, ni par un bout ni par l’autre et M.Labbé était
toujours tapi quelque part, silencieux, invisible, tandis que Kachoudas
n’osait pas se rapprocher des maisons.
Le piano se tut et ce fut le
silence total. De la lumière derrière une porte, des voix
feutrées devenant plus aiguës au moment où la porte
s’ouvrait, à vingt mètres du petit tailleur.
“Vous y tenez vraiment, Mademoiselle
Mollard? Ce serait tellement plus sûr d’attendre que mon mari rentre
du bureau. Il sera ici dans cinq minutes....Je laisse, ma porte ouverte
jusqu’à ce que vous soyez chez vous.”
“Je vous le défends bien
! Pour refroidir toute la maison ! Puisque je vous dis que je n’ai pas
peur.”
A sa voix, Kachoudas l’imaginait
petite et maigre, un peu cassée, un peu précieuse. Il l’entendit
descendre les marches, s’engager sur le trottoir. La porte, restée
un moment ouverte, se referma enfin. Il faillit crier. Il voulut crier.
Mais il était déjà trop tard.
D’ailleurs il en aurait été
physiquement incapable.
Cela ne fit presque pas de bruit.....Tout
le monde, en ville, savait comment cela se passait et Kachoudas porta malgré
lui la main à sa gorge, imagina la corde de violoncelle qui serrait
le cou, fit un effort sincère pour s’arracher à son immobilité.
Il était sûr que c’était fini et il lui fallait s’éloigner
en toute hâte, courir au poste de police.
Et il était sincèrement
décidé à aller à la police. Il en était
à quelques mètres quand il entendit une voix derrière
lui :
”Vous auriez tort Kachoudas...”.
Il se retourna. Sans plus se préoccuper de lui, M.Labbé se
dirigeait, les mains dans les poches, le col de son pardessus relevé,
vers la rue du Minage, vers leur rue à tous les deux...
Cette soirée a été
trop difficile à supporter pour le petit tailleur. Il sait qu’il
n’aura pas le courage d’aller dénoncer le chapelier. D’ailleurs
qui va croire un pauvre type comme lui ? Un pauvre petit artisan, juif
en plus ? Et, malgré la promesse des vingt mille francs de récompense
il va renoncer. Il va se mettre à boire, de plus en plus ; il va
tomber malade. M.Labbé, caché derrière ses rideaux,
voyait bien que Kachoudas allait de plus en plus mal et, un soir en rentrant
chez lui, les cris de la femme du petit tailleur lui apprennent qu’il est
mort.
Mais pourquoi le chapelier a-t-il
commis tous ces crimes ?
Il avait été marié
à une femme, Mathilde, qu’il avait épousée plus ou
moins contre son gré.
Et puis Mathilde était tombée
malade. Elle ne bougeait plus de sa chambre, ne recevait personne, ne voulait
plus voir son médecin. Une seule exception : le 24 décembre
de chaque année, elle consentait à recevoir
ses anciennes amies de pension.
Pendant quinze ans elle tyrannisa son mari:
- Léon !
En quinze ans, il n’avait pas
lu un seul livre en paix et c’était pourtant son dernier refuge.
- Léon !
Le récit était
gris, sans un rayon de soleil. Tout se passait entre les murs étouffants
et on n’imaginait pas un seul personnage souriant une seule fois comme
tout le monde.
- Léon !
Alors, un soir, il s’était
levé pour de bon et avait refermé son livre. Avait-elle compris
ce qu’il y avait de changé en lui ? Avait-elle senti qu’il venait
enfin de prendre une décision ?
Donc il la tua, calmement. Il l’enterra
dans la cave et la remplaça par un mannequin. Chaque jour il déplaçait
le fauteuil devant la fenêtre de la chambre pour qu’on puisse croire
qu’elle était toujours vivante. Chaque jour il lui portait à
manger. Naturellement il faisait semblant et jetait la nourriture pour
tromper Louise, sa bonne.
Il restait un problème :
Noël approchait et les anciennes amies de sa femme allait venir la
voir. Comme chaque année. Il fallait les tuer toutes... Et c’est
ce qu’il a fait.
Donc il avait fini.
Voilà ce qu’il devait
se répéter. Il avait fini. Il n’avait qu’à dormir,
boire au besoin une dernière lampée de cognac, et cette fois
il la but au goulot.
Est-ce qu’il l’avait méritée
oui ou non ? Fi-ni...!
Malgré le cognac, M.Labbé
sent comme un vide. Il n’est pas satisfait de cette fin. Il est perdu :
Kachoudas est mort, toutes les amies de sa femme sont mortes, il n’a plus
de lettres anonymes a envoyer au journal, il n’a plus à organiser
les crimes. Quelques jours avant il avait un travail à faire : supprimer
des vies. Et cela l’occupait complètement. Mais aujourd’hui ?
Il ne voulait pas se l’avouer, mais
c’était tuer qui lui manquait. Alors il erre dans la ville, va de
cafés en cafés. Il
essaye d’aller chez sa petite amie
Mlle Berthe, qui est aussi la petite amie de beaucoup de ses amis. Mais
elle n’est pas libre ce soir là...Il rentre donc chez lui et se
met à écrire, écrire : il raconte sa vie, ses crimes,
avec tous les détails. Et tout à coup il entend un bruit
:
Quelqu’un marchait dans la maison.
C’était un bruit inhabituel. Il y avait un frôlement contre
la porte......Il n’était pas loin de la porte. Il n’avait qu’à
étendre le bras pour tourner la clef dans la serrure.
- Surtout, il ne faut pas que
je le fasse !
Mais naturellement il ouvre la porte,
comme malgré lui. Louise la bonne est là.
Elle voit la chambre, le mannequin,
elle comprend. Avant qu’elle ne crie, il la tue.
Il l’avait toujours détestée.
Il va l’enterrer dans la cave avec
les autres femmes. Puis il va à la police dire qu’elle a disparu.
Mais ce nouvel assassinat ne compte
pas pour lui, cela ne le calme pas. Il sait déjà qu’il va
aller chez sa petite amie, Mademoiselle Berthe. Il est poussé par
quelque chose de plus fort que lui. Il marche dans les rues, vers la maison
de Mlle Berthe. Il rencontre des gens qui le reconnaissent, qui seront
des témoins. Il arrive enfin
devant la maison. Il est déjà
tard. Il sonne plusieurs fois. Mlle Berthe le reconnaît et finit
par lui ouvrir...
Le lendemain matin, la femme de
chambre le trouvera endormi, à côté du cadavre de sa
dernière victime.
Elle prévient la police.
Le commissaire regarda M.Labbé,
toujours assis au bord du lit. Le chapelier était tout habillé,
avec ses souliers, sa cravate dénouée, son veston fripé.
Les deux hommes s’observèrent et M.Labbé fit un effort pour
se lever, ouvrit la bouche, murmura enfin :
- C’est moi.
Ceux qui étaient sur le
palier et qui l’entendirent prétendirent qu’il avait prononcé
ces mots-là comme avec soulagement et qu’alors qu’il tendait les
deux mains aux menottes du commissaire, un sourire timide avait détendu
ses traits.
* * * * * * * *
 |