L'ENIGME DU MIROIR
IMPIE
Edgard Allan POE (1809/1849) |
Les facultés divinatoires
du Chevalier Dupin
Un soir, alors
que nos pas nous avaient portés aux abords du Palais-Royal, cet
Elysée des fashionables, je fis remarquer à mon ami C. Auguste
Dupin que Paris n'était point tel que se le figurent généralement
les étrangers.
"Ils s'attendent, dis-je, à
voir des rues parfaitement alignées, des maisons de hauteur égale
et d'une construction élégante. Mais, si l'on excepte celles
de construction moderne comme Rivoli ou Castiglione, il faut avouer que
les rues sont le plus souvent tortueuses et qu'il n'est pas rare qu'un
hôtel magnifique soit déparé par le voisinage de sordides
bicoques."
"Votre remarque est juste, répondit
Dupin. Il est vrai que dans cette capitale, tout ce que la beauté
a de plus distingué s'y voit à côté de tout
ce que la laideur a de plus repoussant. Il faut avouer que ces disparates
ont quelque chose qui peut intéresser le philosophe mais qui choque
l'homme de goût."
Or, comme nous traversions
la galerie d'Orléans qui restait très animée malgré
l'heure tardive, je m'exclamai :
"Concevez-vous l'impression que
fait sur l'étranger la magnificence du Palais-Royal ? Il y découvre
une profusion de boutiques élégantes, des cafés ombragés
et des restaurants luxueux où il est servi avec une dextérité,
une célérité, un agrément enfin qu'il retrouverait
difficilement ailleurs. Et je ne parle pas des myriades de jolies demoiselles
qu'il croise et qu'il observe avec ravissement.
"Je préfère admirer
la girafe du Jardin du Roi, rétorqua Dupin avec humeur. C'est vraiment
une créature fort singulière, très douce et qui aime
les Parisiens. On dit qu'elle consomme par jour le lait des trois vaches
qui vivent à ses côtés, et que, pendant trois saisons
de l'année, son abri est réchauffé par un poêle
dont le calorique est conservé toujours au degré des climats
d'où elle est indigène."
Sa tirade me
fit sourire. Avais-je déjà oublié cette misogynie
aiguë qui le décidait à s'émerveiller, ou plus
justement feindre de s'émerveiller, des qualités d'un animal
rare dès qu'il était question des agréments du beau
sexe ? Je crois en effet que mon ami se moquait éperdument de la
girafe du Jardin du Roi, mais qu'il lui était insupportable d'entendre
vanter les charmes ou la grâce de la gent féminine.
Comme s'il eût
percé ma pensée - ce qui était concevable, tant étaient
stupéfiantes ses facultés en ce domaine - , Dupin me prit
familièrement par le bras et lâcha ces paroles :
"La somme de mystère qui
flotte dans l'impalpable, les affinités de certains éléments
fantasques, comme le vent et le brouillard, l'aspect sorcier d'un oiseau
entrevu à des heures troubles, voilà qui me suscite bien
davantage que vos créatures dévergondées qui hantent
les galeries et les passages de Paris !"
Puis, brusquement
:
"Il se fait tard, rentrons. J'attends
la visite de Vidocq à neuf heures."
Les douze coups
de minuit s'égrenèrent dans le silence de notre cabinet de
travail.
"Vidocq est fort en retard, remarquai-je,
espérons qu'il ne lui est rien arrivé de fâcheux."
"Il n'y a de chance que pour les
coquins, dit Dupin en riant. Il va nous arriver tout..."
"... crotté ! continua Vidocq
en ouvrant la porte d'une poussée vigoureuse. Bien le bonsoir, Messieurs.
Diable ! qu'il fait bon chez vous
!"
Et sans plus
de façons, le chef de la police de sûreté attira une
chaise près du feu.
"Confondu votre musicastre à
Gournay ?"
"Oui da, mon cher Dupin. Le gredin
est passé aux aveux. L'affaire est classée. J'ai eu un retour
ennuyeux cependant. À travers champs... Mauvais chemin !"
"Vous auriez pu emprunter la grand
route", dis-je.
"Et risquer de trouver la barrière
d'octroi fermée en arrivant ?"
Vidocq sortit
un londrès de sa redingote et dit en l'allumant :
"Vous connaissez l'Hermitage ?"
"Cette vieille demeure isolée,
au large de Vincennes ? répondit Dupin. Elle appartenait jadis,
si je ne m'abuse, à Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, le grand naturaliste.
Elle est restée longtemps inhabitée."
"Bien. Elle n'est plus vide à
présent. Le plus grand ours du royaume l'habite."
"Il vous a marché sur les
cors", plaisantai-je.
Vidocq haussa
les épaules.
"Ma monture s'était prise
à boiter à une demi-lieue de Vincennes, dit-il. Un silex
dans le sabot. Pas de poinçon pour l'ôter. J'avais l'agréable
perspective de faire le reste du chemin à pied. Mais comme je passai
clopin-clopant devant l'Hermitage, je me dis qu'on pourrait peut-être
me fournir un outil. Le portail étant fermé, je sonnai à
la cloche. Après un assez long moment, un individu au teint olivâtre,
une espèce de Maure, parut à la grille. Rudement, dans un
sabir incroyable, il m'ordonna de passer mon chemin. Il menaça même
de lâcher les chiens. Pah ! quel ours mal léché !"
Le policier paraissait
fort en colère de cette méchante réception, mais il
ne serait rien résulté de cet incident si Dupin ne s'était
avisé de dire :
"Je suppose que cet homme avait
peur."
"Peur ? Et pourquoi donc ?"
"Ma foi, il peut y avoir beaucoup
de raisons. L'Hermitage est une maison isolée, loin de la route,
à l'orée du bois."
"Certes, mais encore ?"
"Elle est restée fermée
pendant des années. A présent elle a changé de propriétaire.
Il me semble que c'est un lieu propice aux mauvais coups."
"C'est juste, renchéris-je,
masquant de mon mieux le rire qui montait dans ma gorge, l'Hermitage doit
cacher quelque lourd secret. Pourquoi une bande de malandrins ne s'en servirait-elle
pas comme dépôt ? Ces misérables pourraient y dissimuler
le produit de leurs rapines sans que personne ne le sache. Si c'est un
d'entre eux qui en a la garde, il ne désire nullement des yeux indiscrets,
cela se conçoit."
"Mon cher ami, sourit Dupin en poussant
la fumée de sa pipe d'écume, vous devriez écrire un
roman de mystère. Tous les éditeurs de Paris se le disputeraient."
Par contre, Vidocq
ne comprit nullement l'ironie de mes propos. Sans doute déjà
se figurait-il une file de chariots passant la grille dans l'ombre de la
nuit pour mettre en sûreté les trésors volés,
car il cria en posant sa main sur mon épaule :
"Ma parole, je crois que vous avez
raison, ce barbaresque est un gibier de potence s'il en fut jamais. J'en
suis sûr à présent."
"Ne dites pas de folies, intervint
Dupin. Notre ami raille. Son récit n'est qu'un tissu de fantaisies."
"J'ai seulement dit que cela pouvait
être, je ne l'ai pas affirmé comme un fait", protestai-je
doucement.
Mais Vidocq n'écoutait
déjà plus. "Le mystère de l'Hermitage, murmurait-il
obstinément, je m'en vais percer le mystère !"
"Vous avez bien travaillé,
me dit Dupin avec humeur, quand le policier fut parti. Il aura l'Hermitage
dans l'esprit pendant des semaines. Il essayerait de sauter le mur que
cela ne m'étonnerait pas."
"Pas du tout, fis-je joyeusement.
Il prendra conscience de ma plaisanterie et sera furieux."
"Espérons-le, soupira Dupin.
Mais quand Vidocq a une idée en tête !"
La suite devait
donner raison à mon illustre ami. Trois jours plus tard, comme je
flânais dans les jardins du Louvre, Vidocq vint à moi et me
dit sans préambule :
"J'ai parlé à Boucard,
le maître de poste qui sert Vincennes et ses environs."
"Quoi d'extraordinaire à
cela ?" rétorquai-je.
"Ne faites pas l'intéressant,
je vous en prie. Je lui ai demandé des renseignements au sujet de
l'Hermitage. Il y allait souvent quand Saint-Hilaire y habitait. Il dit
que c'est une vieille maison, forte comme une citadelle, avec des caves
assez grandes pour s'y perdre. Voyez-vous quel beau lieu de recel elles
peuvent faire ?"
"À moins qu'elles ne soient
humides. L'humidité ne vaut rien pour des objets de valeur."
"Oh, vous êtes assommant à
la fin, avec vos boutades", grogna le policier. Il continua avec une excitation
croissante : "j'ai tiré d'autres informations de Boucard. La maison
a été vendue à un riche Oriental, un certain Hadj
Aswân. Personne n'a vu le nouveau propriétaire, car il ne
l'a jamais visitée. En outre, elle n'est pas meublée."
"Les meubles sont si chers à
présent, soupirai-je."
Vidocq haussa
les épaules avec agacement. "Riez, riez, dit-il. Il me semble être
devant la cage des singes du Jardin du Roi. Attendez au moins la suite
: un homme et une femme sont venus dans une charrette avec des meubles
de domestiques, à peine suffisants pour une ou deux chambres. Le
nom de l'homme est Youssef. À tout coup, c'est le barbaresque qui
m'a éconduit à la grille. Sa femme s'appelle Zarafa. Il paraît
qu'elle est aussi revêche que lui. Ils n'ont pas un seul ami dans
le voisinage et personne n'a encore mis le pied à l'intérieur
de l'Hermitage. Cela paraît pour le moins bizarre, n'est-ce pas ?"
"Mon cher, dis-je, ces gens viennent
d'un pays étranger, et vous les donnez pour de si charmants caractères
que je ne suis pas étonné qu'ils n'aient pas de visiteurs.
Tout ce que je tire de vos propos c'est que la maison a été
vendue, que le sieur Aswân a envoyé un couple de serviteurs
orientaux pour la garder, et qu'il la meublera et l'habitera lui-même
quand bon lui semblera. Mais pour l'amour de Dieu, cessez de vous casser
la tête. Il n'y a pas de mystère du tout, tout est clair comme
le jour."
Cependant le
policier refusait de se laisser convaincre. Mes arguments durent même
empirer les choses car, lorsque nous nous séparâmes, ses suspicions
folles semblaient encore plus profondément ancrées dans son
esprit.
Bientôt,
Vidocq chargea Nicolas, un garçon intelligent et vif, de garder
l'oeil ouvert sur l'Hermitage, remarquer qui entrait et sortait, et le
lui rapporter. En conséquence, celui-ci se mit à monter une
garde assidue autour de la vieille demeure.
Par une fin d'après-midi, Nicolas entendit une voiture qui approchait.
Courant à une brèche du mur où il pouvait voir sans
être vu, il s'enfonça dans sa cachette et attendit. Un superbe
landau, conduit par un cocher enturbanné, parut à la grille
de l'Hermitage. Youssef, qui de toute évidence attendait sa venue,
se hâta d'ouvrir. La voiture entra lentement. Dès quelle se
fut immobilisée devant la maison, Un homme en descendit. Il était
vêtu avec recherche, mais, bien qu'il fut mis à la dernière
mode de Paris, il semblait être oriental. Il se retourna comme pour
parler à un passager dans l'intérieur du landau. Aussitôt
une portière s'ouvrit et un homme, français cette fois, descendit
à son tour. Les deux arrivants disparurent dans la maison. Du temps
s'écoula. Le soir tombait, tout était flou et indistinct.
Nicolas reconnut cependant Youssef qui, une lanterne au poing, descendait
l'allée pour aller ouvrir le portail. La voiture franchit les grilles
à vive allure et disparut dans la nuit. Le jeune garçon attendit
un moment encore, puis descendit de son observatoire et rentra à
Vincennes où il avait pris pension.
Le lendemain,
Nicolas découvrit un nouveau mystère. Au crépuscule,
ayant vu Youssef sortir, il grimpa sur le mur à un endroit d'où
il pouvait voir l'Hermitage dans son ensemble. Une unique lumière
brillait à une fenêtre du rez-de-chaussée. Le reste
de la maison était plongé dans l'obscurité. Après
une légère hésitation, car Vidocq lui avait fait part
de la menace des chiens, le jeune garçon se laissa glisser sur le
sol et s'approcha de la fenêtre éclairée. C'était
l'office où une femme au teint sombre, Zarafa bien sûr, s'afférait.
S'il y avait des chiens, ils n'aboyèrent pas, aussi Nicolas put-il
s'aventurer en toute quiétude autour de la maison. Au cours de son
exploration, il remarqua une porte sur l'arrière. Il essaya de l'ouvrir,
d'abord doucement puis avec plus de force, mais elle ne céda pas
à sa pression. Elle était verrouillée de l'intérieur.
"Quelle poisse ! se dit-il. Ma foi,
on oubliera bien de la fermer un soir."
Soudain, entendant
du bruit dans la demeure, le jeune garçon rentra dans l'ombre d'un
grand arbre et fixa ses regards vers la porte : nul ne sortit.
"La femme est partie chercher quelque
chose", conclut-il. Et il s'apprêtait à regagner son poste
d'observation, quand, levant par hasard les yeux, il vit ce qu'il n'avait
jamais vu : une lumière briller à l'étage. "C'est
là qu'elle a dû aller. Je me demande ce qu'elle peut y faire."
De nouveau, Nicolas
s'avança prudemment vers la fenêtre de l'office. À
son grand étonnement, il constata que Zarafa s'y trouvait encore.
Il y avait donc quelqu'un d'autre dans une pièce du premier. Le
jeune garçon observa avec curiosité l'Orientale. Elle couvrait
un plateau d'une serviette blanche, qu'elle garnit ensuite de deux assiettes,
d'un couteau, d'une fourchette et d'une tasse. Puis elle coupa des tranches
de pain blanc et de la viande de porc, et retourna à ses fourneaux.
"Bon, se dit Nicolas, elle prépare
le souper de son mari. Mais fichtre ! Je ne peux pas croire que des barbaresque
osent toucher à du cochon."
Quelques instants
plus tard, il entendit le bruit de la grille qui s'ouvrait et se fermait.
Il se tapit dans un épais fourré et vit Youssef entrer dans
l'office. Prenant le plateau que lui tendait sa femme, il quitta aussitôt
la pièce. Zarafa demeura seule.
Nicolas rentra
à Vincennes en se posant mille questions. Quel était le secret
que recelait la chambre éclairée à l'étage
? Qui était ce dîneur ?... Mystère !
Un soir enfin, Nicolas découvrit
qu'on avait omis de verrouiller la porte de derrière. Il l'ouvrit
sans mal et se glissa à l'intérieur de la maison.
Une lueur, à
sa droite, révéla un escalier. Il l'avait à peine
atteint que la porte de l'office s'ouvrait, livrant passage à Youssef
chargé d'un plateau de victuailles. Hardiment, le jeune garçon
s'élança dans l'escalier et se blottit dans un coin d'ombre.
La situation, de mauvaise qu'elle était, devint pire quand le domestique
mit le pied sur la première marche de l'escalier. En désespoir
de cause, Nicolas grimpa jusqu'au second étage. Fort heureusement,
Youssef s'arrêta au premier devant une chambre sous laquelle filtrait
un rai de lumière. Il ne fit qu'entrer et sortir, juste pour y déposer
son plateau, mais quand il s'en alla, il eut soin de refermer la porte
à double tour. Nicolas poussa un soupir de soulagement. Le danger
était passé, quoique la situation demeurât sérieuse.
Descendre était dangereux, rester là était vain. Pour
finir, il décida de pousser jusqu'au grenier. Il gravit donc quelques
volées de marches supplémentaires et déboucha dans
des combles poussiéreux.
"Je me demande si cette lucarne
est ouverte", se dit-il.
Elle l'était.
Prudemment, il se pencha et regarda au-dehors. Un chéneau assez
large ceinturait le toit. À l'un de ses angles s'accrochait un paratonnerre
dont la chaîne de fer filait vers le sol. "Elle va bien me servir
pour redescendre, jubila le jeune garçon. Je vais même pouvoir
reluquer la chambre au passage. Pardine ! C'est qu'il m'en faut des choses
à raconter à Monsieur Vidocq, si je veux empocher la pièce
d'or qu'il m'a promise."
Agile comme un
singe, Nicolas franchit la lucarne et prit pied sur le chéneau.
Se riant du vertige, il courut jusqu'au paratonnerre. Puis, s'agrippant
à sa chaîne, il se laissa glisser le long de la façade
et atteignit rapidement le niveau de la chambre éclairée.
Calant ses pieds sur une gouttière, il se pencha le plus qu'il put
pour voir sans être vu. À sa grande surprise, il découvrit
que la fenêtre était garnie de barreaux. Quant à la
pièce, elle était sommairement meublée : un lit de
sangles, une chaise, une petite table où était posé
le plateau garni auquel on n'avait pas touché. Nicolas vit tout
cela d'un coup d'oeil. Mais ce qui retint son attention, ce fut l'homme
qui s'efforçait de lire une gazette à la chiche lueur d'un
quinquet.
"Faut-il l'avertir ou non de ma
présence ?" se demanda-t-il avec perplexité.
L'inconnu résolut
la question à sa place. Interrompant sa lecture, il se leva pour
régler la mèche de son maigre luminaire. Ce mouvement lui
fit lever les yeux vers la fenêtre. Il arrêta son geste, stupéfait,
mais ne parut pas effrayé par l'apparition de Nicolas. Celui-ci
lui fit un bon sourire et demanda : "avez-vous besoin d'aide ?" comme si
ces paroles pouvaient être entendues. L'homme dut cependant en comprendre
le sens car son visage s'éclaira, et il fit oui de la tête
avec véhémence. Mais soudain, il tourna ses regards vers
la porte avec inquiétude. Par signes, il fit comprendre à
Nicolas qu'il fallait fuir, l'exhortant en même temps à prendre
une fine pochette de toile cirée qu'il s'efforçait de faire
passer par un interstice de la fenêtre.
"C'est Youssef qui remonte, dit
le jeune garçon en s'emparant de l'enveloppe et la fourrant dans
sa chemise. Je file, mais soyez sans crainte, ce n'est qu'un au-revoir
!"
Le prisonnier
retourna en hâte s'asseoir et parut s'absorber dans sa lecture, tandis
que Nicolas reprenait silencieusement sa descente.
À peine
Nicolas eut-il terminé son rapport à Vidocq que celui-ci
s'en fut en toute hâte tirer notre sonnette, au 33 rue Dunot.
Le chef de la
police de sûreté jubilait. "J'étais certain qu'il se
passait des choses pas très catholiques dans cette maison isolée,
disait-il en arpentant le tapis de notre bibliothèque. Certes, l'idée
des escarpes, des fourgues, du butin dans les caves de l'Hermitage était
un brin fantasque, cependant, la tournure inattendue des événements
a bien montré que mon entêtement..."
"Laissons cela, voulez-vous ? trancha
Dupin d'une voix aigre. Pour l'heure, ce qui m'importe, c'est la pochette
en toile cirée qu'on a fait passer à votre Nicolas. L'avez-vous
apportée ?... À la bonne heure !"
Et, délaissant
sa pipe d'écume qui chargeait l'atmosphère de tourbillons
frisés de fumée, mon illustre ami s'empara de la maigre enveloppe
que Vidocq lui présentait. Il l'ouvrit avidement et en sortit un
petit rectangle de métal poli auquel notre couple de chandelles
accrocha aussitôt mille feux.
"Un pauvre miroir de poche en métal
argenté, pas même de quoi doter une cantinière !"
Dupin fit mine
d'ignorer la remarque du policier. Longuement, avec un luxe de précautions
tout à fait remarquable, il tourna et retourna la plaque scintillante
entre ses longs doigts fuselés, scrutant pouce par pouce sa surface
lisse avec une extrême application. Enfin, comme s'il eut eu grand
peine à s'extraire de son étude approfondie : "Il me faut
une loupe de forte puissance, dit-il. Veuillez m'excuser un moment, mes
amis."
Puis, sans autre
forme, il disparut dans son cabinet de travail.
Quand Dupin revint
dans le salon, la nuit tombait. La bouteille de vin clairet que j'avais
débouchée était vide et monsieur Vidocq avait épuisé
sa réserve de cigares.
"Bien ! décréta mon
ami, il nous faut agir avec diligence... avec un infini doigté aussi.
Mon cher Vidocq, amorcez vos pistolets et courez à l'Hermitage.
Assurez-vous de Youssef et de sa femme, puis délivrez leur prisonnier.
Vous aurez soin de m'amener celui-ci dès que possible."
Et comme le policier
lui jetait des regards ébahis, il ajouta, impérativement
: "Au galop ! Cet homme est en danger."
Puis, se tournant
vers moi, sur le même ton de commandement : "Portez ce pli au préfet
de police. J'exige qu'il engage aussi sa responsabilité dans cette
aventure. Il en va de la tranquillité des affaires du royaume."
Trois jours s'étaient
écoulés. Dupin finissait de parcourir l'édition du
matin de la Gazette des Tribunaux, quand la porte de notre appartement
s'ouvrit et donna passage à un grand vieillard dont les traits,
le teint et la mise attestaient les origines orientales.
Mon ami se leva
pour le saluer. "Son Altesse sérénissime..." dit-il en s'inclinant
avec déférence.
Il voulut rouler
un fauteuil vers son hôte, mais d'un mouvement de tête hautain,
celui-ci lui signifia qu'il ne daignerait pas s'asseoir.
Dupin opina du
chef et s'inclina plus bas encore. Puis il se tourna vers un porte-cartes
posé sur le manteau de la cheminée, prit une enveloppe de
couleur sombre, et alluma une couple de chandelles. Je remarquai qu'un
sourire traversait ses lèvres quand il déclara, jouant sur
les mots : "Car c'est un cas qui exige une grande réflexion...
une grande réflexion lumineuse."
Il fit en même
temps une brusque volte-face, et, brandissant le petit miroir d'argent
qu'il venait d'extraire de sa pochette de toile, il le fit miroiter aux
yeux du levantin.
"La malédiction !" gémit
ce dernier, la mort sur le visage.
Dupin eut un
geste de modération. "Une malédiction qui tient à
peu de choses, en vérité" dit-il d'une voix apaisante. Il
sortit alors de son gousset un fin mouchoir de batiste et se livra à
une étrange besogne à laquelle je ne compris rien.
"Que Son Altesse daigne une fois
encore observer ce rectangle d'argent, dit Dupin lorsqu'il en eut fini,
je puis l'assurer que tout, je dis bien tout, s'est envolé !"
Pendant que mon
ami prononçait ces paroles énigmatiques, son hôte avait
en partie recouvré son calme. Mais toute sa première superbe
avait disparu. Un instant, il dévisagea Dupin avec un air de profonde
anxiété, puis, domptant ses nerfs, il se décida à
poser ses regards sur la plaque miroitante qu'il lui présentait.
Le levantin sembla
médusé par ce qu'il voyait, et resta longtemps immobile,
la bouche béante, le regard vide. Enfin, comme il paraissait revenir
un peu de sa stupeur, mon ami le pria de l'accompagner à une des
fenêtres de notre salon. Il l'ouvrit et désigna une haute
silhouette qui se distinguait dans le brouillard matinal, à l'angle
des rues Dunot et Trianon Bas.
Le fluide de
Mesmer n'eut pas provoqué réaction plus spectaculaire. Tremblant
avec violence, comme sous l'emprise d'un puissant flux électrique,
le levantin s'agrippa à la barre d'appui de la fenêtre et
cria :
"Hassan... c'est Hassan !"
"Oui, c'est bien le fils cadet de
Son Altesse sérénissime, dit Dupin avec gravité. Il
est de retour dans le monde des vivants et n'attend que le bon plaisir
de son vénéré père pour regagner avec lui les
rives du Nil."
Mais son hôte
n'écoutait déjà plus. Oublieux de tout, il traversa
précipitamment le salon et attrapa la porte. Il se serait rué
hors de la maison sans plus de cérémonie si Dupin, levant
l'index, n'avait lancé quelques mots en arabe. Décontenancé
par ces paroles, le levantin s'immobilisa sur le seuil de la pièce.
Puis, recouvrant sa superbe, il puisa dans son burnous une poignée
de ce que je pris pour de vulgaires billes de verre et les sema à
la volée sur le tapis.
Dupin alla soulever
la lourde portière en velours cramoisi qui masquait le réduit
où nous rangions journaux et gazettes. "Vous pouvez vous montrer
à présent, mon cher, dit-il d'une voix pleine de bonté.
Votre persécuteur s'en est allé."
Celui à
qui il s'adressait, et qui était resté caché derrière
l'épais rideau tout au long de l'entretien, parut dans le salon.
C'était un homme de bonne corpulence, au visage large, et qui respirait
la sympathie. Comme il s'avançait dans la lumière, Dupin
désigna le tapis parsemé de taches lumineuses et dit avec
une certaine emphase : "Il y a là des rubis, des émeraudes,
quelques saphirs et une opale. Et ces gemmes sont à vous, Monsieur
Daguerre."
Voici en substance
les explications dans lesquelles entra mon ami Dupin lorsque Monsieur Daguerre
eut pris congé, le coeur léger, comme on s'en doute :
Louis-Jacques Daguerre fut d'abord peintre, puis il se convertit dans la
réalisation de décors de théâtres et de panoramas.
Il fit fortune avec le Diorama, attraction d'un genre nouveau qui se composait,
comme on le sait, d'immenses tableaux peints sur une toile translucide
et illuminés de manière à reproduire le mouvement
et l'éclairage de batailles napoléoniennes. Innovateur né,
Daguerre eut un jour l'idée d'utiliser les ressources de la camera
obscura pour accentuer les effets dramatiques. Ce fut ensuite la fixation
des images projetées à l'aide de cette chambre noire qui
fit l'objet de ses recherches.
Informé des travaux de Nicéphore
Niepce, qui, bien que différents, avaient le même but, il
s'associa à cet homme de science pour mettre en commun les informations
et trouver un procédé satisfaisant. Poursuivant ses innombrables
expériences après le décès prématuré
de son partenaire, Daguerre réussit enfin à obtenir la reproduction
permanente des images de la camera obscura.
Ce procédé
qui porte son nom, "le daguerréotype" consiste à utiliser
des feuilles d'argent polies plaquées sur cuivre, sensibilisées
à la vapeur d'iode. Exposées à la lumière de
la chambre noire, elles se révèlent aux vapeurs de mercure
et sont fixées dans un bain d'hyposulfite de soude. Le résultat
est une image d'une grande finesse.
Un premier essai
d'exploitation du daguerréotype par souscription échoua,
car les éventuels commanditaires n'eurent pas confiance. Daguerre
songea alors à frapper à d'autres portes et prit contact
avec le prince Hassan, fils cadet de Méhémet Ali, vice-roi
d'Égypte. Pour le convaincre de l'intérêt et de l'importance
de sa découverte, il lui offrit de le " daguerréotyper "
sans retard. Le jeune fashionable accepta, et Daguerre réalisa un
portrait de très belle qualité. La reproduction des traits
du prince était parfaite, bien que celui-ci ait dû garder
les yeux fermés - notez bien ce détail - à cause du
très long temps de pose. Enthousiasmé par le résultat,
Hassan envoya son image à son père en Égypte.
Quelque temps
plus tard survint un événement aussi dramatique qu'imprévisible,
et qui faillit mettre en péril l'avenir du daguerréotype
et de son inventeur. Une nuit, au sortir du bal de l'Opéra, le prince
sombra brutalement dans un lourd sommeil cataleptique dont on ne parvint
point à le tirer malgré tous les soins qui lui furent prodigués.
Un émissaire fut dépêché au Caire par Hadj Aswân,
ami du prince, pour informer Méhémet Ali de son état
alarmant. Le monarque se convainquit que son fils avait été
victime d'une malédiction divine, prédite par l'image impie
du visage aux yeux clos. Car que dit l'Islam des images ? Qu'elles ne doivent
pas avoir pour but de glorifier ou de vénérer une personne
humaine, et qu'elles ne doivent pas non plus être l'oeuvre d'un artiste
qui cherche par son geste à imiter la création de Dieu. Aussi,
ivre de haine envers ce monsieur Daguerre dont son fils lui avait vanté
les mérites dans une lettre, Méhémet Ali ordonna un
autodafé de ses travaux.
J'extrais ce
compte-rendu des colonnes de la Gazette des Tribunaux du 9 mars dernier
:
"Hier, en début d'après-midi,
tout ce qui constituait la fortune matérielle de M. Daguerre, le
Diorama, flambait avec ses décors. On pense que le feu s'est manifesté
d'abord dans la salle dite du Boulevard. En effet, le courant d'air communiqué
par l'ouverture de la porte d'entrée le faisait éclater de
toutes parts. En peu d'instants, des secours étaient arrivés
en force. Les pompiers des postes voisins étaient accourus avec
leurs pompes. Des détachements de la garde municipale s'étaient
rendus également sur les lieux. Malgré la promptitude des
secours, le Diorama n'a pu être préservé. En moins
d'une demi-heure, il était entièrement détruit. L'appartement
de M. Daguerre, sis dans la maison voisine, a aussi été la
proie des flammes. Ses instruments d'optique, ses papiers, ses dessins,
fruits d'années d'expériences scientifiques, sont maintenant
perdus. Jusqu'à présent, on n'est pas bien fixé sur
les causes du sinistre."
Ce n'était
pas encore assez : le monarque voulut aussi qu'on s'assura de la personne
de l'hérétique. Hadj Aswân attira donc Daguerre à
l'Hermitage, un domaine que venait de lui céder Etienne Geoffroy
Saint-Hilaire, l'administrateur du Jardin du Roi qui avait jadis été
chargé de veiller sur la girafe que Méhémet Ali avait
offerte à Charles X.
Dès que
Daguerre fut dans ses murs, Hadj Aswân lui dit, en parfait sycophante
: "Mon ami le prince Hassan a du regret de s'être fait... comment
dites-vous ?... daguerréotyper. Cette image blesse ses yeux et révolte
sa conscience. Reprenez la et faites en sorte que la malédiction
divine soit levée."
Puis, sans autre
explication, il prit congé, laissant Daguerre éberlué.
Le malheureux le fut encore davantage quand il se trouva prisonnier dans
une chambre. Sans l'entêtement du chef de la police de sûreté,
l'agilité de Nicolas et la sagacité de Dupin, il y serait
peut-être encore.
Mon ami eut peu
de mal à concevoir que le petit miroir d'argent que Vidocq lui présentait
était un daguerréotype, car ce procédé lui
avait été décrit en détail par le correspondant
américain de l'académie des Sciences, l'honorable Denis Waters.
Il reconnut en même temps le fils cadet de Méhémet
Ali en la personne du sujet aux yeux clos. Et son prodigieux pouvoir de
déduction fit le reste.
Le préfet
de police qu'il avait alerté se chargea de faire conduire sans retard
le prince à la maison de santé d'Esprit Blanche, le fameux
médecin spécialisé dans les maladies de l'esprit.
Car Dupin, pour avoir lu nombre de travaux scientifiques sur la question,
avait compris qu'Hassan avait succombé à une formidable attaque
de nerfs dont le symptôme cardinal est la catalepsie, et à
laquelle on ne peut mettre fin qu'au moyen de chocs électriques
répétés.
Ce fut encore
au préfet de police que fut confiée la tâche, délicate
entre toutes, de convaincre le vice-roi d'Égypte, qui était
alors l'hôte de la France, de nous rendre officieusement visite dans
notre appartement du faubourg Saint-Germain.
Que fit Dupin
pour en finir avec la prétendue malédiction ? Sous les yeux,
ou presque, de Méhémet Ali, il effaça le portrait
du prince, tout simplement. Car un daguerréotype est si fragile
qu'il suffit de frotter doucement sa surface argentée à l'aide
d'un mouchoir pour faire disparaître à jamais l'image qui
s'y trouve. À la même heure, selon les instructions du préfet
qui lui-même suivait à la lettre celles de Dupin, le docteur
Blanche amenait rue Dunot le prince Hassan qu'il était parvenu à
faire sortir de sa torpeur. Devant cet enchaînement rapide d'événements
incompréhensibles, Méhémet Ali crut à un prodige
divin.
Ne restait qu'à
dédommager Daguerre pour la destruction de ses biens et les sévices
moraux qu'il avait endurés. C'est ce que rappela sèchement
Dupin à son hôte. Mais quel meilleur viatique qu'une poignée
de pierres précieuses ? L'inventeur du Diorama et du daguerréotype
fut le dernier à s'en plaindre.
Après
la conclusion de cette singulière affaire, le chevalier Dupin la
congédia de son esprit et retomba dans ses habitudes de sombre rêverie.
Une fois cependant, il y revint. Je venais de refermer l'édition
du soir de la Gazette des tribunaux, et mon ami, qui comme de coutume lisait
à page ouverte dans mes pensées, dit en traînant ses
paroles au milieu des bouffées de sa pipe : "Certes, la divulgation
solennelle du daguerréotype qui a eu lieu ce matin devant les académies
des Sciences et des Beaux-arts réunies est une bonne chose. Je crains
cependant qu'en Orient les avis ne restent partagés, et ce pour
la simple raison que ce procédé n'existait pas à l'époque
du Prophète Muhammad. Certains savants musulmans compareront le
daguerréotype à l'image dessinée par l'homme et le
déclareront impie s'il représente une créature animée,
d'autres considèreront au contraire qu'il a été "peint"
par le soleil, et qu'il est un reflet de la réalité, à
l'instar du reflet qui apparaît dans un miroir. Ils diront donc qu'il
est autorisé."
Dupin lâcha
un long jet de fumée, puis conclut en s'établissant dans
son fauteuil :
"Et Allah seul détient la
Vérité !"
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